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26 janvier 2015 1 26 /01 /janvier /2015 07:01

Ballon Dog - Jeff Koons

Je suis… comment dire… étonné que les théoriciens politiques qui s’attachent à modéliser des rationalités gouvernementales dans lesquelles viendraient s’injecter des façons de la démocratie condamnent leurs réflexions à la marge en conservant dans leurs prémisses le dualisme individu/État-collectif-autre… Je veux dire… Je ne sais pas ce que c’est, l’État, autrement qu’en dessinant un seuil au-delà duquel la coagulation de pouvoirs méduse… Où les pouvoirs sont de même type, quel que soit le seuil… Jusque-là, ce que j’entends tient de la parade, de l’aménagement d’un paradigme de pouvoir qui ne se remet pas en cause. De la même façon que la dite démocratie représentative était une actualisation de l’État comme seuil de coagulation médusé. Le tirage au sort, la mise en délibération par le peuple du budget… la liste est merveilleusement inventive… – les travaux de quelqu’un comme Loïc Blondiaux, par exemple, sont une source enthousiaste de propositions… – injectent, infiltrent, espèrent contaminer, se faire virus endogènes mais n’attaquent pas l’articulation même que je pointe par exemple avec mon histoire de contrariété démocratique qui court-circuite la possibilité même de penser qu’une coagulation de pouvoirs atteignent le seuil où elle méduse donc…

 

Pourtant l’intuition est là que les ensembles se morcèlent, que les façons se disséminent, s’éparpillent et se diffusent… Le biopouvoir foucaldien, les sociétés de contrôle deleuziennes, après la déterritorialisation, sont là pour pressentir la réorganisation des modalités qui ignorent déjà… comment dire… tiens, je n’ai jamais fait la distinction entre indentification et différenciation, malgré toutes les règles de bonne conduite méthodologique, pour toutes sortes de raisons… mais là, et bien voilà… qui ignorent déjà les identités pour ne procéder plus que par différenciation… – différenciation et non différence puisqu’il n’y a plus identités… La problématique de la démocratie ne peut pas s’articuler avec dans ses prémisses quelque chose comme l’État que les rapports de pouvoir ne savent déjà plus reconnaître…

 

Mais ce sont des questions de recherche appliquée avec lesquelles nous sommes ici peu familiers de toutes façons… On cherche à mettre au point des outils qui permettraient d’autres utilisations, mais on ne s’occupe pas de fixer des utilisations comme autant de hoquets d’outils, alors… Et puis, oh !, c’est une vilaine chose que celle qui décourage les initiatives…

 

Je dis que ce sont les rapports qui créent les forces et non pas les forces qui créent les rapports… Ca vient, on l’a vu, en désaccord avec les compositions de Kandinsky, mais en adéquation avec ses improvisations ; en désaccord aussi avec les Histoire(s) du Cinéma godardiennes donc… Ca n’empêche pas d’en savourer tout le suc… Bien… Je rappelle l’articulation, elle sera utile pour appréhender ce qui vient…

 

Je voudrais trainer un peu sur quelque chose qui vient tout à fait m’amuser et qui me paraît pouvoir nourrir le pressentiment qu’on peut se faire de ces histoires-là et de seuil et de rapports… Il y a quelque chose dont je ne sais pas dire si elle tient de l’axiome ou de la légende et qui veut qu’on tient pour l’ancêtre du commerce, l’os du capitalisme, le troc. Il est dit, ou en tout cas on m’a enseigné, dès les premiers rudiments d’économie, qu’avant l’argent, les peuples, qu’on s’imagine forcément peu civilisés, échevelés, sans dents et poussant des cris – on dirait que l’homme a toujours comme de la peine à concevoir que, si la technique se perfectionne, l’intelligence qui la conçoit est peu ou prou la même à travers les temps – bref, avant l’argent, c’est par le troc qu’on s’échange les fruits de son travail. Les possibilités que le troc offre atteignant rapidement leurs limites, le jour où celui qui tient entre les mains les choux qu’on recherche ne veut pas des poules qu’on lui propose, mais préfère les pommes du voisin qui lui veut nos poules, etc… Je ne sais pas s’il est utile de reprendre cet exemple, il court dans toutes les têtes comme une rumeur… Ce jour-là, donc, l’argent paraît venir… comment on dit… à point nommer pour ouvrir les possibilités d’échange et faire que chacun se retrouve avec la poule, le choux, la pomme de son choix, etc.

