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17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 12:49

Odires Mlászho - Enciclopédia Britânica,2006

 ob_6933ff_odires-mla-szho-enciclope-dia-brita-nica-200.png On dort peu, ces temps-ci, sans pourtant sentir le travail de la fatigue sur le corps. On discute, beaucoup. Les soirs, on se retrouve. On écoute les autres ; on parle. On ne sait pas vraiment si on précise son opinion ou si on s’en débarrasse en parlant. On ne sait même pas s’il faut toujours forcément penser quelque chose des choses. On observe, on scrute, on pinaille. On regarde le voisin. Il s’assoit tous les soirs à la même place à la table de la cuisine. Il dit qu’il aimerait que ces gens de la Commune traînent un peu moins, tranchent plus délibérément dans le vif[1]. Il insiste : la Commune aurait convaincu les hésitants et donné une bonne raison de se battre aux gardes nationaux en agissant plus vite… La voisine n’est pas d’accord. Elle reprend du vin, puis elle parle. Elle ne sait pas dire pourquoi. C’est une impression. Elle sent que non, elle ne peut pas laisser dire ça. Son amie l’appuie : Au contraire, ce scrupule qu’ils mettent à étudier les choses avant de prendre des décisions, c’est ce qui me fait dire qu’ils sont honnêtes. Et qu’ils reviennent même sur les décisions qu’ils ont prises pour les discuter, ça alors… Je ne sais pas moi, elle dit : regardez le décret sur les réquisitions de logements… Paris est bombardé par les Versailleux, on manque de logements alors qu’il y a tant d’appartements abandonnés depuis le 18 mars. Et les voilà qui décident la réquisition, mais qui réfléchissent à faire un état des biens et à mettre les scellés sur les armoires[2]… Non, ça m’impressionne quand même. Quand elle parle, il y a quelque chose qui se passe dans ses yeux, comme si elle ne voyait plus ce qu’il y a devant elle, mais ce qu’elle dit ; comme si elle pouvait voir ses paroles… Le mari de la dame qui ne trouve pas ses mots dit quelque chose d’une voix très douce, quelque chose qu’on pourrait croire ne pas être fait pour être entendu, si ce n’était prononcé quand même : La grande mesure sociale de la Commune, c’est qu’elle existe ; qu’on voit, là, se tenir devant nous quelque chose qui ne peut pas être rien, dont le fait est tout : le gouvernement du peuple par le peuple[3].

 

  Le voisin ne dit rien. Il regarde fixement la table comme on serre les dents en attendant que ça passe. C’est son tour de parler. Il ne lève pas les yeux. On dirait que ce qu’il va dire est écrit entre les fibres du bois dont il ne détache pas le regard pour ne pas le perdre : « C’est un programme d’étude et de préparation, nullement un programme d’action et de réalisations. Il prévoit des examens et des enquêtes ; il n’apporte pas de solutions »[4]. Il faut un temps avant que quelqu’un ne réponde quelque chose. Des fois, les paroles, ça fait comme les coups. Quelqu’un s’amuse : Comme s’ils n’avaient pas inventé assez de commissions, de sous-commissions, de délégations, de sous-délégations, maintenant ils ont l’idée de fabriquer ce comité de salut public[5]

 

 

[Notes : S’arrêter sur ce point.

Procéder par touches contrariées. Noter les problèmes que rencontre le conseil de la Commune, leur approche, leurs marges de manœuvre, etc.

 

Des élections.

Noter que plusieurs membres démissionnent. Sur ces démissions, Arthur Arnould s’étonne : « Les démissionnaires blâmaient-ils les actes de la Commune et l’allure de sa politique ? Raison de plus pour persister, pour tâcher de faire triompher ce qu’ils croyaient meilleur ou plus habile »[6].

Ces démissions provoquent des élections complémentaires le 16 avril qui font perdre du temps et affaiblissent le conseil : « Il ne fallait pas convoquer des électeurs, il fallait trouver des moyens de salut public, s’ils existaient. Ainsi qu’il était facile de le prévoir, le nombre de votants fût extrêmement minime, et la Commune, au lieu de s’être retrempée dans le suffrage universel, parût avoir perdu les trois quarts de sa popularité des premiers jours. »[7].

