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1 septembre 2015 2 01 /09 /septembre /2015 12:29

Ever is over all - Pipilotti Rist

Je voudrais continuer cette étude logologique qui s’attache à observer les déploiements proprioceptifs de ceux qui raisonnent, comment en viennent-ils à poser des termes et comment ils naviguent dans leurs travées… C’est une petite curiosité, du genre qu’on met dans les cabinets, entre un animal empaillé et un fauteuil, que je vais tirer de mon chapeau : la première encyclique d’un Monsieur Ratzinger, après son élection à la papauté.

 

Les religions, les superstitions, les légendes, sont précieuses, qui parlent d’un monde qui ne connaît pas la rigueur mystifiée du rationalisme. On pressent, dans cette activité fabuleuse – c’est-à-dire qui tient de la fable – des utilisations qui persistent, là où, pourtant, on ne sait plus reconnaître les outils… C’est ce médecin qui interroge les astres à la Renaissance pour établir un diagnostic ; c’est ce peuple qui fantasme l’idée qu’il se fait de lui pour se donner du courage à la guerre – voir, par exemple, les thèses d’Israël Finkelstein sur Israël ou comment les auteurs de la Torah puisent dans des mythes la force d’affronter les Égyptiens et les Assyriens… –, comme d’aucuns le feraient aujourd’hui, avec des méthodes plus rationnelles, de leur Histoire… Au fait, on aurait tort de moquer des outils d’utilisations sur lesquelles nous n’avons pas su revenir. Ce serait exagérer l’efficience de nos outils et ignorer ces utilisations qui insistent… Pour autant, en ce qui nous concerne aujourd’hui, ce qui fait d’une encyclique, une curiosité, c’est bien ce déploiement rationnalisé d’une activité qui n’était pourtant pas vouée à se faire rationnelle jamais…

 

Cette première encyclique porte le nom « deus caritas est », « dieu est amour ». Je voudrais souligner qu’il s’agit ici de s’attacher aux outils et aux utilisations, indépendamment de la question de savoir si bel est bien dieu est amour ou autre… La question même me fait frissonner… Elle se formulerait par un X est amour que ça viendrait tout autant faire nos affaires… J’insiste : c’est l’organisation proprioceptive que nous observons… Et cette organisation, donc, attaquons, elle vient se poser en termes d’éros – ἔρως – et d’agapè – ἀγάπη. Dans « le vaste champ sémantique du mot ‘amour’ », Ratzinger distingue l’amour « entre homme et femme », l’éros, et la « conception biblique de l’amour », l’agapè. Il relève aussi un troisième terme, philia, « amour d’amitié », auquel il ne fera pas un sort… Sa dialectique a quelque chose de subtile, elle n’est pas virtuose pour autant ; on ne le verra pas jouer avec trois termes…

 

Ratzinger ne peut pas ignorer ce reproche qui accuse son église de distinguer corps et âme, il l’épingle : « l’Église, avec ses commandements et ses interdits, ne nous rend-elle pas amère la plus belle chose de la vie ? »… Par un tour de passe-passe inattendu, il veut dire non. Pour ce faire, il accable d’abord l’éros – il faut voir la sinuosité de la chose, elle tient de la danse du charmeur de serpent –, les cultes à la fertilité du monde préchrétien, et décrit des transes, des orgies, pointe la prostitution : « l’éros ivre et indiscipliné n’est pas montée, «extase» vers le Divin, mais chute, dégradation de l’homme. »… On pressent une prémisse, l’induction d’un raisonnement qui se cale… Ratzinger, toujours dans un déploiement… disons traditionnel dual, admet « qu’il existe une certaine relation entre l’amour et le Divin », mais, endossant tout de même le dégoût chrétien du corps qu’il dénonce, condamne la « domination » par « l’instinct ». Il s’agit de « purifier », de « guérir » l’éros… Diantre !

 

Jusque-là la technique est ennuyeuse, pour sûr, mais elle a quelque chose d’astucieux. En… disons… étirant l’un des termes duals éros/agapè, plutôt que de le balayer pour ce qu’il a de… disons minoritaire, la proprioception du raisonnement va se ménager une parade… Car, au fait, il se refuse à entériner la distinction éros/agapè, et va donc venir se jouer de l’éros pour tenter de les réconcilier… Il dénonce la séparation entre un amour oblatif, l’agapè et un amour concupiscent, l’éros, car, selon lui, « l’ ‘amour’ est une réalité unique, mais avec des dimensions différentes ». Il tient le duel, mais chacun des termes de son dualisme n’est plus voué à se maintenir par un jeu différentiel, mais à se rapprocher pour finir par se confondre avec l’autre. Brièvement, par ce souci de troubler la distinction éros/agapè, il fait une allusion à la description érotique de prophètes, Osée et Ézéchiel, de l’amour de dieu, par des métaphores de fiançailles et de mariage ; il va jusqu’à parler de « l’éros de dieu pour l’homme » dans un développement plus ou moins sibyllin qui finit par faire un lien obscur entre le monothéisme et la monogamie sur lequel nous passerons… Mais, surtout, c’est le devenir de l’éros, auquel il s’attache, car l’éros est en devenir, qu’il voit comme se débarrassant d’une sensualité qui ne renvoie qu’à soi à mesure qu’il s’approche d’un autre dont il finit par se préoccuper…

 

Je néglige le paradigme chrétien que la démonstration croit renforcer, elle n’importe pas ici, pour me concentrer sur la parade technique qui conjugue ce dualisme éros/agapè, où, donc, l’éros, comme dimension, est voué, dans un jeu de va et vient incessant, à taquiner un agapè qui ne le rejoint non plus jamais tout à fait. L’amour se condamne à n’être jamais « achevé », ni « complet », mais se présente comme une « tâche », quelque chose qui a tout l’air d’un désir, c’est-à-dire un appétit qui ne sait pas se satisfaire et savourer, que le christianisme, ce sera ma seule pique, elle est tentante, maintient et dénonce tout à la fois…

 

Ce qu’on peut tenir pour des audaces, dans ce texte, ont, pour sûr, quelque chose de savoureux, mais, ce qui vient faire notre miel est d’ordre technique. Car plutôt que de choisir de poser l’agapè comme un idéal vers lequel l’éros irait se torturer, l’agapè, lui-même, refuse de se laisser tout à fait distinguer ou « séparer » : « l’homme ne peut pas non plus vivre exclusivement dans l’amour oblatif, descendant. ». Cette instabilité de termes qui se posent en se différenciant l’un l’autre, tout en se laissant travailler par un devenir qui veut les concilier, a quelque chose, on l’a dit, qui tient de la curiosité. Et si l’argumentaire se conclut par une synthèse, dans un geste, forcément, conservateur, qui fait fi de la cohérence du déploiement, la foi, là, vient comme palliatif, j’imagine, à la faiblesse du raisonnement, c’est bien ce jeu duel et dual, qu’on mouvemente et qu’on déstabilise qui délivre tout son piquant. Si, par cette encyclique, l’église ne se résout pas à se réconcilier avec le corps, si son mouvement proprioceptif ne sait pas ignorer les dualismes, pour autant, par un procédé qui déplace le duel pour le concentrer sur l’un de ces termes, c’est l’émergence d’une pensée d’un devenir non pas du corps humain, ça, ça aurait les allures d’un piège qu’on laissera aux croyants, mais des termes eux-mêmes, qui ne se laissent décidément pas établir. On n’en tirera pas davantage, mais on ne négligera pas le frémissement…

 

Je voudrais m’occuper de quelque chose qui n’a rien à voir, malgré l’écho qu’on peut entendre du paradigme socratique taquinant de ses rebonds les enceintes du christianisme, une petite… comment appeler ça… une petite articulation qu’on trouve dans un texte dont la sécrétion d’écume de cerveaux qu’il aura provoqué est inversement proportionnelle à sa qualité, à mon avis, mais je suis mauvais juge, j’aime assez peu Platon, et qui relate la rencontre entre Protagoras et Socrate. Je n’ai pas choisi ce texte pour la preuve qu’il paraît apporter de la vanité de la parole, dont la plasticité semble vouée à épouser n’importe quelle forme, c’est-à-dire, à l’os, qu’on en tire jamais que du blabla, non, même si d’aucun semble comme s’amuser du tour que paraît jouer Platon aux deux figures illustres, incapables de « dompter » leurs discours : « Ni l'un ni l'autre n'a été capable de guider avec assez de fermeté ses propos, si bien que ceux-ci ont mené à son insu leur auteur là où il ne voulait pas. » (J. Boulogne, Socrate, dompteur du discours, in Bulletin de l'Association Guillaume Budé, n°1, 2005. P.85.)… Non, non… Ca serait perdre du temps, pour nous, ici, que d’opposer discours et pensée, et je ne suis pas certain qu’on ne force pas le trait en partant du principe que le Socrate platonicien ne sait pas ce qu’il raconte, même si je vois bien ce que ça pourrait avoir de drôle…

 

En quelques mots, pour donner à pressentir ce texte sans aller se perdre dans des exégèses spéculatives dont l’idée chatouille déjà mon réflexe nauséeux, et qui en disent souvent plus sur la projection égotique de l’auteur que sur le texte lui-même, même quand elles font autorité comme celle-ci par exemple (L. Brisson, Lectures de Platon, p. 113 et suivantes), ce « drame satyrique », comme d’aucuns le désignent ((cf J. Boulogne), relate la visite de Socrate à quelqu’un qui est tenu pour l’un des fondateurs du sophisme, dans l’idée de le tracasser avec des questions dont il a le goût, à savoir : est-ce que la vertu, l’excellence, la sagesse, selon les traductions, s’enseigne… C’est un ralentissement, sans s’arrêter tout à fait, qu’il s’agit ici d’effectuer… Je voudrais arriver assez vite au point qui m’occupe, à savoir l’articulation des vertus, mais il faut bien se faire une idée du contexte…

 

La réponse de Protagoras à cette question, il se trouve qu’on la connaît, elle est délicieusement judicieuse et incroyablement contemporaine… Il remonte au mythe d’Épiméthée et de Prométhée distribuant les facultés aux êtres… Ceux-ci se retrouvent démunis quand le tour du corps humain vient et peinent à subtiliser des parades techniques aux dieux qui ne peuvent suffire à assurer leur survie… Tenus dans la nécessité de se faire solidaires, ces corps humains reçoivent de Jupiter, dans la traduction du Protagoras par Victor Cousin, la Justice et la Pudeur, ou de Zeus, le « sens du droit » et le « respect mutuel » (B. Wiśniewski, Protagoras et Héraclite, Revue belge de philologie et d'histoire, Tome 31 fasc. 2-3, 1953, p. 498)… Et ce sens, après s’être interrogé, Zeus décide de les distribuer également, « entre tous », « et que tous y aient part »…

Dès lors, Protagoras peut soutenir une thèse qui étonne, à savoir que l’homme est la mesure de toute chose et développer une théorie des dispositions délicieuse… Pour Protagoras, l’opinion, comme implication d’impressions, est toujours vraie, c’est sur les dispositions qui font naître l’opinion qu’il s’agit de travailler (Wiśniewski, reconstituant la pensée de Protagoras à partir du Théétète, p. 495)… Protagoras admet que « les hommes perçoivent d’une manière, les autres d’une autre, d’après leurs différentes complexions » (p. 494), et tracasse la notion même de Vérité : « mesure est chacun de nous et de ce qui est et de ce qui n’est point. Infinie pourtant est la différence de l’un à l’autre, par le fait même qu’à l’un ceci est et apparaît, à l’autre cela » (ibid.), car si les opinions expliquées dans ces dispositions peuvent avoir « plus de valeur les unes que les autres ; plus de vérité, pas du tout » (p. 495)… Mon ralentissement s’attarde et nous sommes loin d’en venir au point que je voudrais épingler, mais comment ne pas savourer le fracas d’un tel paradigme… L’intuition profonde de la démocratie. La question de la Vérité ne se pose pas. Il s’agit de travailler sur les dispositions.

Le paradigme pense la démocratie comme égalité mais aussi comme ce qu’on appellerait solidarité, participation de chacun. Platon, avec une certaine malhonnêteté, le texte n’est pas qualifié de satyrique pour rien, défigure la thèse et fait dire à Protagoras : « il faut que tous se disent justes, qu’il le soient ou non, sous peine d’être réputé insensé » (Protagoras). C’est le point le plus coriace à admettre, qui pousse le raisonnement dans ses retranchements… Les commentateurs y verront un ridicule… Pour autant, il faut voir qu’il ne dit pas qu’il faut feindre d’être juste, il dit que, il me semble, pour ne pas rompre le lien de « respect mutuel » et de « justice », le corps humain social peut aller jusqu’à feindre ou ne pas dire une vérité, à savoir qu’il n’est pas juste, dont on sait de toutes façons ce qu’il en fait. Ce qui importe, c’est sa participation à l’organisation de la cité, au lieu de ses dispositions et complexions, là, donc, où la vertu se travaille et s’enseigne. Il ne s’agit pas de savoir si l’on est d’accord ici, simplement d’observer la cohérence et la beauté solide et puissante de la chose… Regardez l’Histoire qui s’effondre, les siècles, où le corps humain aliéné, meurtri par la pourriture de ses idéaux, lui ricanent à la face. Regardez comme encore aujourd’hui l’intuition peine à se faire entendre de ceux qui, assourdis par ces ricanements, croient reconnaître l’hypocrisie (le terme est employé là : M. Narcy, in E. Clemens, Le labyrinthe des apparences, éd. Complexe, 2000), dans ce travail de chacun qui s’attache à prendre sa part à l’ouvrage de la cité… Regardez ! Socrate est congédié, Protagoras-Théétète parle : « quant à toi, Socrate, il te faut supporter d’être mesure » (Théétète, 167d) !...

 

Mais le Socrate platonicien, « hiérarchiste » qu’il est, ne peut pas comprendre l’intuition démocratique d’une telle parole et, ne venant pas à bout de Protagoras, avec cette perversion sotte qui le démange, objecte… Si la vertu s’enseigne, de quelle vertu parle-ton ?... Nous arrivons à l’articulation à laquelle je voulais m’attacher… Le développement précédent n’aura été pour rien, autrement que pour le plaisir, je ne pouvais pas résister… Avant d’attaquer l’os, je voudrais commettre une dernière digression en notant quelque chose qui m’amuse… C’est que cette rencontre entre Protagoras et Socrate aura été l’occasion pour Eugène Dupréél d’une étude comparée entre le texte de Platon et celui sophiste des Dissoi Logoi (Dupréel, Les thèmes du « Protagoras » et les « Dissoi Logoi », Revue néo-scolastique de philosophie. 23° année, N°89, 1921), qui viendra nourrir un soupçon savoureux : surpris par les correspondances entre les textes, Duprééel en viendra à émettre l’hypothèse que Platon pioche dans les textes sophistes les thèses qu’il fait tenir par Socrate… Et, avec une certaine hardiesse, il se demandera si le Socrate platonicien pourrait n’avoir que peu à voir avec le Socrate historique, soupçon qu’il portera jusqu’à une certaine radicalité… La chose est parfaitement indifférente ici, mais elle a un piquant sur lequel je ne pouvais pas passer sans le taquiner du doigt…

 

Socrate se demande donc de quelle(s) vertu(s) parle-ton… La question me paraît peu philosophique, qui s’interroge plutôt sur le fonctionnement de la chose… Il semblerait que je ne sois pas le seul (cf The Unity of Virtues, Terry Penner, The Philosophical Review, vol. 82, n°1 (Jan. 1973), Duke University Press, pp.39-40 où T. Penner se convainc, à propos du courage, que la question ne tient pas du concept philosophique qui s’interroge sur l’essence du courage, mais plutôt « Qu’est-ce qui fait les hommes courageux » ?, conviction qu’on pourrait sans trop de hardiesse appliquée à la question d’ensemble ou à l’ensemble des questions…). En entendant Protagoras parler tantôt de vertu, tantôt de tempérance, de courage, de sagesse, Socrate interroge : Ces vertus sont-elles unes ou des parties de la vertu… Il lui faut s’y prendre à plusieurs reprises, Protagoras faisant profession d’enseigner la vertu, c’est-à-dire d’en faire commerce, semble voir venir Socrate d’assez loin… Je ne crois pas utile de s’attarder sur chacun des développements… Toujours est-il que Socrate finit par s’attacher à poser des sortes de points vésiculaires qui vont lui permettre de sécréter ses déductions paranoïaques : 1/ une chose n’a qu’un seul contraire, le bien et le mal, le beau et le laid, etc… 2/ la folie est le contraire de la tempérance ; la folie est le contraire de la sagesse… 3/la tempérance et la sagesse sont donc une même chose puisqu’elles ont le même contraire… Et voici donc, Socrate ramasser tempérance, sagesse, courage, justice, etc… Le geste est d’une grossièreté sidérante ; je l’aime tellement… Là on est au cœur de notre observation logologique, comment peut-on dire une telle sottise ? C’est fait pour me plaire infiniment… C’est une sorte d’affolement des dualismes que je ne pouvais pas ne pas vouloir épingler… Protagoras, qui est quand même d’une autre trempe, a beau rappeler qu’une chose peut être bonne dans un cas et pas dans l’autre, c’est-à-dire dénoncer les ontologismes, et pointer les paralogismes du raisonnement du Socrate platonicien, rien n’y fait, Socrate s’entête et se noie dans sa démonstration aveuglée par sa propre satisfaction…

 

L’idée est si sotte que les exégètes n’en reviennent pas : Socrate aura forcément voulu dire autre chose… Et ceux qui admettent le propos déploient des efforts inouïs pour le faire retomber sur ses pattes… L’article de Penner mentionné plus haut, par exemple, est délicieux d’impuissance charabiatesque pour tenter de sortir Socrate de la noyade, qui parle de « tendances », « d’état d’âmes », espérant pouvoir différencier assez pour mieux unifier des choses que Socrate n’aurait jamais dû ramasser aussi rapidement en premier lieu…

 

La démonstration de Vlastos (Gregory Vlastos, The unity of the Virtues in the ‘Protagoras’, The Review of Metaphysics, vol 25, n°3 (Mars 1972), pp. 415-458) est la plus convaincante, c’est-à-dire la plus habile, parmi celles qui tentent de maintenir la tête de Socrate hors de l’eau, même s’il admet, forcément, qu’il longe l’absurdité et le non-sens… Sa thèse consiste en un développement minutieux qui s’attache à lier chacune de ces vertus comme condition les unes des autres. Chaque vertu est entendue comme prédicat de toutes : la Justice est juste, la Piété est pieuse, la Justice est pieuse, la Piété est juste, etc., et n’est pas prise comme universel : la Justice en tant qu’universel n’est pas plus pieuse que le chiffre huit par exemple…, mais comme impliquant ceux qui sont justes sont pieux, etc., qu’il nomme des prédications pauliniennes…

 

Dans cette longue étude de Vlastos, je retiens l’idée que chaque vertu conditionne toutes les vertus, dans leurs différences comme dans leurs identités (c’est-à-dire la Justice est pieuse et la Justice est juste…). Mais ça ne va pas venir faire tout à fait notre affaire, je voudrais aller un peu plus loin… Je voudrais récupérer un petit truc, on peut parler de truc, trucage, des choses comme ça, il me semble, dans le raisonnement du Socrate platonicien, qui se formule comme ceci dans le Protagoras : « ceux qui sont hardis, quoique ignorants, ne sont évidemment pas courageux, mais fous » et « ceux qui sont les plus instruits, sont aussi les plus hardis et par là même les plus courageux, et, suivant ce raisonnement, la sagesse serait la même chose que le courage »…

 

C’est égal, ici, que Socrate fasse montre de faiblesse dans la cohérence de ses raisonnements, qu’il se contredise, qu’il emploie des artifices… Il n’y a que la police judiciaire pour… on doit pouvoir dire… croire que la vérité se présente dans la perfection d’une cohérence ou plutôt que la perfection d’une cohérence vaut vérité… Quant à savoir ce qu’il pourrait en être des vertus, diantre !, pareil, c’est égal… Ce n’est pas que la question ne se pose pas, elle peut se poser à d’autres, grand bien leur fasse, mais ici, partir à la recherche de la piété, de la sagesse, autre…, ça aurait quelque chose de parfaitement incongru. C’est bien le mécanisme de l’articulation qu’on observe et je voudrais qu’on s’attache à en dégager une utilisation…

 

On a donc, impliqués dans des rapports, des choses comme la sagesse, le courage, la piété, la tempérance… Ces rapports n’ont rien de différentiels, la tempérance n’est pas le différentiel du courage, on l’a vu, ils ont un différentiel commun, dans la démonstration du Socrate platonicien… Ils s’impliquent dans un jeu de rapports tout à fait succulent… Plus délicat que la condition… Ils entrent dans un jeu de tensions proprioceptives… On a vu, donc, que la hardiesse doit être sage pour être courageuse, ignorante, elle est folle… Ce n’est pas une différenciation, ça, c’est le cours d’un voisinage… C’est un jeu de seuils, d’intensités, peu importe le mot, au fait… de prolifération proprioceptive… Je ne crois pas forcer le trait, simplement épingler quelque chose qui est là mais que personne ne note… Il y a effectuation qui voisine et court de quelque chose qui n’a pas le prédicat-courage encore ; il y a effectuation qui voisine et court de quelque chose qui n’a pas le prédicat-sagesse encore, etc. et, dans ce jeu d’implications, le voisinage non-prédiqué-courage travaille le voisinage non-prédiqué-sagesse, etc… dans une profusion d’effectuations…

 

Bien sûr, le paradigme du Socrate platonicien conçoit une dynamique exponentielle d’accumulations, voire d’accélérations, c’est-à-dire, plus on est sage, plus on est courageux, plus on est tempérant, etc. C’est ce qui lui permet de dire qu’il y a unité. C’est un paradigme assez cohérent, le même que celui qui pose ici, le bien, là, le mal… ahuri par un devenir désirant. Le différentiel dual est tout autant la prémisse que la conclusion d’un déploiement qui fait un tour, ce qu’on appelle en danse classique, une promenade. Et la promenade ne mène, évidemment, nulle part… C’est parce que la parade logologique se meut dans les travées des dualismes, qu’il y a démultiplication tout autant qu’unité des vertus. C’est très curieux, mais ça ne me paraît pas présenter une difficulté qui mériterait qu’on y passe toute une étude… Mais enfin…

 

C’est égal, ici, aussi, de savoir s’il y a un mouvement proprioceptif déployé dans l’équilibre de ces voisinages ou des mouvements qui se chargent les uns les autres… Dans notre recherche, nous n’avons pas mis au point d’outils qui nous permettraient ni de nous représenter la chose ni de déterminer si elle tient de l’un ou du multiple, parce que ce serait s’égarer… Ce qui paraît importer, c’est de parvenir à pressentir la subtilité d’un tel déploiement, travaillé par ses impulsions et ses charges. Ce qui paraît importer, c’est le pressentiment d’un jeu d’équilibres, où n’est jamais franchi ni atteint un niveau de prédicats tempérance, piété, sagesse, etc. qui ferait qu’on pourrait établir le prédicat courage, etc. parce qu’un équilibre proprioceptif est de toutes façons déséquilibres et réajustements, poussées et contre-poussées, etc. J’insiste : Qu’on conçoive une dynamique exponentielle ou qu’on pressente l’épuisement et le reflux… ce n’est pas seulement que chaque voisinage non-prédiqué est intensité et de tous les autres et de lui-même, mais parce qu’il est intensité de tous les autres et de lui-même et que tous les autres sont intensité de tous les autres et de lui-même – je souligne l’arbitraire qu’il y a à prendre tel ou tel voisinage comme point de vue –, il y a mouvement proprioceptif, équilibre de déséquilibres. Le geste de les ramasser n’importe pas.

