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30 mars 2014 7 30 /03 /mars /2014 10:05

Précédemment, on a vu le début de la Semaine Sanglante...

Le 26, vendredi, le massacre du peuple de Paris par les Versailleux dure depuis dimanche. On n’a jamais vu une telle férocité. On ne peut pas dire qu’on ait peur, non, ni qu’on soit envahi par la tristesse, la colère, l’abattement, toutes ces émotions qui semblent en sommeil dans le corps prêtes à déferler au gré des stimuli de ce qu’on perçoit comme des événements pour le mobiliser à répondre, toutes ces émotions familières, dont on a observé les montées, les poussées et le cours tant de fois dans ce qui s’appelle une vie, c’est-à-dire, je ne sais pas, un laps d’expériences [Note : laps, du latin lapsus, écoulement, chute, de labi, s’écouler], toutes ces émotions, donc, sont impuissantes, anecdotiques, face au fracas dévasté du massacre, des tas de corps semés dans Paris, dont le sang versé court dans les rigoles des rues et répand son odeur de fer lourde et tenace partout.

 

La Bastille résiste pour 6 heures encore. Dix fois le drapeau rouge est hissé, dix fois il est abattu par les balles versaillaises[1]. On se bat. On n’a pas le choix de toutes façons. La dernière affiche communarde s’adresse aux citoyens du XXe et rappelle : « si nous succombons, vous savez quel sort nous est réservé »[2]. Et oui, on le sait décidément.

 

48 otages sont conduits de la roquette à la rue Haxo. Des gendarmes, pris le 18 mars à Belleville et Montmartre, des religieux et des mouchards de l’Empire. La foule se presse, s’agite. Plusieurs Communeux, Varlin, d’autres, tentent de les sauver de la mort. De gagner du temps au moins. Rien à faire. « Les chassepots partent sans commandement »[3]. Les otages sont fusillés. Un homme de la foule qui criait « Vive l’Empereur ! » est exécuté lui aussi. Un autre homme fut tué un peu plus tôt… Sur la plaque commémorative de la rue Haxo, on parlera de 52 victimes…

 

Chaque nouvelle qui arrive maintient, attise, avive ce foyer d’effroi dans le corps qui ne sait plus s’éteindre et lèche, dévore les pensées.

 

Les jours se lèvent et se suivent, les nuits tombent, sans qu’on ne sache plus les compter. Ca ne s’arrête toujours pas. Le 27 mai, les fédérés ne tiennent plus qu’une partie du XI et du XXe arrondissements. La constriction des Versailleux se resserre par le Cours de Vincennes et la place du Trône d’une part et la Bastille et le boulevard de Charonne[4] d’autre part, pendant que l’artillerie de Montmartre « ne cessait d’écraser de ses feux les batteries fédérées de Belleville »[5]. Les Versailleux « assiègent le Père-Lachaise qui renferme deux cent fédérés à peine »[6]. A six heures, ils « canonnent la grande porte du cimetière », qui « cède promptement ». La lutte devient « alors très vive »[7]. « Les hommes ennemis roulent et meurent dans les mêmes fosses »[8]. Les troupes versaillaises poussent jusqu’à la porte de Bagnolet[9].

 

Le dimanche 28 mai, deux ou trois rues du XXe se débattent encore[10] et dans le XIe, « rue du Faubourg du Temple, rue Oberkampf, rue Saint Maur, rue Parmentier, on veut encore lutter ». [Note : Vinoy remarque : « Poussés jusque dans leurs derniers retranchements et complétement cernés, ils résistèrent avec une constance digne d’une meilleur cause »[11]]. Les troupes versaillaises avancent, finissent d’étouffer Paris. Elles descendent « lentement la rue de Ménilmontant, enlevant les unes après les autres de nombreuses barricades »[12]. La dernière barricade sera celle de la rue Ramponneau[13], où, pendant un quart d’heure, un seul fédéré se bat encore, puis réussit à s’échapper[14], ou peut-être celle dans la rue plus haut, de Tourtille[15], ou alors un peu plus bas, rue de la Fontaine au Roi[16]. [Noter que les bruits[17] veulent que Lissagaray fut ce dernier combattant sur la barricade de la rue Ramponneau et que Louise Michel défendait celle de la Fontaine au Roi…] « A une heure, tout était fini »[18].

 

Le corps de la Commune, ses membres, ses organes, son souffle – son souffle : l’espoir du peuple –, abattu, Versailles s’acharne encore. On apprend les exécutions, les massacres, les soldats versaillais qui rassemblent « les victimes dans les cours des mairies, des casernes, des édifices publics »[19] et fusillent ; les blessés qu’on va chercher dans les hôpitaux, jusqu’aux dehors de Paris[20] pour les achever ; les femmes sur lesquelles on s’obstine… Et ces charniers, ces corps, ces centaines, ces milliers de cadavres entassés au square de la tour Saint Jacques, au parc Monceau, devant les Invalides, au faubourg Saint Antoine, à l’École Polytechnique, aux buttes Chaumont[21]… dont l’odeur de pourriture entête, obsède l’air, et dont la vue terrifie et accuse.

 

[Insérer quelque part dans ce texte le récit de la mort de Varlin, celui qui tentait d’épargner la vie des otages rue Haxo. Il est arrêté le 28 place Cadet, reconnu par un prêtre qui court chercher un officier. Une cruelle procession commence. On promène Varlin sur la Butte Montmartre « une grande heure »[22]. La foule s’amasse, s’excite et le rue de coups jusqu’à faire de sa tête « un hachis de chairs, l’œil pendant hors de l’orbite »[23]. Arrivé rue des rosiers, il ne peut plus marcher, on le porte. On l’assoit pour le fusiller.]

 

[Note : Jaurès fera les comptes : « quatre vingt quatorze cadavres d’otages tombés à la Roquette et au jardin de la rue Haxo » contre « 30000 Parisiens et Parisiennes assassinés sous couleur de venger les premiers »[24].]

 

Et ce sont aussi des milliers de prisonniers qu’on transhume. Dès les premières défaites communeuses, c’est une fureur ahurie qui les accueille.

[Notes :

L’arrivée des prisonniers à Versailles.

Gaston da Costa relate qu’après les « avoir lentement promenés sur nos grands boulevards »[25], les prisonniers étaient dirigés sur Versailles. « En route, on achevait les blessés épuisés » par une marche de 20 kilomètres… Arrivés à Versailles, « les belles madames ou lorettes, ou duchesses, ou riches bourgeoises, au bras d’officiers insolemment triomphants, lapidaient et frappaient les malheureux prisonniers… »[26].

Louise Michel écrit : « Les créatures hideuses de férocité, vêtues avec luxe et venant on ne sait d’où, qui insultaient les prisonniers et du bout de leurs ombrelles fouillaient les yeux des morts apparurent dès les premières rencontres à la suite de l’armée de Versailles. »[27].

Le journal le Siècle explique que du côté des vainqueurs, « la foule est lente à reprendre son sang froid »[28] : « tout ce qu’elle a éprouvé pendant la lutte, colères, espérances, appréhensions, terreurs, tout cela se tourne en furie contre les vaincus »…

Lissagaray cite un article du Siècle, du 30 mai : « L’on voit des femmes, non pas des filles publiques, mais des femmes du monde insulter les prisonniers sur leur passage et même les frapper avec leurs ombrelles »[29]. Il raconte : les vociférations, les coups, les jets d'ordures, de tessons de bouteilles, de poussière à la face des prisonniers, « promenés en spectacle dans les rues de Versailles » et commente : « Effroyable rétrogradation de la nature d'autant plus hideuse qu'elle contrastait avec l'élégance du costume. »[30].

 

Les conseils de guerre.

Da Costa accuse : selon lui, Thiers a demandé la mise en état de siège de la Seine et Oise à l’Assemblée dès le 20 mars, alors que rien ne justifie cette demande si ce n’est de pouvoir traduire les prisonniers devant la justice expéditive des conseils de guerre[31].

 

Dans le réquisitoire contre les membres de la Commune au conseil de guerre qui les juge ainsi que ceux du Comité central, on peut lire : « ils voulaient la destruction de la famille, de la propriété, de la religion, et en un mot de la société »[32]. Puis, plus loin : « Ces hommes ont envoyé à la mort, sous l’empire de la force, des milliers de citoyens hostiles à leurs doctrines »[33].

S’arrêter sur les chefs d’accusation.

Il est reproché aux membres du Comité central et de la Commune :

« 1° Attentat contre le gouvernement ;

2° L’attentat ayant pour but d’exciter à la guerre civile ;

3° Le fait d’avoir levé des troupes armées sans ordre ou autorisation du pouvoir légitime ;

4° l’usurpation des titres ou fonctions »[34].

Il est reproché, de plus, aux membres de la Commune « la complicité dans l’assassinat des otages, la complicité dans les incendies, la complicité dans les arrestations arbitraires et les séquestrations, la complicité dans la destruction des monuments publics et des maisons habitées »[35].

 

On voit que le décret des otages ne se comprend pas comme une menace dissuasive et que l’institution de cours martiales est perçue comme participant à l’enrôlement forcé…

 

Les membres de la Commune sont déportés « dans une enceinte fortifiée », condamnés aux travaux forcés, à la prison et pour certains, Ferré, Lullier, à la peine de mort[36].

 

Noter que sur plus de 36 000 prisonniers[37], 26 conseils de guerre, « vingt-six mitrailleuses judiciaires » dira Lissagaray[38], condamnèrent 13 700[39] hommes, femmes et enfants à la peine de mort, aux travaux forcés, à la déportation, à la prison ou, pour les enfants qui ne furent pas envoyés en prison, à la maison de correction[40].

Noter que ces chiffres donne un ordre de grandeur sans s’arrêter sur les querelles.]

 

 

On sait bien comment fait le corps. On a déjà connu un deuil, on a vu. L’effroi qui fait penser qu’on ne saura plus jamais rire, sourire même, que les choses ont perdu leur goût, leur saveur, que le cœur, ou l’endroit du corps où ça se tient, est sec, aride, stérile. Et puis ça s’organise. On se familiarise avec l’atrocité. On apprend à rééquilibrer les forces dans le corps, à compenser le poids… Et un jour on sourit et un autre on savoure une lumière, un goût, un visage…, un matin, on n’y pense plus dès le réveil, une après-midi, ça fait plusieurs heures qu’on y a pas pensé du tout… Mais là, alors, cette horreur, on se dit qu’elle est au-delà de ce que le corps peut porter. On se demande même ce qui fait que, devant une telle intensité, son cœur ne se soit pas déjà arrêté de battre, ses fonctions de répondre. Je veux dire, là, forcément, le corps est maudit. Et ce qui est plus amer encore, c’est que le bruit continue, que les choses ne s’arrêtent pas de se faire. On ne sait même pas comment ça se peut.

 

Les journaux de droite par exemple, on ne sait pas comment ils peuvent… Dans un titre, on se réjouit que soit fini « ce lamentable drame, où une bande de scélérats cosmopolites a conçu et a tenté de mettre à exécution le monstrueux projet de détruire Paris, ne pouvant l’entraîner dans son orgie démagogique »[41]. On parle d’une rumeur : une intrigue parlementaire chercherait à profiter des événements pour mettre en échec la République[42]… On n’en pense rien. On tourne les pages. On passe à un autre journal. « Paris respire enfin »[43] sont les premiers mots qu’on y trouve. On continue. L’article ne s’en prend pas à la République, mais accuse la « malfaisante influence » de l’Empire, sans qu’on comprenne très bien pourquoi. [Noter que cette responsabilité de l’Empire est soulignée aussi par le ministre des Affaires étrangères, à peine installé pour remplacer Favre, dans une circulaire aux diplomates qui voudraient expliquer l’insurrection du 18 mars, afin de « corriger les opinions erronées »[44]. On peut y lire que « la France, comme on le répète trop légèrement, n’a point reculé vers la barbarie elle n’est pas davantage en proie à une sorte d’hallucination furieuse ; elle a été, par une série de fautes volontaires, jetée en dehors des voies du juste et du vrai »[45]. Et de désigner l’Empire comme le système qui a « introduit au sein de la nation un élément actif de dépravation et d’abaissement »[46] : « En accumulant dans l’enceinte de la capitale une population flottante de près de trois cent mille travailleurs, en y multipliant toutes les excitations des jouissances faciles et toutes les souffrances de la misère, l’empire avait organisé un vaste foyer de corruption et de désordre, où la moindre étincelle pouvait allumer un incendie »[47].] On ne réfléchit pas. Ces mots labiles glissent et chutent sous les yeux sans accrocher. Dans un autre journal, on est convaincu que « les trois terribles tentatives subies de cette forme de gouvernement [la République] », les massacres de 93, l’insurrection de juin 1848 et « l’ignoble Commune de 1871 », « sont suffisantes pour en dégoûter à jamais le pays »[48]… Les mots qui suivent sont « ruine sanglante », « honte », « destruction du monde civilisé », « voilà ce que nous a attiré ce mot de République »… On ne réagit pas. On regarde la succession des lettres qui se regroupent ici, se distancient là pour former des mots, des phrases, qui ne sont que des anecdotes négligeables face à l’horreur rémanente qui hante la vue chaque fois qu’on cligne des paupières. On arrête la lecture. Ca ne sert à rien. On n’y trouvera pas des mots qui désignent, une plume acérée qui perce, non, mais un bruit qui n’a même pas la décence de s’étouffer au moins un jour.

 

Le 30 mai 1871, aux lendemains du massacre, on ne peut pas savoir que l’enseignement gratuit, obligatoire et laïc sera instauré dans 10 ans ; l’assurance maladie, dans une soixante d’années ; l’assurance chômage, après des ébauches par branches, sera créé plus de 80 ans plus tard ; les congés payés dans 65 ans ; les retraites dans 70 ans ; et qu’on verrait peut-être un jour la fin du cumul des mandats, la révocabilité des élus, et même plus tard encore, qui sait, le mandat impératif ou l’éparpillement des pouvoirs taillés à échelle humaine… On ne peut pas pressentir que les idées qu’on a portées, d’un peu plus de justice, et surtout, le vœu paraît si simple devant la brutalité folle de la violence qu’il a déchaînée, surtout d’une vie un peu plus douce, finiront pas infuser. On n’en sait rien. A ce moment-là, ces jours qui suivent se déroulent sans qu’on ne pense quoi que ce soit.

 

 

Site du film "Commune"...

 

[1] Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, 1929, p. 360.

[2] Ibid., p. 364.

[3] Ibid., p. 365.

[4] Joseph Vinoy, Campagne de 1870-1871, Paris, 1872, p. 336.

[5] Ibid., p. 338.

[6] Lissagaray, op. cit., p. 369.

[7] J. Vinoy, op cit., p. 337.

[8] Lissagaray, op. cit.

[9] J. Vinoy, op. cit.

[10] Lissagaray, op. cit., p. 371.

[11] J. Vinoy, op. cit., p. 341.

[12] Ibid.

[13] Lissagaray, op. cit., p. 372.

[14] Ibid.

[15] Cf G. Dittmar, Histoire de la Commune de Paris, 2008, p. 456.

[16] Cf, L. Michel, la Commune, coll. Classiques des sciences sociales, p. 358.

[17] Cf Eric Hazan, L’invention de Paris, éd. du Seuil.

[18] Lissagaray, op. cit., p. 372.

[19] Ibid., p. 357.

[20] Ibid.

[21] Ibid., p. 381.

[22] Ibid., p. 378.

[23] Ibid.

[24] Jean Jaurès, Histoire socialiste, Tome XI, Paris, 1901-1908, p. 408.

[25] Gaston da Costa, la Commune vécue, Tome III, Paris, 1904, p. 192

[26] Ibid.

[27] Louise Michel, op. cit., p. 231.

[28] Le Siècle, édition des départements, en date du 29 mai 1871.

[29] Lissagaray, op. cit., p. 387.

[30] Ibid., p. 388.

[31] G. da Costa, op. cit., pp. 192-193.

[32] X p. 136.

[33] Ibid., p. 137.

[34] Ibid., p. 138.

[35] Ibid., p. 139.

[36] Ibid., p. 218.

[37] Lissagaray, op. cit., p. 429.

[38] Ibid., p. 413.

[39] Ibid., p. 430.

[40] Ibid.

[41] Le Siècle, édition de Paris, en date du 30 mai 1871.

[42] Ibid.

[43] Le Temps, en date du 30 mai 1871.

[44] La Commune devant les conseils de guerre, p. 1.

[45] Ibid.

[46] ibid., p. 2.

[47] Ibid.

[48] Le Figaro, en date du 31 mai 1871.

"Tout est fini" : de la guerre civile – partie 5, la semaine sanglante, partie 2 (Commune 24/24)
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Published by claude pérès - dans La Commune de Paris
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16 mars 2014 7 16 /03 /mars /2014 16:27

Ed Ruscha - I can't not do that,2012

Précédemment, on a vu l'entrée des Versailleux dans Paris...

Depuis des semaines, depuis la proclamation de la Commune, on a comme une agitation du corps, des pensées, qu’on ne sait pas reconnaître, dont on ne sait pas dire si elle tient de l’espoir ou de l’inquiétude, et qui fatigue et tracasse. A l’entrée des Versailleux dans Paris, on est soulagé de cette agitation-là. Ce qu’on craignait le plus arrive et on ne sait pas encore avec quelle atrocité. On dirait que la vie ne sait pas vous laisser tranquille. Je veux dire, ce répit, ce repos, sans lesquels on ne sait pas savourer le goût des choses, s’émerveiller, sourire, on dirait qu’on est voué à devoir les voler. Mais on n’a pas le temps de réfléchir. Les Versailleux sont là.

 

 

Les gens discutent dans la cour de l’immeuble. On y va. On veut savoir. Quelqu’un raconte la dernière séance de la Commune. Pour une fois, tous les membres étaient là[1]. Ils parlent. La personne qui relate ne sait plus de quoi ils parlent, peut-être de Cluseret, accusé de trahison. Oui, c’est ça, c’est pour ça qu’ils étaient tous là. On la coupe : on s’en fiche. « Et après ? », quelqu’un dit. Un membre du Comité de salut public interrompt la séance. Il demande la parole. C’est urgent. « C’était quand ? », quelqu’un d’autre demande. On regarde cette personne. On ne peut pas avancer si tout le monde pose des questions. En même temps, on veut savoir. C’était dimanche 21 mai[2], vers quatre heures[3]. Il lit une dépêche annonçant que les Versaillais viennent d’entrer dans Paris par la porte de Saint-Cloud[4]. Plus personne ne parle. La personne qui raconte dit : « il régna un silence profond dans l’assemblée »[5]. Elle se tait. Elle aussi elle se tait. Puis elle reprend : « Pas un mot, pas un mouvement, pas même un murmure »[6]. On imagine. Ce silence, c’est l’impact du coup reçu. Le président de cette séance, Vallès, laisse s’écouler une minute. Quelqu’un répète en murmurant pour ne pas perturber le cours du récit : « Une minute ». Elle continue, la personne qui raconte, elle dit : puis après une minute, avec une fierté inouïe… Je crois qu’elle dit le mot « dignité » aussi…, le président reprend la séance comme si de rien… Elle n’a pas le temps de finir, qu’on la coupe : « Personne n’improvise un plan de défense ?[7] Personne n’organise la résistance depuis le cœur de la Commune ? ».

 

Le soir, des amis nous convainquent de sortir. On se promène sur les boulevards[8]. Par moments, dans cette foule de visages qu’on regarde en cherchant un signe, une inquiétude dans le regard, une crispation dans les muscles, un souffle plus court, un signe de la tourmente de cette constriction des Versailleux sur Paris qui n’en finit pas de se resserrer, on oublie presque. C’est en se souvenant qu’on se rend compte que, pendant un temps qu’on ne sait pas mesurer, on pensait à autre chose ou plutôt on ne pensait plus du tout. Il fait doux[9]. C’est curieux, cette profusion de sensations qui se réveillent au retour d’une saison, comme si le corps les attendait. C’est le printemps, ces odeurs qu’on reconnaît, que la tiédeur du temps fait exhaler des lieux, des matières, des cuisines ; cette lumière plus jaune, moins inquiète que celle de l’hiver ; ces fruits qu’on n’a pas mangés depuis un an, les fraises, les cerises ; et puis cette impression que le corps se détend avec la chaleur, en hiver on a toujours trop chaud ou trop froid. Les amis vont au théâtre[10]. On préfère rentrer. Dans la cour, les voisins discutent encore. On les salue. On entend : « les Versaillais inondent Paris par les cinq plaies béantes des portes de Passy, Auteuil, Saint-Cloud, Sèvres et Versailles »[11]. On ne s’arrête pas. On va se coucher. En fermant la porte, on entend encore quelqu’un raconter que les Versailleux égorgent les gardes nationaux.

 

Les jours qui suivent, on s’informe sur la progression des troupes versailleuses. Le 22 mai au matin, elles sont déjà au Champ de Mars. Les baraquements des gardes nationaux brûlent sous le feu des obus versaillais[12]. [Note : Lissagaray écrit : « le premier incendie des journées de Mai, et avoué par les Versaillais eux-mêmes »[13]]. Sur la rive droite, elles atteignent le Trocadéro[14]. Elles continuent. Elles gagnent le quartier des Champs-Élysées[15]. Elles s’arrêtent. Elles sont gênées par le mur du jardin des Tuileries, renforcé de sacs de terre et devant lequel on a creusé un fossé[16]. C’est un tourbillon de rumeurs qui virevoltent, qui n’ont pas le temps de se contredire qu’elles sont déjà évanouies. Il y a quelque chose de vicieux dans le fait qu’on puisse presque trouver de l’amusement dans toute cette excitation. C’est surtout l’effroi qui l’emporte, quand même. Le soir, les troupes ennemies occupent toute une moitié de Paris, de la gare des Batignolles à la gare Montparnasse[17]. [Notes : selon Lissagaray, le Ministère des Finances brûle cette nuit-là sous le feu des obus versaillais « destinés à la terrasse des Tuileries »[18]. Après l’avoir éteint une première fois, les pompiers de la Commune n’y peuvent mais. Vinoy parle lui aussi d’un premier incendie accidentel le 22 mai[19], que les pompiers parviennent à éteindre, mais date l’incendie du bâtiment au 23[20], qui n’est plus accidentel donc. On s’y arrêtera…]

 

Le 23, l’excitation vicieuse et enfantine qu’on pouvait avoir passe tout à fait : Montmartre est pris. Ces trois mots dans cet ordre, combinés ainsi, ils ne peuvent s’entendre que comme un seul et immense cri de désespoir et d’abattement. On ne parle plus. On ne s’échange plus les nouvelles. La petite assemblée de voisins dans la cour se disperse. On ne se dit même plus bonjour. On se regarde. On se regarde longtemps avec une tristesse dans les yeux, plus que ça. On a perdu le goût des choses. On ne voit plus rien. On ne sait plus. [Notes : Vinoy se réjouit : « La chute de Montmartre réduisait à néant et en un seul moment toutes leurs espérances »[21].]