Les journaux d’opposition se régalent du taux élevé d’abstention : « Il ne serait pas surprenant, du reste, que le vide qui se fait tous les jours autour de la Commune, ne finit par se produire dans son propre sein »[8].

Pour information, il peut être intéressant de citer le propos plus largement, pour entendre un point de vue de l’opposition sur l’action de la Commune. L’auteur, donc, poursuit : « elle [la Commune] doit s’apercevoir d’ailleurs que le gouffre de l’impossible se creuse de plus en plus devant elle, malgré la parfaite obéissance que rencontrent jusqu’ici ses décrets. Elle est en mesure, en effet, de briser toutes les résistances ; elle peut arrêter, juger, condamner, exécuter les rebelles, saisir et confisquer les propriétés, élever des barricades et renverser des maisons, ouvrir et fermer les portes de Paris, constituer, comme elle le fait aujourd’hui, des cours martiales et des commissions d’enquête ; mais elle est impuissante à ramener la confiance, à reconstituer le crédit, à attirer les commandes de commerce, à grouper les capitaux industriels et même à rouvrir les ateliers ». Les parties précédentes fournissent des éléments de réponse à ces reproches. Quoi qu’il en soit, la question de l’autorité est posée…

 

La guerre civile.

Depuis le 1er avril, la guerre est déclarée entre Paris et Versailles.

Jaurès remarque comme la question de la Guerre complique le travail des Communeux : « que pouvait bien faire en 1871, dans Paris emmuré, un délégué à la Justice ? » et d’ajouter à propos de l’enseignement : « Ce n’était pas précisément d’instruction et de pédagogie qu’il s’agissait alors, c’était de bataille »[9]

Jean-Baptiste Clément souffre du contraste entre les discussions du Conseil et la réalité de la guerre : « quel spectacle douloureux pour l’homme qui entendait le canon gronder au fort de Vanves et en même temps les discours qu’on prononçait à l’Hôtel de Ville ! »[10]

Certains croient pouvoir pointer la limite de l’exercice direct de la démocratie quant à cette guerre : « Dès le début du mois d’avril, Paris est en guerre contre Versailles. La situation exige l’union, l’ordre et la discipline. La Commune ne peut se permettre de laisser ses électeurs sans cesse discuter ses décisions. L’exercice du gouvernement direct se révèle incompatible avec une direction efficace des opérations militaires. »[11].

Pourtant, Arthur Arnould distingue d’une part la question militaire, d’autre part celle politique et sociale : « Il fallait une direction ferme, dictatoriale, pour la question militaire. En dehors de là, il fallait vivre avec la foule, la consulter, s’imprégner d’elle. »[12].

Lissagaray ne s’explique la création du Comité de Salut public que par les déconvenues et les paniques militaires[13].

 

L’idée d’un Comité exécutif.

Ce qui constituait la force du conseil, son scrupule à tout discuter, paraît devenir un handicap. L’exécution des décrets paraît ne jamais se faire. On réfléchit à la création d’un Comité qui s’y attacherait. Mais déjà l’idée d’un Comité exécutif se transforme…

Rappeler ici que la présidence du Conseil alterne à chaque séance…

S’arrêter sur les discussions en séance quant à la création de ce Comité.

Un conseiller explique : « Le travail administratif absorbe tout le temps et les forces des membres et des délégués des commissions ; le comité donnerait la direction politique. »[14]. Un autre constate : « Il y a des mesures énergiques à prendre, et ces mesures ne peuvent être prises que par une commission spéciale, qui ne soit pas entravée par des détails d’administration. »[15], et de conclure : « Je demande que ce comité de salut public soit nommé, afin de centraliser tous les pouvoirs. ». Un autre encore se convainc : « il faut concentrer toutes les volontés. Parfois, trop souvent, les décrets de la Commune demeurent lettres mortes. »[16]. Enfin Miot, celui qui proposait de n’incarcérer les prisonniers que la nuit, on l’a vu, déclare : « On accuse généralement la Commune de mollesse, d’inactivité ; il faut un comité qui donne une impulsion nouvelle à la défense et ait le courage, s’il le faut, de faire tomber les têtes des traîtres. »[17].

