Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 août 2014 6 16 /08 /août /2014 11:36

Quelqu’un qui ne connaît rien à la philosophie, c’est-à-dire qui doit avoir une vague idée des philosophes comme des gens, soit perdus dans des grottes, soit qui disent beaucoup de sottises en faisant des manières à la télévision, me demandait si je savais de quoi je parle quand je m’intéresse à l’économie, à l’art, etc., dans cette recherche… Il se trouve que j’étais bon élève en économie, par exemple, bon… mais enfin il faut avoir en tête qu’on s’intéresse ici à la mécanique, que l’intelligence humaine se façonnant à peu près de la même façon, quel que soit le domaine qu’on choisisse, on retombera toujours sur nos pattes… On planchera un peu plus si on ne connaît pas le champ de savoir du tout, mais enfin il vient forcément ce moment où on cesse de tâtonner pour retrouver un peu ses repères… C’est quand même toujours la même chose, on s’occupe trop de l’identité/différence, le mot, la chose désignée, etc., pas assez de ce qui, ce qu’elle travaille… L’économie, donc, par exemple, on s’en fiche… Ce qui nous intéresse ici c’est ce qui travaille l’économie, ce qu’elle travaille… Je suppose que je n’insisterai jamais assez… J’annonce en tout cas que je ne connais rien de rien à la biomécanique et la mécanobiologie, que j’épinglerai tout à l’heure, même si j’y ai retrouvé des types qui se tracassent beaucoup pour modéliser les choses, forcément… Bon, modéliser les choses, il se peut que ça tienne de la sécrétion compulsive et débordée, prenez les calendriers, par exemple ceux luni-solaires, celui de Coligny, tiens, ou plus ancien encore celui chinois, pour voir qu’il y a de toutes façons une propension humaine à se figurer depuis ce qu’on appelle la nuit des temps… Peu importe…

 

Je voudrais continuer de nous familiariser avec ceci qu’on appelle ici la contrariété, qu’on qualifie parfois de démocratique, même si on pourrait ne pas la qualifier du tout… Il se trouve que ces derniers temps j’entends des chercheurs rouspéter contre, disons, la linéarité des représentations qu’on se fait des choses… Par exemple, je lisais un compte-rendu sur les recherches quant aux Néandertaliens… (http://www.mediapart.fr/journal/international/060714/neandertal-il-nest-pas-lhomme-que-vous-croyez?onglet=full) Voici qu’on se retrouve devant des fossiles qui combinent des traits néandertaliens avec d’autres plus « primitifs »… et que l’on se met à concevoir quelque chose comme une « évolution par accrétion » de caractères : « la lignée néandertalienne aurait commencé à se différencier il y a 400 000 à 500 000 ans, en acquérant de nouveaux caractères par évolutions successives, plutôt que par une transformation globale… »… pour pouvoir s’y retrouver…

Je compulsais par ailleurs une étude sur l’histoire du vote (Olivier Christin, Vox Populi, Seuil, 2014)… Et voici que plutôt que de décrire un long et cohérent déploiement de ce tour de passe-passe synallagmatique qu’est le vote, plutôt que de prélever ce qui aurait permit d’échafauder quelque chose qui n’aurait jamais été qu’une lecture ex-post, commode et paresseuse, on décrit des modalités, je dirais, dans des coins, dans des vacuoles, dans telle église, dans telle assemblée, dans telle commune… Où l’histoire du vote est faite de poussées, de coïncidences et de contrariétés… : « L’histoire du vote ne s’écrit donc pas ici comme celle d’un progrès continu, d’une marche évidente vers la démocratisation et la subjectivation des pratiques politiques : elle est chaotique et contrariée, nullement linéaire et apaisée, hésitante et non triomphante… » (p. 59). Je crois même avoir entendu parler de « micro-coupures »… Diantre !

