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18 février 2007 7 18 /02 /février /2007 16:23
  On peut dire que la politique est partagée entre d’une part un espoir, des idéaux qui ne semblent jamais rejoindre tout à fait la réalité et d’autre part cette réalité qui paraît courir toujours après ces idéaux sans jamais les atteindre vraiment. On peut continuer de se battre pour que le système évolue ou se décourager, mais ce qui est sûr c’est que si on n’y réussit jamais vraiment, on doit pouvoir s’y prendre autrement. Peut-être faudrait-il chercher à comprendre cet idéal et sa récupération dans la réalité, voir comment la politique fonctionne par rapport à cet idéal, avant de continuer plus avant le combat, voir ce sur quoi agir avant d’agir.

  Il y a toujours eu un idéal sur lequel s’appuyait le système politique. Cet idéal a pu être dieu, la dictature du prolétariat, une constitution, les droits humains… Cet idéal est quelque chose qu’on pourrait appeler une machine à fabriquer du sens, c’est-à-dire que les actes et les pensées des êtres humains ne sont plus éparpillés et épars, mais trouvent leur sens par rapport à cet idéal. Ce qu’un être humain pense ou fait signifie quelque chose, parce que cela le situe par rapport à l’idéal. Ainsi, par exemple, qu’il exerce tel métier, lui vaudra tel salaire, et donc telle place dans la société, ou encore qu’il pense telle idée, le situera dans tel milieu et de tel côté de l’idéal… Tout ce qu’il est ne vaut plus pour ce que c’est en soi, mais pour ce que cela signifie par rapport à la machine qui le définit et le qualifie, qui le situe : il est riche ou pauvre, bon ou mauvais, puissant ou exclu, conservateur ou progressiste, intégré ou contestataire, etc. Il n’est plus n’importe qui, mais il devient un individu, c’est-à-dire un ensemble de sens qui le situent en un point précis par rapport à la machine. Et même s’il lui prenait l’envie de refuser le système, il sera cet individu précis qui refuse le système par telles pensées et par tels actes, et personne d’autre, il sera situé par rapport à l’idéal de toute façon. Et que ce soit la machine qui donne sens à ce qu’il est, ou que ce soit lui qui désire être ce qu’il est pour prendre tel sens, la machine individualise l’être humain en lui donnant du sens et l’être humain, par le seul fait d’être un individu, prend le sens que la machine lui donne.

  On le voit, cet idéal, n’est pas seulement un espoir que nous portons ou qui nous porte, mais une machine qui constitue une référence qui permet aux individus d’être des individus, différents des autres et de trouver leur cohésion par rapport à elle et entre eux. On peut sans doute même dire que l’idéal lui-même ne compte pas tant que sa fonction machinique et que cette machine, rien ne l’a encore remise en cause. Il n’y a que des dictateurs pour avoir bouleversé la machine. Robespierre, Napoléon, Hitler, Staline ont institué des machines qui situaient les individus à d’autres places par rapport à l’idéal. Ils ont changé la machine dans son sens, dans le sens qu’elle donne aux individus en les situant autrement par rapport à elle et les uns par rapport aux autres, avec d’autres catégories, d’autres classes, d’autres places. Ainsi tel individu devenait un exclu de la machine, c’est-à-dire un individu situé en tant qu’exclu, parce qu’il était aristocrate ou bourgeois ou juif, etc. Mais si le sens que la machine donne et prend a pu se voir révolu, la révolution n’a jamais atteint la fonction du sens lui-même, la cohésion de cette machine, celle d’organiser les gens les uns par rapport aux autres en les faisant exister en tant qu’individus parce qu’elle les situe. Il y a toujours un idéal et il y a toujours des individus, un idéal qui fabrique des individus et des individus qui fabriquent un idéal.

  On a pu remplacer un idéal par un autre, organiser la société en fonction d’un autre sens, mais il y a toujours un idéal de référence et de cohésion. On peut même dire que ce n’est pas pour l’idéal en lui-même que l’on faisait des révolutions, mais plutôt parce que l’ancien idéal ne remplissait plus sa fonction. Ainsi, c’est précisément quand un ensemble d’individus se situait dans des catégories qui n’étaient plus prises en compte par la machine, que les révolutions ont pris corps. Un nouvel idéal ne s’impose pas parce qu’il convainc une majorité de gens, mais parce qu’il arrange la cohésion d’une majorité d’individus qui se situent par rapport à lui, là où l’ancien s’épuise à faire encore sens. Michel Foucault décrit dans Surveiller et punir comment un régime renonce à l’atrocité des supplices pour recourir à la « douceur » de la punition généralisée, non pas animé par des principes humanistes, mais plutôt par ce qu’on pourrait appeler une nécessité fonctionnelle : « sous une humanisation des peines, ce qu’on trouve, ce sont toutes ces règles qui autorisent, mieux, qui exigent la « douceur », comme une économie calculée du pouvoir de punir». On n’a pas renoncé aux supplices au nom de « principes équitables », mais pour des « modalités qui rendent le droit plus efficace ». On peut dire qu’on ne fait pas la révolution pour imposer un idéal plus juste, mais parce que l’ancien idéal ne fait plus sens, ne remplit plus sa fonction cohésive de situer les individus par rapport à lui. C’est quand les individus ne trouvent plus leur place par rapport à l’idéal, ne rentrent plus dans les classes, les catégories, les sens qu’il fabrique, que la révolution s’impose.

