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26 décembre 2007 3 26 /12 /décembre /2007 17:19
Jean-Luc Godard Histoire(s) du cinéma
histoiresducinemaa.jpg  Avant d’aller voir ailleurs si on y est, j’aimerais regarder ce qui retombe une fois un certain nombre de choses éclatées, tracer des traits, des lignes et des ratures.
 
  Il y a quelque chose qui insiste encore, qui n’a pas du tout trouvé une articulation solide et viable au XXe siècle, c’est le problème de l’éthique.
 
  Vous avez donc l’absolu qui tombe, le Bien, la Vérité, le Savoir même qui suffoquent et s’épuisent au XXe siècle, dont l’effondrement ouvre le champ à plusieurs séquences de conséquences et, parmi elles, ce qu’on pourrait appeler le particularisme mais aussi quelque chose comme une fascination de la finitude.

  L’effondrement de l’absolu, le particularisme et la finitude, ça va donner une poursuite obstinée vers l’épuisement, tendue par un rapport à la mort halluciné. Vous avez un siècle entier mû par un désir d’aller vers sa propre mort. Je n’ai pas envie de développer, je n’en ai pas du tout envie, j’ai envie de pointer des exemples : l’abstraction et la conceptualisation dans l’art, le silence philosophique (depuis la déstructuration heideggerienne jusqu’au rire foucaldien), la pulsion de mort psychanalytique ou encore le no future punk. Il faut ressentir cette chose étrange qui fait que l’être humain, au milieu de l’effondrement des vérités éternelles, de l’éclatement du savoir absolu, du glissement fondamental de l’infini à l’indéfini, n’a plus rien d’autre à faire que d’aller vers sa mort, il faut le ressentir dans ses chairs. Il faut ressentir à quel point c’est vital et vivant, cette tension d’aller vers la mort, c’est-à-dire à quel point c’est fort, mais aussi à quel point c’est nul, à quel point ça s’annule une vie de mort, à quel point ça se décharge dans ce paradoxe synthétique. Tout simplement parce que la finitude, c’est un idéal aussi inatteignable, fuyant, inconsistant que l’infini. Un être qui se tend vers un infini impossible ou un être qui se tend vers la mort qu’il fuit par cette tension même. Un être qui fabrique un délire de vie ou un être fabriqué par un délire de mort. Evidemment, ça ne peut pas marcher.

  Il faut voir cette corrélation fondamentale qui fait qu’un mécanisme de pensée rend possible un… appelons ça par exemple un événement, tout autant qu’un événement rend possible un mécanisme de pensée. Vous avez quelque chose qui pourrait être décrit par l’image d’un cercle, même si je n’aime pas les cercles, ni les images, qui fait qu’on ne va pas repartir à zéro, penser complètement autrement avec des mécanismes qui ne viennent de nulle part et des mots surgissant spontanément. Vous avez l’infini qui s’effondre, mais il faut voir la lame de fond, la profondeur des répercutions, la démultiplication des échos, la longueur de l’onde jusqu’à ce qu’elle se taise. C’est pour ça que la philosophie, elle n’est jamais aussi efficace que quand elle s’attaque aux mécanismes. Donc là vous avez des résidus, des trucs qui restent ou qui mutent, qui se transforment ou qui se déforment. Et par exemple cette tension vers un idéal impossible à laquelle l’être humain ne parvient décidément pas à renoncer. Ca s’est appelé la Beauté, ça a donné la Joconde, ça s’est appelé la consommation, ça a donné l’obésité, etc…  ou alors ça s’est appelé la vie éternelle, ça a donné la vie après la mort, ça s’est appelé la médecine, ça a donné les soins palliatifs, ces corps putrides dont on prolonge indéfiniment et cruellement les râles. Là, je ne fais pas d’analogies, je pointe des poussées, je ne fais pas de liens entre la vie éternelle après la mort de la religion et la vie éternelle avant la mort de la médecine, je décris deux événements. Est-ce que je dégage quelque chose comme une puissance, une force, une énergie, une dynamique par ces descriptions ?

  Alors vous avez ces… appelons ça résidus, ces vestiges de mécanismes, ces vestiges d’événements. Ce n’est pas un truc duel, un mécanisme est un événement, comme une pensée est une action… Vous avez ces mécanismes-événements qui mutent, vous en avez certains qui se taisent quand les poussées d’autres atteignent un certain niveau, que ceux-là soient rendus inutiles ou inefficaces par ceux-ci ou que ceux-ci soient rendus utiles et efficaces par l’inutilité de ceux-là. Mais enfin vous ne partez pas de nulle part. Ca, le XXe siècle nous a donné le mécanisme pour ne serait-ce que le concevoir. Et alors vous n’avez plus de savoir ou de vérité absolus, grand bien vous fasse, mais est-ce que pour autant l’être humain ne court plus après la vérité. Et alors ça, c’est quand même la chose la plus comique de ce XXe siècle, de voir un être humain toujours courir après la vérité et le bien, avec la même ténacité, la même énergie et la même nécessité. Ce n’est plus la même vérité ou le même bien, mais la ressemblance des courses est surprenante. Vous savez, quand même, si on regarde ça cyniquement, on peut aussi se dire qu’une révolution, elle s’effectue pour substituer des carottes à d’autres carottes, quand les premières ont perdu de leur efficacité, qu’on va de croyances en croyances. Peu importe. Bref, on aurait pu s’attendre à ce que se mette en place quelque chose qui n’aurait rien eu à voir avec la vérité ou le bien, parce que là vraiment on en est revenu, mais non. Là vous avez quelque chose qui tient du miracle et qui s’appelle la phénoménologie husserlienne. Husserl, c’est un exemple délicieux de ce bidouillage de l’activité humaine, où après avoir pointé très pertinemment les impasses de la métaphysique, il va déployer toute une virtuosité pour disposer des rustines et s’assurer que ça tienne. Il se trouve que les êtres humains, non seulement ne partent pas de rien, mais ont un attachement panique à leur confort. Ca ne leur viendrait pas à l’idée de foncer dans le tas et d’attaquer les fondements pour faire que tout s’écroule. Husserl introduit la notion de rapport à la vérité, qui n’est plus absolue, mais morcelée, prise dans une série de perceptions, il dessine une vérité subjective, noématique, là il tient quelque chose de très fort et puis il retombe dans la nécessité de s’accorder sur des vérités inter-subjectives. Alors ce que ça change, c’est qu’on va penser les choses en train de se faire, et non plus les choses faites, établies en elles-mêmes, on va penser les choses en train de se faire dans leurs rapports, on va penser les êtres en train de penser les rapports des êtres et des choses en train de se faire, etc… Là où ça bute, c’est qu’on n’a pas saccagé le procès intellectuel, c’est que les mécanismes de la pensée sont encore imprégnés par cette nécessité fonctionnelle d’établir, établir des choses, des faits, des êtres. On voit très bien sur quoi il faut travailler, on voit très bien ce qu’on a entre les mains, cette puissance comme ça en mouvement, sans axiome aucun, sans origine, sans rien qui puisse l’établir, la fixer, mais dès qu’il s’agit de la manier, on a encore recours à des mécanismes archaïques qui installent, même temporairement, même fugacement, des entités imaginaires. Pour le besoin du raisonnement, on va poser tel truc là, tel autre truc ici… on va penser les rapports, mais on va établir les termes de ces rapports pour pouvoir les décrire, etc… Et ce que ça ne change pas, ce que ça n’attaque pas, c’est les rapports eux-mêmes ou plutôt, c’est le rapport aux rapports. Vous avez une vérité insérée dans des séries et des rapports chez Husserl, mais le rapport aux rapports de la vérité, on ne peut pas dire qu’il soit complètement pulvérisé… Avec les prouesses conceptuelles de Husserl, la vérité en tant que vérité change, mais le rapport à la vérité est maintenu, et même la vérité en tant que vérité change afin de préserver le rapport à la vérité.

  C’est là qu’on entre dans le particularisme. Vous pouvez suivre les mêmes mécanismes intacts, préservés, maintenus… actualisés, dépoussiérés pour pouvoir être maintenus. Vous n’avez plus la Vérité absolue, le Savoir absolu, parce que ça ne tenait plus, c’était épuisé, on voyait que c’était trop énorme, trop monstrueux, ces espèces d’excroissance de l’imaginaire, mais vous avez des vérités particulières dans des séries et des rapports, vous avez des savoirs particuliers et le rapport, c’est-à-dire précisément la course aveugle vers l’impossible, cette course-là, le rapport aux rapports de vérités, comme avant le rapport à la Vérité, rien ne l’arrête. Il faut regarder comment fonctionnent les choses, comment c’est mis en place, comment ça s’articule, à quoi ça répond, etc… vous voyez des histoires de paradis perdu ici et puis vous voyez des chocs traumatiques dans la petite enfance là, chez Charcot, chez Freud… vous voyez des aristocrates ici et puis là vous voyez des stars… vous voyez que rien ne se perd, rien ne se crée et tout se transforme… vous voyez que dans une démocratie, vous avez plus de libertés qu’un esclave, oui, mais vous avez beaucoup moins de libertés qu’un vagabond du Moyen-âge, dont l’existence même était ignorée de la société. Vous voyez que vous avez gagné non pas en libertés, mais en marge de manœuvre, mais parce que c’était possible, parce que ça a été rendu possible par des mécanismes de rabattements plus sophistiqués et plus précis. Vous pouvez aller plus loin parce que la laisse est plus longue. Mais il faut voir que la laisse est toujours là. Alors par exemple, il n’y a plus d’idéaux, mais parce que leur fonction s’est épuisée, il n’y a plus d’idéaux, parce qu’ils sont devenus inutiles, pour les mêmes raisons qu’il n’y a plus de torture en place publique. Je renvoie à la lecture de Surveiller et punir. Vous n’avez plus d’idéaux universels, parce que la société ne s’organise plus du tout dans la même logique, parce qu’elle a mis en place des mécanismes de rabattements à même de suivre les particuliers. Mais si vous regardez comment fonctionnent les choses, vous voyez des particuliers en proie à des idéaux particuliers, recherchant leurs vérités, leurs beautés, et surtout leurs biens, dans tous les sens du mot. Vous voyez des particuliers devenus eux-mêmes des idéaux, existant comme des idéaux, c’est-à-dire déjà morts. Et vous voyez que la course est la même. Vous voyez que les mécanismes sont intacts.

  Alors on peut prendre l’exemple de la Realpolitik, parce qu’il est très drôle cet exemple. Vous avez des gens qui se présentent comme étant « pragmatiques ». Là, on se dit qu’ils vont proposer quelque chose d’intéressant et de contemporain, être pragmatique, ça a l’air d’être une bonne réponse à la chute des universaux et des principes. Et puis comme ces gens ne pensent pas spontanément de nulle part, ne repartent pas à zéro, vous voyez assez vite tous les archaïsmes qu’ils se trimballent. Alors qu’est-ce que c’est la Realpolitik en fait, eh bien, c’est de fermer les yeux sur les crimes de son interlocuteur pour se faire de l’argent, pour lui vendre des armes par exemple. Alors, déjà c’est se résigner et se soumettre, accepter les choses comme elles sont, c’est la première erreur, parce que quand même on devrait avoir compris que les choses ne sont pas, avec tout ce travail du XXe siècle. « Accepter les choses comme elles sont », c’est déjà valider une convenance erronée, c’est encore fonctionner avec des mécanismes axiomatiques et ontologiques. Ensuite, ces « choses comme elles sont », ces convenances arbitraires, il se trouve qu’elles consistent à faire comme tout le monde, avec ce discours de collabos qui veut que « si ce n’est pas nous qui en profitons, les autres, etc… », avec ce discours, vous voyez quelqu’un se faire violer, vous y allez parce que de toute façon quelqu’un en profite, alors pourquoi pas vous aussi. Ca sert à des trucs comme ça la logique, à maintenir et solidifier les délires. Tant qu’on n’aura pas attaqué ces mécanismes… Là, il faut voir la normalisation profonde et sidérante du néo-libéralisme. On n’a rien inventé de plus normalisateur où la norme se justifie d’être norme par la norme. Vous prenez un peu de recul, vous voyez à quel point c’est arbitraire, à quel point rien ne dit nulle part que ça doit être comme ça, vous voyez le cercle, la boucle du truc, comment ça tourne en rond en ne reposant sur rien, c’est époustouflant. La Realpolitik, c’est un tour de passe-passe merveilleux, où les pires dogmes se présentent comme le contraire de dogmes, ça les rend complètement glissants et presque inattaquables. Vous avez la chute du Bien absolu, et comme les mécanismes restent intacts, quand il n’y a plus de Bien, qu’est-ce qu’on fait, on ne pulvérise pas le duel Bien/Mal, non, et là c’est énorme à quel point ça tient de la magie, on compose avec non plus le « Mal », mais les « maux ». Il faut regarder qu’est-ce que c’est la « réalité » selon la Realpolitik néolibérale, qu’est-ce qu’elle désigne dans son axiomatique comme « réalité », qui lui permet de se justifier, et ce n’est pas du tout la réalité, loin s'en faut, c’est le délire de l’argent, et alors si quelque chose n’est pas réel, c’est quand même l’argent. C’est génial dans cette société à quel point on nous présente des délires arbitraires qui ne reposent sur rien comme des faits indiscutables contre lesquels on ne peut rien, faire de l’argent, divertir, consommer… Où a-t-on vu que s’y soumettre, c’est accepter la réalité ? Ca c’est profiter de la faiblesse de la notion de finitude du XXe siècle pour mettre en place une supercherie dont les idéaux sont, certes, moins éclatants, mais au moins autant ravageurs. L’impuissance, la castration fondamentale de ces enfants qui jouent aux chefs d’états, étourdis par leurs rêves hallucinatoires d’eux-mêmes. – A la question qu’on pose aux enfants : « mais enfin, si x se jetait par la fenêtre, tu le ferais ? », ce genre de chefs d’états répond majestueusement « oui » de tout ce qu’il peut être –. Ici vous voyez des croisades religieuses, là le prosélytisme du F.M.I., je ne fais pas de comparaison, je ne dis pas que c’est pareil, mieux ou moins bien, parce qu’il faudrait que j’établisse un référant idéal et axiomatique, je pointe les deux, c’est tout, je ne les renvoie pas l’un à l’autre, je les renvoie chacun à leurs mécanismes. Alors, la « réalité » que la Realpolitik néolibérale établit, évidemment, elle est répugnante et surtout elle est tout sauf la réalité. Certes, vous ne la voyez plus brandir un idéal comme le Bien, la Beauté, la Vérité, etc… mais dans ses mécanismes, elle est pleine de principes et repose tout autant sur un idéal axiomatique que ces dits « Bien », « Beauté », etc…

