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14 février 2009 6 14 /02 /février /2009 00:56
 Boris Charmatz - Emmanuelle Hyunh - Quatuor Knust - d’un Faune (éclats)
Vous avez ce paradoxe inouï qui veut que l’animal humain est impuissant parce qu’il ne renonce pas à exercer un pouvoir qu’il n’a pas. Le pouvoir magique de contrôle absolu.

  Il y a cette chose qui veut que l’animal humain soit sensible au mouvement. Et même on peut dire qu’il ne perçoit pas les choses, mais leurs mouvements, qu’il ne perçoit pas une souris par exemple, mais le bruit et le mouvement de son déplacement. Là nous sommes au cœur de notre questionnement. L’animal humain établit et ordonnance des choses dans une entreprise immobilisante. Il veut figer les choses pour les manier, avec ses mots, sa pensée, ses mains, lors même que non seulement elles lui échappent, mais les outils qu’il élabore se meuvent eux-mêmes. Les mots dans des rapports et des renvois indéfinis de sens ; les pensées dans des jaillissements incessants ; les actions dans des effectuations incontrôlables.

  J’insiste : l’animal humain segmente, prélève et ignore pour saisir dans sa volonté totalitaire un point singulier qui n’est rien au regard d’un voisinage qui court toujours. Les choses lui échappent et périssent ; les mots sont des choses périssables, déjà mortes qui lui échappent tout autant que les choses qu’il vise à travers eux.

  Qu’est-ce qui fait qu’il ne renonce pas ? Qu’il continue de nommer, de définir et d’ordonner ? Qu’est-ce qui fait qu’il ne met pas au point des mécanismes qui prendraient acte du goût joyeux de l’humanité pour le mouvement ?

  Non, l’animal humain s’obstine à conférer au mot un pouvoir qu’il n’a pas, celui qui lui confère un pouvoir magique et halluciné. Regardez une société, par exemple celle dans laquelle on vit, dont les chefs ne sont chefs que pour désirer, regardez les chefs de cette société ne faire que ça, ne plus agir, ne plus penser, mais désirer, imposer leurs désirs. C’est au-delà du savoir/pouvoir foucaldien.

  Je ne vous expliquerai pas ça. J’aurais l’air de sortir les choses de mon chapeau. Je peux pointer quelque chose, soulever un point dans ce mécanisme. Que les mots, les pensées, les actions meurent, que leurs effectuations courent, et que l’humanité élabore une organisation qui nie la mort, ça ne fait pas écho en vous ? Je n’en dirai pas plus.

  Il faut voir que l’humanité ne s’en remet pas de la périssabilité des mots. Elle a cru, avec l’écriture, avec ces copistes qui se consacraient à dupliquer encore et encore les mots, puis l’imprimerie, puis les bases de données numériques, qu’elle pouvait contourner le problème, halluciner un monde où plus rien ne meurt jamais… Lors même qu’elle ne conserve que des vestiges, des ruines, des cadavres. L’embarras impuissant de l’humanité, il ne peut pas ne pas vous sauter aux yeux, il ne peut pas ne pas vous révolter de toutes les forces qui circulent dans vos corps et tout à coup convergent pour rejeter quelque chose qui est bel et bien de l’ordre de la malédiction.

  On a vu ce jaillissement du mot, où l’animal humain crée soit un mot soit une nouvelle utilisation d’un mot. Ce jaillissement est la vie même. Mais ce jaillissement est périssable : le mot meurt. Ce qui est curieux à voir, c’est cette humanité qui tout à coup va s’organiser avec des mots fonctionnels, des mots fongibles, des mots-morts, des mo(r)ts. Ce moment est décrit par Saussure : « dans l’histoire de toute innovation, on rencontre toujours deux moments distincts : 1° celui où elle surgit chez les individus ; 2° celui où elle est devenue un fait de langue, identique extérieurement, mais adopté par la collectivité ».