Il se trouve qu’on n’invente pas les choses en partant de rien, qu’on trouve des échos, des souvenirs, des traces, cela n’implique pas qu’on aille jusqu’à se dire qu’ils tiennent d’un ordre autre que celui que notre perception linguistique projette… Il me semble que c’est suffisamment évident pour ne pas avoir à s’y attarder… Pour autant, c’est bien la langue qui perçoit et le paradigme qui se représente qu’il s’agit d’attaquer dans leurs mécanismes, décidément…

 

Sans doute, il s’agirait de préciser que la contrariété n’est pas un concept, on ne trouve jamais de mise au point de concept clos ici, ou prêt à l’emploi, tout au plus un bombardement de noms qui ne coïncident pas tout à fait… C’est une possibilité de recoupements proliférants, contrariété de mécanismes sociaux, contrariété de perception, contrariété de paradigme, contrariété de parole, etc. A-représentation, an-organisation, an-ordre, autre…

 

Je vais prendre la contrariété par un autre bout… Je voudrais parler de gravitropisme des plantes, des arbres… D’ailleurs, non, je devrais parler de proprioception des plantes, des arbres… Précisément parce que… Alors c’est fait pour me régaler, vous allez voir… Précisément parce que si on admet un gravitropisme, des capteurs de gravité des plantes, les cellules dites statocystes, depuis déjà un petit moment, plus d’un siècle, il se trouve que des travaux récents ont démontré… ont pointé un point d’achoppement qui veut que cette détection de la gravité ne parvienne pas à expliquer la stratégie de réponses des plantes aux stimulations extérieures…

 

Arrêtons-nous… La thigmomorphogenèse… je vais citer une étude… (Moulia B, C. Der Loughian, R Bastien*, et al., 2011, Integrative mechanobiology of growth and architectural development in changing mechanical environments. In P Wojtaszek (ed) Mechanical Integration of Plant Cells and Plants Springer , Series: Signaling and Communication in Plants, Springer-Verlag GmbH Berlin Heidelberg (pub). Pp 269-302. ) « a d’abord été démontrée en soumettant les plantes à des inclinaisons mécaniques (artificielles) »… Ca veut dire… Oh, ça veut dire qu’on incline les pots dans lesquels les plantes poussent ou quelque chose comme ça pour voir comment elles réagissent quand elles ne sont plus à la verticale… Oui, il faut imaginer cela se faire, ça a quelque chose d’amusant… Je continue la citation : « Un syndrome de réponses est alors observé dans un grand nombre d’espèces, incluant (1) une réduction de la croissance de la tige longitudinale, (2) une stimulation de la croissance de la tige radiale secondaire (si un cambium est présent), éventuellement avec différenciation d’un ‘bois de flexion’, plus souple mais plus fort et (3) une réallocation de la biomasse au système racinaire »… Je traduis ici, je ne crois pas faire de contre-sens, je n’ai rien contre l’idée qu’on vienne vérifier…

 

Attendez… Je reprends… On constate donc, quand l’idée vient d’incliner des plantes et d’observer comment elles s’organisent, un ensemble de réponses, une croissance différentielle de la tige et un… comment dire dans un langage de tous les jours… un déplacement du poids dans les racines… non… bon… peu importe…

 

Seulement voilà, il se trouve que la plante ne va pas venir croître dans la direction verticale, non, non, non, ce serait sans doute trop coûteux en effort, mais voici que s’organise toute une économie qui va voir la plante se courber et se dé-courber (Bruno Moulia and Meriem Fournier, The power and control of gravitropic movements in plants: a biomechanical and systems biology view, Journal of Experimental Botany, Vol. 60, No. 2, pp. 461–486, 2009), s’incliner ici, se déstabiliser, se dé-cliner et répartir sa réponse – vous devez voir que c’est une danse forcément – répartir sa réponse en propageant l’inclinaison de haut en bas… Je trace un trait très grossier, mais il s’agit de pressentir la chose…

 