  Est-ce qu’on peut pointer la réalité, une réalité réelle, une réalité vraie, inter-subjective, absolue pour faire barrage à la Realpolitik, pour dégager ses torts, écrouler ce sur quoi elle se fonde ? Sans doute que non, il y a bien mieux à faire. D’abord, avant tout, sans tout revoir de fond en comble, on peut déjà pointer une faille de ce système. On est à une époque où les biens sont affaire de particuliers, les biens, les vérités, les savoirs etc… bon, est-ce à dire pour autant qu’un état échappe à ces affaires de biens au prétexte qu’il est au-delà des particuliers ? Vous avez des sociétés qui font des lois pour les particuliers, qui actualisent les principes de bien, de vérité, etc… mais en les déguisant dans des particularismes, et puis vous avez des rapports d’états à états qui échapperaient aux affaires de biens, de vérités, etc… parce que là on ne serait plus dans le particulier. Prenez l’activité des droits-de-l’hommistes, qui ont, certes, quelque chose du prêtre, avec une morale, un idéal absolu, un prosélytisme qui répond à celui du F.M.I., mais fouillez dans leurs propositions, vous avez un tribunal et une police internationaux, c’est-à-dire des instances qui enquêtent et jugent les actions au niveau des Etats. C’est une parade : vous généralisez le particularisme jusqu’au niveau des Etats, c’est une parade étrange et archaïque, mais efficace, claire et cohérente. Il faut poser cette parade, parce qu’elle souligne la contradiction d’un chef d’Etat qui interdit à ses citoyens par exemple le vol, mais qui ferme les yeux sur les « exactions du tyran », comme disent les traducteurs de Shakespeare, avec lequel il traite. Ensuite et surtout, dans tout l’attirail philosophique, vous avez des leviers à votre disposition contre la Realpolitik et le droit-de-l’hommisme. Vous avez par exemple la « contre-effectuation » chez Deleuze, c’est-à-dire cette opération active d’un être humain sur un événement qu’il n’accepte pas tel quel. C’est une opération fondamentalement nécessaire face à des chefs d’Etats soumis et résignés ou face à des citoyens tiraillés entre particularismes et majorités. Vous avez un événement, vous le percevez déjà dans une série husserlienne, et vous tracez votre propre ligne de « contre-effectuation » en tant qu’ « acteur », c’est-à-dire en tant que puissance. Enfin, c’est bien aux mécanismes qu’il s’agit de s’attaquer. Qu’est-ce que vous avez besoin d’établir, d’installer, de fixer pour élaborer vos « mécanismes-événements » ? qu’est-ce qu’ils trimballent de convenances, d’axiomes et d’arbitraire ? Vous avez l’effondrement du Bien, des Universaux, de la Conscience, de l’idéal absolu et vous avez une poussée des maux, des particularismes, de l’inconscient et des individus comme idéaux en eux-mêmes. Vous n’avez pas attaqué les trucs duels, vous êtes dans un de ces corrélats. Parce que les mécanismes avec lesquels vous pensez restent intacts : établir des axiomatiques, renvoyer de thèses en antithèses dans un tourbillon qui ne se confronte jamais à l’arbitraire de ses axiomes, déduire, spéculer et délirer. Vous prenez la Realpolitik, vous voyez qu’elle se fonde sur une « réalité » axiomatique et arbitraire, vous voyez qu’elle s’articule comme n’importe quel dogme, comme n’importe quel système et vous lui riez au nez. Vous prenez le droit-de-l’hommisme, vous le voyez brandir un idéal, ni plus ni moins pragmatique que celui realpoliticien, ni plus ni moins prosélyte. Vous avez le droit-de-l’hommisme qui tend vers un idéal ou la Realpolitik sous-tendue par un autre. Mais alors, qu’est-ce que vous faites une fois que vous avez compris que tout ce système ne tient qu’à se renvoyer à lui même pour camoufler qu’il ne repose sur rien ?

  Ca pourrait être nécessaire de penser les choses en train de se faire par une pensée en train de se faire par une langue en train de se faire… Le XXe siècle dégage le mouvement, effondre les axiomes en eux-mêmes, les ontologies, les définitions, les universaux, les généralités, etc… parce que le système dans lequel ces idéaux s’effondrent ne tend plus vers rien, dès lors qu’il est sous-tendu, par exemple par sa « réalité » en tant que délire de finitude, et parce que l’être humain dans ce système ne tend plus lui non plus vers rien, dès lors qu’il est sous-tendu, par exemple par son délire de mort. Le XXe siècle effondre les idéaux, mais simplement parce qu’il peut s’en passer, plus besoin d’infini et d’absolu, il y a la finitude et le particularisme, plus besoin de dieux, il y a les structures, plus besoin de Bien, il y a les biens, plus besoin d’ontologies, il y a la « réalité », la réalité comme échec, comme fin, comme mort. Ce n’est pas tant que les uns se substituent aux autres, que les sous-tensions prennent la place des tensions, mais plutôt que ça mute, ça se transforme, et surtout ça tient toujours. La révolution du XXe siècle est précisément comme celle de la terre, elle tourne en rond et retourne sur eux-mêmes des mécanismes qui décidément se maintiennent. Alors il faut effondrer les mécanismes de la pensée qui s’articulent avec des axiomes effondrés, il faut poursuivre le travail d’effondrement de la lame de fond du XXe siècle. Effondrer le Logos, pulvériser la mécanique de l’idéal, dégager la puissance… Vous ne pouvez pas manier les problèmes éthiques et politiques qui se trimballent tous les archaïsmes, avant d’avoir manié comment vous maniez.
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13 décembre 2007 4 13 /12 /décembre /2007 17:01
Adel Abdessemed Exil
abel-abdessemed.1183828303.jpg  J’ai soulevé plusieurs choses dans l’article précédent que j’ai laissées en suspens pour plusieurs raisons. La première étant à cause du bruit infernal, c’est-à-dire venu des enfers, qu’il y avait dans ma rue et qui bloquait mon processus intellectuel, la seconde venant du fait que j’étais plutôt en train de conclure quelque chose que de développer, la troisième tenant à ce que de toute façon, pour plusieurs raisons encore, je préfère que ma pensée fuse, plutôt qu’elle analyse, mais peu importe.

  J’ai posé, ou plutôt glissé cette question : « est-ce que le monde est la société ? », « Il y a-t-il un autre monde que celui social ? », question qui comprend forcément « est-ce que l’être humain est autre chose qu’un produit social ? ». Il se trouve qu’en y repensant, je tiens à m’arrêter un peu sur cette question, parce qu’elle me semble être au cœur de quelque chose d’important dans la philosophie du XXe siècle, à savoir que cette question ne se pose plus du tout. Ca, c’est parfaitement merveilleux, parce que c’est LA question qui insiste dans toute idéologie, religion et philosophie de tous les temps. On fait des religions et des philosophies pour cette question-là, pour la traverser, la contourner, la poser ou se reposer dessus. C’est ce qui aliène fondamentalement, c’est-à-dire ce qui fait le lien, la corrélation entre religion et philosophie, où la philosophie a forcément à voir avec la religion et réciproquement, parce que les deux s’articulent autour de cette question. Les problèmes d’infini ou de finitude, comme les problèmes de morale ou d’éthique, ou encore les problèmes de formalisation de la logique, ou que sais-je, sont secondaires et anecdotiques, ce sont des mécanismes d’une pensée animée par cette question qui tend à départager homme et société. La philosophie, c’est cette discipline obstinée qui s’acharne à soustraire aux religions les questions fondamentales qu’elles s’accaparent et auxquelles elles ne répondent que par des fantasmes et des pirouettes. C’est pour ça que la philosophie est toujours encline à dépister avec un enthousiasme farouche, et buté parfois, les leurres et les illusions. C’est pour ça par ailleurs que beaucoup de philosophes ont frôlé l’excommunication. C’est ce qui biaise aussi la philosophie, puisqu’elle est prise dans des rapports différentiels qui fait qu’elle situe les religions en se situant par rapport à elles, là où elle ferait mieux de les laisser délirer. Enfin bon…

  Cette question, « homme vs société », on peut dire qu’elle a été prise par tous les bouts, dans des histoires d’essence et de substance, dans des histoires d’ontologies, dans des histoires d’un et de multiple, dans des histoires de nature, dans des histoires de psychologies et de sociologies… Elle n’arrête jamais de se poser, dire qu’elle insiste, c’est vite dit, elle obsède même. Est-ce à dire qu’elle est insoluble et qu’aucun des éléments de réponse émis au cours des siècles n’a pleinement satisfait ? Oui, certainement. Mais c’est aussi parce qu’elle est vouée à être mal posée et sans doute tout simplement parce que, exactement comme la question de l’existence des dieux, l’existence de l’homme ne se pose pas. Ce ne sont pas des questions, c’est pourquoi ça n’appelle pas de réponse. Il faut voir pourquoi elle se pose cette question, en fait il n’y a pas une question mais bien un faisceau de questions autour de « homme vs société », un faisceau qui tourne autour sans jamais l’atteindre, comme la plupart des préoccupations humaines. Il faut donc voir pourquoi ce faisceau se repose inlassablement en dehors du fait que les êtres humains préfèrent les questions sans réponse aux réponses sans question.

  Le point d’achoppement qui fait insister ce faisceau de questions, j’ai tenté de le saisir dans toute mon histoire de foule, de survie de l’espèce et d’individus déjà morts. Vous avez une espèce vouée à survivre, des individus voués à se reproduire et déjà morts au regard de la survie de l’espèce dès lors qu’ils jutent, qu’ils produisent du jus pour les mâles ou qu’ils produisent des ovules pour les femelles. Et là vous avez ce truc irréconciliable entre cette foule dont la survie est assurée et cet individu qui peut mourir, qui est déjà mort, qui ne sert plus à rien, qui n’a plus aucune fonction d’aucune sorte. Avec ce truc irréconciliable s’installent les dualismes et les rapports différentiels où l’être humain va situer et se situer par rapport à la foule. De plus, avec ce truc irréconciliable, la question éblouissante, aveuglée et aveuglante, de l’existence de l’homme peut et doit se poser, ne serait-ce que pour occuper ce moment presque interminable où, déjà mort et inutile, sans fonction, il attend de ne plus fonctionner du tout, de mourir enfin tout à fait – un corps vivant est un corps qui fonctionne, bien ou peu ou mal, peu importe et un corps mort est un corps qui ne fonctionne plus -. Je ne décris pas un drame originel là, je décris un mécanisme, je décris quelque chose en mouvement. Et là, vous avez un corps vivant, un corps qui fonctionne, mais qui n’a plus aucune fonction dans une survie de l’espèce assurée. Dès lors, on sent très bien ce qui va pousser les gens à s’interroger sur le sens de la vie, l’existence, etc., comme on sent la vanité désespérante de ces interrogations. Comment situer l’individu par rapport à une société pour laquelle il est déjà mort ? Comment faire une société d’individus morts ? C’est comme ça qu’on va glisser et dériver vers des questions d’ontologie et de morale. On va poser le problème d’organiser ce que Proust appelait le temps perdu, mais qui ne se retrouve jamais. Et le plus drôle, le plus mignon, c’est qu’on va très sérieusement, avec méticulosité et rigueur, tenter de cerner ce qu’est un être humain afin de dessiner au mieux un système. C’est là que naissent les religions et les philosophies. L’idée, c’est de faire tenir tout ça.

  Le déploiement de cette problématique est délicieux. Mais il part toujours donc de ce truc irréconciliable posé comme idéologème. Et tout le faisceau de questions qui va directement animer la philosophie et indirectement les religions, parce que les religions camouflent leur problématique coercitive derrière des écrans de fumée mystique, va toujours se poser afin de « réconcilier » l’homme et la société en contournant toujours l’inutilité fondamentale, la mort, de l’individu. Alors il faudrait développer, mais pour balayer d’un geste des siècles de pensée, on peut dire que quoi qu’il en soit, on retombe toujours sur le fait que « l’homme est raisonnable ». On voit bien toutes sortes de tentatives diverger mais elles butent toutes sur cette idée que « l’homme est raisonnable », parce que sinon, si on ne peut pas faire avaler des couleuvres à l’homme, ça ne peut pas tenir. Il faut que l’homme soit raisonnable, donc il est dit qu’il l’est, point, ça ne peut pas être discutable. Vous avez des gens qui discutent quand même, depuis Aristote jusqu’à Spinoza, celui-ci, par exemple, faisant des avancées immenses, effrontées et savoureusement amorales, mais ça va toujours se refermer sur la raison de l’homme qui transforme sa liberté en libre-arbitre, comme on transforme, alors, je dirais, l’or en plomb, et qui consiste à se soumettre à la société, vous avez encore ça chez Hegel. Il est raisonnable et, cela va sans dire, coupable. La justice, par exemple, est en plein dans ce genre de préoccupations, à dépister la et les raisons pour mesurer la culpabilité, avec toute une étude scrupuleuse sur les intentions du justiciable que décrit brillamment Foucault. L’individu est raisonnable, coupable mais encore endetté. Car il y a aussi toute une histoire de dette que Deleuze dénonce en s’appuyant sur la lecture lacanienne de « l’homme aux rats ». L’individu doit à la société. On peut dire que l’inconscient, c’est ce poids hallucinant que la société fait peser sur un individu qui, comme le pointait Nietzsche, ne sent plus les chaînes qui le circonscrivent, puisqu’on ne les sent qu’à se débattre. Le moins qu’on puisse dire, c’est que, raisonnable, coupable et endetté, il ne se débat plus ou alors il se débat pour mieux resserrer ses propres chaînes, de lui-même, enfin peu importe, j’ai développé ça ailleurs.  Bref, on traverse les siècles comme ça pour en venir à celui sur lequel on s’arrête ici, le XXe, où là ces rapports « homme vs société » vont trouver leurs descriptions les plus précises, les plus solides, mais où, en même temps, vont taire les questions qu’ils posaient.