Allant dans un autre sens, un conseiller, lui, s’inquiète, qui voit ce comité comme « un retour aux errements monarchiques »[18]. Un autre « craint que ce comité ne soit pas autre chose qu’un comité d’empêchement. » et ajoute : « Ce n’est pas une commission isolée qui peut exécuter les décrets, c’est la commune tout entière. »[19]. Un autre encore est certain : « ce comité cache la dictature »[20].

On s’interroge sur les limites de ses attributions, sur son nom même… Il « doit avoir pour seul mandat de poursuivre et de punir les traîtres » pour certains. Pour d’autres, il doit « avoir pour mission de faire exécuter les décrets de la Commune et de contrôler les délégués ». Un autre « craint qu’on ne se laisse entraîner par des mots ». Ce comité de salut public, « c’est la royauté déguisée » peut-on lire encore… Pour certains, il est « au-dessus des commissions actuelles », pour d’autres il est « sous le contrôle de la Commune »[21]… Pour certains, il est dans la logique du mandat impératif, alors que ceux qui votent contre (Arnould, Vallès, Ostyn, Courbet, Vermorel, Beslay…) y voient une « dictature par la Commune », qui « serait de la part de celle-ci une véritable usurpation de la souveraineté du peuple »[22].

 

Les votes.

En ce qui concerne le nom : 34 se prononcent en faveur de « Comité de Salut public », 28 pour « Comité exécutif »[23].

En ce qui concerne la création du Comité : 45 se prononcent en faveur, 23 contre[24].

A la lecture des motivations de votes, en regardant ici les pour, là les contre, avec en tête une question de tolérance/priorité dans ce qui conduit la décision, on peut dessiner grossièrement trois pôles : ceux qui ne peuvent pas admettre qu’on concentre le pouvoir ; ceux qui pensent que ce n’est pas souhaitable mais admissible ; et ceux qui le souhaitent…

 

[Incise : On a vu les mécanismes d’une législation de paroles, dont le mot « République » venait, comme un curseur, désigner les seuils de tolérance des forces au travail à l’Assemblée nationale, orléanistes, légitimistes, républicains, autres, qui s’accordaient, par malentendu, par malédiction, sur un nom qui ne recouvrait pas le même sens, ni les mêmes intentions. Remarquer les mêmes mécanismes à l’œuvre au sein de la Commune pour le nom « Comité de Salut public ». Observer que les effectuations de la parole ne s’y trompent pas : Les membres de ce Comité appartiendront au courant autoritaire du Conseil…]

 

Noter que le vote est l’occasion de… consommer une rupture qui courait entre les différents courants. Le conseil se scinde : ici la « majorité », ceux en faveur du Comité ; là la minorité.

 

La scission.

Arthur Arnould croit voir les signes précurseurs de la rupture, en tout cas la contrariété dans les différences d’approche, dès la première séance du conseil. Alors qu’il propose, on l’a vu, la publicité des débats, « Paschal Grousset apportait, au contraire, un projet déclarant que les séances de la Commune seraient secrètes, et, en soutenant son projet, il prononça ces paroles que ‘la Commune devait être un Conseil des Dix.’ »[25].

Gustave Lefrançais décrit une influence croissante du parti autoritaire au sein du Conseil[26]. Selon lui, alors que « le mouvement communaliste avait pour but de faire disparaître la notion d’autorité et de gouvernement, pour y substituer celle du droit et de la souveraineté directe et inaliénable des citoyens », « voilà que les autoritaires ne songeaient plus, au nom du Salut public, qu’à concentrer dans leurs mains l’action gouvernementale et policière dont ils avaient précédemment, et avec raison, tant de fois relevé les abus monstrueux »[27].

