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1 septembre 2015 2 01 /09 /septembre /2015 12:29

Ever is over all - Pipilotti Rist

Je voudrais continuer cette étude logologique qui s’attache à observer les déploiements proprioceptifs de ceux qui raisonnent, comment en viennent-ils à poser des termes et comment ils naviguent dans leurs travées… C’est une petite curiosité, du genre qu’on met dans les cabinets, entre un animal empaillé et un fauteuil, que je vais tirer de mon chapeau : la première encyclique d’un Monsieur Ratzinger, après son élection à la papauté.

 

Les religions, les superstitions, les légendes, sont précieuses, qui parlent d’un monde qui ne connaît pas la rigueur mystifiée du rationalisme. On pressent, dans cette activité fabuleuse – c’est-à-dire qui tient de la fable – des utilisations qui persistent, là où, pourtant, on ne sait plus reconnaître les outils… C’est ce médecin qui interroge les astres à la Renaissance pour établir un diagnostic ; c’est ce peuple qui fantasme l’idée qu’il se fait de lui pour se donner du courage à la guerre – voir, par exemple, les thèses d’Israël Finkelstein sur Israël ou comment les auteurs de la Torah puisent dans des mythes la force d’affronter les Égyptiens et les Assyriens… –, comme d’aucuns le feraient aujourd’hui, avec des méthodes plus rationnelles, de leur Histoire… Au fait, on aurait tort de moquer des outils d’utilisations sur lesquelles nous n’avons pas su revenir. Ce serait exagérer l’efficience de nos outils et ignorer ces utilisations qui insistent… Pour autant, en ce qui nous concerne aujourd’hui, ce qui fait d’une encyclique, une curiosité, c’est bien ce déploiement rationnalisé d’une activité qui n’était pourtant pas vouée à se faire rationnelle jamais…

 

Cette première encyclique porte le nom « deus caritas est », « dieu est amour ». Je voudrais souligner qu’il s’agit ici de s’attacher aux outils et aux utilisations, indépendamment de la question de savoir si bel est bien dieu est amour ou autre… La question même me fait frissonner… Elle se formulerait par un X est amour que ça viendrait tout autant faire nos affaires… J’insiste : c’est l’organisation proprioceptive que nous observons… Et cette organisation, donc, attaquons, elle vient se poser en termes d’éros – ἔρως – et d’agapè – ἀγάπη. Dans « le vaste champ sémantique du mot ‘amour’ », Ratzinger distingue l’amour « entre homme et femme », l’éros, et la « conception biblique de l’amour », l’agapè. Il relève aussi un troisième terme, philia, « amour d’amitié », auquel il ne fera pas un sort… Sa dialectique a quelque chose de subtile, elle n’est pas virtuose pour autant ; on ne le verra pas jouer avec trois termes…

 

Ratzinger ne peut pas ignorer ce reproche qui accuse son église de distinguer corps et âme, il l’épingle : « l’Église, avec ses commandements et ses interdits, ne nous rend-elle pas amère la plus belle chose de la vie ? »… Par un tour de passe-passe inattendu, il veut dire non. Pour ce faire, il accable d’abord l’éros – il faut voir la sinuosité de la chose, elle tient de la danse du charmeur de serpent –, les cultes à la fertilité du monde préchrétien, et décrit des transes, des orgies, pointe la prostitution : « l’éros ivre et indiscipliné n’est pas montée, «extase» vers le Divin, mais chute, dégradation de l’homme. »… On pressent une prémisse, l’induction d’un raisonnement qui se cale… Ratzinger, toujours dans un déploiement… disons traditionnel dual, admet « qu’il existe une certaine relation entre l’amour et le Divin », mais, endossant tout de même le dégoût chrétien du corps qu’il dénonce, condamne la « domination » par « l’instinct ». Il s’agit de « purifier », de « guérir » l’éros… Diantre !