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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10 juin 2015 3 10 /06 /juin /2015 14:36

Parmi les fracas qui auront révolutionné la philosophie au cours du XXe siècle, il en est un qui aura renvoyé des pans entiers de déploiements philosophiques, des projets de classification et de mise au pas du monde, des délires mystifiés et des poursuites hallucinées après des désignations et des définitions des choses impuissantes, dans leurs temps, anciens et passés, où ils croupissent avec leurs dogmes et leurs certitudes fantomatiques. Ce fracas, la pensée mouvante bergsonienne, aura pris appui sur le procédé cinématographique, on le sait, pour s’exemplifier. Il est quelque chose dans ce procédé dont j’avais la notion théorique et qui m’est apparu ces jours-ci comme dans son concret assez pour que je croie pouvoir être en mesure de lui faire un sort… Je voudrais donc parler un peu de cinéma, outil et utilisation.

 

On ne s’attardera pas à attribuer l’invention du cinéma à Reynaud, à Edison et Dickson, au clan Lumière, autre… Il faudrait définitivement définir le cinéma pour ce faire – défilement d’images photographiques sans projection, Edison et Dickson et leur kinétoscope ; avec projection, Lumière ; avec projection d’images mais non photographiques, Reynauld et son théâtre optique… On peut noter, ce sera fait, que, quoi qu’il en soit, les inventeurs du cinéma, comme défilement d’images photographiques, sont… pour reprendre un mot en usage dans les années 1960/70… des salauds… Edison participera à l’invention de la chaise électrique et les Lumière iront se noyer dans les eaux de Vichy… Mais ça n’est pas lié à notre affaire…

 

Si l’invention du cinéma voisine et court, son procédé combine des recherches qui tracassaient les esprits ingénieux de l’époque, tout un attirail de jeux d’optique sur lesquels il s’agit de se pencher brièvement… Je voudrais en pointer trois : le thaumatrope, le zootrope et la lanterne magique dont l’astuce vient, comme une délicieuse gourmandise, émerveiller…

 

Le thaumatrope, je l’aime infiniment celui-là, c’est un petit disque et deux bouts de ficelles… sur une face du disque, un dessin, sur l’autre face, quelque chose qui vient… disons le compléter… par exemple, un vase et des fleurs ou un cheval et un cavalier, etc… En tirant sur les bouts de ficelle de part et d’autre du disque, déclenchant sa rotation affolée, on croit voir les fleurs dans le vase ou le cavalier sur sa monture… Vous savez qu’on se dispute pour expliquer cette illusion qui tient de quelque chose qu’on nomme palinopsie quand elle atteint le seuil de la pathologie… « persistance rétinienne », « effet Phi », autre… C’est-à-dire qu’on se querelle quant à savoir si l’effet est du à la persistance de l’image, si l’image persiste jusqu’à chevaucher la suivante, ou si le cerveau complète les intervalles, hallucine ses propres transitions… Ce n’est pas ici qu’on cherchera à accorder ces hypothèses, non pas seulement parce que c’est fait pour me réjouir tout à fait, qu’on ne parvienne pas à s’expliquer les choses, mais c’est qu’elles n’importent pas quant à l’argument que je voudrais avancer…

 

Le deuxième jouet, puisqu’il s’agit de jouets, qui vient étourdir les yeux des enfants, est appelé le zootrope. Celui-ci tient de la magie, bien entendu… Il consiste en une sorte de tambour fendu une dizaine de fois, dont la rotation fait se succéder les images dessinées à l’intérieur et donne l’illusion, toujours par cet effet inexplicable, ou du moins dont aucune explication ne vient convaincre tout à fait, d’une saynète animée, une boucle d’un mouvement décomposé que la vitesse anime…

 

Enfin, si on admet dans le dispositif cinématographique, la projection, le dernier élément de la combinaison, on le trouve avec la lanterne magique, un appareil de projection composé d’une source de lumière, bougie, lampe…, d’une plaque transparente ornée de dessins et d’un objectif… Il est précieux, cet appareil, pour le rituel dont il est l’occasion, ce rassemblement dans la pénombre de gens qui s’émerveillent des jeux de lumières, mais on s’éloignerait de notre propos en s’y arrêtant…

 

On aurait pu s’attarder sur d’autres jeux, substituer celui-ci à celui-là… Le folioscope, le phénakistiscope, le praxinoscope, les ombres dites chinoises, le théâtre optique, etc. Le diorama, par exemple, est un jeu de lumières projetées sur une toile, qui vont venir souligner tels ou tels traits de la peinture et donner l’impression du temps qui passe, d’un volcan qui se réveille, etc. Je ne sais pas partager l’enthousiasme attendri et époustouflé que l’ingéniosité de ces trouvailles m’inspire… Et pas seulement parce qu’ils sont l’os du cinéma, de quoi le cinéma est fait… Cet effet inexplicable d’illusion qui se décline dans toutes ces façons ; cet entêtement qui persévère, qui revient chaque fois à la charge avec une nouvelle invention, saisir, capter, restituer, imiter au moins, le mouvement ; et puis cette activité humaine qui a quelque chose de curieux et qui n’en finit pas d’insister depuis ces grottes ornées préhistoriques dont les murs, les plafonds sont couverts de traits fantomatiques jouant des jeux d’ombres et de lumières sur les reliefs des parois, jusqu’à la multitude de ces trouvailles qu’on évoque ici, ce besoin, ce souci du moins, qu’on croit pouvoir deviner à se réunir pour halluciner… Mais aussi pour la sophistication des mécanismes, les heures acharnées de leurs mises au point, ce labeur de savant fou et surtout, surtout, la naïveté fragile et délicate des effets… Quelle extravagante activité humaine qui trahit quelque chose qui est là, qu’on ne peut pas ne pas constater, dont on ne peut pas ne pas constater tout du moins le travail, même si elle se refuse décidément à toute explication ! Comment dire… Diantre !

 

C’est cet effet sans explication définitive que je veux épingler, évidemment… Ce jeu d’ellipses qui, à partir d’une décomposition parvient à illusionner le mouvement. Bergson accusait, dans la pensée et le mouvant, cet embarras de l’intelligence humaine quant au mouvement : « S'agit-il du mouvement ? L'intelligence n'en retient qu'une série de positions : un point d'abord atteint, puis un autre, puis un autre encore. Objecte-t-on à l'entendement qu'entre ces points se passe quelque chose ? Vite il intercale des positions nouvelles, et ainsi de suite indéfiniment. ». Et de prendre l’exemple du cinéma qui, pour sûr, n’est jamais fait que de séries de positions fixes… Oui. Bien sûr… Ce n’est pas ici qu’on donnera tort à Bergson… Pour autant… Je voudrais tout de même y regarder de plus près… On s’attarde toujours sur l’outil, on se penchera sur l’utilisation par la suite…

 

Ce qu’il me semble qu’il s’agit d’avoir en tête, c’est que le point-image a déjà disparu, autrement on serait dans une accumulation, une superposition de points. Il faut bien, dans le thaumatrope, pour que l’effet opère son illusion, que l’image du vase ait déjà laissé la place à l’image des fleurs qui a déjà laissé la place à l’image du vase… pour qu’on finisse par voir les fleurs dans le vase… La vitesse joue ici comme procédure de disparition et de vacance. Si la psychanalyse conçoit le mot comme émergeant au moment où la chose qu’il désigne a déjà disparu, ici, la vitesse organise la disparition de l’image dans une accumulation de vacances… Et le procédé va plus loin, car, si on veut donner l’illusion du mouvement, encore faut-il que la disparition aille jusqu’à s’éteindre évidemment… Là, entre en jeu le procédé du zootrope. Car si la disparition persiste et ricoche avec le thaumatrope, illusionnant une image fixe, le zootrope, lui, procède, non par successions de points-images d’un mouvement décomposé mais par la succession de disparitions qui doivent aller jusqu’à s’éteindre pour laisser place à la disparition suivante… J’insiste : pour que le procédé opère, le point-image n’apparaît pas, il apparaît en tant que disparition. C’est un jeu de seuils et de niveaux d’une minutie qui tient de la subtilité : s’il apparaissait, le mouvement s’effectuerait par saccades… Non seulement le point-image n’atteint pas le seuil où il apparaît, mais si l’idée venait, dans cette opération, d’aller faire apparaître un point-image, il faut avoir en tête qu’il s’agirait d’accumuler ses disparitions jusqu’à atteindre un seuil où l’illusion d’une apparition se ferait… Regardez une table de montage, si vous voulez figer une image, combien de fois devez-vous multiplier sa disparition ? Ici, la lanterne magique qui projette l’apparition d’une image fixe et le cinéma qui projette une disparition n’ont décidément plus rien à voir…

 

L’opération de vacance de l’outil accuse avec une certaine cruauté l’utilisation qui en sera faite dès les débuts du cinéma… Je ménage suffisamment rarement des transitions pour la savourer… Je voudrais donc me pencher maintenant sur le cinéma comme utilisation…

 

On n’a de cesse d’opposer là Méliès, ici les Lumière, comme celui-là naviguant dans les terres de l’imagination, la fantaisie, la fiction et ceux-ci la réalité… Pialat, par exemple, dont l’Institut Lumière abuse d’une citation qu’ils semblent enclins à peindre sur tous les murs qu’ils trouvent, s’émerveillait, d’après mes recherches au magazine les Inrocks, mais on peut continuer à pister la source… et concluait ce qui allait devenir, donc, un graffiti : « c'est pourtant la réalité pour la première fois. Après, il y a une ingénuité, une pureté qui s'est perdue… ». Eh bien, sans vouloir être désobligeant, on se trompe. Méliès comme les Lumière font le même usage du cinéma.

 

Alors, il faut tracer à la craie quelque chose comme une marelle, même si marelle c’est le caillou qu’on lance, pour qu’on soit d’accord sur ce dont on parle… Il y a quelque chose comme 1500 films ou vues ou bobineaux estampillés Lumière… Prenons quelque chose de précis… Prenons les 10 vues du programme de ce qui est appelé couramment « la première séance publique payante », qu’on peut désigner comme la première séance publique, la première séance spectaculaire, et dont l’insistance à ajouter « payante » en dit long sur une activité dont le goût du commerce finira par lui faire frôler la mort… La séance du Salon indien du Grand Café… C’est à mon avis le plus joli nom qu’on puisse lui trouver… Passons rapidement sur la vue la Voltige, mise en scène comique d’un faux soldat qui ne parvient pas à chevaucher sa monture, qui ne peut pas se confondre avec quoi que ce soit qui évoquerait la réalité… Le rire des enfants ne trompe pas, le même que celui qui leur fait déployer la gorge à guignol… Pareil pour le Saut à la couvertureLe Jardinier, renommé l’Arroseur arrosé, est un bijou de fabrication fictionnelle… Alors… la Sortie de l’usine Lumière à Lyon, peut-être, qui documenterait la réalité du travail… Pourtant non, on y voit des gens endimanchés, avec cette question qui tracasse : que font ces dames de leurs grands chapeaux dans les ateliers ? C’est que le film est mis en scène, évidemment, tourné et retourné le dimanche, à la sortie de la messe… Mais quand même, ces scènes de famille, ces instantanés, cet enfant qui plonge la main dans un aquarium, cet autre qu’on nourrit ?... Ces vues en disent sans doute plus sur l’histoire familiale, habituée aux studios de photographes et aux poses interminables dans ses plus jolis habits qu’autre chose… Oh, ça a la délicatesse de la naïveté, pour sûr, mais…

 

On peut, évidemment, se poser toutes les questions qui nous passent par la tête, comme on peut choisir de ne pas en poser certaines… La question de la réalité au cinéma, dans n’importe quel art, elle est décidément vouée à la tourmente… Certes, l’imitation chez les Lumière a quelque chose de plus crédible, mais ce travail ingénieux qui consiste à longer la technique cinématographique, la questionner, la pousser dans ses retranchements par ces trucages, ces escamotages, dont Méliès a le goût démesuré, est-ce qu’il ne parle pas d’une réalité concrète, la réalité du procédé du langage cinématographique ? Est-ce qu’il ne fait pas surgir la réalité du langage cinématographique, seule réalité à laquelle ce langage a accès, dans le film ?

 

Décidément, on a tort de prendre le rapport à la réalité comme tracé de démarcation entre Méliès et les Lumière… C’est qu’ils font le même usage, qu’ils ont le même rapport à l’utilisation, celui de travailler comme si ce qui est filmé apparaissait, lors même qu’on en a vu la vacance évanouissante… Ce n’est pas seulement l’artifice qu’il y a à dompter les choses pour qu’elles entrent et tiennent dans le cadre qu’il s’agit d’accuser, mais ceci qui tient de la croyance et qui veut que ce qui est filmé apparaisse. Cette croyance, on la connaît, elle est celle qui crée le verbe et le monde du verbe, le verbe qui agît sur le monde du verbe. Elle est plus retorse encore, car le vocable-image semble enregistrer ce qu’il désigne, distrait tout à fait par la chose dont il est l’image…

 

Pourtant, je voudrais insister et renvoyer cette utilisation à deux aspects de l’outil que je ne me lasserai pas de souligner…

Le langage cinématographique procède par intensités de disparitions dans un jeu proliférant qui n’atteint jamais un seuil où on aurait un point-image, où le point-image s’enfuit déjà, avant même de ricocher. On a donc sécrétions, charges, et jeux de seuils…

Et le langage cinématographique raisonne… Ce chevauchement elliptique, qu’il soit du à la persistance rétinienne ou à l’effet Phi, se duplique dans toute la proprioception du cinéma… C’est lui qui permet le contre-champ et le découpage spatial, par exemple. C’est parce qu’il y a principe de chevauchement elliptique entre les disparitions, qu’il y a aussi l’illusion que deux personnages se regardent et se répondent, là où on pourrait voir deux visages irréconciliables et isolés… On retrouve ce chevauchement dans les structures scénaristiques, dans le montage et ses raccords… Je l’ai dit, il n’en finit pas de se dupliquer… Ce chevauchement est la condition de raisonnement et de calcul de ce langage.

 

Si on reconnaît l’opération linguistique, qu’on a encore épinglée la dernière fois à propos de Derrida et de Saussure, elle se trouve là dans son maximum d’intensité : Le cinéma, qui se présente comme une impression de ce qui est filmé, ne procède que par un jeu minutieux de poussées entre ce qui n’est pas filmé et ce qui disparaît. Regardez cette proprioception proliférante qui déborde et contrarie l’impression qui apparaît, la charge, comme on intensifie et comme on assaille, la renverse, l’évanouit… Elle est l’outil qui ignore son utilisation et le subvertit ; elle est l’utilisation qui rayonne ses outils ; elle est disparition, non pas dans un sens qui opposerait son apparition, mais dans ce sens qui n’en finit pas de courir et de jouer de degrés, qui ne pose jamais tout à fait l’apparition : elle est disparition de ce qui n’est pas apparu ; elle n’est pas le monde, elle n’est pas la chose, elle est mot-chose qui travaille et travaille encore…

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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26 avril 2015 7 26 /04 /avril /2015 07:10

Sans soleil - Chris Marker

J’avais dit qu’il serait plus qu’intéressant de s’attacher à étudier quelque chose qu’on pourrait appeler la proprioception philosophique, c’est-à-dire comment la pensée d’un philosophe, d’un autre, d’un autre encore, se meut en posant ou en faisant jaillir toujours plus de deux termes, – autrement c’est le jeu naturel de cet usage du langage, la binarité différentielle, c’est anecdotique. Comment le philosophe invente son usage du langage, le traverse, l’implose, etc. Depuis le juste milieu d’Aristote au bourgeois hégélien. Sans s’arrêter sur ce qu’ils racontent, mais bien, sottement donc, en regardant le doigt qui désigne.

 

Je voudrais qu’on regarde, donc, cette histoire de déconstruction qui vient se poser là, comme parade qui dénonce ce jeu d’identification/différenciation et le fait fuir… Pour ce faire, je voudrais d’abord qu’on ait en tête ceci, qu’on trouve chez Saussure, dans ses cours : « Il est puéril de croire que le mot ne peut se transformer que jusqu’à un certain point comme s’il y avait quelque chose en lui qui pût le préserver. Ce caractère des modifications phonétiques tient à la qualité arbitraire du signe linguistique, qui n’a aucun lien avec la signification. »

 

Alors… Je suis très tenté de faire un petit détour ici… à la fois mû par une certaine gourmandise, que flairant l’occasion de ramasser quelques cailloux qui seront utiles pour la suite… La qualité arbitraire du signe linguistique, donc… C’est une question hautement philosophique qui aura fait mousser les cerveaux depuis le Cratyle de Platon… Il est une fantaisie qui n’en finit pas de courir et qui écarte cette qualité arbitraire en croyant pouvoir épingler la fabrication de mots en tant qu’onomatopées, imitations des bruits des choses auxquelles ils renvoient. Ca aura préoccupé les grammairiens de la Renaissance, qui n’hésitèrent pas à délirer les origines des mots en croyant tenir quelque chose dans leurs mains. On peut parcourir une étude de Marie-Luce Demonet (L'étymologie, de l'antiquité à la Renaissance, Presses Univ. Septentrion)… On pressent l’attrait d’une pareille conception… Plus encore que de localiser la source de l’émergence de tel ou tel mot, c’est le rapport du mot à la chose qui s’accommode. L’un renvoyant de toutes façons métonymiquement à l’autre. Une langue qui imite un monde dont elle ne peut pas savoir se détacher… Au XXIe siècle, un siècle après le fracas de l’abstraction des arts, l’idée a forcément quelque chose de charmant… On trouve encore des hébréophones persuadés que leur langue est nourrie de ces onomatopées, qui prennent comme exemple בקבוק, bakbûk, bouteille, censée rappeler le bruit du contenu déversé… La même chercheuse, dans une autre étude, s’amuse à pister les origines de cette… je suppose qu’on peut dire croyance… Si elle la trouve épinglée par Rabelais, elle la repère dans un dictionnaire français-latin de Robert Estienne, paru en 1549, qui attribue tant au mot hébreu bacbuc qu’à celui français bouteille des origines d’onomatopées (In: Bulletin de l'Association d'étude sur l'humanisme, la réforme et la renaissance. N°34, 1992. pp. 41-66.)… En passant, elle s’amuse que des mots différents puissent imiter le même bruit… Un peu à tort, quand on regarde les onomatopées, aïe en français, ouch en anglais, au en allemand ou encore αχ en grec… elles sont toutes faites de la matière de langue dans laquelle elles émergent… Mais précisément, leurs différences peuvent laisser penser que décidément, même raccrochés aux choses qu’ils désignent, les mots ne se laissent pas retenir et suivent le cours de leur prolifération… Si la chercheuse n’a pas l’idée de noter une définition antérieure du mot bacbuc, par curiosité, elle s’arrête sur l’étymologie de bouteille, qui s’accrocherait plutôt à sa forme qu’au bruit du liquide qu’elle contient… Si on allonge un peu plus notre détour, pour s’amuser nous aussi des fabrications mystifiées de ces grammairiens de la Renaissance, on peut noter que dans ses deux études, Marie-Luce Demonet rappelle qu’ils conféraient à tort au mot trinquer un caractère d’onomatopée, imitant le bruit de verres qui se choquent, lors même que son étymologie le renvoie à trinken, en allemand, boire… Toujours est-il que cette qualité arbitraire du signe, Saussure la tient pour acquise un peu vite… il faudrait pouvoir remonter un cours, localiser une source… on verra plus loin que la question de l’origine du signe ne peut pas se poser… Ce n’est pas que le signe, ni le rapport du mot à la chose qu’il désigne, tiennent de l’arbitraire, ça, alors, c’est une question paranoïaque, ou du moins une déduction de type binaire, à laquelle manquent trop d’éléments pour parvenir… mais que sa prolifération soit illimitée, parce que le mot est une chose parmi les choses, on l’aura rencontré plus d’une fois ici…

 

Bien… L’autre chose que je voudrais qu’on garde en tête, toujours piochée dans les cours de Saussure, s’exprime ainsi : « dans la langue il n’y a que des différences. Bien plus : une différence suppose en général des termes positifs entre lesquels elle s’établit : mais dans la langue il n’y a que des différences sans termes positifs. »… Là, on repère ce jeu de fuite et de transformations illimitées mentionnées plus haut, moins par la qualité arbitraire du signe, qui ne se laisse pas établir, que par ces différenciations délirantes…

 

Je vais prendre appui sur deux conférences pour esquisser quelque chose comme un pressentiment de cette déconstruction chez Derrida… La première, on la doit à Ethan Kleinberg à l’université Wesleyan, elle a le mérite de présenter une jolie articulation… Je suppose qu’elle s’adresse à des débutants, d’où un trait un peu grossier, mais enfin… Ethan Kleinberg insiste sur la déconstruction comme étude de textes, qui s’occupe des équations binaires dont elle dénonce la violence de la hiérarchie, où un des deux termes, forcément domine l’autre. Le travail de la déconstruction, pour Ethan Kleinberg, va venir consister à « localiser les moments où la hiérarchie se renverse, se trahit ou s’inverse. Le lieu, où la distinction binaire s’effondre »…

 

La deuxième conférence à laquelle je vais faire appel… Je collecte le matériel, pour l’instant… porte le titre : « Derrida ou la localisation de l’inexistence », et a été donnée par Alain Badiou à l’école normale supérieure… Je suppose que cette conférence ne s’adresse pas à des débutants… Pour autant, j’ai des raisons de penser que ces non-débutants n’auront rien compris du tout à ce que raconte Badiou, voir la conférence d’Étienne Balibar à la suite de ce colloque de gens importants… Dans cette conférence, donc, on peut y entendre ceci : « Étant donné une multiplicité qui apparaît dans un monde, étant donné le site transcendantal de l’existence, étant donné les éléments de cette multiplicité qui co-apparaissent avec elle, une multiplicité ne peut pas apparaître sans que ce qui la constitue apparaisse avec elle, la totalité de ce qui constitue le multiple apparaît en ce monde, eh bien dans ces conditions, il existe toujours une composante de cette multiplicité dont l’apparition est mesurée par le degré le plus faible. » Bien… On pressent que la chose est plus complexe et plus intéressante que la simple équation binaire… Parmi la multiplicité, une composante qui apparaît avec un degré d’apparition plus faible, il dit « le plus faible » (je souligne)… Pour pouvoir en faire quelque chose de son histoire, voilà Alain Badiou qui dit avec naturel : « Vous comprenez bien qu’exister minimalement dans le transcendantal d’un monde, c’est comme ne pas exister du tout. »… Et alors, selon lui, ce travail de déconstruction va consister à localiser l’inexistant… D’abord « d’inscrire l’impossibilité de l’inscription de l’inexistant comme forme de son inscription », puis de localiser les points qui échappent à l’imposition des « écritures et [des] discours »… Puis il parle de « cartographie », de « restreindre les opérations discursives, de telle sorte que l’espace de fuite soit localisable »… Et enfin, il dit quelque chose comme : « « Il n’y a pas de localisation possible du hors lieu dans le lieu avec de grandes oppositions binaires, donc il va falloir les déconstruire, il va falloir passer à travers… ».

