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7 février 2020 5 07 /02 /février /2020 15:09

 

Pierre Huyghe - A journey that wasn't

   Il y a quelque chose qui a vocation a venir  s’échouer dans nos filets comme une curiosité, ces temps-ci – cette chose-là, qui tient de la promenade, du parcours, dans la philosophie, je ne l’ai pas effectuée depuis tellement longtemps, que je ne sais même plus quel pied poser ni où déplacer mon poids – l’équilibre n’est pas un état, c’est un mouvement – ça veut dire, forcément, que j’ai laissé les choses s’effacer, et c’est forcément fait pour m’aller, je ne me verrais pas accumuler des concepts, des fétiches, dans un travail qui envisage les poussées, les percées, l’épuisement… Il faut savoir oublier et, ou, perdre. Et cette curiosité, pour nous, qui interrogeons, dans un souci logologique, la dialectique depuis quelques temps, consiste en ceci que se repose la question de la vérité, où l’on voit exécutifs et législatifs s’attacher à départager et accuser ce qui est vrai ou ce qui est faux. Parce que courent et tempêtent des assertions qu’il est facile de tenir pour fausses et erronées par un petit tour de recoupement, c’est donc que, évidemment – il me semble que, quelqu’un, un jour, a inventé le point d’ironie, quoique l’invention n’ait pas prospéré – par contraste, puisque telle information est fausse, se tient, quelque part, par invocation superstitieuse, la, ou pour les moins ambitieux, une vérité. Autrement dit, on prouve que quelque chose, la vérité,  « est », non pas parce que son contraste duel, ici, par exemple, l’erreur,  n’est pas, mais bien parce qu’il, son contraste, « est ». L’articulation se pose non pas avec les termes : si ce n’est pas blanc, c’est noir, mais plutôt si c’est noir, c’est qu’il y a du blanc quelque part. Quoique ces deux articulations aient quelque chose de poreux. J’ai dit que les assertions courent, elles sont forcément précipitées.

 

  Je ne pense pas qu’en manipulant, c’est-à-dire en menant les choses par la main, les dualismes, ce qu’on appelle ces temps-ci la binarité, pour se faire une idée du monde, on puisse ne serait-ce qu’apercevoir, si on accepte qu’on utilise ce mot pour dire quelque chose qui serait plus timide que concevoir, une organisation qui, en retombant sur ses pattes, pourrait venir qualifier la « démocratie ». Par exemple, parce que la pensée par dualismes est tyrannique, en ce qu’elle impose, brutalement, ses termes, arbitrairement corrélés. Mais, tout simplement, et surtout, parce que, d’approximations en approximations, grossières, et frustres, elle finit forcément par nier le monde qu’elle a la prétention d’avaler. Le maximum n’est pas égal à la totalité.

 

On ne peut pas prouver par l’absence de preuve que quelque chose est faux.

 

  Avant d’effectuer un pas de plus, je voudrais opérer une incise. Poser quelque chose comme faux, quelque chose comme vrai, c’est circonscrire sa parole du monde, ses faits de parole qui disent le monde, à ce qui peut se prouver, autrement ces termes sont inopérants. Il s’agit de retrouver les fonctions de ces termes avant de venir les toucher, les taquiner du doigt, les serrer dans la paume, les manipuler donc. On tiendra pour vraie l’accumulation de ce qui se prouve. Peut-on, dès lors, prouver que quelque chose est faux en accumulant les preuves que quelque chose d’autre est vrai ? Répondre revient à poser une autre question : peut-on prouver la totalité du monde ? Car si les choses ne se renvoient pas chacune et toutes les unes aux autres dans la circonscription d’un édifice clos et total, entendre ici, bien sûr, totalitaire, le raisonnement qui, par un jeu d’articulations logisticien, tend à prouver une chose par ce qui lui paraît son contraire a vocation à buter sur ce qu’il ne sait pas, pas encore, plus ou qu’il ne saura jamais. Pour le dire autrement, il n’y a que dans un monde totalitaire, un monde qui croit pouvoir dire la totalité du monde, par exemple en arc-boutant son organisation sur un dieu, un roi, un père, ou autre, n’importe quel point de fuite, n’importe quelle tension régulatrice ou organisationnelle qui vient faire système, qu’on peut prouver que quelque chose est faux puisque quelque chose d’autre, quelque chose de logiquement incompatible avec ce qui est tenu pour faux, est avéré. Il est, pourtant, une délectation patiente à ne pas savoir. On ne peut pas prouver par l’absence de preuve que quelque chose est faux. Peut-on prouver que quelque chose d’autre est vrai ?

