Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 11:05

Ai Weiwei - Straight, 2013

ai-weiwei-straight-2013-1.jpg

Précédemment, on a commencé à voir les mesures prises par la Commune...

Les femmes

  Noter d’abord le décret de la Commune le plus significatif en ce qui concerne les femmes : Les veuves des « citoyens morts pour la défense des droits du peuple », ainsi que les enfants « reconnus ou non », reçoivent une pension de la Commune[1]. Plus tard, une note de la mairie du IIIe précisera « les femmes, légitimes ou non »[2]. Arthur Arnould verra ce décret comme une « des plus grandes audaces de la Commune », un pas déterminé pour « l’affranchissement de la femme », qui élève celle-ci « au rang de l’homme, en la mettant, aux yeux de la loi et des mœurs, sur un pied d’égalité civile absolue avec l’homme »… En reconnaissant l’Union libre, la Commune, selon lui, portait « un coup mortel à l’institution religioso-monarchique du mariage », et défendait la vision d’une union où « les droits comme les devoirs doivent être réciproques et égaux »[3]. La femme n’est plus « séduite » par l’homme, « faible » face à lui, mais « libre » et « responsable »[4]. Remarquer qu’il faudra attendre l’an 2000 pour que la France, suite à une condamnation de la Cour européenne des droits de l’homme, modifie sa législation afin que soient accordés « aux enfants adultérins des droits identiques aux enfants légitimes dans le cadre du règlement des successions ». Noter que ces idées circulent à l’époque… On retrouve, dans le compte-rendu d’une réunion publique, la dénonciation des familles « fondée sur la domination d’un chef » et la défense d’une association ou époux et épouse sont égaux[5].

  Remarquer qu’il n’est jamais question du vote des femmes, qui, certes, ne relève pas des compétences de la municipalité…

  Noter que l’idée en cours veut que la Révolution sociale profite par conséquent aux droits des femmes : « Demander, comme le font quelques-unes, leur affranchissement en séparant leur cause de celle de tous les faibles, de tous les exploités, de tous les opprimés, c’est accomplir une désertion coupable »[6] se convainc Arnould, qui note quand même les réticences, les préjugés, de « quelques Proudhoniens »[7]. Mais l’argument peut se retourner. Ainsi André Léo qui posant le « vrai socialisme » comme poursuivant cet objectif de liberté et d’égalité, peut qualifier des courants « qui se prétendent socialistes » comme réactionnaires, lorsqu’ils restent ignorants quant à la question de l’égalité des sexes[8].

  Dans ses mémoires, Louise Michel note que « malgré eux et par la force de la coutume et des vieux préjugés les hommes auraient l’air de nous aider, mais se contenteraient toujours de l’air »[9]

 

  Si les femmes, exclues du vote, ne seront pas élues à la Commune, certaines participent à ce que Jaurès appellera, à raison, des « sous-commissions »[10], notamment sur la question de l’enseignement. André Léo, par exemple, sera nommée à la commission qui organise et surveille l’enseignement dans les écoles de filles[11]

 

  Louise Michel décrit dans sa Commune des femmes engagées, participant à telle société pour l’instruction élémentaire, tel comité de secours pour les victimes de la guerre[12]… Elles ouvrent des ambulances[13], font tourner « la marmite révolutionnaire », une « organisation de distribution de vivres »[14], qui empêcha, pendant le siège, « tant de gens de mourir de faim »[15], organisent des associations de travailleuses ou luttent sur les barricades.

  Une société d’éducation nouvelle est fondée par des femmes et des hommes le 26 mars[16], qui s’attache à la question de l’enseignement, comme on l’a vu dans la partie précédente. Le 11 avril le Comité central de l’Union des femmes pour la Défense de Paris et les soins aux blessés est constitué, qui s’occupe des ambulances, de l’action sur les barricades[17]…, mais aussi de l’organisation du travail : « l’Union propose une organisation du travail à caractère socialiste par la création d’associations productives libres censées ainsi créer des nouveaux rapports sociaux »[18]… Noter que cette union lancera un manifeste qui appelle les femmes à lutter en donnant « comme leurs frères leur sang et leur vie pour la défense et le triomphe de la Commune, c’est-à-dire du Peuple ! »[19] 