C’est en constatant que ces « oscillations continuent indéfiniment mêmes si leurs longueurs d’ondes diminuent avec le temps » (R. Bastien, T. Bohr, B. Moulia et S. Douady, A unifying model of shoot gravitropism reveals proprioception as a central feature of posture control in Plant, PNAS 2013 110 (2): 755-760) que ces chercheurs en arrivent à une autre hypothèse : « dans la physiologie animale, ce type de détection est généralement appelé ‘proprioception’, une auto-détection de posture ou d’orientation de parties du corps par rapport au reste de l’organisme »… L’hypothèse, donc, du model « graviproprioceptif »… où « la détection proprioceptive est aussi importante que la gravi-détection dans le contrôle gravitropique »…

 

De ces oscillations proprioceptives, de cette stratégie économe, de ces combinaisons, ces concours et ces jeux de forces a-synallagmatiques, je ne voudrais pas faire quelque chose de précis qui viendrait nous aider à nous représenter quelque chose… On remplacerait un modèle par un autre, on serait bien avancés… Je voudrais simplement qu’on les garde en tête, ces oscillations, elles sont les mouvements qui ignorent les dualismes – vous voyez pourquoi, le dualisme, ce serait pour la plante repartir à la verticale après inclinaison, etc. – ; elles sont, non pas le juste milieu aristotélicien qui perfore par différenciations, non, ni non plus ces forces qui se pressent et se heurtent jusqu’à se fondre en une seule – Je fais référence aux Lumières, précisément aux vues de Siéyès qui… J’hésite… Je suis tenté de digresser… C’est-à-dire de saisir une occasion qui s’offre là, mais qui nous amènerait à faire un petit détour… Bon… Je termine cette idée déjà… Ces oscillations ne sont pas juste milieu, ni annulation ou subsomption de forces, unification, non, mais contrariétés de proliférations, instables, mouvantes, qui n’en finissent pas de travailler…

 

Et puis… Que la réorganisation aille jusqu’à concerner y compris les bois, y compris les racines, par des flux d’auxines qui… comment dire… rendent les parois plus extensibles ? Peu importe… Que la stratégie de réponses ne se fasse pas seulement à partir d’un point de croissance mais se répartisse et concerne y compris ce qui avait commencé à croître dans une autre direction, là c’est quand même sacrément fait pour mon délice ! Je veux dire, c’est un saut de joie à entendre !

 

Bien… Je disais que j’étais tenté de digresser… Je voudrais évoquer en passant, puisque l’occasion se présente, et qu’elle est trop belle, la règle de la majorité… Sans doute qu’on peut poser temporairement quelque part qu’on a dans l’ADN du rapport social non pas l’opposition nature/raison, ça alors… mais ceci qu’on appelle ici le concours synallagmatique… Qu’on va épingler le temps de ce petit raisonnement comme un consentement, soit par la force, soit par la menace, ou la ruse, l’entourloupe ou, imaginons même, la persuasion… On a sécrétion de consentements de toutes façons, dans les sociétés féodales, dans les États policiers, dans les Régimes représentatifs, etc. Je ne vois pas que le consentement fonctionne autrement que par un jeu de seuil de tolérance… Je veux dire sans doute qu’on tolère plus qu’on ne consent… Par exemple, en autre, parce qu’il n’est pas prévu qu’on puisse ne pas consentir… Je schématise pour qu’on puisse avancer… Les monarchies et les républiques parlementaires, façonnés par le modèle capitaliste, ne font que jouer sur les seuils de tolérances… On peut regarder n’importe quelle discussion parlementaire sur n’importe quel projet de loi et voir comment la discussion rabote, polie… C’est très amusant à observer, une fabrication de la nullité tolérable… Comme n’importe quel produit capitaliste, la loi, si elle ne peut pas fédérer, se contente de ne pas… on dit segmenter sur les marchés… Il faut regarder le glissement, consentement, tolérance, vacuité nulle… C’est forcément un tour de passe-passe…

 