 

Je ne saurais pas compter le nombre d’idéologèmes qui convergent et se colmatent dans une pareille présupposition, sorte de jeu de Mikado où s’enchevêtrent et se superposent les préjugés comme autant de baguettes multicolores. On ne viendrait pas se représenter les choses ainsi, par exemple avec un autre usage du langage, où dans une économie qui ne se laisse pas autant obnubiler et ravir par le désir, etc. Mais c’est une baguette précise dans ce tas que je voudrais tenter de distraire…

 

On trouve le ressort, la modalité qui crée l’échange, pointé chez Adam Smith : celui qui échange ne perd pas de vue son propre intérêt… On distingue déjà la forme, les contours d’un mécanisme identifiant/différentiant forcément… : « Mais l’homme a presque continuellement besoin du secours de ses semblables, et c’est en vain qu’il l’attendrait de leur seule bienveillance. Il sera bien plus sûr de réussir, s’il s’adresse à leur intérêt personnel et s’il leur persuade que leur propre avantage leur commande de faire ce qu’il souhaite d’eux. C’est ce que fait celui qui propose à un autre un marché quelconque ; le sens de sa proposition est ceci : Donnez-moi ce dont j’ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-même ; et la plus grande partie de ces bons offices qui nous sont nécessaires s’obtiennent de cette façon. » (in la Richesse des Nations)…

 

Alors, certes, sans doute, dans cette déferlante des Lumières qui aura fracasser les superstitions et remâcher le monde, ou tout au moins le paradigme du monde, on comprend bien l’astuce qu’il y a à disposer dans les paramètres proprioceptifs d’un raisonnement quelque chose qui paraît plus avéré que la seule bienveillance… Mais ce n’est pas parce que c’est désagréable que c’est plus vrai ou plus juste, même si je comprends bien que l’idée est généreusement répandue, là dans les catharsis psychanalytiques, ici encore dans certaines expériences d’art ou de littérature ou que sais-je… Enfin, peu importe… En incise, pour le plaisir de la chose, je m’attarde un peu sur cette entreprise qui spécule l’empirisme de son déploiement… On peut aller chercher dans un autre ouvrage d’Adam Smith, Ses Essais sur des Sujets philosophiques, ces pages où, citant profusément Rousseau, il organise une querelle sur ce sujet qui aura hanté les Lumières, l’homme de la nature, l’homme sauvage, etc. On sent bien là, la spéculation, disais-je, le délire qui croit pouvoir atteindre l’os, se faire pragmatique, scientifique, etc.

 

En passant, pour Rousseau, l’homme « sauvage » est isolé, n’a pas besoin de commercer avec quiconque, les fruits de son propre travail lui suffisant, et il s’en trouve « libre, sain, bon et heureux »… C’est quand il s’agit d’élaborer des choses plus sophistiquées qu’un vêtement de peaux ou une cabane, que les choses se maudissent : « mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre ; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire, et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons » (Rousseau cité par A. Smith, in Essais philosophiques, T.2, p. 292). L’idée est parfaitement mignonne, elle est faite pour agacer Smith qui la trouve trop « républicaine » – Je devrais pointer des éclats de rire tout au long de ce passage qui m’amuse décidément – Pour extraire tout le suc de ce caractère mignon de la chose, j’aimerais ajouter que pour Rousseau, forcément, l’homme sauvage, libre et heureux, donc, se pare de plumes et de coquillages…

 

Mais on s’éloigne, que dis-je on est à perte de vue… Toujours est-il que la conception est amusante qui paraît voir un agencement idéal (Adam Smith s’épate des vertus de l’échange : « « Mais sans la disposition des hommes à trafiquer et à échanger, chacun aurait eu la même tâche à remplir et le même ouvrage à faire, et il n’y aurait pas eu lieu à cette grande différences d’occupations, qui seule peut donner naissance à une grande différence de talents. », Richesse des Nations), là où on devrait pourtant bien pressentir le conflit, la brutalité du rapport de ces trafics, parce que l’intérêt de l’échange, c’est quand même de toute façons d’en avoir le plus possible… On n’aura pas fait cette digression sur Rousseau pour rien, le voilà qui vient nourrir notre pressentiment… Même si ni l’un ni l’autre ne conçoive une société sophistiquée autrement qu’avec des jeux de commerces de petits propriétaires…

 

Il faut voir que pour Adam Smith, l’alternative à cette modalité d’échange, ça va être la supplique : « On n’a jamais vu d’animal chercher à faire entendre à un autre par sa voix ou ses gestes : Ceci est à moi, cela est à toi ; je te donnerai l’un pour l’autre. Quand un animal veut obtenir quelque chose d’un autre animal ou d’un homme, il n’a pas d’autre moyen que de chercher à gagner la faveur de celui dont il a besoin » (cf. Richesse des Nations). Notez les présupposés désir, propriétés, intérêts, et forcément particuliers, ces intérêts, pour sûr, etc… et comme ça ne lui vient pas du tout à l’idée, l’économie que nous allons venir décrire, disons, présentement… Je veux dire, ça a quelque chose de tellement naïf… C’est forcément délicieux.