 

Alain Badiou a le goût des mécanismes sophistiqués d’horlogerie, qui fabrique des machines bien trop lourdes pour avancer… Il pressent quelque chose avec son histoire de multiplicité et de degré d’apparition le plus faible, mais le voilà qui rabat déjà son déploiement… C’est une paresse, voire une faillite dans son exposé, que de dire : « qu’exister minimalement dans le transcendantal d’un monde, c’est comme ne pas exister du tout. »… La chose a quelque chose de catastrophique, qui rebranche la complexité d’un jeu de multiplicité de degrés et d’intensités à une équation binaire existant/inexistant… La présentation d’Alain Badiou est spatiale et statique qui peine à fracasser le soin qu’elle met à établir et à poser… Ce n’est pas même une cartographie, mais un plan qu’il nous propose… Non, non, non… Précisément parce que le jeu différentiel s’effectue sans termes positifs, la question de l’apparition, de l’existant, de la mondanité, ces fantômes heideggeriens, ne peut pas venir se poser. C’est parce que ça n’apparaît pas tout à fait, que ça continue son délire différentiel. Ca n’existe pas tout à fait, ça n’inexiste pas tout à fait, c’est un jeu de ricochets d’intensités. Ca fait que, par exemple, ça ignore les dualismes binaires, parce qu’il y a toujours un autre terme en attente… C’est ce qu’on pouvait penser que Badiou pressentait avec son histoire de multiplicités avant de se dégonfler parce qu’il s’arrête sur les apparitions, là où il fallait s’arrêter sur les degrés, y compris de ce qui n’est pas voué à apparaître ou attend d’apparaître ou… etc… J’insiste : l’existence, l’inexistence, ce sont des termes positifs qui ne peuvent parvenir à décrire une modalité qui les rend de fait impensables. Et Ethan Kleinberg de pointer, lui, ce cours affolé dont Alain Badiou ne peut mais : la déconstruction « comme moyen d’appréhender l’identité comme la non-coïncidence de soi ». Au terme de sa démonstration, simple et précise, le voilà observant l’entrée « en jeu » du terme « différance », où la différence, la distinction de l’identité est « différée et reste à être déterminée »…

 

Ca nous fait une petite installation… Je voudrais qu’on s’arrête maintenant sur l’émergence des concepts comme différance, trace… dans de la grammatologie de Derrida, pour les observer travailler. Après un développement sur la distinction entre parole et écriture chez Platon ou Saussure, qu’il dénonce comme artificielle et insuffisante, voici Derrida sortant de son chapeau la citation délicieuse d’un linguiste, Uldall, qui mérite de la reprendre dans sa longueur : « c'est seulement grâce au concept de la différence entre forme et substance que nous pouvons expliquer la possibilité, pour le langage et l'écriture, d'exister en même temps comme expressions d'un seul et même langage. Si l'une de ces deux substances, le flux de l'air ou le flux de l'encre (the stream of air or the stream of ink), était une partie intégrante du langage lui-même, il ne serait pas possible de passer de l'une à l'autre sans changer le langage » (J. Derrida, de la grammatologie, les éditions de minuit, p.86)… Là, il s’agit de prendre son temps pour regarder avec soin le travail proprioceptif de la chose… Derrida s’attache à dessiner une opposition parole/écriture tout au long du début de son étude pour venir lui asséner un joli coup. Et quand je dis coup, je veux dire assaut : « Nous voudrions plutôt suggérer que la prétendue dérivation de l'écriture, si réelle et si massive qu'elle soit, n'a été possible qu'à une condition : que le langage « originel », « naturel », etc., n'ait jamais existé, qu'il n'ait jamais été intact, intouché par l'écriture, qu'il ait toujours été lui-même une écriture. » (Ibid., p.82)…

 

On se tromperait à mettre au point un troisième terme, par exemple le langage, ou autre, dont parole et écriture seraient les deux… je ne sais pas comment dire, pendants, corrélats, effectuations, etc… peu importe… En dénonçant la représentation de Saussure qui voit l’écriture comme dérivant d’une parole qui serait première et originelle et en choisissant de renvoyer l’écriture au langage, d’assaillir le langage par l’écriture, « qu’il ait toujours été lui-même une écriture », Derrida effectue un joli mouvement de pensée. Avant cet assaut, Derrida prévenait : « Le système de l'écriture en général n'est pas extérieur au système de la langue en général, sauf si l'on admet que le partage entre l'extérieur et l'intérieur passe à l'intérieur de l'intérieur ou à l'extérieur de l'extérieur, au point que l'immanence de la langue soit essentiellement exposée à l'intervention de forces en apparence étrangères à son système. » (Ibid., p.63)… Ce qu’il faut voir, dans l’appréhension derridienne de ce qui n’est plus une opposition parole/écriture, c’est qu’en ne renvoyant pas à un troisième terme, un terme stable qui les engloberait, stabilisé parce que les englobant, il parvient à ne pas mettre au point un terme positif halluciné, laisse et la parole et l’écriture courir et surtout balbutie un autre usage du langage qui peut penser les différences… appelons ça par exemple… de degrés… Ca veut dire que ce qui se différencie peut venir se dédifférencier, assaillir et proliférer la différence… C’est tout de même assez retentissant… La parole ne va pas venir se différencier de l’écriture, se déterminant en déterminant l’écriture, déterminant l’écriture en se déterminant par différenciation, etc. La parole va proliférer un jeu d’effectuations qui prolifèrent aussi l’écriture… La parole effectue l’écriture, l’écriture effectue la parole, parce qu’on n’atteint pas un seuil où on peut saisir ici la parole et là l’écriture tout à fait…

 

On s’intéresse beaucoup, ici, aux différences de degrés, à ce qu’elles permettent de penser et d’envisager, aux questions et aux assauts qu’elles posent… Dire, comme on l’a fait dans d’autres notes, que l’État de type totalitaire et l’État de type représentatif jouent de différences de degrés, on comprend bien qu’on ne vient pas dire que c’est pareil, ni que l’un se définit contre l’autre, mais que l’un vient questionner et… décidément assaillir l’autre… On comprend bien tout l’outillage conceptuel qui s’ouvre à nous…

 

Mais il s’agit d’aller jusque là où ce n’est pas concevable, violenter l’organisation de la pensée, autrement ce n’est plus de la philosophie… Et voici que, de cette articulation retentissante, Derrida va venir faire émerger trace et différance… J’insiste : on regarde le doigt qui désigne ; c’est le mécanisme de cette histoire de trace auquel on s’attache… Parce que… oh vous savez, ces histoires de contre-investissements, tout ça… C’est les outils et les utilisations qui disent le monde… États de type totalitaire ou de type représentatif jouent de différences de degrés parce qu’ils ont le même usage du langage… Ce qu’ils racontent vient après…

 

Alors, puisqu’Ethan Kleinberg et Alain Badiou parlent tous les deux de localisation, localisons… Pour ce faire, je dois faire un petit pas de recul, traîner davantage sur quelque chose devant quoi je n’ai fait que passer, parce que ce n’était pas utile de s’arrêter… Quand émergent différance et trace dans de la grammatologie, Derrida vient d’accuser cette représentation chez Platon et Saussure qui fait dériver l’écriture d’une parole qui primerait – dans primer on entend premier et prime… L’écriture vient représenter la parole ( cf p. 46). Derrida s’amuse à noter : pour Saussure l’écriture vient comme le péché de la parole (p. 52), effectuer son « action vicieuse » (p.57)… Derrida a donc installé quelque chose comme un temps… D’abord la parole, puis l’écriture… et pour se dépêtrer de cette opposition, on a vu qu’il a recours à quelque chose qui n’est pas tout à fait un troisième terme, le langage… Il est donc embarrassé, dans cette articulation, par quelque chose qui vient jouer comme origine et qui déjà, par le travail linguistique qui ne sait pas s’arrêter de courir, invoque, donne à entendre ses différenciations spectrales. Et la main de Derrida va venir là, évanouir ces ombres qui s’élèvent…

 

Dès les premières pages de son installation, Derrida prévient : « La différance tout court serait plus ‘originaire’, mais on ne pourrait plus l’appeler ‘origine’ ni ‘fondement’… » (p.38) et suggère : « [la différence] ne peut toutefois être pensée au plus proche d'elle-même qu’à une condition : qu’on commence par la déterminer comme différence ontico-ontologique avant de biffer cette détermination. La nécessité du passage par la détermination biffée, la nécessité de ce tour d'écriture est irréductible »… Et le voici donc, au pic de cette articulation qui lui fait faire face à ce fantôme originaire, le langage, pseudo-terme qui lui permet de pressentir le jeu de proliférations de la parole et de l’écriture, lâchant « la trace » : « La trace n’est pas seulement la disparition de l’origine, elle veut dire ici que l’origine n’a même pas disparu, qu’elle n’a jamais été constituée qu’en retour par une non-origine, la trace, qui devient ainsi l’origine de l’origine. » (p. 90). Si l’origine est un terme positif, inséré dans un travail affolé de différenciations, l’origine de l’origine, on le voit, est une main négative, forcément… : « La trace (pure) est la différance. », et de continuer : « Bien qu'elle n'existe pas, bien qu'elle ne soit jamais un étant-présent hors de toute plénitude, sa possibilité est antérieure en droit à tout ce qu'on appelle signe (signifié/signifiant, contenu/expression, etc.), concept ou opération, motrice ou sensible. » (p .92).

 

Que la différance se fasse sécrétion de différenciations différées – « [la différance] permet l'articulation de la parole et de l'écriture — au sens courant — comme elle fonde l'opposition métaphysique entre le sensible et l'intelligible, puis entre signifiant et signifié, expression et contenu, etc. » (p.92) ou encore : « La trace est la différance qui ouvre l'apparaître et la signification. » (p.95) –, on le note, certes, mais ce n’est pas précisément ce qui vient nous intéresser ici… C’est la brutalité délicate et subtile d’un geste qui agresse la pensée, qui la faillit ou la dérange, que je veux pointer ici. La trace comme origine, main négative, de l’origine, secret qui présente sa non-présentation. Le renversement est époustouflant. C’est que Derrida disparaît l’origine par sa trace, une trace qui n’en finit pas de passer, bien sûr, mais surtout une trace qui ne remonte pas à l’origine, qui l’accuse pour l’agir… Ce n’est pas seulement que la trace inscrit l’impossibilité de l’inscription de l’origine dans l’origine, ça ferait un joli court-circuit déductif, mais le mouvement est plus profus, plus affolé encore, car la trace se fait opération qui pulvérise un usage du langage qui ne sait plus s’articuler, le charge, l’accable et l’intensifie, précisément, de son propre usage. Et en précipitant son cours par une geste qui le somme, sa procédure non seulement se fait jour, mais l’affronte.

 

La déconstruction de Derrida, décidément, est une opération de somme et de sommation, une précipitation, une tempête… Si l’opération tient du court-circuit, elle provoque un courant de défaut, du genre qui fait les étincelles… Si je devais conclure, il me faudrait assigner une utilisation, ou dégager des potentialités d’utilisations d’un tel outil et ça aurait quelque chose de triste, forcément… Je laisserai donc ouverte cette note…

de la déconstruction, Derrida, Badiou, etc.
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26 janvier 2015 1 26 /01 /janvier /2015 07:01

Ballon Dog - Jeff Koons

Je suis… comment dire… étonné que les théoriciens politiques qui s’attachent à modéliser des rationalités gouvernementales dans lesquelles viendraient s’injecter des façons de la démocratie condamnent leurs réflexions à la marge en conservant dans leurs prémisses le dualisme individu/État-collectif-autre… Je veux dire… Je ne sais pas ce que c’est, l’État, autrement qu’en dessinant un seuil au-delà duquel la coagulation de pouvoirs méduse… Où les pouvoirs sont de même type, quel que soit le seuil… Jusque-là, ce que j’entends tient de la parade, de l’aménagement d’un paradigme de pouvoir qui ne se remet pas en cause. De la même façon que la dite démocratie représentative était une actualisation de l’État comme seuil de coagulation médusé. Le tirage au sort, la mise en délibération par le peuple du budget… la liste est merveilleusement inventive… – les travaux de quelqu’un comme Loïc Blondiaux, par exemple, sont une source enthousiaste de propositions… – injectent, infiltrent, espèrent contaminer, se faire virus endogènes mais n’attaquent pas l’articulation même que je pointe par exemple avec mon histoire de contrariété démocratique qui court-circuite la possibilité même de penser qu’une coagulation de pouvoirs atteignent le seuil où elle méduse donc…

 

Pourtant l’intuition est là que les ensembles se morcèlent, que les façons se disséminent, s’éparpillent et se diffusent… Le biopouvoir foucaldien, les sociétés de contrôle deleuziennes, après la déterritorialisation, sont là pour pressentir la réorganisation des modalités qui ignorent déjà… comment dire… tiens, je n’ai jamais fait la distinction entre indentification et différenciation, malgré toutes les règles de bonne conduite méthodologique, pour toutes sortes de raisons… mais là, et bien voilà… qui ignorent déjà les identités pour ne procéder plus que par différenciation… – différenciation et non différence puisqu’il n’y a plus identités… La problématique de la démocratie ne peut pas s’articuler avec dans ses prémisses quelque chose comme l’État que les rapports de pouvoir ne savent déjà plus reconnaître…

 

Mais ce sont des questions de recherche appliquée avec lesquelles nous sommes ici peu familiers de toutes façons… On cherche à mettre au point des outils qui permettraient d’autres utilisations, mais on ne s’occupe pas de fixer des utilisations comme autant de hoquets d’outils, alors… Et puis, oh !, c’est une vilaine chose que celle qui décourage les initiatives…

 

Je dis que ce sont les rapports qui créent les forces et non pas les forces qui créent les rapports… Ca vient, on l’a vu, en désaccord avec les compositions de Kandinsky, mais en adéquation avec ses improvisations ; en désaccord aussi avec les Histoire(s) du Cinéma godardiennes donc… Ca n’empêche pas d’en savourer tout le suc… Bien… Je rappelle l’articulation, elle sera utile pour appréhender ce qui vient…

 

Je voudrais trainer un peu sur quelque chose qui vient tout à fait m’amuser et qui me paraît pouvoir nourrir le pressentiment qu’on peut se faire de ces histoires-là et de seuil et de rapports… Il y a quelque chose dont je ne sais pas dire si elle tient de l’axiome ou de la légende et qui veut qu’on tient pour l’ancêtre du commerce, l’os du capitalisme, le troc. Il est dit, ou en tout cas on m’a enseigné, dès les premiers rudiments d’économie, qu’avant l’argent, les peuples, qu’on s’imagine forcément peu civilisés, échevelés, sans dents et poussant des cris – on dirait que l’homme a toujours comme de la peine à concevoir que, si la technique se perfectionne, l’intelligence qui la conçoit est peu ou prou la même à travers les temps – bref, avant l’argent, c’est par le troc qu’on s’échange les fruits de son travail. Les possibilités que le troc offre atteignant rapidement leurs limites, le jour où celui qui tient entre les mains les choux qu’on recherche ne veut pas des poules qu’on lui propose, mais préfère les pommes du voisin qui lui veut nos poules, etc… Je ne sais pas s’il est utile de reprendre cet exemple, il court dans toutes les têtes comme une rumeur… Ce jour-là, donc, l’argent paraît venir… comment on dit… à point nommer pour ouvrir les possibilités d’échange et faire que chacun se retrouve avec la poule, le choux, la pomme de son choix, etc.

 

Je ne saurais pas compter le nombre d’idéologèmes qui convergent et se colmatent dans une pareille présupposition, sorte de jeu de Mikado où s’enchevêtrent et se superposent les préjugés comme autant de baguettes multicolores. On ne viendrait pas se représenter les choses ainsi, par exemple avec un autre usage du langage, où dans une économie qui ne se laisse pas autant obnubiler et ravir par le désir, etc. Mais c’est une baguette précise dans ce tas que je voudrais tenter de distraire…

 

On trouve le ressort, la modalité qui crée l’échange, pointé chez Adam Smith : celui qui échange ne perd pas de vue son propre intérêt… On distingue déjà la forme, les contours d’un mécanisme identifiant/différentiant forcément… : « Mais l’homme a presque continuellement besoin du secours de ses semblables, et c’est en vain qu’il l’attendrait de leur seule bienveillance. Il sera bien plus sûr de réussir, s’il s’adresse à leur intérêt personnel et s’il leur persuade que leur propre avantage leur commande de faire ce qu’il souhaite d’eux. C’est ce que fait celui qui propose à un autre un marché quelconque ; le sens de sa proposition est ceci : Donnez-moi ce dont j’ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-même ; et la plus grande partie de ces bons offices qui nous sont nécessaires s’obtiennent de cette façon. » (in la Richesse des Nations)…

 

Alors, certes, sans doute, dans cette déferlante des Lumières qui aura fracasser les superstitions et remâcher le monde, ou tout au moins le paradigme du monde, on comprend bien l’astuce qu’il y a à disposer dans les paramètres proprioceptifs d’un raisonnement quelque chose qui paraît plus avéré que la seule bienveillance… Mais ce n’est pas parce que c’est désagréable que c’est plus vrai ou plus juste, même si je comprends bien que l’idée est généreusement répandue, là dans les catharsis psychanalytiques, ici encore dans certaines expériences d’art ou de littérature ou que sais-je… Enfin, peu importe… En incise, pour le plaisir de la chose, je m’attarde un peu sur cette entreprise qui spécule l’empirisme de son déploiement… On peut aller chercher dans un autre ouvrage d’Adam Smith, Ses Essais sur des Sujets philosophiques, ces pages où, citant profusément Rousseau, il organise une querelle sur ce sujet qui aura hanté les Lumières, l’homme de la nature, l’homme sauvage, etc. On sent bien là, la spéculation, disais-je, le délire qui croit pouvoir atteindre l’os, se faire pragmatique, scientifique, etc.

