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8 janvier 2009 4 08 /01 /janvier /2009 12:12
 Chéreau/Blanc/Duras-La Douleur
Alors vous avez comme ça à un moment une identité qui va poindre, quelque chose qui va s’appeler « rouge », quelque chose qui va s’appeler « moi » dans un processus d’identification/différenciation situationnelle. Il faut voir que c’est parce que c’est nommable, dicible que c’est dit et nommé, conçu et pensé.

  C’est-à-dire que c’est parce qu’il y a une langue qui place des points de singularités arbitraires, qui balise, qui regroupe et dissocie d’une façon, comment dire… gratuite, que tout à coup vous allez concevoir les choses, les choses que vous fabriquez en les concevant. Le mot crée le monde dont vous parlez, que vous pensez, dans lequel vous agissez et ce mot est parfaitement arbitraire. Le mot fait exister les choses, le mot fabrique l’existence des choses qui peinent à exister dans le mot.

  Là se situe le point d’achoppement, l’impasse, de toute la tentative. C’est que les choses ne coïncideront jamais tout à fait avec les mots qui les fabriquent, lors même que ces dites choses ne seraient rien sans des mots pour les fabriquer et, de plus, les mots mêmes sont des choses qui poursuivent leurs propres échos d’effectuations. Pour schématiser, vous auriez une séquence « choses », vous auriez une autre séquence « mots » qui suivraient leurs propres échos d’effectuations, viendraient à un moment, accidentellement, coïncider, à ce moment où vous allez dire, c’est « rouge », c’est « moi », etc… et déjà ne se répondraient plus tout à fait. Pourquoi ? Parce que les mots eux-mêmes sont des choses, que ces séquences ne se peuvent dissocier, qu’un mot aussi est rendu dicible finalement.

  Est-ce que les choses continueraient de s’effectuer sans les mots ? Est-ce que la foudre tomberait si on ne savait pas la mesurer, ou simplement l’entendre, la voir, la subir ? La question ne se pose pas. Est-ce qu’il y a un monde sans mot aucun, sauvage, vierge ? C’est une question fantasmatique. Mais je vais vous dire oui, il y a forcément un monde sans mot, un monde indicible, s’il y a un monde de mots, si vous avez saisi le mécanisme identification/différenciation, vous aurez compris que le monde des mots fabrique son pendant pour exister, en existant, lors même que la question ne se pose pourtant pas. Une ville fabrique sa campagne, sa banlieue, je dirais avec malice : son voisinage. A quel moment on est dans la campagne, à quel moment on est dans la banlieue ou déjà dans la ville ? C’est parce qu’on ne peut pas répondre à ça, que le mécanisme ignore et contourne cette question, que la tentative échoue.

  Vous avez toute une activité qui s’est élaborée dans ce fantasme, issue et fabriquée par les mots et délirant le monde indicible, c’est la psychanalyse. D’abord, je vous ferais remarquer en passant, j’aimerais que vous l’ayez déjà saisi, que le processus oedipien n’est pas autre chose qu’un mécanisme qui épouse, calque, duplique le mécanisme linguistique d’identification/différenciation. Mesurez l’arbitraire de l’identité qui en est issue et sur laquelle vous fondez vos vies, c’est exquis. Mais c’est sur le rapport conscience/inconscient que je veux m’attarder ici, le monde des mots vs le monde indicible, où l’un fait exister l’autre.

  D’abord, vous noterez que la conscience freudienne s’inscrit et se conçoit dans le mécanisme linguistique. On est très loin de la conscience leibnizienne, par exemple, faite du voisinage des aperceptions et des appétitions. Là, non, on fixe quelque chose, on définit, on limite, on identifie/différencie brutalement. Alors ce qui est drôle chez Freud, c’est que sa conception de la conscience mélange quand même, sans que personne ne s’en étonne, des choses aussi différentes que la perception, la mémoire et la volonté. Ca n’étonne personne parce que la conscience freudienne ne fonctionne qu’à se différencier de l’inconscient, elle est là pour faire exister l’inconscient, donc cette conscience, tout le monde s’en fout. Il y a pourtant entre conscience et inconscient chez Freud, c’est très clair dans le Moi et le Ça, tout un processus de voisinage glissant, toute une porosité, mais rien n’en est fait parce que ce n’est pas pensé, et pour cause tant que la pensée reste elle-même impliquée dans ce mécanisme situationnel que l’on épingle ici. Mais bref, cet inconscient freudien, que la conscience fait exister, que toute la psychanalyse vénère comme un dieu, précisément parce que comme les dieux, cet inconscient, c’est le monde de l’indicible, c’est le monde avant le mot, à côté du mot, c’est la campagne que fabrique la ville en se fabriquant. Vous avez les dieux ou vous avez l’inconscient, d’une part parce que les mots ne parviennent pas à recouvrir le monde, mais aussi parce que, pour exister, les mots font exister leurs pendants indicibles. Ici précisément s’enclenche la mécanique du désir, dans cet échec délirant.

  Que le mot n’épuise jamais ce qu’il nomme, mais qu’il épuise celui qui le nomme, ce n’est pas seulement de l’aliénation, c’est de la tyrannie.

