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26 janvier 2009 1 26 /01 /janvier /2009 16:29
Heiner Goebbels - Stifters Dinge
Je n’ai pas dû être assez clair… La raison, l’approche rationnelle est une superstition. Elle repose sur des bases aussi peu viables que n’importe quelle autre croyance, les dieux, la magie, ou que sais-je… D’abord le monde n’a pas vocation à être ordonné, ensuite l’ordre rationnel escamote le monde. Revenons un peu sur l’organisation de la pensée ici.

La pensée va servir à deux choses : percevoir et prévoir. Percevoir, là on est en plein dans la phénoménologie par exemple, la conscience des psys aussi n’est qu’affaire de perception… Les sciences ne s’occupent jamais que de perception, elles la précisent, l’établissent, la clarifient… Je vais vous dire même, plus que le monde, ce qu’elles perçoivent, c’est la perception. Mesurez l’escamotage de la mise en abîme. L’approche rationnelle manque le monde en organisant sa perception. C’est dû à son utilisation du mot, pratique mais approximatif et arbitraire. En agençant des rapports différentiels pour fixer les curseurs et en fixant même les curseurs. Le mécanisme identification/différenciation sur lequel s’appuie la perception rationnelle est parfaitement farfelu. D’abord parce qu’il l’amène à fabriquer des différentiels encombrants, ensuite parce qu’il fixe des choses qui lui échappent. Le mécanisme fait exister des choses dont rien ne dit qu’elles existent : le paradis pour penser la terre, le mal pour penser le bien, etc… c’est qu’on ne dit pas seulement «  ça c’est bleu » ou « ça c’est une chaise » ou « ça c’est moi », on dit toujours « ça c’est bleu, parce que ce n’est pas rouge », « ça c’est une chaise, parce que ce n’est pas un tabouret », « ça c’est moi, parce que ce n’est pas toi »… et surtout, c’est que, quand même, rien n’est jamais tout à fait rouge, une chaise, ou moi, qu’il y a quelque chose de forcé à faire tenir la chose dans sa case dicible, que le mot, la pensée, manquent la chose qui est visée. Ce manque, c’est l’obsession désirante de l’approche rationnelle – et une obsession est toujours une obsession de mort –, c’est ce qui maintient toute cette approche en échec, c’est même ce qui la fabrique pour échouer. Que l’animal humain croit voir le monde là où il hallucine sa perception, ça alors, c’est bien tout le drame de son organisation narcissique.

Le rationalisme est désirant, obsédé et narcissique. C’est la croyance la plus drôle du monde.

Ce n’est pas seulement que nous ne connaîtrons jamais que des phénomènes, c’est très raisonnable ça, de ne pas aller perdre son temps à s’interroger sur des choses qui ne trouveront jamais de réponse, certes, oui, mais j’insiste, c’est toute l’organisation de la perception de ces phénomènes qui est mise en abîme et en échec, dès lors que son mécanisme est arbitraire et désirant – c’est-à-dire que son outil, le mot, manque ce qu’il vise et qu’il est déjà mort, etc. –. Le rationalisme hallucine forcément le monde.

Je peux insister sur la faiblesse du mécanisme. Vous avez un truc, alors vraiment j’en salive tellement c’est exquis, en Logique, qui s’appelle le « principe du tiers exclu » qui découle du « principe d’identité » et de celui de « non-contradiction » – tout le jeu identification/différenciation – et qui veut que soit il neige, soit il ne neige pas, s’il neige un peu, c’est qu’il neige. Je ne sais pas si vous mesurez l’échec de l’entreprise qui ne peut pas tenir à forcer ainsi les choses. Il se trouve qu’en effet, il ne tient pas. Le tiers exclu, c’est-à-dire le voisinage entre deux singularités identifiées, c’est bien ce après quoi court la perception désirante et mise en échec. Vous allez soit multiplier les identités, vous pouvez faire de « il neige un peu » une identité aussi, ce qui revient à fabriquer son différentiel, mais aussi sont tiers exclu, dans lequel vous allez fixer une autre identité encore, un autre différentiel et un autre tiers exclu, etc., ça c’est l’effet indéfini de la chaîne désirante… Ou alors, vous avez quand même encore une soupape, il a bien fallu que des logiciens la mettent au point pour retarder le moment de la confrontation, elle est comique : l’indécidabilité où « il existe des propositions dont on ne saura pas prouver si elles sont vraies ou fausses dans une théorie donnée et dont la véracité, ou la fausseté, n'aura pas d'incidence sur les autres propositions et la cohérence de la théorie », là on ne s’embarrasse pas de ce contre quoi on bute, on contourne… Tout est là, dans ce tiers exclu, dans ce voisinage inidentifiable, innommable, impensable, ce qui voue à l’échec l’entreprise, lors même qu’elle court après pour grignoter ses marges. Non seulement le mot, l’identité fabriquent leur différentiel innommable après lequel ils ne se décident pas à ne plus courir, que leur course même fabrique, mais encore ils manquent leur tiers exclu.

En manquant ainsi le monde, en prenant le monde au mot dans sa perception, l’animal humain, pour s’organiser, va constituer un pouvoir aussi halluciné que ce sur quoi ce pouvoir est censé agir. Regardez, c’est le verrou qui ferme le cercle dans lequel il s’enferme. L’animal humain va créer tout autant le mot qui crée le monde que le monde dans lequel ce mot est créé. Ce que l’animal humain prévoit à partir de ce qu’il perçoit, ce n’est jamais qu’un délire narcissique. Que tout soit fait pour lui donner « raison » ne prouve pas pour autant que c’est fiable, « vrai », « réel », ça prouve simplement que le système est assez vaste pour s’y perdre en route, que l’animal humain tourne assez en rond pour ne pas buter contre ses limites. Les exorcistes guérissaient les possédés, est-ce à dire pour autant que la possession et le diable existent ?