  L’idéal en lui-même, la machine s’en fout. Ce qui lui importe, c’est de se maintenir en prétextant n’importe quel idéal, n’importe quel sens, du moment qu’il fonctionne, qu’il remplit sa fonction de référence et de cohésion. La politique ne tend pas à réaliser ou à promouvoir l’idéal qui la meut, elle tend à maintenir la machine dans sa fonction de référence et de cohésion. Et si nous pouvons dire que les révolutions ont échoué, ce n’est pas à cause de ce que certains appellent un « principe de réalité », parce que la réalité, c’est ce qu’on en fait, non, c’est plutôt parce que le rapport de la machine politique à son idéal, au sens qu’elle donne et qu’elle prend, est fonctionnel et intéressé. C’est-à-dire qu’une société qui agiterait comme idéal la liberté, l’égalité et la fraternité, n’aurait pas pour but de les répandre, mais se servirait du sens qu’ils ont pour se maintenir. Ce n’est pas pour rien qu’on a vu brûler des gens au nom de dieu, couper des têtes au nom de l’égalité, exterminer des peuples au nom du peuple… ce dont la machine a besoin, c’est de la croyance dans un idéal, du sens que ça fait, pas de l’idéal lui-même. Il ne lui est pas utile de le rendre réel. Et le fait que dieu soit mort, que notre croyance aveugle dans les idéaux soit épuisée, nous permet de voir froidement la vanité de l’idéal que la machine prétend promouvoir, là où elle ne fait que se maintenir elle-même en utilisant un idéal par intérêt comme elle en utiliserait un autre s’il devenait plus fonctionnel.

  Avec la démocratie et la mort de dieu, la machine n’a plus besoin d’idéal pour assurer son maintien. La cohésion des individus, c’est leur individualisation même. Il n’ait plus besoin d’un idéal auquel se référer, la place qu’on occupe, c’est notre individualité même, prise en compte par la machine.  Plus précisément, l’idéal de la démocratie, c’est l’individu. On court après son individualité, comme on courait après dieu. Michel Foucault décrit ce système qui « tend à individualiser les corps » comme un « tableau réel de singularités juxtaposées et soigneusement distinctes ». Ce dont il s’agit pour un individu, c’est que tout ce qu’il est, dans le moindre détail de son identité, s’inscrive dans ce « tableau », trouve un sens en se référant à la machine. Ainsi, là où on aurait pu revendiquer l’abolition du mariage, en considérant que l’amour ne regarde pas la machine, et en voulant que cela lui échappe, certains se battent pour l’ouvrir à d’autres sexualités, c’est-à-dire faire reconnaître l’homosexualité, par exemple, donner un sens aux individus pour qu’ils puissent se situer dans tout ce qu’ils sont, y compris leur sexualité et leurs sentiments. Et si la machine reconnaissait les couples homosexuels, ce qu’elle fera, à moins que le prochain président soir trop stupide pour ne pas voir l’importance de la question, ce n’est pas parce que c’est une bonne chose en elle-même, non, mais bien parce que c’est fonctionnel pour son maintien de récupérer un sens qui s’impose déjà en dehors d’elle. Il y a une machine qui se maintient en individualisant et des individus qui maintiennent la machine, par le fait même qu’ils sont des individus.

  On l’aura compris, la force d’action politique face à cette machine dispose de deux leviers. D’une part, il s’agit de faire évoluer la machine, non pas en arguant de bonnes volontés ou de justes causes, parce que cela ne correspond à rien pour la machine, mais en dégageant la fonctionnalité de ce que nous voulons défendre. Il y aura toujours des guerres, des pauvres, etc. tant que la paix ou l’égalité n’auront pas un sens fonctionnel pour la machine. On ne fait pas des lois et on ne fait pas des révolutions pour que le monde soit meilleur, on fait des lois et des révolutions parce qu’elles permettent à la machine de s’adapter à des sens qui sont devenus menaçants s’ils ne sont pas pris en compte. Il s’agit de dégager un sens qu’il devient fonctionnel à la machine de prendre en compte. D’autre part, et surtout, il s’agit d’attaquer la machine elle-même. Les révolutions n’ont fait qu’atteindre le sens de la machine, mais nous pouvons aller plus loin. La force d’action que chacun d’entre nous constitue, la révolution que nous portons en nous, elle se situe dans le mécanisme de la machine. Il ne s’agit pas de remplacer un idéal par un autre, de substituer une machine à une autre, mais de l’attaquer avec ce que nous avons à notre portée et qui participe à son mécanisme : nous-mêmes, l’idéal individuel. Refuser d’être un individu, refuser de se situer par rapport aux autres et par rapport à la machine, refuser de laisser ses actes, ses pensées, soi-même pris en otage par le sens que la machine leur donne et leur prend, refuser d’occuper une place, ne pas tenir en place, déborder, dépasser, échapper. Nous devons à la fois multiplier les sens de ce que nous défendons et annuler les sens de ce que nous sommes, parce que ce que nous sommes est au-delà de ce qui peut faire sens pour une machine.

(paru dans PREF #18)

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Published by claude pérès - dans articles
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