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23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 11:05

 

Mark Dion - Package,2013

Précédemment, on a vu la Commune au travail ici, et encore ...

[Notes : Arriver à la conclusion que décidément, non, ce n’est pas possible de se faire objectif et de prélever des faits auxquels on laisserait le dernier mot. Les faits sont infans et désaccordés. On ne travaille pas avec des faits, avec des perceptions de faits. La question du fait ne peut pas se poser. En procédant par touches, on peut maintenir des contrariétés, établir des équilibres, laisser vacant le point où on se prononcerait tout à fait. Ca ne fait pas objectivité, parce qu’il n’y a pas d’objet contre lequel on finit par achopper, et l’objectivité se ferait avec ce qui reste, forcément, mais…]

 

On est fin Mars. Le gouvernement a fui. Paris est aux mains des républicains, de nous. On n’imagine pas que la conciliation ne soit pas possible. Ca ne peut pas venir à l’idée. Que le gouvernement face à nous ruse et intrigue, non, ça ne se peut pas. On se dit que les maires d’arrondissements vont s’entremettre, traiter ; que la voix des républicains va se faire enfin entendre. Je veux dire, alors, si elle n’est pas entendue là, maintenant, au moment où une ville entière se lève pour la porter, c’est que… Peu importe. C’est certain de toutes façons. [Notes : Relever ce reproche qu’adressera Ferré au gouvernement : « Le devoir du gouvernement de Versailles était de reconnaître la validité de ce vote et de s’aboucher avec la Commune pour ramener la concorde ; tout au contraire, et comme si la guerre étrangère n’avait pas fait assez de misères et de ruines, il y ajouta la guerre civile ; ne respirant que la haine du peuple et la vengeance, il attaqua Paris et lui fit subir un nouveau siège. »[1].

S’arrêter sur cet atermoiement. Esquisser un paysage.

Revenir sur les déclarations des maires d’arrondissements qui reconnaissent avoir atermoyer. Tirard, par exemple, maire du IIe et député, déclarera au cours de son audition à l’Assemblée : « Je suis persuadé, en effet, que si le 19 ou 20 mars les bataillons fédérés fussent partis par la route de Châtillon, Versailles aurait couru les plus grands périls, et j’estime que notre résistance de quelques jours a permis au Gouvernement d’organiser la défense. »[2]. Jaurès, après avoir cité plusieurs de ces témoignages, on les a vus à propos des élections, conclut : « la partie fut irrémédiablement compromise pour la révolution, parce qu’au 19 mars, le Comité Central n’osa pas, parce qu’englué dans des négociations avec les maires, il parlementa quand il fallait combattre, marcher de l’avant. »[3].

Rappeler, on l’a vu sur le chapitre concernant l’insurrection, que Vinoy, gouverneur militaire de Paris, « aurait voulu que le gouvernement patientât encore quelque temps, de manière à permettre à l’armée, toujours en voie de formation, de recevoir les renforts nécessaires que la mise en liberté de nos prisonniers d’Allemagne allait nous procurer »[4] avant de lancer l’attaque du 18 mars. S’il ne fut pas écouté à ce moment-là, désormais le gouvernement s’arme, donc, entre autres, de patience.

Jules Favre décrit le plan de Thiers, selon lui, qui était « très résolu à la lutte », mais ne « voulait s’y engager qu’avec la certitude de vaincre »[5] : « refaire notre petite armée, la rassurer, la nourrir, l’encourager, accroître son effectif en obtenant de la Prusse le passage à travers ses lignes des soldats […] et surtout négocier sans retard la restitution du plus grand nombre possible de prisonniers »[6]. Vinoy confirme ces préparations qu’il étend du 19 mars au 2 avril : « Il fallait avant tout augmenter l’effectif de l’armée, et on ne pouvait le faire qu’avec l’assentiment des Prussiens. Les négociations ouvertes à ce sujet furent couronnées d’un plein succès. L’état-major général allemand, après en avoir référé à l’empereur Guillaume, consentit à ce que l’armée qui devait tenter de reprendre Paris sur la Commune fût portée de quarante à quatre-vingt mille hommes. Ce chiffre fut même, peu après, encore augmenté de vingt mille hommes… »[7].

A Versailles.