Il n’y a pas, sur ce point, de différence de nature, ni de paradigme entre États policiers et choses parlementaires, mais des différences de degrés sans doute et de processus… Une loi dans un État policier manipule aussi le consentement, et joue des seuils de tolérances entre les courants au sein du parti unique, etc… Admettons que la loi d’un État policier puisse se permettre de segmenter davantage… Peu importe… Dans tous les cas est posée de toute façon comme matrice de raisonnement, modalité organisationnelle, horizon, autre, l’unanimité… Ou plutôt l’hypothèse de l’unanimité… Comment ça peut venir à l’idée d’articuler le rapport social sur une hypothèse dont on sait, dont on ne finit pas de voir qu’elle est impossible et erronée et surtout qu’elle a quelque chose de la brutalité… Ca alors… Il se trouve que les Lumières, en gros, n’ont pas repensé le pouvoir, ils ont organisé, démocratisé, rationalisé le pouvoir qui se trouvait là, celui despotique donc…, substituant le souverain populaire au souverain despote, et là chose n’est pas anecdotique, mais conservant le même paradigme de modalités de pouvoir, les poussant même plus loin encore dans leur ambition totalitaire… On n’invente décidément pas les choses en partant de rien…

 

On trouve une petite étude qui s’arrête sur le paradigme de la règle de majorité depuis les Lumières (Didier Mineur, Les justifications de la règle de majorité en démocratie moderne in Raisons politiques, 2010/3, n°39)… où la majorité est tantôt perçue comme approximation, succédané de l’unanimité qui contraint la minorité au silence ou pis aller qui veut que l’ordre social n’entre en contradiction « qu’avec la volonté du plus petit nombre possible [d’individus] »… Mais où quoi qu’il en soit la règle de la majorité est posée, là, comme l’échec de l’unanimité sur laquelle s’articule pourtant le rapport social… Qu’est-ce qui fait qu’États policiers et choses représentatives arc-boutent leurs modalités sur le même idéal d’unanimité et ne savent pas envisager des contrariétés de forces, qui, précisons, n’atteignent pas le seuil où on parlerait d’intérêts particuliers, de corps de métiers, de compagnies et de privilèges (cf l’ouvrage cité plus haut d’O. Christin, Vox Populi, p. 42 à propos des obstacles que la règle de la majorité a pu rencontrer dans son… disons… admission…) ? Qu’est-ce qui fait que ces forces soient vouées à entrer dans des rapports autres que coïncidentels ?

 

Je crois qu’on peut dire en passant, avant d’interrompre cette digression, que ce qui va distinguer État policier et chose représentative, ça va être la façon dont on arrange une unanimité hypothétique et brutale qui ignore les contrariétés… Après, j’ai déjà eu l’occasion de pointer ceci qui veut que le garde-fou des choses représentatives, c’est qu’elles échouent à s’appliquer, c’est ce qui fait qu’on a un pressentiment de démocratie, non pas par ce qu’elles visent mais par ce qu’elles ne parviennent pas à atteindre… Si j’exagérais un peu pour piquer, je dirais qu’on a un pressentiment de démocratie dans les choses représentatives tant qu’on est hors la loi, puissant qui ruse et court-circuite ou vagabond insouciant… Mais cette digression semble diminuer la portée de quelque chose qui me paraît bien plus enthousiasmant qu’une question de délibération législative… Passons donc…

 

Je voudrais parler d’autre chose… Je voulais que nous ayons en tête ces histoires de « micro-coupures », ces chercheurs qui rouspètent, puis cette histoire d’oscillations, avant d’aborder une démarche qui vient tracasser notre recherche ici, celle d’Henri Cartier-Bresson…

 