 

Les mâchoires serrées, les épaules tendues pour enfouir la tête et les poings fermés au fond des poches, on lit les placards sur les murs. Tous les organes de la Commune appellent les soldats versaillais à fraterniser avec les parisiens, comme au matin du 18 mars. Le conseil leur rappelle qu’ils font partie du Peuple[22] et leur assure : « Vous serez accueillis fraternellement ». Le Comité de Salut public leur lance : « Venez à nous, frères, venez à nous : nos bras vous sont ouverts ! »[23]. Le Comité central fait appel à leur conscience : « Lorsque que la consigne est infâme, la désobéissance est un devoir »[24]. Et là alors, à ce moment précis, devant ces papiers collés à la hâte, qui espèrent un dernier sursaut des soldats, dont on a déjà arrêté la lecture parce qu’on a compris, on sait, on est certain : tout est perdu.

 

Mais se laisser abattre, décidément, on ne sait pas faire. On ne s’en remettra pas à la clémence, à la conscience ou à la lucidité de l’ennemi, non, alors. Il y a un sentiment très fort, qui paraît comme venir de la terre, traverser la plante des pieds, courir le long des jambes, enflammer les entrailles et dévaster le corps et qui s’appelle la colère et qui ne sait pas s’éteindre. On court. On frappe aux portes. On vient d’apprendre que les Versailleux massacrent. Quarante-deux hommes, trois femmes et quatre enfants, ramassés au hasard, fusillés là où périrent les généraux Lecomte et Clément Thomas[25]. Aux Batignolles, à Montmartre, place de l’Hôtel de Ville, porte de Clichy, partout, quelqu’un dit, partout, c’est un carnage ![26]

 

On brûle les maisons d’où les Versailleux tirent[27]. Maisons traitresses, quartiers en flammes. Vers sept heures, aux approches de la nuit[28], un incendie monstrueux se déclenche en plusieurs foyers, ceux du palais de la Légion d’honneur, du Conseil d’État, et, rive gauche, ceux des maisons de la rue Royale et de la rue Boissy d’Anglas qui s’enflamment simultanément[29]. Au milieu, les Tuileries disparaissent sous les flammes. Le lit de la Seine ne paraît contenir « qu’un vaste torrent enflammé »[30]. [Notes : s’arrêter sur les incendies.

« Les flammes irritées se dressent contre Versailles et disent au vainqueur de Paris qu’il n’y retrouvera plus sa place et que ces monuments monarchiques n’abriteront plus de monarchie »[31] écrit Lissagaray.

Noter que Louise Michel affirme que « Tous les incendies d’alors ne furent pas le fait de la Commune, certains propriétaires ou commerçants afin d’être richement indemnisés de bâtisses ou de marchandises dont ils ne savaient que faire, y mirent le feu. »[32].

Jaurès, lui, soupçonne « les dirigeants bonapartistes voire républicains » d’avoir eu « un intérêt majeur à détruire » des documents qui auraient prouvé leurs « infamies », leurs « trafics » ou leurs « dilapidations »[33].

Quant à l’incendie des Tuileries, dont « la Commune a revendiqué avec orgueil la responsabilité »[34] selon les termes de Jaurès, on peut noter ces propos relevés par Louise Michel : « Paris vaincra ! et du reste, il mourra invaincu ! Ainsi avaient fait Carthage, Numance, Moscou, ainsi nous ferions »[35].

Noter qu’au cours du conseil de guerre devant lequel sont traduits les membres de la Commune, on exhibera une pièce, un ordre signé de Ferré qui stipule : « Au citoyen Luçay faites flamber Finances et venez nous rejoindre ». Ferré niera l’authenticité de cet ordre : « L’expert a dit que la pièce était de moi et que j’avais changé mon écriture. Eh bien, je vous donne ma parole que cette pièce est fausse »[36].

]

 

Ca ne sait plus s’arrêté. Chaque nouvelle tombe comme le projectile d’un obus et fracasse le cœur. L’obstination meurtrière de Versailles dévore paris. Le 24, les troupes versaillaises gagnent le Louvre, le Palais-Royal, la Banque, la place de la Bourse. Elles rencontrent une résistance « très vive »[37] à la Pointe Sainte-Eustache d’hommes et d’enfants. Les bâtiments sont évacués, l’imprimerie nationale, l’Hôtel de Ville, le Panthéon… A dix heures, de la fumée, des flammes s’élèvent du beffroi de l’Hôtel de Ville[38]. Une heure plus tard, le feu s’est répandu partout. Et les hommes, les femmes, les enfants tombent. Dans tout Paris. Les Versailleux fouillent et pillent les boutiques des commerçants qui ont servi pendant la Commune[39] et les maisons. Quelqu’un dit : « Quand ils fouillent une maison, tout y passe »[40]. Tout y passe, ça veut dire aussi qu’ils achèvent les blessés, qu’ils fouillent les cadavres[41]… Les Versaillais massacrent. Partout dans les rues, des étendues de sang, des bris de viscères, de cervelles, des cadavres[42].

 

A sept heures, un homme, Genton entre à la prison de la Roquette avec l’ordre d’exécuter six otages. Il forme un peloton d’hommes, qui se précipitent pour venger qui leur père, qui leur sœur, qui leur femme[43]… L’archevêque Darboy, le président Bonjean, les jésuites Allard, Clerc, Ducoudray, le curé de la Madeleine Deguerry[44]. On les mène au mur d’exécution. Genton « fait le geste et les fusils partent »[45]. [Notes : Da Costa se fait plus précis quant à cette exécution. Ce sont, d’après lui, les soldats de l’état major du 66e, point de « résistance suprême »[46], dirigée par Ferré, qui réclament les otages[47]. Genton, accompagné de Fortin, mandé par Ferré, après plusieurs allées et venues pour préciser les ordres et les noms[48], entre dans la prison accompagné du peloton… D’après le témoignage de Fortin, l’archevêque aurait dit : « - Et cependant, j’ai écrit à Thiers. – Nous le savons bien, répondit Fortin. C’est sa faute si vous êtes là. »[49]. Lissagaray et da Costa s’accordent : au premier feu, cinq otages tombent. L’archevêque reste debout jusqu’à la seconde décharge. Relever que da Costa cite une lettre de Fortin écrite en 1888 : « En 1871, j’étais jeune et enthousiaste ; j’ai agi avec la conviction que je servais la bonne cause, et aujourd’hui, après dix-sept années, dont neuf passées en prison et au bagne, ma conviction n’a pas changé. » Et d’ajouter : « L’armée de Versailles fusillait tout sans merci ; il fallait bien faire un exemple : il fallait frapper un grand coup. » [50].]

 

Dans la nuit, la Porte Saint Martin, l’église Saint Eustache, la rue Royale, la rue de Rivoli, les Tuileries, le Palais Royal, l’Hôtel de Ville, le Théâtre Lyrique, sont en flammes[51].

 

Le 25, beaucoup de Communeux sont réfugiés à la Mairie du XIe[52]. On entend les voisins discuter dans la cour. On n’a plus le cœur à s’en mêler. On entend, par la fenêtre, les bruits. Delescluze, après avoir tenté une conciliation impossible, écrit à sa sœur qu’il « ne se sent plus le courage de subir une nouvelle défaite après tant d’autres », sort de la mairie du XIe et s’avance boulevard Voltaire. Je ne sais pas comment ils le savent, les voisins. Ils disent : Il marche. Plusieurs hommes qui le suivent tombent sous les tirs des Versailleux ou renoncent. On se lève. On s’approche de la fenêtre pour entendre. Delescluze, on sait qui c’est. Il était maire du XIXe pendant le siège ; il dirigeait le journal le Réveil ; il était membre de la Commune pour le XIe et le XIXe aussi. Début janvier, il était le seul maire à demander des comptes au gouvernement et à réclamer la Commune. On se rappelle qu’il avait démissionné. On sait même son âge, il a 61 ans. On l’imagine marcher face aux tirs versailleux. On suppose qu’il se tient droit, avec la fierté que donne quelque chose comme la conviction. On a cette image en tête pendant que le voisin raconte. Il dit qu’il monte sur les pavés d’une barricade. L’image est très précise. C’est comme si on le voyait gravir les pavés, buter, se redresser, défier Versailles. Il tombe « foudroyé sur la place du Château d’Eau »[53]. On n’a plus envie d’écouter. On ferme la fenêtre. On fait du bruit, on déplace des papiers, des chaises, n’importe quoi pour couvrir les voix. On se demande ce qui fait qu’on ne peut pas fermer les oreilles comme on ferme les yeux. Et puis on se dit que sans doute ce n’est pas pour ne pas voir qu’on est doué de paupières, mais pour protéger un organe fragile…

 

On entend quand même. A travers les fenêtres, les murs, l’écho de la cour, les voix montent. Un voisin parle de Thiers. Il vient d’adresser une circulaire aux préfets et à toutes les communes de France. Il parle des « scélérats qui opprimaient et déshonoraient [Paris] »[54]. Il dit que « le sol de Paris est jonché de leurs cadavres ». Et il ajoute : « Ce spectacle affreux servira de leçon, il faut l’espérer, aux insensés qui osaient se déclarer partisans de la Commune ». Quelqu’un parle de folie meurtrière. Quelqu’un dit que « ce vol furieux [distance] la Saint Barthélémy »[55]. Un autre revient de la place du Panthéon. Il a vu les soldats versaillais dormir sur des bottes de paille au milieu des cadavres[56]. On ne sait pas les faire taire, ces voix, non… Ce qu’elles disent ces voix : cet acharnement aveugle et furieux dont la voracité semble ne jamais devoir s’éteindre. Que ça s’arrête. Pitié, que ça s’arrête.

 

Dimanche prochain, se terminera la "Semaine sanglante"...

 

Site du film "Commune"...

 

[1] Arthur Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, éd. J.-M. Laffont, 1981, p. 252.

[2] Ibid., p. 251.

[3] Ibid., p. 252.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Cf Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, 1929, p. 308.

[8] Ibid., p. 309.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Ibid., p. 310.

[12] Joseph Vinoy, Campagne de 1870-1871, Paris, 1872, p. 309.

[13] Lissagaray, op. cit., p. 315.

[14] J. Vinoy, op. cit., p. 310.

[15] Ibid.

[16] Ibid., p. 312.

[17] Lissagaray, op. cit., p. 322.

[18] Ibid., p. 319.

[19] J. Vinoy, op. cit., p. 322.

[20] Ibid.

[21] Ibid., p. 321.

[22] Journal Officiel de la Commune, en date du 24 mai 1871, Paris, 1871, p. 648.

[23] Ibid., p. 649.

[24] Ibid.

[25] Lissagaray, op. cit., p. 325.

[26] Ibid., p. 326.

[27] Ibid., p. 330.

[28] J. Vinoy, op. cit., p. 322.

[29] Ibid.

[30] Ibid., p. 324.

[31] Lissagaray, op. cit., p. 332.

[32] L. Michel, op. cit., p. 356.

[33] Jean Jaurès, Histoire socialiste, Tome XI, Paris, 1901-1908, p. 456.

[34] Ibid.

[35] L. Michel, op. cit., p. 337.

[36] La Commune devant les conseils de guerre, Paris, 1871, p. 20.

[37] Lissagaray, ibid., p. 336.

[38] Ibid.

[39] Ibid., p. 331.

[40] Ibid., p. 343.

[41] Ibid.

[42] Cf par ex. Paul Bourget Pendant la bataille, in le Figaro, en date du 12 décembre 1895, p. 4.

[43] Ibid., p. 344.

[44] Ibid., p. 345.

[45] Ibid.

[46] Gaston Da Costa, la Commune vécue, Paris, 1903, Tome II, p. 2.

[47] Ibid., p. 3.

[48] Ibid., pp. 4-6.

[49] Ibid., p. 8.

[50] Ibid., p. 10.

[51] Lissagaray, op. cit., p. 346.

[52] Ibid., p. 352.

[53] Ibid., p. 356.

[54] Jules Favre, le gouvernement de la Défense nationale, Tome III, Paris, 1875, p. 447.

[55] Lissagaray, op. cit., p. 343.

[56] Paul Bourget in le Figaro, op. cit.

"Que ça s'arrête !" : de la guerre civile – partie 4, la semaine sanglante, partie 1 (Commune 23/24)
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9 mars 2014 7 09 /03 /mars /2014 11:05

Présence panchounette - Remake up n°1,1986

Précédemment, on a vu les premières attaques...

 

[Notes : Le lendemain de la défaite de la sortie des parisiens.

 

A Versailles.

 

Vinoy résume ces événements : l’armée du gouvernement « avait infligé aux troupes insurrectionnelles plusieurs échecs sanglants : elle avait fait des prisonniers, pris des canons, des armes, des munitions, réoccupé des positions importantes, et surtout elle avait donné au gouvernement régulier une grande force morale en jetant le trouble parmi les troupes de la Commune… »[1]. Noter qu’il n’est pas fait mention des exécutions.

Devant l’Assemblée nationale, Thiers se réjouit du succès de ses troupes contre « ces malheureux, qui, égarés par des pervers, veulent faire succéder la guerre civile à la guerre étrangère »[2]. Il croit être en mesure de pouvoir rassurer les députés : « l’Assemblée peut être en parfaite sécurité : force restera à la loi. »[3]

Relever qu’ils ont une autre raison de se réjouir. Favre écrit : « L’énergie de nos actes devait exercer une influence favorable sur l’esprit du prince Bismarck, et diminuer ses méfiances. Un peu mieux édifié sur nos intentions, il consentit à porter le chiffre de notre effectif à 100 000 hommes. »[4].

 

A Paris.

« Des femmes, mères, sœurs, etc., accouraient, cherchaient quelqu’un, lui sautaient au cou lorsqu’elles le voyaient, ou s’effrayaient de son absence, questionnaient, pleuraient » relate le Rappel[5]. Et de conclure : « Ah ! Messieurs de Versailles ! Et tout cela parce que Paris a voulu avoir son conseil municipal comme les moindres villages ! ».

Arthur Arnould qualifie cet échec de « désastre » : « au point de vue moral, il eut les plus funestes conséquences, en décourageant dès le premier jour des troupes où l’enthousiasme et le dévouement l’emportaient de beaucoup sur la discipline et l’expérience »[6]. Et de déplorer : « Il fallait donner de la confiance à cette armée citoyenne, l’aguerrir chaque jour, lui faire faire de petites reconnaissances où elle aurait eu l’avantage, et ne pas risquer tout son enjeu sur une seule carte. »[7].

 

Changement de tactique.

Noter qu’à partir de cet échec, les parisiens ne tenteront plus de sorties, mais resteront retranchés dans Paris, concentrant leurs efforts sur les fortifications.

On peut lire dans le Rappel : « la commission exécutive va reprendre la tactique qu’elle n’aurait pas dû abandonner, c’est-à-dire se retrancher derrière les fortifications qui font Paris imprenable »[8].

Favre résume : « La Commune essayait vainement de dissimuler sa déroute. La stupeur et la colère des fédérés en disaient assez l’étendue. Il ne fut plus question d’opérations offensives. Combattre l’armée à l’abri des murailles et des forts était la seule tactique possible. »[9].

 

Sur cette stratégie, noter qu’Arthur Arnould déplore qu’elle ne fut pas menée avec plus de scrupule. Selon lui, en plus de la première enceinte, il regrette qu’on n’ait pas élevé une deuxième, puis une troisième enceinte « pour créneler les maisons sur le passage des troupes, pour créer à Montmartre et sur divers points culminants, de véritables forteresses qui auraient rendu Paris absolument inabordable… »[10]. Il déplore : La Commune créa une Commission des barricades, donna ordre sur ordre, dépensa même beaucoup d’argent, et rien d’utile ou de sensé ne fut fait »[11].

Lissagaray confirme : la construction des barricades « étaient abandonnée à un fantaisiste qui semait des travaux sans méthode et contre les plans de ses supérieurs »[12].

Arnould va plus loin, qui tance des hommes qui étaient, qui « n’étaient que » militaires, qui ont voulu mener une guerre « régulière », une « guerre classique »[13], alors qu’il s’agissait de concevoir une « véritable guerre populaire »[14] avec « des moyens révolutionnaires ». ]

 

[ Le décret des otages.

 

Le 5 avril 1871, suite aux exécutions que les Versaillais ont commises, la Commune vote un décret qui prévoit d’arrêter les personnes complices de Versailles pour les constituer « otages du peuple de Paris »[15] et menace : « Toute exécution d’un prisonnier de guerre ou d’un partisan du gouvernement régulier de la Commune sera, sur-le-champ, suivie de l’exécution d’un nombre triple des otages retenus… »[16].

 

S’arrêter sur ce décret, son but, son application…

 

Jaurès note qu’il fut procédé à « l’arrestation et à l’incarcération d’une quarantaine de personnages, des ecclésiastiques surtout, parmi lesquels l’archevêque Darboy, son grand-vicaire Lagarde, le curé de la Madeleine, Deguerry, et plusieurs pères jésuites. »[17]. Il précise que « la seule menace suffit, comme on l’avait pensé à l’Hôtel de Ville, à brider la rage versaillaise ».

La lecture de Lissagaray confirme, qui rapporte les propos d’un conseiller, Vermorel : « Notre but n’est pas de verser le sang des Versaillais et des otages, mais d’empêcher qu’on ne verse le nôtre »[18].

Louise Michel estime que ce décret « fut la seule mesure qui ralentit les tueries de prisonniers » par les Versailleux[19].

Jaurès ajoute que ces « otages » - il met les guillemets – furent « fort bien traités par la débonnaire Commune, autorisés à faire venir du dehors nourriture, linge et publications »[20].

Il se peut qu’il ait lu Lissagaray qui écrit qu’ils « eurent toute liberté de faire venir du dehors nourriture, linge, livres, journaux, de recevoir les visites d’amis, jusqu’à des reporters de journaux étrangers. »[21].

 

Des négociations sont tentées. On cherche à échanger Blanqui contre l’archevêque Darboy. Puis on lance une seconde proposition l’échange de 74 otages contre le seul Blanqui. Là encore, le gouvernement atermoie. L’archevêque écrit des suppliques épistolaires à Thiers qui reste sourd. Selon Jaurès, il « avait compris dès la première minute les intentions scélérates des gouvernants, trahies par le mot typique de ce benêt de Barthélémy Saint Hilaire, intime du président : ‘les otages ! les otages ! mais nous n’y pouvons rien ! qu’y faire ? Tant pis pour eux’ »[22]. L’archevêque lance une sommation : « On ne comprend guère que dix jours ne suffisent pas à un gouvernement pour savoir s’il veut accepter ou non l’échange proposé »[23].

Les Communeux nourrissent des soupçons terribles quant à se silence de Thiers. Lissagaray ose une hypothèse : « leur but » était « de pousser à l’exécution des otages : la mort du gallican Darboy était double profit, ouvrant une succession convoitée par les ultramontains et faisant un martyr. »[24].

Arthur Arnould tombe d’accord : « On vous avait offert de vous rendre l’archevêque et vous aviez refusé ! – Pourquoi ? – Parce que le clergé rêvait, pour remonter ses actions, de compter une victime qu’il pût transformer en martyr. Or l’archevêque de Paris, gallican, mal avec le pape et les jésuites de Rome, par sa mort vous donnait ce martyr à peu de frais, puisque vous le détestiez »[25].

A la lecture de Favre, on se fait une idée du point de vue du gouvernement qui se refuse à négocier avec la Commune : « c’eût été reconnaître son droit de belligérant, et, par la même, effacer celui de la souveraineté nationale représentée par l’Assemblée »[26].

 

Noter que le décret des otages ne fut appliqué que bien plus tard, par Ferré, qui se rendit à la prison de la Roquette le 24 mai, au moment le plus rude de la semaine sanglante et fit exécuter 6 otages dans la cour de la prison. Jaurès n’en tient pas grief contre la Commune, qui écrit : « L’histoire impartiale, preuves en main, déclare que la Commune, à son agonie, n’a fait qu’exécuter la sentence rendue par Thiers lui-même et par Versailles. »[27]. On peut s’interroger sur l’adjectif « impartiale »…

Arthur Arnould insiste : « la Commune n’a pas fait tomber une tête, n’a pas fait couler une goutte de sang. »[28]. Il se fait plus précis : « je n’ai jamais vu une réunion d’hommes ayant une telle horreur instinctive ou raisonnée du sang versé, une plus insurmontable antipathie contre la peine de mort »[29]. Et de multiplier les exemples où les membres de la Commune refusèrent de donner l’ordre d’exécuter des prisonniers ou s’attachèrent à remanier la cour martiale après qu’elle a prononcé une condamnation à mort qui fut, donc, cassée[30].]

 

[Les batailles.

Parcourir brièvèment…

Le 6 avril, les troupes versaillaises parviennent à occuper Neuilly. « La grande question pour nous n’était pas alors de tenter l’entrée dans Paris, mais bien d’assurer le séjour de Versailles contre toute atteinte, afin que la réorganisation de l’armée et du matériel pût s’y faire avec calme et maturité »[31].

 

Si les Versailleux refusent de négocier, ils tentent d’acheter des hommes. Vinoy raconte que « des négociations secrètes avaient été entamées pour obtenir, moyennant une forte somme d’argent, la livraison de l’une des portes de la ville »[32].

Lissagaray relate, lui aussi, des tentatives versaillaises d’acheter les Communeux. Il s’arrête sur le cas de Dombrowski, élevé au rang de général de la Commune, qui se voit proposer un million pour livrer une des portes qu’il commande[33]. Puis il parle des tractations, des intrigues d’une « nébuleuse de ‘traîtrillons’ »[34].

 

On peut noter des querelles d’hommes sans qu’on sache si elles viennent incriminer ou prendre prétexte. Par exemple, vers la fin avril, un mouvement confus d’abord d’évacuation puis de réoccupation du fort d’Issy mènera à l’arrestation de Cluseret, soupçonné de trahison[35]. Il sera remplacé, à la délégation à la guerre, par Rossel.

Gaston da Costa note : le Comité central, sous l’influence de certains chefs militaires, – dont Rossel – et de quelques membres de la Commune, avait décidé dès longtemps la chute de Cluseret, et les événements de l’abandon provisoire du fort d’Issy n’en furent que le prétexte »[36]. Noter qu’il sera acquitté. « Le réquisitoire […] n’était fait que de ragots »[37] expliquera Lissagaray.