Percevoir/Prévoir. Que l’humanité veuille que le monde s’explique et qu’il s’explique avec ses mots, lors même que ses mots manquent le monde… La volonté est toujours narcissique. Le rationalisme se développe pour que le monde ne manque plus à l’animal humain et c’est précisément le rationalisme qui lui fait manquer le monde. C’est savoureux. C’est le principe de raison suffisante. C’est la causalité. Que vous ne pourrez pas lancer un dé 500 fois et que le 3 sorte à chaque fois, sans que vous soupçonniez qu’il est truqué. Regardez ce à quoi le rationalisme s’attaque, l’accident, le hasard, l’inexplicable, l’innommable, l’impensable, l’inidentifiable, toutes les superstitions du monde s’y sont toujours attaquées. C’est ce qui fait que le rationalisme est une superstition comme les autres, mue par la même ambition, la même volonté, mépriser l’accident, l’halluciner, le délirer, c’est-à-dire le percevoir, le nommer, le prévoir, le contrôler. Les sciences ne font pas autre chose que ce que faisait un sorcier qui dansait pour faire tomber la pluie. Qu’il y ait pourtant un autre principe qui agisse, celui de nécessité suffisante, les effectuations, qu’on aille d’effets en effets, d’effets d’accidents en effets d’accidents, c’est bien ce qui fait buter toute l’entreprise de cette volonté. Que la réalité, si c’était quelque chose, est toujours imprévisible, que les effectuations pètent toujours à la gueule d’une humanité narcissique, aveuglée par l’explosion.

La réalité est toujours plus joyeuse que ce qui était prévu.

Vous avez quelque chose comme ça, comme un courant ou un flux, qui va d’effectuations en effectuations entre nécessités et possibilités. Vous devez le pressentir. C’est l’évolution. Les espèces se sont faites comme ça. L’Histoire n’est faite que comme ça. Ca échappe aux mots, et même, ça les avale. Les mots, en tant qu’activité effectuante, se retrouvent emportés forcément dans ce courant d’effectuations imprévisibles. Toujours. Regardez l’humanité avoir pour volonté de maîtriser, de dompter, de contrôler ce courant, d’en déterminer une cause perceptible et nommable pour organiser ses effets prévisibles et contrôlables. Regardez bien. Regardez bien cette volonté être emportée par le courant elle aussi. Regardez tout ce que l’humanité se prend dans la gueule comme conséquences qu’elle n’avait pas prévues. C’est toute sa vie, c’est sa réalité, elle n’en a pas d’autre. Que ça ne lui vienne pas à l’idée que son entreprise est impuissante, c’est bien ce qui fait dire qu’elle est folle, superstitieuse, aveugle. Mais vous devez déjà pressentir dans vos corps l’hallucination de cette entreprise rationnelle et superstitieuse, vous devez déjà mesurer ce à quoi l’humanité ne veut pas se résoudre, ce contre quoi elle se lance dans ce contournement délirant. L’accident, le hasard, l’injustice inacceptable, il n’y en a qu’une. Vous ne pouvez pas accepter que le 3 sorte 500 fois de suite sans raison parce qu’alors, il faudrait accepter quelque chose d’autre, l’injustice totale, ce contre quoi tout ce qui fait votre corps se révolte : votre mort, l’accident des accidents.

C’est ce qui fait que le rationalisme est une superstition, parce que comme toutes les superstitions, il est une volonté de nier la mort. La volonté est toujours narcissique, certes, la volonté est aussi toujours volonté de mort.

La Raison, le ratio, cette chose qui fait l’humanité comptable donc, ce n’est même pas la peine de le dire, elle est le différentiel de la foi, elle n’en est pour autant pas moins une foi elle-même. Là c’est à mourir de rire. Une foi qui a transformé les sorcières en médecins, les princesses en célébrités, les sabbats en pièces de théâtre, les sorts en lois, les champs en villes, les hommes en machines, la magie en pouvoir. Nous vivons dans un monde rationnel, un monde pris au mot, un monde dans lequel il ne fait plus jamais nuit qui n’est pas moins illusoire et fou que celui où la terre était plate et où les esprits habitaient la nature.

Alors il y a une chose particulièrement réjouissante dans tout ça, précisément ce qui fait buter le système rationnel, ce qu’il manque et qui n’en continue pas moins de s’effectuer, l’imperceptible et l’indicible, l’imprévisible et l’incontrôlable, ce qui pète toujours à la gueule de l’humanité. Imaginez, il faut bien que l’imagination serve à quelque chose, imaginez ce monde créé par le mot qui crée le monde, ce monde narcissique, imaginez que ça marche, on n’en est pas loin certes, que vraiment les choses s’agencent comme on les dit et les pense, comme on les veut, vous devez mesurer la tyrannie que ce serait, un monde mort. Eh bien oui, on peut se réjouir que ça ne marche pas, que le mot peine à saisir la chose qui lui échappe, parce que cet échec, cette échappée qui court toujours malgré l’arrêté du mot, qui le fait tomber, c’est de là que jaillit l’imprévisible, la réalité d’effectuations. Ca ne ressemble à rien, c’est impraticable, ça vous fait mourir aussi, ça résiste, c’est indomptable, c’est toute la vie.

Vous savez que la faculté unique et joyeuse de l’humanité, ce n’est pas d’adapter le monde à elle mais bien de s’adapter au monde, vous savez ça ?

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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