  Sur la barricade de la place Blanche, par exemple, « plus de cent femmes » [20], cent vingt[21] précisent certains, tiendront les Versaillais « en respect  pendant quatre heures »… Sur la barricade de la rue du Château d’eau, des bataillons de femmes viendront remplacer les gardes nationaux et se « battre admirablement »[22]

 

Les arts

 Création d’un Comité qui se donne comme objectif « la libre expansion de l’art, dégagé de toutes tutelle gouvernementale et de tous privilèges »[23] et comme moyen « la conservation des trésors du passé ; la mise en œuvre et en lumière de tous les éléments du présent ; la régénération de l’avenir par l’enseignement »[24]. Les membres du Comité sont élus parmi les artistes, reconnus « soit par la notoriété de leurs travaux, soit par une carte d’exposant, soit par une attestation écrite de deux parrains artistes »[25], pour un an. Leur mandat est révocable. Ils s’occupent des monuments et musées, des expositions et de l’enseignement.

  Noter qu’en ce qui concerne les expositions, le comité « repousse d’une manière absolue toute exhibition mercantile, tendant à substituer le nom de l’éditeur ou du fabricant à celui du véritable créateur »[26]. Aucune récompense n’est décernée.

  En ce qui concerne l’enseignement, le comité « surveille l’enseignement du dessin et du modelage dans les écoles primaires et professionnelles communales »[27]. Les études des sujets « chez lesquels se révèle un génie supérieur » seront complétées « aux frais de la Commune »[28].

  Relever que ces membres ne se débarrassent donc pas tout à fait de la conception aristocratique de l’art. A titre de comparaison, noter que les fondateurs de la « Film-Makers Cooperative » créée à New York en 1962 et ouverte à tout le monde n’ont pas remarqué que la qualité pâtissait de l’absence de sélection[29]

 

  Plus tard, un rapport du comité s’occupera du financement des arts, remettant en cause avec plus de précision les pratiques et les façons.

  Sur l’enseignement, le rapport dénonce : « toute direction imprimée au jugement de l’élève est fatale et condamnée ». Même si la direction est « bonne » ou « majoritaire », « elle tend néanmoins à détruire l’individualité »[30]. Il propose de supprimer les budgets des écoles des beaux-arts qui vont à l’encontre de la liberté des artistes ; réaffirme la gratuité de l’enseignement ; et se prononce en faveur de la création d’écoles qui viendraient compléter les études « ébauchées dans les écoles primaires d’arrondissement ».

  Sur les expositions, le comité considère que leur administration « doit appartenir aux intéressés » et dénonce l’arbitraire des choix de l’ancienne administration et la « destination inconnue » d’une partie des fonds[31].

  Sur l’architecture, le rapport critique le « système hiérarchique » du service d’architecture de la ville de Paris, « centralisé dans la main du préfet », qui n’a produit « que des monuments uniformes, sans aucun style, et d’un mérite absolument nul »[32]. Il dénonce la mise sous tutelle de l’architecte et le « privilège inadmissible » des places réservées aux « jeunes gens qui sortent des écoles »[33]. La commission propose l’organisation de concours et s’interdit de diriger l’architecte dans telle ou telle voie, et n’est jamais juge au point de vue artistique ». Enfin elle donne accès aux travaux publics y compris « aux minorités artistiques »[34].

  Bref, à la lecture de ce rapport, on voit l’intention de défendre la liberté des artistes et de supprimer le favoritisme ; le scrupule dans la gestion des fonds publics ; et le souci de limiter les pouvoirs de l’autorité publique.

 

  S’arrêter sur la question de la Presse et la suppression de journaux.

  On a vu les nombreuses déclarations en faveur de la liberté absolue de la presse qu’ont faites les Communeux et la dénonciation indignée de la censure de titres par le gouvernement. La Commune a plusieurs fois déploré les attaques des journaux d’opposition. Noter dès le 22 mars, le Comité central menaçait la « presse réactionnaire » qui, selon lui, a « recours au mensonge et à la calomnie »[35]. Le 24 mars, les membres du Comité insistent et déplorent « les calomnies les plus absurdes » d’une « partie de la presse », « les épithètes de communistes, de partageux, de pillards, de buveurs de sang, etc. », mais décident de laisser « passer l’orage »[36]. Le 4 avril, les membres de la Commune adresse une note au directeur de Paris-Journal qui affirme : « la liberté de la presse n’est pas le droit de s’embusquer derrière un journal pour redoubler les horreurs d’une lutte… »[37]… Le 19 avril Cluseret écrit à la Commune pour réclamer l’interdiction aux crieurs d’annoncer le contenu des journaux « qui jettent l’erreur par de fausses nouvelles »[38] et réclame des mesures contre ces journaux.