  Pour des questions d’ordre pratique, voilà l’humanité embarquée dans la fabrication d’entités mortes, encombrées de virus, de délire autocrinien, des mo(r)ts, des, non plus des pensées, mais des règles, des lois, etc… Voilà l’humanité laisser dans ses marges les jaillissements, les surgissements, les créations et se fonder sur un désert d’hypothèque macabre. Le processus est ahurissant, il ne peut pas être viable, il est fou, il est halluciné, mais il est tellement pratique…

  Je ferai une remarque en passant… Le problème ainsi articulé, il a l’air d’opposer individus et sociétés… Vous ne me verrez pas fabriquer un monstre duel, ne vous y trompez pas. Les espèces ont évolué avec ces jaillissements, les langues se sont élaborées, les Histoires se sont faites… Non, la puissance d’effectuation ne connaît pas le problème individus vs sociétés, elle fonce dans le tas… Mais peu importe ici.

  Ce qui attire mon attention, c’est cette fabrication délirante d’un désert mo(r)t, pour, croit-on, s’organiser. Je voudrais prendre un exemple, regarder cette organisation macabre au travail. Je ne peux pas dire ma gourmandise en le voyant arriver, c’est le texte le plus savoureux du monde, c’est les Capitulaires des Rois francs. Toutes les lois de Pépin-le-Bref à Charles-le-Simple en passant par Charlemagne. J’imagine que vous ne pouviez pas vous attendre à un tel exemple… Mais mon exemple est mis en abîme, mesurez l’astuce, puisque je veux m’appuyer sur le regard rationnel de Guizot étudiant ces Capitulaires.

  Les Capitulaires constituent un ensemble très curieux, d’abord des actes épars, consignés çà et là dans divers manuscrits, puis rassemblés dans un recueil de sept livres, dont au moins les quatre premiers faisaient assez autorité pour être considérés par Charles le chauve comme un code officiel. Ce qui les rend si délicieux, c’est qu’ils mêlent toutes sortes de choses parfaitement étrangères les unes aux autres, Guizot en explique la cause : « Qu'arriverait-il, messieurs, si dans quelques siècles, on prenait tous les actes d'un gouvernement de nos jours, de l'administration française par exemple, sous le dernier règne, et que les jetant pêle-mêle sous un même nom, on donnât ce recueil pour la législation, le code de cette époque? Evidemment, ce serait un chaos absurde et trompeur des lois, des ordonnances, des arrêtés, des brevets, des jugements, des circulaires, y seraient au hasard rapprochés, assimilés, confondus. » Pourtant, ce que Guizot contourne, ce qui ne lui saute pas aux yeux, c’est que des copistes ont cru bon de rassembler ces actes, et c’est précisément la fantaisie de cet assemblage qui permet de pressentir la fonction des lois, avant que la rationalité de la rigueur d’une méthode, le classement d’un système, ne viennent tout recouvrir et masquer.

  Que trouve-t-on dans ces Capitulaires ? C’est le mouvement même, un assemblage sans singularités aucune, un foisonnement, qui recueille alors des choses comme des Lois, de toutes sortes. Vous y rencontrez des préceptes : « L’avarice consiste à désirer ce que possèdent les autres, et à ne rien donner à personne de ce qu’on possède, et, selon l’apôtre. elle est la racine de tous les maux. » ou « Il faut pratiquer l’hospitalité » ou encore « Interdisez-vous avec soin les larcins, les mariages illégitimes et les faux témoignages, comme nous y avons souvent exhorté, et comme les interdit la loi de Dieu » ; des consignes d’économie : « Le très pieux seigneur notre roi a décrété, avec le consentement du saint synode, que nul homme, ecclésiastique ou laïque, ne pourrait, soit en temps d’abondance, soit en temps de cherté, vendre les vivres plus cher que le prix récemment fixé par boisseau, savoir : le boisseau d’avoine, un denier ; d’orge, deux deniers ; de seigle, trois deniers ; de froment, quatre deniers. S’il veut les vendre en pain, il devra donner douze pains de froment, chacun de deux livres, pour un denier ; quinze pains de seigle, vingt pains d’orge, et vingt-cinq pains d’avoine, du même poids, aussi pour un denier » ; des dispositions policières : « Nous voulons et ordonnons qu’aucun de ceux qui servent dans notre palais ne se permette d’y recevoir quelque homme qui y cherche un refuge et s’y vienne cacher, pour cause de vol, d’homicide, d’adultère ou de quelque autre crime : que si quelque homme libre viole notre défense, et cache un tel malfaiteur dans notre palais, il sera tenu de le porter sur ses épaules jusqu’à la place publique, et là il sera attaché au même poteau que le malfaiteur. Quiconque trouvera des hommes se battant dans notre palais, et ne pourra ou ne voudra pas mettre fin à la rixe, supportera sa part du dommage qu’ils auront causé » ; des questions religieuses : « Qu’on se garde de vénérer les noms de faux martyrs et la mémoire de saints douteux. », etc… Je m’y attarde, je le savoure. Alors certes, encore une fois, les copistes ne se sont pas contentés de ne regrouper que ce qui est d’ordre législatif, au grand désespoir de Guizot, qui ne s’étonne pas que ça ne soit pas venu à l’idée de ces copistes, précisément, de différencier/identifier, sûr qu’il est de sa méthode, ils ont réuni des actes de gouvernement de toutes sortes. Mais on voit précisément se dessiner ce souci d’organisation, ce point de coïncidence où des hommes vont se mettre d’accord pour employer les mêmes mots, suivre les mêmes règles pour s’organiser et vivre ensemble. Qu’ils aillent ainsi à leur perte, ça ne leur vient pas encore à l’idée, on en est pour l’instant à la nécessité de s’organiser, à une sorte de volonté de bien faire.