Le 9 mai, le fort d’Issy tombe finalement aux mains des Versailleux. Rossel fait part publiquement de ses difficultés avec le Comité central. Lissagaray condamne : « Rossel pouvait à la rigueur adresser ses reproches à la Commune ; il commit une faute impardonnable en envoyant sa lettre aux journaux. En moins de deux heures, il rebutait des milliers de combattants, jetait la panique, flétrissait les braves d’Issy, dénonçait à l’ennemi les faiblesses de la défense. »[38].

 

On pressent un momentum, un effet boule de neige qu’on retrouve dans les débâcles politiques ou militaires, cette chose qui veut que ce qui appareille ou unit, en trompant les seuils de tolérance, qui tient forcément de la foi, se dérobant, chaque mouvement enfonce et enlise un peu plus.

 

Les troupes versaillaises bombardent sans répit depuis Montretout, la forteresse, les portes d’Auteuil et de Saint-Cloud[39]. Vinoy note : « Le rempart était tellement balayé par nos obus, qu’il était devenu presque impossible de s’y tenir, même abrité ». Le plan est simple : « Il fallait pratiquer d’abord une brèche suffisante, tenter une escalade meurtrière… »[40].

 

Vinoy dit ne pas pouvoir s’expliquer « la cause véritable des défaillances qui se produisirent parmi les insurgés au moment où ils laissèrent entrer [les troupes versaillaises] par un des points de l’enceinte »[41] (p. 303). Toujours est-il que le 21 mai, les Versailleux s’avancent jusqu’à la porte de Saint-Cloud, au point du jour, sans rencontrer de résistance et parviennent à entrer dans Paris.

 

S’arrêter sur la prise de la porte de Saint-Cloud.

Vinoy parle de la témérité d’un « simple piqueur au service de la ville de Paris », M. Ducatel, qui, s’apercevant que les remparts n’ont ni sentinelles ni défenseurs, s’avance et fait signe aux soldats de le suivre[42]

Le Rappel parle d’attaques simultanées : « les redans des portes de Saint-Cloud et d’Auteuil étaient pris par les ruraux, à la même heure, entre cinq et six heures »[43].

Dans ce journal, on ne s’y explique pas comment on a « laissé passer les Versaillais », comment, « après l’héroïque résistance des précédents jours, il n’y a pas eu d’assaut, il n’y a pas eu de combat »[44].

Lissagaray parle d’une « incurie coupable »[45]. Et d’énumérer les erreurs : le Comité de salut public, qui, « informé de l’abandon des remparts, se borne à prévenir la Guerre au lieu d’accourir » ou d’évoquer une note de Lefrançais qui alerte de la situation, note « qui s’égara », etc.

 

Vinoy se réjouit : « C’était là un résultat immense, et, on doit le dire, inespéré. Paris était enlevé sans qu’une lutte cruelle et sanglante eût signalé l’entrée de nos soldats »[46]. Et d’ajouter : « Mais notre victoire ne devait pas demander moins d’une semaine tout entière de nouveaux et pénibles efforts pour être définitive »[47].

Et en effet, cette semaine qui débute, demandera de « pénibles efforts ». Elle sera appelée « la semaine sanglante » et sera le témoin du plus grand massacre politique qu’on ait vu.

 

Le Rappel s’inquiète – le mot n’est pas assez fort – : « Nous qui, depuis le commencement de l’affreuse lutte, n’avons pas cessé un jour et une heure de conseiller, d’implorer la paix et l’accord, que pouvons-nous dire aujourd’hui ? Recommander la conciliation à Versailles ? ce serait lui demander grâce ; la recommander à Paris ? ce serait l’affaiblir dans son courage et le blesser dans son honneur.

Il est trop tard ! Il est trop tard ! nous n’avons plus qu’à jeter ce cri désespéré et à laisser en silence couler à flots le sang de notre cher Paris, de notre pauvre patrie… »[48]. Noter que le journal ne publiera plus pendant cinq mois après ce numéro.]

Dimanche prochain, on entrera dans la "Semaine sanglante"...

 

Site du film "Commune"...

 

[1] Joseph Vinoy, Campagne de 1870-1871, Paris, 1872, p. 290.

[2] Discours parlementaires de M. Thiers, partie IV, Paris, 1882, p. 172.

[3] Ibid., p. 175.

[4] Jules Favre, le gouvernement de la Défense nationale, Tome III, Paris, 1875, p. 308.

[5] Le Rappel, en date du 5 avril 1871.

[6] Arthur Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, éd. J.-M. Laffont, 1981, p. 177.

[7] Ibid., p.180.

[8] Le Rappel, en date du 6 avril.

[9] J. Favre, op. cit., p. 306.

[10] A. Arnould, op. cit., p. 184.

[11] Ibid.

[12] Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, 1929, p. 223.

[13] A. Arnould, op. cit., p. 185.

[14] Ibid., p. 186.

[15] Journal Officiel de la Commune, en date du 6 avril 1871, Paris, 1871, p. 169.

[16] Ibid., p. 170.

[17] Jean Jaurès, Histoire socialiste, Tome XI, Paris, 1901-1908, p. 403.

[18] Lissagaray, op. cit., p. 225.

[19] Louise Michel, la Commune, coll. Classiqes des sciences sociales, p. 221.

[20] J. Jaurès, op. cit.

[21] Lissagaray, op. cit., p. 226.

[22] J. Jaurès, op. cit., p. 406.

[23] Ibid., p. 407.

[24] Lissagaray, op. cit., p. 228.

[25] A. Arnould, op. cit., p. 268.

[26] J. Favre, op. cit., p. 324.

[27] J. Jaurès, op. cit., p. 408.

[28] A. Arnould, op. cit., p. 262.

[29] Ibid., p. 263.

[30] Ibid., p. 265.

[31] J. Vinoy, op. cit., p. 284.

[32] Ibid., p. 299.

[33] Lissagaray, op. cit., p. 270.

[34] Ibid., p. 272.

[35] Ibid., p. 242.

[36] Gaston da Costa, la Commune vécue, Tome II, Paris, 1904, p. 172.

[37] Lissagaray, op. cit., p. 307.

[38] Ibid., pp. 260-261.

[39] J. Vinoy, op. cit., p. 302.

[40] Ibid., p. 301.

[41] Ibid., p. 303.

[42] Ibid., p. 304.

[43] Le Rappel, en date du 23 mai.

[44] Ibid.

[45] Lissagaray, op. cit., p. 305.

[46] J. Vinoy, op. cit., pp. 304-305.

[47] J. Vinoy, op. cit.

[48] Le Rappel, op. cit.

Présence panchounette, Remake up n°1, 1986

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2 mars 2014 7 02 /03 /mars /2014 12:30

Cindy Sherman - Untitled #259,1992

Précédemment, on a vu les préparatifs de la bataille...

[Notes :

Revenir sur l’attaque du 2 avril.

Qui attaque ?

Noter qu’on peut lire dans le carnet d’une parisienne : « les insurgés, commandés par Bergeret lui-même, qui de sa personne s’était rendu à Neuilly, ont tenté une sortie en masse et voulu essayer une trouée, mais l’armée avait pris d’avance l’offensive »… Et de parler d’une « réciproque attaque… »[1].

Vinoy parle du 2 avril comme de la « première sortie des insurgés »[2].

Jules Favre confirme et la date et la responsabilité des Communeux : « Le dimanche 2 avril, les insurgés s’avancèrent par Neuilly »[3].

 

Au contraire, Cluseret écrit : « Le 2 avril, sans provocation aucune, les Versaillais attaquèrent les fédérés à la demi-lune de Courbevoie. »[4].

Louise Michel écrit : « Le 2 avril, vers six heures du matin, Paris fut éveillé par le canon. On crut d’abord à quelque fête des Prussiens qui entouraient Paris, mais bientôt la vérité fut connue : Versailles attaquait »[5]. Selon elle, « les armées de la Commune se mirent en marche le 3 avril à 4 heures du matin. »[6].

Lissagaray note l’attaque au dimanche, au 2 avril donc : « Ce jour même, un dimanche, à une heure, sans avertissement, sans sommation, les Versaillais ouvrent le feu, jettent des obus dans Paris. »[7].

Arthur Arnould y revient à plusieurs reprises. Il écrit d’abord : « Le 2 avril, lorsque Paris entendit, pour la première fois, le canon versaillais, ce fut un admirable mouvement d’indignation unanime »[8]. Puis, plus loin, il insiste : « Non, la Commune n’a jamais voulu, désiré la guerre civile. – Elle en avait horreur . – Et de même qu’au 18 mars, le peuple attaqué n’avait fait que se défendre, de même, le 2 avril, c’est Versailles qui, pour la seconde fois, commença l’attaque, sans y avoir été provoqué, alors que la Commune, pas plus que le Comité central, n’avait accompli, contre le gouvernement traître et fugitif, un seul acte d’hostilité matérielle. »[9].

 

Regarder les détails.

D’après Lissagaray, « depuis quelques jours, la cavalerie [des Versaillais] échangeait des coups de feu avec les avant-postes parisiens »[10].

Thiers, dans une circulaire parue au Journal officiel confirme ces échanges qui expliquent, selon lui, l’attaque des Versaillais : « Depuis deux jours, des mouvements s’étant produits du côté de Rueil, Nanterre, Courbevoie, Puteaux, et le pont de Neuilly ayant été barricadé par les insurgés, le Gouvernement n’a pas voulu laisser ces tentatives impunies, et il a ordonné de les réprimer sur le champ »[11]. Pour le Rappel, le chef de l’exécutif, par cette dépêche, « reconnaît implicitement que c’est l’armée de Versailles qui a attaqué »[12].

Dans un autre numéro de ce journal, on peut lire que l’occupation de Courbevoie par les gardes nationaux n’explique pas l’attaque : « il n’y étaient ni fortifiés ni en nombre, ils se trouvaient à peine quelques cartouches contre les canons et les mitrailleuses…Il n’y a pas de doute et pas d’équivoque : ceux de Versailles ont attaqué ! ».[13] Et de préciser : « le signal a été donné par deux coups de canons partant de Versailles ».

On peut lire dans le Temps, en date du 3 avril : « On savait que soixante mille hommes étaient massés près de Puteaux, et qu’un cordon immense de troupes sauvegardait Versailles, s’échelonnant tout le long des grand’gardes des miliciens de la Commune. Des collisions étaient imminentes et paraissaient inévitables ». Et d’ajouter : Comment a débuté l’affaire, et qui a commencé l’attaque ? C’est difficile à préciser ; mais depuis plusieurs jours les deux partis étaient en présence et se menaçaient. »[14]. Puis l’article partage les torts : « Du côté de Paris, un coup de fusil a été tiré, paraît-il, sur un des gendarmes qui étaient en avant sur la première ligne avec les sergents de ville. L’homme et le cheval ont été tués. On était en présence et le signal avait été donné, dit-on, du côté de Versailles par deux coups de canon. Il y a eu mêlée »[15].

 

Le docteur Pasquier.

S’arrêter sur cet homme et ce cheval qui ont été tués.

Selon Vinoy, le docteur Pasquier, qui « remplissait les fonctions de médecin en chef de l’armée de Versailles », « était parti le matin de cette ville pour organiser le service des secours »[16]. Il est « seul, à cheval et sans armes » et se perd, « trompé par une fausse indication », « lorsqu’il se trouva à portée d’un avant-poste de fédérés, qui firent feu sur lui ». Noter que dans cette version, on s’empare du cheval[17]. Vinoy conclut : « Les premiers coups de feu avaient donc été tirés par les soldats du Comité central » et parle de « meurtre » et d’« assassinat »[18]. Remarquer qu’il conteste la version des fédérés qui disent avoir « pris le docteur Pasquier pour un colonel de gendarmerie ». Noter pourtant que même le journal le Temps, on vient de le voir, parle d’un gendarme. Il ne fait pas mention des deux coups de canon des Versailleux. Enfin, il n’écarte pas l’hypothèse que ce médecin ait été tué pour voler son cheval[19].

Dans le récit de Favre, ce docteur ne cherche plus à s’occuper des secours, mais « cédant à un mouvement généreux », sort des rangs « pour essayer de faire entendre quelques paroles de raison et d’humanité »[20] aux fédérés. Et de conclure : « Il fut lâchement assassiné ». Noter que, selon lui, « à la vue de ce meurtre, la gendarmerie s’élança au pas de course »… Est-il donc seul ou entouré de gendarmes ou seul de son bataillon mais entouré de gendarmes ou autre ? Il n’est pas non plus fait mention dans cette version de coups de canon.

Lissagaray relate que ce médecin était « venu à cheval en reconnaissance »[21], avant de moquer les exagérations du gouvernement. On n’imagine mal un médecin partir en reconnaissance pour autant…

 

Noter que ces trois versions s’accordent sur un point : c’est le lendemain que les troupes parisiennes s’organisent et avancent[22] sous les ordres d’un général, Flourens. Comment s’expliquer cette contradiction qui date la première sortie des parisiens au 2 puis observe un vrai mouvement le lendemain ? Le général Flourens n’aurait-il pas été présent dès la première sortie ? Pour Vinoy et Favre, suite à la « première sortie des insurgés », les « chefs insurgés sentaient la nécessité de frapper un grand coup »[23]

Pour information, remarquer que Lissagaray cite la proclamation de la Commune : « Malgré la modération de notre attitude, ils ont attaqué ! Notre devoir est de défendre la grande cité contre ces coupables agressions »[24]… ]

 

Ce ne sont pas des souvenirs, mais des sensations qui revenaient tout à coup assaillir le corps en entendant le canon. Ces sensations, les mêmes que celles avec lesquelles on avait appris à vivre pendant le bombardement prussien cet hiver, la peur, la faim, le froid, intactes, qui retrouvaient la familiarité des chairs qu’on pouvait croire qu’elles n’avaient jamais tout à fait soulagées. On entend quelqu’un dans la rue dire que c’est une fête des Prussiens[25]. La rumeur s’élève, le bruit des corps qui vont sans savoir, les voix qui se choquent et les cris. Une voix se rassure : « C’est une salve d’anniversaire » [26]. Quelqu’un d’autre s’effraie : « C’est le siège qui recommence ! »[27]. On ne peut toujours pas bouger. On s’est redressé à un moment, on ne saurait pas dire quand, et on est là, immobile, à écouter ces bruits. On sait très bien ce que c’est ces canons. On ne peut pas se résoudre à se le dire, c’est tout. Le son des mots qui désignent paraît plus brutal encore que la violence des obus : c’est Versailles qui attaque. On se regarde : on sait. On sait qu’on sait.

 

A un moment, on est parmi la foule. On ne sait pas comment on a fait, comment le corps s’est mis en mouvement pour se déplacer jusqu’à la Bastille. On est là, il y a deux cent milles hommes de cette place jusqu’à la Concorde[28]. On regarde. Les gens chantent la Marseillaise[29]. On regarde encore. On voit la joie, l’espoir, la fierté[30] des républicains. On les voit vraiment. On pourrait les toucher. Ils sont les membres, les organes, les muscles, les chairs et le souffle, surtout le souffle, d’une idée sublime et monstrueuse : la République. Et devant l’étendue et la densité de ce corps, tous ces gens réunis et décidés, on est certain qu’elle ne se laissera pas réduire.

 

Quelqu’un, à côté, pense que Thiers a voulu éprouver Paris[31], compter les Communeux prêts à se battre, vérifier la profondeur des racines de la Commune dans le Peuple [réécrire cette phrase, l’image est vilaine]. On écoute. Il demande : « en voyant que, pour réduire Paris, il faudrait des mois de lutte fratricide et des flots de sang versé, est-ce que tout homme ayant une conscience, un sens moral, un cœur, [ne sentirait pas] faiblir sa résolution criminelle ? »[32]. Et puis on ne veut plus écouter. Sa naïveté, c’est un déchirement dans le corps. On pose le regard sur ces milliers d’hommes autour. On voit la violence qu’il va falloir convoquer pour les faire taire. On frissonne. On se demande comment c’est possible, un gouvernement qui refuse d’entendre. On ne sait pas répondre. On ne sait pas répondre, parce que les raisons qu’on trouve tiennent, toutes, de l’épouvante.

 

[Notes :

La réponse parisienne.

« Eudes, Bergeret, Duval, Flourens, nos jeunes généraux populaires, entraînés par l’ardeur de leur âge, gagnés par l’enthousiasme qui se dégageait, comme l’électricité, de cette foule généreuse, décidèrent de tenter une vaste sortie, de repousser l’assaillant, de marcher sur Versailles » écrit Arthur Arnould[33].

Lissagaray leur prête ces propos : « L’élan est irrésistible, unique. Que peut Versailles contre cent mille homme. Il faut sortir. »[34].

Arnould continue : « Cette sortie s’accomplit donc sans que la Commune en ait été prévenue, sans que la Commission exécutive l’eût autorisée. Elle s’accomplit comme une coup de tête, avec le désordre inséparable en pareille circonstance, alors que rien n’était organisé, avant que le service de l’artillerie, des munitions et des vivres eût été assuré d’une façon suffisante »[35].

Pour Lissagaray, la Commission exécutive décide que « les généraux présenteront un état détaillé de leurs forces en hommes, artillerie, munitions et transports »[36]. Les généraux partent quand même. Il remarque : « Ils n’avaient pas reçu de défense formelle »…

 

Les batailles.

Bergeret, Flourens et Ranvier marchent du côté du Mont-Valérien, tandis que Duval et Eudes passent vers Clamart et Meudon[37].

Le commandant du Mont-Valérien avait promis la neutralité du fort au Communeux[38]. Louise Michel raconte que Thiers, « afin qu’un officier de l’armée française ne manquât pas à sa parole, l’avait tout simplement remplacé par un autre qui n’avait rien promis »[39].

Arnould considère la faute du Comité central de ne pas s’être emparé de ce fort, de l’avoir laissé à un commandement « neutre » comme capitale[40].

Les Communeux sont pris par surprise lorsque s’ouvre sur eux, depuis le fort du Mont-Valérien donc, « un feu bien dirigé »[41] selon les termes de Vinoy.

Flourens finit par accepter de se replier, prêt à reprendre le combat le lendemain. Il est retrouvé par des gendarmes dans la maisonnette[42] où il avait trouvé refuge, un « cabaret » pour Favre[43]. Louise Michel reprend le témoignage d’un proche sur l’arrestation de Flourens[44], d’après lequel il fut assassiné à peine arrêté, la tête fendue en deux par le sabre d’un capitaine de gendarme, achevé par le coup d’un fusil dans l’oreille.

Dans la version du témoignage que recueille Louise Michel, Flourens « se tenait debout fier », « les bras croisés sur sa poitrine »[45].

La version de Vinoy[46] diffère, qui raconte que ce capitaine se servit de son sabre au moment où Flourens « se mettait en défense le revolver à la main ».

Favre, lui, écrit : « Un capitaine de gendarmerie le somma de se rendre ; Flourens lui répondit par un coup de revolver et le manqua »[47].

 

Du côté de Chatillon, la bataille se conclut par la mort de Duval qui commandait ces troupes et la reddition de quelques 1500 gardes nationaux.

Vinoy note : « leur chef, le nommé Duval, est tué pendant l’affaire »[48], sans autre précision…

Louise Michel raconte la scène[49] : Voici les soldats Communeux prisonniers, à qui on a promis de laisser la vie sauve s’ils se rendaient, qu’on fait marcher vers Versailles. Vinoy les rencontre en chemin. Il demande s’il y a des chefs. Duval sort des rangs. Deux autres commandants également. Vinoy leur lance « vous êtes d’affreuses canailles » et ordonne de les fusiller. Elle décrit : « Ils s’adossent d’eux-mêmes contre un mur, se serrent la main et tombent en criant : Vive la Commune ! ».

Noter que Lissagaray décrit la scène dans les mêmes termes[50].

 

Inutile de souligner la cruauté qui veut que ces hommes, Flourens et Duval, animés par la ferveur qu’on a décrite, tombent si rapidement.

 

Relever qu’à côté de ces défaites, les forts d’Issy et de Vanves aux mains des Communeux, mènent ce que Vinoy qualifie « d’habile combat »[51], et les soldats parisiens, ceux qui ne sont pas arrêtés ou tués, sont refoulés à Paris.]

Dimanche prochain, on poursuivra l'étude des batailles...

 

Site du film "Commune...

 

[1] Augustine M. Blanchecotte, Tablettes d’une femme pendant la Commune, Paris, 1872, p. 30.

[2] Joseph Vinoy, Campagne de 1870-1871, Paris, 1872, p. 247.

[3] Jules Favre, le gouvernement de la Défense nationale, Tome III, Paris, 1875, p. 303.

[4] Gustave-Paul Cluseret, Mémoires, Tome I, Paris, 1887, p. 40.

[5] Louise Michel, la Commune, coll. Classiques des sciences sociales, p. 226.

[6] Ibid., p. 227.

[7] Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, 1929, p. 171.

[8] Arthur Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, éd. J.-M. Laffont, 1981, p. 177.

[9] Ibid., p. 259.

[10] Lissagaray, op. cit.

[11] Journal officiel de la République française, en date du 3 avril 1871.

[12] Le Rappel, en date du 5 avril 1871.

[13] Le Rappel, en date du 3 avril 1871.

[14] Le Temps, en date du 3 avril 1871.

[15] Ibid.

[16] J. Vinoy, op. cit., p. 258.

[17] Cf p. 259.

[18] Ibid.

[19] Ibid.

[20] J. Favre, op. cit., p. 303.

[21] Lissagaray, op. cit.

[22] Cf J. Vinoy, op. cit., p. 265, Lissagaray, op. cit, p. 173 et J. Favre, op. cit, p. 304.

[23] J. Favre, op. cit., p. 304.

[24] Lissagaray, op. cit., p. 172.

[25] L. Michel, op. cit., p. 226.

[26] Lissagaray, op. cit., p. 172.

[27] Ibid.

[28] A. Arnould, op. cit., p. 178.

[29] Ibid.

[30] Ibid.

[31] Ibid.

[32] Ibid.

[33] Ibid., p. 179.

[34] Lissagaray, op. cit., p. 172.

[35] A. Arnould, op. cit.

[36] Lissagaray, op. cit.

[37] L. Michel, op. cit., p. 227.

[38] Ibid.

[39] Ibid.

[40] A. Arnould, op. cit., p. 179.

[41] J. Vinoy, op. cit., p. 266.

[42] L. Michel, op. cit., p. 239.

[43] J. Favre, op. cit., p. 305.

[44] Cf L. Michel, pp. 242-243.

[45] Ibid., p. 242.

[46] J. Vinoy, op. cit., p. 273.

[47] J. Favre, op. cit.

[48] J. Vinoy, op. cit., p. 274.

[49] L. Michel, op. cit., p. 230

[50] Cf Lissagaray, op. cit., p. 178.

[51] J. Vinoy, op. cit., p. 276.