  Il y a tout un mécanisme de pensée qui tombe au XXe siècle, qui s’articulait sur l’origine, l’ontologie et des définitions de toutes sortes. On se disait : « l’homme est » tel ou tel truc, par exemple raisonnable, « le bien est » tel truc, par exemple d’être raisonnable – ça formait des boucles systématiques – donc l’homme par rapport au bien, etc… Ce qui est assez amusant, c’est de voir ces tentatives de départager les choses, à se demander comment serait l’homme s’il n’y avait pas la société, ou que serait le bien absolu, alors que toute cette pensée s’élabore par rapports différentiels et situationnels. Penser l’absolu, penser quelque chose au-delà de ses rapports, c’est forcément voué à l’échec parce que les mécanismes avec lesquels cette pensée s’élabore ne fonctionnent que par rapports, comparaisons, combines et situations. Vous pensez le bien parce que vous pensez le mal, vous pensez l’homme parce que vous pensez la société, etc… Donc bon, avec le structuralisme, par exemple, on a bien vu l’inefficacité de ce système de pensée en dégageant les mécanismes avec lesquels elle se développe. Qu’est-ce que ça change ? Eh bien, ça fait qu’on ne va plus se perdre à définir quoi que ce soit, et donc, on ne va pas se demander ce qu’est l’homme dans l’absolu, parce qu’on a enfin compris que l’homme est tout autant fabriquer par la société qu’il la fabrique, on a compris le rapport et l’aliénation, y compris jusque dans le mécanisme même avec lequel on le pense. C’est à ce moment-là que les gens vont être un peu abattus, parce qu’ils vont se sentir dépasser par les structures et les mécanismes. Ils vont s’enthousiasmer à décrire, dépister, fouiller les structures et les rapports et noyer l’être humain dans tout ça. Là je l’ai déjà beaucoup dit ici, ça va aller jusqu’à décrire le « sujet » comme une lettre de l’alphabet. Est-ce que ça change fondamentalement quelque chose ? Eh bien, il faut voir… La question, c’est : est-ce que la culpabilité et la dette sont levées ? Et alors, ben non. Le XXe siècle va penser les rapports avec lesquels ont pense, c’est-à-dire penser sur ce avec quoi on pense plutôt que penser avec quoi on pense sur quelque chose. On va retrouver ça dans l’Art, où les mécanismes du support ou du langage lui-même va servir de matière d’étude. Vous avez Lachenman dans Guero, qui va interroger brillamment, insolemment, le piano lui-même en tant qu’objet ou des pages époustouflantes de Duras sur l’écriture elle-même. Prenez Rauschenberg, comment il interroge le tableau en tant que matière, toile, cadre… Prenez Godard qui commence dès le Mépris, où la seule scène d’amour de tout le film, ce n’est pas du tout celle entre Bardot et Piccoli, non, ce n’est pas de l’amour, c’est de l’ironie, non mais celle où Godard lui-même sautille passionnément derrière Fritz Lang, et qui va jusqu’à ce bouleversement des Histoire(s) du Cinéma. Vous voyez ce truc du XXe siècle à dégager les mécanismes et à les retourner contre eux-mêmes, contre c’est-à-dire à l’encontre mais aussi tout contre. Ca c’est ce que le XXe siècle a su faire de plus fort, de plus révolutionnaire, de plus radical. C’est la chose la plus réjouissante du monde. Mais bref, dégager et retourner les mécanismes, ça va être immensément utile, ça va permettre d’y voir plus clair, mais ça ne peut pas suffire pour autant.

  On peut prendre l’exemple de Freud. Toute sa vie, Freud l’a passée à étudier les mécanismes de la psyché humaine, on le sait. Il ne va pas se perdre dans des définitions, d’ailleurs s’il ne décrit pas vraiment des rapports, ça c’est Lacan, il va décrire des dynamiques, des mouvements, etc. Avec Freud, aussi fantaisiste qu’il puisse être parfois, on va quand même avoir une matière précieuse dans les mains pour concevoir, saisir un certain nombre de ces mécanismes avec lesquels on conçoit et saisit. Il concentre tellement son étude dans une tentative empirique et a fortiori – il faudrait voir aussi le leurre de l’a fortiori – qu’on peut finir par se dire, et c’est un des erreurs les plus grossières des psys, qu’il cautionne ce qu’il décrit. Il y a des psys pour vous expliquer que Freud valide un système dit patriarcal où le père a telle fonction – par exemple celle d’être mort comme dieu - et où la mère a telle autre fonction – par exemple celle de vouloir la mort de son enfant – alors qu’il ne fait que le décrire. C’est très différent, même si la différence ne semble pas leur venir à l’esprit. Et voilà cet homme, Freud, qui sur la fin de sa vie va lancer ces cris du cœur, et s’y reprendre à plusieurs reprises, dans l’Avenir d’une illusion, dans Malaise dans la civilisation, pour dénoncer une société dont l’injustice des sacrifices qu’elle demande est telle, selon lui, qu’elle ne peut pas se maintenir. Vous voyez ce malentendu désespérant. Toute cette praxis qui va par exemple décrire le Surmoi comme un tortionnaire, une instance plus dure, plus cruelle encore que le père, la police ou la loi, parce qu’elle est la personne elle-même, à qui rien n’échappe, scrutant la moindre pensée, la moindre velléité, présumées coupables – là on est en plein dans le libre-arbitre vous voyez – et toute cette société qui va récupérer cette praxis pour conforter son assise. Voilà un truc étrange entre un homme qui ne fait pas l’ontologie de l’être humain, qui ne dit pas l’être humain est condamné à faire ça, à vivre ça, à être comme ça et toute une utilisation de cette praxis qui n’est qu’ontologique, qui prend chaque mot de Freud au pied de la lettre et en tire des conclusions hâtives.

  Vous avez deux points très faibles dans cette démarche ambitieuse du XXe siècle de ne pas se lancer dans des généralités ou des dogmes à l’emporte pièces, à se contenter de décrire, d’analyser, d’étudier non pas même des entités, mais des rapports ou des mouvements ou des structures. Le premier malaise, c’est cet engouement pour les descriptions, où ce qui va être dénoncé va tomber à plat, parce qu’aucune ligne de fuite n’est tracée, aucune possibilité n’est ouverte, aucun mécanisme n’est proposé, ce qui, loin de bloquer les idéologies, au contraire, permet à des systèmes de se rabattre. Vous voyez comment des gens, on va dire « installés », lisent Foucault, vous voyez comment des matons n’ont que les mots « panoptique » et « transparence » à la bouche et vous mesurez l’échec de la portée de son travail. C’est qu’il n’est pas allé jusque-là où c’est innommable, irrécupérable, dans ce que Deleuze, à la suite d’Artaud, aurait pu appeler « les profondeurs sans surface ». Peu importe. Ca c’est le premier point faible, dire : « voilà comment fonctionne le feu, maintenant vous en faîtes ce que vous voulez, vous brûlez des livres ou vous vous réchauffez ou vous brûlez des livres pour vous réchauffer, etc… » Bien sûr, je serais le premier à couper la tête de celui qui préconiserait d’utiliser le feu comme ceci ou comme cela, pour telles raisons, avec telles intentions, comme je coupe la tête ici de Foucault et des préconisations maudites de sa conclusion des Mots et des Choses. Mais, pour la même raison que les trucs duels sont des trucages et des fabrications, l’alternative ne peut pas être simplement entre dire quelque chose ou ne rien dire, préconiser ou laisser faire. Si vous faîtes l’un dans une logique duelle et différentielle, vous faîtes l’autre, regardez Foucault, il met à mal les préconisations et il en fait une préconisation, entendez : il fait le dogme de mettre à mal les dogmes. Le deuxième point faible il se trouve dans ce que vous maniez, ce que vous utilisez pour décrire ces mécanismes, structures, etc. Vous installez un rapport, bon, un rapport entre quoi et quoi ? C’est ça la grande question qui insiste toujours, et que le XXe siècle tait. Vous décrivez le rapport entre l’homme et la société. Vous n’allez pas définir l’homme, ni la société, ça ne se fait plus, vous voyez pourquoi, mais vous allez les saisir dans leurs rapports. Mais vous faites quoi en faisant ça à votre avis ? Vous êtes en train de définir et l’homme et la société d’une façon détournée et biaisée. Parce que pour que ça marche votre rapport, vous devez installer ses deux termes, et vous les posez forcément, même plus comme des axiomes arbitraires et invérifiables, mais comme des idéologèmes, arbitraires, invérifiables mais encore fuyants, insaisissables et dont l’ombre insiste toujours. Vous ne posez plus la question « homme vs société », mais elle se pose, elle est impliquée dans tout ce que vous dîtes et en ne la saisissant pas vous-mêmes, vous la laissez retomber et se rabattre.

  Alors le XXe siècle a pris peur avec cette question « homme vs société » et il a eu raison de prendre peur, parce qu’elle trimballe avec elle les dogmes, les idéologies, les systèmes, les justifications des entourloupes les plus injustes et les plus meurtriers du monde. On peut maudire toutes les réponses qui ont été apportées à cette question, on voit bien qu’elle ne se pose pas et certainement pas en ces termes, certes, mais ce n’est pas une raison pour ne plus rien dire du tout, parce que ne plus rien dire du tout, c’est aussi laisser dire et il ne peut y avoir aucune bonne raison de se laisser confisquer la parole. Le XXe siècle a merveilleusement pointé et mesuré l’obstacle, d’autant plus merveilleusement qu’il a eu largement le temps, puisqu’il s’y est arrêté. Est-ce qu’il s’agit de reposer cette question « homme vs société » ? Et comment ? Comment on lève la culpabilité et la dette que le XXe siècle décrit et laisse courir à force de descriptions ? Mais déjà, avec cette histoire de survie assurée de l’espèce et d’individu sans fonction, on peut se demander quelle dette ? Celle d’organiser un temps perdu ? Comment on va s’y prendre alors pour penser cette question ou ne plus la penser du tout, la faire tomber ? Quelle question ? Quelle pensée ? En revenir aux définitions ? Recommencer à fixer des trucs arbitraires et imaginaires pour essayer d’y voir plus clair ? Faire un faux tri entre des faux trucs et des faux trucs ? Sûrement pas évidemment. Discuter les travaux qui ont été menés au XXe siècle, c’est pour mieux les utiliser, pas pour ignorer aveuglément les possibilités qu’ils ouvrent. Non, il faut déjà commencer par aller voir les modalités de la pensée et de la parole elles-mêmes. Il est nécessaire de sortir de l’impasse de leur fonctionnement binaire qui fait que pour dire ou penser quelque chose, pour que votre parole et votre pensée prennent sens, vous avez à les situer par rapport à quelque chose que vous situez. Vous avez là d’une part un artifice et d’autre part un blocage. Reprenez encore cette conclusion des Mots et des choses, là Foucault sent bien qu’on ne peut pas dire n’importe quoi, du coup sa logique, c’est d’aller dans le corrélat, le pendant duel et binaire de dire n’importe quoi… Qu’est-ce qu’on fait si on ne veut pas dire n’importe quoi ? Logiquement : on se tait. Certes, oui, bon, mais on ne sort pas du truc, du trucage duel là, on fait le va-et-vient d’un corrélat à l’autre, ça ne peut pas être satisfaisant. Prenez cette démultiplication des dualismes dont Deleuze a besoin pour exprimer des rapports, à quel point c’est astucieux et puissant, mais à quel point aussi ça fixe des entités fantomatiques comme termes des rapports. Bon, alors c’est la logique, la pensée et la parole qu’il va falloir attaquer maintenant.
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4 décembre 2007 2 04 /12 /décembre /2007 17:13

  Ce qu’il faut voir au XXe siècle, c’est que les gens décampent, qu’ils foutent le camp, qu’ils se laissent abattre et qu’ils font n’importe quoi. On peut dire qu’ils sont impuissants, qu’ils se mettent dans des impasses et qu’ils rendent tout impossible. La Philosophie du XXe siècle, c’est un immense embarras, un jonglage gauche entre tellement de choses devenues interdites et de nouvelles possibilités qui ne viennent pas, dont la venue est bloquée par ces interdits. Il faut les voir bredouiller, bricoler de fausses solutions qui retombent dans les travers qu’ils dénoncent, se laisser mystifier. C’est dommage, c’est incroyable à quel point c’est dommage, mais il faut croire que l’ampleur de la révolution enclenchée au XIXe est telle qu’il a fallu aussi, à un moment, faire table rase.