Pour l’anecdote, noter qu’on peut lire dans le Rappel, la description amusée des conditions de vie à Versailles[8], où les députés ne trouvent plus de chambres dans les hôtels « envahis à prix d’or par les francs-fileurs de Paris » et paient 10 francs par jour « pour un lit dans une cave » ou dorment sur des lits disposés dans la salle des glaces, ou sur des fauteuils et des chaises dans la salle de Diane…

En ce qui concerne les soldats, relever que Favre parle d’une « troupe débandée »[9] : « épars dans les rue où ils erraient à l’aventure, les soldats affectaient d’attirer les regards par une tenue désordonnée, des cris confus et des airs provocants. Plusieurs interpellaient les passants et déclaraient hautement qu’ils ne se battraient pas contre leurs frères de Paris »[10]. Arrivant à Versailles, « chaque bataillon campait d’abord sur les grandes et larges avenues de la ville »[11]. On imagine le désordre de la chose…

On s’attache à discipliner des troupes « éloignées du contact dissolvant de l’émeute »[12] et déjà « on pouvait signaler le retour du respect que le soldat doit à ses officiers, la diminution des cas d’ivrognerie, le soin et la propreté dans la tenue, dans l’armement et dans l’habillement des hommes » et surtout « on était revenu avec une grande activités aux exercices militaires »[13].

Le second Siège de Paris.

En même temps, on s’occupe d’isoler et d’affaiblir Paris.

On a vu que le directeur des Postes avait fui avec ses employés, après avoir expédié matériel, registres, caisse, même le mobilier à Versailles[14]. Dans les services de la Poste, Lissagaray note qu’on trouve des affiches ordonnant « aux employés de se rendre à Versailles sous peine de révocation »[15]

S’arrêter sur la question du rapport à la Banque de France.

Pour des gens que Favre, dans ce discours spectaculaire du 21 mars, accusait de se livrer au « pillage »[16], noter le rapport scrupuleux des Communeux à l’argent.

Lissagaray décrit avec une frustration amère la faiblesse des Communeux face au gouverneur de la Banque de France. Selon lui, ils se sont laissés convaincre que la valeur de la monnaie s’effondrerait s’ils se servaient : Beslay, le délégué de la Commune auprès de la Banque de France, « très attendri, vint le soir à la Commune répéter l’argument, d’autant qu’il y croyait, se piquait de finances : ‘La Banque de France est la fortune du pays ; hors d’elle plus d’industrie, plus de commerce ; si vous la violez, tous ses billets font faillite.’ »[17] Lissagaray insiste : « Si encore on eût dit : ‘Occupons au moins la Banque ;’ La Commune n’eut même pas ce nerf… ». Au contraire, Louise Michel note qu’on monta même la garde devant la Banque[18].

Noter que la Commune put disposer de quelques 16,7 millions que le gouverneur de la Banque de France acceptait de lui verser en traînant, en lui octroyant des prêts sur des sommes qui appartenaient pourtant bel et bien à la Ville, en donnant un peu puis un peu plus… suivant une « stratégie définie au sein du Conseil à partir du 22 mars » et qui se résume ainsi : « on cherche à gagner du temps tout en se couvrant. »[19].

S’attarder sur les détails : le compte de la Ville de Paris à la Banque de France dispose au 18 mars d’une somme de 9,4 millions de francs. C’est un argent qui revient à la Commune en tant qu’autorité municipale. Et pourtant c’est à 39 reprises que la Commune doit solliciter des fonds pour payer les troupes des fédérés. « La plupart du temps, le Conseil général de la Banque résiste quelque peu puis cède, après avoir tenté de gagner du temps et de rogner sur les sommes demandées, et avoir obtenu la reconnaissance officielle par la Commune que celle-ci procédait ainsi à des réquisitions successives »[20]. 16,7 millions sont versés par la Banque de France à la Commune, tandis que « Versailles a reçu pas moins de 315 millions »[21].

Mais le scrupule face à la Banque de France s’étend dans toute l’approche des Communeux des choses de l’argent. Jaurès note, d’ailleurs, « qu’on n’avait pas pu et qu’on n’a pas revu encore gouvernement aussi ménager des deniers de la collectivité »[22]. Et de relever que « le budget de la Commune présentait, au 30 avril, un excédent de 875000 francs »[23].

Jaurès s’attarde. Pour lui, les Communeux « paient d’exemple » et d’énumérer qui envoie sa compagne « savonner au lavoir public », alors qu’il manie les billets dans lesquels il aurait pu se servir ; qui déjeunent « à trente-deux sous chez le marchand de vin du coin », etc.