Ce sont deux points de vue venant de membres de la minorité. Gaston da Costa fait entendre une autre voix. Pour lui, les membres de la majorité se rendent compte de « l’insuffisance de l’Assemblée » et espèrent « qu’un Comité dictatorial pourrait donner une direction plus sérieuse à la bataille engagée »[28]. Le regard qu’il porte sur la minorité est définitif : d’« insipides phraseurs » et des « timorés »[29] qui entrevoient la défaite et saisissent « l’occasion qui leur était offerte de dégager leur responsabilité des violences désormais fatales de la guerre civile »…

L’analyse que livre Arthur Arnould contredit cette dernière opinion. Il considère qu’à ce moment où « une armée de cent mille hommes bombardait nos murailles », « la période politique de la Commune était terminée »[30]. Lui, parmi d’autres, proposent à la Commune « de ne plus se réunir chaque jour pour des délibérations ou des discussions souvent stériles » et de « concentrer tous nos efforts sur le côté militaire, de n’avoir plus qu’un seul objectif : repousser l’assiégeant »[31]. Pour lui, la nomination d’un Comité de salut public est une « mesure politique » et non une « mesure de combat »[32].

 

La Minorité.

Rappeler ici qu’on a vu comme les membres du Comité central se sentaient déconsidérés par les membres du Conseil municipal.

Au sein du Conseil municipal, maintenant, Arthur Arnould décrit la « violence », l’« injustice » de certains membres de la majorité, qui prend « ses délibérations à part », ne se réunit plus « à l’heure, ni au lieu fixés pour les séances »[33]. Il raconte : « Impossible d’arriver à nous trouver en face de nos collègues. Ils étaient devenus invisibles et insaisissables »[34].

Le 15 mai 1871, la minorité signe un manifeste dans lequel, après avoir dénoncé une « suprême dictature », on retrouve cet argument que la « question de la guerre prime ». Les membres de la minorité annoncent qu’ils se retirent dans leurs arrondissements[35].

Le 18 mai, Pierre Denis commente cette décision dans le Cri du Peuple – l’article est titré l’exemple : « Sans rompre avec la majorité, elle [la minorité] en est revenue à l’idée communale et fédéraliste qui a présidé à la Révolution du 18 mars. Elle a abandonné les délibérations pour l’action. Elle revient se mettre en communion d’idée avec le public, se placer au milieu des administrés et des combattants. Elle se propose aussi de vivre dans la mairie, dans la rue, aux remparts, de veiller aux services publics, aux soins et aux travaux de la défense. Cela vaudra mieux que de siéger à l’Hôtel de Ville. Elle va prouver ce que vaut la décentralisation, la collaboration du public, le rapport constant de l’électeur et de l’élu, le contrôle incessant du mandant sur le mandataire, la puissance et la réalité de l’idée communale. »[36].

Arthur Arnould aura des mots sévères sur l’attitude de la majorité, qu’on peut citer largement : « Pour le croyant religieux d’autrefois, quiconque ne priait pas Dieu, en certain termes, à certaines heures, était un hérétique, un misérable indigne de pitié […] [Les qualificatifs n’en finissent plus…]. Pour trop de révolutionnaires, fanatiques aussi à leur façon, quiconque n’approuve pas toute mesure qualifiée par eux de révolutionnaire, fut-elle absurde ou parfaitement inoffensive pour ceux qu’elle prétend atteindre, est un ennemi de la Révolution qu’il faut frapper… »[37].

 

Le Comité de Salut public au travail.

Pour ne pas se payer de mots, regarder concrètement les mesures prises par le Comité.

On peut noter qu’il nomme dans tel ou tel arrondissement un juge de paix, ici des commissaires priseurs, là des juges à la cour martiale, au tribunal civil… Puis il nomme les membres des commissions ou même détermine leurs attributions[38]… Au cours d’une séance, un conseiller s’étonne : « que fait-il ? Des nominations particulières au lieu d’actes d’ensemble. »[39], et de déplorer que ces nominations empiètent sur les prérogatives de telle commission : « nous ne sommes donc rien ? je ne puis l’admettre »… Plus tard, un autre l’accuse d’avoir « brisé la commission de la guerre parce qu’elle renfermait des hommes qui avaient voté contre lui »[40]

Puis il s’occupe de toutes sortes de choses, depuis l’organisation de l’entrée des trains à Paris[41] à la suppression des journaux[42], en passant par la répression de la corruption[43] ou encore lance-t-il des appels à se battre[44]