  Le 18 avril, la Commune, considérant « qu’il est impossible de tolérer […] que des journaux prêchent ouvertement la guerre civile » et « donnent des renseignements militaires à l’ennemi »[39], arrête la suppression de quatre journaux. Le 5 mai, la Commune arrête la suppression de sept journaux. Dans les considérations, on lit que le gouvernement de Versailles interdit la publication et la distribution des journaux en faveur de la Commune et que ces titres supprimés « excitent dans chacun de leurs numéros à la guerre civile, et qu’ils sont les auxiliaires les plus actifs des ennemis de Paris et de la République »[40]. Le 18 mai, le Comité de Salut public étend cette suppression à dix autres journaux et menace : « les attaques contre la République et la Commune seront déférées à la cour martiale »[41]. Noter que, pour ne pas que les titres reparaissent sous un autre nom, l’article 2 stipule : « Aucun nouveau journal ou écrit périodique politique ne pourra paraître avant la fin de la guerre ».

  En lisant le Temps, journal supprimé le 5 mai, pour trouver ce qui peut justifier sa suppression, on remarque la description de l’avancée des troupes versaillaises et les préparatifs militaires de la Commune[42] ; la contestation de la légitimité de la Commune, qui n’a pas « de point d’appui dans la population qu’elle prétend gouverner »[43] ; la dénonciation de dérives que les rédacteurs du journal croient observer de la part d’une Commune « vouée à la violence, pour avoir méconnu la liberté »[44], dont les membres sont qualifiés de « néo-terroristes »[45]… Bref une critique sûre et pleine d’esprit d’un journal d’opposition qui loue « la modération et le bon sens »[46] de Thiers, qui appelle à la conciliation[47], c’est-à-dire à la démission de la Commune, et renvoie dos à dos « les prétoriens de l’émeute, comme les prétoriens du despotisme »[48].

  Dans une relation à charge et pleine de mauvaise foi, un témoin épingle l’embarras de la Commune quant à la description des combats : « Tous les soirs, je me rendais dans les bureaux du Petit Moniteur […]. Nous montions sur le toit en terrasse de l’hôtel et nous voyions les forts d’Issy, de Vanves, de Montrouge s’enflammer. Le canon tonnait avec rage, les mitrailleuses crépitaient […]. Le lendemain, l’Officiel de la Commune annonçait une grande victoire. »[49].

  Arthur Arnould revient sur cet épisode. Il explique : « Les journaux, presque tous entre les mains de la Bourgeoisie et organes de Versailles, appelaient sans réticence la chute de la Commune, applaudissaient à nos défaites, insultaient les fédérés, signalaient nos mouvements militaires, en un mot, conspiraient ouvertement avec l’ennemi… »[50]. Mais de reconnaître ce qu’il y avait d’« illogique » et de « choquant » à limiter la liberté de la presse, à « renier, une fois au pouvoir, les principes que nous professions, la veille, dans l’opposition »[51]. Il remarque que « le droit commun devait suffire »[52] : « Si des journalistes conspiraient ouvertement, par la voie du journal, la perte de la Commune, s’ils donnaient des renseignements à l’ennemi sur nos mouvements militaires », ce sont des lois non pas sur la presse, mais ordinaires qui auraient du « réprimer ces crimes »…

  L’opinion de Gustave Lefrançais diffère, qui déplore cette limitation de la presse, après avoir rappelé que la décision d’interdire la création de nouveau titre ne faisait que « remettre en vigueur l’arrêté Vinoy du 12 mars »[53] ; qui affirme le droit des rédacteurs de « calomnier les membres de la Commune, si cela leur pouvait être agréable »[54] ; mais menace : « au premier article poussant à la trahison », le rédacteur en chef, « et non d’autres », devait être « passé par les armes, en vertu du droit de légitime défense »[55].