  Vous avez des philosophes très brillants au XXe siècle qui ont su faire preuve d’une intuition fulgurante, qui ont su esquisser un certain nombre d’éléments très utiles mais qui n’ont pas eu la force ou le courage ou le temps d’en faire quelque chose. Alors, il faudrait un immense travail pour aller là où eux n’ont pas su ni osé aller. Parce que les questions qu’ils ont posées retombent à ne pas être rattrapées au vol et les portes qu’ils ont pu désigner restent encore closes. Pour l’instant, là, maintenant, tout de suite, j’ai la conviction profonde que laissées telles quelles, ces esquisses, non seulement ne servent à rien mais même ont un formidable potentiel de nuisance, qui d’une part bloque complètement la pensée et l’action et d’autre part laisse le champ libre aux mécanismes intellectuels les plus précaires et les plus archaïques. Bien sûr, Foucault a eu raison d’inviter à la prudence, de dénoncer le danger des dogmes, des ontologies, des universaux, des dualismes, mais il faut voir aussi le handicap que cette prudence a constitué par exemple pour quelqu’un comme Deleuze, beaucoup trop impressionné, beaucoup trop crédule, qui se laisse déborder par un propos qui n’est pas le sien, un propos d’impuissant – Foucault est impuissant, ça ne lui donne pas tort, mais il est impuissant – et se retrouve à bidouiller pour camoufler ce qui reste chez lui, malgré le bidouillage, des dualismes (macro/micro ou psy/schizo ou déterritorialisation/re-territorialisation… ) ou pour amenuiser, juguler, circonscrire, castrer quelque chose qui a fondamentalement à voir avec l’ontologie, à savoir le corps sans organe. Que n’a-t-il fait fi des préconisations foucaldiennes, lui qui ouvre des pistes, qui rendent possible de penser avec d’autres mécanismes, par exemple de penser par flux, de penser en mouvement, qui vont bien plus loin, qui sont bien plus puissants que les simples mises en garde apeurées d’un Foucault ? Dans les notes qu’il prend à la sortie de la Volonté de savoir, reprises dans deux régimes de fous, on sent bien son besoin de se justifier, sa peur de mal faire, d’être à côté, il le dit lui-même, il a besoin de « s’encourager » face à l’autorité qu’a sur lui « Michel ». Cette prudence, ces préconisations castratrices et pourtant, bien sûr, très précieuses, il s’agit de les utiliser, de prendre appui, mais de ne pas se laisser impressionner. Pour plusieurs raisons, mais la plus importante étant que les dualismes, les ontologies, les universaux etc… malgré cette prudence, on est en plein dedans, et même cette prudence, à bloquer toute articulation de la pensée, elle a empêché leur dépistage et elle n’a pas rendu possible de les dépasser. La question qui se pose toujours, qui ne cesse de se poser depuis Foucault, c’est : est-ce que ces travers qu’ils dénoncent sont inhérents à la pensée ? Si j’exagère, je demande, puisque ça a l’air d’être l’idéologème foucaldien, le truc qui rend tout impossible, ce sur quoi il faut revenir une bonne fois pour toute : est-ce que penser, c’est mal ?

  Et à cette question, je réponds tout de suite, sans même prendre le temps de la poser, je m’empresse de dire : oui. Oui, penser, c’est mal. En l’état actuel des choses, penser c’est n’importe quoi. Il faut voir pourquoi ou comment. Il faut voir comment ça marche, à quoi ça sert, comment ça peut servir la pensée. On pourrait dire que penser - ce n’est pas une définition, c’est une possibilité de fonction - penser c’est formaliser la parole. Que la parole se formalise, c’est-à-dire aussi qu’elle le prenne mal, c’est à voir. Mais bon. Penser, ça pourrait être formaliser la parole, mettre des formes, structurer, solidifier et asseoir la parole. Déjà, est-ce que la parole formalise le monde ou est-ce que la parole se substitue au monde ? Est-ce que la parole parle du monde ou est-ce que le monde parle, par exemple de la parole, entre autre ? Là vous avez une question très amusante qui entend : est-ce que le monde, c’est la société ? Est-ce qu’il y a autre chose que la société dans le monde et est-ce qu’un être humain est autre chose qu’un individu ? Ca c’est les a priori qui sont impliqués. Je ne dis pas qu’ils sont pertinents. Mais il ne faut pas ne pas remonter jusqu’à eux, des a priori, il y en a tout le temps, la parole et la pensée ne marchent qu’à se poser par rapport à quelque chose a priori. Ne pas les regarder, ça s’appelle du déni, ça ne veut pas dire qu’ils ne sont pas là, ça veut dire qu’on les laisse fonctionner, qu’on participe à leur fonctionnement, sans y redire. Le structuralisme est dans le déni, ça veut dire qu’il reproduit les mêmes a priori, qu’il s’en fait le complice tout en se persuadant qu’il s’occupe de tout autre chose. Je ne dis pas qu’il faut répondre aux questions que soulèvent les a priori auxquels ce qu’on pose renvoie, non, parce que ce sont des questions sans réponse, ce sont des trous, des béances, ça n’avancera pas de s’y engouffrer, mais quand même on peut voir qu’on les maintient en s’y référant et que donc, il est préférable d’aller voir quels a priori on maintient et quels a priori on effondre. Est-ce qu’on peut effondrer tous les a priori ? La c’est la question qui fait qu’il est nécessaire de se demander comment marche la pensée.
  Je vais reprendre tout ça autrement, je vais déplier tout ce que je viens d’esquisser là. On sent déjà le rapport entre la pensée et la parole. On ne s’en occupe pas tout de suite. Prenons la parole déjà. Arrêtons-nous à la parole. Qu’est-ce qu’on fait quand on parle ? Là je ne vais pas en venir tout de suite à « à quoi ça sert ? », c’est la question la plus importante, je vais le prendre par « comment ça marche ? ». La parole, ça marche à fixer des trucs. Vous posez un mot. Vous fabriquez une entité. Voilà, maintenant, et c’est là que ça ne marche plus du tout, c’est que pour poser ce mot, vous avez besoin de fabriquer une relation ou un rapport. Vous n’êtes pas dans des mécanismes où chaque mot est une entité propre, intègre, indépendante. Imaginez ce monde-là où chaque mot désigne quelque chose de précis, il y a un mot par chose, une chose par mot, vous savez précisément de quoi vous parlez, tout est fixe, stable, solide, installé. C’est le rêve de la science. C’est l’a priori de la pensée. C’est le verbe divin. Seulement, on a vu que ça ne marche pas du tout comme ça. On a vu donc qu’un mot ne marche que dans un rapport. Quand vous posez un mot, vous installez un rapport. Il y a un rapport du mot avec la chose, déjà, bien sûr, parce que la chose est toujours de toutes façons innommable et le mot donc toujours impuissant, mais vous installez aussi un rapport du mot avec les autres mots précisément parce que la chose est innommable et que le mot ne va prendre sa valeur que dans sa relation aux autres mots, puisqu’il est impuissant à la prendre de la chose. Vous avez un monde sans mot et des mots sans monde. Vous avez ces deux mondes qui se croisent et se vouent à ne jamais se rencontrer. Il se trouve que l’être humain a toujours été enclin a préféré le monde des mots au monde, sans doute parce que les mots, au moins, c’est lui qui les fabrique. Bref, dans ce monde de mots, vous n’avez pas affaire à des entités précises, mais à des relations. Ca veut dire que quand vous exprimez un mot, vous entrez dans un rapport situationnel, vous situez, vous vous situez. Là, il faut voir que vous êtes dépassé de toutes parts. Il y a un travail très précieux sur les rapports différentiels, c’est celui des études de Kandinsky sur les couleurs. Kandinsky il prend une couleur, et une couleur en peinture, c’est comme un mot, ça n’existe pas dans le monde, c’est un arrangement avec la couleur-chose du monde, vous n’avez pas un bleu d’Yves Klein dans le monde, vous l’avez en peinture, vous l’avez dans un langage, donc Kandinsky il prend une couleur et il l’a juxtapose avec sa complémentaire. Il remarque que le bleu paraît plus bleu et le jaune plus jaune quand ils sont à côté. Là, il est en plein dans les rapports différentiels de la parole, son intuition est immense. Il faut voir ce que ça donne, les questions que ça révèle et soulève. La parole ne marche qu’à fixer des trucs, poser précisément, mettre des mots sur, mais cette fonction, il s’avère qu’elle ne marche pas, que c’est une impasse. C’est cela qu’il faut voir, c’est très important, comment on parle, comment on pense, comment c’est n’importe quoi. Là il y a un leurre immense et un ratage formidable, vous croyez que vous établissez une entité fixe et autonome, mais pas du tout, parce que vous vous retrouvez avec tout un tas d’implications, vous n’êtes pas du tout en train d’établir quoi que ce soit de solide sur quoi prendre appui, vous êtes impliqué dans des rapports qui vous dépassent de toutes parts. Vous croyez que vous définissez le bien, mais vous êtes en train de situer quelque chose par rapport à autre chose que vous fabriquez du même coup, vous créez le rapport bien/mal qui se réfèrent et se valident l’un l’autre, qui même se fabriquent par leur  interdépendance. Votre parole s’inscrit dans des rapports qu’elle a besoin de fabriquer pour trouver sa valeur et ce sont bel et bien ces rapports qui sont actifs, là où votre parole est impuissante. C’est ce que les psys vont appeler l’inconscient par exemple, les implications différentielles et situationnelles que trimballe l’entité que vous tentez de faire émerger. Il faut voir que l’entité elle-même est un leurre, qu’elle est une fabrication arbitraire, et qu’en plus elle ne fonctionne même pas par elle-même, qu’elle ne fonctionne que par le rapport dans lequel elle s’inscrit. Et il faut noter par ailleurs que vous-mêmes, vous vous fabriquez en tant qu’entité, donc en tant que leurre qui ne vaut que par ses rapports situationnels, ça il faut le souligner ici. Donc là on est dans une impasse. Parce que ce qui semblait marcher, c’était de trier, d’organiser, de structurer, de faire précisément que rien ne dépasse et que tout s’ordonne. On a des siècles d’ordres, d’ordonnances et d’ordonnancements comme ça dans la religion, la science, la philosophie, etc…

  Vous avez cette propension délirante d’organiser le monde, la vie, les êtres qui s’effondre tout à coup. Là, il n’y a plus rien. Comment vous allez organiser une société si vous ne pouvez plus rien fixer ? Comment vous allez légiférer ? Comment même vous allez parler ou penser ? En gardant des mécanismes, des mots, des idées épuisées, qui ne valent plus rien, dont l’impuissance est démasquée ? Vous avez toutes ces histoires de rapports, certes, mais on ne parle pas avec des rapports, on utilise encore des mots, des entités que l’on fixe au moins le temps de les exprimer… Mais on sent bien que ça ne marche plus, on sent bien que même une fixation passagère, c’est déjà complètement obsolète. Alors on a dénoncé l’archaïsme des mécanismes de pensée et de parole, oui, on les a dénoncés pour les rendre impraticables et finir par se taire et répondre, avec insolence et impuissance, par un « rire philosophique » foucaldien, c’est-à-dire, donc, silencieux. Mais ce qu’il faut voir maintenant, c’est la nécessité dans laquelle est la philosophie de proposer des mécanismes qui rendent l’action possible à une époque où tout est miné de partout et où philosophes, politiciens et scientifiques retombent dans les pires archaïsmes faute de se taire philosophiquement. Parce que, on y vient enfin à cette question, à quoi servent ou peuvent servir la parole et la pensée ? Là, il faut aller au bout de la révolution qui s’est amorcée, il faut tout retourner dans tous les sens. Les mots sont les outils de la pensée et la pensée est l’outil de l’action et l’action est l’outil du corps. On a besoin de mot pour dégager une pensée qui dégage une action qui dégage le corps. Il faut voir que le mot est une chose, c’est-à-dire qu’il peut servir comme n’importe quelle chose et il est important de le rendre praticable. Alors, il n’y a aucune raison de se taire et de laisser le mot, la pensée et le corps inactifs et impuissants. Il est temps d’inventer les mécanismes qui vont rendre possible de se servir des charges de puissances que portent des outils comme les mots, la pensée et le corps.
Wassily Kandinksky Farbstudie

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  Ce qu’il faut voir au XXe siècle, c’est que les gens décampent, qu’ils foutent le camp, qu’ils se laissent abattre et qu’ils font n’importe quoi. On peut dire qu’ils sont impuissants, qu’ils se mettent dans des impasses et qu’ils rendent tout impossible. La Philosophie du XXe siècle, c’est un immense embarras, un jonglage gauche entre tellement de choses devenues interdites et de nouvelles possibilités qui ne viennent pas, dont la venue est bloquée par ces interdits. Il faut les voir bredouiller, bricoler de fausses solutions qui retombent dans les travers qu’ils dénoncent, se laisser mystifier. C’est dommage, c’est incroyable à quel point c’est dommage, mais il faut croire que l’ampleur de la révolution enclenchée au XIXe est telle qu’il a fallu aussi, à un moment, faire table rase.

  Vous avez des philosophes très brillants au XXe siècle qui ont su faire preuve d’une intuition fulgurante, qui ont su esquisser un certain nombre d’éléments très utiles mais qui n’ont pas eu la force ou le courage ou le temps d’en faire quelque chose. Alors, il faudrait un immense travail pour aller là où eux n’ont pas su ni osé aller. Parce que les questions qu’ils ont posées retombent à ne pas être rattrapées au vol et les portes qu’ils ont pu désigner restent encore closes. Pour l’instant, là, maintenant, tout de suite, j’ai la conviction profonde que laissées telles quelles, ces esquisses, non seulement ne servent à rien mais même ont un formidable potentiel de nuisance, qui d’une part bloque complètement la pensée et l’action et d’autre part laisse le champ libre aux mécanismes intellectuels les plus précaires et les plus archaïques. Bien sûr, Foucault a eu raison d’inviter à la prudence, de dénoncer le danger des dogmes, des ontologies, des universaux, des dualismes, mais il faut voir aussi le handicap que cette prudence a constitué par exemple pour quelqu’un comme Deleuze, beaucoup trop impressionné, beaucoup trop crédule, qui se laisse déborder par un propos qui n’est pas le sien, un propos d’impuissant – Foucault est impuissant, ça ne lui donne pas tort, mais il est impuissant – et se retrouve à bidouiller pour camoufler ce qui reste chez lui, malgré le bidouillage, des dualismes (macro/micro ou psy/schizo ou déterritorialisation/re-territorialisation… ) ou pour amenuiser, juguler, circonscrire, castrer quelque chose qui a fondamentalement à voir avec l’ontologie, à savoir le corps sans organe. Que n’a-t-il fait fi des préconisations foucaldiennes, lui qui ouvre des pistes, qui rendent possible de penser avec d’autres mécanismes, par exemple de penser par flux, de penser en mouvement, qui vont bien plus loin, qui sont bien plus puissants que les simples mises en garde apeurées d’un Foucault ? Dans les notes qu’il prend à la sortie de la Volonté de savoir, reprises dans deux régimes de fous, on sent bien son besoin de se justifier, sa peur de mal faire, d’être à côté, il le dit lui-même, il a besoin de « s’encourager » face à l’autorité qu’a sur lui « Michel ». Cette prudence, ces préconisations castratrices et pourtant, bien sûr, très précieuses, il s’agit de les utiliser, de prendre appui, mais de ne pas se laisser impressionner. Pour plusieurs raisons, mais la plus importante étant que les dualismes, les ontologies, les universaux etc… malgré cette prudence, on est en plein dedans, et même cette prudence, à bloquer toute articulation de la pensée, elle a empêché leur dépistage et elle n’a pas rendu possible de les dépasser. La question qui se pose toujours, qui ne cesse de se poser depuis Foucault, c’est : est-ce que ces travers qu’ils dénoncent sont inhérents à la pensée ? Si j’exagère, je demande, puisque ça a l’air d’être l’idéologème foucaldien, le truc qui rend tout impossible, ce sur quoi il faut revenir une bonne fois pour toute : est-ce que penser, c’est mal ?

