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9 mars 2009 1 09 /03 /mars /2009 01:28

Henri Matisse - La vierge à l'enfant

  Écrire un texte comme ceux que j’écris là, c’est une percée, une poussée, je ne sais jamais si je vais pouvoir en venir à bout, avoir la force. C’est forcément quelque chose de l’ordre de l’aventure, du jaillissement et du rire. Enfin peu importe, je suppose…

  Au fait, c’est très facile, j’ai trouvé un exemple tout bête, quelque chose qui fait les délices de tous les paléontologues et les anthropologues, l’utilisation d’outils par les singes. Vous avez ça dans n’importe quel bouquin de paléoanthropologie, un singe qui, tout à coup – c’est forcément un jaillissement bien sûr, comme un mot, comme un accident génétique, etc. –, va utiliser ici un bout de bois pour creuser quelque chose, là une brindille pour faire sortir des fourmis de leur fourmilière, là encore un caillou pour casser des noix, les exemples foisonnent en Tanzanie, en Ouganda, en Côte d’Ivoire, en Guinée… Ce mécanisme fascinant, celui qui fait toutes nos vies d’animaux humains, ce jaillissement d’utilisations où un animal va en venir à créer l’utilisation de quelque chose, un autre va le regarder, l’imiter, apprendre, arranger ou créer une autre utilisation. Regardez l’élaboration de ce qui est appelé un savoir-faire, qu’on va bientôt appeler un savoir/pouvoir, précisément un savoir/pouvoir magique. Les mots sont lâchés. Ceux qui suivent peuvent faire les embranchements tout seuls et en venir au délire autocrinien… ou pas. Mais attendez… Que l’humanité aille jusqu’à la néoplasie hydroponique, ce n’est pas ce qui rend son activité hallucinée et autocrine, c’est-à-dire que l’humanité pousse la sophistication de l’élaboration de son savoir/pouvoir magique jusqu’à déraciner les plantes de la terre et recouvrir le monde de son délire, ça ne peut pas poser problème, c’est la chose la plus joyeuse de son activité, sa créativité, son éblouissante faculté à s’adapter et à s’organiser, à créer l’utilisation, mais encore, l’outil même. C’est d’ailleurs bien parce qu’elle peut créer l’outil, que son art peut aller jusqu’à l’abstraction, ses plantes se cultiver hors sol, son économie se virtualiser, etc… Le problème ne s’articule pas autour de cette hydroponie folle, non, allons plus loin, l’articulation du problème, selon le bout par lequel on le prend ici, il est dans le fantasme de fongibilité, de survie et d’être-mort.

  C’est qu’à un moment ce savoir/pouvoir magique va cesser de faire que la brindille serve à expulser les termites, oui les termites aussi, de leur termitière ou à porter, comme une cuiller, les fourmis à la bouche, il va trouver une fonction délirante, il va survivre à l’animal. En passant, je précise que je contourne le problème du désir que pose l’outil, le désir, je m’en fous, j’ai proposé les mécanismes de nécessités/possibilités pour poser le problème autrement. Non, non, ce que je veux soulever ici, libres à ceux qui le souhaitent d’embrancher ça avec le délire désirant autocrinien, c’est l’élaboration comme ça d’une chose qui va survivre à l’animal, se transmettre, quelque chose qui fait écho à cette foule qui pullule autour, qui fait qu’un animal ne compte pour rien, qu’il est négligeable et dispensable, que la survie s’effectue déjà sans lui, qu’il est déjà mort, cette chose-là, cette survie de mort, où va s’élaborer le savoir/pouvoir magique. Il faut regarder les fonctions des choses. Vous avez un savoir/pouvoir chargé, lourd d’enjeux et d’implications que Foucault a parfaitement su décrire. Là alors, le glissement du savoir-faire au savoir/pouvoir, c’est de l’ordre du délire, ça va jusqu’à ce que le pouvoir ne soit plus qu’une question de savoir, jusqu’à ce que le savoir avale le faire et la puissance et vomisse un pouvoir impuissant, impossible. Regardez ces mécanismes que Foucault dénonce avec la précision cruelle de son impertinence où savoir est le seul pouvoir possible, un savoir qui ne peut rien, qui n’en peut plus, qui observe, surveille, espionne, ordonne et met au pas, hallucine une humanité qui n’est déjà même plus savante mais sue, « transparente », livrée à l’observation, qui ne pense plus mais se fait pensable, ordonnée et ordonnable, nommable, vaincue. Regardez, ce monde de mots, c’est une malédiction.