Arthur Arnould confirme la perception de Jaurès et décrit la modestie des membres de la Commune, qui, par exemple, n’ont « pas même de buvette à l’Hôtel de Ville », mais tout au plus « une table d’hôte, où nous pouvions manger, en payant, lorsque le temps nous manquait pour retourner chez nous » « un exécrable repas de restaurant à prix fixe » [24] ou encore, « ceux surtout appartenant à la classe ouvrière proprement dite », « ne pouvaient se décider que difficilement à prendre les voitures dont ils avaient besoin pour leurs courses, et les payaient de leur propre argent, au lieu de les faire porter en compte aux frais généraux. »[25].

Lissagaray, évoquant les mesures prises pour lutter contre l’abus de pouvoir, note les cas où la Commune aura destitué un commissaire de police ayant saisi l’argent d’un prisonnier et aura rapporter la somme[26].

On s’est éloigné. Relever simplement, donc, l’atermoiement du gouvernement, de la Banque de France et les stratégies d’isolement et d’affaiblissement de Paris.

Aller voir du côté de Paris.

Un extrait d’une lettre d’un colonel, épinglée par l’enquête parlementaire, résume l’attitude de la force militaire de Paris, qui veut que « Paris doit déployer la plus grande énergie au point de vue militaire, mais qu’il doit se défendre et non attaquer »[27].

Cluseret, nommé délégué à la guerre, s’attache à réorganiser les forces parisiennes. Dans ses mémoires, qui ont malgré tout vocation à le disculper des polémiques et des accusations qui seront lancées contre lui, il notera : « Jamais je n’ai vu rien de comparable à l’anarchie de la Garde Nationale en 1871. »[28]. Selon lui, se présentent « trois nécessités » : « donner une direction ; approvisionner l’artillerie et mettre de l’ordre dans cette cohue, sans forme, sans nom et hors d’état de se mouvoir, qui avait été la Garde nationale… »[29].

Il essaiera par exemple de mettre un Commandant dans chaque bataillon[30] et cherchera à unifier, centraliser les directives quant au mouvement des troupes[31]. Il s’occupe aussi de l’ordre au sein des troupes, prend des sanctions contre les gardes réfractaires[32] et institue[33] des conseils de guerre afin d’établir une « rigoureuse discipline ». Il menacera, par exemple, ceux qui « portent atteinte à la liberté individuelle en arrêtant arbitrairement, sans mandat régulier […] des citoyens suspectés à plus ou moins bon droit »[34]. Les conseils tardant à se former, une cour martiale sera instituée[35] qui s’occupera de juger qui est suspecté « d’avoir refusé de marcher à l’ennemi »[36] ; qui est accusé de vols[37], etc.

Noter qu’il multiplie les appels au calme. Dans une déclaration, précisément un « ordre », il conclut : « Danton demandait à nos pères de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ; je vous demande de l’ordre, de la discipline, du calme et de la patience : l’audace alors sera facile. »[38].

Relever que plusieurs conseillers de la Commune se montrent réticents quant à cette cour martiale et demandent un rapport[39]. Suite à une discussion, qui ne sera pas publiée, une commission de révision des arrêts de la cour martiale sera nommée[40]. Remarquer qu’en effet elle cassera plusieurs arrêts, renvoyant les inculpés en conseil de guerre[41]. Relever dans un arrêt de cassation, la considération suivante : « si l’accusé a toujours droit à réclamer de ses juges les plus grandes garanties d’indépendance et d’impartialité, c’est surtout à une époque révolutionnaire que ces mêmes garanties doivent le moins lui faire défaut »[42].

Noter que le Comité de Salut public brandira à maintes reprises la menace de traduire devant la cour martiale qui écrira une attaque contre la Commune dans un journal[43] ; qui refusera d’exécuter un ordre, même s’il manque des signatures[44] ; qui encore sera suspecté de tentatives de corruption[45], etc.