  Et à cette question, je réponds tout de suite, sans même prendre le temps de la poser, je m’empresse de dire : oui. Oui, penser, c’est mal. En l’état actuel des choses, penser c’est n’importe quoi. Il faut voir pourquoi ou comment. Il faut voir comment ça marche, à quoi ça sert, comment ça peut servir la pensée. On pourrait dire que penser - ce n’est pas une définition, c’est une possibilité de fonction - penser c’est formaliser la parole. Que la parole se formalise, c’est-à-dire aussi qu’elle le prenne mal, c’est à voir. Mais bon. Penser, ça pourrait être formaliser la parole, mettre des formes, structurer, solidifier et asseoir la parole. Déjà, est-ce que la parole formalise le monde ou est-ce que la parole se substitue au monde ? Est-ce que la parole parle du monde ou est-ce que le monde parle, par exemple de la parole, entre autre ? Là vous avez une question très amusante qui entend : est-ce que le monde, c’est la société ? Est-ce qu’il y a autre chose que la société dans le monde et est-ce qu’un être humain est autre chose qu’un individu ? Ca c’est les a priori qui sont impliqués. Je ne dis pas qu’ils sont pertinents. Mais il ne faut pas ne pas remonter jusqu’à eux, des a priori, il y en a tout le temps, la parole et la pensée ne marchent qu’à se poser par rapport à quelque chose a priori. Ne pas les regarder, ça s’appelle du déni, ça ne veut pas dire qu’ils ne sont pas là, ça veut dire qu’on les laisse fonctionner, qu’on participe à leur fonctionnement, sans y redire. Le structuralisme est dans le déni, ça veut dire qu’il reproduit les mêmes a priori, qu’il s’en fait le complice tout en se persuadant qu’il s’occupe de tout autre chose. Je ne dis pas qu’il faut répondre aux questions que soulèvent les a priori auxquels ce qu’on pose renvoie, non, parce que ce sont des questions sans réponse, ce sont des trous, des béances, ça n’avancera pas de s’y engouffrer, mais quand même on peut voir qu’on les maintient en s’y référant et que donc, il est préférable d’aller voir quels a priori on maintient et quels a priori on effondre. Est-ce qu’on peut effondrer tous les a priori ? La c’est la question qui fait qu’il est nécessaire de se demander comment marche la pensée.
  Je vais reprendre tout ça autrement, je vais déplier tout ce que je viens d’esquisser là. On sent déjà le rapport entre la pensée et la parole. On ne s’en occupe pas tout de suite. Prenons la parole déjà. Arrêtons-nous à la parole. Qu’est-ce qu’on fait quand on parle ? Là je ne vais pas en venir tout de suite à « à quoi ça sert ? », c’est la question la plus importante, je vais le prendre par « comment ça marche ? ». La parole, ça marche à fixer des trucs. Vous posez un mot. Vous fabriquez une entité. Voilà, maintenant, et c’est là que ça ne marche plus du tout, c’est que pour poser ce mot, vous avez besoin de fabriquer une relation ou un rapport. Vous n’êtes pas dans des mécanismes où chaque mot est une entité propre, intègre, indépendante. Imaginez ce monde-là où chaque mot désigne quelque chose de précis, il y a un mot par chose, une chose par mot, vous savez précisément de quoi vous parlez, tout est fixe, stable, solide, installé. C’est le rêve de la science. C’est l’a priori de la pensée. C’est le verbe divin. Seulement, on a vu que ça ne marche pas du tout comme ça. On a vu donc qu’un mot ne marche que dans un rapport. Quand vous posez un mot, vous installez un rapport. Il y a un rapport du mot avec la chose, déjà, bien sûr, parce que la chose est toujours de toutes façons innommable et le mot donc toujours impuissant, mais vous installez aussi un rapport du mot avec les autres mots précisément parce que la chose est innommable et que le mot ne va prendre sa valeur que dans sa relation aux autres mots, puisqu’il est impuissant à la prendre de la chose. Vous avez un monde sans mot et des mots sans monde. Vous avez ces deux mondes qui se croisent et se vouent à ne jamais se rencontrer. Il se trouve que l’être humain a toujours été enclin à préférer le monde des mots au monde, sans doute parce que les mots, au moins, c’est lui qui les fabrique. Bref, dans ce monde de mots, vous n’avez pas affaire à des entités précises, mais à des relations. Ca veut dire que quand vous exprimez un mot, vous entrez dans un rapport situationnel, vous situez, vous vous situez. Là, il faut voir que vous êtes dépassé de toutes parts. Il y a un travail très précieux sur les rapports différentiels, c’est celui des études de Kandinsky sur les couleurs. Kandinsky il prend une couleur, et une couleur en peinture, c’est comme un mot, ça n’existe pas dans le monde, c’est un arrangement avec la couleur-chose du monde, vous n’avez pas un bleu d’Yves Klein dans le monde, vous l’avez en peinture, vous l’avez dans un langage, donc Kandinsky il prend une couleur et il l’a juxtapose avec sa complémentaire. Il remarque que le bleu paraît plus bleu et le jaune plus jaune quand ils sont à côté. Là, il est en plein dans les rapports différentiels de la parole, son intuition est immense. Il faut voir ce que ça donne, les questions que ça révèle et soulève. La parole ne marche qu’à fixer des trucs, poser précisément, mettre des mots sur, mais cette fonction, il s’avère qu’elle ne marche pas, que c’est une impasse. C’est cela qu’il faut voir, c’est très important, comment on parle, comment on pense, comment c’est n’importe quoi. Là il y a un leurre immense et un ratage formidable, vous croyez que vous établissez une entité fixe et autonome, mais pas du tout, parce que vous vous retrouvez avec tout un tas d’implications, vous n’êtes pas du tout en train d’établir quoi que ce soit de solide sur quoi prendre appui, vous êtes impliqué dans des rapports qui vous dépassent de toutes parts. Vous croyez que vous définissez le bien, mais vous êtes en train de situer quelque chose par rapport à autre chose que vous fabriquez du même coup, vous créez le rapport bien/mal qui se réfèrent et se valident l’un l’autre, qui même se fabriquent par leur  interdépendance. Votre parole s’inscrit dans des rapports qu’elle a besoin de fabriquer pour trouver sa valeur et ce sont bel et bien ces rapports qui sont actifs, là où votre parole est impuissante. C’est ce que les psys vont appeler l’inconscient par exemple, les implications différentielles et situationnelles que trimballe l’entité que vous tentez de faire émerger. Il faut voir que l’entité elle-même est un leurre, qu’elle est une fabrication arbitraire, et qu’en plus elle ne fonctionne même pas par elle-même, qu’elle ne fonctionne que par le rapport dans lequel elle s’inscrit. Et il faut noter par ailleurs que vous-mêmes, vous vous fabriquez en tant qu’entité, donc en tant que leurre qui ne vaut que par ses rapports situationnels, ça il faut le souligner ici. Donc là on est dans une impasse. Parce que ce qui semblait marcher, c’était de trier, d’organiser, de structurer, de faire précisément que rien ne dépasse et que tout s’ordonne. On a des siècles d’ordres, d’ordonnances et d’ordonnancements comme ça dans la religion, la science, la philosophie, etc…

  Vous avez cette propension délirante d’organiser le monde, la vie, les êtres qui s’effondre tout à coup. Là, il n’y a plus rien. Comment vous allez organiser une société si vous ne pouvez plus rien fixer ? Comment vous allez légiférer ? Comment même vous allez parler ou penser ? En gardant des mécanismes, des mots, des idées épuisées, qui ne valent plus rien, dont l’impuissance est démasquée ? Vous avez toutes ces histoires de rapports, certes, mais on ne parle pas avec des rapports, on utilise encore des mots, des entités que l’on fixe au moins le temps de les exprimer… Mais on sent bien que ça ne marche plus, on sent bien que même une fixation passagère, c’est déjà complètement obsolète. Alors on a dénoncé l’archaïsme des mécanismes de pensée et de parole, oui, on les a dénoncés pour les rendre impraticables et finir par se taire et répondre, avec insolence et impuissance, par un « rire philosophique » foucaldien, c’est-à-dire, donc, silencieux. Mais ce qu’il faut voir maintenant, c’est la nécessité dans laquelle est la philosophie de proposer des mécanismes qui rendent l’action possible à une époque où tout est miné de partout et où philosophes, politiciens et scientifiques retombent dans les pires archaïsmes faute de se taire philosophiquement. Parce que, on y vient enfin à cette question, à quoi servent ou peuvent servir la parole et la pensée ? Là, il faut aller au bout de la révolution qui s’est amorcée, il faut tout retourner dans tous les sens. Les mots sont les outils de la pensée et la pensée est l’outil de l’action et l’action est l’outil du corps. On a besoin de mot pour dégager une pensée qui dégage une action qui dégage le corps. Il faut voir que le mot est une chose, c’est-à-dire qu’il peut servir comme n’importe quelle chose et il est important de le rendre praticable. Alors, il n’y a aucune raison de se taire et de laisser le mot, la pensée et le corps inactifs et impuissants. Il est temps d’inventer les mécanismes qui vont rendre possible de se servir des charges de puissances que portent des outils comme les mots, la pensée et le corps.
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21 novembre 2007 3 21 /11 /novembre /2007 06:50
  A quel point l’être humain au XXe siècle – j’ai encore quelques trucs à articuler avant de tracer des lignes de fuite – à quel point il est enchaîné, c’est dingue. C’est le terme qui revient, « chaîne » : « la chaîne parlée » saussurienne, « la chaîne signifiante » lacanienne. Vous avez un être humain sans origine, on l’a vu, qui parle une langue qui ne fait que passer par lui, qui vit une vie de passage, qui est dépassé, débordé de toutes parts. Ce n’est plus un point de vue leibnizien impliquant la totalité infinie du monde, c’est un point de vue impliqué dans une totalité indéfinie. Et c’est tout un jeu de rapports différentiels et combinatoires qui se met en place pour concevoir quelque chose qui est quand même une aliénation fondamentale d’un être humain impuissant, ballotté indéfiniment sans jamais avoir aucune prise sur rien, déjà même plus sur lui-même. Regarder le structuralisme, c’est une conception révolutionnaire, qui rend possible de concevoir en termes de mouvements, de rapports, de fonctions, c’est fondamental, mais il a quand même aussi fabriqué la dépression du XXe siècle, quand les idéaux fabriquaient l’hystérie du XIXe.

  Alors, d’abord, les rapports différentiels. Il faut aller les chercher là où leur conception émerge, là où se dessine le structuralisme, dans les cours éblouissants, incroyablement clairs et rigoureux de Saussure. Saussure, il prend une lettre comme exemple, il prend le t. Il écrit 3 petits t manuellement – les structuralistes adorent les schémas – le premier assez classique, le 2e qui ressemble à un A et le 3e à une croix. t-saussure.jpgIl montre donc plusieurs variantes du t, suggère qu’on peut l’écrire n’importe comment, la seule condition, c’est qu’il ne ressemble pas aux autres lettres de l’alphabet. Vous pouvez écrire les lettres comme vous voulez, du moment qu’on ne les confond pas. Si vous vous rappelez les moments où vous avez mis au point votre graphie, c’est une question qui s’est posée d’elle-même. Vous avez une notion d’arbitraire, il répète le mot, qui s’impose. Le choix des signes est arbitraire, ils ne correspondent pas aux sons, ils s’écrivent n’importe comment donc, leur valeur - là on entre en plein dans le structuralisme - leur seule valeur, c’est par un rapport d’opposition et de différence qu’ils la prennent. Vous avez, au niveau diachronique, toute une historicité, sans origine, on l’a vue, et au niveau synchronique, l’arbitraire des signes qui ne fonctionnent qu’à se différencier les uns par rapport aux autres dans la chaîne. Alors, c’est énorme comme mécanisme de pensée, ça a désespéré l’humanité, franchement, ça l’a complètement abattue, mais la conception en termes de rapports différentiels et de combinatoires, elle est exquise. Et je reviens dessus, non pas pour expliquer le structuralisme, je ne suis pas historien, je m’en fous, tout le monde sait ce que c’est, mais parce qu’il faut en faire quelque chose, car c’est un truc qui est resté quand même sacrément impraticable jusqu’à ce qu’on en arrive aux conceptions, par exemple, de recodage et d’axiomatiques capitalistes de Deleuze et Guattari.