 

En passant, pour Rousseau, l’homme « sauvage » est isolé, n’a pas besoin de commercer avec quiconque, les fruits de son propre travail lui suffisant, et il s’en trouve « libre, sain, bon et heureux »… C’est quand il s’agit d’élaborer des choses plus sophistiquées qu’un vêtement de peaux ou une cabane, que les choses se maudissent : « mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre ; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire, et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons » (Rousseau cité par A. Smith, in Essais philosophiques, T.2, p. 292). L’idée est parfaitement mignonne, elle est faite pour agacer Smith qui la trouve trop « républicaine » – Je devrais pointer des éclats de rire tout au long de ce passage qui m’amuse décidément – Pour extraire tout le suc de ce caractère mignon de la chose, j’aimerais ajouter que pour Rousseau, forcément, l’homme sauvage, libre et heureux, donc, se pare de plumes et de coquillages…

 

Mais on s’éloigne, que dis-je on est à perte de vue… Toujours est-il que la conception est amusante qui paraît voir un agencement idéal (Adam Smith s’épate des vertus de l’échange : « « Mais sans la disposition des hommes à trafiquer et à échanger, chacun aurait eu la même tâche à remplir et le même ouvrage à faire, et il n’y aurait pas eu lieu à cette grande différences d’occupations, qui seule peut donner naissance à une grande différence de talents. », Richesse des Nations), là où on devrait pourtant bien pressentir le conflit, la brutalité du rapport de ces trafics, parce que l’intérêt de l’échange, c’est quand même de toute façons d’en avoir le plus possible… On n’aura pas fait cette digression sur Rousseau pour rien, le voilà qui vient nourrir notre pressentiment… Même si ni l’un ni l’autre ne conçoive une société sophistiquée autrement qu’avec des jeux de commerces de petits propriétaires…

 

Il faut voir que pour Adam Smith, l’alternative à cette modalité d’échange, ça va être la supplique : « On n’a jamais vu d’animal chercher à faire entendre à un autre par sa voix ou ses gestes : Ceci est à moi, cela est à toi ; je te donnerai l’un pour l’autre. Quand un animal veut obtenir quelque chose d’un autre animal ou d’un homme, il n’a pas d’autre moyen que de chercher à gagner la faveur de celui dont il a besoin » (cf. Richesse des Nations). Notez les présupposés désir, propriétés, intérêts, et forcément particuliers, ces intérêts, pour sûr, etc… et comme ça ne lui vient pas du tout à l’idée, l’économie que nous allons venir décrire, disons, présentement… Je veux dire, ça a quelque chose de tellement naïf… C’est forcément délicieux.

 

Je voudrais qu’on se contente pour l’instant d’observer. Je comprends bien que ces temps-ci, travaillés par ce qui est appelé l’opinion publique, on s’attache à se former des opinions dont on fait commerce avant d’avoir tout à fait observer les choses… Oublions l’idée qu’on se fait, l’opinion qu’on a, et qu’on a à échanger, du capitalisme, regardons… La baguette se déplace, on est loin de l’avoir distraite tout à fait…

 

Il est une autre modalité d’échange qui est décrire déjà par Mauss, reprise par Polanyi et dernièrement par Graeber, qu’on épingle sous le nom d’économie de la réciprocité. Les anthropologues ont beau chercher ces économies de troc, origine fantasmatique convoquée pour asseoir les lois du marché, ce qu’ils trouvent c’est une toute autre parade articulée sur le don, le contre-don, la symétrie… Je ne vais pas m’arrêter sur ces mécanismes, qui sont néanmoins d’une sophistication exquise, c’est le paradigme, ou précisément c’est l’usage du langage qui conçoit ces mécanismes, cette fameuse baguette que je taquine depuis tout à l’heure… Notons grossièrement que plutôt que de s’attendre à obtenir une somme de quelque chose en échange de ce qu’il a dans les mains, celui qui revient de la pêche, de la cueillette, autre, rameute, invite, partage avec le village et s’insère ainsi dans tout un rouage social fait d’obligations et de rapports de force.

 

« Tout géomètre sait que les éléments de figures symétriques sont inversement disposés de telle sorte que, du fait de leur complémentarité dans un ensemble, leur superposition est impossible. La réciprocité est fondée sur cette complémentarité d’éléments distincts. », peut-on lire dans une étude sur Karl Polanyi (J.-M. Servet, « Le principe de réciprocité chez Karl Polanyi, contribution à une définition de l'économie solidaire », Revue Tiers Monde 2/ 2007 (n° 190), p. 255-273). Si « le principe de marché, selon Karl POLANYI, réduit les êtres humains à des vecteurs de mobiles économiques individuels autonomes les uns des autres. Chacun doit défendre ses intérêts particuliers ; il n’y a pas de tout social et d’intérêts partagés et hiérarchisés par celui-ci dans des interdépendances reconnues, mais tout au plus des sommes d’intérêts. » (Ibid.), l’économie de réciprocité, d’après l’auteur, procède bien différemment : « L’individualisation est nécessaire à la solidarité. Le « je » se définit par rapport à autrui et non par son indépendance aux autres. Il y a souci de l’autre. Il y a prise en charge d’autrui par chacun. La définition de la réciprocité par Karl POLANYI rejoint par conséquent très largement ses convictions chrétiennes (et son « amour du prochain ») et les conclusions de morale de l’Essai sur le don de Marcel MAUSS. » (Ibid.).

 

Je laisserai là l’observation de cette modalité, ou presque… J’aimerais tout de même pointer une dernière chose. Polanyi dénonce l’idée évolutionniste que l’on se fait du passage d’un modèle à l’autre, c’est-à-dire que d’abord organisée sur le principe de la réciprocité, une société, allant en se sophistiquant, trouverait plus propice pour des échanges plus élaborés l’économie de marché, puisque les modèles peuvent être concomitants… Ceci étant dit, je voudrais cependant avancer… C’est que si l’économie de marché se pense dans un usage précis du langage, celui qui identifie/différentie, avec cet usage-là, ces anthropologues, décrivant ces modèles peinent à penser ce qu’ils observent. Cette histoire de souci de l’autre, d’amour du prochain sonne à mes oreilles comme une preuve. Non décidément, ils n’y sont pas du tout. On pourra s’amuser à noter qu’ils finissent, donc, par tomber d’accord avec Adam Smith : l’alternative dans les moteurs qui induisent l’échange se joue entre l’intérêt particulier ou la bienveillance… Diantre !

 

Une économie de type réciprocité est une économie qui n’atteint pas le niveau où l’on différentie ici le groupe et là l’individu. C’est bien ce qui va venir m’intéresser. Le contre-don, l’échange, la symétrie, sont des idées qui ne peuvent être produites que quand on a posé cette différence, qui viennent même se déduire de cette différenciation hypothétique. Seulement voilà, avec tout le travail que nous menons ici, on sait bien pressentir une organisation où le festin d’un village ne renverrait pas tout à fait à un individu précis ni à un groupe déterminé. On les voit déjà courir ces choses. Mettre en perspective l’économie de marché et celle de la réciprocité, c’est déjà souligner comme chacune participe d’un usage de langage qui ne sait pas se comprendre, où celui-là individualise et somme, où celui-ci n’en finit pas de se mouvoir, puisque les intérêts particuliers ou généraux ne savent pas se prononcer.

 

Si les observations de ces anthropologues sont précieuses, leurs conclusions post-communistes, post-chrétiennes, s’essoufflent, qui rabattent le modèle dans un usage linguistique qui fatigue. Alors que, précisément, les modalités d’une économie de type réciprocité viennent se poser-là et accuser cet usage qui ne sait pas les penser. C’est indifférent, l’idée qu’on se fait de tel ou tel modèle, ce n’est pas notre question du tout… Mais qu’on aille jusqu’à penser d’autres paradigmes d’échange quand on procède d’un autre usage de langage, ça alors, ça tient forcément du fracas le plus réjouissant. Si le rapport crée les intérêts dans l’économie de marché, l’économie de réciprocité ne sait pas les comprendre, c’est bien ce qui vient faire notre affaire tout à fait.

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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16 août 2014 6 16 /08 /août /2014 11:36

Quelqu’un qui ne connaît rien à la philosophie, c’est-à-dire qui doit avoir une vague idée des philosophes comme des gens, soit perdus dans des grottes, soit qui disent beaucoup de sottises en faisant des manières à la télévision, me demandait si je savais de quoi je parle quand je m’intéresse à l’économie, à l’art, etc., dans cette recherche… Il se trouve que j’étais bon élève en économie, par exemple, bon… mais enfin il faut avoir en tête qu’on s’intéresse ici à la mécanique, que l’intelligence humaine se façonnant à peu près de la même façon, quel que soit le domaine qu’on choisisse, on retombera toujours sur nos pattes… On planchera un peu plus si on ne connaît pas le champ de savoir du tout, mais enfin il vient forcément ce moment où on cesse de tâtonner pour retrouver un peu ses repères… C’est quand même toujours la même chose, on s’occupe trop de l’identité/différence, le mot, la chose désignée, etc., pas assez de ce qui, ce qu’elle travaille… L’économie, donc, par exemple, on s’en fiche… Ce qui nous intéresse ici c’est ce qui travaille l’économie, ce qu’elle travaille… Je suppose que je n’insisterai jamais assez… J’annonce en tout cas que je ne connais rien de rien à la biomécanique et la mécanobiologie, que j’épinglerai tout à l’heure, même si j’y ai retrouvé des types qui se tracassent beaucoup pour modéliser les choses, forcément… Bon, modéliser les choses, il se peut que ça tienne de la sécrétion compulsive et débordée, prenez les calendriers, par exemple ceux luni-solaires, celui de Coligny, tiens, ou plus ancien encore celui chinois, pour voir qu’il y a de toutes façons une propension humaine à se figurer depuis ce qu’on appelle la nuit des temps… Peu importe…

 

Je voudrais continuer de nous familiariser avec ceci qu’on appelle ici la contrariété, qu’on qualifie parfois de démocratique, même si on pourrait ne pas la qualifier du tout… Il se trouve que ces derniers temps j’entends des chercheurs rouspéter contre, disons, la linéarité des représentations qu’on se fait des choses… Par exemple, je lisais un compte-rendu sur les recherches quant aux Néandertaliens… (http://www.mediapart.fr/journal/international/060714/neandertal-il-nest-pas-lhomme-que-vous-croyez?onglet=full) Voici qu’on se retrouve devant des fossiles qui combinent des traits néandertaliens avec d’autres plus « primitifs »… et que l’on se met à concevoir quelque chose comme une « évolution par accrétion » de caractères : « la lignée néandertalienne aurait commencé à se différencier il y a 400 000 à 500 000 ans, en acquérant de nouveaux caractères par évolutions successives, plutôt que par une transformation globale… »… pour pouvoir s’y retrouver…

Je compulsais par ailleurs une étude sur l’histoire du vote (Olivier Christin, Vox Populi, Seuil, 2014)… Et voici que plutôt que de décrire un long et cohérent déploiement de ce tour de passe-passe synallagmatique qu’est le vote, plutôt que de prélever ce qui aurait permit d’échafauder quelque chose qui n’aurait jamais été qu’une lecture ex-post, commode et paresseuse, on décrit des modalités, je dirais, dans des coins, dans des vacuoles, dans telle église, dans telle assemblée, dans telle commune… Où l’histoire du vote est faite de poussées, de coïncidences et de contrariétés… : « L’histoire du vote ne s’écrit donc pas ici comme celle d’un progrès continu, d’une marche évidente vers la démocratisation et la subjectivation des pratiques politiques : elle est chaotique et contrariée, nullement linéaire et apaisée, hésitante et non triomphante… » (p. 59). Je crois même avoir entendu parler de « micro-coupures »… Diantre !

Il se trouve qu’on n’invente pas les choses en partant de rien, qu’on trouve des échos, des souvenirs, des traces, cela n’implique pas qu’on aille jusqu’à se dire qu’ils tiennent d’un ordre autre que celui que notre perception linguistique projette… Il me semble que c’est suffisamment évident pour ne pas avoir à s’y attarder… Pour autant, c’est bien la langue qui perçoit et le paradigme qui se représente qu’il s’agit d’attaquer dans leurs mécanismes, décidément…

 

Sans doute, il s’agirait de préciser que la contrariété n’est pas un concept, on ne trouve jamais de mise au point de concept clos ici, ou prêt à l’emploi, tout au plus un bombardement de noms qui ne coïncident pas tout à fait… C’est une possibilité de recoupements proliférants, contrariété de mécanismes sociaux, contrariété de perception, contrariété de paradigme, contrariété de parole, etc. A-représentation, an-organisation, an-ordre, autre…

 

Je vais prendre la contrariété par un autre bout… Je voudrais parler de gravitropisme des plantes, des arbres… D’ailleurs, non, je devrais parler de proprioception des plantes, des arbres… Précisément parce que… Alors c’est fait pour me régaler, vous allez voir… Précisément parce que si on admet un gravitropisme, des capteurs de gravité des plantes, les cellules dites statocystes, depuis déjà un petit moment, plus d’un siècle, il se trouve que des travaux récents ont démontré… ont pointé un point d’achoppement qui veut que cette détection de la gravité ne parvienne pas à expliquer la stratégie de réponses des plantes aux stimulations extérieures…

 

Arrêtons-nous… La thigmomorphogenèse… je vais citer une étude… (Moulia B, C. Der Loughian, R Bastien*, et al., 2011, Integrative mechanobiology of growth and architectural development in changing mechanical environments. In P Wojtaszek (ed) Mechanical Integration of Plant Cells and Plants Springer , Series: Signaling and Communication in Plants, Springer-Verlag GmbH Berlin Heidelberg (pub). Pp 269-302. ) « a d’abord été démontrée en soumettant les plantes à des inclinaisons mécaniques (artificielles) »… Ca veut dire… Oh, ça veut dire qu’on incline les pots dans lesquels les plantes poussent ou quelque chose comme ça pour voir comment elles réagissent quand elles ne sont plus à la verticale… Oui, il faut imaginer cela se faire, ça a quelque chose d’amusant… Je continue la citation : « Un syndrome de réponses est alors observé dans un grand nombre d’espèces, incluant (1) une réduction de la croissance de la tige longitudinale, (2) une stimulation de la croissance de la tige radiale secondaire (si un cambium est présent), éventuellement avec différenciation d’un ‘bois de flexion’, plus souple mais plus fort et (3) une réallocation de la biomasse au système racinaire »… Je traduis ici, je ne crois pas faire de contre-sens, je n’ai rien contre l’idée qu’on vienne vérifier…

 

Attendez… Je reprends… On constate donc, quand l’idée vient d’incliner des plantes et d’observer comment elles s’organisent, un ensemble de réponses, une croissance différentielle de la tige et un… comment dire dans un langage de tous les jours… un déplacement du poids dans les racines… non… bon… peu importe…

 

Seulement voilà, il se trouve que la plante ne va pas venir croître dans la direction verticale, non, non, non, ce serait sans doute trop coûteux en effort, mais voici que s’organise toute une économie qui va voir la plante se courber et se dé-courber (Bruno Moulia and Meriem Fournier, The power and control of gravitropic movements in plants: a biomechanical and systems biology view, Journal of Experimental Botany, Vol. 60, No. 2, pp. 461–486, 2009), s’incliner ici, se déstabiliser, se dé-cliner et répartir sa réponse – vous devez voir que c’est une danse forcément – répartir sa réponse en propageant l’inclinaison de haut en bas… Je trace un trait très grossier, mais il s’agit de pressentir la chose…

 

C’est en constatant que ces « oscillations continuent indéfiniment mêmes si leurs longueurs d’ondes diminuent avec le temps » (R. Bastien, T. Bohr, B. Moulia et S. Douady, A unifying model of shoot gravitropism reveals proprioception as a central feature of posture control in Plant, PNAS 2013 110 (2): 755-760) que ces chercheurs en arrivent à une autre hypothèse : « dans la physiologie animale, ce type de détection est généralement appelé ‘proprioception’, une auto-détection de posture ou d’orientation de parties du corps par rapport au reste de l’organisme »… L’hypothèse, donc, du model « graviproprioceptif »… où « la détection proprioceptive est aussi importante que la gravi-détection dans le contrôle gravitropique »…

 

De ces oscillations proprioceptives, de cette stratégie économe, de ces combinaisons, ces concours et ces jeux de forces a-synallagmatiques, je ne voudrais pas faire quelque chose de précis qui viendrait nous aider à nous représenter quelque chose… On remplacerait un modèle par un autre, on serait bien avancés… Je voudrais simplement qu’on les garde en tête, ces oscillations, elles sont les mouvements qui ignorent les dualismes – vous voyez pourquoi, le dualisme, ce serait pour la plante repartir à la verticale après inclinaison, etc. – ; elles sont, non pas le juste milieu aristotélicien qui perfore par différenciations, non, ni non plus ces forces qui se pressent et se heurtent jusqu’à se fondre en une seule – Je fais référence aux Lumières, précisément aux vues de Siéyès qui… J’hésite… Je suis tenté de digresser… C’est-à-dire de saisir une occasion qui s’offre là, mais qui nous amènerait à faire un petit détour… Bon… Je termine cette idée déjà… Ces oscillations ne sont pas juste milieu, ni annulation ou subsomption de forces, unification, non, mais contrariétés de proliférations, instables, mouvantes, qui n’en finissent pas de travailler…

 

Et puis… Que la réorganisation aille jusqu’à concerner y compris les bois, y compris les racines, par des flux d’auxines qui… comment dire… rendent les parois plus extensibles ? Peu importe… Que la stratégie de réponses ne se fasse pas seulement à partir d’un point de croissance mais se répartisse et concerne y compris ce qui avait commencé à croître dans une autre direction, là c’est quand même sacrément fait pour mon délice ! Je veux dire, c’est un saut de joie à entendre !

 

Bien… Je disais que j’étais tenté de digresser… Je voudrais évoquer en passant, puisque l’occasion se présente, et qu’elle est trop belle, la règle de la majorité… Sans doute qu’on peut poser temporairement quelque part qu’on a dans l’ADN du rapport social non pas l’opposition nature/raison, ça alors… mais ceci qu’on appelle ici le concours synallagmatique… Qu’on va épingler le temps de ce petit raisonnement comme un consentement, soit par la force, soit par la menace, ou la ruse, l’entourloupe ou, imaginons même, la persuasion… On a sécrétion de consentements de toutes façons, dans les sociétés féodales, dans les États policiers, dans les Régimes représentatifs, etc. Je ne vois pas que le consentement fonctionne autrement que par un jeu de seuil de tolérance… Je veux dire sans doute qu’on tolère plus qu’on ne consent… Par exemple, en autre, parce qu’il n’est pas prévu qu’on puisse ne pas consentir… Je schématise pour qu’on puisse avancer… Les monarchies et les républiques parlementaires, façonnés par le modèle capitaliste, ne font que jouer sur les seuils de tolérances… On peut regarder n’importe quelle discussion parlementaire sur n’importe quel projet de loi et voir comment la discussion rabote, polie… C’est très amusant à observer, une fabrication de la nullité tolérable… Comme n’importe quel produit capitaliste, la loi, si elle ne peut pas fédérer, se contente de ne pas… on dit segmenter sur les marchés… Il faut regarder le glissement, consentement, tolérance, vacuité nulle… C’est forcément un tour de passe-passe…

 

Il n’y a pas, sur ce point, de différence de nature, ni de paradigme entre États policiers et choses parlementaires, mais des différences de degrés sans doute et de processus… Une loi dans un État policier manipule aussi le consentement, et joue des seuils de tolérances entre les courants au sein du parti unique, etc… Admettons que la loi d’un État policier puisse se permettre de segmenter davantage… Peu importe… Dans tous les cas est posée de toute façon comme matrice de raisonnement, modalité organisationnelle, horizon, autre, l’unanimité… Ou plutôt l’hypothèse de l’unanimité… Comment ça peut venir à l’idée d’articuler le rapport social sur une hypothèse dont on sait, dont on ne finit pas de voir qu’elle est impossible et erronée et surtout qu’elle a quelque chose de la brutalité… Ca alors… Il se trouve que les Lumières, en gros, n’ont pas repensé le pouvoir, ils ont organisé, démocratisé, rationalisé le pouvoir qui se trouvait là, celui despotique donc…, substituant le souverain populaire au souverain despote, et là chose n’est pas anecdotique, mais conservant le même paradigme de modalités de pouvoir, les poussant même plus loin encore dans leur ambition totalitaire… On n’invente décidément pas les choses en partant de rien…

 

On trouve une petite étude qui s’arrête sur le paradigme de la règle de majorité depuis les Lumières (Didier Mineur, Les justifications de la règle de majorité en démocratie moderne in Raisons politiques, 2010/3, n°39)… où la majorité est tantôt perçue comme approximation, succédané de l’unanimité qui contraint la minorité au silence ou pis aller qui veut que l’ordre social n’entre en contradiction « qu’avec la volonté du plus petit nombre possible [d’individus] »… Mais où quoi qu’il en soit la règle de la majorité est posée, là, comme l’échec de l’unanimité sur laquelle s’articule pourtant le rapport social… Qu’est-ce qui fait qu’États policiers et choses représentatives arc-boutent leurs modalités sur le même idéal d’unanimité et ne savent pas envisager des contrariétés de forces, qui, précisons, n’atteignent pas le seuil où on parlerait d’intérêts particuliers, de corps de métiers, de compagnies et de privilèges (cf l’ouvrage cité plus haut d’O. Christin, Vox Populi, p. 42 à propos des obstacles que la règle de la majorité a pu rencontrer dans son… disons… admission…) ? Qu’est-ce qui fait que ces forces soient vouées à entrer dans des rapports autres que coïncidentels ?