Noter que sur la mesure la plus fracassante, la confiscation des biens de M. Thiers, le Comité fait preuve du même scrupule qui a animé les conseillers de la Commune tout du long, en répartissant le linge aux ambulances – « le linge du bombardeur doit servir à panser les blessures de ses victimes »[45] –, les œuvres d’arts et les livres aux musées et bibliothèques et l’argent, ainsi que l’argent de la vente des meubles, aux pensions des veuves et orphelins de guerre[46]. L’Hôtel, une fois rasé, sera transformé en jardin public…

Au cours d’une séance du Conseil, on trouve des verbatim succulents… A propos de petits bronzes trouvés dans l’Hôtel, Demay fait remarquer : « N’oubliez pas que ces petits bronzes d’art sont l’histoire de l’humanité, et nous, nous voulons conserver le passé de l’intelligence pour l’édification de l’avenir. Nous ne sommes pas des barbares »[47].

En incise, noter que l’Assemblée nationale votera le 13 mai la reconstruction de l’hôtel de Thiers aux frais de l’État. « Il avait demandé à l’État une indemnité d’un million six cent mille francs. Il n’en obtient qu’un million cinquante trois mille »[48] note avec une commisération curieuse le biographe, après l’avoir qualifié « d’enfant gâté ».

 

Enfin, pour l’anecdote, relever que le Comité date ses arrêtés et ses communications au calendrier révolutionnaires : 15 Floréal, an 79 ; 2 prairial, an 79, etc. ]

 

[Si on n’a pas su faire pressentir assez ce sentiment d’impuissance, cette panique, cette urgence irréfléchie qu’impose la difficulté politique et sociale quand elle s’incarcère dans le péril militaire, on l’abordera à nouveau en étudiant la guerre civile…]

 

 

[Notes pour la conclusion : Revenir sur les rationalités gouvernementales qui s’entrechoquent sous nos yeux. La rationalité positive socialiste ; la rationalité négative ou neutre de la malédiction ou de l’accord ; et une rationalité qu’on peut appeler de mécanismes…

Noter qu’une rationalité positive et une rationalité maudite se corrèlent. La rationalité maudite est l’échec de la rationalité positive. La rationalité positive… prendre d’autres termes… un projet qui s’organise par idées et paroles est segmentant… Par exemple parce que l’idée, dans cet usage de la langue fantasmatique qui établit des points idéaux, l’idée est totalitaire. Un projet politique qui s’applique est de toutes façons segmentant, désagrégeant, etc. que ce projet soit bourgeois ou socialiste, etc. Une entreprise révolutionnaire qui prend des airs totalitaires ne doit pas ses airs à ses idées mais à ce qu’elle renonce à trouver des accords, qu’elle renonce à des pans entiers de quelque chose comme la société, de la même façon qu’une entreprise réactionnaire, une monarchie, un empire, autre… – on a vu ces Communeux d’abord se séparer de la bourgeoisie, puis dans leur propre camp des membres du Comité central, puis des membres de la minorité, etc. Insister : appliquer une idée est une entreprise totalitaire, non pas à cause de l’idée, mais parce que n’importe quelle idée, dans cet usage de la langue, est totalitaire.

Je ne vois pas comment penser la démocratie dans cet usage-ci de la langue, celui qui pose, identifie et différentie des points idéaux. Penser un usage, une modalité de langage qui ne pose pas ici le vrai, là le faux, qui se débarrasse du vrai et où le faux est une nuance du vraisemblable, un degré de probabilité quasi nul.

Remarquer ensuite qu’on ne peut pas appliquer des idées, parce qu’on ne peut pas se mettre d’accord sur une idée. Qu’une idée n’est pas entendue de la même façon, qu’elle ne vient pas s’inscrire dans la même dynamique, qu’elle ne constitue pas un point dans la même direction pour qui parviendrait à se mettre d’accord. (Insister : Il n’y a d’idées que dans des dynamiques. Prendre éventuellement un exemple : la contestation de l'individualisme capitaliste par et les communistes et les catholiques réactionnaires est le même point coïncidentel dans des dynamiques qui n'ont décidément rien à voir... ) Et l’idée est débordée par ce qui ne se laisse pas arrêter au point où elle s’est posée. Rien ne dit qu’on pourrait même appliquer une idée si on était seul… L’accord suppose, pas même le compromis ou la compromission, la neutralisation ou l’anéantissement, l’accord suppose qu’on ne s’y retrouve plus du tout.