  Enfin, noter que le journal Le Rappel fait observer que tandis que les journaux parisiens dénoncent les arrestations de journalistes par la Commune, les journaux versaillais « battent des mains » quand le gouvernement de Versailles ordonne l’arrestation de journalistes communeux[56].

 

  Il y a quelque chose de malhonnête à confondre la logique militaire avec l’ambition politique et sociale d’une entreprise révolutionnaire, pour autant il y a quelque chose d’artificiel à les distinguer tant elles se longent et s’enchevêtrent… C’est sans doute le point sur lequel achoppent forcément les révolutions… L’exemple sur la presse le démontre… Noter qu’on étudiera d’autres mesures, le rapport aux finances, le décret sur les otages… quand on s’attachera aux choses de la guerre…] 

Dimanche prochain, on verra les tensions monter à Paris...

 

Site du film "Commune...



[1] Journal Officiel de la Commune, en date du 11 avril 1871, Paris, 1871, p. 223.

[2] Ibid., en date du 19 mai, p. 607.

[3] Arthur Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, éd. J.-M. Laffont, 1981, p. 165.

[4] Ibid.

[5] Cf J. O. de la Commune, en date du 30 avril, p. 428.

[6] A. Arnould, op. cit. p. 166.

[7] Ibid, en note.

[8] Cf la tribune d’André Léo dans La Tribune des Femmes, en date du 5 février 1881.

[9] Louise Michel, Mémoires, Paris, 1886, p. 153.

[10] Jean Jaurès, Histoire socialiste, T. XI, Paris, 1901-1908, p. 398.

[11] J.O. de la Commune, en date du 22 mai, p. 631.

[12] Louise Michel, la Commune, coll. Les classiques des sciences sociales, p. 170.

[13] Ibid., p. 172.

[14] Cahiers du communisme, Volume 47, Numéro 1, p. 112.

[15] L. Michel, op. cit., p. 173.

[16] Cf Yannick Ripa, Les femmes, actrices de l'Histoire, éd. Armand Colin.

[17] Ibid.

[18] Ibid.

[19] J. O. de la Commune, en date du 8 mai, p. 502.

[20] La Commune de Paris aujourd’hui, Ouvrage collectif, les éditions de l’Atelier, 1999,  p. 69.

[21] Philippe Riviale, Sur la Commune, éd. L’Harmattan, 2003, p. 307

[22] Isabelle, Papieau, Portraits de femmes du faubourg à la banlieue, éd. L’Harmattan,  2005, p. 19.

[23] J. O. de la Commune, en date du 15 avril, p. 273.

[24] Ibid.

[25] Ibid.

[26] Ibid., p. 274.

[27] Ibid.

[28] Ibid.

[29] Cf Cinéastes de notre temps, Portrait de Shirley Clarke, dir. Noël Burch, André S. Labarthe.

[30] J. O. de la Commune, en date du 10 mai, p. 523.

[31] Ibid.

[32] Ibid.

[33] Ibid.

[34] Ibid., p. 524.

[35] Ibid., en date du 23 mars, p. 36.

[36] J. O. de la Commune, en date du 25 mars, jour manquant dans la réimpression  de 1871, voir coll. Classiques des sciences sociales, p. 100.

[37] J. O . de la Commune, op. cit., en date du 4 avril, p. 147.

[38] Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, Tome III, Versailles, 1872, p. 146.

[39] Ibid., en date du 19 avril, p. 313.

[40] Ibid., en date du 6 mai, p. 477.

[41] Ibid., en date du 19 mai, p. 602.

[42] Cf par ex. le Temps, en date du 20 avril.

[43] Ibid., en date du 4 mai.

[44] Ibid., en date du 20 avril.

[45] Ibid., en date du 5 mai.

[46] Ibid., en date du 6 mai.

[47] Ibid., en date du 2 mai.

[48] Ibid., en date du 6 mai.

[49] Cf Revue de France, Tome II, Paris, 1872, p. 111.

[50] A. Arnould, op. cit., p. 192.

[51] Ibid., p. 193.

[52] Ibid., p. 194.

[53] Gustave Lefrançais, Étude sur le mouvement communaliste, Neuchatel, 1871, p. 268.

[54] Ibid., p. 269.

[55] Ibid.

[56] Le Rappel, en date du 22 mai 1871.

Partager cet article

Repost 0
Published by claude pérès - dans La Commune de Paris
commenter cet article

commentaires