 

Je crois qu’on peut dire en passant, avant d’interrompre cette digression, que ce qui va distinguer État policier et chose représentative, ça va être la façon dont on arrange une unanimité hypothétique et brutale qui ignore les contrariétés… Après, j’ai déjà eu l’occasion de pointer ceci qui veut que le garde-fou des choses représentatives, c’est qu’elles échouent à s’appliquer, c’est ce qui fait qu’on a un pressentiment de démocratie, non pas par ce qu’elles visent mais par ce qu’elles ne parviennent pas à atteindre… Si j’exagérais un peu pour piquer, je dirais qu’on a un pressentiment de démocratie dans les choses représentatives tant qu’on est hors la loi, puissant qui ruse et court-circuite ou vagabond insouciant… Mais cette digression semble diminuer la portée de quelque chose qui me paraît bien plus enthousiasmant qu’une question de délibération législative… Passons donc…

 

Je voudrais parler d’autre chose… Je voulais que nous ayons en tête ces histoires de « micro-coupures », ces chercheurs qui rouspètent, puis cette histoire d’oscillations, avant d’aborder une démarche qui vient tracasser notre recherche ici, celle d’Henri Cartier-Bresson…

 

On aura aborder toutes sortes de stratégies de questionnement et d’expérimentation des choses qui désignent – les langages – les choses désignées. On a vu que la chose qui désigne peut aller jusqu’à venir se désigner, se faire chose désignée, que la chose désignée peut aller jusqu’à désigner la chose qui désigne, etc. C’est-à-dire, on a vu se libérer tout un jeu de proliférations, qui ignore choses désignantes et désignées, en ce que la désignation, comme effectuation, n’atteint pas le seuil où on peut dire ici la chose est désignée, là elle désigne, etc. Ces tâtonnements stratégiques ne comptent pas pour rien, qui viennent offrir les outils sans lesquels l’intuition même de la démocratie ne saurait pas insister… Bien. L’approche de Cartier-Bresson va venir contrarier nos observations, parce qu’à un moment, nous allons nous retrouver devant une chose qui désigne une chose désignée, nous allons voir comment, et puis nous allons voir ce qu’on peut faire d’un point d’achoppement pareil, qui tient forcément du tracas : diantre !, il est des choses qu’il faut savoir désigner quand même… Vous devez pressentir ma gourmandise…

 

Je n’aime pas m’attarder sur le côté biographique des approches, qui m’a toujours l’air de tenir d’une sorte de goût mal déguisé et hypocrite pour les ragots… Sans doute faut-il avoir dans un coin de sa tête les accointances de Cartier-Bresson avec les surréalistes et ces communistes qui auront, on l’a vu, fracasser l’identité de la chose désignée à la chose désignante… Je suppose que la photographie est le langage dont la technique est bête assez pour que cette identité fasse illusion et dupe. Il ne me semble pas qu’elle vaille pour preuve dans une instruction judiciaire, mais je pense bien qu’on la tienne comme élément dans le faisceau d’indices qu’on recueille… J’imagine qu’elle vaut un peu plus qu’un témoignage… Qui témoigne escamote une parole qui ne se laisse pas faire, jette ses malentendus et ses imprécisions dans la procession du témoignage – là, on est au cœur de notre problème, c’est bien parce que le langage échoue, qu’il faut avoir l’honnêteté de le prendre pour ce qu’il est et de désigner ses mécanismes, et dans ses mécanismes, sa faillite. Qui prend en photo contourne la faillite de la parole dans son témoignage et pose comme identité axiomatique, croyance ahurie, chose désignée et désignante… Alors que, forcément, la photographie est une chose désignante qui faillit aussi.

 

Je crois que la stratégie pour laquelle Cartier-Bresson est le plus connu, est celle qui consiste à travailler un arrière plan et d’attendre qu’un passant vienne se prendre dans la toile, ici le cadre composé, pour le saisir dans un mouvement de geste, de désir, de pensée… Si la stratégie est habile, elle vient aussi renvoyer la photographie à son impuissance, marquer, accuser même, accuser comme on blâme mais aussi comme on reçoit les coups, sa limite, par un flou de mouvement qui ne se laisse pas faire.

 

Mais les tentatives de Cartier-Bresson sont pléthore. On peut s’attarder, sans s’arrêter tout à fait, par exemple, sur cette stratégie qui soustrait, qui retire à la vue de celui qui photographie, ces corps endormis, dont les paupières refusent le regard à l’observateur et qui renvoient forcément à autre chose que ce qui est désigné… Ces corps qui rêvent, écho au surréalisme forcément, où un objet, un livre, un parapluie, vient non plus se faire chose désignée, mais chose qui renvoie à autre chose – on appellerait ça allégorie, métaphore, autre, ça importe peu… Ca a quelque chose de délicieux, dans une photographie qu’on peine à prendre pour autre chose qu’un témoignage, ce court-circuit de la désignation : la poésie [Reprendre ce passage qui est fait de bouts désorganisés]. On pourrait regarder aussi ces objets emmaillotés, dont la forme ne constitue pas un indice tel qu’on saurait deviner ce qu’on voit… Il me semble que d’aucuns nomment ça « l’érotique-voilée »… On peut s’amuser aussi de la malice avec laquelle il vient couvrir le couronnement de tel roi d’Angleterre, au diable son nom, qui s’arrête sur les foules, les miroirs et les périscopes dont elles se munissent plutôt que sur la manifestation qui les attire… On peut s’attarder enfin, déjà dans un mouvement d’accélération cependant, celui qu’on fait quand on s’apprête à repartir, sur ce reportage qu’il vient faire après la mort de Staline sur ce que la Russie peut avoir de banal, d’ordinaire, loin des « stéréotypes » dit-on dans la brochure de telle exposition… Avant de repartir tout à fait, on se doit de dire quelque chose de ce goût qu’il peut avoir de prendre en photo des photographies, géantes, de Mao, de Lénine, ou encore d’une poitrine… comment dire… les qualificatifs sont toujours assez maladroits pour ces choses… en anglais on dirait gorgeous, ce serait drôle pour une poitrine…

 

Ce déploiement stratégique, fait d’intuitions malicieuses, a quelque chose de conservateur de toutes façons, qui ne renonce pas à désigner… Certes, la photographie est idiote qui pose sa désignation comme une évidence, mais les parades pour la court-circuiter ne manquent pas… On peut se concentrer sur un dispositif, laisser le déclencheur saisir au hasard… On peut se concentrer sur un aspect de la photographie, par exemple, que sais-je, la lumière et fracasser la composition, le piqué, etc. Henri Cartier-Bresson n’a décidément pas le goût de la révolution, qui plutôt multiplie des tentatives, qui, si elles admettent la désignation comme prémisse à leur usage, arpentent ses retranchements et ses marges et désignent la limite où elle, la désignation, ne sait plus porter.

 

Et puis, dans cette recherche profuse qui questionne et qui accuse, il y a un moment où chose désignée et chose désignante coïncident. Il y a un moment où la parole se tait, où le regard se déplace de ce qui bavarde et désigne à ce qui est désigné, où l’on oublie les muscles qui se tendent, le bras qui se lève, la main qui se crispe et le doigt qui pointe pour regarder ce qui est pointé : une série de photographies de Cartier-Bresson sur, jetons le mot, les pauvres, dans la rue, démunis, ici avec un enfant, là abandonné et leurs regards qui viennent comme regarder celui qui regarde et le dénoncent. Là, la chose qui désigne est presque disparue. Et il le faut, qu’elle disparaisse, que le vacarme de sa procession cesse presque tout à fait, emporté par la chose qui n’est plus désignée, mais qui est telle qu’elle se désigne d’elle-même. Ce n’est pas que le travail proliférant de désignation se suspend, et avec lui, les malentendus, les approximations, les aliénations et les malhonnêtetés ou que sais-je, non, mais c’est qu’il ne compte plus, pour un temps, un temps qu’on ne peut pas savoir mesurer.

 

Mais précisément parce que, par un tour de passe-passe, les choses se combinent et s’emboîtent, se jouent de la précarité de notre perception en donnant l’illusion qu’elles atteignent ce seuil où on saurait dire qu’elles sont ici désignées et là désignantes assez pour venir s’identifier, que la magie opère et ravit, ses conditions, leur prolifération occultée et tue, insistent et tempêtent et renvoient à ce que peut avoir d’obscène et d’impuissant cette coïncidence, décidément, tout autant qu’à ce qu’elle peut avoir de nécessaire. Parmi les choses qu’on observe ici, il y a la désignation. Il y aurait quelque chose de benêt à déduire et conclure, se dire que parce qu’elle n’est pas tout, la désignation n’est rien. On observe. On observe par oscillations, courbures et décourbures. On observe qu’il y a des coïncidences, que ces coïncidences ahurissent et ravissent, jusqu’à faire oublier que les choses dont on observe la coïncidence, ne coïncident que dans notre perception, qu’elles ne coïncident pas tout à fait, que déjà elles continuent de proliférer. Ca ne nous viendrait pas à l’idée de dire que parce qu’elles ne coïncident pas tout à fait, elles ne coïncident pas du tout, jamais… Cette série de photographies de pauvres dans les rues vient tracasser notre recherche et nous oblige à la nuance. C’est forcément très bien.

Henri Cartier-Bresson, Maroc espagnol, 1933

Henri Cartier-Bresson, Maroc espagnol, 1933

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13 avril 2014 7 13 /04 /avril /2014 11:21

Dziga Vertov - L'Homme à la caméra

  La philosophie est – quand j’écris est quelque part, on doit forcément se méfier – une immense lutte avec un usage de la langue qui ne sait pas renoncer à faire des trous. Ca a quelque chose d’amusant… Et puis, certes, c’est une malédiction. Pourtant, on a en tête cette description monstrueuse de Deleuze, non pas des catégories kantiennes, mais de leurs rapports de proportions, assez pour savoir que bien d’autres choses travaillent que ces points, trous, noms, catégories, identités, autres… Je tombe sur une feuille de Derrida, au hasard, je ne la lis pas, je jette un œil, et je le vois déjà en train de mettre au point des trous, des trous de signes ; je tourne la tête, je me retrouve les yeux sur des… non pas des trous, des réseaux, des réseaux percés deleuziens sur la différence…

 

  Ici, nous avons pris le temps de regarder les emplois, les façons de cet usage, ses parades, ses soubresauts, ses délires, l’impasse dans laquelle il entraîne, comme nous sommes allés chercher, souvent dans les arts, d’autres usages… Nous avons vus des modalités – je ne veux pas dire « autres » ou « différentes » ou « alternatives », je ne veux pas les relier entre elles en les différenciant, curieusement – des modalités de dire qui effectuent des modalités de penser qui effectuent des modalités d’agir, de faire, par exemple, la société, etc…

 

  J’ai dit, par exemple, que Godard, c’est la démocratie. Les Improvisations de Kandinsky, pareil. Je pourrais dire Freud ou Hitchcock, la plupart des Lumières, les Compositions de Kandinsky, c’est la paranoïa totalitaire. Ce n’est ni mieux ni moins bien. Mais vous ne pensez pas la démocratie avec l’usage de la langue de Freud ou de Rousseau ou de Wittgenstein. Je veux dire : vous pouvez faire une abstraction, vous pouvez trouer la démocratie, mais vous n’aurez pas les outils pour la penser et la… fabriquer ? sécréter ? autre ? Par exemple, le libéralisme, c’est la démocratie totalitaire… Là, l’objet est d’une curiosité savoureuse.

 

  Je voudrais parler d’autre chose… Je voudrais parler du rapport… alors je ne sais pas comment dire… à l’objet ? à la réalité ? des arts au XXe siècle… Parce qu’il a subit une pluie d’attaques, ce rapport, au cours de ce siècle-là, et qu’il m’intéresse parce que… le rapport de l’art à l’objet, c’est le rapport du nom aux choses qu’il nomme évidemment.

 

  Nous avons souvent regardé l’organisation sociale et politique interne des langages artistiques, de telle recherche de tel peintre, tel usage de tel architecte, etc., comment telle peinture, telle couleur, telle forme, telle matière font société, se soumettent par concours synallagmatiques ou se révoltent, se récusent, s’ignorent, autre, dans tel tableau… Nous avons moins observé, il me semble, ces langages artistiques dans leur organisation avec ce à quoi ils servent quand même plus ou moins, en tant que langages donc : désigner les choses…

 

   Je prends garde à ne pas délimiter les choses, à les faire se croiser et se découper/recouper plutôt qu’à tenter de les tenir dans ma main. J’ai conscience de l’agression méthodologique du geste. Par exemple, plus haut, je me suis permis de faire un tas de ces mots : points, trous, noms, catégories, identités, alors que le sérieux voudrait qu’on en isolât un, qu’on le pose et qu’on fasse qu’il tienne, par artifice, sur ses pieds. Ici, nous aurions besoin, avec une méthode conservatrice, de définir un concept réalité ou objet pour pouvoir avancer. Je m’y refuse. En passant de réalité à objet au cours de ce qui va suivre, je pense que se dégagera une intuition dans l’effectuation, plutôt qu’un trou de désir ahuri que j’aurais posé ex ante. Si la confusion tient de l’épouvante la plus brutale, pour sûr, ce n’est pas pour autant que son opposé différencié/identifié, la distinction, ne trouve pas assez vite sa limite… etc. Avançons…

 

  Si la peinture est un langage, sa modalité de désignation, tout au long du geste classique, comme pour tout autre langage, c’est l’identité. La ressemblance est l’identique. Je ne crois pas avoir besoin de m’y attarder. Le rapport à la chose est le rapport de cet usage de la langue qui troue, c’est-à-dire qui désigne une chose qu’il escamote en la désignant. Il ne s’agirait pas de réduire la peinture classique aux trous qu’elle perfore, on sait bien que travaillent bien d’autres choses entre les trous… Sur la fin du XIXe siècle, ou à l’approche du XXe siècle, ces choses-là forcément courent, c’est cet usage du langage… cette modalité de désignation qui s’est vue attaquée, et de toutes parts. Observer ces attaques, c’est constater, certes, le péril de la tâche, d’abord, la plasticité de la chose attaquée, et donc ses mécanismes de sécrétion à l’épreuve, ensuite, et enfin, les alternatives, les propositions, les lignes de fuite que ces artistes auront mises au point.

 

  Dès les impressionnistes, sans doute, on prend de l’air quant à cette modalité, disons, classique, de désignation… Mais on reste dans les généralités quand on dit ça. Prenons un exemple, arrêtons-nous. Tiens, prenons Dalí… Le point le plus intéressant chez Dalí, c’est l’économie de l’épaisseur de la couche. On n’a jamais vu au monde une pellicule aussi fine, une pareille avarice de la peinture. Je ne sais pas si c’est un point remarqué et discuté. Je l’ai constaté avec ce goût que j’ai de me rapprocher des toiles pour voir comment elles ont été peintes. Je ne sais pas si jamais personne ne l’aura noté… Je suppose… Si on ignore ce que le langage peinture désigne et qu’on se concentre sur son procédé, alors, Dalí, avec cette économie scrupuleuse, affolée, inquiète, c’est révolutionnaire. On pourrait découper des bouts de toile et les accrocher ; ce qui est peint n’a aucune importance du tout. Si on s’arrête sur ce qui est désigné dans ces toiles, alors, l’affaire est toute différente… Certes, il a l’intuition de s’attaquer à la ressemblance, de convoquer les rêves, les délires pour se faire : représenter un monde qui ne ressemble à rien. Oui, on peut ramasser ; il faut prendre ce qu’il y a, oui, oui… Mais… C’est très amusant de regarder pourquoi ça ne marche pas tout à fait… C’est que la peinture de Dalí désigne, qu’il ne sait pas par quelle brèche passer pour aller remettre en cause la modalité elle-même, la désignation. Il délire la chose désignée, mais il ne renonce pas à la désigner, avec la même technique de désignation – de désignation ou d’assignation – que le langage classique, de la même façon. Et on sait que les mécanismes, les outils et les utilisations, sont tenaces. Par exemple, Picasso, cette technique de désignation, dès sa période cubiste, il la questionne, il la pousse dans ses retranchements, il l’attaque. Dalí, non, rien n’y fait, la désignation est là, immobile et flasque, impuissante.

 

  Cette question ou plutôt ce souci de la mise en cause des modalités de désignation, elle est forcément politique, elle vient de… elle imprègne toute la démarche communiste, partout, le cinéma des soviétiques, l’art européen, etc. En quelque sorte, les soviétiques auront eu la même perception erronée du problème, en s’attaquant à la chose qui est désignée mais en continuant à désigner. C’est ce qui fait qu’ils n’ont pas su regarder Dziga Vertov, il me semble, parce qu’il ne se contente pas de faire un cinéma qui observe, c’est-à-dire qui désigne, puisqu’il y a quelqu’un qui observe, il attaque les modalités… Ce n’est pas rien, de délirer la chose désignée ou d’avoir le scrupule de poser un regard qui dénonce, il ne s’agirait pas de négliger ces ambitions, mais c’est la sécrétion des mêmes modalités, des mêmes mécanismes, que pourtant on croit récuser… Et c’est là où se joue la question politique, non pas dans ce qu’on dit, mais dans la façon dont on le dit, là et nulle part ailleurs. Sans doute, cela aura été le problème du communisme, changer les hommes, conserver la même rationalité de pouvoir – ils sont nombreux, Proudhon, Brousse…, ceux qui l’auront dénoncé dès ses balbutiements… Que Dalí ait eu plus de points communs avec les soviétiques qu’il ne se le sera figuré – lui non plus était communiste, paraît-il –, ce sera pour l’ironie de l’histoire…

 

   J’ai cru comprendre que le rapport de l’art à la réalité pouvait être source de querelles illimitées, du genre de celles qui seraient bien tracassées de tomber sur des éléments de réponse qui viendraient entraver leur procession délirante. La question de la réalité est posée à l’art par les communistes à l’approche du XXe siècle et de tout son long… Le réalisme soviétique, le néo-réalisme italien sont autant de tentatives de dénonciation de l’artifice et du simulacre de l’art, du trou du langage. Et elles ne se laissent pas, heureusement, balayées. Mais il me semble, pour autant, que la question du rapport de l’art à la réalité ne sait pas se poser du tout. Il y a une réalité – je prends soin, comme Freud en son temps, de ne pas définir la réalité… Lui, il l’avalait dans un principe, un rapport... – il y a une réalité dans l’art, et le XXe siècle aura su la désigner de toutes part, c’est la désignation.

 

  L’urinoir, les porte-manteaux de Duchamp, les selle et guidon de Picasso, les combinaisons d’objets de Miro, les parapluie-éponges de Paalen, qu’est-ce d’autre que l’arrivée fracassante et ébouriffée de la réalité dans l’art, la seule réalité que l’art connaisse, celle qui ne se laissera pas escamoter par son déploiement, celle qui ne le renverra pas à son impuissance désirante, celle dont il est fait : désigner la désignation ? Je ne sais pas décrire à quel point le fracas fait frémir… Le renversement inouï de cette récupération de l’objet qui court-circuite les modalités de désignation, où la chose désignée se retourne et dénonce et accuse sa désignation. On ne se délectera jamais assez des sucs qu’une telle révolution n’en finit pas de libérer.

 

  Ces objets accumulés, détournés, combinés… renversés, subvertis, c’est-à-dire découpés et de leur utilisation en tant qu’objets hors artistiques, objets utilises inutilisés donc, et de leur désignation, en tant que choses qui ne se laissent plus désigner, mais qui désignent à leur tour, c’est l’arrivée de la réalité de l’art dans l’art. Là vont se déchaîner les tentatives et les attaques de la réalité par l’art ; là vont se questionner la peinture en tant que matière – Soulages… – ; en tant que couleur – Kandinsky, Klein… – ; en tant que traits, formes – Kandinsky, Mondrian… – ; en tant que processus – Pollock, Richter… – ; en tant que langage – Picabia, Basquiat, Haring… – ; en tant que champ – Duchamp, Miro, Rauschenberg, Calle… Et ça ne saura plus se taire.

 

    Il reste une dernière question… Est-ce que désigner la désignation, c’est désigner. Est-ce que la réalité est avalée, sert de combustible dans la procession délirante du langage ? Il faut passer par une autre question… Est-ce que la désignation désignée est affirmation positive, île, pan de terre qui se détache et dérive ? Je dis que non. Non, la réalité, pour la première fois de l’Histoire du monde, ne se laisse plus avaler par la parole. Elle se pose là comme intensité qui résiste, qui ne sait pas se laisser faire et son questionnement et son épreuve est le questionnement et l’épreuve de l’art, qui s’interroge en interrogeant la réalité, qui interroge la réalité en s’interrogeant, etc. Regardez le court-circuit d’un langage qui ne fait plus face à une réalité qu’il mystifie, qu’il éloigne en la pourchassant – principe de réalité –, mais qui la travaille et qui la fabrique, qui effectue ses effectuations, enfin.

 

  Je voudrais insister, car c’est le rapport même à la réalité, qui n’est plus un foyer de stimuli pour une perception qui découpe, isole et tarde, la conception, non, le paradigme du monde qui se révolutionne suite à, non pas une dévoration, ni une subsumption de concepts, d’artifices… Non, non, non. On n’aura jamais vu ça dans le monde : le débarras des dualismes, et ce n’est pas par des trous, même démultipliés, qu’il sera passé, oh non ! Le mot qui désigne meurt, est chose, la chose désignée désigne et ce qu’elle désigne, c’est tout ce qui travaillait déjà depuis toujours entre les trous, convoqué, fourmillant ses sécrétions excitées. Ca veut dire, on ne sait plus dire à quel moment le mot désigne et la chose est désignée, la chose désigne et le mot est désigné… Le mot est actes, la chose est actes, les mêmes actes, ceux qui ont toujours travaillé, ignorant perceptions et événements, n’émergeant jamais tout à fait et ne se laissant pas rattraper : ça, la réalité… Les mêmes actes, non pas parce que c’est indifférent, certainement pas, la chose est joyeuse et puissante, mais parce que ce n’est pas différencié tout à fait – précisément, parce que ce n’est pas différencié tout à fait, il y a actes.

 

  Je m’arrête : il n’y a pas un point précis où l’on pourrait dire là il y a un mot qui désigne, là une chose qui est désignée, le mot qui désigne est déjà une chose désignée, la chose désignée, etc… ca ne veut pas dire qu’il n’y a pas de mot, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de chose, sinon, on ne pourrait pas agir sur la réalité… Ca veut dire que la question du mot et de la chose ne se pose plus… que l’un ne renvoie pas l’autre en le différenciant, mais participent, sécrètent et son sécrétés, effectuent et son effectués par ce qu’on peut donc appeler grossièrement la réalité, champ de charges, force d’effectuations… On ne peut penser cette réalité qui travaille et se travaille, que si on oublie l’un et le multiple, la cause et l’effet, l’un et l’autre, l’individu et l’universel, l’identité et la différence, le désir et la réalité, etc. pour ne penser plus que par effectuations.

du langage : désigner la désignation, Dalí, Duchamp, Vertov...
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26 novembre 2013 2 26 /11 /novembre /2013 16:35

Karlheinz Stockhausen - Helikopter Striechquartett programme

 photo-5.JPG On s’inquiète ici de ce que ce qui désigne et ce qui est désigné courent et prolifèrent assez pour qu’une organisation de la société qui s’articule, se représente, se pense sur un usage précis du langage, celui identifiant-différenciant qui pose et établit, soit utopie totalitaire, délire ahuri. Et on multiplie les exemples pour observer la vanité de l’entreprise et de cet usage précis du langage qui n’y peut mais et de cette organisation… de ce paradigme qui fait organisation sociale.