Mentionner les barricades

]

On est début avril. On a la certitude que le gouvernement va entendre les républicains. On en est sûr parce qu’autrement n’est pas concevable de toutes façons. Je veux dire, ça ne se peut pas. Le 2 avril. C’est le matin[46]. On entend un fracas sourd et déchirant. Le corps s’arrête, le cœur, le souffle, les muscles, les pensées. Comme s’il rassemblait ses forces en attendant de savoir comment réagir ou comme si lui restait un réflexe archaïque, celui de s’immobiliser devant le prédateur, celui de faire le mort. On le reconnaît, ce bruit. On l’a ausculté tous les jours de l’hiver, comparer les variations… On a pensé qu’en évaluant l’intensité de l’explosion, en écoutant le nombre d’octaves que le sifflement du projectile dépassait pendant son parcours [Note : « Quel que soit le calibre, le sifflement du projectile dans l’air a cette caractéristique constante : du début à la fin, c’est-à-dire du moment où le projectile part du canon, jusqu’à son arrivée, il va graduellement descendant de ton jusqu’à l’explosion. Cette différence de ton peut atteindre, et même dépasser, dans une trajectoire longue, deux octaves »[47]], on pouvait déterminer le point où il pourrait venir se… Mais on ne connaîtrait jamais la quantité de poudre, l’inclinaison du tube, de but en blanc ou corrigée, ni la vitesse du projectile en avance ou en retard sur celle du son. Et pourtant on sait, et on se rappelle précisément à ce moment où on entend à nouveau le barrissement du canon, on sait dire quelle est l’intensité du danger et de combien de secondes on dispose. On réfléchira après. Ce qu’on sait décidément, ce qu’on comprend tout à fait, c’est que Versailles bombarde Paris.

Dimanche prochain, on reviendra sur cette attaque...

 

Site du film "Commune...

 

[1] Cité par Louise Michel, Mémoires, Tome I, Paris, 1886, pp. 187-188.

[2] Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars 1871, Paris, 1872, p. 326.

[3] Jean Jaurès, Histoire socialiste, Tome XI, Paris, 1901-1908, p. 305.

[4] Joseph Vinoy, Campagne de 1870-1871, Paris, 1872, p. 209.

[5] Jules Favre, le gouvernement de la Défense nationale, Tome III, Paris, 1875, p. 242.

[6]Ibid.

[7] Joseph Vinoy, op.cit., p. 244.

[8] Cf le Rappel, en date du 25 mars 1871.

[9] J. Favre, op. cit., p. 244.

[10] Ibid.

[11] J. Vinoy, op. cit., p. 246.

[12] Ibid., p. 247.

[13] Ibid., pp. 247-248.

[14] Cf le Rappel, en date du 1er avril 1871 et le Journal Officiel de la Commune, en date du 2 avril 1871, Paris, 1871, p. 127.

[15] Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, 1929, p. 220.

[16] Jules Favre, Discours parlementaires, Tome IV, 21 mars 1871, Paris, 1881, p. 66.

[17] Lissagaray, op. cit., p. 194.

[18] Louise Michel, La Commune, coll. Les classiques des sciences sociales, p. 288

[19] Eric Cavaterra, La Banque de France et la Commune de Paris : 1871, éd. L’Harmattan, p. 56.

[20] Ibid., p. 15.

[21] Ibid.

[22] J. Jaurès, op. cit., p. 401.

[23] Ibid.

[24] Arthur Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, éd. J.-M. Laffont, 1981, p. 232.

[25] Ibid.

[26] Lissagaray, op. cit., p. 228.

[27] Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars 1871, Tome III, Versailles, 1872, p. 156.

[28] Gustave-Paul Cluseret, Mémoires, Tome I, Paris, 1887, p. 114.

[29] Ibid., p. 55.

[30] Cf Journal Officiel de la Commune, en date du 6 avril 1871, Paris, 1871, p. 170.

[31] Ibid, en date du 7 avril, p. 182.

[32] Ibid.

[33] Ibid., en date du 12 avril, p. 635.

[34] Ibid., en date du 18 avril, p. 302.

[35] Ibid., en date du 17 avril, p. 287.

[36] Cf par ex. ibid., en date du 20 avril, p. 325 ou Ibid. en date du 21 avril, p. 335.

[37] Ibid., en date du 24 avril, p. 367.

[38] Ibid., en date du 9 avril, p. 202.

[39] Cf ibid. en date du 24 avril, p. 362 et ibid. en date du 25 avril, p. 376.

[40] Ibid., en date du 25 avril, p. 371.

[41] Ibid., en date du 26 avril, p. 385.

[42] Ibid.

[43] Ibid., en date du 19 mai, p. 602.

[44] Ibid.

[45] Ibid., en date du 21 mai, p. 622.

[46] Augustine M. Blanchecotte, Tablettes d’une femme pendant la Commune, Paris, 1872, p. 30.

[47] Luigi Russolo, l’art des bruits, éd. L’Age d’Homme, 1975, 2001, p. 67.

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Published by claude pérès - dans La Commune de Paris
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