  Bon, le structuralisme, ça donne un être humain renvoyé indéfiniment au niveau diachronique à une origine effondrée et au niveau synchronique à un terme effondré. Il faut voir que c’est un système qui ne repose sur rien, qui ne correspond à rien, qui est parfaitement inconsistant, qui ne tient qu’à renvoyer indéfiniment à quelque chose qui… manque. Là, vous avez l’articulation du désir. Le désir articulé comme manque du Banquet de Platon. Il faut ressentir la vanité de la course inlassable d’un être humain après quelque chose qui lui échappe. C’est physique. C’est le désespoir même. C’est l’impuissance fondamentale : ne plus avoir aucune prise, rien dans les mains, plus aucune vérité, aucune origine, aucun terme, l’essoufflement, l’épuisement d’un corps perdu, éperdu, dépassé, aliéné, complètement fou. Les gens vivent comme ça, maintenant, partout, les gens ne vivent qu’avec ce désir qui tend, se tend vers quelque chose qui renvoie à autre chose qui renvoie à autre chose et encore, indéfiniment. Atteindre un terme, bloquer les renvois, court-circuiter les rapports, c’est faire effondrer le système, c’est se confronter à la nullité totale, à l’invalidité des termes, au leurre absolu.

  Enfin bref, on n’en est pas là, pas encore. A ce moment-là, au XXe siècle, ça se pose en termes de différences et d’identités. On a un jeu de rapports dont les termes se tiennent les uns les autres donc et qui ne reposent sur rien, qui sont arbitraires et qui ne prennent même pas leur valeur de leur origine, puisqu’on ne peut pas y remonter. Vous avez l’être humain qui se laisse concevoir dans ce jeu. Par exemple un psychologue comme Pierre Janet, il va passer des heures dans ses cours à décrire tout ce processus de différences et d’identités. L’idée, c’est que pour que l’être humain se distingue, s’individualise, existe en tant que, appelez ça comme vous voulez, individu, sujet, ou je ne sais quoi, il faut qu’il se différencie et s’identifie. Le complexe oedipien de Freud, il marche comme ça aussi. Enfin bon, peu importe. Ce qu’on voit, c’est que l’être humain, il va fonctionner comme la lettre t de Saussure, il n’a aucune valeur en soi, il prend sa valeur de ce rapport que j’ai eu besoin d’appeler situationnel, parce que c’est ce qui me paraissait le plus à même de le concevoir. L’être humain va situer en se situant et se situer en situant. Il va construire son identité en se différenciant, sa différence en s’identifiant, mais ça va au-delà, il entre dans un mode d’existence où tout est situation. Si vous avez suivi, vous voyez les conditions pour que ça marche : il est condamné à n’être rien, à être absent pour tirer sa valeur de son rapport situationnel. De là à dire que tout ce qu’il fabrique est bidon, oui, je le dis sans hésiter, ce qu’on appelle faire sens, donner et prendre sens, c’est bidon, les émotions, les pensées, tout ça c’est une fabrication qui n’a pour fonction que de situer et d’être situé. Il faut voir comment Lacan conçoit l’être humain, à quoi ça amène le structuralisme, l’effondrement de l’origine et du terme – j’utilise la polysémie du terme « terme » donc –, eh bien le sujet lacanien, c’est celui qui ne sait pas ce qu’il dit, évidemment. Tiens, pour faire une blague, on peut dire que l’être humain est vidé de sa substance. Il faut voir vraiment à quel point il est hagard ce « sujet », à quel point il est dans une économie d’interdépendance, de dépendance, de lien, d’aliénation. Il faut voir qu’il est tout le temps au bord de l’effondrement, qu’il ne tient qu’à ne pas être pour se situer en tant que, je reprends la formule lacanienne, « présence d’une absence » renvoyée indéfiniment de termes en termes. Le « stade du miroir », c’est la description rigoureuse de cette étape où le « sujet » est ravi à lui-même, « barré », condamné à lutter pour ne pas disparaître à se fonder dans un renvoi indéfini d’objet petit a en objet petit a. Je ne rentre pas dans le détail, l’idée c’est comment Lacan articule l’être humain comme une lettre saussurienne, un être humain qui désire ce dont il manque et qui manque ce qu’il désire parce qu’il le désire, afin de situer ce qui n’est pas pour se situer là où il n’est pas dans ce qu’il n’est pas. Ca n’a rien à voir avec la négation hégélienne, contrairement à ce que tout le monde dit, contrairement à ce que Lacan revendique, parce que le sujet lacanien est déjà mort, puisqu’on parle de différence, là on en tient une énorme.

  Il faut voir que si l’être humain arrête de désirer, s’il ne situe et ne se situe plus, tout s’effondre, puisque rien n’a de valeur en dehors de son désir qui se joue du rapport situationnel. Ca c’est très important, ça par exemple, c’est hégélien : il faut plus que jamais prendre le risque de disparaître, de s’effondrer. Car il se trouve, comme je ne me lasse pas de le répéter, que c’est quand tout s’effondre que l’être humain peut enfin jouir, avoir la jouissance. Mais on n’en est pas encore là.
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12 novembre 2007 1 12 /11 /novembre /2007 17:33
Il y a le dualisme qui est tombé avec l’effondrement des idéaux aussi.

Le dualisme, c’était quelque chose de très pratique, je dirais de très commode, avec ce que ça comporte d’accommodements quelque chose de commode. Qu’est-ce qu’on fait avec le dualisme ? on ordonne les trucs, on classe, on trie, on évalue, on mesure, on règle, etc… Le dualisme, c’est le bien et le mal, évidemment, c’est aussi le particulier et l’universel, l’un et le multiple, l’homme et la femme, la vie et la mort, je ne sais pas, c’est indéfini la liste. Bien sûr, le plus important, c’est bien la question de voir comment ça marche.

D’abord, le dualisme, ça fabrique un truc et son contraire, ça c’est très important, parce que c’est avec ça que je peux dire que l’inconscient n’existe pas – j’ai oublié conscience/inconscient dans la liste, même si c’est plus compliqué – je peux dire que l’inconscient n’existe pas, que c’est une fabrication parce que la conscience est une fabrication, que l’un et l’autre sont des inventions. Donc le dualisme fabrique le truc et son contraire, c’est une seule fabrication, un seul accommodement.

Ensuite, les trucs duels, il faut voir que ça ne marche jamais par deux. Alors, déjà, il y a le « juste milieu » d’Aristote. Aristote il fabrique le truc et le contraire en même temps et puis il détermine une voie médiane. C’est très astucieux, sauf que tout est bidon évidemment. Et là, il faut voir que les multiplicités sont incluses dans le dualisme, entre le truc et son contraire. Pourquoi ça ?

C’est là que c’est important de comprendre comment marche le dualisme. Le dualisme, c’est de la situation. Ca situe les trucs par rapport à un référent fabriqué. Que ça marche par couple duel, ça permet de tout englober, de tout situer. Vous avez des femmes masculines, des vivants malades, des gentils pervers… Vous avez une multiplicité de situations en référence à un idéal, un seul idéal donc, duel. Ce qui est drôle, c’est de voir que ça se tient. Que – tiens je vais le prendre dans son dualisme après tout, c’est marrant - le situé tient le situant en s’y référant, le situant tient le situé en le référant. Ca se tient parce que ça se renvoie indéfiniment. C’est le plus génial, ça : les définitions sont indéfinies. C’est tout le temps en train de s’ajuster. Ca a un niveau complètement archaïque et très rigide, on le voit, situer quelque chose, c’est vraiment taper dans le tas, c’est un truc très grossier. Vous avez une puissance, appelez ça un être par exemple, et vous en faites une femme déjà, et pas n’importe quelle femme, mais une femme malade perverse. Vous voyez tout ce qui était possible et tout ce qu’elle perd en possibilités – et en puissance évidemment – en se situant. Ca ne fait pas dans le détail. Un autre exemple, vous avez un « corps sans organe » deleuzien, un corps sans organisation… non je vais le prendre par un autre bout cet exemple, vous avez des cellules souches, vous voyez tout ce qu’il y a de possible pour les cellules souches, et vous avez une possibilité de saisie, la possibilité pour ces cellules souches d’être les cellules de l’œil ou de la peau ou, etc… Vous voyez toutes les possibilités pulvérisées par une seule réalisée. Et toute la société fonctionne comme ça, chaque choix dans une vie sociale, c’est la situation qui se précise et les possibilités qui s’évanouissent. C’est pour ça qu’on est dans une société de spécialistes. Vous voyez les gens faire ça en couple, par exemple, non pas rendre possible avec l’autre, mais s’en tenir à une seule possibilité, ça fonctionne exactement comme un idéal, ça rend complètement impuissant. Donc bon, ça ne fait pas dans le détail et c’est très rigide et très grossier, mais par contre ça a aussi un niveau très souple et très précis, parce que vous pouvez tout situer, que tout se réfère à l’idéal duel. Ce que je décris là, c’est parallèle à la déterritorialisation/reterritorialisation capitaliste chez Deleuze et Guattari, mais je le prends autrement, j’en fais autre chose. Ce n’est pas une question de territoire ni d’axiomatique, c’est une question de situation, c’est la situation comme territoire, un territoire mobile qui se réajuste indéfiniment.

 Il y a des gens qui croient avoir renversé le dualisme en pensant en termes de multiplicités, c’est idiot parce que les multiplicités, c’est ce qu’il y a au milieu du dualisme. Si vous virez les pôles, mais que vous restez au milieu, ça ne change rien… c’est exactement pareil que les gens qui restent dans leurs prisons après que les murs sont tombés parce qu’ils ne savent pas où aller, ou qu’ils sont trop épuisés, ou qu’ils sont désemparés ou… quelles que soient leurs raisons. Voilà, quand même la philosophie, maintenant, tout de suite, à quoi elle peut servir, à rendre possible d’aller voir ailleurs que dans les ruines de la prison, mais bon… Il faut bien comprendre que si l’idéal est duel et binaire, si le « situant » est rigide, les situations sont multiples, le « situé » est très souple. – D’ailleurs, je précise quand même que c’est une blague ce dualisme « situé »/ « situant » parce que ce qui est situé situe en se situant, et ce qui situe est situé en situant. C’est un rapport, la situation, vous définissez un des termes, vous définissez l’autre, vous renvoyez à l’autre terme pour définir l’un.

Je vais prendre un autre exemple, je vais prendre la conception de Hegel du particulier et de l’universel. Hegel, il court-circuite le dualisme, c’est très intéressant comment il s’y prend, il dit que le particulier rejoint l’universel quand l’individu devient universel en étant reconnu en tant que particulier par tous. C’est très astucieux. Mais il y a deux problèmes. D’abord, faire se rejoindre deux fabrications pour en faire émerger une troisième, bon, ça reste toujours des trucs fabriqués au niveau imaginaire. Le verbe ne crée pas le monde, vous savez ? Ensuite, alors là, c’est le concept de reconnaissance chez Hegel. Il est très fort, parce qu’il y a ce rapport à la mort, on est reconnu parce qu’on prend le risque de mourir, ça aussi, ça court-circuite le dualisme, le dualisme vie/mort cette fois, c’est époustouflant, c’est terriblement nécessaire, on ne peut pas vivre dans le dualisme vie/mort, il faudra en reparler, mais on est reconnu. Il faut voir que les rapports maître/esclave ou pseudo-maître/pseudo-esclave ou bourgeois, citoyen… il faut voir que ces rapports, sont encore et toujours des rapports situationnels. Et il faut voir que pour Hegel, ne pas être reconnu, ne pas reconnaître, ne pas entrer dans un rapport situationnel, ça donne le « sceptique », celui qui donne tort au monde, celui qui vit d’être déjà mort et c’est malheureux comme tout.

Alors bon, je dirais que si les universaux sont tombés au XXème siècle, ça ne change pas tant le problème, parce qu’on n’a pas court-circuité l’idéal universel/particulier, comme on aurait pu le faire après Hegel, qui ouvrait une piste. On est en plein dans le particulier. On se situe entre particuliers avec ses particularités. Ce sont les particularités qui situent. Quand je parle d’images, je parle de particularités qui renvoient et situent. De la même façon, les féministes, elles n’ont pas bloqué les situations, elles font tomber le pôle homme pour que tout le monde soit des femmes. Je n’hésite pas à dire que si les idéaux se sont effondrés, c’est précisément parce que le rapport situationnel n’avait plus besoin d’idéaux auxquels se référer. Ca c’est l’autre niveau de ma conception du fonctionnalisme, ce n’est pas seulement à quoi ça sert, mais de quoi ça sert, ce n’est pas seulement que ça fonctionne, c’est que c’est voué à fonctionner. C’est parallèle au conatus. Il n’y a plus besoin d’idéaux, puisque tout se situe et situe dans des particularités. Les idées, les images des particularités se situent les unes les autres. La névrose, ce n’est que ça : une course idéale, c’est-à-dire « tantalienne » et macabre, pour faire se coïncider là où je suis situé et là où je me situe entre la multiplicité du duel inconscient/conscience.