 

La vérité et le vérifiable.

 

  Si on circonscrit la parole à ce qui peut se prouver, on se concentre, donc, sur la question de savoir si on peut tenir quelque chose pour vrai. Il me semble que la vérité ne fonctionne qu’à la condition d’être totale, absolue et éternelle. Je ne dirai pas que l’admission de ne pas tout savoir revient à répondre non, j’aurais l’impression d’une pirouette… Je ne dirai pas non plus que, par nos sens, et les prolongements de nos sens, les outils, on ne peut pas prétendre embrasser une totalité. Je laisserai ce point de côté. Je demanderais : Y a-t-il dans le savoir humain un objet quelconque qui aura été tenu pour vrai de tous temps ? La précarité du savoir, la partialité des faits de parole qui disent le monde, doivent imposer, sans doute, le recours à une autre notion… Effectuons quelque chose comme une retrait, revenons à ce qui travaille avant la vérité : l’accumulation de preuves. Parce qu’il y a accumulation de preuves, on peut établir quelque chose qu’on tiendra pour vérifiable.

 

  Il s’agit de s’arrêter sur la fonction du vérifiable, voir si ça ne viendrait pas épouser les formes du vrai, récupérer la même fonction sous un autre déguisement. Il arrive, parfois, ce genre de tours de passe-passe dans une pensée humaine qui ne sait pas s’arrêter et le dieu devient roi, le juste devient beau et les fonctions travaillent encore. Le vérifiable n’atteint pas le niveau de l’axiome. Le vérifiable recèle deux mouvements : puisqu’il est vérifiable, on peut l’intégrer dans une parole qui se concentre sur ce qui peut se prouver, l’utiliser dans un raisonnement, l’intégrer dans un calcul, en d’autres termes, on peut le tenir, simplement. Mais bien parce qu’il est vérifiable, il reste à vérifier. La procédure qui le consacre est aussi celle qui le questionne, le critique, ne le laisse pas tranquille, ne le prend pas pour dit.

 

  Enfin, l’établissement du vrai, celui du vérifiable ne procèdent pas, décidément pas, de la même manipulation. Le vérifiable, par son jeu d’accumulations, implique une question de degré : quelque chose est plus ou moins vérifiable. La question du faux tombe, caduque, emportée par le vent d’un mouvement qui ne la comprend pas. Quelque chose est très, peu, très peu vérifiable. Rien d’autre. Je veux dire : pas quelque chose d’autre.

 

La démocratie est une question technique.

 

  Arrêtons-nous. Il est un terme sur lequel on a pris appui avant même de le considérer, celui de preuve. On pose ce terme, si on entend dans preuve, non pas tant sa probité que son épreuve. La probité est peu probable. La preuve est une expérience, un essai. La preuve n’est pas un résultat, qui serait irréfutable, comme il se lit dans certaines définitions, ou définitif. C’est parce que la preuve reste à prouver, qu’elle peut être tenue pour fiable. La preuve, comme son accumulation, doit être vérifiable, simplement.

 

  Et parce qu’on ne sait pas poser le vrai, le faux, on admet, dans la preuve et dans son accumulation, les contrariétés, qui ne viennent pas accuser une incohérence, puisqu’on ne pose pas non plus une totalité. Là travaille la démocratie. Dans ce jeu, cette tension ténue ou lâche, courent des intensités qui n’ont pas vocation à s’éliminer ou se détruire ou quel que soit le mot, parce qu’elles ne savent pas atteindre le seuil d’une tranchée, d’une découpe, qui permettrait de dire, précisément de déclarer, comme on le fait la guerre : là c’est le vrai tout à fait, donc ici c’est le faux tout à fait.

