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16 septembre 2008 2 16 /09 /septembre /2008 11:19

Mathilde Monnier - Publique


Il y a quelque chose d’éminemment intrigant, pour quelqu’un qui, par exemple, va se préoccuper de questions dites “philosophiques” à la suite de créateurs comme Heidegger puis Foucault, à la suite chronologique j’entends, dans le spectacle qu’offrent les activités de la danse contemporaine, en ce que, précisément, il est des gens pour continuer de danser lors même que leurs idéaux sont tombés. C’est intrigant d’une part pour le soulagement incommensurable que cet effondrement constitue, d’autre part par les réflexes qui restent, stagnants et spasmodiques, de revenir à des idéaux ou de substituer des fonctions aux idéaux en les utilisant avec un emploi très similaire. C’est qu’on ne se débarrasse pas d’outils si utiles par la simple action de la volonté.

Mais que les choses soient claires ici. Je ne m’aventurerais pas dans des histoires de lapsus ou d’inconscients et je n’irais pas jusqu’à dire ou penser que les pratiques contemporaines dupliquent inconsciemment ou « insciemment » des mécanismes archaïques. Je laisse ce genre de réflexions à la Psychanalyse qui livre les gens à quelque chose de l’ordre de l’esclavage avec ses concepts. Je n’utiliserais pas non plus les conceptions brillantes de Deleuze et Guattari “d’objectif révolutionnaire” et  “d’investissement préconscient de type réactionnaire”. Je suis très embêté par le fait qu’on fasse dire des choses aux choses, qu’une chose veuille dire autre chose, etc… J’ai même une sorte de dégoût.

Peu importe. Le fait est que l’on voit ces danseurs contemporains exécuter un pas immense avec Mary Wigman ou Laban en ne faisant plus cas de quelque chose qui s’appellerait ailleurs le Surmoi. Et le fait est que l’on voit aujourd’hui ces danseurs reconstituer pièces après pièces quelque chose qui a la même fonction qu’un Surmoi, des codes, des règles où un danseur contemporain, aussi singulier et surprenant que soit son parcours, aussi unique que soit son rapport à son corps, n’est jamais qu’un corps avalé par un langage.

Vous avez donc des gens qui ont un rapport brut à la danse, les gens qui n’ont pas suivi de formation, et ils sont très intéressants à regarder danser, parce qu’ils dansent d’une façon incroyablement pauvre et convenue. Ils ne dansent pas, par exemple, comme ça leur vient, sans aucun critère, ni référence d’aucune sorte, mais comme ils croient qu’il faut danser. Ils collent à l’image qu’ils se font de la danse. C’est délicieux. C’est-à-dire, n’est-ce pas, si l’on prend un autre langage, la parole, qu’ils ne vont pas pousser des cris ou des gémissements sauvages, mais répéter compulsivement les deux seuls mots qu’ils croient connaître.

Là apparaît donc, hélas sans doute, la nécessité pour des gens de suivre une formation, soit pour étendre le champ et la maîtrise de leur vocabulaire et de leur syntaxe, sans trop savoir s’il va s’agir pour eux de pouvoir enfin exprimer plus précisément quelque chose ou d’imprimer en eux quelque chose de précis. Sans savoir s’ils vont utiliser le langage qu’ils apprennent ou si c’est le langage qui les utilise. Là aussi apparaît simultanément la nécessité de se débarrasser une bonne fois pour toute de la représentation que les gens se font de ce qu’est danser, ne serait-ce que parce que la question ne se pose jamais de l’être.

Je dessine un parallèle entre un chemin qui mènerait vers une maîtrise absolue d’un langage et un autre vers son ignorance totale. C’est ce par quoi est happé un artiste qui entend « apprendre un langage pour mieux l’oublier » comme c’est dit. Evidemment, ces chemins ne font pas que se longer, ils se croisent, se recoupent et, bien entendu, comme tous les trucs binaires, se situent. Ils sont aussi, donc, complètement délirants et constituent de véritables impasses torturantes, l’impuissance parfaite.

Forcément la question ne peut pas se poser en ces termes.

Je vais le sortir de mon chapeau, mais enfin il me semble qu’envisager la question en termes de possibilités, de nécessités, bref de puissance, permet de foncer dans le tas. La question n’est ni d’ignorer, ni de respecter docilement un langage, mais de l’utiliser. Est-ce que l’utiliser ça veut dire le connaître, l’inventer de toutes pièces, le connaître pour pouvoir en inventer un autre à côté ?

Il faut voir ce qu’est devenue la grille de lecture de l’art ou de la création aujourd’hui, et je ne parle que de celle contemporaine, la littérature et le cinéma n’étant jamais que des activités classiques et bourgeoises en ce moment. Ce qui va donner sa valeur à une œuvre contemporaine, l’accès qui va permettre de la recevoir, ce n’est plus, donc, un corpus de critères référents, une technique rigide à laquelle il faut coller et qu’il s’agit de réinventer, mais, là c’est très intéressant, c’est une invention du XXe siècle, le parcours « individuel » du créateur. C’est à l’individu qu’une œuvre réfère, ce truc complètement inventé et délirant. On est en plein dans des rapports situationnels où l’œuvre fonde l’individu qui la fonde.

Pourtant, il est quelque chose d’éminemment puissant dans le parcours d’un corps butant sur des préoccupations créatrices, quelque chose qui attire particulièrement mon attention et qui met à mal toutes ces considérations : la nécessité de ce corps à être surpris par lui-même pour créer. Nombreux sont les danseurs qui parlent du poids que constitue pour eux une bonne répétition, en ce qu’elle les hante ensuite pendant les représentations, tentés qu’ils sont de la retrouver, de la dupliquer. Nombreux sont ceux, donc, qui disent avoir besoin de se débarrasser des axiomes, de se déstabiliser, de s’aventurer, de risquer de se perdre pour créer. Le pressentiment de la puissance dans tout ça est exquis. Ne pas reproduire comme une machine, ne pas exécuter, inventer, créer, utiliser ce qui est possible à un moment précis, ce qui se présente, foncer dans le tas.

Il s’agit bel et bien d’une expérience, d’une épreuve, d’un parcours, non pas individuel, mais puissant qui ne prend plus le temps de rien situer.

Je voudrais vous faire remarquer, si l’on en revient à ce qui est appelé la philosophie, que la création de concepts ne fonde pas des entités, mais crée des possibilités d’effectuations. Je voudrais dire que ce qui importe ce n’est jamais le concept, qu’un concept c’est un monstre impraticable dont vous ne ferez jamais rien d’autre que le dupliquer bêtement, et tant mieux, non ce qui importe c’est le nœud d’effectuations, le point de croisement que constitue un concept, par lequel passent les échos d’effectuations de son créateur tout autant que les échos d’effectuations de sa création.

Un concept est une chose morte à oublier.

Ce qui importe c’est de créer l’utilisation du concept, créer le concept, créer, faire jaillir les possibilités.

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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