 

  On a parlé de désaccord et de contrariété démocratiques. Il me semble que ça donne forcément envie d’aller voir du côté de la chose musicale…

 

  J’aimerais d’abord prendre appui sur quelque chose qui aura été un manifeste puis une étude qui aura fracassé l’idée – l’idée que l’on se fait – musicale, à savoir l’Art du bruit de Luigi Russolo, qui fête cette année ses cent premières petites années… Je ne sais pas par quel bout le prendre. Molaire et moléculaire comme synchronique et diachronique, c’est pareil, ce ne sont pas des différences de niveaux, mais des différences d’exposé. Là alors, quand je dis qu’on n’atteint pas un seuil où on aurait ici groupe, là individu, ici ensemble, multitude, là singularité, point, on y est : la musique est un ensemble de sons, le son est un ensemble de vibrations, etc. Je pense que c’est une très belle violence de la pensée. De ne pas atteindre ce seuil, je veux dire.

 

  Alors, par exemple, le son. Le son, le bruit. Russolo les distingue : on a bruit quand les vibrations dissonent, précisément quand « les vibrations secondaires sont en nombre plus grand que celles qui produisent normalement un son ». On aurait un son, disons, pur si on produisait une vibration simple. C’est très simple à concevoir. Une vibration égale un son, plusieurs vibrations égalent un bruit. J’aime les choses concrètes, n’est-ce pas, et il se trouve qu’il donne un exemple qui parle… Il illustre la chose par une histoire de baguette plongée dans une eau, il précise, forcément, calme. Si on la plonge doucement, une ondulation se propagera en « s’élargissant régulièrement », ça c’est pour le son ; si on agite la baguette, en plus de cette ondulation, d’autres ondulations se formeront et viendront se superposer, ça ce serait pour le bruit.

 

  Mais évidemment, tout lecteur de notre recherche sait déjà que, pas plus qu’on a de couleur pure, pas plus qu’on ne sait établir un nom, on n’a pas, on ne peut pas avoir de son pur. Vous imaginez ma gourmandise et comme ça vient tout à fait faire mes affaires… Seul le diapason produit des vibrations simples, nous dit Russolo : « tous les autres sons donnent au contraire une courbe périodique altérée laquelle révèle que leur vibration est composée. »… Je me pourlèche les babines et je crois qu’on se pourlèche les babines pour essuyer le débordement de salive qui s’impatiente…

 

  Dans la musique du Moyen-âge, jusqu’aux polyphonies « les plus compliquées des musiciens flamands », on ne connaît pas l’accord : « le désir et la recherche de l’union simultanée des sons différents (c’est-à-dire de l’accord, son complexe) se manifestèrent graduellement ». Ca nous rappelle quelque chose… Une organisation qui unifie et accorde, pose des utopies d’accords, des sons, des noms, qui s’identifient en se différenciant les uns des autres parce qu’il y a ensemble et il y a ensemble parce qu’ils s’identifient… Diantre ! Il y a utopie de l’accord, sans qu’on sache très bien dire si ce qui tient du totalitarisme c’est cet accord ou cette utopie.

 

  Regardez, entendez ces sons débordés par des vibrations qui les tracassent et qui ne les laissent pas s’accorder. Dans son Manifeste, Russolo écrit : « Il faut rompre à tout prix ce cercle restreint de sons purs et conquérir la variété infinie des sons-bruits »… mais c’est qu’il n’y a pas de sons purs, autrement que des mascarades, il n’y a que des sons-bruits et les « dissonances persistantes et compliquées de la musique contemporaine » ne les inventent pas, elles ne font que les dégager. « Chaque bruit a un ton, parfois aussi un accord qui domine sur l’ensemble de ces vibrations irrégulières » ajoute-t-il plus loin. Pour que l’organisation fonctionne, la musique est vouée à ignorer les minorités. La chose est exquise, forcément. Et Russolo, qui entend ces dissonances, est tenté d’épingler un ton à un bruit, de regrouper et de distinguer par catégories… On peut comprendre la tentation, organiser les bruits, accorder les désaccords… on ne lui en tiendra pas rigueur, mais on ne s’y intéressera pas non plus… Non, non. Ne cherchons pas un ton, un rythme (pré)dominants, leurres ahuris, commodités totalitaires… Non. Écoutons ce vacarme proliférant de vibrations minoritaires qui ne se laissent pas reconnaître et désigner !

 

  Rien n’est fait pour nous étonner décidément dans cet éloge agourmandi du bruit, mais on aurait tort de bouder notre plaisir à voir notre intuition se confirmer encore à propos de tout autre chose… Faisons un pas de plus…

 

  Je voudrais m’arrêter sur une pièce de Stockhausen, Helikopter-Streichquartett, qui combine bruits et sons avec un certain prodige… Je crois qu’il faudrait d’abord décrire le dispositif… Alors… Il s’agit d’un quator à cordes, donc, un violon, un second violon, un alto et un violoncelle, chacun emporté par un hélicoptère. Si on lit la description qu’en donne Stockhausen lui-même, sont installés trois microphones dans chaque hélicoptère, un microphone qui capte le son de l’instrument, un autre devant la bouche du musicien et un troisième à l’extérieur qui capte « les sons et les rythmes » des rotors. Enfin une caméra suit les musiciens depuis leur départ et sont installées dans le cockpit de telle façon  que l’on puisse voir la terre derrière les musiciens.

 

  Les partitions des musiciens faites de tremolo par glissandi entrecroisés qui rappellent, par exemple, un bourdonnement d’abeilles (voir les propos recueillis ici)  ou de moustiques (Robin Maconie, Other Planets: The Music of Karlheinz Stockhausen, 2005, p. 514)… Noter qu’instruments et rotors doivent se mêler, fondre, mélanger (blend)… Noter enfin que les hélicoptères doivent voler à une altitude si haute que le son direct des rotors est plus doux que celui des enceintes ou « mieux encore, inaudible »…

 

  Je ne m’arrêterai pas sur l’ingéniosité du travail sur l’espace de ce dispositif qui conçoit des musiciens qui se déplacent et accuse quelque chose comme la polyphonie… Par contre j’imagine qu’il faut brièvement faire… allusion à la façon, aux conditions de fabrication… Cette pièce s’inscrit dans le Mittwoch de l’opéra Licht, opéra qui est conçu d’après ce que Stockhausen appelle une super-formule… Tour de passe-passe magique sur lequel on va se pencher…

 

  « Pour obtenir l’unification et la cohérence de la totalité de son œuvre multiple qui renonce complètement à la narrativité de l’opéra, Stockhausen élabore sa technique e la Formelkomposition, composition avec formule(s) : la totalité de l’œuvre est élaborée à partir d’une superformule de base qui est le point de départ à partir duquel sont composés toutes les scènes, tous les jours du cycle, ainsi que le cycle dans son intégralité » (Productions et perceptions des créations culturelles, ouvrage collectif, éd. L’Harmattan, p. 128) peut-on lire à ce propos… Et ailleurs : « La formule n’est pas un leitmotiv, c’est-à-dire une caractéristique musicale relativement stable à reproduire dans différents contextes, mais toujours une matière abstraite de base, un concentré prémédité, un noyau pluriel et plurivalent qui comporte et qui fait dériver par la suite une multitude de matériaux ou d’éléments » (Pour une scène actuelle, ouvrage collectif, éd. L’Harmattan, p. 68)…

 

  Vous devez pressentir pourquoi je m’arrête sur cette histoire de formule… J’aimerais remarquer enfin que cette super-formule est établie comme absente : « Présence forte de l’idée mais totalité masquée dans les séquences qu’elle coordonne… » (F. Decarsin, La Modernité en question, éd. L’Harmattan, p. 142)… La totalité que cette super-formule vise ne tient pas dans ses mains par exemple, disons, le monde… Il n’y a pas saisissement de la totalité du monde par la musique, mais… totalité matricielle, génératrice que les fragments qu’elle produit vont jusqu’à rompre… Là, forcément, c’est très amusant… La formule pousse la logique déterministe de la structure jusqu’à… disons… l’absurde…

 

  On retrouve ce désarroi dans lequel le structuralisme a laissé ceux qui s’occupent de créer outils et utilisations et ce délire divinatoire qu’on avait pressentis déjà à propos de l’architecture computationnelle… S’ils renoncent à tenir dans leurs mains la totalité des effets, c’est pour mieux délirer la totalité des causes dont ils courent après d’hypothétiques cœurs, noyaux, formules magiques, principes, gènes, autre…  Deviner ou déduire l’avenir, c’est pareil, ça tient forcément du même ahurissement échevelé – allez voir l’étymologie d’ahurissement…

 

  Il aura fallu l’organisation industrielle, la mise au point de patrons simplifiés, réduits, dans la production à la chaîne pour ne serait-ce qu’avoir l’idée d’aller chercher les formules, les gènes, les noyaux… Modéliser le monde pour l’ill-imiter… On l’a vu dans la computation, dans la peinture de Lichtenstein, etc. L’entreprise est effroyable.

 

  Je veux insister ou rappeler quelque chose ici, c’est que pour nous, dans cette recherche, on n’atteint pas un niveau où on pourrait reconnaître ici des causes et là des effets…

 

  Continuons… Si la musique sérielle, néo-sérielle, post sérielle, s’imprègne du paradigme de son temps, c’est-à-dire de l’usage de la langue avec lequel on organise la société, elle ne le colle pas pour autant. En d’autres termes, elle n’a, évidemment, rien à voir avec la fabrication de boîtes de conserve, contrairement à, par exemple, la musique de films… Et si elle parle, certes, d’une rationalité sociale industrielle, et d’une démocratie qu’on pourrait appelé de marché, c’est aussi pour la dépasser… sa procédure est bien plus drôle… Par exemple, d’abord, parce que la musique ne se laisse pas faire, qu’elle est faite de ce qui échappe. Regardez cette volonté qui s’aveugle, croit pouvoir calculer un monde qui la tient en échec – on peut lire ici ou là les approximations, le fracas, l’impuissance des calculs de Stockhausen débordés par la musique qu’ils fabriquent (cf par ex. P. Manoury sur Stockhausen). L’échec n’est pas anodin, il est le garde-fou d’une démocratie qui délire sa rigueur. Il serait terrifiant le monde qui répondrait à la sommation de la somme de ses calculs : heureusement, il est impossible et fou. Que les esprits s’occupent, sécrètent le verbe qui fabrique le monde du verbe, on s’en fiche : le monde continue de toute façon de travailler, de proliférer et le monde et le verbe…

 

  Ensuite, c’est anecdotique mais ça ne compte pas pour rien, elle procède comme la peinture du 20e siècle, comme la danse, elle dégage… comment dire… elle relâche les matériaux dont elle est faite en attaquant la tonalité, comme on attaquait ailleurs la ressemblance, le beau, ou n’importe quelle fonction d’idéal totalitaire. Ca va par exemple du ralentissement du tempo dans l’exécution d’une œuvre pour donner à entendre ses contrariétés (Boulez, interprète, baisse de 10 points sur le métronome le tempo du Sacre du Printemps de Stravinski par exemple) à cette exagération de la mise en espace, qui dispose les interprètes autour de l’auditoire, dont ses compositeurs ont le goût, etc. Passons. Ca reste quand même la peau du lait…

 

    Mais surtout, la musique sérielle est un déploiement logique, un raisonnement qui tient de la spéculation, c’est-à-dire du délire. Ca en fait toute la magie. Il faut prendre un exemple pour pressentir quelque chose d’un peu concret, sinon on reste au niveau du blabla et ça ne fera pas notre affaire du tout. Quelque part (rencontre à l’ENS) Boulez parle de son intérêt pour les séries de Monet, ses peupliers, ses cathédrales de Rouen, etc. Ca nous donne un indice sur l’approche sérielle… Plus loin, alors qu’il explique que Répons n’est pas achevé, quelqu’un lui demande ce qui fait qu’il peut dire qu’il y a œuvre quand même… Il compare alors sa pièce à une spirale, on peut la prolonger ou la faire courte, on a toujours une spirale… Plus loin encore, il évoque les rhizomes guatarro-deleuziens pour représenter la procession de son travail… Bien… On a assez d’indices pour tenter de les appareiller, il me semble…

 

  On a affaire à quelque chose comme des prémisses de raisonnement qui vont venir se quereller… Un codage, un surcodage de tous les éléments de compositions, qui ne se pose pas, qui ne se laisse pas établir – c’est bien pourquoi tous les analystes insistent, on l’a vu, les formules, les codes ne jouent pas comme leitmotiv – et dont le déploiement vient accusé l’instabilité. Ce n’est pas tout à fait que le code soit absent comme dit plus haut, puisqu’il travaille, de la même façon que le tempo qui ne se laisse pas entendre mais qui n’en opère pas moins pour autant… Non… Ce n’est pas non plus un jeu de variations, malgré les images qu’on se donne, y compris Boulez, pour se représenter la chose, non, parce que la chose qui varie ne se laisse pas reconnaître… Regardez bien. C’est un raisonnement qui se déploie, avec les mêmes procédés que n’importe quel raisonnement logique, sauf que… et c’est là que c’est époustouflant, sauf que, j’insiste, les prémisses ne se laissent pas poser, les conclusions échappent. C’est un raisonnement déterritorialisé, un raisonnement dont le déploiement dénonce et attaque prémisses et conclusions… La chose est vertigineuse !

 

  Alors, la musique sérielle ne sait pas renoncer au son, reste coi devant les vibrations minoritaires. C’est tout le problème du structuralisme, pressentir là où ça travaille mais ne pas savoir laisser travailler… La chose est très amusante : elle reproduit les mouvements contrariés de la baguette de Russolo, non pas à partir de vibrations minoritaires mais de sons auxquels elle confisque la majorité. C’est bien la rationalité de toute déterritorialisation qu’on retrouve-là, il faut la voir : on a toujours affaire à des sons, des sons minoritaires, mais des sons ; on a toujours affaire à des noms, des noms minoritaires, mais des noms ; on a toujours affaire à des identités, etc. C’est la limite de la démocratie de marché déterritorialisée. Là travaille quelque chose comme une aliénation qu’on ne sait pas reconnaître parce qu’elle s’affole.

 

  On a fait un certain détour ; revenons à Helikopter-Streichquartett… La procession des instruments est donc d’abord un échec, un écroulement démocratique – non pas un écroulement de la démocratie mais un écroulement qui fait démocratie –, ensuite un raisonnement déterritorialisé de sons minoritaires – ce qui se déterritorialise, c’est l’aliénation –, enfin… là il faut s’arrêter, c’est la ligne de fuite qui peut nous permettre de faire un pas… C’est que la partition est menacée par la rumeur des rotors d’hélicoptères, vibrations minoritaires tonitruantes. Et là, alors que violons, alto et violoncelle auraient pu avaler la rumeur, la mettre au pas en l’accusant – il se peut que ce fut le projet même de Stockhausen –, au contraire, la rumeur les attaque. De la même façon que le raisonnement attaque prémisses et conclusions, la rumeur ne se laisse pas faire.

 

  Le structuralisme aura été l’agonie de la volonté du verbe. Aujourd’hui on sait que les vibrations minoritaires continuent de travailler quoi qu’il en soit. Ce ne sont donc pas seulement les causes et les effets, les prémisses et les conclusions qu’il faut saborder, il faut aussi inonder les sons, cellules proliférantes d’aliénation. Et il se trouve que, malgré le souhait de son compositeur, le son direct des hélicoptères d’Helikopter-Streichquartett finit par se faire entendre et c’est tant mieux.

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28 octobre 2013 1 28 /10 /octobre /2013 12:46

Keith Haring - Subway Drawing

  Capture-d-ecran-2013-10-28-a-13.54.08.pngOn avait épinglé cette entreprise de modélisation industrielle du monde, ce projet ahuri de tenir les choses dans ses mains et de les serrer si fort qu’on en extrairait les sucs, en observant l’architecture computationnelle. Je voudrais m’arrêter sur deux approches, non pas pour les comparer, mais pour les mettre côte à côte, celle de Lichtenstein et celle de Keith Harring.

 

  C’est quand même dans une imprégnation d’un paradigme industriel que peut venir à l’idée de Lichtenstein cette chose qui le fait réduire l’irréductible en des symboles vides et grossiers, des noms images, des signes, des points qui ne renvoient à rien, qui se closent sur leurs propres caricatures. La façon est facile : identifier un dénominateur irréductible, c’est-à-dire une convenance, et l’exagérer au point qu’il tombe sous son propre poids. L’opération est systématique, on la voit au travail pour tout, on la voit par exemple s’exécuter dans cette contamination des toiles par des points, dénominateurs du dessin industriel imprimé, convention qui suggère le modelé, exagérée jusqu’à ne plus rien suggérer du tout. Le point vaut pour lui-même, convention soustraite du système auquel elle pourrait renvoyer et prendre sens. Ce n’est pas tant qu’il « souligne le fossé entre la réalité et les conventions artistiques »[1], comme il pouvait le dire à propos de ses nus, non, décidément, les conventions sont hydroponiques, elles ignorent la réalité à laquelle elles n’ont pas vocation à renvoyer ni même à faire allusion. A propos de ces points, il parle d’ « ersatz » décoratifs. Pour lui, les points symbolisent la transmission de données, on peut donc les considérer comme une information. Mais de quoi informe cette information ? De quoi informe cette graduation de points dans les nus qui se prolonge au-delà des corps, c’est-à-dire qui disent qu’il aurait pu avoir un modelé là, mais que non décidément ? Elle informe qu’il y a fonction d’information là, sur la toile, qui n’informe pas, qui s’isole dans la clôture de son exagération.

  Oublions la réalité, elle n’est pas là. La réalité à partir de laquelle Lichtenstein prélève des conventions et déjà méta-réalité, surcodages de la culture populaire industrielle, monde ahuri de la parole. C’est une réalité, certes, comme le goût industriel de fraise est une réalité, qui se substitue au goût de la fraise, le longe, le contrarie, sans jamais coïncider tout à fait, au point qu’il devrait se voir assigné son propre nom, par exemple fraisoïde #50210 ou autre… Lichtenstein part de cette réduction/exagération du monde et la caricature. A partir de quelque chose qui est déjà convention, son entreprise consiste à, non pas seulement donner forme, mais même standardiser. Et le voilà qui se plaint qu’on puisse pressentir encore une évocation de la réalité, le goût, la saveur de la terre dont le nom est fait : « J’essaie de donner à mes tableaux un aspect ‘parfait’, mais je n’y arrive pas parce que je ne suis pas assez habile. Malgré moi, ils ont un petit côté fait main… ». Diantre !

  Après avoir standardisé, conventionné des standards et des conventions ready-made qu’offre le langage de la bande-dessinée qui ne procède que par codes, le voici qui s’attaque à ce qui ne se laisse pas réduire. Le coup de pinceau : « Ca m’intéressait de décrire, voire de caricaturer, un coup de pinceau. La nature même d’un coup de pinceau est antinomique par rapport aux contours et au remplissage tels qu’ils se pratiquent dans la bande dessinée. J’ai donc développé une forme pour cela… ». Puis il s’intéresse, toujours à la recherche de coloniser l’irréductible, à standardiser les miroirs : il n’existe pas vraiment de moyen convaincant de représenter un miroir, puisqu’un miroir ne fait que refléter ce qui se trouve devant lui »… Enfin, il s’attaque aux pièces d’autres artistes, Mondrian, Picasso, etc. Là on peut pressentir à quel point toute l’entreprise de Lichtenstein est désespérément sotte. Car il ne prétend pas débarrasser les œuvres, mettre en évidence leurs problèmes, ni même se demander à quoi elles ont affaire, non. Ils les avalent dans sa déjection standardisée. Si on n’était pas convaincu de la sottise de la chose, c’est quand il aborde Matisse dont il compare le « propos succinct, effronté, direct et sans ambages » à la « franchise de nos trucs d’aujourd’hui », qu’on se fait une raison. L’épure de Matisse, la simplicité inouïe et ravissante, qui fracasse d’un trait, d’une couleur, le monde, c’est décidément tout le contraire de la grossièreté de Lichtenstein. Mais Lichtenstein ne cherche pas à comprendre… non pas comprendre… Lichtenstein ne se demande pas du tout quels sont les problèmes des artistes qu’il colonise, non ce qui l’intéresse c’est l’écume de perception, c’est-à-dire ce qui franchit le seuil où on distingue quelque chose à partir de quoi il travaille pour en faire un convention idiote.

 

  A force de défier l’irréductible, avec un goût audacieux de la difficulté, Lichtenstein finit par atteindre une limite. Avec la série Reflections, censée représenter des reflets de tableaux, s’il continue à jouer sur l’identification caricaturale – on reconnaît immédiatement un tableau à quelques signes –, il la court-circuite et l’attaque en l’envahissant de ces reflets de bris, d’éclats, de points. Tout à coup, son langage ne sait plus isoler, mais renvoie, retourne, retrousse. Les tableaux reproduits ne sont plus réduits à une caricature, mais à une trace, un manque et les points ne sont plus information caricaturée d’information, mais agression, saccage. Mais la portée du fracas est courte : l’ensemble constitue de toutes façons un tableau et c’est le tableau lui-même qui est alors le standard, surface codifiante absolue.

 

  Que les choses soient claires : je dis que les standards et les conventions de Lichtenstein sont idiots, je ne dis pas que son entreprise de standardiser est idiote. Elle est portée par la peinture ; elle souligne, dégage une question que la peinture pose depuis toujours. Une question qu’on peut ne pas se poser, qui peut même avoir quelque chose de parfaitement inintéressant, mais qui est là, entêtante, dans l’Histoire de la peinture. Il y a un monde de la parole, celui créé par la parole sur lequel la parole peut agir ; un monde fantasmé par l’industrie ; un monde qui fait un usage précis du langage identifiant/différentiant, qui divise le travail, détermine les libertés individuelles… Lichtenstein parle de ce monde à ce monde depuis ce monde. Bien sûr que Lichtenstein, c’est fou et idiot.