Cindy Sherman, Untitled #259, 1992

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Published by claude pérès - dans La Commune de Paris
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23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 11:05

 

Mark Dion - Package,2013

Précédemment, on a vu la Commune au travail ici, et encore ...

[Notes : Arriver à la conclusion que décidément, non, ce n’est pas possible de se faire objectif et de prélever des faits auxquels on laisserait le dernier mot. Les faits sont infans et désaccordés. On ne travaille pas avec des faits, avec des perceptions de faits. La question du fait ne peut pas se poser. En procédant par touches, on peut maintenir des contrariétés, établir des équilibres, laisser vacant le point où on se prononcerait tout à fait. Ca ne fait pas objectivité, parce qu’il n’y a pas d’objet contre lequel on finit par achopper, et l’objectivité se ferait avec ce qui reste, forcément, mais…]

 

On est fin Mars. Le gouvernement a fui. Paris est aux mains des républicains, de nous. On n’imagine pas que la conciliation ne soit pas possible. Ca ne peut pas venir à l’idée. Que le gouvernement face à nous ruse et intrigue, non, ça ne se peut pas. On se dit que les maires d’arrondissements vont s’entremettre, traiter ; que la voix des républicains va se faire enfin entendre. Je veux dire, alors, si elle n’est pas entendue là, maintenant, au moment où une ville entière se lève pour la porter, c’est que… Peu importe. C’est certain de toutes façons. [Notes : Relever ce reproche qu’adressera Ferré au gouvernement : « Le devoir du gouvernement de Versailles était de reconnaître la validité de ce vote et de s’aboucher avec la Commune pour ramener la concorde ; tout au contraire, et comme si la guerre étrangère n’avait pas fait assez de misères et de ruines, il y ajouta la guerre civile ; ne respirant que la haine du peuple et la vengeance, il attaqua Paris et lui fit subir un nouveau siège. »[1].

S’arrêter sur cet atermoiement. Esquisser un paysage.

Revenir sur les déclarations des maires d’arrondissements qui reconnaissent avoir atermoyer. Tirard, par exemple, maire du IIe et député, déclarera au cours de son audition à l’Assemblée : « Je suis persuadé, en effet, que si le 19 ou 20 mars les bataillons fédérés fussent partis par la route de Châtillon, Versailles aurait couru les plus grands périls, et j’estime que notre résistance de quelques jours a permis au Gouvernement d’organiser la défense. »[2]. Jaurès, après avoir cité plusieurs de ces témoignages, on les a vus à propos des élections, conclut : « la partie fut irrémédiablement compromise pour la révolution, parce qu’au 19 mars, le Comité Central n’osa pas, parce qu’englué dans des négociations avec les maires, il parlementa quand il fallait combattre, marcher de l’avant. »[3].

Rappeler, on l’a vu sur le chapitre concernant l’insurrection, que Vinoy, gouverneur militaire de Paris, « aurait voulu que le gouvernement patientât encore quelque temps, de manière à permettre à l’armée, toujours en voie de formation, de recevoir les renforts nécessaires que la mise en liberté de nos prisonniers d’Allemagne allait nous procurer »[4] avant de lancer l’attaque du 18 mars. S’il ne fut pas écouté à ce moment-là, désormais le gouvernement s’arme, donc, entre autres, de patience.

Jules Favre décrit le plan de Thiers, selon lui, qui était « très résolu à la lutte », mais ne « voulait s’y engager qu’avec la certitude de vaincre »[5] : « refaire notre petite armée, la rassurer, la nourrir, l’encourager, accroître son effectif en obtenant de la Prusse le passage à travers ses lignes des soldats […] et surtout négocier sans retard la restitution du plus grand nombre possible de prisonniers »[6]. Vinoy confirme ces préparations qu’il étend du 19 mars au 2 avril : « Il fallait avant tout augmenter l’effectif de l’armée, et on ne pouvait le faire qu’avec l’assentiment des Prussiens. Les négociations ouvertes à ce sujet furent couronnées d’un plein succès. L’état-major général allemand, après en avoir référé à l’empereur Guillaume, consentit à ce que l’armée qui devait tenter de reprendre Paris sur la Commune fût portée de quarante à quatre-vingt mille hommes. Ce chiffre fut même, peu après, encore augmenté de vingt mille hommes… »[7].

A Versailles.

Pour l’anecdote, noter qu’on peut lire dans le Rappel, la description amusée des conditions de vie à Versailles[8], où les députés ne trouvent plus de chambres dans les hôtels « envahis à prix d’or par les francs-fileurs de Paris » et paient 10 francs par jour « pour un lit dans une cave » ou dorment sur des lits disposés dans la salle des glaces, ou sur des fauteuils et des chaises dans la salle de Diane…

En ce qui concerne les soldats, relever que Favre parle d’une « troupe débandée »[9] : « épars dans les rue où ils erraient à l’aventure, les soldats affectaient d’attirer les regards par une tenue désordonnée, des cris confus et des airs provocants. Plusieurs interpellaient les passants et déclaraient hautement qu’ils ne se battraient pas contre leurs frères de Paris »[10]. Arrivant à Versailles, « chaque bataillon campait d’abord sur les grandes et larges avenues de la ville »[11]. On imagine le désordre de la chose…

On s’attache à discipliner des troupes « éloignées du contact dissolvant de l’émeute »[12] et déjà « on pouvait signaler le retour du respect que le soldat doit à ses officiers, la diminution des cas d’ivrognerie, le soin et la propreté dans la tenue, dans l’armement et dans l’habillement des hommes » et surtout « on était revenu avec une grande activités aux exercices militaires »[13].

Le second Siège de Paris.

En même temps, on s’occupe d’isoler et d’affaiblir Paris.

On a vu que le directeur des Postes avait fui avec ses employés, après avoir expédié matériel, registres, caisse, même le mobilier à Versailles[14]. Dans les services de la Poste, Lissagaray note qu’on trouve des affiches ordonnant « aux employés de se rendre à Versailles sous peine de révocation »[15]

S’arrêter sur la question du rapport à la Banque de France.

Pour des gens que Favre, dans ce discours spectaculaire du 21 mars, accusait de se livrer au « pillage »[16], noter le rapport scrupuleux des Communeux à l’argent.

Lissagaray décrit avec une frustration amère la faiblesse des Communeux face au gouverneur de la Banque de France. Selon lui, ils se sont laissés convaincre que la valeur de la monnaie s’effondrerait s’ils se servaient : Beslay, le délégué de la Commune auprès de la Banque de France, « très attendri, vint le soir à la Commune répéter l’argument, d’autant qu’il y croyait, se piquait de finances : ‘La Banque de France est la fortune du pays ; hors d’elle plus d’industrie, plus de commerce ; si vous la violez, tous ses billets font faillite.’ »[17] Lissagaray insiste : « Si encore on eût dit : ‘Occupons au moins la Banque ;’ La Commune n’eut même pas ce nerf… ». Au contraire, Louise Michel note qu’on monta même la garde devant la Banque[18].

Noter que la Commune put disposer de quelques 16,7 millions que le gouverneur de la Banque de France acceptait de lui verser en traînant, en lui octroyant des prêts sur des sommes qui appartenaient pourtant bel et bien à la Ville, en donnant un peu puis un peu plus… suivant une « stratégie définie au sein du Conseil à partir du 22 mars » et qui se résume ainsi : « on cherche à gagner du temps tout en se couvrant. »[19].

S’attarder sur les détails : le compte de la Ville de Paris à la Banque de France dispose au 18 mars d’une somme de 9,4 millions de francs. C’est un argent qui revient à la Commune en tant qu’autorité municipale. Et pourtant c’est à 39 reprises que la Commune doit solliciter des fonds pour payer les troupes des fédérés. « La plupart du temps, le Conseil général de la Banque résiste quelque peu puis cède, après avoir tenté de gagner du temps et de rogner sur les sommes demandées, et avoir obtenu la reconnaissance officielle par la Commune que celle-ci procédait ainsi à des réquisitions successives »[20]. 16,7 millions sont versés par la Banque de France à la Commune, tandis que « Versailles a reçu pas moins de 315 millions »[21].

Mais le scrupule face à la Banque de France s’étend dans toute l’approche des Communeux des choses de l’argent. Jaurès note, d’ailleurs, « qu’on n’avait pas pu et qu’on n’a pas revu encore gouvernement aussi ménager des deniers de la collectivité »[22]. Et de relever que « le budget de la Commune présentait, au 30 avril, un excédent de 875000 francs »[23].

Jaurès s’attarde. Pour lui, les Communeux « paient d’exemple » et d’énumérer qui envoie sa compagne « savonner au lavoir public », alors qu’il manie les billets dans lesquels il aurait pu se servir ; qui déjeunent « à trente-deux sous chez le marchand de vin du coin », etc.

Arthur Arnould confirme la perception de Jaurès et décrit la modestie des membres de la Commune, qui, par exemple, n’ont « pas même de buvette à l’Hôtel de Ville », mais tout au plus « une table d’hôte, où nous pouvions manger, en payant, lorsque le temps nous manquait pour retourner chez nous » « un exécrable repas de restaurant à prix fixe » [24] ou encore, « ceux surtout appartenant à la classe ouvrière proprement dite », « ne pouvaient se décider que difficilement à prendre les voitures dont ils avaient besoin pour leurs courses, et les payaient de leur propre argent, au lieu de les faire porter en compte aux frais généraux. »[25].

Lissagaray, évoquant les mesures prises pour lutter contre l’abus de pouvoir, note les cas où la Commune aura destitué un commissaire de police ayant saisi l’argent d’un prisonnier et aura rapporter la somme[26].

On s’est éloigné. Relever simplement, donc, l’atermoiement du gouvernement, de la Banque de France et les stratégies d’isolement et d’affaiblissement de Paris.

Aller voir du côté de Paris.

Un extrait d’une lettre d’un colonel, épinglée par l’enquête parlementaire, résume l’attitude de la force militaire de Paris, qui veut que « Paris doit déployer la plus grande énergie au point de vue militaire, mais qu’il doit se défendre et non attaquer »[27].

Cluseret, nommé délégué à la guerre, s’attache à réorganiser les forces parisiennes. Dans ses mémoires, qui ont malgré tout vocation à le disculper des polémiques et des accusations qui seront lancées contre lui, il notera : « Jamais je n’ai vu rien de comparable à l’anarchie de la Garde Nationale en 1871. »[28]. Selon lui, se présentent « trois nécessités » : « donner une direction ; approvisionner l’artillerie et mettre de l’ordre dans cette cohue, sans forme, sans nom et hors d’état de se mouvoir, qui avait été la Garde nationale… »[29].

Il essaiera par exemple de mettre un Commandant dans chaque bataillon[30] et cherchera à unifier, centraliser les directives quant au mouvement des troupes[31]. Il s’occupe aussi de l’ordre au sein des troupes, prend des sanctions contre les gardes réfractaires[32] et institue[33] des conseils de guerre afin d’établir une « rigoureuse discipline ». Il menacera, par exemple, ceux qui « portent atteinte à la liberté individuelle en arrêtant arbitrairement, sans mandat régulier […] des citoyens suspectés à plus ou moins bon droit »[34]. Les conseils tardant à se former, une cour martiale sera instituée[35] qui s’occupera de juger qui est suspecté « d’avoir refusé de marcher à l’ennemi »[36] ; qui est accusé de vols[37], etc.

Noter qu’il multiplie les appels au calme. Dans une déclaration, précisément un « ordre », il conclut : « Danton demandait à nos pères de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ; je vous demande de l’ordre, de la discipline, du calme et de la patience : l’audace alors sera facile. »[38].

Relever que plusieurs conseillers de la Commune se montrent réticents quant à cette cour martiale et demandent un rapport[39]. Suite à une discussion, qui ne sera pas publiée, une commission de révision des arrêts de la cour martiale sera nommée[40]. Remarquer qu’en effet elle cassera plusieurs arrêts, renvoyant les inculpés en conseil de guerre[41]. Relever dans un arrêt de cassation, la considération suivante : « si l’accusé a toujours droit à réclamer de ses juges les plus grandes garanties d’indépendance et d’impartialité, c’est surtout à une époque révolutionnaire que ces mêmes garanties doivent le moins lui faire défaut »[42].

Noter que le Comité de Salut public brandira à maintes reprises la menace de traduire devant la cour martiale qui écrira une attaque contre la Commune dans un journal[43] ; qui refusera d’exécuter un ordre, même s’il manque des signatures[44] ; qui encore sera suspecté de tentatives de corruption[45], etc.

Mentionner les barricades

]

On est début avril. On a la certitude que le gouvernement va entendre les républicains. On en est sûr parce qu’autrement n’est pas concevable de toutes façons. Je veux dire, ça ne se peut pas. Le 2 avril. C’est le matin[46]. On entend un fracas sourd et déchirant. Le corps s’arrête, le cœur, le souffle, les muscles, les pensées. Comme s’il rassemblait ses forces en attendant de savoir comment réagir ou comme si lui restait un réflexe archaïque, celui de s’immobiliser devant le prédateur, celui de faire le mort. On le reconnaît, ce bruit. On l’a ausculté tous les jours de l’hiver, comparer les variations… On a pensé qu’en évaluant l’intensité de l’explosion, en écoutant le nombre d’octaves que le sifflement du projectile dépassait pendant son parcours [Note : « Quel que soit le calibre, le sifflement du projectile dans l’air a cette caractéristique constante : du début à la fin, c’est-à-dire du moment où le projectile part du canon, jusqu’à son arrivée, il va graduellement descendant de ton jusqu’à l’explosion. Cette différence de ton peut atteindre, et même dépasser, dans une trajectoire longue, deux octaves »[47]], on pouvait déterminer le point où il pourrait venir se… Mais on ne connaîtrait jamais la quantité de poudre, l’inclinaison du tube, de but en blanc ou corrigée, ni la vitesse du projectile en avance ou en retard sur celle du son. Et pourtant on sait, et on se rappelle précisément à ce moment où on entend à nouveau le barrissement du canon, on sait dire quelle est l’intensité du danger et de combien de secondes on dispose. On réfléchira après. Ce qu’on sait décidément, ce qu’on comprend tout à fait, c’est que Versailles bombarde Paris.

Dimanche prochain, on reviendra sur cette attaque...

 

Site du film "Commune...

 

[1] Cité par Louise Michel, Mémoires, Tome I, Paris, 1886, pp. 187-188.

[2] Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars 1871, Paris, 1872, p. 326.

[3] Jean Jaurès, Histoire socialiste, Tome XI, Paris, 1901-1908, p. 305.

[4] Joseph Vinoy, Campagne de 1870-1871, Paris, 1872, p. 209.

[5] Jules Favre, le gouvernement de la Défense nationale, Tome III, Paris, 1875, p. 242.

[6]Ibid.

[7] Joseph Vinoy, op.cit., p. 244.

[8] Cf le Rappel, en date du 25 mars 1871.

[9] J. Favre, op. cit., p. 244.

[10] Ibid.

[11] J. Vinoy, op. cit., p. 246.

[12] Ibid., p. 247.

[13] Ibid., pp. 247-248.

[14] Cf le Rappel, en date du 1er avril 1871 et le Journal Officiel de la Commune, en date du 2 avril 1871, Paris, 1871, p. 127.

[15] Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, 1929, p. 220.

[16] Jules Favre, Discours parlementaires, Tome IV, 21 mars 1871, Paris, 1881, p. 66.

[17] Lissagaray, op. cit., p. 194.

[18] Louise Michel, La Commune, coll. Les classiques des sciences sociales, p. 288

[19] Eric Cavaterra, La Banque de France et la Commune de Paris : 1871, éd. L’Harmattan, p. 56.

[20] Ibid., p. 15.

[21] Ibid.

[22] J. Jaurès, op. cit., p. 401.

[23] Ibid.

[24] Arthur Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, éd. J.-M. Laffont, 1981, p. 232.

[25] Ibid.

[26] Lissagaray, op. cit., p. 228.

[27] Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars 1871, Tome III, Versailles, 1872, p. 156.

[28] Gustave-Paul Cluseret, Mémoires, Tome I, Paris, 1887, p. 114.

[29] Ibid., p. 55.

[30] Cf Journal Officiel de la Commune, en date du 6 avril 1871, Paris, 1871, p. 170.

[31] Ibid, en date du 7 avril, p. 182.

[32] Ibid.

[33] Ibid., en date du 12 avril, p. 635.

[34] Ibid., en date du 18 avril, p. 302.

[35] Ibid., en date du 17 avril, p. 287.

[36] Cf par ex. ibid., en date du 20 avril, p. 325 ou Ibid. en date du 21 avril, p. 335.

[37] Ibid., en date du 24 avril, p. 367.

[38] Ibid., en date du 9 avril, p. 202.

[39] Cf ibid. en date du 24 avril, p. 362 et ibid. en date du 25 avril, p. 376.

[40] Ibid., en date du 25 avril, p. 371.

[41] Ibid., en date du 26 avril, p. 385.

[42] Ibid.

[43] Ibid., en date du 19 mai, p. 602.

[44] Ibid.

[45] Ibid., en date du 21 mai, p. 622.

[46] Augustine M. Blanchecotte, Tablettes d’une femme pendant la Commune, Paris, 1872, p. 30.

[47] Luigi Russolo, l’art des bruits, éd. L’Age d’Homme, 1975, 2001, p. 67.

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Published by claude pérès - dans La Commune de Paris
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17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 12:49

Odires Mlászho - Enciclopédia Britânica,2006

 ob_6933ff_odires-mla-szho-enciclope-dia-brita-nica-200.png On dort peu, ces temps-ci, sans pourtant sentir le travail de la fatigue sur le corps. On discute, beaucoup. Les soirs, on se retrouve. On écoute les autres ; on parle. On ne sait pas vraiment si on précise son opinion ou si on s’en débarrasse en parlant. On ne sait même pas s’il faut toujours forcément penser quelque chose des choses. On observe, on scrute, on pinaille. On regarde le voisin. Il s’assoit tous les soirs à la même place à la table de la cuisine. Il dit qu’il aimerait que ces gens de la Commune traînent un peu moins, tranchent plus délibérément dans le vif[1]. Il insiste : la Commune aurait convaincu les hésitants et donné une bonne raison de se battre aux gardes nationaux en agissant plus vite… La voisine n’est pas d’accord. Elle reprend du vin, puis elle parle. Elle ne sait pas dire pourquoi. C’est une impression. Elle sent que non, elle ne peut pas laisser dire ça. Son amie l’appuie : Au contraire, ce scrupule qu’ils mettent à étudier les choses avant de prendre des décisions, c’est ce qui me fait dire qu’ils sont honnêtes. Et qu’ils reviennent même sur les décisions qu’ils ont prises pour les discuter, ça alors… Je ne sais pas moi, elle dit : regardez le décret sur les réquisitions de logements… Paris est bombardé par les Versailleux, on manque de logements alors qu’il y a tant d’appartements abandonnés depuis le 18 mars. Et les voilà qui décident la réquisition, mais qui réfléchissent à faire un état des biens et à mettre les scellés sur les armoires[2]… Non, ça m’impressionne quand même. Quand elle parle, il y a quelque chose qui se passe dans ses yeux, comme si elle ne voyait plus ce qu’il y a devant elle, mais ce qu’elle dit ; comme si elle pouvait voir ses paroles… Le mari de la dame qui ne trouve pas ses mots dit quelque chose d’une voix très douce, quelque chose qu’on pourrait croire ne pas être fait pour être entendu, si ce n’était prononcé quand même : La grande mesure sociale de la Commune, c’est qu’elle existe ; qu’on voit, là, se tenir devant nous quelque chose qui ne peut pas être rien, dont le fait est tout : le gouvernement du peuple par le peuple[3].

 

  Le voisin ne dit rien. Il regarde fixement la table comme on serre les dents en attendant que ça passe. C’est son tour de parler. Il ne lève pas les yeux. On dirait que ce qu’il va dire est écrit entre les fibres du bois dont il ne détache pas le regard pour ne pas le perdre : « C’est un programme d’étude et de préparation, nullement un programme d’action et de réalisations. Il prévoit des examens et des enquêtes ; il n’apporte pas de solutions »[4]. Il faut un temps avant que quelqu’un ne réponde quelque chose. Des fois, les paroles, ça fait comme les coups. Quelqu’un s’amuse : Comme s’ils n’avaient pas inventé assez de commissions, de sous-commissions, de délégations, de sous-délégations, maintenant ils ont l’idée de fabriquer ce comité de salut public[5]

 

 

[Notes : S’arrêter sur ce point.

Procéder par touches contrariées. Noter les problèmes que rencontre le conseil de la Commune, leur approche, leurs marges de manœuvre, etc.

 

Des élections.

Noter que plusieurs membres démissionnent. Sur ces démissions, Arthur Arnould s’étonne : « Les démissionnaires blâmaient-ils les actes de la Commune et l’allure de sa politique ? Raison de plus pour persister, pour tâcher de faire triompher ce qu’ils croyaient meilleur ou plus habile »[6].

Ces démissions provoquent des élections complémentaires le 16 avril qui font perdre du temps et affaiblissent le conseil : « Il ne fallait pas convoquer des électeurs, il fallait trouver des moyens de salut public, s’ils existaient. Ainsi qu’il était facile de le prévoir, le nombre de votants fût extrêmement minime, et la Commune, au lieu de s’être retrempée dans le suffrage universel, parût avoir perdu les trois quarts de sa popularité des premiers jours. »[7].

Les journaux d’opposition se régalent du taux élevé d’abstention : « Il ne serait pas surprenant, du reste, que le vide qui se fait tous les jours autour de la Commune, ne finit par se produire dans son propre sein »[8].

Pour information, il peut être intéressant de citer le propos plus largement, pour entendre un point de vue de l’opposition sur l’action de la Commune. L’auteur, donc, poursuit : « elle [la Commune] doit s’apercevoir d’ailleurs que le gouffre de l’impossible se creuse de plus en plus devant elle, malgré la parfaite obéissance que rencontrent jusqu’ici ses décrets. Elle est en mesure, en effet, de briser toutes les résistances ; elle peut arrêter, juger, condamner, exécuter les rebelles, saisir et confisquer les propriétés, élever des barricades et renverser des maisons, ouvrir et fermer les portes de Paris, constituer, comme elle le fait aujourd’hui, des cours martiales et des commissions d’enquête ; mais elle est impuissante à ramener la confiance, à reconstituer le crédit, à attirer les commandes de commerce, à grouper les capitaux industriels et même à rouvrir les ateliers ». Les parties précédentes fournissent des éléments de réponse à ces reproches. Quoi qu’il en soit, la question de l’autorité est posée…

 

La guerre civile.

Depuis le 1er avril, la guerre est déclarée entre Paris et Versailles.