 

Jusque-là la technique est ennuyeuse, pour sûr, mais elle a quelque chose d’astucieux. En… disons… étirant l’un des termes duals éros/agapè, plutôt que de le balayer pour ce qu’il a de… disons minoritaire, la proprioception du raisonnement va se ménager une parade… Car, au fait, il se refuse à entériner la distinction éros/agapè, et va donc venir se jouer de l’éros pour tenter de les réconcilier… Il dénonce la séparation entre un amour oblatif, l’agapè et un amour concupiscent, l’éros, car, selon lui, « l’ ‘amour’ est une réalité unique, mais avec des dimensions différentes ». Il tient le duel, mais chacun des termes de son dualisme n’est plus voué à se maintenir par un jeu différentiel, mais à se rapprocher pour finir par se confondre avec l’autre. Brièvement, par ce souci de troubler la distinction éros/agapè, il fait une allusion à la description érotique de prophètes, Osée et Ézéchiel, de l’amour de dieu, par des métaphores de fiançailles et de mariage ; il va jusqu’à parler de « l’éros de dieu pour l’homme » dans un développement plus ou moins sibyllin qui finit par faire un lien obscur entre le monothéisme et la monogamie sur lequel nous passerons… Mais, surtout, c’est le devenir de l’éros, auquel il s’attache, car l’éros est en devenir, qu’il voit comme se débarrassant d’une sensualité qui ne renvoie qu’à soi à mesure qu’il s’approche d’un autre dont il finit par se préoccuper…

 

Je néglige le paradigme chrétien que la démonstration croit renforcer, elle n’importe pas ici, pour me concentrer sur la parade technique qui conjugue ce dualisme éros/agapè, où, donc, l’éros, comme dimension, est voué, dans un jeu de va et vient incessant, à taquiner un agapè qui ne le rejoint non plus jamais tout à fait. L’amour se condamne à n’être jamais « achevé », ni « complet », mais se présente comme une « tâche », quelque chose qui a tout l’air d’un désir, c’est-à-dire un appétit qui ne sait pas se satisfaire et savourer, que le christianisme, ce sera ma seule pique, elle est tentante, maintient et dénonce tout à la fois…

 

Ce qu’on peut tenir pour des audaces, dans ce texte, ont, pour sûr, quelque chose de savoureux, mais, ce qui vient faire notre miel est d’ordre technique. Car plutôt que de choisir de poser l’agapè comme un idéal vers lequel l’éros irait se torturer, l’agapè, lui-même, refuse de se laisser tout à fait distinguer ou « séparer » : « l’homme ne peut pas non plus vivre exclusivement dans l’amour oblatif, descendant. ». Cette instabilité de termes qui se posent en se différenciant l’un l’autre, tout en se laissant travailler par un devenir qui veut les concilier, a quelque chose, on l’a dit, qui tient de la curiosité. Et si l’argumentaire se conclut par une synthèse, dans un geste, forcément, conservateur, qui fait fi de la cohérence du déploiement, la foi, là, vient comme palliatif, j’imagine, à la faiblesse du raisonnement, c’est bien ce jeu duel et dual, qu’on mouvemente et qu’on déstabilise qui délivre tout son piquant. Si, par cette encyclique, l’église ne se résout pas à se réconcilier avec le corps, si son mouvement proprioceptif ne sait pas ignorer les dualismes, pour autant, par un procédé qui déplace le duel pour le concentrer sur l’un de ces termes, c’est l’émergence d’une pensée d’un devenir non pas du corps humain, ça, ça aurait les allures d’un piège qu’on laissera aux croyants, mais des termes eux-mêmes, qui ne se laissent décidément pas établir. On n’en tirera pas davantage, mais on ne négligera pas le frémissement…

 