 

  L’entreprise de Keith Haring, elle, tient du hiéroglyphe. S’il réduit la peinture à un code, à un symbole, à un signe, c’est pour parler. Là, on est dans quelque chose de bien plus complexe. D’abord, parce que le signe pictural dérape, déborde, double. Il n’est pas chose close et nulle qui tombe sous son poids, mais point arbitraire d’une procession, d’une prolifération qu’il suggère et à laquelle il participe par sa suggestion. Le signe de Keith Haring est un mouvement de la pensée : il émerge parce qu’il y a raisonnement et il participe au raisonnement. Et puis, il se met en rapport avec d’autres signes, d’autres combinaisons. On a prolifération de signes, proliférations de rapports, proliférations de proliférations, etc. L’entreprise est parfaitement joyeuse et innocente.

  Certes, il utilise la matière de la culture populaire qu’il réduit à des signes, les ovnis, des bébés irradiés, des hommes-loups, mais leur réduction même à un simple trait, l’ironie, la fantaisie de leur décalage par rapport à une chose qui ne se laisse pas désigner, rappelle qu’ils sont là, comme des lettres, comme des mots, pour renvoyer à autre chose. Le langage de Keith Haring n’avale pas le monde pour sécréter un méta-monde, il sécrète des mots qui parle du monde, le dénonce, le moque, le célèbre. S’il a l’arbitraire du mot et de la lettre, le signe ne se détache jamais tout à fait du mouvement dont il émerge, qu’il rappelle sans cesse assez pour qu’on ne puisse pas l’isoler. Et sa mise en rapport avec d’autres signes, qui viennent le contrarier, changer, foisonner sa direction est un rappel même. C’est que Keith Haring non seulement combine ses signes mais même décline, déplace, décale chaque signe qui veut déjà dire autre chose. Si le signe est une lettre, alors, c’est une lettre mutante, qui ne s’écrit jamais pareil. Et ça, ça change tout. Imaginez la liberté prise sur la chose, une lettre qui non seulement se modifie en se combinant, mais qui est elle-même mutante combinée à d’autres lettres mutantes… L’illusion d’une correspondance biunivoque entre les phonèmes et les graphèmes, entre lettres et sons, mots et mondes, est fracassée. Les mondes, les sons, les graphèmes comme les mots, les lettres et les phonèmes n’en finissent pas de muter.

  Je veux dire c’est une utilisation du langage innocente, la même que celle de la parole, mais que la parole a oubliée. La peinture de Keith Haring nous rappelle que les mots, les lettres, n’ont pas vocation à se désigner eux-mêmes tout à fait, n’ont pas même vocation à désigner quelque chose d’autre tout à fait, mais se bousculent dans une prolifération qu’ils ne savent pas rattraper pour y participer – je laisse l’ambiguïté de la formule : parce qu’ils y participent ou pour pouvoir y participer. 

 

  Le langage de Lichtenstein est totalitaire – l’affirmation est censée plier sous son propre poids –, comme le paradigme industriel, comme l’usage des Lumières, comme la façon des démocraties dites représentatives ou plutôt des dites démocraties représentatives, parce qu’il détermine, sécrète, établit des totalités a priori, qu’il ne peut procéder qu’en passant d’une totalité a priori à une autre. L’usage du langage de Keith Haring, lui, admet la contrariété démocratique, ne serait-ce que parce qu’il ne sait pas posé d’a priori, que sa procession les ignore de toutes façons. Il se trouve que la contrariété démocratique admet les entreprises totalitaires. Elle les admet, par sa procession même, parce qu’elle les ignore. Ce ne sont pas deux façons qui s’opposent, se menacent et se définissent en se différenciant, non, il y a une ignorance fondamentale qui fait que la contrariété va jusqu’à proliférer les totalités et c’est parfaitement réjouissant.



[1] Je reprends les citations  non sourcées réunies  à l’occasion de la rétrospective du Centre Pompidou.

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13 juin 2013 4 13 /06 /juin /2013 11:41

Bertrand Lavier - Polished, 1976

  Bertrand-Lavier---Polished--1976.jpgSans doute, je ne trouve pas inutile de préciser que ce que j’appellerais le désaccord démocratique ne peut pas connaître la querelle, ne serait-ce que parce que la querelle présuppose qu’on cherche un accord. Étonnamment, chercher querelle, c’est chercher à se mettre d’accord. Bon…

 

  Je voudrais revenir sur les rapports dédifférentiels qu’on abordait à propos de la méthode protohistorienne l’autre fois en m’arrêtant sur quelque chose qui va nous faire revenir un peu en arrière, plus qu’un peu, à savoir les rapports différentiels et situationnels dans l’existentialisme. Précisément, je voudrais survoler cet ouvrage de Sartre, Questions de Méthode, dans sa version publiée dans la première partie de sa Critique de la Raison dialectique.

 

  Elle est très curieuse cette méthode. Je ne crois pas exagérer si je la considère comme une approche qui se veut révolutionnaire, lors même qu’elle s’insère poliment et avec une certaine timidité respectueuse dans l’usage qui se fait de la langue, disons depuis les Lumières, sans oser rien déranger. Qu’est-ce qui fait que quelqu’un qui tout au long de sa réflexion semble donner des gages aux… non pas aux marxistes qu’il accable, mais aux marxiens, et donc à tout le fantasme révolutionnaire qu’ils se traînent, ne parvienne pas à se faire à l’idée que c’est l’usage même de la langue qu’il faut remettre en question, ça alors, ce sera fait pour m’épater. Le rapport à la langue dans lequel Sartre s’insère, c’est-à-dire l’usage de la langue qu’il fait qui admet, confirme, présuppose, un mode précis et certain de rapports politiques, un type précis et certain de régime, prolonge et maintient quelque chose qui fait que de toute façon son entreprise révolutionnaire ne peut que glisser. Quelqu’un parlait de contre-investissement fasciste à propos d’autre chose… La notion de contre-investissement est parfaitement intéressante, mais dire qu’il puisse être fasciste est fasciste, ne serait-ce que parce que c’est dire, implicitement, différentiellement, le bien. Mais alors, se lancer dans une entreprise révolutionnaire sans s’attaquer aux conditions de l’entreprise, l’usage de la langue, s’il y a un contre-investissement fasciste quelque part, on y est. Mais je ne veux pas me lancer dans une invective, ces Questions de Méthode, je les trouve parfaitement intéressantes et suffisamment nuancées pour qu’on vienne en faire notre miel.

 

  Si j’y allais grossièrement, je dirais que l’usage de la langue et le rapport politique d’un État policier, est un rapport de situation du particulier à l’Universel. Entendons-nous, on n’a pas une chose comme le particulier, ni une autre comme l’universel, on n’atteint pas un niveau où on saurait les différencier, mais on a un régime qui fonctionne par un rapport différentiel qui situe particulier et universel l’un par rapport à l’autre. On ne sait pas désigner particulier et universel, on désigne un rapport qui les situe. C’est ce qui fait, par exemple – puisque l’art est un geste politique en tant qu’il appréhende le langage –, que le David de Michel-Ange est parfaitement révolutionnaire dans sa proposition de l’usage de la langue, parce qu’il laisse pressentir, à la surface de la tête, le bloc de marbre dans lequel il a été taillé, c’est-à-dire qu’il résiste à se laisser situer tout à fait. C’est ce qui fait aussi, par ailleurs, que les théoriciens du Contrat social ne sauront jamais désigner quelque chose comme la Liberté, parce qu’on ne peut pas penser une chose pareille avec un rapport particulier/universel autrement qu’à refermer l’universel sur le particulier comme le feront Rousseau ou Spinoza chacun à leur façon. Et si je continuais à me faire grossier, je dirais que l’usage de la langue dans un régime libéral, c’est-à-dire un régime éclairé comme on en trouve depuis la Révolution de 1789, les marxistes appelleraient ça un régime bourgeois…, fonctionne par des rapports différentiels déterritorialisés. Des rapports de rapports. L’un ne s’oppose pas à l’autre, on parlerait de différences de degrés, si on voulait se représenter les choses. Mais veut-on se représenter les choses de toutes façons ? D’ailleurs Sartre, dans son petit opuscule, utilise deux concepts, un qui tient plutôt de l’État policier, la totalisation, l’autre plutôt du régime libéral, la finalité, sans que le changement de régime ne vienne le contrarier. C’est donc bien le rapport situationnel qu’on va à nouveau examiner, quelles que soient ses modalités politiques, à travers ces deux concepts.

 

  La question qui préoccupe Sartre, ça va être comment « situer » l’action, d’un groupe, d’un individu, autre, c’est-à-dire à la fois comment la lire, par exemple comme un historien lirait un « événement » mais aussi même comment… comment dire… passer à l’action, déterminer les marges de manœuvre, etc. On voit pourquoi cette question va venir nous intéresser ici… Alors en ce qui concerne la lecture historique d’un événement, Sartre prend appui sur Le 18 brumaire de Louis Bonaparte de Marx pour délimiter le champ et préciser la méthode qu’il défend. Que fait Marx dans ce 18 brumaire, comment s’y prend-il pour procéder ?… C’est intéressant sa méthode, il va venir dérouler le contexte, suivre, pister les trajets des uns et des autres, en quelque sorte révéler les mouvements d’ensemble et les rapports d’équilibre, d’attraction et de répulsion des forces… Selon Marx, « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé » (K. Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, p. 4). Ce sont donc ces conditions qu’il va chercher à déterminer. Vu d’ici, aujourd’hui, je ne crois pas que rien dans cette approche ne soit fait pour nous chagriner du tout. Qu’est-ce que ça va donner ? Eh bien, par exemple, ça va lui permettre d’expliquer ces querelles qui divisent le camp monarchiste entre légitimiste et orléaniste par ceci qui veut que, dans sa lecture, les légitimistes étaient faits de propriétaires fonciers quand l’orléanisme se composait de l’aristocratie financière et des grands industriels. Il faut voir qu’on doit le maintien de la République en 1871 à ce qu’ils ne parvinrent jamais, alors que les monarchistes étaient majoritaires, à se mettre d’accord. Cette lecture est donc particulièrement significative. Bon, mais c’est un exemple. Ce qu’il faut voir, c’est une démarche qui se montre attentive à recueillir suffisamment d’indices pour pister des trajectoires et désigner des pôles. Pister des trajectoires diachroniques, désigner des pôles synchroniques. C’est-à-dire que le trajet de tel mouvement va expliquer qu’il se rapproche du trajet de tel autre, qu’ils convergent et constituent des pôles, par exemple des pôles d’intérêts, à savoir des sortes d’ensemble de voisinages. Tel mouvement va trouver un intérêt parallèle à tel autre mouvement à des degrés différents, assez pour faire un ensemble, par exemple parce qu’ils ont un adversaire commun ou autre, etc. Et Marx peut aller jusqu’à démontrer comment tel intérêt public contredit les affaires privées de tel groupe (cf. ibid. p. 36), par exemple de ce qu’il appelle le parti bourgeois, ou comment telle concession pour favoriser tel intérêt va venir contrarier un autre intérêt de la même classe (cf, p. 23), etc… Alors Marx ne parle pas de degrés, mais enfin tout de même, il démontre bien la disparité, le voisinage de trajets qui tout à coup convergent en un point d’intérêts ou plutôt se longent par un jeu de concours et l’occasion de la révision de la Constitution lui permet cette tournure littéraire savoureuse pour décrire cet appareil voisinant : « C'est ainsi que tomba au milieu du Parlement la pomme de discorde autour de laquelle devait fatalement s'allumer le conflit des intérêts qui divisaient le parti de l'ordre en fractions opposées. Le parti de l'ordre était un mélange d'éléments sociaux hétérogènes. La question de la révision de la Constitution créa une température politique qui décomposa le produit de ce mélange en ses éléments primitifs. » (Ibid., p. 33). Il y a plusieurs choses qui sont faites pour nous intéresser, d’autres pour nous chiffonner, la notion d’intérêt par exemple, on le verra, mais bon… On a donc une grille de lecture minutieuse et ample qui permet une description précise de ce qu’on peut donc appeler une situation.

 

  Cette approche, elle part de ce principe qui veut que « de même que dans la vie privée, on distingue entre ce qu'un homme dit ou pense de lui et ce qu'il est et fait réellement, il faut distinguer, encore davantage dans les luttes historiques, entre la phraséologie et les prétentions des partis et leur constitution et leurs intérêts véritables, entre ce qu'ils s'imaginent être et ce qu'ils sont en réalité » (Ibid., p. 16). Marx tente donc de saisir et de reconstituer un mouvement qui dépasse ce qui est mis en mouvement, ceux qui mettent et sont mis en mouvement, à partir d’indices et de déductions pour remonter le cours et atteindre quelque chose comme une « superstructure d'impressions, d'illusions, de façons de penser et de conceptions philosophiques particulières » (Ibid.). C’est très intéressant, à mon avis, de s’occuper de ces choses maintenant, juste après avoir regarder la procédure archéologique, puisque la démarche marxienne a quelque chose de profondément archéologique évidemment. Ce qu’on a vu la dernière fois, c’était une tentative de reconstitution de mouvements physiques, de déplacements de peuplades et d’échanges entre groupes au cours de ces déplacements, eh bien la lecture marxienne de « l’événement » n’est pas si éloignée… Il se trouve, je le rappelle, qu’on a vu comme la nécessité de contrarier cette reconstitution, de ne pas aller jusqu’au niveau où on déduit, dessine, désigne quelque chose, mais au contraire désaccorder les éléments recueillis. Voilà qui nous amène au prochain point…

 

  Jusque-là, je ne pense pas qu’on ait affaire à quelque chose qui soit fait pour nous étonner et même à l’époque, Sartre, au moment où il est écrit cet opuscule, je ne pense pas qu’il se sente faire un pas hardi. J’ai plutôt l’impression qu’il nuance. Il nuance quelque chose qui a infusé, l’attention portée aux jeux des structures, et jette ses nuances et ses mises en garde à la tête des communistes doctrinaires qu’il n’en finit pas d’attaquer. Il maintient, sauve, revendique ce procédé marxien de situation, mais pointe ses impasses et ses malédictions. Ca veut dire, par exemple, qu’il défend cette méthode qui veut que « chaque fait, une fois établi, est interrogé et déchiffré comme partie d’un tout » (J.-P. Sartre, Critique de la Raison dialectique, p. 27) et dénonce le risque que prennent « la plupart des marxistes » à remplacer la particularité par un universel par la totalisation à laquelle ils livrent les événements (Ibid., p. 40). Car si Marx, selon Sartre, « subordonne les faits anecdotiques à la totalité (d’un mouvement, d’une attitude) » (p. 27) ; s’il « donne à chaque événement, outre sa signification particulière, un rôle de révélateur : puisque le principe qui préside à l’enquête, c’est de chercher l’ensemble synthétique » ; ce n’est pas une totalité qu’il dessine, mais une « totalisation » en cours, une totalité qui « n’existe au mieux qu’à titre de totalité détotalisée. » (p. 56). Contre le déterminisme matérialiste mécaniste (cf p. 108), Sartre affirme une totalisation qui « doit découvrir l’unité pluridimensionnelle de l’acte ». De la même façon que Marx réinjectait l’effort humain dans le travail dans le paradigme de son Capital, Sartre, en quelque sorte, tente de dégager quelque chose comme un projet, une existence humaine. La tentative est charmante. Pour ce faire, Sartre insiste sur la nécessité de penser la finalité de l’acte, où « les fins de l’activité humaine » « représentent le dépassement et le maintien du donné dans un acte qui va du présent vers l’avenir » (p. 99)… En d’autres termes, et si je grossis le trait, non seulement Sartre pense une totalité ouverte, mais il dégage les marges du corps humain, qui, s’il est inscrit dans du donné, travaille à le dépasser… Dans cette logique, les conditions de dépassement, l’idée même de dépasser le donné, font partie du donné, à mon avis, c’est-à-dire que le corps humain n’en finit pas de longer le précipice où la totalisation l’avalerait de toutes façons, mais ça n’a pas l’air de le tracasser plus que ça… Sartre ne fait pas seulement que décrire « le mouvement dialectique qui explique l’acte par sa signification terminale à partir de ses conditions de départ » (p. 96), il appelle le corps humain à répondre à la convocation de se faire nom. Car qu’est-ce donc d’autre que ce corps dont la possibilité même de dépasser sa situation est avalée par cette situation, si ce n’est un mot, une lettre, un signe qui n’existe que parce qu’il se différentie, c’est-à-dire, donc, qu’il s’aliène à un signifiant paranoïaque et ventriloque ?

 

  Alors, un historien de la Philosophie entrerait maintenant dans le détail et regarderait plus attentivement de quoi une chose pareille est faite. Mais ici, on essaie d’avancer un peu, alors on se contente de recueillir les quelques éléments sur lesquels prendre appui afin de faire un pas de plus. Je me réjouis que n’entre pas dans ma tâche la volonté de résumer et d’épingler la pensée des autres, mais plutôt celle d’en extraire les outils qui peuvent venir nourrir nos expériences… Au détour d’une page, Sartre note à quel point « la forme actuelle du langage est peu propre à restituer » cette « unité pluridimensionnelle de l’acte » (p. 74). Il insiste : « C’est pourtant avec ces mauvais moyens et ces mauvaises habitudes qu’il nous faut essayer de rendre l’unité complexe et polyvalente de ces facettes, comme loi dialectique de leurs correspondances (c’est-à-dire des liaisons de chacune à chacune et de chacune avec toutes). » (Ibid.). Nous pensons ici que, précisément, le problème se situe là, dans cet usage du langage. Nous pensons que ce que Sartre décrit, c’est une parade pour tenter d’échapper aux effectuations de cet usage-ci du langage tout en maintenant cet usage et c’est fait pour nous faire dire que c’est quand même peine perdue…

 

  On a décrit maintes fois tant l’inefficience que la cruauté absurde de cet usage du langage, assez pour que je ne crois pas utile de m’y exercer une fois de plus. Ce n’est pas que l’on vienne en opposition avec le structuralisme, la chose est plus… comme on dit, chirurgicale que cela… C’est qu’on conteste le maintien et d’une totalité, même ouverte, même en cours, et d’une finalité, c’est-à-dire de n’importe quel signifiant qui vient faire que le corps humain contracte une dette illimitée. Situer le donné pour lire ce qui va être appelé « l’événement » ou « l’acte », on ne m’ôtera pas de l’idée que ça n’est pas autre chose que paranoïaque. Je veux dire, l’hypothèse de la totalité, l’hypothèse de la finalité, sont des a priori, et finissent, comme n’importe quel a priori, même lus dans un mouvement dialectique, ou quelque parade qu’on sorte de son chapeau, par tordre et délirer le donné. Ou plutôt, ce ne sont pas des a priori, pour être précis, mais des fonctions d’a priori, bon… Alors il y a plusieurs choses qui se confondent ici et qu’il nous faut quand même démêler : « l’acte » ou « l’événement » et la lecture de « l’acte » ou de « l’événement », c’est-à-dire l’effectuation et la lecture de l’effectuation. La lecture de l’effectuation, on a vu la dernière fois en observant la méthode archéologique, qu’on ne gagne rien à la submergée dans une surinterprétation paranoïaque, que pour lire l’effectuation, on doit admettre non seulement la contrariété, mais aussi cette chose qui veut qu’on n’atteint pas un seuil où on s’y retrouve tout à fait. Quant à l’effectuation, elle se fait, aussi, par l’usage du langage… alors inscrit dans des mécanismes différentiels de langage, oui le dépassement est avalé par la situation, oui on n’obtient jamais le quitus du signifiant, on porte la dette de la parole de l’autre, du bruit du monde, etc…

 

  Pour Sartre, non seulement le corps humain est débordé par la signification de ses actes : « Un système c’est un homme aliéné qui veut dépasser son aliénation et s’empêtre dans des mots aliénés, c’est une prise de conscience qui se trouve déviée par ses propres instruments et que la culture transforme en Weltanschauung particulière. Et c’est en même temps une lutte de la pensée contre ses instruments sociaux, un effort pour les diriger, pour les vider de leur trop-plein, pour les astreindre à n’exprimer qu’elle. » (p. 76), mais encore, en se situant dans le signifiant, la possibilité même de ses actes se vide : « Par la raison que chaque comportement d’un groupe dévoilé dépasse le comportement du groupe adverse, se modifie par tactique en fonction de celui-ci et, en conséquence, modifie les structures du groupe lui-même, l’événement, dans sa pleine réalité concrète, est l’unité organisée d’une pluralité d’oppositions qui se dépassent réciproquement. » (p. 83). Je ne sais pas si vous pressentez la cruauté d’une chose pareille… Non seulement le donné structurel sur lequel le corps humain prend appui s’affaisse en avalant la possibilité, l’idée même de le dépasser qui se fait sécrétion signifiante, mais même disparaît dans le dépassement de l’autre. En d’autres termes, la finalité de l’acte lui explose à la tête quand la possibilité lui est soustraite des mains. Plutôt qu’une pluralité d’oppositions, en maintenant totalisation et finalité, en maintenant l’usage différentiel du langage, Sartre les condamne à l’évanouissement. Mais il se trouve que pour nous, « l’acte » ou « l’événement » n’est pas, ne peut pas être une séquence qui court d’un point à un autre. En cela, d’ailleurs, on ne fait que… court-circuiter ?... la logique structuraliste… Notre travail ici, c’est bien de s’attaquer à cet usage du langage pour dégager, « démaudire », l’effectuation. Alors ce n’est pas difficile, Sartre ponctue un mouvement de sa réflexion ainsi : « Mais si l’Histoire m’échappe cela ne vient pas de ce que je ne la fais pas : cela vient de ce que l’autre la fait aussi. » (p. 61). Il se trouve que le désaccord dédifférentiel veut que l’effectuation de l’autre n’atteint jamais un niveau où elle se ferait nom, nom qui viendrait demander des comptes. En d’autres termes, il n’y a pas un autre précis qui fait autrement la même Histoire que nous – le désaccord incise ici –, il y a prolifération d’effectuations qui courent sans connaître ni soi ni l’autre ni l’Histoire.