Alors il y a encore à faire. D’abord, faire tomber le particulier, évidemment. Ensuite, bloquer les rapports situationnels, se faire réfractaire aux situations. Enfin, et là vraiment ce n’est ni malheureux, ni sceptique, il faut foncer dans toutes les possibilités. Si les situations glissent sur vous, vous êtes cellules souches, vous n’êtes plus un spécialiste ou un particulier par rapport à un universel effondré, tout est possible, non pas a priori, parce que le possible, c’est évidemment ce qui est voué à ne pas se réaliser, mais tout est possible parce que ce que vous réalisez, loin de situer ou d’être situé, rend possible.
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7 novembre 2007 3 07 /11 /novembre /2007 11:16
  Je vais continuer avec cette histoire de la philosophie du XXe siècle, l’effondrement des idéaux, etc. Il faut voir qu’on ne part jamais de rien. Je crois que c’est ce qui a poussé des gens à se demander qu’est-ce que c’est un homme de la nature, qu’est-ce que c’est la nature de l’homme, je crois que c’est ce qui a poussé des gens à faire des ontologies - chercher un point de départ – et des révolutions – partir d’un point - . Mais ça ne peut pas marcher. On ne part jamais de rien et on ne recommence pas à zéro. Ca, ça demande de concevoir les choses complètement différemment. On ne peut pas avoir les mêmes approches, on ne peut pas agencer les mêmes rapports et on n’exerce pas les mêmes forces quand on se rend compte qu’il n’y a pas de point de départ. C’est très important. Parce que ça veut dire qu’on ne peut pas prendre appui pour définir quelque chose en soi, que les appuis s’évanouissent. On ne peut pas dire « l’être humain, c’est tel truc », on n’en sait rien, parce qu’on ne peut déduire ça de rien. Alors on peut décrire des phénomènes, faire une historicité, et du coup on pourrait en déduire quelque chose ? Eh bien non, on ne peut pas en déduire quoi que ce soit à moins de tenter de fixer un point de départ. Et on peut se mettre d’accord, bien sûr, remonter un cours pour déterminer une origine, fabriquer des axiomes, ça peut paraître plus facile, plus pratique, mais c’est une démarche idiote, parce que d’abord c’est bidon et qu’en plus c’est très pauvre, très faible, très impuissant au regard de la force que permet une conception sans point de départ, une conception de mouvements, de poussées, de mutations, de puissances. Il faut se souvenir de Darwin par exemple, il faut voir tout ce que ça rend possible cette conception de la vie qui n’a pas comme point de départ le verbe de dieu ou le péché originel, mais qui décrit des forces. Ca va très loin parce que c’est une conception qui emporte des notions comme le bien et le mal, avec Darwin vous avez une espèce qui a muté par accident qui va survivre parce que c’est possible pour elle. Vous avez des papillons blancs partout qui passent inaperçus sur les murs blancs d’une ville et quelques papillons gris qui sont repérés tout de suite par les prédateurs et puis tout à coup vous avez la révolution industrielle, vous avez des cheminées qui crachent leur fumée dans toute la ville qui repeint les murs de ses miasmes en gris et ce sont les papillons gris qui passent inaperçus désormais et qui survivent, pas parce que c’est bien, pas parce qu’ils sont plus forts, mais parce que c’est possible. Il faut saisir une description de mouvement de forces et d’accidents comme celle-là, c’est immense. Il faut voir un être humain dans de tels mouvements, un être qui agit, qui saisit les possibilités et qui rend possible. Ca, c’est la pensée du XXe siècle, décrire ou dégager des forces, Foucault il en trace l’histoire, Deleuze il pense en termes de flux et même la psychanalyse, elle fabrique la libido comme dynamique et l’inconscient qui n’a pas de point de départ.

  Alors il y a des gens qui se sont laissés abattre. Il y a des gens qui se sont dits qu’ils ne pouvaient pas s’échapper. Il n’y a pas de point de départ, on ne repart pas à zéro. Des paranoïaques qui ont projeté leur inconscient partout, qui se sont sentis traqués, envahis. Et des dépressifs qui se sont mis à pousser des pierres jusqu’au sommet d’un rocher, les laisser tomber puis recommencer indéfiniment. Ca c’est drôle, parce que c’est rester dans une logique qui continue de s’articuler avec une origine qu’elle n’a plus. Non, ce n’est pas drôle du tout, c’est triste, parce qu’ils sont désemparés ces gens. C’est pareil, ils ne peuvent pas du jour au lendemain faire repartir à zéro leurs pensées, donc ils ont les mêmes mécanismes, mais un des éléments en moins, le leurre de l’origine disparu. Comment ils pensent ? Ben, non, ils boitent en fait… Et ils étouffent aussi. Une partie des mouvements de pensée du XXe siècle, c’est aussi toute une parade que l’on voit mise en œuvre pour tenter de retomber sur ses pieds ou fabriquer les mêmes rapports en cherchant d’autres éléments. Par exemple, il y a des scientifiques qui ne vont plus chercher la Vérité, ça ils ont compris que c’est bidon, mais ils vont chercher leur vérité. Ils sont sérieux. Ils ne se rendent pas du tout compte que c’est un trafic auquel ils se livrent pour maintenir et préserver leurs mécanismes. Il faut voir qu’ils font ce qu’ils peuvent et qu’ils résistent parce que ça leur fait peur ce qui s’effondre tout autour. Encore une fois, ils ne vont pas repenser à zéro, alors ils sont poussés dans leurs retranchements, c’est très beau à voir.


  Pourtant, en fait, il n’y a rien à faire. C’est idiot de forcer, ça se fait tout seul. Le leurre de l’origine tombe, il est tombé il y a longtemps, ça a mis du temps à se répandre. C’est fait. Il n’y a plus d’universaux au point qu’il n’y a pas non plus l’universel qu’il n’y a plus d’universaux. Il y a des gens qui vont arriver pour dire qu’il y a une origine, tant mieux. On n’est pas en train de fixer des points, donc il n’y a pas le point « ne pas fixer des points », s’il y a des gens qui fixent des points, c’est très bien. Ce qu’il faut voir, c’est que c’est la conception et le rapport aux choses qui sont bouleversés. Il ne faut pas retomber dans des mécanismes de définitions avec ça. Il faut sortir de ces mécanismes, non pas en repensant de zéro, mais en utilisant ce que ça rend possible. Là, on pense complètement différemment, on pense en termes de forces et de possibilités. On saisit les possibilités et on rend possible. Il y a des mouvements, des poussées, c’est pareil à échelle sociale ou à échelle individuelle, il y a des forces qui montent, qui saisissent la possibilité, par exemple, de ne plus penser en termes d’origine, et qui rendent possible de penser en termes de forces.

  Quelle différence ça fait ? Ce n’est pas difficile, c’est que tout à coup la pensée devient agissante. Disons que ce n’est pas la chose en elle-même qui compte, parce qu’on ne la définit plus, mais la force qu’elle exprime et la force qu’on peut en tirer. Parce que c’est ça, si on ne pense pas en termes d’origine, on dégage les forces. Et si on ne peut rien faire avec une définition embarrassante, et imaginaire en plus, avec la force, là alors…
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22 octobre 2007 1 22 /10 /octobre /2007 03:25

Mathilde Monnier Tempo 76

Oui d’accord, mais ce n’est pas tout de dire : « Dieu est mort » (Nietzsche) ou « Karl Marx, c’est fini » (Duras), ce n’est pas tout de bloquer les universaux et les idéaux… comment dire… le faire au niveau théorique, c’est fabriquer un idéal anti-idéal, c’est tout, c’est toujours un idéal. Ce n’est pas parce que les idéaux sont tombés qu’ils ne continuent pas de fonctionner : « Ce Père n’interdit le désir avec efficace, c’est ce que nous enseigne Totem et tabou, que parce qu’il est mort et j’ajouterai : parce qu’il ne le sait pas lui-même, entendez qu’il est mort (…) le désir n’en sera que plus menaçant et donc l’interdiction plus nécessaire et plus dure : Dieu est mort, plus rien n’est permis. » (Lacan). Alors, la question, c’est bien de voir jusqu’où ça va cette mort de l’idéal, il ne faut pas avoir peur de l’onde de choc, concrètement, il faut aller les voir, ces conséquences, voir tout ce que ça rend possible. On n’est pas obligés de s’enliser dedans après tout.

Alors bon, dans l’art, c’est sûr par exemple, ça, les artistes, ils ont compris tout de suite ce que ça leur rendait possible, « Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. – Et je l’ai trouvée amère. – Et je l’ai injuriée. » (Rimbaud). Il y a tout un foisonnement de possibilités dans l’art, avec des gens dont le travail, tient, marche, alors que vraiment ils n’ont rien à voir les uns avec les autres, ils ne vont pas du tout dans le même sens, ils ne se situent pas dans les mêmes… je vais dire, c’est une sorte de blague… leurs phénomènes ne se situent pas dans les mêmes structures… c’est comme ça qu’on peut voir quelqu’un comme Giuseppe Penone, la tâche prodigieuse à laquelle il se consacre, l’espèce de chose gigantesque comme ça, avec un dévouement minutieux, l’individu qui se dépasse face à quelque chose de plus grand - ça fonctionnerait presque comme un idéal - sauf que ce truc qui le dépasse, c’est l’individu qui le fait dépasser et donc précisément c’est l’individu qui le dépasse de se dépasser, c’est-à-dire, c’est ce qu’il y a de plus fort dans un idéal, parce qu’au départ un idéal c’est ça, ce n’est pas qu’une vieille chose qui ne correspond à rien, à savoir l’augmentation considérable de la puissance… et à côté par exemple il y a Rauschenberg, il n’a pas du tout les mêmes problèmes, il n’a pas du tout les mêmes besoins, les choses ne se présentent pas à lui de la même façon, ça n’a rien à voir, il est blagueur lui, il repousse les limites, il se dit « bon alors la composition dans un tableau ça marche comme ça, les couleurs, les lignes, les formes, etc… bon et si je m’amuse à faire pareil mais avec les matières ? à mettre du tissu, du bois, de l’organique, des matières nobles, des jeans, des oiseaux empaillés, etc… bon et si je continue et que je fais pareil avec le tableau lui-même, je mets une porte ici, et puis je mets une chaise à l’autre bout et je les relie, etc… », Rauschenberg, il va voir jusqu’où ça mène, il va très très loin évidemment, quand il fait ça, il dit ce que c’est l’art pour lui, à quoi ça peut lui servir et comment il peut s’en servir, là, ça, c’est rendre possible, c’est génial… et à côté il y a Sophie Calle, et c’est encore complètement autre chose, ce n’est pas à l’opposé, ce n’est pas en contradiction, c’est ailleurs, avec d’autres problèmes, d’autres bricolages, bon il y a tout ce qu’on voit au premier degré, la plupart des gens s’arrêtent-là parce qu’ils adorent les trucs de midinettes, ils ont raison, c’est là, si ça les amusent, c’est génial, mais bon, on peut aussi lui faire le crédit de savoir plus ou moins ce qu’elle fait, alors ce qu’elle fait… eh bien, elle ne fait rien ou plutôt elle fait en sorte que les choses se fassent, elle rend possible les choses… alors c’est évènementiel, on peut regarder l’événement lui-même, fantasmer sur les aléas de l’image de la personne, se dire tiens là elle est malheureuse, tiens là elle est hystérique, tiens oh la pauvre, etc… j’aurais tendance à penser que là on tombe dans le piège… ou on peut utiliser l’immense recul que ce travail prend sur l’art et toutes les questions qu’il lui pose et là, il me semble que c’est très réjouissant… bon je pourrais prendre d’autres exemples, mais quoi qu’il en soit avec la cohabitation de travaux comme ça qui n’ont rien à voir, qui ne se parlent même pas de loin, forcément, le premier truc génial, c’est qu’on ne peut pas avoir de grille de lecture pour les apprécier. Je veux dire avec des démarches aussi différentes, toutes les possibilités de définitions se paralysent : qu’est-ce que c’est l’art, qu’est-ce que c’est le beau, qu’est-ce que c’est le travail, qu’est-ce que c’est un individu, etc… sont autant de questions qui ne peuvent plus se poser. Il n’y a rien à chercher derrière, ça ne renvoie à rien, ça n’est pas l’image de quelque chose, ça ne se situe pas par rapport à un idéal et on n’en déduit rien. La seule chose à laquelle ça renvoie, c’est à la (dé)marche de l’artiste. Alors ils ont raison les gens quand ils se disent qu’ils auraient pu le faire en voyant certains travaux, parce que ça se pose précisément en ces termes, un artiste, il saisit les possibilités et il rend possible, qu’il se serve d’un truc pour en faire un truc qui sert à autre chose, ou à rien, qu’il se serve de ce dont il ne se sert pas, qu’il ne se serve pas… C’est pour ça que c’est catastrophique les courants, le « land art », le « pop art », « l’art conceptuel », non, non, l’idée c’est vraiment d’être confronté sans arrêt avec des bouts de définitions qui s’effondrent parce qu’il y a à côté quelqu’un qui fait autre chose. L’idée, c’est vraiment que toutes les portes soient ouvertes. Bon, là c’est concret, ce n’est pas une question de discussions théoriques à l’infini sur la fin des universaux, là ce sont des actes, des possibilités, de la puissance. Il faut le vivre, c’est tellement réjouissant.     Ensuite, je ne sais pas, je vais prendre un autre exemple, la politique, c’est le plus marrant, parce que les idéaux n’ont jamais fabriqué la politique, mais que pourtant c’est la politique qui en fabrique le plus. Je ne sais pas pourquoi, il faudrait vraiment que je me penche dessus, mais absolument tout dans le discours politicien tient de l’idéologie et du dogme, le social, l’économie, le droit, etc… c’est forcément articulé sur des grilles de lectures toutes faites, où chaque idée impliquent et subsument autre chose, il y a tout un jeu, que j’appelle de situation donc, qui arrive parfois à des contradictions complètement absurdes… Alors ça va être : un artiste de gauche est forcément élitiste, il y a des raisons à ça, qui tiennent en quelque sorte, par exemple son approche par rapport aux règles, à la loi de sa discipline est radicale, donc ça le situe à gauche, mais bon, au final il est élitiste… Ou avec l’économie, c’est caricatural, même les plus brillants butent forcément sur le choix entre les classes moyennes et les privilégiés et font tenir toute l’articulation de leur stratégie par rapport à leurs partis pris idéologiques… Bref, il y a tout un imbroglio de situations, d’implications, d’inductions de toutes sortes avec des idéaux fantômes qui balisent et étouffent tout. Evidemment, c’est complètement tyrannique. Je rentrerai dans le détail une autre fois, c’est très amusant. Et puis à côté, la politique c’est aussi gouverner, je ne parle pas de légiférer, ça c’est de la fabrication d’idéaux à la chaîne, mais de gouverner, de tenir un peuple,  et gouverner, c’est quelque chose de fondamentalement amoral, ça ne peut tenir compte d’aucun idéal. Ca va de passer des accords avec les uns pour diviser les autres par exemple, on vient de le voir encore pendant les grèves, jusqu’à, je ne sais pas, tuer son ennemi. Par exemple, on pourrait dire que Villepin est en train de se faire assassiner politiquement, que l’attaque est féroce et sans pitié, que ce soit ses propres stratégies qui lui retombent dessus, comme ça semble être son habitude, ou qu’il soit parfaitement innocent, peu importe, la tentative est sacrément mauvaise et revancharde. Là, on le voit quand même se débattre, c’est très dur, c’est vraiment cruel à voir, parce qu’on sait qu’il a une marge de manœuvre très ténue, puisqu’il ne peut pas se défendre, au risque d’avoir l’air d’un fou qui crie au complot.  Il ne peut que suggérer, émettre des hypothèses et jouer l’innocent, ce qu’il fait très subtilement du reste, avec un talent et un sang-froid qui épatent. Là, la division de groupes contestataires ou l’assassinat politique, ça n’a plus rien à voir avec les dogmes, on peut dire que ça va à l’essentiel, c’est même plutôt de l’ordre du combat de chiens qui essaient de sauver leurs peaux. Je pourrais prendre plein d’exemples comme ça. « Il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre, qu’en n’étudiant que cette dernière on apprend plutôt à se ruiner qu’à se conserver ; et celui qui veut en tout et partout se montrer homme de bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants. » (Machiavel) En quelque sorte on a d’un côté ce qu’on devrait faire, ça c’est la loi, c’est les dogmes, etc… et de l’autre on a la manière dont on vit. Bon, la politique, une fois débarrassée des idéaux, parce que c’est à ça que j’arrive, c’est quand on aborde la manière dont on vit, concrètement, sans les dogmes qui n’aident vraiment pas à y voir clair. Et ça n’a rien à voir avec la real politique, ça, c’est une idée gerbante, c’est vraiment un alibi pour excuser les trucs les plus dégueulasses sous prétexte qu’on n’aurait pas le choix. Ce n’est pas non plus un truc à la Saul Alinsky, du genre comprendre la réalité des gens afin de l’utiliser pour arriver à ses fins, parce que ça, c’est de la manipulation et que contrairement à lui, contrairement aux communistes, contrairement aux résistants, je ne pense pas que la fin justifie les moyens, la fin, c’est un idéal, et comme tous les idéaux, ça justifie tout et rien. Non, non, je parle d’envisager la manière dont on vit concrètement, sans idéaux en amont, sans fin en aval, sans que ce soit situé par rapport à quoi que ce soit. Vous vous rappelez ces grilles, ces définitions qui tombent dans l’art par la force des choses…>