Jaurès remarque comme la question de la Guerre complique le travail des Communeux : « que pouvait bien faire en 1871, dans Paris emmuré, un délégué à la Justice ? » et d’ajouter à propos de l’enseignement : « Ce n’était pas précisément d’instruction et de pédagogie qu’il s’agissait alors, c’était de bataille »[9]

Jean-Baptiste Clément souffre du contraste entre les discussions du Conseil et la réalité de la guerre : « quel spectacle douloureux pour l’homme qui entendait le canon gronder au fort de Vanves et en même temps les discours qu’on prononçait à l’Hôtel de Ville ! »[10]

Certains croient pouvoir pointer la limite de l’exercice direct de la démocratie quant à cette guerre : « Dès le début du mois d’avril, Paris est en guerre contre Versailles. La situation exige l’union, l’ordre et la discipline. La Commune ne peut se permettre de laisser ses électeurs sans cesse discuter ses décisions. L’exercice du gouvernement direct se révèle incompatible avec une direction efficace des opérations militaires. »[11].

Pourtant, Arthur Arnould distingue d’une part la question militaire, d’autre part celle politique et sociale : « Il fallait une direction ferme, dictatoriale, pour la question militaire. En dehors de là, il fallait vivre avec la foule, la consulter, s’imprégner d’elle. »[12].

Lissagaray ne s’explique la création du Comité de Salut public que par les déconvenues et les paniques militaires[13].

 

L’idée d’un Comité exécutif.

Ce qui constituait la force du conseil, son scrupule à tout discuter, paraît devenir un handicap. L’exécution des décrets paraît ne jamais se faire. On réfléchit à la création d’un Comité qui s’y attacherait. Mais déjà l’idée d’un Comité exécutif se transforme…

Rappeler ici que la présidence du Conseil alterne à chaque séance…

S’arrêter sur les discussions en séance quant à la création de ce Comité.

Un conseiller explique : « Le travail administratif absorbe tout le temps et les forces des membres et des délégués des commissions ; le comité donnerait la direction politique. »[14]. Un autre constate : « Il y a des mesures énergiques à prendre, et ces mesures ne peuvent être prises que par une commission spéciale, qui ne soit pas entravée par des détails d’administration. »[15], et de conclure : « Je demande que ce comité de salut public soit nommé, afin de centraliser tous les pouvoirs. ». Un autre encore se convainc : « il faut concentrer toutes les volontés. Parfois, trop souvent, les décrets de la Commune demeurent lettres mortes. »[16]. Enfin Miot, celui qui proposait de n’incarcérer les prisonniers que la nuit, on l’a vu, déclare : « On accuse généralement la Commune de mollesse, d’inactivité ; il faut un comité qui donne une impulsion nouvelle à la défense et ait le courage, s’il le faut, de faire tomber les têtes des traîtres. »[17].

Allant dans un autre sens, un conseiller, lui, s’inquiète, qui voit ce comité comme « un retour aux errements monarchiques »[18]. Un autre « craint que ce comité ne soit pas autre chose qu’un comité d’empêchement. » et ajoute : « Ce n’est pas une commission isolée qui peut exécuter les décrets, c’est la commune tout entière. »[19]. Un autre encore est certain : « ce comité cache la dictature »[20].

On s’interroge sur les limites de ses attributions, sur son nom même… Il « doit avoir pour seul mandat de poursuivre et de punir les traîtres » pour certains. Pour d’autres, il doit « avoir pour mission de faire exécuter les décrets de la Commune et de contrôler les délégués ». Un autre « craint qu’on ne se laisse entraîner par des mots ». Ce comité de salut public, « c’est la royauté déguisée » peut-on lire encore… Pour certains, il est « au-dessus des commissions actuelles », pour d’autres il est « sous le contrôle de la Commune »[21]… Pour certains, il est dans la logique du mandat impératif, alors que ceux qui votent contre (Arnould, Vallès, Ostyn, Courbet, Vermorel, Beslay…) y voient une « dictature par la Commune », qui « serait de la part de celle-ci une véritable usurpation de la souveraineté du peuple »[22].

 

Les votes.

En ce qui concerne le nom : 34 se prononcent en faveur de « Comité de Salut public », 28 pour « Comité exécutif »[23].

En ce qui concerne la création du Comité : 45 se prononcent en faveur, 23 contre[24].

A la lecture des motivations de votes, en regardant ici les pour, là les contre, avec en tête une question de tolérance/priorité dans ce qui conduit la décision, on peut dessiner grossièrement trois pôles : ceux qui ne peuvent pas admettre qu’on concentre le pouvoir ; ceux qui pensent que ce n’est pas souhaitable mais admissible ; et ceux qui le souhaitent…

 

[Incise : On a vu les mécanismes d’une législation de paroles, dont le mot « République » venait, comme un curseur, désigner les seuils de tolérance des forces au travail à l’Assemblée nationale, orléanistes, légitimistes, républicains, autres, qui s’accordaient, par malentendu, par malédiction, sur un nom qui ne recouvrait pas le même sens, ni les mêmes intentions. Remarquer les mêmes mécanismes à l’œuvre au sein de la Commune pour le nom « Comité de Salut public ». Observer que les effectuations de la parole ne s’y trompent pas : Les membres de ce Comité appartiendront au courant autoritaire du Conseil…]

 

Noter que le vote est l’occasion de… consommer une rupture qui courait entre les différents courants. Le conseil se scinde : ici la « majorité », ceux en faveur du Comité ; là la minorité.

 

La scission.

Arthur Arnould croit voir les signes précurseurs de la rupture, en tout cas la contrariété dans les différences d’approche, dès la première séance du conseil. Alors qu’il propose, on l’a vu, la publicité des débats, « Paschal Grousset apportait, au contraire, un projet déclarant que les séances de la Commune seraient secrètes, et, en soutenant son projet, il prononça ces paroles que ‘la Commune devait être un Conseil des Dix.’ »[25].

Gustave Lefrançais décrit une influence croissante du parti autoritaire au sein du Conseil[26]. Selon lui, alors que « le mouvement communaliste avait pour but de faire disparaître la notion d’autorité et de gouvernement, pour y substituer celle du droit et de la souveraineté directe et inaliénable des citoyens », « voilà que les autoritaires ne songeaient plus, au nom du Salut public, qu’à concentrer dans leurs mains l’action gouvernementale et policière dont ils avaient précédemment, et avec raison, tant de fois relevé les abus monstrueux »[27].

Ce sont deux points de vue venant de membres de la minorité. Gaston da Costa fait entendre une autre voix. Pour lui, les membres de la majorité se rendent compte de « l’insuffisance de l’Assemblée » et espèrent « qu’un Comité dictatorial pourrait donner une direction plus sérieuse à la bataille engagée »[28]. Le regard qu’il porte sur la minorité est définitif : d’« insipides phraseurs » et des « timorés »[29] qui entrevoient la défaite et saisissent « l’occasion qui leur était offerte de dégager leur responsabilité des violences désormais fatales de la guerre civile »…

L’analyse que livre Arthur Arnould contredit cette dernière opinion. Il considère qu’à ce moment où « une armée de cent mille hommes bombardait nos murailles », « la période politique de la Commune était terminée »[30]. Lui, parmi d’autres, proposent à la Commune « de ne plus se réunir chaque jour pour des délibérations ou des discussions souvent stériles » et de « concentrer tous nos efforts sur le côté militaire, de n’avoir plus qu’un seul objectif : repousser l’assiégeant »[31]. Pour lui, la nomination d’un Comité de salut public est une « mesure politique » et non une « mesure de combat »[32].

 

La Minorité.

Rappeler ici qu’on a vu comme les membres du Comité central se sentaient déconsidérés par les membres du Conseil municipal.

Au sein du Conseil municipal, maintenant, Arthur Arnould décrit la « violence », l’« injustice » de certains membres de la majorité, qui prend « ses délibérations à part », ne se réunit plus « à l’heure, ni au lieu fixés pour les séances »[33]. Il raconte : « Impossible d’arriver à nous trouver en face de nos collègues. Ils étaient devenus invisibles et insaisissables »[34].

Le 15 mai 1871, la minorité signe un manifeste dans lequel, après avoir dénoncé une « suprême dictature », on retrouve cet argument que la « question de la guerre prime ». Les membres de la minorité annoncent qu’ils se retirent dans leurs arrondissements[35].

Le 18 mai, Pierre Denis commente cette décision dans le Cri du Peuple – l’article est titré l’exemple : « Sans rompre avec la majorité, elle [la minorité] en est revenue à l’idée communale et fédéraliste qui a présidé à la Révolution du 18 mars. Elle a abandonné les délibérations pour l’action. Elle revient se mettre en communion d’idée avec le public, se placer au milieu des administrés et des combattants. Elle se propose aussi de vivre dans la mairie, dans la rue, aux remparts, de veiller aux services publics, aux soins et aux travaux de la défense. Cela vaudra mieux que de siéger à l’Hôtel de Ville. Elle va prouver ce que vaut la décentralisation, la collaboration du public, le rapport constant de l’électeur et de l’élu, le contrôle incessant du mandant sur le mandataire, la puissance et la réalité de l’idée communale. »[36].

Arthur Arnould aura des mots sévères sur l’attitude de la majorité, qu’on peut citer largement : « Pour le croyant religieux d’autrefois, quiconque ne priait pas Dieu, en certain termes, à certaines heures, était un hérétique, un misérable indigne de pitié […] [Les qualificatifs n’en finissent plus…]. Pour trop de révolutionnaires, fanatiques aussi à leur façon, quiconque n’approuve pas toute mesure qualifiée par eux de révolutionnaire, fut-elle absurde ou parfaitement inoffensive pour ceux qu’elle prétend atteindre, est un ennemi de la Révolution qu’il faut frapper… »[37].

 

Le Comité de Salut public au travail.

Pour ne pas se payer de mots, regarder concrètement les mesures prises par le Comité.

On peut noter qu’il nomme dans tel ou tel arrondissement un juge de paix, ici des commissaires priseurs, là des juges à la cour martiale, au tribunal civil… Puis il nomme les membres des commissions ou même détermine leurs attributions[38]… Au cours d’une séance, un conseiller s’étonne : « que fait-il ? Des nominations particulières au lieu d’actes d’ensemble. »[39], et de déplorer que ces nominations empiètent sur les prérogatives de telle commission : « nous ne sommes donc rien ? je ne puis l’admettre »… Plus tard, un autre l’accuse d’avoir « brisé la commission de la guerre parce qu’elle renfermait des hommes qui avaient voté contre lui »[40]

Puis il s’occupe de toutes sortes de choses, depuis l’organisation de l’entrée des trains à Paris[41] à la suppression des journaux[42], en passant par la répression de la corruption[43] ou encore lance-t-il des appels à se battre[44]

Noter que sur la mesure la plus fracassante, la confiscation des biens de M. Thiers, le Comité fait preuve du même scrupule qui a animé les conseillers de la Commune tout du long, en répartissant le linge aux ambulances – « le linge du bombardeur doit servir à panser les blessures de ses victimes »[45] –, les œuvres d’arts et les livres aux musées et bibliothèques et l’argent, ainsi que l’argent de la vente des meubles, aux pensions des veuves et orphelins de guerre[46]. L’Hôtel, une fois rasé, sera transformé en jardin public…

Au cours d’une séance du Conseil, on trouve des verbatim succulents… A propos de petits bronzes trouvés dans l’Hôtel, Demay fait remarquer : « N’oubliez pas que ces petits bronzes d’art sont l’histoire de l’humanité, et nous, nous voulons conserver le passé de l’intelligence pour l’édification de l’avenir. Nous ne sommes pas des barbares »[47].

En incise, noter que l’Assemblée nationale votera le 13 mai la reconstruction de l’hôtel de Thiers aux frais de l’État. « Il avait demandé à l’État une indemnité d’un million six cent mille francs. Il n’en obtient qu’un million cinquante trois mille »[48] note avec une commisération curieuse le biographe, après l’avoir qualifié « d’enfant gâté ».

 

Enfin, pour l’anecdote, relever que le Comité date ses arrêtés et ses communications au calendrier révolutionnaires : 15 Floréal, an 79 ; 2 prairial, an 79, etc. ]

 

[Si on n’a pas su faire pressentir assez ce sentiment d’impuissance, cette panique, cette urgence irréfléchie qu’impose la difficulté politique et sociale quand elle s’incarcère dans le péril militaire, on l’abordera à nouveau en étudiant la guerre civile…]

 

 

[Notes pour la conclusion : Revenir sur les rationalités gouvernementales qui s’entrechoquent sous nos yeux. La rationalité positive socialiste ; la rationalité négative ou neutre de la malédiction ou de l’accord ; et une rationalité qu’on peut appeler de mécanismes…

Noter qu’une rationalité positive et une rationalité maudite se corrèlent. La rationalité maudite est l’échec de la rationalité positive. La rationalité positive… prendre d’autres termes… un projet qui s’organise par idées et paroles est segmentant… Par exemple parce que l’idée, dans cet usage de la langue fantasmatique qui établit des points idéaux, l’idée est totalitaire. Un projet politique qui s’applique est de toutes façons segmentant, désagrégeant, etc. que ce projet soit bourgeois ou socialiste, etc. Une entreprise révolutionnaire qui prend des airs totalitaires ne doit pas ses airs à ses idées mais à ce qu’elle renonce à trouver des accords, qu’elle renonce à des pans entiers de quelque chose comme la société, de la même façon qu’une entreprise réactionnaire, une monarchie, un empire, autre… – on a vu ces Communeux d’abord se séparer de la bourgeoisie, puis dans leur propre camp des membres du Comité central, puis des membres de la minorité, etc. Insister : appliquer une idée est une entreprise totalitaire, non pas à cause de l’idée, mais parce que n’importe quelle idée, dans cet usage de la langue, est totalitaire.

Je ne vois pas comment penser la démocratie dans cet usage-ci de la langue, celui qui pose, identifie et différentie des points idéaux. Penser un usage, une modalité de langage qui ne pose pas ici le vrai, là le faux, qui se débarrasse du vrai et où le faux est une nuance du vraisemblable, un degré de probabilité quasi nul.

Remarquer ensuite qu’on ne peut pas appliquer des idées, parce qu’on ne peut pas se mettre d’accord sur une idée. Qu’une idée n’est pas entendue de la même façon, qu’elle ne vient pas s’inscrire dans la même dynamique, qu’elle ne constitue pas un point dans la même direction pour qui parviendrait à se mettre d’accord. (Insister : Il n’y a d’idées que dans des dynamiques. Prendre éventuellement un exemple : la contestation de l'individualisme capitaliste par et les communistes et les catholiques réactionnaires est le même point coïncidentel dans des dynamiques qui n'ont décidément rien à voir... ) Et l’idée est débordée par ce qui ne se laisse pas arrêter au point où elle s’est posée. Rien ne dit qu’on pourrait même appliquer une idée si on était seul… L’accord suppose, pas même le compromis ou la compromission, la neutralisation ou l’anéantissement, l’accord suppose qu’on ne s’y retrouve plus du tout.

Observer les démocraties représentatives travailler par poussées totalitaires des uns et des autres, des idées des uns ou des autres qui comprennent leur échec, et maudire et neutraliser. C’est-à-dire le jeu de prestidigitation qui ne repense pas ni l’idée totalitaire, ni l’accord neutre, mais les ménage ou les dresse…

Récapituler : se débarrasser des dualités religieuses, aborder la malédiction des accords, penser la contrariété démocratique ou plutôt la démocratie, comme possibilité de la contrariété, et non la contrariété elle-même…

Noter enfin un troisième type de rationalité gouvernementale que l’entreprise de la commune esquisse, celui de mécanismes socialistes, de refonte de l’organisation et du rapport au pouvoir, dispersé, démantelé assez pour que la question de l’accord ne se pose plus. On le trouve porté par des membres de la minorité… Débarrassé de l’accord, c’est-à-dire comprenant la possibilité de la contrariété démocratique, ce n’est pas sûr que ce projet se débarrasse de l’idée. Il la contourne : s’attaquer aux mécanismes, c’est reporter la question de l’idée… Mais noter qu’un projet de mécanismes, par exemple ici une démocratie directe dans la Commune, une fédération de communes, etc., un projet qui ne se prononce pas sur des idées donc, un projet de mécanismes peut venir, prend le risque de venir, fonctionner comme un projet d’idées, i.e. une rationalité positive, etc...

Enfin noter que le conseil de la Commune, puisqu’il faut bien tirer des leçons de quelque chose qu’on pose comme un exemple, s’il aurait dû distinguer la chose militaire et celle politique et sociale, – c’est sans doute la difficulté de toutes les entreprises révolutionnaires – on l’a vu, aurait sans doute dû d’abord et surtout se poser en pouvoir constituant. Les différences d’approche, de paradigme du pouvoir entre les courants qui composent le conseil auraient dû être éclaircies avant tout.]

 

Le voisin a trop bu. On est gêné. C’est une impression bizarre quand quelqu’un boit trop. Qu’est-ce qui fait ce malaise ? Sans doute, avec l’habitude qu’on a de savoir repérer et prévoir les choses, tout à coup l’imprévisibilité, le débordement d’un comportement. Je veux dire, on ne sait pas ce qu’il va bien pouvoir faire, le voisin, à cause de l’alcool. Oui, ça fait drôle. Et puis on n’est jamais sûr si l’alcool ne va pas faire imprégner tout le corps d’une tristesse à laquelle, d’ordinaire, on ne fait plus attention. Il maugrée. Ses lèvres sont lourdes et maladroites pour former les mots. Il dit que c’est une idée curieuse le renversement de la colonne de Vendôme[49], qu’ils avaient mieux à faire, les Communeux. La femme, face à lui, le regarde : Cette colonne est le symbole de la force brutale, l’affirmation du despotisme impérial [50]. Elle commémorait la bataille d’Austerlitz. Elle était couverte de la chape de bronze d’un millier de canons pris aux russes et aux autrichiens. Non, c’était un monument attentatoire à la fraternité des peuples[51]. L’homme a côté d’elle s’amuse : Ca m’étonnerait qu’ils aient trouvé un millier de canons, peut-être une centaine plutôt…

La réflexion du voisin est lente, lourde, écrasée par le poids de son déploiement. Il cherche d’autres arguments encore. On dirait qu’il est prêt à dire n’importe quoi pour défendre, marquer sa position. Décidément, les idées, on peut en sécréter comme on veut. Il dit qu’en confisquant les biens de Thiers, en rasant sa maison, la Commune s’avoue vaincue, puisqu’elle admet que Thiers rentrera dans Paris et par cela même dans son hôtel[52]. La femme, face à lui, commence à dire que là encore, on voit leur scrupule et leur honnêteté : ces biens, il faut voir ce qu’ils en font. Le linge est mis à la disposition des ambulances ; les objets d’arts et les livres aux musées et aux bibliothèques ; et l’argent de la vente du mobilier sera affecté aux pensions pour les veuves et orphelins des victimes de la guerre[53]… Et puis, elle s’arrête comme si elle était découragée de parler. Il est tard. La fatigue nous rattrape finalement. On fait davantage attention à l’inconfort de la chaise, qu’à ce qui se dit, la dureté du bois ; le grincement des jointures quand on déplace le poids du corps sans jamais trouver tout à fait une position qui satisfît ; l’inclinaison raide du dossier qui refuse qu’on s’enfonce… Non, décidément, on n’écoute plus du tout. On pense à quelque chose qui nous impatiente et nous agourmandit [maintenant], c’est que le moment n’est pas loin de se blottir dans son lit [reconstruire la phrase pour éviter la rime].

 

Site du film "Commune"...

 

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[1] Propos de Jean Jaurès in Histoire socialiste, T. XI, Paris, 1901-1908, p. 420.

[2] Cf la discussion en séance publiée au Journal Officiel de la Commune, en date du 25 avril 1871, Paris, 1871, p. 377.

[3] Cf l’argument de Karl Marx in la Guerre civile en France, coll. Classiques des sciences sociales, p. 55.

[4] J. Jaurès, op. cit., p. 402.

[5] Cf l’opinion parue dans le Temps, en date du 3 mai 1871.

[6] Arthur Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, éd. J.-M. Laffont, 1981, p. 198.

[7] Ibid., p. 200.

[8] Le Temps, en date du 18 avril 1871.

[9] J. Jaurès, op. cit., p. 398.

[10] J. B. Clément, la Revanche des Communeux, Tome I, Paris, 1886-87, p. 195.

[11] Maxime Jourdan, Le Cri du Peuple, ed. L’Harmattan, p. 164.

[12] A. Arnould, op. cit., p. 155.

[13] Cf Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, 1929, p. 243.

[14] Journal Officiel de la Commune, en date du 3 mai 1871, Paris, 1871, p. 451.

[15] Ibid., p. 449.

[16] Ibid., p. 451.

[17] Ibid.

[18] Ibid.

[19] ibid.

[20] Ibid.

[21] Ibid., en date du 4 mai 1871, p. 460.

[22] Ibid.

[23] Ibid., en date du 4 mai, p. 459.

[24] Ibid.

[25] A. Arnould, op. cit., pp. 143-144.

[26] Gustave Lefrançais, Étude sur le mouvement communaliste, Neuchatel, 1871, p. 275.

[27] Ibid., pp. 275-276.

[28] Gaston Da Costa, la Commune vécue, Paris, 1903, Tome III, p. 36.

[29] Ibid.i, p. 37.

[30] A. Arnould, op. cit., p. 204.

[31] Ibid.

[32] Ibid., p. 206.

[33] A. Arnould, op. cit., p. 215.

[34] Ibid., p. 216.

[35] Manifeste de la Minorité du 15 mai 1871.

[36] In Maxime Jourdan, Le Cri du Peuple, ed. L’Harmattan, p. 126.

[37] A. Arnould, op. cit., pp. 212-213.

[38] Cf par ex. J. O. de la Commune, op. cit., en date du 5 mai, p. 456.

[39] J. O. de la Commune, op. cit., en date du 10 mai, p. 521.

[40] Ibid., en date du 19 mai, p. 609.

[41] Ibid., en date du 17 mai, p. 582.

[42] Ibid., en date du 19 mai, p. 602.

[43] Ibid., en date du 21 mai, p. 622.

[44] Ibid., en date du 22 mai, p. 631.

[45] Ibid., en date du 14 mai, p. 558.

[46] Cf l’arrêt publié au J. O. de la Commune, op. cit., en date du 16 mai, p. 574.

[47] J. O. de la Commune, op. cit. en date du 13 mai, p. 518.

[48] Georges Valance, Thiers, bourgeois et révolutionnaire, chap. XXII, éd. Flammarion.

[49] Cf le décret, J.O. de la Commune, op. cit., en date du 13 avril, p. 247.