 

Je voudrais qu’on se contente pour l’instant d’observer. Je comprends bien que ces temps-ci, travaillés par ce qui est appelé l’opinion publique, on s’attache à se former des opinions dont on fait commerce avant d’avoir tout à fait observer les choses… Oublions l’idée qu’on se fait, l’opinion qu’on a, et qu’on a à échanger, du capitalisme, regardons… La baguette se déplace, on est loin de l’avoir distraite tout à fait…

 

Il est une autre modalité d’échange qui est décrire déjà par Mauss, reprise par Polanyi et dernièrement par Graeber, qu’on épingle sous le nom d’économie de la réciprocité. Les anthropologues ont beau chercher ces économies de troc, origine fantasmatique convoquée pour asseoir les lois du marché, ce qu’ils trouvent c’est une toute autre parade articulée sur le don, le contre-don, la symétrie… Je ne vais pas m’arrêter sur ces mécanismes, qui sont néanmoins d’une sophistication exquise, c’est le paradigme, ou précisément c’est l’usage du langage qui conçoit ces mécanismes, cette fameuse baguette que je taquine depuis tout à l’heure… Notons grossièrement que plutôt que de s’attendre à obtenir une somme de quelque chose en échange de ce qu’il a dans les mains, celui qui revient de la pêche, de la cueillette, autre, rameute, invite, partage avec le village et s’insère ainsi dans tout un rouage social fait d’obligations et de rapports de force.

 

« Tout géomètre sait que les éléments de figures symétriques sont inversement disposés de telle sorte que, du fait de leur complémentarité dans un ensemble, leur superposition est impossible. La réciprocité est fondée sur cette complémentarité d’éléments distincts. », peut-on lire dans une étude sur Karl Polanyi (J.-M. Servet, « Le principe de réciprocité chez Karl Polanyi, contribution à une définition de l'économie solidaire », Revue Tiers Monde 2/ 2007 (n° 190), p. 255-273). Si « le principe de marché, selon Karl POLANYI, réduit les êtres humains à des vecteurs de mobiles économiques individuels autonomes les uns des autres. Chacun doit défendre ses intérêts particuliers ; il n’y a pas de tout social et d’intérêts partagés et hiérarchisés par celui-ci dans des interdépendances reconnues, mais tout au plus des sommes d’intérêts. » (Ibid.), l’économie de réciprocité, d’après l’auteur, procède bien différemment : « L’individualisation est nécessaire à la solidarité. Le « je » se définit par rapport à autrui et non par son indépendance aux autres. Il y a souci de l’autre. Il y a prise en charge d’autrui par chacun. La définition de la réciprocité par Karl POLANYI rejoint par conséquent très largement ses convictions chrétiennes (et son « amour du prochain ») et les conclusions de morale de l’Essai sur le don de Marcel MAUSS. » (Ibid.).

 

Je laisserai là l’observation de cette modalité, ou presque… J’aimerais tout de même pointer une dernière chose. Polanyi dénonce l’idée évolutionniste que l’on se fait du passage d’un modèle à l’autre, c’est-à-dire que d’abord organisée sur le principe de la réciprocité, une société, allant en se sophistiquant, trouverait plus propice pour des échanges plus élaborés l’économie de marché, puisque les modèles peuvent être concomitants… Ceci étant dit, je voudrais cependant avancer… C’est que si l’économie de marché se pense dans un usage précis du langage, celui qui identifie/différentie, avec cet usage-là, ces anthropologues, décrivant ces modèles peinent à penser ce qu’ils observent. Cette histoire de souci de l’autre, d’amour du prochain sonne à mes oreilles comme une preuve. Non décidément, ils n’y sont pas du tout. On pourra s’amuser à noter qu’ils finissent, donc, par tomber d’accord avec Adam Smith : l’alternative dans les moteurs qui induisent l’échange se joue entre l’intérêt particulier ou la bienveillance… Diantre !

 

Une économie de type réciprocité est une économie qui n’atteint pas le niveau où l’on différentie ici le groupe et là l’individu. C’est bien ce qui va venir m’intéresser. Le contre-don, l’échange, la symétrie, sont des idées qui ne peuvent être produites que quand on a posé cette différence, qui viennent même se déduire de cette différenciation hypothétique. Seulement voilà, avec tout le travail que nous menons ici, on sait bien pressentir une organisation où le festin d’un village ne renverrait pas tout à fait à un individu précis ni à un groupe déterminé. On les voit déjà courir ces choses. Mettre en perspective l’économie de marché et celle de la réciprocité, c’est déjà souligner comme chacune participe d’un usage de langage qui ne sait pas se comprendre, où celui-là individualise et somme, où celui-ci n’en finit pas de se mouvoir, puisque les intérêts particuliers ou généraux ne savent pas se prononcer.

 

Si les observations de ces anthropologues sont précieuses, leurs conclusions post-communistes, post-chrétiennes, s’essoufflent, qui rabattent le modèle dans un usage linguistique qui fatigue. Alors que, précisément, les modalités d’une économie de type réciprocité viennent se poser-là et accuser cet usage qui ne sait pas les penser. C’est indifférent, l’idée qu’on se fait de tel ou tel modèle, ce n’est pas notre question du tout… Mais qu’on aille jusqu’à penser d’autres paradigmes d’échange quand on procède d’un autre usage de langage, ça alors, ça tient forcément du fracas le plus réjouissant. Si le rapport crée les intérêts dans l’économie de marché, l’économie de réciprocité ne sait pas les comprendre, c’est bien ce qui vient faire notre affaire tout à fait.

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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