 

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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10 mars 2013 7 10 /03 /mars /2013 14:56

Adel Abdessemd - Lise

 Adel-Abdessemd---Lise.jpg Il faudrait prendre un exemple précis, quelque chose qui résiste… je veux dire qui met en difficulté les paradigmes qu’on se fait à partir de cette utilisation identifiante/différenciante de la langue. J’en vois un qui me vient et qui m’agourmandit délicieusement : comment on ne sait pas, non pas même s’expliquer, mais déjà décrire le rapport de la préhistoire à ses morts. Cette difficulté-là, elle est faite pour forcer l’utilisation de la langue, son paradigme et ses façons, à se questionner et cela va faire tout à fait notre affaire à mon avis…

 

  Il faut voir qu’on ne peut pas se contenter de mots qui présupposent un accord qui n’en finit pas de nous glisser des mains. Le désir identifiant/différenciant est totalitaire. Je passe sur cela pour aborder les points, qu’on pourrait qualifier de négatifs… les points négatifs en tant qu’on désigne des points qui désignent des voisinages ; on désigne des points qui ne désignent pas ce qu’on désigne. Avec ces points, on ne procède pas comme avec le désir identifiant/différenciant, on coupe et on recoupe. On marque au moins deux points pour dessiner des tendances, des dynamiques, des processions, etc… L’opération a quelque chose d’artificiel qui ne renonce pas tout à fait au désir identifiant/différenciant, mais le court-circuite. On ne part plus d’un principe de l’accord totalitaire, mais on présuppose, pour que ça fonctionne, des désaccords démocratiques, en tant que la démocratie ne tend pas à l’accord, où l’intuition de l’autre va venir pressentir une tendance qu’on ne sait pas identifier.

 

  Ceci étant à peine dit, je pense qu’on peut s’attacher à notre exemple pour y voir plus clair. On va parler des rituels ou des pratiques funéraires des hommes et des femmes du Mésolithique au Néolithique… Il faut regarder d’abord à quel type de documentation on a affaire, quelle méthode la produit, etc., ne serait-ce que pour pouvoir se repérer un peu… Elle est drôlement faite cette discipline, quelle que soit la brochure sur laquelle on tombe, je crois que je n’ai rien vu d’aussi standardisé, où tout a l’air d’être écrit par la même plume. Eh bien, ces chercheurs, dont on peut vraiment qualifier la routine de rébarbative, ils trouvent quand même le moyen de se quereller… Ca, alors, bon… Mais précisément ces querelles pointent ce qu’il peut y avoir de plus excitant dans cette discipline, qui n’en finissent pas de s’interroger sur les conditions de la production même d’un savoir à partir de traces d’outils, de traces d’habitats qu’on découvre dans les sols de la terre et dont on ne sait pas bien quoi en déduire. La littérature archéologique, elle est repoussante ne serait-ce que parce qu’elle n’en finit pas de rappeler ses trouvailles, tel artefact ici en telle année, tel outil là, etc. et quelle ne parvient pas à savoir jusqu’où elle peut se permettre d’étendre ses déductions… Reconstituer des civilisations, des cultures, des modes de vie de peuplades entières ? Déduire des lois économiques, sociales ? Aller jusqu’à deviner des idéologies, des croyances, des paradigmes ? Et ceci à partir d’indices qui n’en finissent pas de se contredire, où l’on retrouve telle façon d’enterrer ces morts ici qui semblerait impliquer que telle peuplade avait tel mode de vie mais où on retrouve une autre façon là qui contredit la première déduction, etc… Et d’autres indices qui insistent assez pour croire pouvoir se permettre de prendre appui et esquisser quelque chose… (cf Nicolas Cauwe, Pavel Dolukhanov, Pavel Kozlowski, Paul-Louis Van Berg, Le néolithique en Europe, Armand Colin, 2007, chapitre 1.3, qui décrit ces courants, leurs méthodes et leurs limites). On peut prendre des exemples… Cauvin qui trouvait des figurines féminines et des cornes d’aurochs dans les soubassements d’habitations y reconnaîtra l’association femme-taureau des religions proche-orientales et en déduira que la mise en place de l’agriculture s’est faite à la condition d’une approche spirituelle (Ibid., chapitre 1.3.4.). D’autres, comme les auteurs de l’ouvrage que l’on cite ici, constatent « les rapports qui unissent les systèmes d’idées aux espaces dans lesquels ils s’actualisent » (Ibid, chap. 1.3.5.), c’est-à-dire qu’ils considèrent que « toute activité humaine se déroule dans l’espace perçu et/ou dans l’espace virtuel de la pensée ou du discours ». Ils s’appuient pour défendre leur approche sur « Scobeltzine » qui « a illustré les liens qui unissent les monuments et les arts romans à la société médiévale » ou Panofsky qui « a rattaché la structure des cathédrales gothiques à l’exigence scolastique de clarification et la perspective au souci de l’objectivité de la Renaissance », etc. Cette approche ne sera pas faite pour nous surprendre, ici, dans ce blog. Pour autant, la volonté de parvenir à dessiner des ensembles bute contre le manque et les contradictions des indices sur lesquels elle s’appuie : « Ainsi verra-t-on, à Malte, l’association d’éléments caractéristiques du Néolithique de la Méditerranée centrale et d’autres issus de l’Occident mégalithique »… Mais c’est aussi que les indices mêmes glissent entre les mains… Certains chercheurs se concentrent sur les artefacts qu’ils découvrent, quand d’autres se déterminent à partir de l’économie des peuplades dont ils reconstituent les mœurs à partir de ces objets… Regardez, si la période même, Mésolithique, Néolithique, se délimitait à partir des outils jusqu’au début des années 1960 (lithique = pierre), c’est l’économie, la société de ces hommes que l’on reconstitue à partir de ces objets, qui vient délimiter les périodes aujourd’hui, où le corps humain cultive et élève au Néolithique, là où il cueillait, chassait et pêchait au Mésolithique… Et c’est bien ces difficultés, comment l’archéologue va venir reconstituer les évolutions internes de peuplades et les influences et les échanges avec d’autres dus à leurs déplacements à partir d’indices et de traces toujours forcément insuffisants ; comment les chercheurs vont dessiner des dynamiques à partir de points négatifs, qui vont particulièrement m’intéresser…

 

  C’est que si les protohistoriens seraient tentés d’épingler leurs trouvailles en multipliant les « sous-groupes » et les « sous-catégories » (Ibid), l’insuffisance des données vient leur compliquer la tâche. Boris Valentin regarde « le bel espoir d’identifier des cultures préhistoriques » s’éloigner (B. Valentin, Jalons pour une paléohistoire des derniers chasseurs, publications de la Sorbonne, p. 71). Il constate les redéfinitions qui se font au fur et à mesure des découvertes, des grands ensembles qu’on parvient à morceler, le « Creswello-Tjongérien », par exemple, « qui réunissait sous un seul vocable, pour cause de mélanges entre industries et de dates approximatives, des traditions finalement bien différenciées techniquement et chronologiquement » (Ibid.). Puis enfin, il lâche devant une pareille entreprise, celle d’une volonté de précision dont les données n’en finiront jamais de manquer, qui ne peut que manier un découpage temporaire, qu’elle redéfinit encore et encore : « tout découpage culturel revient à morceler des continuités à la fois géographiques et historiques. Or les méthodes – aussi bien que les partis pris – qui guident ce morcellement resteront toujours sujettes à débat elles aussi, et c’est tant mieux » (Ibid.). Une question se pose donc forcément… celle de savoir si on peut aller jusqu’à dire que telle peuplade – on n’est pas censé dire peuplade, mais ça me plaît – que telle peuplade donc n’a jamais existé… Valentin s’amuse d’un raisonnement de J. Zammit qui osait : « Ne faudrait-il pas rappeler […] que les Magdaléniens n’ont jamais existé et qu’ils ne représentent que la somme arbitraire d’un découpage culturel établi il y a plus de 150 ans par les pères fondateurs de la préhistoire » (Ibid., p. 66). Alors, savoir si les Magdaléniens n’ont jamais existé, ce n’est pas notre problème ici du tout. Ici, on ne s’occupe pas de préhistoire, on s’occupe de comment les gens pensent, disent et agissent. Je ne peux pas résoudre leurs problèmes, je ne suis pas du genre à faire des pas hasardeux et inconsidérés du tout. Mais regardez comme le mécanisme nous rappelle quelque chose… Forcément devant l’arbitraire du jeu identifiant/différenciant, vous trouverez bien quelqu’un pour saisir le corrélat binaire qui va nier tout à fait telle identité. Et nous ici, on sait bien que la question ne se pose pas en ces termes, que la question n’est pas de savoir si la couleur bleue existe, si l’individu existe. Nous ici, nous disons qu’on n’atteint pas le niveau où on aurait ici un groupe et là des individus, ce n’est pas pour dire que l’individu n’existe pas, là on aurait fait ce qu’on appelle un tour de promenade en danse classique, c’est-à-dire du surplace gymnastique, non, c’est pour dire que la question de l’individu ne se pose pas, qu’elle est poisseuse. Alors, à un point précis, je suis certain qu’on pourra dire qu’on a affaire bel et bien à des Magdaléniens, je ne suis pas spécialiste, je ne le garantis pas, mais j’en ai l’intuition ferme, je suis sûr qu’on peut désigner une date, un lieu et une façon et dire ça, c’est des Magdaléniens. Bien. Et même, à mon avis, on va trouver des degrés de Magdaléniens, comme la couleur bleue, on n’en aura jamais des purs, mais des mélanges, mais c’est mon avis, il ne vaut que pour ce qu’il critique le paradigme que l’on se fait à partir de la façon dont on utilise la langue… Et sans doute mon intuition n’est pas parfaitement stupéfaite : « ceux que nous désignons aujourd’hui dans le Bassin parisien comme tailleurs « magdaléniens » ont sûrement existé, tout comme d’ailleurs les bâtisseurs d’églises gothiques, mais ni les uns ni les autres ne se laisseront enfermer dans des identités à jamais fixées, car elles ne l’ont jamais été… » (Ibid., p. 72). Nous ici, on dit, on s’en fiche. De désigner précisément les Magdaléniens ou de dire qu’ils n’existent pas – c’est pareil, enfin pareil… je veux dire la tentation de l’un ou de l’autre, la tentation duelle, est folle –, on s’en fiche. Si on pense par prolifération, la question ne se pose pas du tout. Et je crois qu’avec cet exemple de la façon de ces protohistoriens d’apprivoiser leur sujet d’étude, je crois qu’on va bien voir comment ça…

 

  Les voici, ces protohistoriens, devant un mouvement, celui de la néolithisation, où les pratiques et les modes de vie changent, les savoir-faire et les économies, sans qu’on sache très bien déterminer quand il est le résultat d’une colonisation, d’une avancée lente de peuplades qui diffusent leurs façons, ou d’une évolution interne des groupes. Car si, à partir des fouilles, on croit pouvoir désigner un foyer d’origine, la Mésopotamie, et reconstituer des déplacements longeant le Danube et les côtes méditerranéennes, on remarque d’autres foyers de néolithisation en Chine, dans la vallée de l’indus… et surtout c’est toute une modulation de façons, tout un jeu de degrés et de voisinages qui suggèrent tout autant des évolutions que des échanges… « Pourquoi l’industrie lithique qui parvient sur l’Atlantique est-elle si différente de celle qui est partie d’Europe orientale ? L’évolution interne des groupes ne suffit pas à rendre compte de ces changements… » s’interroge Grégor Marchand (Les zones de contact Mésolithique/Néolithique dans l’ouest de la France, in Gonçalves V. S., Muita gente, poucas antas?, Trabalhos de Arqueologia, 25, p. 192), avant d’en venir à l’hypothèse que « les stabilisations s’accompagnent de transferts techniques de part et d’autre des zones de contact » (Ibid., p. 193) et de pointer des exemples où le « système technique néolithique s’enrichit » des traditions mésolithiques, mais où on suppose quand même des « effets de ‘feed-back’ », et où l’on constate l’apparition de façons « hors des traditions mésolithiques et néolithiques ». Boris Valentin vient compliquer encore la chose un peu plus en pointant le « rôle tout aussi primordial que d’autres chasseurs ont pu jouer dans la diffusion des pratiques néolithiques une fois constituées, une diffusion qui ne tint pas seulement à l’expansion territoriale des Néolithiques seuls » (op. cit., p. 23). D’ailleurs, si Grégor Marchand remarque qu’« adossés à la barrière océanique, certains groupes ont développé des économies prédatrices et des modèles culturels suffisamment performants pour s’opposer un temps au paradigme néolithique. » (op. cit.), Boris Valentin rappelle le propos de M. Zvelebil : « Le Mésolithique doit être vu tout à la fois comme prédécesseur des sociétés agro-pastorales du Néolithique et comme alternative à ces sociétés » (op. cit., p. 40). Déplacements, échanges, résistances, évolutions… Nous voici devant une prolifération dont l’insuffisance des données doit faire accepter de ne pas savoir la saisir et vous devinez comme c’est fait pour nous réjouir…

 

  Bien. Revenons à l’exemple que j’ai choisi, celui des pratiques funéraires, cette évolution des façons entre le Mésolithique et le Néolithique. J’aurais pu prendre l’exemple des armes ou celui de l’habitat ou… Il fallait en choisir un pour faire simple, et même si ce n’est pas vraiment de protohistoire dont je m’occupe, mais de la façon dont les protohistoriens parlent, il se trouve que ces pratiques funéraires me ravissent… Alors quels sont les points négatifs qui se dessinent çà et là… On va prendre appui sur un article qui retrace quelque chose comme l’émergence des sépultures collectives du Paléolithique au Néolithique (Nicolas Cauwe, Les sépultures collectives dans le temps et l’espace, Bulletin de la Société préhistorique française, 1996, volume 93, pp. 342-352). On peut prendre un point de concours étudié dans cet article, par exemple celui des « nécropoles occidentales » (cf p. 346). L’article décrit les façons que l’on retrouve dans les nécropoles de la façade atlantique : quelques tombes collectives, qui ne sont pas « disposées selon un schéma bien établi », des traces de manipulations des cadavres… qui semblent combiner à la fois les façons d’un « Épipaléolithique ou un Mésolithique de la plaine russe, habitué à fixer les tombes les unes par rapport aux autres », « qui ne songerait pas à manipuler le corps de ses ancêtres, pas plus qu’il ne choisirait son dépotoir pour y disperser quelques os humains » avec les façons du Magdalénien ; où il est « bien plus fréquent » « de démantibuler les corps que de les inhumer » (p. 343), c’est-à-dire qu’on manipule les squelettes, découpe les crânes ou colmate les orbites oculaires par des « fragments de vertèbres de cervidé » (p. 343), etc. ; où l’on repousse les morts en dehors de l’habitat (p. 344), c’est-à-dire qu’on rassemble les corps manipulés, sans pour autant leur donner « une sépulture formelle » (Ibid.), recouverts d’amas détritiques. Sur ce point, Nicolas Cauwe conclut : « Les nécropoles occidentales semblent donc combiner trois tendances au moins : l’installation d’amas détritiques par dessus les morts – attitude esquissée au Madgalénien, qui prend de l’essor dès le début de l’Holocène ; le recours occasionnel à la sépulture collective, dont on trouve des antécédents dans le Mésolithique ancien du bassin de la Meuse ; enfin, l’assimilation de la nécropole d’origine orientale » (Ibid., p. 346). Bien. Notons que chacun des points négatifs qui permettent de visualiser cette combinaison, sont en quelque sorte eux-mêmes des combinaisons. Ainsi, par exemple, dès le début de l’Holocène, si on trouve « d’authentiques sépultures collectives », on remarque aussi que certains corps sont enterrés dans des tombes individuelles (cf p. 345). Quant au Madgalénien, on doit noter qu’il arrive de rencontrer des squelettes manipulés isolés (p. 344), même si Nicolas Cauwe les balaie comme des exceptions, puisqu’il lui faut bien trancher pour avancer, ou encore qu’on trouve quand même des sépultures primaires en fosse (p. 342), même si l’auteur de l’article ne s’y attarde pas pour se concentrer sur la « grande majorité des restes humains magdaléniens [qui] ne provient pas de sépultures formelles » (p. 343). Et pour mesurer le voisinage de la combinaison des nécropoles de la façade atlantique, on notera tout de même que « les manipulations ne sont pas systématiques, mais sont régulièrement attestées sur la plupart des sites » (p. 346).

 

  Gardons en tête, qui plus est, que pour des questions taphonomiques, on n’est pas toujours certain de savoir si la récurrence concerne la façon ou la trace de façon : si on a devant soi la façon qui se pratiquait le plus ou c’est celle dont on retrouve le plus la trace… La modalité protohistorienne est hypothético-déductive. Elle dessine des tendances à partir des éléments qu’elle retrouve à différents degrés. Et ces degrés, si elle les pointe – et on ne saurait assez insister sur les précautions prises par exemple par l’auteur de cet article dont on fait l’examen critique ici et les mentions, la collection de toutes les contradictions dans la fabrication de ses hypothèses –, si elle les pointe donc, la modalité même de production de son savoir veut qu’elle en soit embarrassée et qu’elle finisse quand même par les ignorer… C’est que cette procédure qui se croit amenée à trancher, découper, épingler, en même temps se concentrer sur les façons qui reviennent avec le plus d’insistance et balayer celles dont on ne va pas savoir quoi faire si on veut finir par dire quelque chose, déduire ou se faire une idée…, elle ne constitue qu’un mince intérêt tant pour nous, qui nous occupons des mécanismes de conception, que pour quiconque s’intéresse à la protohistoire. On ne se fait pas une idée du mouvement de la Néolithisation à partir d’interprétations ou de déductions, et même de ces déductions, on ne tient pas compte du tout. On se fait une idée à partir des contradictions et des désaccords que l’on pressent et que la déduction étouffe pour ne pas savoir les traiter.

 

  La question n’est pas, la question ne peut pas être pour la Philosophie, aujourd’hui, de mettre au point une méthode définitive. Ce que l’on peut observer, c’est le mésusage de points négatifs, de trous identifiants/différenciants, posés, épinglés, même temporairement, par commodité, quand même les points n’en finissent pas de proliférer ; l’accord totalitaire que l’activité de produire des points présuppose ; et l’embarras à faire usage d’un paradigme qui ne parvient pas en penser ce qu’il observe. Alors, il est une ruse qui consiste non plus à poser des points positifs ou négatifs temporaires pour établir des rapports de mouvement mais à établir des rapports qui permettent de dessiner des poussées. On ne s’occupe plus de définir des identités, on provoque des fuites. C’est très intéressant comme façon. Ca rappelle les Improvisations de Kandinsky, avant qu’il ne s’attache à épingler des identités avec ces dessins qui précèdent les Compositions… Prenons un exemple. Voilà Nicolas Cauwe qui poursuit son étude et s’occupe de savoir si les nécropoles du Néolithique moyen ne sont qu’évolution de pratiques du Néolithique ancien qui réinterprétaient la nécropole mésolithique ; si le mégalithisme trouve son origine dans des nécropoles plus anciennes… (cf p. 348). Et voici des approches mises en parallèle : la description de sépultures individuelles au Mésolithique, des tombes alignées, les corps dans la même orientation, la tombe plate qui atteint le gigantisme par recouvrement, accumulation, tandis que les sépultures mégalithiques sont collectives, anonymat des morts… Les approches lui paraissent trop exogènes pour être le fruit d’une évolution, mais bien plutôt de rencontres et d’échanges… L’auteur prend appui sur la multiplicité des façons des Michelsbergs qui déposent les corps dans les grottes ici ou enterrent les morts dans la fosse là, selon ce qui se fait autour d’eux : « La diversité du traitement des morts au Michelsberg ne serait pas le fruit de mutations internes, mais le résultat de rites déjà en place depuis un certain temps »  (p. 349). Et c’est bien à partir de ces rencontres, qu’il aurait pu dessiner des degrés, des insistances ou des épuisements. C’est bien à partir de ces rencontres, que le lecteur, en tout cas, pressent des mouvements, des déplacements, des délires. Je parlais de rapports… mais on voit bien qu’il s’agit de contradictions et de disputes, de recoupements et de désaccords qui ne pointent pas des identités même temporaires, pas même des trous de voisinages, mais des proliférations qu’on ne sait pas tenir dans les mains… 

 

  Boris Valentin épinglait la difficulté des protohistoriens, dans ces phrases sur lesquelles je voudrais m’arrêter pour finir : « De fait, entre périodes de notre longue durée, il se produit des ruptures dont la brutalité pourrait n’être qu’apparente : si nous les saisissons comme telles, c’est peut-être faute de pouvoir enregistrer les lents glissements qui les préparent. Ce qui empêche cet enregistrement, et donne parfois l’apparence d’une histoire peut-être plus heurtée qu’elle ne le fut réellement, c’est bien sûr l’imprécision de notre chronométrie. » (op. cit., p. 31). Bien. On a affaire à des mouvements synchroniques et diachroniques, des évolutions internes, des rencontres et des échanges, des résistances… Et on voit bien l’impuissance du paradigme totalitaire du désir identifiant/différenciant ; on voit bien l’impossibilité d’établir des accords ; on voit même encore l’inefficience de l’établissement de points négatifs arbitraires et artificiels qui dessineraient des dynamiques… Il n’y a point, c’est-à-dire point de ruptures, disjonction… que du fait de l’incapacité de notre perception et la multiplication de points n’y pourrait mais. Et on voit bien comme on peut, à partir de désaccords démocratiques – pensez à Film socialisme de Godard pour visualiser une chose pareille –, dessiner des poussées, des flux, des courses folles d’effectuations… Enfin il me semble qu’on le voit bien.

 

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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