Je voudrais m’occuper de quelque chose qui n’a rien à voir, malgré l’écho qu’on peut entendre du paradigme socratique taquinant de ses rebonds les enceintes du christianisme, une petite… comment appeler ça… une petite articulation qu’on trouve dans un texte dont la sécrétion d’écume de cerveaux qu’il aura provoqué est inversement proportionnelle à sa qualité, à mon avis, mais je suis mauvais juge, j’aime assez peu Platon, et qui relate la rencontre entre Protagoras et Socrate. Je n’ai pas choisi ce texte pour la preuve qu’il paraît apporter de la vanité de la parole, dont la plasticité semble vouée à épouser n’importe quelle forme, c’est-à-dire, à l’os, qu’on en tire jamais que du blabla, non, même si d’aucun semble comme s’amuser du tour que paraît jouer Platon aux deux figures illustres, incapables de « dompter » leurs discours : « Ni l'un ni l'autre n'a été capable de guider avec assez de fermeté ses propos, si bien que ceux-ci ont mené à son insu leur auteur là où il ne voulait pas. » (J. Boulogne, Socrate, dompteur du discours, in Bulletin de l'Association Guillaume Budé, n°1, 2005. P.85.)… Non, non… Ca serait perdre du temps, pour nous, ici, que d’opposer discours et pensée, et je ne suis pas certain qu’on ne force pas le trait en partant du principe que le Socrate platonicien ne sait pas ce qu’il raconte, même si je vois bien ce que ça pourrait avoir de drôle…

 

En quelques mots, pour donner à pressentir ce texte sans aller se perdre dans des exégèses spéculatives dont l’idée chatouille déjà mon réflexe nauséeux, et qui en disent souvent plus sur la projection égotique de l’auteur que sur le texte lui-même, même quand elles font autorité comme celle-ci par exemple (L. Brisson, Lectures de Platon, p. 113 et suivantes), ce « drame satyrique », comme d’aucuns le désignent ((cf J. Boulogne), relate la visite de Socrate à quelqu’un qui est tenu pour l’un des fondateurs du sophisme, dans l’idée de le tracasser avec des questions dont il a le goût, à savoir : est-ce que la vertu, l’excellence, la sagesse, selon les traductions, s’enseigne… C’est un ralentissement, sans s’arrêter tout à fait, qu’il s’agit ici d’effectuer… Je voudrais arriver assez vite au point qui m’occupe, à savoir l’articulation des vertus, mais il faut bien se faire une idée du contexte…

 

La réponse de Protagoras à cette question, il se trouve qu’on la connaît, elle est délicieusement judicieuse et incroyablement contemporaine… Il remonte au mythe d’Épiméthée et de Prométhée distribuant les facultés aux êtres… Ceux-ci se retrouvent démunis quand le tour du corps humain vient et peinent à subtiliser des parades techniques aux dieux qui ne peuvent suffire à assurer leur survie… Tenus dans la nécessité de se faire solidaires, ces corps humains reçoivent de Jupiter, dans la traduction du Protagoras par Victor Cousin, la Justice et la Pudeur, ou de Zeus, le « sens du droit » et le « respect mutuel » (B. Wiśniewski, Protagoras et Héraclite, Revue belge de philologie et d'histoire, Tome 31 fasc. 2-3, 1953, p. 498)… Et ce sens, après s’être interrogé, Zeus décide de les distribuer également, « entre tous », « et que tous y aient part »…

Dès lors, Protagoras peut soutenir une thèse qui étonne, à savoir que l’homme est la mesure de toute chose et développer une théorie des dispositions délicieuse… Pour Protagoras, l’opinion, comme implication d’impressions, est toujours vraie, c’est sur les dispositions qui font naître l’opinion qu’il s’agit de travailler (Wiśniewski, reconstituant la pensée de Protagoras à partir du Théétète, p. 495)… Protagoras admet que « les hommes perçoivent d’une manière, les autres d’une autre, d’après leurs différentes complexions » (p. 494), et tracasse la notion même de Vérité : « mesure est chacun de nous et de ce qui est et de ce qui n’est point. Infinie pourtant est la différence de l’un à l’autre, par le fait même qu’à l’un ceci est et apparaît, à l’autre cela » (ibid.), car si les opinions expliquées dans ces dispositions peuvent avoir « plus de valeur les unes que les autres ; plus de vérité, pas du tout » (p. 495)… Mon ralentissement s’attarde et nous sommes loin d’en venir au point que je voudrais épingler, mais comment ne pas savourer le fracas d’un tel paradigme… L’intuition profonde de la démocratie. La question de la Vérité ne se pose pas. Il s’agit de travailler sur les dispositions.