 

 

  Mais ce n’est pas par ce chemin que j’avais en tête de passer en reprenant ma promenade de philosophie. J’aurai coupé à travers champs. Je voudrais poursuivre ces tours logologiques que nous entreprenons par l’observation d’un objet qui est fait pour attiser les papilles de la pensée : la transvaluation, l’éternel retour.

 

  Il me semble qu’il est comme une coutume de poser un extrait du Gai Savoir pour introduire la chose. Je ne vois pas de raison d’y déroger, nous aurons notre compte d’inconforts par la suite de toutes façons :

 

  « Le poids formidable. — Que serait-ce si, de jour ou de nuit, un démon te suivait une fois dans la plus solitaire de tes solitudes et te disait : « Cette vie, telle que tu la vis actuellement, telle que tu l’as vécue, il faudra que tu la revives encore une fois, et une quantité innombrable de fois ; et il n’y aura en elle rien de nouveau, au contraire ! il faut que chaque douleur et chaque joie, chaque pensée et chaque soupir, tout l’infiniment grand et l’infiniment petit de ta vie reviennent pour toi, et tout cela dans la même suite et le même ordre — et aussi cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et aussi cet instant et moi-même. L’éternel sablier de l’existence sera retourné toujours à nouveau — et toi avec lui, poussière des poussières ! » — Ne te jetterais-tu pas contre terre en grinçant des dents et ne maudirais-tu pas le démon qui parlerait ainsi ? Ou bien as-tu déjà vécu un instant prodigieux où tu lui répondrais : « Tu es un dieu, et jamais je n’ai entendu chose plus divine ! » Si cette pensée prenait de la force sur toi, tel que tu es, elle te transformerait peut-être, mais peut-être t’anéantirait-elle aussi ; la question « veux-tu cela encore une fois et une quantité innombrable de fois », cette question, en tout et pour tout, pèserait sur toutes tes actions d’un poids formidable ! Ou alors combien il te faudrait aimer la vie, que tu t’aimes toi-même pour ne plus désirer autre chose que cette suprême et éternelle confirmation ! — »

 

  L’éternel retour, donc. Je voudrais qu’on ne s’attende pas à l’envisager comme un concept. Je voudrais qu’on ait en tête qu’on aborde un travail du corps. Je veux dire : je ne pense pas qu’on puisse penser l’éternel retour, mais plutôt éprouver la transvaluation.

 

  L’idée d’un retour éternel encombre la conception, forcément. Et ce n’est pas fait pour nous fâcher. La pensée n’a pas vocation à résoudre ou dissoudre le monde. Par exemple, l’éternel retour ne peut pas être un précepte de vie, vivre sa vie comme si quelque chose…, comme on peut le lire dans des explications misérables qui tentent de polir ce contre quoi elles butent. Non, non. Que les choses retournent, et éternellement qui plus est, ça n’est pas fait pour être conçu. L’éternel retour, en tant qu’idée, il n’est pas possible d’en venir à bout. Et ce n’est pas faute d’avoir essayer. Si la question de savoir si Nietzsche « croyait » tout à fait à une idée pareille amuse, d’autres auront tenté d’en faire tout de même quelque chose, soit en la déchargeant donc, soit en la démultipliant : « Quel est l'être inséparable de ce qui est en devenir? Revenir est l’être de ce qui devient. Revenir est l'être du devenir lui-même, l'être qui s'affirme dans le devenir. » voulait croire Deleuze, avec ce talent aussi illimité que l’éternel, jouant avec les termes comme on charme le serpent : pour les dompter. Ce n’est pas le retour du même et de l’identique, puisque cela ne se peut pas. Et pourtant. C’est bien parce que cela ne se peut pas que la chose résiste.