[50] In Louise Michel, la Commune, coll. Classiques des sciences sociales, p. 221.

[51] Ibid.

[52] Propos tenus dans Le fils du Père Duchêne Illustré , numéro 9, p. 6.

[53] Cf l’arrêt publié au J. O. de la Commune, op. cit., en date du 16 mai, p. 574.

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9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 11:05

Ai Weiwei - Straight, 2013

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Précédemment, on a commencé à voir les mesures prises par la Commune...

Les femmes

  Noter d’abord le décret de la Commune le plus significatif en ce qui concerne les femmes : Les veuves des « citoyens morts pour la défense des droits du peuple », ainsi que les enfants « reconnus ou non », reçoivent une pension de la Commune[1]. Plus tard, une note de la mairie du IIIe précisera « les femmes, légitimes ou non »[2]. Arthur Arnould verra ce décret comme une « des plus grandes audaces de la Commune », un pas déterminé pour « l’affranchissement de la femme », qui élève celle-ci « au rang de l’homme, en la mettant, aux yeux de la loi et des mœurs, sur un pied d’égalité civile absolue avec l’homme »… En reconnaissant l’Union libre, la Commune, selon lui, portait « un coup mortel à l’institution religioso-monarchique du mariage », et défendait la vision d’une union où « les droits comme les devoirs doivent être réciproques et égaux »[3]. La femme n’est plus « séduite » par l’homme, « faible » face à lui, mais « libre » et « responsable »[4]. Remarquer qu’il faudra attendre l’an 2000 pour que la France, suite à une condamnation de la Cour européenne des droits de l’homme, modifie sa législation afin que soient accordés « aux enfants adultérins des droits identiques aux enfants légitimes dans le cadre du règlement des successions ». Noter que ces idées circulent à l’époque… On retrouve, dans le compte-rendu d’une réunion publique, la dénonciation des familles « fondée sur la domination d’un chef » et la défense d’une association ou époux et épouse sont égaux[5].

  Remarquer qu’il n’est jamais question du vote des femmes, qui, certes, ne relève pas des compétences de la municipalité…

  Noter que l’idée en cours veut que la Révolution sociale profite par conséquent aux droits des femmes : « Demander, comme le font quelques-unes, leur affranchissement en séparant leur cause de celle de tous les faibles, de tous les exploités, de tous les opprimés, c’est accomplir une désertion coupable »[6] se convainc Arnould, qui note quand même les réticences, les préjugés, de « quelques Proudhoniens »[7]. Mais l’argument peut se retourner. Ainsi André Léo qui posant le « vrai socialisme » comme poursuivant cet objectif de liberté et d’égalité, peut qualifier des courants « qui se prétendent socialistes » comme réactionnaires, lorsqu’ils restent ignorants quant à la question de l’égalité des sexes[8].

  Dans ses mémoires, Louise Michel note que « malgré eux et par la force de la coutume et des vieux préjugés les hommes auraient l’air de nous aider, mais se contenteraient toujours de l’air »[9]

 

  Si les femmes, exclues du vote, ne seront pas élues à la Commune, certaines participent à ce que Jaurès appellera, à raison, des « sous-commissions »[10], notamment sur la question de l’enseignement. André Léo, par exemple, sera nommée à la commission qui organise et surveille l’enseignement dans les écoles de filles[11]

 

  Louise Michel décrit dans sa Commune des femmes engagées, participant à telle société pour l’instruction élémentaire, tel comité de secours pour les victimes de la guerre[12]… Elles ouvrent des ambulances[13], font tourner « la marmite révolutionnaire », une « organisation de distribution de vivres »[14], qui empêcha, pendant le siège, « tant de gens de mourir de faim »[15], organisent des associations de travailleuses ou luttent sur les barricades.

  Une société d’éducation nouvelle est fondée par des femmes et des hommes le 26 mars[16], qui s’attache à la question de l’enseignement, comme on l’a vu dans la partie précédente. Le 11 avril le Comité central de l’Union des femmes pour la Défense de Paris et les soins aux blessés est constitué, qui s’occupe des ambulances, de l’action sur les barricades[17]…, mais aussi de l’organisation du travail : « l’Union propose une organisation du travail à caractère socialiste par la création d’associations productives libres censées ainsi créer des nouveaux rapports sociaux »[18]… Noter que cette union lancera un manifeste qui appelle les femmes à lutter en donnant « comme leurs frères leur sang et leur vie pour la défense et le triomphe de la Commune, c’est-à-dire du Peuple ! »[19] 

  Sur la barricade de la place Blanche, par exemple, « plus de cent femmes » [20], cent vingt[21] précisent certains, tiendront les Versaillais « en respect  pendant quatre heures »… Sur la barricade de la rue du Château d’eau, des bataillons de femmes viendront remplacer les gardes nationaux et se « battre admirablement »[22]

 

Les arts

 Création d’un Comité qui se donne comme objectif « la libre expansion de l’art, dégagé de toutes tutelle gouvernementale et de tous privilèges »[23] et comme moyen « la conservation des trésors du passé ; la mise en œuvre et en lumière de tous les éléments du présent ; la régénération de l’avenir par l’enseignement »[24]. Les membres du Comité sont élus parmi les artistes, reconnus « soit par la notoriété de leurs travaux, soit par une carte d’exposant, soit par une attestation écrite de deux parrains artistes »[25], pour un an. Leur mandat est révocable. Ils s’occupent des monuments et musées, des expositions et de l’enseignement.

  Noter qu’en ce qui concerne les expositions, le comité « repousse d’une manière absolue toute exhibition mercantile, tendant à substituer le nom de l’éditeur ou du fabricant à celui du véritable créateur »[26]. Aucune récompense n’est décernée.

  En ce qui concerne l’enseignement, le comité « surveille l’enseignement du dessin et du modelage dans les écoles primaires et professionnelles communales »[27]. Les études des sujets « chez lesquels se révèle un génie supérieur » seront complétées « aux frais de la Commune »[28].

  Relever que ces membres ne se débarrassent donc pas tout à fait de la conception aristocratique de l’art. A titre de comparaison, noter que les fondateurs de la « Film-Makers Cooperative » créée à New York en 1962 et ouverte à tout le monde n’ont pas remarqué que la qualité pâtissait de l’absence de sélection[29]

 

  Plus tard, un rapport du comité s’occupera du financement des arts, remettant en cause avec plus de précision les pratiques et les façons.

  Sur l’enseignement, le rapport dénonce : « toute direction imprimée au jugement de l’élève est fatale et condamnée ». Même si la direction est « bonne » ou « majoritaire », « elle tend néanmoins à détruire l’individualité »[30]. Il propose de supprimer les budgets des écoles des beaux-arts qui vont à l’encontre de la liberté des artistes ; réaffirme la gratuité de l’enseignement ; et se prononce en faveur de la création d’écoles qui viendraient compléter les études « ébauchées dans les écoles primaires d’arrondissement ».

  Sur les expositions, le comité considère que leur administration « doit appartenir aux intéressés » et dénonce l’arbitraire des choix de l’ancienne administration et la « destination inconnue » d’une partie des fonds[31].

  Sur l’architecture, le rapport critique le « système hiérarchique » du service d’architecture de la ville de Paris, « centralisé dans la main du préfet », qui n’a produit « que des monuments uniformes, sans aucun style, et d’un mérite absolument nul »[32]. Il dénonce la mise sous tutelle de l’architecte et le « privilège inadmissible » des places réservées aux « jeunes gens qui sortent des écoles »[33]. La commission propose l’organisation de concours et s’interdit de diriger l’architecte dans telle ou telle voie, et n’est jamais juge au point de vue artistique ». Enfin elle donne accès aux travaux publics y compris « aux minorités artistiques »[34].

  Bref, à la lecture de ce rapport, on voit l’intention de défendre la liberté des artistes et de supprimer le favoritisme ; le scrupule dans la gestion des fonds publics ; et le souci de limiter les pouvoirs de l’autorité publique.

 

  S’arrêter sur la question de la Presse et la suppression de journaux.

  On a vu les nombreuses déclarations en faveur de la liberté absolue de la presse qu’ont faites les Communeux et la dénonciation indignée de la censure de titres par le gouvernement. La Commune a plusieurs fois déploré les attaques des journaux d’opposition. Noter dès le 22 mars, le Comité central menaçait la « presse réactionnaire » qui, selon lui, a « recours au mensonge et à la calomnie »[35]. Le 24 mars, les membres du Comité insistent et déplorent « les calomnies les plus absurdes » d’une « partie de la presse », « les épithètes de communistes, de partageux, de pillards, de buveurs de sang, etc. », mais décident de laisser « passer l’orage »[36]. Le 4 avril, les membres de la Commune adresse une note au directeur de Paris-Journal qui affirme : « la liberté de la presse n’est pas le droit de s’embusquer derrière un journal pour redoubler les horreurs d’une lutte… »[37]… Le 19 avril Cluseret écrit à la Commune pour réclamer l’interdiction aux crieurs d’annoncer le contenu des journaux « qui jettent l’erreur par de fausses nouvelles »[38] et réclame des mesures contre ces journaux.

  Le 18 avril, la Commune, considérant « qu’il est impossible de tolérer […] que des journaux prêchent ouvertement la guerre civile » et « donnent des renseignements militaires à l’ennemi »[39], arrête la suppression de quatre journaux. Le 5 mai, la Commune arrête la suppression de sept journaux. Dans les considérations, on lit que le gouvernement de Versailles interdit la publication et la distribution des journaux en faveur de la Commune et que ces titres supprimés « excitent dans chacun de leurs numéros à la guerre civile, et qu’ils sont les auxiliaires les plus actifs des ennemis de Paris et de la République »[40]. Le 18 mai, le Comité de Salut public étend cette suppression à dix autres journaux et menace : « les attaques contre la République et la Commune seront déférées à la cour martiale »[41]. Noter que, pour ne pas que les titres reparaissent sous un autre nom, l’article 2 stipule : « Aucun nouveau journal ou écrit périodique politique ne pourra paraître avant la fin de la guerre ».

  En lisant le Temps, journal supprimé le 5 mai, pour trouver ce qui peut justifier sa suppression, on remarque la description de l’avancée des troupes versaillaises et les préparatifs militaires de la Commune[42] ; la contestation de la légitimité de la Commune, qui n’a pas « de point d’appui dans la population qu’elle prétend gouverner »[43] ; la dénonciation de dérives que les rédacteurs du journal croient observer de la part d’une Commune « vouée à la violence, pour avoir méconnu la liberté »[44], dont les membres sont qualifiés de « néo-terroristes »[45]… Bref une critique sûre et pleine d’esprit d’un journal d’opposition qui loue « la modération et le bon sens »[46] de Thiers, qui appelle à la conciliation[47], c’est-à-dire à la démission de la Commune, et renvoie dos à dos « les prétoriens de l’émeute, comme les prétoriens du despotisme »[48].

  Dans une relation à charge et pleine de mauvaise foi, un témoin épingle l’embarras de la Commune quant à la description des combats : « Tous les soirs, je me rendais dans les bureaux du Petit Moniteur […]. Nous montions sur le toit en terrasse de l’hôtel et nous voyions les forts d’Issy, de Vanves, de Montrouge s’enflammer. Le canon tonnait avec rage, les mitrailleuses crépitaient […]. Le lendemain, l’Officiel de la Commune annonçait une grande victoire. »[49].

  Arthur Arnould revient sur cet épisode. Il explique : « Les journaux, presque tous entre les mains de la Bourgeoisie et organes de Versailles, appelaient sans réticence la chute de la Commune, applaudissaient à nos défaites, insultaient les fédérés, signalaient nos mouvements militaires, en un mot, conspiraient ouvertement avec l’ennemi… »[50]. Mais de reconnaître ce qu’il y avait d’« illogique » et de « choquant » à limiter la liberté de la presse, à « renier, une fois au pouvoir, les principes que nous professions, la veille, dans l’opposition »[51]. Il remarque que « le droit commun devait suffire »[52] : « Si des journalistes conspiraient ouvertement, par la voie du journal, la perte de la Commune, s’ils donnaient des renseignements à l’ennemi sur nos mouvements militaires », ce sont des lois non pas sur la presse, mais ordinaires qui auraient du « réprimer ces crimes »…

  L’opinion de Gustave Lefrançais diffère, qui déplore cette limitation de la presse, après avoir rappelé que la décision d’interdire la création de nouveau titre ne faisait que « remettre en vigueur l’arrêté Vinoy du 12 mars »[53] ; qui affirme le droit des rédacteurs de « calomnier les membres de la Commune, si cela leur pouvait être agréable »[54] ; mais menace : « au premier article poussant à la trahison », le rédacteur en chef, « et non d’autres », devait être « passé par les armes, en vertu du droit de légitime défense »[55].

  Enfin, noter que le journal Le Rappel fait observer que tandis que les journaux parisiens dénoncent les arrestations de journalistes par la Commune, les journaux versaillais « battent des mains » quand le gouvernement de Versailles ordonne l’arrestation de journalistes communeux[56].

 

  Il y a quelque chose de malhonnête à confondre la logique militaire avec l’ambition politique et sociale d’une entreprise révolutionnaire, pour autant il y a quelque chose d’artificiel à les distinguer tant elles se longent et s’enchevêtrent… C’est sans doute le point sur lequel achoppent forcément les révolutions… L’exemple sur la presse le démontre… Noter qu’on étudiera d’autres mesures, le rapport aux finances, le décret sur les otages… quand on s’attachera aux choses de la guerre…] 

Dimanche prochain, on verra les tensions monter à Paris...

 

Site du film "Commune...



[1] Journal Officiel de la Commune, en date du 11 avril 1871, Paris, 1871, p. 223.

[2] Ibid., en date du 19 mai, p. 607.

[3] Arthur Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, éd. J.-M. Laffont, 1981, p. 165.

[4] Ibid.

[5] Cf J. O. de la Commune, en date du 30 avril, p. 428.

[6] A. Arnould, op. cit. p. 166.

[7] Ibid, en note.

[8] Cf la tribune d’André Léo dans La Tribune des Femmes, en date du 5 février 1881.

[9] Louise Michel, Mémoires, Paris, 1886, p. 153.

[10] Jean Jaurès, Histoire socialiste, T. XI, Paris, 1901-1908, p. 398.

[11] J.O. de la Commune, en date du 22 mai, p. 631.

[12] Louise Michel, la Commune, coll. Les classiques des sciences sociales, p. 170.

[13] Ibid., p. 172.

[14] Cahiers du communisme, Volume 47, Numéro 1, p. 112.

[15] L. Michel, op. cit., p. 173.

[16] Cf Yannick Ripa, Les femmes, actrices de l'Histoire, éd. Armand Colin.

[17] Ibid.

[18] Ibid.

[19] J. O. de la Commune, en date du 8 mai, p. 502.

[20] La Commune de Paris aujourd’hui, Ouvrage collectif, les éditions de l’Atelier, 1999,  p. 69.

[21] Philippe Riviale, Sur la Commune, éd. L’Harmattan, 2003, p. 307

[22] Isabelle, Papieau, Portraits de femmes du faubourg à la banlieue, éd. L’Harmattan,  2005, p. 19.

[23] J. O. de la Commune, en date du 15 avril, p. 273.

[24] Ibid.

[25] Ibid.

[26] Ibid., p. 274.

[27] Ibid.

[28] Ibid.

[29] Cf Cinéastes de notre temps, Portrait de Shirley Clarke, dir. Noël Burch, André S. Labarthe.

[30] J. O. de la Commune, en date du 10 mai, p. 523.

[31] Ibid.

[32] Ibid.

[33] Ibid.

[34] Ibid., p. 524.

[35] Ibid., en date du 23 mars, p. 36.

[36] J. O. de la Commune, en date du 25 mars, jour manquant dans la réimpression  de 1871, voir coll. Classiques des sciences sociales, p. 100.

[37] J. O . de la Commune, op. cit., en date du 4 avril, p. 147.

[38] Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, Tome III, Versailles, 1872, p. 146.

[39] Ibid., en date du 19 avril, p. 313.

[40] Ibid., en date du 6 mai, p. 477.

[41] Ibid., en date du 19 mai, p. 602.

[42] Cf par ex. le Temps, en date du 20 avril.

[43] Ibid., en date du 4 mai.

[44] Ibid., en date du 20 avril.

[45] Ibid., en date du 5 mai.

[46] Ibid., en date du 6 mai.

[47] Ibid., en date du 2 mai.

[48] Ibid., en date du 6 mai.

[49] Cf Revue de France, Tome II, Paris, 1872, p. 111.

[50] A. Arnould, op. cit., p. 192.

[51] Ibid., p. 193.

[52] Ibid., p. 194.

[53] Gustave Lefrançais, Étude sur le mouvement communaliste, Neuchatel, 1871, p. 268.

[54] Ibid., p. 269.

[55] Ibid.

[56] Le Rappel, en date du 22 mai 1871.

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2 février 2014 7 02 /02 /février /2014 12:25

Keith Haring- Untitled, 1982

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Précédemment, on a vu les élus de la Commune s'installer à l'Hôtel de Ville...

  On est déjà début avril. On lit. La presse, les placards, tout. On apprend que le gouvernement isole Paris de la Province, de l’Étranger, qui ne reçoit plus ni journaux, ni lettres. Les bureaux de poste sont fermés et les courriers sont dirigés vers Versailles[1]. Le directeur des postes, malgré ses promesses à la Commune, a fui avec ses employés, après avoir expédié matériel, registres, caisse, même le mobilier à Versailles. L’impression est étrange… En même temps on ne s’y attendait pas mais ce n’est pas fait pour étonner… C’est curieux.

 

  On frappe à la porte. C’est une voisine qui vient. Elle a l’air tracassée. On devine qu’elle va demander quelque chose. Pendant un temps, celui qu’il lui faut pour trouver ses mots, on imagine quelle peut bien être sa demande, combien elle va nous coûter d’efforts, de soucis, d’argent, sans savoir encore si on va être content de lui faire plaisir ou embarrassé. On est gêné à cette idée. Elle dit qu’elle a lu la proclamation des élus de la Commune, que la remise des loyers est confirmée[2]. Elle n’est pas sûre de ce que cela veut dire. Toutes ces grandes phrases tordues… Cela fait huit mois qu’elle n’a pas de travail[3]. Elle voudrait déménager sans qu’on lui confisque ses meubles, ses objets, ses affaires, ses souvenirs… La parole lui vient difficilement. On lui sourit pour l’encourager. On la regarde. Elle a cette façon des gens simples qui ont toujours peur de déranger, de prendre trop de place, trop de temps. On lui dit ce qu’on a compris, que tout le monde supporte sa part des efforts et donc les propriétaires aussi… Pour nous, ça veut dire « le chômage, un hiver sans feu, des journées sans pain, les enfants malades faute de nourriture… »[4] ; pour eux, ça veut dire « une légère diminution de leurs revenus »[5]. Elle esquisse un sourire qui lui mouille les yeux. Elle hésite. Elle s’étonne. [Note : sur cet étonnement des « pauvres gens » que relate Arthur Arnould, il dira qu’il était « la satire la plus éloquente et la plus cruelle qu’on pût faire de l’ancien état social, redevenu l’état actuel »[6]] Elle dit : « Mais alors, la loi n’est plus contre nous ? ». [Note : Arnould insiste : « il ne s’agissait pas là d’un acte d’humanité passager, d’une aumône déguisée, d’une grâce, d’un bon plaisir, en un mot, mais d’une des mille applications du retour au droit, à la justice, à l’égalité »[7].].

 

  On reprend la lecture du journal. On examine avec scrupule les décisions, les mesures, les arrêtés… On regarde se dessiner, d’un trait de plus en plus précis, un visage qu’on ne croyait pas pouvoir trouver si familier : celui de la Commune.

 

  [Note : relever ici un certain nombre de mesures prises par la Commune.

 

Des étrangers.

  Remarquer par exemple les considérations qui accompagnent l’admission de Léo Frankel, alors qu’il est hongrois, et donc l’admission des étrangers à la Commune, qui se formulent en ces termes : « Considérant que le drapeau de la Commune est celui de la république universelle… »[8].

 

Le plafonnement des salaires.

  Noter qu’afin d’éviter que les « emplois supérieurs des services publics » soient « recherchés et accordés comme places de faveur », le maximum de traitement des employés communaux est fixé à six mille francs par an[9]. Cette mesure sera complétée plus tard, le 19 mai, par l’interdiction du cumul de traitement[10]. Ainsi, si un fonctionnaire, « en dehors de ses occupations normales » rend un « service d’ordre différent », il n’a « droit à aucune indemnité nouvelle »… Selon Louise Michel, les membres de la Commune fixent leur émoluments à quinze francs par jour, et de commenter : « ce qui était loin d’atteindre le maximum »[11]. Un petit calcul montre qu’on s’en approche pourtant… 15 francs par jour, 450 francs par mois, 5400 francs par an… A titre de comparaison, d’après Henri Guillemin, le directeur du Mont de piété recevait 20000 francs et le directeur des chemins de fer 100000 francs.[12]

 

La séparation de l’Église et de l’État.

  Dans les considérations du décret qui sanctionne cette séparation, on peut lire : « la liberté de conscience est la première des libertés »[13]. Louise Michel aura, à ce propos, un commentaire définitif : on s’imaginait alors, on s’imagine peut-être encore, que le mauvais ménage l’Église et l’État, qui derrière eux traînent tant de cadavres, pourraient jamais être séparés ; c’est ensemble seulement, qu’ils doivent disparaître. »[14]. Arthur Arnould, lui, regrette une « faute de rédaction » quant aux choix des termes. Il rappelle que la Commune de Paris « devait éviter soigneusement tout ce qui pouvait faire croire de sa part à une prétention quelconque de régenter la France entière, de se substituer au gouvernement »[15] et exprime sa préférence pour la formulation : « La Commune de Paris ne reconnaît aucun culte ».

  On peut rappeler que la séparation de l’Église et de l’État sera votée en France en 1905.

 

Enseignement laïque, gratuit et obligatoire.

  Plusieurs mairies organisent l’instruction laïque… Par curiosité, on peut lire dans le programme de la mairie du Xe arrondissement, que l’enseignement sera « exclusivement rationnel », qui comprendra : « la lecture, l’écriture, la grammaire, l’arithmétique, le système métrique, les premiers éléments de la géométrie, l’histoire de France, la morale rationnelle, la musique vocale et le dessin artistique et industriel »[16]… Dans un communiqué qui annonce l’installation d’écoles gratuites, la mairie du IVe explique : « La Commune ne prétend froisser aucune foi religieuse, mais elle a pour devoir strict de veiller à ce que l’enfant ne puisse à son tour être violenté par des affirmations que son ignorance ne lui permet point de contrôler ni d’accepter librement »[17]… On peut noter que, dans plusieurs arrondissements, la Commune envisagera d’arrêter les congréganistes qui entravent l’établissement de l’enseignement laïque[18]

  Noter qu’une « société de l’Éducation nouvelle » s’attachera à défendre « la méthode expérimentale ou scientifique, celle qui part toujours de l’observation des faits » ; la gratuité de l’instruction pour les enfants des deux sexes ; et son caractère obligatoire[19].