Observer les démocraties représentatives travailler par poussées totalitaires des uns et des autres, des idées des uns ou des autres qui comprennent leur échec, et maudire et neutraliser. C’est-à-dire le jeu de prestidigitation qui ne repense pas ni l’idée totalitaire, ni l’accord neutre, mais les ménage ou les dresse…

Récapituler : se débarrasser des dualités religieuses, aborder la malédiction des accords, penser la contrariété démocratique ou plutôt la démocratie, comme possibilité de la contrariété, et non la contrariété elle-même…

Noter enfin un troisième type de rationalité gouvernementale que l’entreprise de la commune esquisse, celui de mécanismes socialistes, de refonte de l’organisation et du rapport au pouvoir, dispersé, démantelé assez pour que la question de l’accord ne se pose plus. On le trouve porté par des membres de la minorité… Débarrassé de l’accord, c’est-à-dire comprenant la possibilité de la contrariété démocratique, ce n’est pas sûr que ce projet se débarrasse de l’idée. Il la contourne : s’attaquer aux mécanismes, c’est reporter la question de l’idée… Mais noter qu’un projet de mécanismes, par exemple ici une démocratie directe dans la Commune, une fédération de communes, etc., un projet qui ne se prononce pas sur des idées donc, un projet de mécanismes peut venir, prend le risque de venir, fonctionner comme un projet d’idées, i.e. une rationalité positive, etc...

Enfin noter que le conseil de la Commune, puisqu’il faut bien tirer des leçons de quelque chose qu’on pose comme un exemple, s’il aurait dû distinguer la chose militaire et celle politique et sociale, – c’est sans doute la difficulté de toutes les entreprises révolutionnaires – on l’a vu, aurait sans doute dû d’abord et surtout se poser en pouvoir constituant. Les différences d’approche, de paradigme du pouvoir entre les courants qui composent le conseil auraient dû être éclaircies avant tout.]

 

Le voisin a trop bu. On est gêné. C’est une impression bizarre quand quelqu’un boit trop. Qu’est-ce qui fait ce malaise ? Sans doute, avec l’habitude qu’on a de savoir repérer et prévoir les choses, tout à coup l’imprévisibilité, le débordement d’un comportement. Je veux dire, on ne sait pas ce qu’il va bien pouvoir faire, le voisin, à cause de l’alcool. Oui, ça fait drôle. Et puis on n’est jamais sûr si l’alcool ne va pas faire imprégner tout le corps d’une tristesse à laquelle, d’ordinaire, on ne fait plus attention. Il maugrée. Ses lèvres sont lourdes et maladroites pour former les mots. Il dit que c’est une idée curieuse le renversement de la colonne de Vendôme[49], qu’ils avaient mieux à faire, les Communeux. La femme, face à lui, le regarde : Cette colonne est le symbole de la force brutale, l’affirmation du despotisme impérial [50]. Elle commémorait la bataille d’Austerlitz. Elle était couverte de la chape de bronze d’un millier de canons pris aux russes et aux autrichiens. Non, c’était un monument attentatoire à la fraternité des peuples[51]. L’homme a côté d’elle s’amuse : Ca m’étonnerait qu’ils aient trouvé un millier de canons, peut-être une centaine plutôt…

La réflexion du voisin est lente, lourde, écrasée par le poids de son déploiement. Il cherche d’autres arguments encore. On dirait qu’il est prêt à dire n’importe quoi pour défendre, marquer sa position. Décidément, les idées, on peut en sécréter comme on veut. Il dit qu’en confisquant les biens de Thiers, en rasant sa maison, la Commune s’avoue vaincue, puisqu’elle admet que Thiers rentrera dans Paris et par cela même dans son hôtel[52]. La femme, face à lui, commence à dire que là encore, on voit leur scrupule et leur honnêteté : ces biens, il faut voir ce qu’ils en font. Le linge est mis à la disposition des ambulances ; les objets d’arts et les livres aux musées et aux bibliothèques ; et l’argent de la vente du mobilier sera affecté aux pensions pour les veuves et orphelins des victimes de la guerre[53]… Et puis, elle s’arrête comme si elle était découragée de parler. Il est tard. La fatigue nous rattrape finalement. On fait davantage attention à l’inconfort de la chaise, qu’à ce qui se dit, la dureté du bois ; le grincement des jointures quand on déplace le poids du corps sans jamais trouver tout à fait une position qui satisfît ; l’inclinaison raide du dossier qui refuse qu’on s’enfonce… Non, décidément, on n’écoute plus du tout. On pense à quelque chose qui nous impatiente et nous agourmandit [maintenant], c’est que le moment n’est pas loin de se blottir dans son lit [reconstruire la phrase pour éviter la rime].