 

  Et cela ne se peut décidément pas. Si le retour de choses identiques questionne les exégètes, qui, disons, n’en reviennent pas, il est un point que personne n’interroge, c’est la combinaison elle-même, du retour et de l’éternel. L’habitude de voir Sisyphe et les Danaïdes se répéter semble faire accepter une façon qui pourtant tracasse, car il faut bien qu’une chose s’en aille tout à fait pour pouvoir s’en revenir. Il est donc au moins un temps, aussi bref et incommensurable soit il, qui échappe à l’éternité. Le retour ne peut pas être éternel de toutes façons. Et la combinaison est plus curieuse encore, qui articule en Allemand la répétition et l’avenir, Wiederkunft, qui ne vient pas désigner le retour à un point, mais qui s’emploie pour nommer le retour, non avenu donc, du nazaréen : le retour éternel de quelque chose qui n’a pas eu lieu. Mais admettons ce retour éternel ; admettons qu’on occulte, pour l’instant, la parousie évoquée par le mot allemand ; admettons que le retour ne consiste pas à revenir sur ses pas, à revivre les choses à l’envers, comme on l’entend forcément un peu dans le choix de ce mot français ; admettons qu’il s’agisse de revivre les choses dans le déroulement de leurs moindres détails : « Tout va, tout revient, la roue de l’existence tourne éternellement. Tout meurt, tout refleurit, éternellement coulent les saisons de l’existence.

Tout se brise, tout se reconstruit ; éternellement se bâtit la même maison de l’existence. Tout se sépare, tout se salue de nouveau ; l’anneau de l’existence  reste éternellement fidèle à lui-même. » (in Zarathoustra). Admettons.

 

  Et balayons la question de sa possibilité, puisque, même pour Nietzsche, elle ne pouvait pas se poser, qui louait le « pouvoir actif » de l’oubli, permettant de « faire silence, un peu, faire table rase dans notre conscience pour qu’il y ait de nouveau de la place pour les choses nouvelles » : « Nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l’instant présent ne pourrait exister sans la faculté de l’oubli. » (in La Généalogie de la Morale). Las, rappelons à qui voudrait y trouver une faille logique, que Nietzsche, précisément, maintient ensemble ces termes : « commencement », « éternité », « oubli » dans un même jeu dansant : « À chaque moment commence l’existence ; autour de chaque ici tourne la boule là-bas. Le centre est partout. Le sentier de l’éternité est tortueux… » poursuit Zarathoustra après s’être réjoui de la faculté d’oubli… Oui, ces termes sont incompatibles et leur combinaison résiste à la logique, bien entendu.

 

  Admettons donc cet éternel retour dans ce qu’il a de plus impensable, c’est-à-dire aussi de plus éprouvant, le retour à l’identique. Nietzsche entre bel et bien dans le détail, « cette araignée », « ce clair de lune entre les arbres », chaque chose à vocation à s’en retourner. Y compris les plus douloureuses. L’entendre autrement serait tricher : cette pensée est « lourde et difficile », comme il est écrit dans un recueil tenu pour apocryphe (la Volonté de Puissance) ou n’est pas. Car il s’agit de « supporter l’idée de l’éternel retour » et « trouver des moyens nouveaux contre le fait de la douleur » (ibid)… Dans une note plus personnelle (in Contre Wagner), Nietzsche évoque des difficultés qu’il ne faut pas seulement supporter, mais aussi aimer : « Amor fati : c’est là le fond de ma nature. »… Et de conclure ainsi : « Et pour ce qu’il en est de ma longue maladie, ne lui dois-je pas beaucoup plus qu’à ma santé ? Je lui dois une santé supérieure, une santé qui se fortifie de tout ce qui ne la tue pas ! — Je lui dois aussi ma philosophie… ». Que la chose soit entendue : l’éternel retour ne peut consister pour Nietzsche qu’à revivre chaque chose, aussi éprouvant cela puisse être, puisque précisément il s’agit d’une épreuve.

 