Le paradigme pense la démocratie comme égalité mais aussi comme ce qu’on appellerait solidarité, participation de chacun. Platon, avec une certaine malhonnêteté, le texte n’est pas qualifié de satyrique pour rien, défigure la thèse et fait dire à Protagoras : « il faut que tous se disent justes, qu’il le soient ou non, sous peine d’être réputé insensé » (Protagoras). C’est le point le plus coriace à admettre, qui pousse le raisonnement dans ses retranchements… Les commentateurs y verront un ridicule… Pour autant, il faut voir qu’il ne dit pas qu’il faut feindre d’être juste, il dit que, il me semble, pour ne pas rompre le lien de « respect mutuel » et de « justice », le corps humain social peut aller jusqu’à feindre ou ne pas dire une vérité, à savoir qu’il n’est pas juste, dont on sait de toutes façons ce qu’il en fait. Ce qui importe, c’est sa participation à l’organisation de la cité, au lieu de ses dispositions et complexions, là, donc, où la vertu se travaille et s’enseigne. Il ne s’agit pas de savoir si l’on est d’accord ici, simplement d’observer la cohérence et la beauté solide et puissante de la chose… Regardez l’Histoire qui s’effondre, les siècles, où le corps humain aliéné, meurtri par la pourriture de ses idéaux, lui ricanent à la face. Regardez comme encore aujourd’hui l’intuition peine à se faire entendre de ceux qui, assourdis par ces ricanements, croient reconnaître l’hypocrisie (le terme est employé là : M. Narcy, in E. Clemens, Le labyrinthe des apparences, éd. Complexe, 2000), dans ce travail de chacun qui s’attache à prendre sa part à l’ouvrage de la cité… Regardez ! Socrate est congédié, Protagoras-Théétète parle : « quant à toi, Socrate, il te faut supporter d’être mesure » (Théétète, 167d) !...

 

Mais le Socrate platonicien, « hiérarchiste » qu’il est, ne peut pas comprendre l’intuition démocratique d’une telle parole et, ne venant pas à bout de Protagoras, avec cette perversion sotte qui le démange, objecte… Si la vertu s’enseigne, de quelle vertu parle-ton ?... Nous arrivons à l’articulation à laquelle je voulais m’attacher… Le développement précédent n’aura été pour rien, autrement que pour le plaisir, je ne pouvais pas résister… Avant d’attaquer l’os, je voudrais commettre une dernière digression en notant quelque chose qui m’amuse… C’est que cette rencontre entre Protagoras et Socrate aura été l’occasion pour Eugène Dupréél d’une étude comparée entre le texte de Platon et celui sophiste des Dissoi Logoi (Dupréel, Les thèmes du « Protagoras » et les « Dissoi Logoi », Revue néo-scolastique de philosophie. 23° année, N°89, 1921), qui viendra nourrir un soupçon savoureux : surpris par les correspondances entre les textes, Duprééel en viendra à émettre l’hypothèse que Platon pioche dans les textes sophistes les thèses qu’il fait tenir par Socrate… Et, avec une certaine hardiesse, il se demandera si le Socrate platonicien pourrait n’avoir que peu à voir avec le Socrate historique, soupçon qu’il portera jusqu’à une certaine radicalité… La chose est parfaitement indifférente ici, mais elle a un piquant sur lequel je ne pouvais pas passer sans le taquiner du doigt…

 