 Il est intéressant de noter que Guizot, dans son cours de 1829, pour percevoir ces Capitulaires et en parler, les classe en différentes catégories, douze en ce qui concerne l’ensemble, huit s’il ne considère que ceux de Charlemagne. Je saisis cet exemple au bond, je m’arrête. Je vous disais que j’avais pensé prendre l’exemple des catégories de Linné, je vais prendre celui-ci, puisqu’on y est, ça vaut le détour. Vous devez déjà mesurer l’utilité, la praticité des catégories. Pour faire vite, pour s’organiser, on va regrouper les choses dans des ensembles et des sous-ensembles. C’est de la parole. Là on est au cœur de la jonction entre dire/penser/agir. Vous voyez le soulagement dans l’approche : la perception est précisée, elle devient praticable, organisable, pensable, on va pouvoir mettre au point des parades. Vous avez ici un fatras, toute une littérature qui va dans tous les sens, qui se répète, plus ou moins à cause de l’intervention des copistes, qui passe d’un point à un autre, vous voyez bien, vous ne pouvez rien en faire. Vous devez tout lire et relire à chaque fois, vous perdez des éléments en route, si vous suivez le cours, rendez-vous compte, vous passez vous-même à autre chose, perdez de vue l’élément précédent que vous rencontrez à nouveau plus tard ou un autre qui vient le contredire. De ce corpus, vous ne pouvez pas parler, vous ne pouvez pas le penser. Mesurez l’embarras. Alors oui, vous allez classer les éléments, les regrouper, il faut voir quels critères vous allez choisir, selon le même mécanisme que la langue : un critère, comme un mot, forcément arbitraire et différencié des autres. Vous pouvez noter que, pour les éléments qui ne répondent à aucun critère, qui ne rentrent dans aucune catégorie, vous avez encore une parade astucieuse, la huitième catégorie chez Guizot, celle fourre-tout.

  J’aimerais que vous saisissiez d’abord l’utilité d’une telle entreprise, rendre dicible et pensable, perceptible et organisable, mais vous devez déjà la pressentir, puisqu’elle fabrique le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, ce monde où l’on se cache pour mourir, dans les marges, les mêmes que celles où la vie jaillit. J’aimerais qu’il vous vienne à l’idée aussi à quel point c’est fou. Passer le monde à la moulinette de la langue, dompter le mouvement, ordonner, hacher, mettre au pas de sens, vomir le monde. Portez-vous cette sensation physiquement, dans votre corps, du trucage, du leurre qui est mis au point sous nos yeux qu’à vouloir agir dans le monde, on fabrique un monde de dupes dans lequel on peut agir ? Ce n’est pas seulement que le mot, la catégorie, l’ordre manque ce qu’il désigne, c’est qu’encore il fabrique un pouvoir qui n’agit que sur lui, qui rate le monde. Et puis quoi ? est-il si grand cet embarras, est-il si faible cet animal humain qu’il ne puisse pas faire l’expérience de traverser la cohue du monde ?