  Et de cette épreuve s’effectue un renversement, une revalorisation, une transvaluation des valeurs, die Umwertung aller Werte. Les textes tenus pour apocryphes sont faits pour être utilisés s’ils confirment quelque chose et écartés quand rien ne vient les recouper. Ainsi dans la Volonté de Puissance peut-on lire que pour « supporter l’idée de l’éternel Retour », il s’agit de se faire «  indépendant vis-à-vis de la morale » et de  « trouver des moyens nouveaux »… Et, plus haut, dans cet extrait du Gai Savoir avec lequel on a introduit le propos, on y parle décidément de « transformation ». C’est ici qu’il est question de s’interroger non pas tant sur ce que c’est, mais sur comment ça fonctionne. « Poids formidable », « retournement de sablier » (in le Gai Savoir), « coup de marteau » (in Ecce Homo), « centre de gravité » (in C. Denat, P. Wotling, Dictionnaire Nietzsche ), l’idée de l’éternel retour, est un point de fuite, une perspective, une tension qui organise le corps. Regardez l’errance de ce corps, condamné par la croyance dans l’au-delà qui pèse comme une hypothèque de néant. L’idée de l’éternel retour le soustrait, ce corps meurtri, à cette malédiction, dont elle neutralise les effets, renverse le renversement nihiliste, démoralise et décourage la morale, qui n’a plus sur ce corps aucune prise : « Quand on ne place pas le centre de gravité de la vie dans la vie, mais dans « l’au-delà » — dans le néant, — on a enlevé à la vie son centre de gravité. Le grand mensonge de l’immortalité personnelle détruit toute raison, toute nature dans l’instinct — tout ce qui est dans les instincts est bienfaisant, vital, tout ce qui promet l’avenir, maintenant éveille la méfiance. Vivre de manière à ne plus avoir de raison de vivre, cela devient maintenant la raison de la vie. » (in L’Antéchrist). Oui, l’éternel retour est une idée qui vient défier une autre idée, celle qui arc-boute la vie, la fait plier sous son poids, un autre retour, celui du nazaréen. Une idée, tout autant incompatible avec la logique, qui n’en finit pas de « mépriser le corps », le « rend malade » (in Ecce Homo), une « position extrême », que seule une position « également extrême » peut venir « prendre à rebours » (in la Volonté de Puissance, on retrouve cette idée de « rebours » dans Ecce Homo) : « L'homme tragique dit ‘oui’ en face même de la souffrance la plus dure: il est assez fort, assez abondant, assez divinisateur pour cela; l'homme chrétien dit ‘non’ même en face du sort le plus heureux sur la terre: il est assez faible, assez pauvre, assez déshérité pour souffrir de la vie sous toutes ses formes... » (ibid.).

 

  L’éternel retour est le procès, qui accuse tout autant qu’il avance,  d’une malédiction. Non pas tant une chaîne de valeurs, qui « renverse les valeurs précédentes qui renversaient les anciennes valeurs », comme on pourrait le croire (in W. Kaufmann, Nietzsche : Philosopher, Psychologist, Antichrist), mais plus encore une objection, un court-circuit qui prend de court la morale. Je veux insister. Regardez comme la transvaluation ne vient pas opposer au travail anéanti de cette malédiction sur le corps une riposte alternative, un autre ensemble de valeurs, mais décidément la rend caduque : « La morale n’est pas attaquée, elle ne compte plus... » (in Ecce Homo). Regardez ce renversement : « Non plus le plaisir que cause la certitude, mais l’incertitude; non plus la ‘cause’ et ‘l’effet’, mais la création continuelle; non plus la volonté de conservation, mais la volonté de puissance; non plus l’expression humble ‘tout n’est que subjectif’ - mais ‘c’est aussi notre œuvre ! - soyons-en fiers !’ » (in la Volonté de Puissance). La transvaluation n’est pas une contre-proposition, symétrique et duelle, mais un « affranchissement ». Regardez ce « réseau » des causes et des effets qui « enserrent » le corps (cf Zarathoustra), glisser sur « l’anneau » qu’on rencontrait plus haut de l’éternel retour ; Regardez cette aspiration du néant s’évanouir à mesure que le corps s’aggrave et recouvre sa puissance… Nietzsche ne lutte pas pied à pied contre l’anéantissement nihiliste qui donne forcément tort à la vie, c’est-à-dire la rend tortueuse, torturée, il le piétine de ses pas de danse.

 

  Car l’idée, la tension, l’alerte de l’éternel retour est une « affirmation », une « confirmation », « dernière et joyeuse », « de la vie », « une confirmation débordante et impétueuse » : « une approbation sans restriction, l’approbation même de la souffrance, même de la faute, de tout ce que l’existence a de problématique et d’étrange. » (in Ecce Homo). Un « Oui », décidément : « dire oui et amen d’une façon énorme et illimitée »... Après tout, cet anneau de l’éternité, n’est-il pas aussi nuptial (cf Zarathoustra) ?

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