 

Site du film "Commune"...

 

Site du film "Commune...

 

[1] Propos de Jean Jaurès in Histoire socialiste, T. XI, Paris, 1901-1908, p. 420.

[2] Cf la discussion en séance publiée au Journal Officiel de la Commune, en date du 25 avril 1871, Paris, 1871, p. 377.

[3] Cf l’argument de Karl Marx in la Guerre civile en France, coll. Classiques des sciences sociales, p. 55.

[4] J. Jaurès, op. cit., p. 402.

[5] Cf l’opinion parue dans le Temps, en date du 3 mai 1871.

[6] Arthur Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, éd. J.-M. Laffont, 1981, p. 198.

[7] Ibid., p. 200.

[8] Le Temps, en date du 18 avril 1871.

[9] J. Jaurès, op. cit., p. 398.

[10] J. B. Clément, la Revanche des Communeux, Tome I, Paris, 1886-87, p. 195.

[11] Maxime Jourdan, Le Cri du Peuple, ed. L’Harmattan, p. 164.

[12] A. Arnould, op. cit., p. 155.

[13] Cf Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, 1929, p. 243.

[14] Journal Officiel de la Commune, en date du 3 mai 1871, Paris, 1871, p. 451.

[15] Ibid., p. 449.

[16] Ibid., p. 451.

[17] Ibid.

[18] Ibid.

[19] ibid.

[20] Ibid.

[21] Ibid., en date du 4 mai 1871, p. 460.

[22] Ibid.

[23] Ibid., en date du 4 mai, p. 459.

[24] Ibid.

[25] A. Arnould, op. cit., pp. 143-144.

[26] Gustave Lefrançais, Étude sur le mouvement communaliste, Neuchatel, 1871, p. 275.

[27] Ibid., pp. 275-276.

[28] Gaston Da Costa, la Commune vécue, Paris, 1903, Tome III, p. 36.

[29] Ibid.i, p. 37.

[30] A. Arnould, op. cit., p. 204.

[31] Ibid.

[32] Ibid., p. 206.

[33] A. Arnould, op. cit., p. 215.

[34] Ibid., p. 216.

[35] Manifeste de la Minorité du 15 mai 1871.

[36] In Maxime Jourdan, Le Cri du Peuple, ed. L’Harmattan, p. 126.

[37] A. Arnould, op. cit., pp. 212-213.

[38] Cf par ex. J. O. de la Commune, op. cit., en date du 5 mai, p. 456.

[39] J. O. de la Commune, op. cit., en date du 10 mai, p. 521.

[40] Ibid., en date du 19 mai, p. 609.

[41] Ibid., en date du 17 mai, p. 582.

[42] Ibid., en date du 19 mai, p. 602.

[43] Ibid., en date du 21 mai, p. 622.

[44] Ibid., en date du 22 mai, p. 631.

[45] Ibid., en date du 14 mai, p. 558.

[46] Cf l’arrêt publié au J. O. de la Commune, op. cit., en date du 16 mai, p. 574.

[47] J. O. de la Commune, op. cit. en date du 13 mai, p. 518.

[48] Georges Valance, Thiers, bourgeois et révolutionnaire, chap. XXII, éd. Flammarion.

[49] Cf le décret, J.O. de la Commune, op. cit., en date du 13 avril, p. 247.

[50] In Louise Michel, la Commune, coll. Classiques des sciences sociales, p. 221.

[51] Ibid.

[52] Propos tenus dans Le fils du Père Duchêne Illustré , numéro 9, p. 6.

[53] Cf l’arrêt publié au J. O. de la Commune, op. cit., en date du 16 mai, p. 574.

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Published by claude pérès - dans La Commune de Paris
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