  Toujours en ce qui concerne l’enseignement, relever que la Commune se réjouira de l’installation de la première école professionnelle[20], dont l’ouverture sera prévue pour le 22 mai[21].

  Rappeler que l’instruction obligatoire sera instituée en France en 1882.

 

Police et Justice.

  La Commune se prononce pour « le choix par l’élection ou le concours, avec la responsabilité, et le droit permanent de contrôle et de révocation des magistrats ou fonctionnaires communaux de tous ordres »[22].

  Elle affirme ces trois principes : le jugement par les pairs ; l’élection des magistrats ; la liberté de la défense[23]. C’est donc une justice de jurés que la Commune conçoit, jurés qui désignent eux-mêmes leur président. Remarquer que dans une discussion à propos de l’institution et l’organisation d’une cour martiale, organisation qui paraît avoir vocation à inspirer celle des autres cours, la question se pose de savoir si les jurés sont choisis parmi les électeurs ou parmi les gardes nationaux. Si, pour eux, « l’élection des magistrats par le suffrage universel doit être la loi de l’avenir », devant « la foule d’élections » que ce choix occasionne, juges de paix, magistrats au tribunal de commerce, juges civils et criminels, etc., ils renoncent à « recourir à toute la population civile » et s’adressent aux gardes nationaux, qui se trouvent être – l’argument est délicieux – « les citoyens les plus intelligents et les plus dévoués à notre cause »[24].

  De plus, noter qu’un arrêté ordonne la gratuité des actes des notaires, huissiers[25]… C’est-à-dire, des actes tels que : donation entre vifs, testaments, contrats de mariage, procurations, adoptions…

  Veillant à « empêcher tout acte arbitraire ou attentatoire à la liberté individuelle », la Commune décrète la notification de toute arrestation et la délivrance de mandats pour procéder aux perquisitions[26].

  Remarquer qu’au cours d’une séance, Vallès demande à ce que les membres de la Commune puissent entrer dans les prisons à toute heure[27]. Jean-Baptiste Clément, qui appuiera cette demande, raconte que Vallès s’inquiétait du traitement des prisonniers et dénonçait « certaines irrégularités »[28]. Il ajoute que « la proposition fut bien accueillie ».

  Enfin, on peut noter que Miot fera une proposition de décret hardie qui supprime l’emprisonnement cellulaire, les détenus ne seraient enfermés que pendant la nuit, et limite l’emprisonnement préventif à une durée de dix jours, déduits de la peine en cas de condamnation[29]. Le conseil ne se prononcera pas sur ce projet qu’il renvoie à la commission de justice…

 

Le travail 

  S’arrêter longuement sur les mesures prises quant au travail de nuit des boulangers et sur les discussions, les remises en cause qu’elles ont entrainées.

  Le 20 avril, la Commune décrète la suppression du travail de nuit. Sans considération autre que cette simple phrase : « sur les justes demandes de toute la corporation des ouvriers boulangers »[30]. Une semaine plus tard, au cours d’une séance, ils reviennent sur ce décret qui rencontre les contestations des ouvriers et des patrons. La question se pose de savoir si la Commune doit intervenir « dans une question entre patrons et employés »[31]. Ceux qui sont en faveur de cette intervention soutiennent qu’ « on ne peut pas faire que des ouvriers qui sont des hommes comme nous ne travaillent que la nuit, ne voient jamais le jour »[32]. Ils comparent leurs conditions de travail à celles dans les mines[33]… Pour Frankel, par exemple, « la classe des ouvriers boulangers est la plus malheureuse des prolétaires »[34]. Surtout, ils rappellent qu’ils n’ont pas le droit de faire grève : « il est donc urgent que nous nous mêlions de cette question, puisque eux-mêmes ne peuvent obtenir justice »[35]. Noter aussi deux autres arguments… D’abord plusieurs s’accordent à ne pas « s’embarrasser des patrons »[36]… Et puis Franckel pose cette question : « on dit tous les jours : le travailleur doit s’instruire ; comment voulez-vous vous instruire quand vous travaillez la nuit ? »[37].

  Louise Michel notera dans sa Commune : « soit par longue habitude, soit qu’il fût réellement plus rude encore de jour, les boulangers préférèrent continuer comme autrefois »[38]. Arthur Arnould, lui, revenant sur ce décret, aura cette réflexion : « « C’est aux travailleurs eux-mêmes, une fois mis en possession de la plénitude de leurs droits et de leur indépendance, à régler directement la question du travail. Autrement nous retombons dans l’arbitraire. » Et de conclure par cet argument : « Du moment où l’État aurait le droit de résoudre ces problèmes à sa guise, qui nous garantirait qu’après les avoir tranchés aujourd’hui en faveur des travailleurs, passant demain en d’autres mains, il ne les trancherait pas en faveur du privilège ? »[39].

  On voit bien, il me semble, en s’attardant sur cet exemple, la différence d’approche entre ceux qui épousent et défendent les intérêts des ouvriers au prétexte que « l’État est assez intervenu contre les ouvriers, c’est bien le moins aujourd’hui que l’État intervienne pour les ouvriers »[40] et ceux qui projettent de troubler, brouiller et rééquilibrer les intérêts et les forces des uns et des autres…

 

  Suivant cet exemple, s’arrêter sur deux points : leur conception du travail et leur conception de leur propre travail d’élus…

 

  Sur leur propre travail, remarquer la méticulosité, le scrupule qui accompagnent leurs décisions. Prendre l’exemple de la question de l’habillement militaire. Après avoir conclu des marchés « avec les meilleurs offrants, c’est-à-dire avec ceux qui [demandaient] les prix les moins élevés »[41], les délégués à l’habillement militaire se rendent compte que cet avantage se fait au détriment des salaires des ouvriers et des ouvrières qui travaillent à la confection des vêtements… Les délégués s’alarment, écrivent un rapport, qu’ils soumettent au délégué à la commission du travail Franckel. Celui-ci refuse que le prix de la main-d’œuvre « reste comme aléa dans les marchés » supportant « à lui-seul le rabais »[42] et propose deux mesures : confiés les marchés de préférence aux corporations et fixer un prix en accord avec la chambre syndicale de la corporation[43]. Noter que s’esquisse quelque chose comme un salaire minimum qui sera créé en France en 1950… S’ensuit une discussion sur la question de la rémunération à la journée ou à la pièce, qui « favorise quelques-uns au détriment des autres, qui ne sont pas si habiles dans la fabrication »[44]. Remarquer que Franckel propose la journée de huit heures, mais, dans ce procès verbal de séance, personne ne relève[45].

 

  Relever qu’à la suite de l’abandon des ateliers « par ceux qui les dirigeaient », la Commune décide de soutenir « l’association coopérative des travailleurs qui y étaient employés » [46]. Noter que le décret prévoit une indemnité au retour des patrons…

 

  Remarquer que si la vente des objets au Mont-de-Piété est suspendue[47] d’abord, puis s’il sera question d’une proposition de décret qui veut que «  les objets mobiliers, effet d’habillement, lingerie, instrument et meuble… » déposés au Mont-de-Piété « peuvent être retirés gratuitement jusqu’à concurrence de 50 fr. »[48], ou d’une autre proposition qui envisage la liquidation du Mont-de-Piété[49], la commission au travail réfléchira à une organisation sociale qui remplace l’aide que pouvaient constituer les emprunts usuraires, afin de donner au travailleur « des garanties réelles de secours et d’appui en cas de chômage et de maladie »[50]. Noter que la sécurité sociale sera créée en 1945 en France et l’Assurance chômage en 1958.

 

  Noter, de plus, que la Commune supprime les amendes et les retenues sur salaires, « infligées », disent-ils « sous les plus futiles prétextes »[51].]

 

Dimanche prochain, on continuera à suivre les travaux du Conseil de la Commune...


 

Site du film "Commune...


[1] Cfle Rappel, en date du 1er avril 1871 et le Journal Officiel de la Commune, en date du 2 avril 1871, Paris, 1871, p. 127.

[2] Journal officiel de la Commune, en date du 39 mars 1871, op. cit., p. 96.

[3] Cf l’exemple donné par Arthur Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, éd. J.-M. Laffont, 1981, p. 235.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid., p. 234.

[7] Ibid., p. 236.

[8] J. O. de la Commune, op. cit., p. 103.

[9] Ibid., p. 126.

[10] Ibid., p. 613.

[11] Louise Michel, La Commune, coll. Les classiques des sciences sociales, p. 221.

[12] Henri Guillemin, série la Commune de Paris, épisode des gens scrupuleux, archives de la RTS, 9e minute.

[13] J. O. de la Commune, en date du 3 avril, op. cit., p. 133.

[14] L. Michel, op. cit., p. 218.

[15] A. Arnould, op. cit., p. 167.

[16] J. O. de la Commune, en date du 22 avril, op. cit., p. 341.

[17] Ibid., en date du 12 mai, p. 536.

[18] Ibid., en date du 16 mai, p. 574.

[19] Ibid., en date du 2 avril, p. 129.

[20] Ibid., en date du 7 mai, p. 487.

[21] Ibid., en date du 22 mai, p. 632.

[22] Ibid., en date du 20 avril, p. 324.

[23] Ibid., en date du 25 avril, p. 372.

[24] Ibid., en date du 23 avril, p. 358.

[25] Ibid., en date du 17 mai, p. 583.

[26] Ibid., en date du 15 avril, p. 264.

[27] Ibid., en date du 24 avril, p. 303.

[28] J. B. Clément, la Revanche des Communeux, Tome I, Paris, 1886-87, p. 164.

[29] J. O. de la Commune, en date du 7 mai, op. cit., p. 492.

[30] Ibid., en date du 21 avril, p. 333.

[31] Ibid., en date du 29 avril, p. 418.

[32] Ibid.

[33] Ibid., p. 419.

[34] Ibid., p. 418.

[35] Ibid.

[36] ibid., p. 419.

[37] Ibid., p. 418.

[38] L. Michel, op. cit., pp. 220-221.

[39] A. Arnould, op. cit., p. 169.

[40] J. O. de la Commune, ibid., p. 418.

[41] Ibid., en date du 13 mai, p. 546.

[42] Ibid.

[43] Ibid.

[44] Ibid., p. 517.

[45] ibid.

[46] Ibid., en date du 17 avril, p. 286.

[47] Ibid., en date du 30 mars, p. 97.

[48] Ibid., en date du 26 avril, p. 386.

[49] Ibid., en date du 1er mai, p. 434.

[50] Ibid.

[51] Ibid., en date du 29 avril, p. 411.

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26 janvier 2014 7 26 /01 /janvier /2014 10:08

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  Précédemment, on a vu les élections et  la fête sur la place de Grève pour accueillir la Commune...

  Le 28 mars, le Comité central remet ses pouvoirs[1] à la Commune et remplit le « dernier terme de son mandat en se retirant »[2]. Tandis que la foule déborde la place de Grève, les rues autour, les immeubles, jusqu’aux mansardes, jusqu’aux toits, sauf les fenêtres des premiers étages, qui restent closes[3], pour saluer les élus de la Commune, à l’Hôtel de ville on s’affaire.

 

  Les élus trouvent un bâtiment où la vie ne sait plus se reposer : des gardes qui récupèrent de leurs nuits sans sommeil dans la cour intérieure, sur les escaliers, dans les couloirs[4] ; des officiers, des hommes en mission, qui s’arrêtent quelques minutes pour manger quelque chose[5], avant de repartir déjà sans avoir fini ; des tasses et des tasses de café sur les tables, les bureaux, sur toutes les surfaces planes ; des armes posées ici, là, partout ; et une rumeur énervée qui ne sait pas, qui n’a pas le temps de trouver le calme. Seuls les gardes, intimidés[6] par les dorures, mais surtout émus, ahuris d’avoir sous les yeux quelque chose qu’ils ne savent pas reconnaître tout à fait pour en avoir tellement imaginé les contours et tant de fois pressenti le goût, en 1830, en 1848…, la révolution, gardaient le silence, de leurs voix, de tous leurs corps, dont les gestes étaient faits pour ne pas en déranger le cours [Note : revoir cette phrase qui pourrait être plus claire…].

 

  Ils croisent aussi des solliciteurs, des patrons, des « hauts commerçants », de « gros industriels »[7], venus demander qui un laissez-passer, qui une dérogation quelconque, un passe-droit, une faveur, toutes ces requêtes, dont le traitement accapare forcément la journée des élus… stupéfiés de ne pas trouver là, face à eux, les assassins qu’ils s’imaginent, mais des hommes qui les reçoivent, les écoutent, les arrangent[8], leur sourient parfois et les laissent repartir en vie.

 

  Rien n’est fait pour accueillir les élus. Ils discutent avec des sentinelles pour qu’on les laisse passer ; errent « au hasard »[9] à la recherche d’une salle où se réunir ; et appellent un serrurier pour leur ouvrir les portes dont personne ne retrouve les clefs[10]… [Note : cette surprise d’élus qui perdent « des journées à rechercher les choses les plus simples, cachées à dessein, enlevées souvent »[11] offre le prétexte à Arnould d’une réflexion sur la façon oligarchique du pouvoir, où « à l’exception des employés de l’état et d’une coterie d’individus toujours les mêmes qui se repassent les ministères, nul, en France, ne peut s’initier, s’exercer à la vie politique… » et de déduire : « Ainsi s’explique qu’après chaque Révolution les mêmes hommes reviennent au Pouvoir… »[12].] Au moment où ils s’installent dans cette salle de réunion qu’ils vont presque habiter désormais, pressentent-ils le poids immense d’une tâche que toutes leurs épaules ne peuvent pas suffire à porter ou remarquent-ils la poussière[13], le manque de lampes[14], le désordre et les visages, certains familiers, amicaux, d’autres encore inconnus, de ceux qui les entourent ?

 

  [Note : S’arrêter sur le rôle du Comité central, maintenant qu’il a rendu ses pouvoirs. Remarquer que le Comité central conserve la direction de la Garde nationale. Relever que les contours des pouvoirs respectifs du Comité et de la Commission militaire de la Commune font l’objet d’une discussion[15]. L’idée qui se dégage veut que le Comité reste chargé de l’action militaire tandis que la Commune s’attache aux choses politiques.

  Noter que, parmi d’autres, Arnold met en garde sur la confusion qu’il y aurait à voir une commission militaire annuler l’action du Comité…

  Par curiosité, relever que des documents retrouvés au ministère de la guerre[16] éclairent sur la façon dont on se représentait l’organisation de la chose. On ne veut pas d’un général en chef. On imagine plutôt désigner un général pour une action ou un service précis dont les fonctions commencent et finissent avec cette mission. S’il est désigné par le Comité, il est « constamment révocable par la Commune ».

  S’arrêter encore sur ces tensions entre le Comité et la Commune. Noter qu’Arthur Arnould, dès la passation de pouvoirs, remarque : « après avoir montré un grand désintéressement et une grande habileté, tant qu’il avait été le seul au pouvoir, dès que la Commune, dont il avait assuré la nomination, eu revêtu une forme tangible et fut devenue un fait, le Comité central prit une allure toute différente. »[17]. Il parle de « petites passions personnelles », de « désirs de rivalité » et conclut : « Le devoir accompli les laissa maussades ». Rappeler que cette opinion vient d’un membre de la Commune, avec l’injustice que le malentendu, la distance provoquent parfois… On a vu aussi que le Comité avait eu moins d’élus que ce qu’il escomptait…

  Dans les procès verbaux des séances tenues par le Comité, on peut lire aussi l’inquiétude tout au long de la Commune : à la séance du 12 avril, tel membre considère que « la Commune n’a aucune estime pour le Comité central »[18] ; « les empiètements de la Commune » effraient tel autre membre, peut-on lire à la séance du 16 avril[19] ; tel autre, au cours de la même séance, dit connaître « le désir de nous évincer »[20], mais « revient sur la nécessité de conserver une bonne entente avec la Commune ; nous devons lui prouver que nous pouvons être d’un grand secours pour elle. »…

  En continuant la lecture des procès verbaux, on comprend quel rôle ils se destinent… Ainsi, le 20 avril, tel membre s’exprime : « Ce qui a fait la révolution du 18 mars, c’est le Comité central organisé à cette époque. » Il entend que le Comité joue « un rôle moral »[21]… Le 11 avril déjà, Arnold exprimait sa vision : le Comité doit être « une sentinelle de vigilance »[22].

  On lit que les petites humiliations, les petits mouvements de susceptibilités, des empiètements de part et d’autre, des tentations de ne pas communiquer telle information à la Commune ou les plaintes de ne pas en recevoir assez d’elle, la volonté d’imposer ses décisions, l’impression de ne pas être entendu, empoisonnent les discussions du Comité et dévorent un temps peu consacré aux questions militaires… ]

 

  [ Aborder l’organisation du Conseil municipal. Noter qu’il est décidé d’une présidence à tour de rôle. Le journal caricatural le fils du Père Duchêne taquine cette décision en imaginant ce dialogue :

« Citoyen Lefrançais. – La séance est ouverte et puisque nous voici tous à peu près réunis, nous ferions peut-être bien de nommer un président.

Citoyen Verdure. – Pas de président !

Citoyen Billoray. – Non, pas de président !

Citoyen Lefrançais. – Cependant…

Citoyen Varlin. – Il est évident que le titre de président implique une certaine aristocratie hiérarchique que nous ne saurions supporter.

Citoyen Billoray. – Parfaitement : il y a des présidents à la cour d’assises (mouvement), à la police correctionnelle (second mouvement), au conseil de guerre (troisième mouvement), à l’Assemblée nationale (hue ! hue !), il ne saurait y avoir de président à la Commune libre de Paris. (Bravos prolongés.)

Citoyen Delescluze. – Pour en finir avec ces discussions qui nous font perdre un temps précieux, je propose de nommer un délégué à la présidence.

Plusieurs voix. – C’est ça, c’est ça, un délégué !

Citoyen Protot. – Je propose comme délégué à la présidence le citoyen Delescluze qui vient de résoudre si heureusement la difficulté qui arrêtait nos délibérations. »[23].

Regretter que l’humour ne permette pas de pressentir ce scrupule qui fait ces hommes remettre en cause le pouvoir dans ses moindres détails, « rompre avec toutes les traditions »[24], changer « de fond en comble les antiques relations de gouvernant à gouverné »[25].

 

  Noter que la question de la publicité des séances de la Commune est abordée, d’après Arthur Arnould, dès la première séance. Il y voit le pressentiment de la scission qui se produira plus tard, on le verra forcément, entre deux « courants », lui et ceux qui constitueront la minorité d’une part et d’autre part la majorité qui se qualifiera de « Révolutionnaire-Jacobine ». Arnould propose donc que les séances soient rendues publiques, dans une logique de « gouvernement du peuple par le peuple »[26], tandis que d’autres, parmi lesquels Paschal Grousset, se prononcent au contraire pour des séances secrètes, un « Conseil des Dix »[27]. On ne dispose pas des discussions sur ce point, mais lors d’une de ses séances, précisément celle du 10 avril[28], le Comité central fut lui aussi préoccupé par la question de la publicité des séances de la Commune. Relever l’ambiguïté du terme où on ne sait pas s’il s’agit de publier les séances et les votes au Journal Officiel ou d’ouvrir la salle au public… Toujours est-il qu’on s’inquiète que la Commune en soit « paralysée » ; on fait remarquer que « des individus peuvent venir troubler et compromettre les séances » ; mais on insiste : « la Commune est un corps élu, les électeurs doivent connaître la ligne de conduite de leurs élus. »[29]. Si le procès verbal ne s’attarde pas sur la question, noter quand même cet argument utilisé pour appuyer le secret : la Commune « n’a qu’à pourvoir au présent et à agir »[30]… Cette idée de parer au plus pressé, dans une telle situation de tension, paraît devoir être relevée… Il se trouve que l’autorité est commode…

  Revenir au Conseil de la Commune. Gustave Lefrançais croit pouvoir dire quant à ceux qui défendent le secret, qu’ils « avaient déjà résolu dans leur esprit de faire de la Commune une sorte de Conseil dictatorial »[31].

  En incise, rappeler que et Lefrançais et Arnould appartiendront à la minorité qui se dessinera bien plus tard et font part d’une lecture ex post. Arnould reconnaît d’ailleurs qu’en « parlant de la minorité et de la majorité, [il a] beaucoup anticipé sur les événements »[32].

  Relever que, d’après Arnould, « l’Assemblée vota pour la publication d’un compte-rendu résumé dans le Journal Officiel »[33] alors que, selon Lefrançais, « la non publicité absolue fut votée par la majorité de la Commune et tout compte-rendu absolument interdit »[34]… Toujours est-il que  ce n’est qu’au 12 avril que le J. O. annoncera : « Dorénavant, le procès-verbal de chaque séance de la Commune sera inséré au Journal officiel. »[35]

 

  Remarquer que si les élus des « quartiers bourgeois » se sont démis de leurs fonctions[36], la démission de Tirard, élu dans le 2e arrondissement, est spectaculaire, qui demande, avec sans doute une certaine audace, la parole lors de cette première séance pour dénoncer la confusion quant aux attributions de la Commune, qui dépasserait son mandat et s’arrogerait, selon lui, « un pouvoir politique », et de se retirer[37]. On a vu dans la première partie de cette proclamation de la Commune que le journal le fils du Père Duchêne adressera un reproche similaire à ce Conseil. Relever, pour autant, que Tirard répondait au discours du président de séance Beslay qui rappelait : « La Commune s’occupera de ce qui est local ; le département s’occupera de ce qui est régional ; le gouvernement s’occupera de ce qui est national »[38]… Arthur Arnould reconnaîtra que la position de la Commune reste vague, qui n’affirme pas assez nettement l’idée communaliste et semble « se substituer au gouvernement », à cause, selon lui, on retrouve évidemment son prisme, de « l’influence de la vieille tradition de l’État, de la vieille conception centralisatrice »[39].