On aura aborder toutes sortes de stratégies de questionnement et d’expérimentation des choses qui désignent – les langages – les choses désignées. On a vu que la chose qui désigne peut aller jusqu’à venir se désigner, se faire chose désignée, que la chose désignée peut aller jusqu’à désigner la chose qui désigne, etc. C’est-à-dire, on a vu se libérer tout un jeu de proliférations, qui ignore choses désignantes et désignées, en ce que la désignation, comme effectuation, n’atteint pas le seuil où on peut dire ici la chose est désignée, là elle désigne, etc. Ces tâtonnements stratégiques ne comptent pas pour rien, qui viennent offrir les outils sans lesquels l’intuition même de la démocratie ne saurait pas insister… Bien. L’approche de Cartier-Bresson va venir contrarier nos observations, parce qu’à un moment, nous allons nous retrouver devant une chose qui désigne une chose désignée, nous allons voir comment, et puis nous allons voir ce qu’on peut faire d’un point d’achoppement pareil, qui tient forcément du tracas : diantre !, il est des choses qu’il faut savoir désigner quand même… Vous devez pressentir ma gourmandise…

 

Je n’aime pas m’attarder sur le côté biographique des approches, qui m’a toujours l’air de tenir d’une sorte de goût mal déguisé et hypocrite pour les ragots… Sans doute faut-il avoir dans un coin de sa tête les accointances de Cartier-Bresson avec les surréalistes et ces communistes qui auront, on l’a vu, fracasser l’identité de la chose désignée à la chose désignante… Je suppose que la photographie est le langage dont la technique est bête assez pour que cette identité fasse illusion et dupe. Il ne me semble pas qu’elle vaille pour preuve dans une instruction judiciaire, mais je pense bien qu’on la tienne comme élément dans le faisceau d’indices qu’on recueille… J’imagine qu’elle vaut un peu plus qu’un témoignage… Qui témoigne escamote une parole qui ne se laisse pas faire, jette ses malentendus et ses imprécisions dans la procession du témoignage – là, on est au cœur de notre problème, c’est bien parce que le langage échoue, qu’il faut avoir l’honnêteté de le prendre pour ce qu’il est et de désigner ses mécanismes, et dans ses mécanismes, sa faillite. Qui prend en photo contourne la faillite de la parole dans son témoignage et pose comme identité axiomatique, croyance ahurie, chose désignée et désignante… Alors que, forcément, la photographie est une chose désignante qui faillit aussi.

 

Je crois que la stratégie pour laquelle Cartier-Bresson est le plus connu, est celle qui consiste à travailler un arrière plan et d’attendre qu’un passant vienne se prendre dans la toile, ici le cadre composé, pour le saisir dans un mouvement de geste, de désir, de pensée… Si la stratégie est habile, elle vient aussi renvoyer la photographie à son impuissance, marquer, accuser même, accuser comme on blâme mais aussi comme on reçoit les coups, sa limite, par un flou de mouvement qui ne se laisse pas faire.

 

Mais les tentatives de Cartier-Bresson sont pléthore. On peut s’attarder, sans s’arrêter tout à fait, par exemple, sur cette stratégie qui soustrait, qui retire à la vue de celui qui photographie, ces corps endormis, dont les paupières refusent le regard à l’observateur et qui renvoient forcément à autre chose que ce qui est désigné… Ces corps qui rêvent, écho au surréalisme forcément, où un objet, un livre, un parapluie, vient non plus se faire chose désignée, mais chose qui renvoie à autre chose – on appellerait ça allégorie, métaphore, autre, ça importe peu… Ca a quelque chose de délicieux, dans une photographie qu’on peine à prendre pour autre chose qu’un témoignage, ce court-circuit de la désignation : la poésie [Reprendre ce passage qui est fait de bouts désorganisés]. On pourrait regarder aussi ces objets emmaillotés, dont la forme ne constitue pas un indice tel qu’on saurait deviner ce qu’on voit… Il me semble que d’aucuns nomment ça « l’érotique-voilée »… On peut s’amuser aussi de la malice avec laquelle il vient couvrir le couronnement de tel roi d’Angleterre, au diable son nom, qui s’arrête sur les foules, les miroirs et les périscopes dont elles se munissent plutôt que sur la manifestation qui les attire… On peut s’attarder enfin, déjà dans un mouvement d’accélération cependant, celui qu’on fait quand on s’apprête à repartir, sur ce reportage qu’il vient faire après la mort de Staline sur ce que la Russie peut avoir de banal, d’ordinaire, loin des « stéréotypes » dit-on dans la brochure de telle exposition… Avant de repartir tout à fait, on se doit de dire quelque chose de ce goût qu’il peut avoir de prendre en photo des photographies, géantes, de Mao, de Lénine, ou encore d’une poitrine… comment dire… les qualificatifs sont toujours assez maladroits pour ces choses… en anglais on dirait gorgeous, ce serait drôle pour une poitrine…