  La lecture de Guizot, qui précise, qui ordonne, qui classe, constitue la réalisation fantasmatique de la vocation de ces Capitulaires disparates. Ce souci d’organiser, on peut dire qu’il a atteint son apogée, jusqu’à recouvrir le monde de son système machinal et délirant. Si la « confusion » de ces Capitulaires épars, dont le bon sens et la naïveté ne vous auront pas échappé, est exquise, l’embarras de Guizot, homme d’un temps rationnel et méthodique, l’est tout autant. Ici, dans cette rencontre de deux mondes, de deux temps, dans ce contraste irréconciliable, nous sommes au cœur de notre problème où l’homme fabrique un monde pensable pour penser, non pas le monde, mais la pensée du monde qu’il fabrique. Ce monde pris au mot dans lequel nous vivons, il est au-delà du rêve le plus fou d’un Roi franc. Alors oui c’est efficace, et ça va plus vite aussi, c’est organisable, certes, dicible, pensable, oui, mais enfin fabriquer un monde parce qu’il est plus organisable que celui sur lequel reposent nos pieds, c’est quand même à se tordre de rire, tellement c’est naïf et ahuri.

   Je m’attarde encore un peu plus. Il y a quelque chose qui est plus exquis encore dans ces Capitulaires qui sont en quelque sorte un jaillissement d’organisation, comme on peut voir jaillir les mots, les pensées, les actions, les vies… Si près de ce moment du jaillissement, collant encore aux nécessités de s’organiser, aux possibilités de ces nécessités, ces ébauches, ces tentatives… avant que l’organisation pourrisse de son système où l’on n’y voit plus rien, avant que les mots ne soient pétris par leur fongibilité, médusés par leurs fonctions. Au plus près de la seule fonction qui vaille à l’écriture, celle d’aide-mémoire, de pense-bête. Je vous livre encore quelques passages, des notes, des questions qui se posent et qui se voient consignées avec la même rigueur que des grandes déclarations de principe ou des points moraux ou religieux : « Il nous faudra ordonner que partout où on trouvera des vicaires faisant ou laissant faire quelque chose de mal, on les chasse, et on en mette de meilleurs », ou : « D’où viennent ces continuels procès par lesquels chacun veut avoir ce qu’il voit posséder à son pareil ? », ou encore : « Demander à quels sujets et en quels lieux les ecclésiastiques font obstacle aux laïques et les laïques aux ecclésiastiques dans l’exercice de leurs fonctions. Rechercher et discuter jusqu’à quel point un évêque ou un abbé doit intervenir dans les affaires séculières, et un comte ou tout autre laïque dans les affaires ecclésiastiques. Les interroger d’une façon pressante sur le sens de ces paroles de l’apôtre : ‘Nul homme qui combat au service de Dieu ne s’embarrasse des affaires du monde’ A qui s’adressent-elles ? »…

  Vous voyez ces Capitulaires sont en cours, ils ne sont pas construits, ils s’écrivent bien avant que l’humanité entière ne se soumette, ne se fabrique, ne se duplique aux lois qu’elle invente elle-même et qui ne reposent sur rien, sur rien d’autre que sa soumission. Alors c’est très amusant, il s’agit de textes qui ont vocation à organiser une société et qui ne sont pas eux-mêmes organisés. Mais les mots ici, comme les lois que leur assemblage forment, aussi copiés fussent-ils, restent encore un peu périssables, ils restent près de ce moment où, au cours des Champs de Mai, ils ont surgi. Et même, ces textes épars et confus, ils sont encore dans quelque chose de l’ordre du jaillissement de l’écriture. Avant que la peur de la mort, celle qui fait s’immobiliser les proies pour espérer ne plus être perçues par des prédateurs sensibles au mouvement, ne fige le monde.

  Il me semble que cet exemple pointe tant la praticité que la folie de l’organisation d’hypothèque de la mort.

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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