Socrate se demande donc de quelle(s) vertu(s) parle-ton… La question me paraît peu philosophique, qui s’interroge plutôt sur le fonctionnement de la chose… Il semblerait que je ne sois pas le seul (cf The Unity of Virtues, Terry Penner, The Philosophical Review, vol. 82, n°1 (Jan. 1973), Duke University Press, pp.39-40 où T. Penner se convainc, à propos du courage, que la question ne tient pas du concept philosophique qui s’interroge sur l’essence du courage, mais plutôt « Qu’est-ce qui fait les hommes courageux » ?, conviction qu’on pourrait sans trop de hardiesse appliquée à la question d’ensemble ou à l’ensemble des questions…). En entendant Protagoras parler tantôt de vertu, tantôt de tempérance, de courage, de sagesse, Socrate interroge : Ces vertus sont-elles unes ou des parties de la vertu… Il lui faut s’y prendre à plusieurs reprises, Protagoras faisant profession d’enseigner la vertu, c’est-à-dire d’en faire commerce, semble voir venir Socrate d’assez loin… Je ne crois pas utile de s’attarder sur chacun des développements… Toujours est-il que Socrate finit par s’attacher à poser des sortes de points vésiculaires qui vont lui permettre de sécréter ses déductions paranoïaques : 1/ une chose n’a qu’un seul contraire, le bien et le mal, le beau et le laid, etc… 2/ la folie est le contraire de la tempérance ; la folie est le contraire de la sagesse… 3/la tempérance et la sagesse sont donc une même chose puisqu’elles ont le même contraire… Et voici donc, Socrate ramasser tempérance, sagesse, courage, justice, etc… Le geste est d’une grossièreté sidérante ; je l’aime tellement… Là on est au cœur de notre observation logologique, comment peut-on dire une telle sottise ? C’est fait pour me plaire infiniment… C’est une sorte d’affolement des dualismes que je ne pouvais pas ne pas vouloir épingler… Protagoras, qui est quand même d’une autre trempe, a beau rappeler qu’une chose peut être bonne dans un cas et pas dans l’autre, c’est-à-dire dénoncer les ontologismes, et pointer les paralogismes du raisonnement du Socrate platonicien, rien n’y fait, Socrate s’entête et se noie dans sa démonstration aveuglée par sa propre satisfaction…

 

L’idée est si sotte que les exégètes n’en reviennent pas : Socrate aura forcément voulu dire autre chose… Et ceux qui admettent le propos déploient des efforts inouïs pour le faire retomber sur ses pattes… L’article de Penner mentionné plus haut, par exemple, est délicieux d’impuissance charabiatesque pour tenter de sortir Socrate de la noyade, qui parle de « tendances », « d’état d’âmes », espérant pouvoir différencier assez pour mieux unifier des choses que Socrate n’aurait jamais dû ramasser aussi rapidement en premier lieu…

 

La démonstration de Vlastos (Gregory Vlastos, The unity of the Virtues in the ‘Protagoras’, The Review of Metaphysics, vol 25, n°3 (Mars 1972), pp. 415-458) est la plus convaincante, c’est-à-dire la plus habile, parmi celles qui tentent de maintenir la tête de Socrate hors de l’eau, même s’il admet, forcément, qu’il longe l’absurdité et le non-sens… Sa thèse consiste en un développement minutieux qui s’attache à lier chacune de ces vertus comme condition les unes des autres. Chaque vertu est entendue comme prédicat de toutes : la Justice est juste, la Piété est pieuse, la Justice est pieuse, la Piété est juste, etc., et n’est pas prise comme universel : la Justice en tant qu’universel n’est pas plus pieuse que le chiffre huit par exemple…, mais comme impliquant ceux qui sont justes sont pieux, etc., qu’il nomme des prédications pauliniennes…

 

Dans cette longue étude de Vlastos, je retiens l’idée que chaque vertu conditionne toutes les vertus, dans leurs différences comme dans leurs identités (c’est-à-dire la Justice est pieuse et la Justice est juste…). Mais ça ne va pas venir faire tout à fait notre affaire, je voudrais aller un peu plus loin… Je voudrais récupérer un petit truc, on peut parler de truc, trucage, des choses comme ça, il me semble, dans le raisonnement du Socrate platonicien, qui se formule comme ceci dans le Protagoras : « ceux qui sont hardis, quoique ignorants, ne sont évidemment pas courageux, mais fous » et « ceux qui sont les plus instruits, sont aussi les plus hardis et par là même les plus courageux, et, suivant ce raisonnement, la sagesse serait la même chose que le courage »…

 