  Enfin, le dernier exemple, la philosophie. A quoi elle sert, comment on s’en sert une fois les idéaux tombés ? Parce que bon, le rapport aux idéaux, il tient toujours, il est même plus resserré que jamais… Eh bien, on peut essayer de voir déjà comment il fonctionne ce rapport, regarder son articulation, sur quoi il s’appuie, et on peut voir que ce rapport, on le retrouve partout, dans les images que l’on se fabrique pour se situer, dans la situation même, et on ne va pas fermer cette piste, on ne va pas fermer de porte, ce serait idiot, on a vu plus haut que l’idéal, c’est aussi de l’augmentation de puissance, mais on peut être amené à ouvrir d’autres pistes, à aller chercher le conatus chez Spinoza, parce que lui, par exemple, il ne définit pas la substance, il la laisse à Dieu qu’il renvoie à ses affaires, Spinoza, lui il ne définit pas, il dessine une dynamique, ça fait écrouler les universaux ça, c’est très fort, ça peut être très utile, pas forcément tel quel, on peut explorer tout ce qu’on peut en faire, et par exemple avec la jouissance et la faim, qu’est-ce que ça donne ? On peut aussi aller chercher le pragmatisme machiavélien, et non machiavélique donc, qui ouvre une piste par delà bien et mal comme on dit chez Nietzsche, ça peut rendre possible beaucoup de choses ça aussi… donc dans le domaine ontologique, éthique, politique, la philosophie elle a beaucoup de possibilités à saisir et à rendre une fois les idéaux tombés. Vous voyez mieux les pistes que je m’enthousiasme à explorer maintenant ?



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10 octobre 2007 3 10 /10 /octobre /2007 02:14
C’est dans les moments où tout le monde parle de Bernard-Henri Lévi, ou plutôt où il parle à tout le monde, qu’on se rend compte à quel point ça ne fait rien, c’est-à-dire il ne fait rien, et aussi on s’en fout. Alors, il n’y a vraiment rien à dire sur BHL, parce que c’est complètement négligeable. Dans l’ensemble, les gens sont d’accord pour dire que c’est un chroniqueur, un éditorialiste, du coup, on voit bien son genre de talent et on voit bien aussi les limites de ses postures éditoriales. Mais peu importe, il y a autre chose de bien plus intéressant, c’est de parler de qu’est-ce que c’est un intellectuel ou alors un philosophe, et donc non pas définir, mais demander, là vous devez avoir suivi, c’est frais, vous pouvez le dire en même temps que moi, un, deux, trois : à quoi ça sert. A quoi ça sert et de quoi ça se sert un philosophe ?

La philosophie, elle a fait quelque chose de bouleversant au XXe siècle, elle a fait quelque chose qui m’épate tellement c’est fort, que ça ait été rendu possible d’une part et que, d’autre part, la possibilité ait été saisie, c’est la preuve de la puissance du truc : elle a atteint ses limites. C’est très, très important. Ca change tout. Je ne peux pas dire à quel point c’est réjouissant et enthousiasmant d’arriver après, pas tout de suite après, mais assez longtemps après pour que ça ait trouvé ses derniers échos. La philosophie, enfin il faut dire des gens dans la philosophie, des gens ont regardé concrètement ce qu’ils faisaient, à quoi ça servait, et en ont tiré les conséquences. Ces gens, d’abord c’est Heidegger et je dirais que ça va jusqu’à Foucault. Et ces gens, ils ont paralysé les systèmes, ils ont rendu impossibles les idéologies, les dogmes, les morales. Ils ont mis à mal tout un confort intellectuel, toute une facilité d’appréhension des choses qui faisaient qu’on n’y voyait plus rien. Que des gens arrivent à se libérer, on peut parler de libération, de quelque chose qui pourtant semblait intrinsèque à leur pratique, les généralités, les définitions, le jugement, que des gens arrivent à juguler ce qui constituait aussi, avant tout, leur force et se frayent un chemin plus puissant encore, c’est quand même incroyable tellement c’est vivant. Alors, on peut rester insensible à la conception de l’infini dans la philosophie classique, c’est dommage parce que c’est épatant, mais bon, ça peut ne servir à rien maintenant, mais en tout cas on ne peut pas rester insensible à ça.

Seulement voilà, cette tentative fondamentale évidemment, elle ne reste pas sans conséquence, c’est tout le rapport à la philosophie qui est chamboulé, parce que ça ne peut plus servir à ce à quoi ça semblait servir avant donc, ça ne définit plus des universaux, ce que j’appelle des idéaux ou des images, et ça ne sert plus à juger, ce que j’appelle situer. Et c’est là que ce travail de déconstruction prend toute son ampleur, parce qu’on peut enfin voir que la philosophie n’a jamais servi à ça, définir et juger. Se servir de la philosophie pour créer le monde avec le verbe, c’est un contresens sur l’utilisation qu’on peut en faire, c’est un contresens pauvre et nul. Et même si on a vu des foules entières devenir tempérantes ou républicaines, même si c’est amusant de voir des gens se servir concrètement de concepts, s’appliquer à les appliquer, des gens dans la philosophie au XXe siècle nous auront alertés sur le fait que ça ne peut pas servir à ça.

Alors, comment les gens se sont repérés, qu’est-ce qu’ils ont fait avec cette paralysie, comment s’en sont-ils servi ou non ? ça c’est génial, tellement on voit bien comment les gens font en fonction de ce qu’ils peuvent et de ce qui marche pour eux, c’est flagrant face à une paralysie, face à quelque chose qui, dans un premier temps, semble dire on ne peut rien.  D’abord elle a fait taire beaucoup de monde, cette paralysie, et on a vu des historiens de la philosophie, des historiens donc, accaparer la philosophie, en faire un vieux machin confit par le formole. Ca, chacun fait comme il veut, mais on peut dire que c’est un premier contresens, parce que le travail de Foucault ouvrait sur des concepts, là où ces historiens ont refermé la philosophie sur des rapports de forces Savoir/Pouvoir si brillamment dénoncés par ce dernier. Ensuite, il y a des gens qui sont retombés dans les généralités et le jugement, bon eux, ce n'est même pas du contresens, c'est du court-circuitage : "les universaux, c'est mal". Bon, je dirais que ces gens n'utilisent pas du tout la conquête de la paralysie, ce qu'elle rend possible, je dirais qu'ils piétinent, mais pourquoi pas. Enfin, cette paralysie, cette impossibilité, si courageuse, si puissante, elle a été récupérée par les impuissants et les tristes (au sens spinoziste), elle a nourri leur dépression et leur dégoût de vivre : « on ne peut plus penser, la philosophie est morte, il n’y a rien à faire, rien n’a de sens, blablabla… ». Evidemment, si on remet en cause l’utilisation qu’on peut faire de la philosophie, le premier réflexe, c’est de ne plus rien en faire du tout, c’est compréhensible. Et puis, il y a des gens dont la propension à se laisser abattre, à se démener pour se laisser abattre est proprement miraculeuse. Bon, c’est là qu’on voit des gens comme BHL parvenir à soit ne rien penser, soit ne penser à rien, ce qui est de toute façon une prouesse. Alors, ce qui est particulièrement drôle avec les gens comme BHL, Glucksman, Finkielkraut, etc, c’est que la mort de la philosophie meurt avec eux, c’est parfaitement génial. D’abord, ce n’est pas tant qu’ils sont impuissants, dépressifs, esclaves, au sens nietzschéen, c’est-à-dire plein de vengeance et de haine, ça va même au-delà, ils sont morts. En quelque sorte, les pauvres, ils n’ont pas eu la chance d’arriver longtemps après la déconstruction, ils ont été emportés par elle, portés, donc, mais portés disparus, balayés. Ils n’ont pas pu voir tout ce qu’elle rendait enfin possible cette déconstruction, ils ont été arrêtés par tout ce qu’elle rendait impossible pour mieux rendre possible ailleurs. Et on peut comprendre que des gens un peu faibles ne se soient pas relevés de la puissance qui s’est abattue sur la philosophie au XXe siècle, c’est humain, c’est même très touchant. Alors qu’est-ce qu’il leur restait à faire à ces gens paralysés et impuissants ? ce qu’ils ont fait, avec l’engouement et le talent que l’on sait, à savoir rien, ils n’ont rien fait et ils ont eu raison de le faire, puisqu’ils ne pouvaient plus rien de toute façon. Le bouleversement de la philosophie du XXe siècle a trouvé ses derniers échos en eux. Une de leurs plus grandes contributions aura été de nous permettre d’admirer le spectacle de ce bouleversement dans toute son étendue et, en l'occurrence, dans tous ses fracas. Au fond, ce que la philosophie pouvait enfin ne plus faire - et non pas ce qu’elle ne pouvait plus faire, c’est très différent, dans un cas, c’est puissant, dans l’autre c’est de l’impuissance - ils ont cherché à corps perdus à le poursuivre et le préserver, avec une naïveté conservatrice et réactionnaire : prêcher, mettre au point des idées toutes faites, dire ce qui est bien ou mal. Et puisqu’ils ne pouvaient plus le faire dans la philosophie, c’est dans le marketing des éditos et des chroniques, dans la mondanité convenue d’engagements ponctuels et à la mode, qu’ils ont renouvelé le genre et sauvé leurs meubles. C’est avec leur peur tétanisée de tout perdre qu’ils ont tout perdu, ça arrive souvent, ce n’est pas grave, enfin pour eux peut-être...

Peu importe. Si ce que j’appelle vite fait la déconstruction ici a eu ça comme conséquence, cette sorte de chant, ou de râle médiocre, parce qu’il n’y a pas de quoi être enchanté, du cygne, le plus important c’est de voir tout ce que ça rend possible, comment ça modifie l’utilisation que l’on peut faire de la philosophie. Parce que cette déconstruction, elle a fondamentalement débarrassé la philosophie de ses travers. Alors qu’est-ce qu’on fait avec la philosophie quand elle ne définit plus rien et qu’on ne peut plus s’en servir pour juger ou faire la part des choses ? Est-ce que la philosophie ne sert plus à rien ? Mais non, pas du tout, mais alors vraiment pas, c’est tout le contraire. Parce que, que la philosophie ne définisse plus d’universaux, ce n’est pas la fin de la philosophie, c’est toujours de la philosophie, c’est de la philosophie dans toute sa puissance. Il faut voir les choses complètement autrement : la philosophie, elle a pu se passer des universaux, parce qu’ils ne lui servaient plus à rien. Et même, ils finissaient par la desservir. La philosophie, ça n’a jamais été affaire de généralités ni de jugements. Si on prend l’Éthique à Nicomaque, qui a tout l’air d’une morale, ça n’a aucun intérêt de le lire comme la formation de préceptes. Un concept, ce n’est pas un précepte. L’intérêt du livre d’Aristote, c’est de suivre ce que sa pensée minutieuse est en train de rendre possible et impossible. Qu’est-ce que c’est la philosophie, je ne définis pas, je ne me pose pas la question, je m’en fous, je me demande à quoi ça sert là, eh bien ça sert, je dirais même, ça peut servir à proposer des outils qui rendent possible. Alors, les universaux, ça constituait des points d’appuis, des lignes, des traverses, mais ça finissait par tout rendre impossible à cause de l’utilisation que les gens en faisaient. On peut dire que des philosophes ouvraient des chemins et que des gens s’arrêtaient pour admirer la porte. Pourquoi Nietzsche dit-il qu’on ne connaît rien par concepts si on ne les a pas d’abord créés ? Parce qu’il faut le prendre ce chemin, aller voir ce qu’elle ouvre la porte, bidouiller, expérimenter, découvrir tout ce que ça rend possible. Et puis, en le prenant ce chemin, on va très vite en prendre un autre, ouvrir d’autres portes, etc… Elle est débile cette histoire de portes, mais vous voyez, non ? Donc la philosophie du XXe siècle, elle n’a pas tout paralysé, elle a paralysé la paralysie, c’est tout, c’est énorme, c’est fondamental. Maintenant, on y voit beaucoup plus clair.
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