  Que ce monde indicible n’existe pas, que l’inconscient n’existe pas, que la question ne se pose pas, ça c’est bien le problème de Freud, qui va chercher le monde de l’indicible avec les mots, qui va chercher le monde qu’il duplique en le cherchant. C’est son problème désirant. Que Freud ne puisse pas parvenir à l’inconscient, malgré la multiplication charlatanesque et pleine d’espoir de ces tentatives (l’hypnose, la révélation, les incantations, l’enquête familiale, l’analyse, etc…), on s’en fiche, c’est amusant à voir, mais il pose en tout cas un problème qui hante un monde qui parle et parle depuis qu’il est monde, qui est monde depuis qu’il parle et qui n’en revient pas de parler.

  A défaut de savoir ce que c’est cette conscience freudienne, entre perception, mémoire et volonté, ce qui est curieux à voir, c’est comment ça marche, parce que c’est précisément le même fonctionnement que le langage. Si la névrose, pour Freud, dans Psychologie collective et analyse du moi, est conçue comme une « contradiction logique » ou un « conflit », c’est bien que ce mécanisme d’assemblage et de dissociation brutaux du langage ne se voient pas remis en cause. La conscience, c’est la nomination, c’est pareil, c’est cet exercice qui fabrique une identité en taillant dans le tas qu’elle fabrique en se dissociant. C’est parfaitement schizophrénique et impuissant. Et les contradictions, ce qui n’est pas dit, ce qui est jeté dans l’indicible pour pouvoir dire, puisqu’il faut bien dire quelque chose et pas autre chose, là alors, ce sont des névroses, donc. Ca ne vient à l’idée de personne que c’est le mécanisme lui-même qui n’est pas fiable et est voué à l’échec. Mais peu importe, avec la conception freudienne, avec la dépression qui a laminé le siècle qui l’a succédé, on voit bien la violence, la brutalité de ce système délirant et totalitaire. On voit bien, en tout cas il me semble, qu’on en vient à bout, épuisés de nous-mêmes finalement, épuisés d’être ces êtres dicibles et nommables, arrachés de leurs voisinages, sans terre, sans corps, errants dans ce désert de Colone, des êtres-morts fous, aveugles, impuissants de désir d’être.
 
  Le mécanisme d’identification/différenciation est un fantasme. Le fantasme de fabriquer et dupliquer un monde sur lequel l’animal humain aurait un pouvoir magique, un monde qui non seulement prévoit la foudre mais même la dit, la pense et la produit. Et c’est précisément ce fantasme qui est d’une cruauté aberrante. Dire par identités et différences, penser, agir par identités et différences, cela relève d’une condamnation ignominieuse. C’est injuste, c’est malheureux, c’est la chose la plus misérable du monde. Il n’y a pas de monde de mot, il n’y a pas de monde indicible.

  Alors vous aurez sans doute besoin d’un exemple concret pour saisir la brutalité de ce fantasme, j’imagine que le simple fait de dire que la conscience et l’inconscient n’existent pas ou que le rouge est un accident, le corps aussi, toutes les singularités, ça ne peut pas suffire à déclencher une séquence d’effectuations. C’est très simple, vous avez une articulation gigantesque qui fonctionne sur le même mécanisme identification/différenciation, celui de ce qui est appelé la « démocratie représentative », qui ne fonctionne qu’à dupliquer indéfiniment et d’une façon autocrine le mécanisme. Et là alors vous devez mesurer l’artifice, l’arbitraire, le délire du mécanisme où personne jamais ne se reconnaît tout à fait dans les identités qui recouvrent la société et où ce qui n’est pas reconnu est avalé dans une autre identité/différence, et encore… Vous pouvez voir que même la contestation est identifiée, que ses revendications sont rendues identifiables, c’est-à-dire, j’imagine que c’est drôle, qu’on finit par ne plus savoir si l’identité contestataire ne conteste pas finalement pour se différencier. Voyez comme une démocratie représentative tourne à vide. Voyez aussi comme c’est pratique. Dans ce qui est conçu comme un chaos, tout à coup cette émergence d’identités qui clarifient, qui posent, qui ordonnent, que l’on peut manier, sur lesquels on peut agir, là où le chaos glisse, s’échappe déjà, n’en revient pas et ne ressemble à rien. C’est oublier qu’il n’y a pas de chaos, que ce qui est conçu comme un chaos n’est que le pendant différencié du monde ordonné fantasmatique et tyrannique des mots, que la conception du chaos est fabriquée avec la conception du monde des mots, que le chaos, c’est déjà le monde des mots.

  Il n’y a de monde indicible que parce qu’il y a des mots pour le dire, par exemple le mot indicible. Il se trouve, vous pouvez avoir confiance, que le problème ne se pose pas, ne doit plus se poser.

  Je m’arrête là. Vous devez pressentir maintenant la nécessité de dire, penser, agir par percées, effectuations, accidents, voisinages et puissance.

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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commentaires

totemsanstabou 22/01/2009 09:10

PS: Pas le silence froussard et boiteux du téléspectaeur culture TF1;PSS: Le Silence, en tant que tel;Alors, comment dire le silence?Fidèle lectrice de Beckett et autres Bukoswki, Burroughs, je suis une espèce de Débilos de 35 piges (avec une majuscule, pour revêtir parfaitement toute l'ampeur du mot), incapable de m'adapter à quelque consensus que ce soit et,Autant dire, complètement assymptotique dans ce monde systematisé.Les postulats, oui, les axiomes et autres principes: pourquoi?

totemsanstabou 22/01/2009 08:57

On nomme l'existant;On ne frôle pas l^'Etre, pour autant;Alors, à quoi sert le langage?A s'ériger contre un système?L'an-archè ou Anarchisme authentique, c'est peut-être bien le Silence...