 

  Enfin, en ce qui concerne l’organisation du Conseil de la Commune, relever, dès la deuxième séance[40], la création de dix Commissions : la Commission exécutive ; celle des finances ; celle militaire ; de la justice ; de sûreté générale ; des subsistances ; du travail ; des relations extérieures ; des services publics ; de l’enseignement[41], dans lesquelles on répartit les membres du Conseil qui se réuniront par commission et en séance générale…

 

  En incise, s’arrêter sur un projet de proclamation rédigé par Ranc, Lefrançais et Vallès[42] qui jette les bases d’un paradigme nouveau, révolutionnaire, de… comment dire… du rapport au pouvoir ?, des modalités sociales ?, de la rationalité gouvernementale ?… qui prévoit, en plus « des groupes particuliers » qui ressortent d’une « certaine communauté d’intérêts et de sympathies », puisque le droit de réunion et la liberté de la presse sont sans limites, des « réunions politiques de quartiers ou districts » et l’organisation de « l’élection [des] magistrats de tous ordres », qui sont « en contact permanents » avec les citoyens, « traducteurs » de leurs pensées et de leurs intérêts… Remarquer que ce projet ne trouva pas une majorité pour se voir approuver[43]]

 

  On rentre de cette fête inouïe de la Place de Grève. Il est tard. On a la voix cassée d’avoir trop chanté, trop crié. On ne veut pas se coucher. On discute. Quelqu’un sort une bouteille de vin. Il n’y a pas assez de verres. Ce n’est pas grave. On partagera. On parle des autres Communes en province, de ce mouvement exalté que Paris a déchainé, à Lyon, où la foule s’est précipitée à l’Hôtel de Ville et y a installé les républicains[44] ; à Saint-Etienne, où l’on a vu des mouvements de foule, l’occupation de la mairie par les gardes nationaux et la proclamation de la Commune[45] ; au Creusot, où les gardes ont protesté contre les ordres d’un colonel de tirer sur une foule qui réclamait la Commune et ont envahi la mairie[46] ; à Toulouse, dont des mouvements de troupes appelées en renfort ont eu raison[47]… Toutes ont échoué. Toutes ont fracassé leur poids lourd, si lourd, d’espoirs, d’attentes, d’impatiences, sur l’avenir de leurs peuples. On ne sait pas pourquoi. Les menaces, les ruses, la brutalité militaire, le manque de préparation… Non, on ne comprend pas, décidément. Et ne pas savoir, ce n’est pas fait pour rassurer. On n’ose pas demander à voix haute si la même répression attend Paris. Mais en se regardant on sait, on lit dans les yeux, dans les gestes, dans la brièveté des souffles, cette question imprégner tout, le corps, les muscles, les pensées. [Note : insérer quelque part dans ce passage, cet extrait de Jules Guesde qui insiste sur l’originalité de cette révolution, qui a ignoré la violence : « Ce qui distingue la Commune – toujours en tant que moyens d’action – veut-on le savoir ? C’est que l’épaulement des fusils a été précédé du dépouillement des votes ; c’est qu’avant d’être donnée aux canons, la parole avait été donnée aux urnes ; c’est que la bataille, au lieu d’être la préface, a été la suite, la servante du scrutin. »[48]] Quelqu’un parle du soutien de l’Algérie… Il lit un extrait du communiqué de ses délégués : « Opprimés pendant quarante années par la double centralisation de l’armée et de l’administration, la colonie a compris depuis longtemps que l’affranchissement complet de la Commune est le seul moyen pour elle d’arriver à la liberté et à la prospérité »[49]… Quelqu’un d’autre rappelle quand même que les Communes de Marseille et de Narbonne tiennent toujours[50]. Il insiste. Il dit que Marseille et Narbonne, ce n’est pas rien. On boit une gorgée encore. On regarde le verre de vin qu’on partage avec celui qui parle. On se rend compte qu’on l’a fini. On regarde la bouteille : elle est vide. On a honte. On aurait du lui laisser une larmichette. On n’a pas fait attention.

 

Dimanche prochain, on verra la Commune au travail...


 

Voir le site du film "Commune...


[1] Cf  Journal officiel de la Commune, en date du 30 mars 1871, Paris, 1871, p. 96.

[2] Cf  Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, Tome III, Versailles, 1872, p. 49.

[3] Arthur Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, éd. J.-M. Laffont, 1981, p. 131.

[4] Ibid., p. 127.

[5] Ibid., p. 128.

[6] Ibid., p. 129.

[7] Ibid., p. 130.

[8] Ibid.

[9] Ibid., p. 134.

[10] Ibid., p. 135.

[11] Ibid., p. 153.

[12] Cf ibid., pp. 152-153.

[13] Ibid., p. 135.

[14] Ibid.

[15] Cf Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, op. cit., pp. 50-51.

[16] Ibid., p. 51.

[17] A. Arnould, op. cit., p. 134.

[18] Cf Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, op. cit., p. 76.

[19] Ibid., p. 103.

[20] Ibid.

[21] Ibid., p. 125.

[22] Ibid., p. 70.

[23] Le fils du Père Duchêne illustré, numéro 4, 13 Floréal an 79, p. 3.

[24] A. Arnould, op. cit., p. 139.

[25] Ibid.

[26] Ibid., p. 144.

[27] Ibid.

[28] Cf Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, op. cit., p. 63.

[29] Ibid.

[30] Ibid.

[31] Gustave Lefrançais, Étude sur le mouvement communaliste, Neuchatel, 1871, pp. 186-187.

[32] A. Arnould, op. cit., p. 145.

[33] Ibid.

[34] G. Lefrançais, op. cit.

[35] Journal officiel de la Commune, en date du 12 avril, op. cit., p. 236.

[36] Cf ibid., en date du 2 avril, p. 125.

[37] G. Lefrançais, op. cit., p. 184.

[38] Ibid., p. 182.

[39] A. Arnoud, op. cit., p. 149.

[40] G. Lefrançais, op. cit., p. 193.

[41] J.O. de la Commune, en date du 30 mars, op. cit., p. 97.

[42] G. Lefrançais, op. cit., pp. 196-197.

[43] Ibid., p. 199.

[44] Cf, par ex. Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, 1929, p. 146.

[45] Ibid., p. 151.

[46] Ibid., p. 152.

[47] Ibid., p. 159.

[48] Jules Guesde, la Commune de 1871, Classiques français du socialisme, 1936, p. 12.

[49] J.O. de la Commune, en date du 29 mars 1871, op. cit., p. 88.

[50] Lissagaray, op. cit., p. 161.

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19 janvier 2014 7 19 /01 /janvier /2014 11:05

Giuseppe Penone

giuseppe-penone.jpgPrécédemment, on a regardé l'impatience qui précède les élections...

  Tandis que les républicains s’attachent à l’organisation d’élections, avec ce sentiment sûr et naïf, cette conviction que seuls les innocents peuvent se forger, que « du jour où Paris aurait exprimé sa volonté, sous la forme d’un vote libre, cette volonté cesserait de paraître insurrectionnelle, pour revêtir, même aux yeux de ses adversaires, un caractère de légalité véritable »[1] selon les termes d’Arnould, Versailles reprend des forces, gagne du temps. Et les maires réactionnaires d’arrondissements intriguent, comme l’expliquera Vautrain, maire du IVe, au cours de son audition devant la Commission : « Si l’insurrection, au lieu d’être retenue à Paris par les élections, était venue à Versailles, dites-moi ce que fût devenue la France ?... Eh bien ! Messieurs, j’ai la confiance que les huit jours que vous ont fait obtenir les élections ont été le salut de la France... Il y a eu trois jours de perdus par ces gens-là (le Comité central), grâce aux élections ; il y a eu trois autres jours perdus pour la constitution de leur Conseil, et l’attaque du mont Valérien n’a eu lieu que le 2 avril. Nous avons donc fait gagner, mes collègues et moi, huit jours de plus. Nous étions bien en mauvaise compagnie, en présence de certains noms : mais, quand on a un devoir à remplir, il faut passer sur toutes ces considérations ... J’ai signé par considération politique et je ferai encore de même, et, en le faisant, je crois que je vous ai sauvés »[2]. Le contraste tient forcément de l’épouvante.

 

  C’est à la suite de ces atermoiements que les élections, prévues le 22 mars, sont reportées. On fait campagne quand même. On tient enfin dans ses mains quelque chose, des idées, des propositions. On lit dans le Journal Officiel de la Commune, au détour d’une déclaration : « Les travailleurs, ceux qui produisent tout et qui ne jouissent de rien, ceux qui souffrent de la misère au milieu des produits accumulés, fruit de leur labeur et de leurs sueurs, devront-ils donc sans cesse être battus à l’outrage ? »[3]… Puis, plus loin : « La bourgeoisie, leur aînée, qui a accompli son émancipation il y a plus de trois quarts de siècles, qui les a précédés dans la voie de la révolution, ne comprend-elle pas aujourd’hui que le tour de l’émancipation du prolétariat est arrivé ? ». On sourit. Ca fait quand même quelque chose qu’on ne sait pas expliquer. Comme si les paroles, les idées, marquaient des territoires, comme si les territoires étaient occupés, accaparés, confisqués par la réaction depuis tellement longtemps que cette sensation-là de simplement pouvoir étendre les membres, repousser la parole-territoire réactionnaire pour dire quelque chose, on ne savait même plus la reconnaître. [Note : trouver une autre façon de faire pressentir cette sorte de soulagement quand tout à coup une parole qu’on n’entendait plus depuis tellement longtemps qu’on ne savait plus sa voix, ni sa tessiture, ni sa portée, se fait à nouveau entendre…].

 

  Dans le Cri du Peuple, on trouve un Manifeste, un programme… On inscrit cette révolution « que nos pères ont commencée et que nous achevons »[4]… On frissonne en lisant « nous achevons », on se regarde, on continue… on s’inscrit donc dans l’Histoire à la suite des « artisans du moyen-âge », des « bourgeois de la Renaissance », des « combattants de 1789 ». On y parle de la Commune. On lit. L’idée est éblouissante qui s’articule entre l’autonomie, qui « garantit au citoyen la liberté, l’ordre à la cité » et la fédération de toutes les communes qui « augmente, par la réciprocité, la force, la richesse, les débouchés et les ressources de chacune d’elle, en la faisant profiter des efforts de toutes »[5]. [Note : Jules Guesde, qui tient à préciser « qu’il ne s’agissait pas, en 1871, de communisme, mais de commune »[6] donne cette explication qui permet de se faire une idée de la représentation de la commune à l’époque : « N’est-ce pas comme commune que, dans tout le moyen âge, où elle n’était rien, elle s’est affirmée contre les seigneurs de la terre et de l’épée ? La commune, affranchie des redevances féodales, mise, insurrectionnellement ou par charte royale, à l’abri des brigandages seigneuriaux, a été, du XIIe au XVe siècle, à la fois le refuge du tiers état et de son moyen d’action le plus puissant pour préparer son émancipation politique, qui devait être consommée, couronnée et consacrée par les derniers États généraux transformés révolutionnairement en Assemblée nationale constituante. »[7].] Puis les propositions se font plus précises. On reconnaît la plupart avec cette familiarité qui étonne : on s’habitue vite à la Révolution… la liberté de parler, d’écrire, de se réunir et de s’associer[8] ; la souveraineté du suffrage universel ; le principe de l’élection appliquée à tous les fonctionnaires ou magistrats ; la révocabilité permanente des mandataires ; le mandat impératif[9]… On se regarde. C’est bien une approche entièrement différente qui se déroule sous nos yeux. Puis viennent les propositions quant à Paris : l’autonomie de la garde nationale ; la suppression de la préfecture de police, de l’armée permanente, de toutes les subventions favorisant les cultes, le théâtre ou la presse ; l’enseignement laïque ; l’organisation d’un système d’assurance communale contre tous les risques sociaux, compris le chômage et la faillite… Et puis le manifeste se termine ainsi, avec ce goût du lyrisme dont les politiciens s’agourmandissent : « recherche incessante et assidue des moyens les plus propres à fournir au producteur le capital, l’instrument de travail, les débouchés et le crédit, afin d’en finir pour toujours avec le salariat et l’horrible paupérisme, afin d’éviter à jamais le retour des revendications sanglantes et des guerres civiles, qui en sont les conséquences fatales »[10].

 

  Et puis un ami, un garde national, raconte une réunion de délégués à la mairie du IVe venus écouter des candidats[11]. En voici un à qui on donne la parole, un certain Arthur Arnould… On s’attend à des mouvements de bras, des mines contrites, des haussements de voix qui réveillent, mais non, il refuse. Il pense que « ce n’est pas au candidat d’exposer ses idées et de les faire accepter à ses électeurs, mais aux électeurs d’exposer leurs volontés et au candidat de voir si ces volontés concordent avec ses propres sentiments, si sa conscience lui permet de les soutenir et de les faire triompher »[12]. Il se prononce en faveur du mandat impératif. On se redresse sur son banc. Il propose, plutôt que de faire des professions de foi, « toujours vagues et beaucoup trop générales », qu’on lui pose des questions précises. La première, la deuxième, questions sont forcément timides. Et puis on discute tout à fait. On parle de l’autonomie de la Commune… On dessine une approche qui remet en cause l’idée que l’on se fait du pouvoir dans ses moindres détails. La chose est sidérante, ambitieuse, précise. On parle d’autonomie de la commune, de fédéralisme… On repense l’État qu’on ne voit plus «  en dehors et au-dessus du peuple »[13], mais comme représentant « uniquement la collectivité des communes fédérées »… On « brise l’unitarisme et la centralisation, désarme le despotisme, soit d’un homme, soit d’une assemblée, sans détruire l’unité française dans ce qu’elle a de légitime et de nécessaire »[14]… Et on pressent que c’est possible ; qu’on ne va pas « appliquer de vieux procédés à une idée nouvelle »[15] ; conserver les mêmes modalités de pouvoir et se contenter de changer les hommes, qui finiront, pris par les rouages et la mécanique, par faire pareil, non… [Rappeler qu’on a vu des courants très différents, dont certains plus autoritaires dans l’approche…] On a là sous les yeux une « Révolution expérimentale, positive, scientifique »[16], qui met au point ses propres modalités, développe ses propres paradigmes et révolutionne l’idée même que l’on se fait de cette chose qui pèse et apaise tout autant : vivre avec les autres. Il y a quelque chose là qui est forcément fracassant.

 

  Il n’y a pas un mot qui viendrait désigner l’espoir qui anime les républicains à ce moment-là… enthousiasme, ce serait insignifiant au regard de la force de la chose. On ne fait pas attention à cette déclaration commune de plus d’une trentaine de titres de presse de droite qui ne reconnaît pas le Comité central, ni sa qualité à convoquer des élections, considère la convocation aux élections municipales « comme nulle et non avenue » et engage « les électeurs à n’en pas tenir compte »[17]. Ce mouvement de bouderie n’est rien face à la puissance de ce que décidément les mots espoir et enthousiasme ne savent pas décrire. On apprend que les maires, les députés et le Comité ont trouvé un accord. Les élections auront lieu le 26 mars.

 

  On y est. Cette sorte de frisson qu’on a d’habitude au moment de mettre le bulletin dans l’urne, aujourd’hui, il n’en finit pas de s’étendre et se prolonger toute la journée. On ouvre la fenêtre. On regarde le ciel. Forcément il fait beau[18], ça ne pouvait pas être autrement de toutes façons. On se rend compte qu’on est en train de sourire au soleil. On ferme la fenêtre. On regarde encore les professions de foi dans les journaux. Ce n’est pas tellement qu’on hésite, cette fois, non, c’est plutôt qu’on n’en revient pas tout à fait de voir là, pressés sur le papier, les mots, les idées, les espoirs et les colères qu’on se formulait à peine depuis tant d’années. On hésite à manger quelque chose. On n’a pas très faim, ce matin. On attend pour aller voter. Comme si on voulait étirer les minutes indéfiniment, jusqu’à ce qu’elles se déchirent. On s’habille. On regarde encore par la fenêtre pour voir comment les gens sont habillés dans la rue. Est-ce qu’ils sont couverts ? Est-ce qu’il fait bon ? Ah c’est vrai, c’est le printemps qui commence…

 

   On n’aura pas été les seuls à attendre l’après-midi pour aller voter[19]. On n’a pas vu autant de monde, dans les rues, dans les jardins[20], depuis… on ne veut pas y repenser, cet hiver-là, c’est fini. On se met dans la file d’attente. On regarde. Qu’elle soit longue comme ça, pleine de tout ce monde… On ne va pas se mettre à pleurer, c’est idiot. On tousse un peu pour… On sourit. Plutôt on se sourit avec les gens. On demande : il y a plus d’un quart d’heure d’attente[21]. Il y a tellement de monde que des factionnaires se tiennent tous les cent mètres[22]. Quelqu’un dans la foule s’étonne du calme, de la patience, de la discipline des gens. Il soupçonne un mot d’ordre du Comité auquel tout le monde se sera conformé[23]. Sa mauvaise humeur ne vient pas contrarier. Elle amuse. Qu’il ne comprenne pas… Oh, c’est son problème, ça alors ! Même à lui, on sourit. C’est notre tour. On a égaré notre carte. On montre une adresse de lettre. On nous demande une attestation de deux citoyens à défaut de carte[24]. On s’étonne. On regarde l’assesseur. On hésite à protester quand même et puis on se rend compte que non, le scrupule, l’honnêteté, c’est… Je crois qu’on est plus ému encore. On irait presque le remercier de nous tracasser. On vote enfin. On procède très lentement, très minutieusement. Au moment où le bulletin tombe dans l’urne, on n’ose plus bouger.

 

  [Note : Rappeler les chiffres de l’élection précédente, celle législative du 8 février 1871 :  328,970 votants sur 547,858 inscrits dans le département de la Seine[25]. Suite aux soupçons de fraudes, regarder ce niveau de participation avec circonspection…

 Revenir, sans s’attarder, sur les querelles de chiffres quant aux élections municipales du 26 mars. Gaston Da Costa, sans mentionner sa source, parle de 485569 inscrits et 229167 votants[26]. Des historiens contemporains retiennent 484569 inscrits et 229167 votants[27] quand d’autres arrondissent… Les chiffres que Da Costa retient coïncident, à part deux écarts pour le 1er arrondissement, qui peut s’expliquer par une coquille et le 7e, qui peut être due à une inversion de chiffres, avec ceux parus dans le Journal Officiel de la Commune[28], tenant compte des rectifications apportées quelques jours plus tard, suite à une erreur de copiste qui a confondu 19 et 20e arrondissements[29]. Gustave Lefrançais publie en annexe de son étude des données qui confirment les chiffres de Da Costa pour le 1er et celle du J.O. pour le 7e[30]. Noter que et dans le J.O. et dans les chiffres retenus par Da Costa et Lefrançais, les nombres d’inscrits et de votants pour le 3e arrondissement manquent. La participation s’élèverait donc à quelque chose comme 60% pour les élections législatives et à 47% pour celles municipales. Da Costa s’explique cette abstention élevée par les quelques 80000 gardes nationaux qui « avaient quitté Paris dès les premiers jours de l’armistice »[31] d’une part et observe une forte abstention dans les arrondissements « réactionnaires » quand « les électeurs furent très nombreux dans les quartiers ouvriers, tels que les Xe, XIe, XIIIe, XIXe, XXe arrondissements »[32]. D’après mes calculs, on aurait un taux de participation qui atteindrait, par exemple, pour les quartiers dits « réactionnaires » : 50% dans le 1er ; 48,78% dans le 2e ; mais 23% dans le 7e ; 25% dans le 8e ; 37% dans le 14e ; 32,5% dans le 15e ; tandis que pour les quartiers « ouvriers » ce taux atteint : 59% dans le 11e ; 53% dans le 18e ; ou encore 76% dans le 20e… Par ailleurs, inutile de rappeler que beaucoup de parisiens sont à Versailles…

  Noter que le journal le Rappel, comparant le nombre de voix reçues par les premiers élus dans chaque arrondissement, arrive à la conclusion que la Commune a été nommée par trente-trois mille six cent cinquante six voix de plus que les municipalités du 3 novembre[33]

 

  Da Costa divise en cinq groupes les élus de cette Assemblée communale : les révolutionnaires blanquistes ; les révolutionnaires dits « divers » ; les membres de l’internationale ; les radicaux ; et les dits « républicains modérés ». Il observe, de plus, que le Comité central « n’obtenait que treize élus municipaux, alors qu’il avait présenté des candidats dans presque tous les quartiers »[34].

  Gustave Lefrançais distingue trois courants : le « parti républicain bourgeois ou conservateur », composé d’anciens maires et adjoints ; le « parti révolutionnaire pur, composé des Jacobins et des Blanquistes » ; et les « socialistes »[35], qu’on peut certainement qualifier de « fédéralistes ».]

 

Dimanche prochain, on reviendra sur la fête qui accueille la proclamation de la Commune...

 

 

Voir le site du film "Commune...


[1] Arthur Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, éd. J.-M. Laffont, 1981, pp. 118-119.

[2] Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars 1871, Paris, 1872, p. 342.

[3] Journal Officiel de la Commune, coll. Les classiques des sciences sociales, p. 45.

[4] Manifeste du Comité des Vingt arrondissements, paru dans le Cri du Peuple en date du 27 mars et dans Gustave Lefrançais, Étude sur le mouvement communaliste, Pièces justificatives, Neuchatel, 1871, p. 31.

[5] Ibid., p. 32.

[6] Jules Guesde, La Commune de 1871, Classiques français du socialisme, 1936, p. 6.

[7] Ibid., p. 7.

[8] G. Lefrançais, op. cit.

[9] Ibid., p. 33.

[10] Ibid.

[11] Arthur Arnould, op. cit., p. 123.

[12] Ibid., p. 124.

[13] Ibid., p. 138.

[14] Ibid., p. 125.

[15] Ibid., p. 138.

[16] Selon les termes du Cri du Peuple, en date du 21 avril 1871.

[17] Cf par ex. le Temps, en date du 22 mars 1871.

[18] Le Rappel, en date du 27 mars 1871.

[19] Le Temps, en date du 28 mars 1871.

[20] Le Rappel, op. cit.

[21] Ibid. anecdote qui concerne la section de la rue Clauzel.

[22] Ibid. détail qui concerne le bureau de vote de la mairie du 1er.

[23] In le Temps, op. cit.

[24] Le Rappel, op. cit.

[25] Cf le Journal Officiel de la République française, en date du 18 février 1871.

[26] Gaston Da Costa, la Commune vécue, Paris, 1903, Tome I, p. 307.

[27] Cf par ex. William Serman, La Commune de Paris, Fayard 1986 ou Georges Soria, Grande histoire de la Commune, Robert Laffont.

[28] Journal officiel de la Commune, en date du 31 mars 1871, Paris, 1871, pp. 104-108.

[29] Ibid. en date du 3 avril, p. 135.

[30] Gustave Lefrançais, op. cit., Pièces justificatives, p. 36.

[31] G. Da Costa, op. cit., p. 308.

[32] Ibid.

[33] Le Rappel, en date du 1er avril 1871.

[34] Ibid., p. 309.

[35] Gustave Lefrançais, op. cit., p. 189.

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Published by claude pérès - dans La Commune de Paris
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