C’est égal, ici, que Socrate fasse montre de faiblesse dans la cohérence de ses raisonnements, qu’il se contredise, qu’il emploie des artifices… Il n’y a que la police judiciaire pour… on doit pouvoir dire… croire que la vérité se présente dans la perfection d’une cohérence ou plutôt que la perfection d’une cohérence vaut vérité… Quant à savoir ce qu’il pourrait en être des vertus, diantre !, pareil, c’est égal… Ce n’est pas que la question ne se pose pas, elle peut se poser à d’autres, grand bien leur fasse, mais ici, partir à la recherche de la piété, de la sagesse, autre…, ça aurait quelque chose de parfaitement incongru. C’est bien le mécanisme de l’articulation qu’on observe et je voudrais qu’on s’attache à en dégager une utilisation…

 

On a donc, impliqués dans des rapports, des choses comme la sagesse, le courage, la piété, la tempérance… Ces rapports n’ont rien de différentiels, la tempérance n’est pas le différentiel du courage, on l’a vu, ils ont un différentiel commun, dans la démonstration du Socrate platonicien… Ils s’impliquent dans un jeu de rapports tout à fait succulent… Plus délicat que la condition… Ils entrent dans un jeu de tensions proprioceptives… On a vu, donc, que la hardiesse doit être sage pour être courageuse, ignorante, elle est folle… Ce n’est pas une différenciation, ça, c’est le cours d’un voisinage… C’est un jeu de seuils, d’intensités, peu importe le mot, au fait… de prolifération proprioceptive… Je ne crois pas forcer le trait, simplement épingler quelque chose qui est là mais que personne ne note… Il y a effectuation qui voisine et court de quelque chose qui n’a pas le prédicat-courage encore ; il y a effectuation qui voisine et court de quelque chose qui n’a pas le prédicat-sagesse encore, etc. et, dans ce jeu d’implications, le voisinage non-prédiqué-courage travaille le voisinage non-prédiqué-sagesse, etc… dans une profusion d’effectuations…

 

Bien sûr, le paradigme du Socrate platonicien conçoit une dynamique exponentielle d’accumulations, voire d’accélérations, c’est-à-dire, plus on est sage, plus on est courageux, plus on est tempérant, etc. C’est ce qui lui permet de dire qu’il y a unité. C’est un paradigme assez cohérent, le même que celui qui pose ici, le bien, là, le mal… ahuri par un devenir désirant. Le différentiel dual est tout autant la prémisse que la conclusion d’un déploiement qui fait un tour, ce qu’on appelle en danse classique, une promenade. Et la promenade ne mène, évidemment, nulle part… C’est parce que la parade logologique se meut dans les travées des dualismes, qu’il y a démultiplication tout autant qu’unité des vertus. C’est très curieux, mais ça ne me paraît pas présenter une difficulté qui mériterait qu’on y passe toute une étude… Mais enfin…

 

C’est égal, ici, aussi, de savoir s’il y a un mouvement proprioceptif déployé dans l’équilibre de ces voisinages ou des mouvements qui se chargent les uns les autres… Dans notre recherche, nous n’avons pas mis au point d’outils qui nous permettraient ni de nous représenter la chose ni de déterminer si elle tient de l’un ou du multiple, parce que ce serait s’égarer… Ce qui paraît importer, c’est de parvenir à pressentir la subtilité d’un tel déploiement, travaillé par ses impulsions et ses charges. Ce qui paraît importer, c’est le pressentiment d’un jeu d’équilibres, où n’est jamais franchi ni atteint un niveau de prédicats tempérance, piété, sagesse, etc. qui ferait qu’on pourrait établir le prédicat courage, etc. parce qu’un équilibre proprioceptif est de toutes façons déséquilibres et réajustements, poussées et contre-poussées, etc. J’insiste : Qu’on conçoive une dynamique exponentielle ou qu’on pressente l’épuisement et le reflux… ce n’est pas seulement que chaque voisinage non-prédiqué est intensité et de tous les autres et de lui-même, mais parce qu’il est intensité de tous les autres et de lui-même et que tous les autres sont intensité de tous les autres et de lui-même – je souligne l’arbitraire qu’il y a à prendre tel ou tel voisinage comme point de vue –, il y a mouvement proprioceptif, équilibre de déséquilibres. Le geste de les ramasser n’importe pas.

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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