 

Ce déploiement stratégique, fait d’intuitions malicieuses, a quelque chose de conservateur de toutes façons, qui ne renonce pas à désigner… Certes, la photographie est idiote qui pose sa désignation comme une évidence, mais les parades pour la court-circuiter ne manquent pas… On peut se concentrer sur un dispositif, laisser le déclencheur saisir au hasard… On peut se concentrer sur un aspect de la photographie, par exemple, que sais-je, la lumière et fracasser la composition, le piqué, etc. Henri Cartier-Bresson n’a décidément pas le goût de la révolution, qui plutôt multiplie des tentatives, qui, si elles admettent la désignation comme prémisse à leur usage, arpentent ses retranchements et ses marges et désignent la limite où elle, la désignation, ne sait plus porter.

 

Et puis, dans cette recherche profuse qui questionne et qui accuse, il y a un moment où chose désignée et chose désignante coïncident. Il y a un moment où la parole se tait, où le regard se déplace de ce qui bavarde et désigne à ce qui est désigné, où l’on oublie les muscles qui se tendent, le bras qui se lève, la main qui se crispe et le doigt qui pointe pour regarder ce qui est pointé : une série de photographies de Cartier-Bresson sur, jetons le mot, les pauvres, dans la rue, démunis, ici avec un enfant, là abandonné et leurs regards qui viennent comme regarder celui qui regarde et le dénoncent. Là, la chose qui désigne est presque disparue. Et il le faut, qu’elle disparaisse, que le vacarme de sa procession cesse presque tout à fait, emporté par la chose qui n’est plus désignée, mais qui est telle qu’elle se désigne d’elle-même. Ce n’est pas que le travail proliférant de désignation se suspend, et avec lui, les malentendus, les approximations, les aliénations et les malhonnêtetés ou que sais-je, non, mais c’est qu’il ne compte plus, pour un temps, un temps qu’on ne peut pas savoir mesurer.

 

Mais précisément parce que, par un tour de passe-passe, les choses se combinent et s’emboîtent, se jouent de la précarité de notre perception en donnant l’illusion qu’elles atteignent ce seuil où on saurait dire qu’elles sont ici désignées et là désignantes assez pour venir s’identifier, que la magie opère et ravit, ses conditions, leur prolifération occultée et tue, insistent et tempêtent et renvoient à ce que peut avoir d’obscène et d’impuissant cette coïncidence, décidément, tout autant qu’à ce qu’elle peut avoir de nécessaire. Parmi les choses qu’on observe ici, il y a la désignation. Il y aurait quelque chose de benêt à déduire et conclure, se dire que parce qu’elle n’est pas tout, la désignation n’est rien. On observe. On observe par oscillations, courbures et décourbures. On observe qu’il y a des coïncidences, que ces coïncidences ahurissent et ravissent, jusqu’à faire oublier que les choses dont on observe la coïncidence, ne coïncident que dans notre perception, qu’elles ne coïncident pas tout à fait, que déjà elles continuent de proliférer. Ca ne nous viendrait pas à l’idée de dire que parce qu’elles ne coïncident pas tout à fait, elles ne coïncident pas du tout, jamais… Cette série de photographies de pauvres dans les rues vient tracasser notre recherche et nous oblige à la nuance. C’est forcément très bien.

Henri Cartier-Bresson, Maroc espagnol, 1933

Henri Cartier-Bresson, Maroc espagnol, 1933

Partager cet article

Repost 0
Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
commenter cet article

commentaires