  Si je vais vite, je dirais que la survie du savoir/pouvoir magique maudit l’humanité qui n’en revient pas de mourir. Qui a dit que la survie, la survie de mort, passait avant tout ? D’où a jailli cette hallucination d’immortalité ? Peu importe évidemment, il y a longtemps que les questions d’origine ne se posent plus, ce qu’on peut voir c’est qu’elle répondait forcément à une nécessité pour s’avérer à ce point fonctionnelle, se maintenir et persister. Il faut voir ça, une organisation qui soumet cette source illimitée et inépuisable de création, l’humanité, à ce qu’elle crée, qui néglige, ignore, méprise ses jaillissements, les repousse dans ses marges et s’obnubile de ses vestiges. Une humanité qui hisse avec un dévouement fétichiste et aveugle l’immortalité au cœur de son organisation, l’immortalité de la seule chose qui ne peut pas mourir, la mort. La mort n’existe pas, elle est fabriquée par l’animal humain, et cette mort est immortelle. Mesurez l’ironie du paradoxe. Riez. Forcément, riez, parce qu’alors c’est quand même sacrément con.

  Jusqu’au XXe siècle, au cours duquel surgissent le court-circuit de l’art et de la musique contemporains et cette lubie narcissique et religieuse d’ « homme » dans ce nouveau domaine de savoir que constituent les sciences sociales, qui participent à cette magie de la transparence, toute l’activité humaine se soumet à la survie de mort. Vous pouvez prendre n’importe quel exemple, c’est même un exercice amusant, je ne sais pas, dans la danse classique, c’est flagrant, qui porte son attention et ses soins à la survie de mort du code technique, pas, attitudes, positions, mouvements et ignore, méprise, nie, ligature, au sens arboriculteur du terme, ceux qui s’y livrent. Prenez le skate-board aussi, c’est pareil, où ne comptent que les figures, toujours les mêmes et où est mesurée la virtuosité d’un tel à sa capacité à se soumettre, à disparaître, à se faire fongible… L’orthographe, les examens et concours, la politesse, le code de la route, n’importe quelle loi, je ne sais pas, tout fonctionne dans cette même organisation qui préserve et maintient une survie de mort par rapport à laquelle des corps sans fonction, des êtres morts négligeables et interchangeables vont venir se situer et exister. Cette organisation n’est pas seulement hydroponique, elle est parfaitement absurde, surtout elle est incroyablement intenable.

  Et puis tout à coup, vous avez l’art ou la musique qui refusent de se situer par rapport à la survie de mort, d’être avalés, engloutis. C’est une merveilleuse aventure humaine, on la devine chez quelqu’un comme Matisse qui l’accompagne. Depuis cette jeunesse classique, ces natures mortes respectueuses d’une technique apprise auprès de Gustave Moreau jusqu’à la chapelle qu’il crée à Vence, si simple, si confiante, si soulagée du poids d’avoir à faire ses preuves. Arrêtez-vous sur sa vierge et l’enfant, regardez là, même si elle est plutôt laide. C’est curieux parce qu’on trouve dans ses dessins préparatoires des choses bien plus malignes, des lignes qui s’entremêlent et se courbent, des astuces, des espiègleries… Mais là, l’idée de l’enchevêtrement reste, ce côté droit des corps qui ne font qu’un, certes, mais débarrassée de toutes les prouesses, tous les efforts… C’est devenu si peu prétentieux. Il faut croire qu’il croyait en dieu assez pour ne pas avoir besoin de prouver que lui, Henri Matisse, existe, qu’il n’avait plus peur de disparaître, c’est-à-dire, comprenez bien, non pas qu’il se soit fait fongible, loin de là, mais qu’il ne risquait pas de disparaître puisque la question ne se posait plus. Enfin peu importe. Ce qui est curieux à noter c’est cet effondrement délicieux de la survie de mort dans l’art au cours du XXe siècle. Il se trouve que l’art a fini par comprendre que la survie de mort non seulement est tyrannique mais parfaitement inutile, qu’elle ne répond plus à rien, que rien ne s’est jamais joué dans la fixité asphyxiée de la technique, mais bien dans les jaillissements de ses marges, de ses brèches, de ses percées, qu’on mesure même la qualité d’un danseur classique, c’est subtile, à sa capacité à disparaître, mais pas tout à fait, tout est dans le « tout à fait », ce quelque chose qui résiste et qui donne tort à la tentative. L’art s’est remis à créer des utilisations et des outils. C’est que la technique au départ, ce n’est jamais qu’une affaire d’outils, il se trouve qu’on avait fini par les perdre de vue.

  Je veux préciser, j’insiste : je ne dénonce pas l’évolution d’une organisation qui va passer à un moment par la néoplasiee hydroponique, ça reste de l’ordre du jaillissement, de la création, c’est forcément joyeux, je dénonce la fabrication, la sécrétion, l’exsudation, dans la sueur de l’angoisse panique et impuissante, de la mort.

  La mort n’existe pas. C’est l’humanité qui l’a inventée, la mort, elle l’a même faite immortelle. Il n’y a que de la vie, une vie qui n’est pas éternelle et indéfinie, qui s’épuise, s’arrête, certes, mais qui jaillit, éclate, rit et insiste, se meut et échappe encore. Et encore.

  J’ajoute : dieu n’est pas mort, dieu est la mort, immortel et impuissant, qui n’a jamais existé.

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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growshop 17/07/2014 18:25

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