LOGOS (dire, penser, agir)

Mardi 10 novembre 2009
Ceal Floyer - Overgrowth (projection de la photo d'un bonsai à l'échelle d'un arbre)

  Alors, je ne sais pas, j’ai l’impression qu’on peut faire comme une pause ici, ce qu’on appelle dans la technique du scénario, un aftermath, un moment où on digère les choses…

 

  Vous avez comme ça quelque chose qu’on peut appeler, disons singulariser, comme le « rationalisme », qui a fini par gagner chacun des recoins entre dire, penser et agir et qui, s’il s’est construit comme un garde-fou – l’expression est exquise ici puisqu’il s’agissait bien de se garder d’être fou – des croyances hallucinées, des emportements émotionnels hystériques et aveugles, n’en repose pas moins tout autant sur des croyances, au point qu’on peut, face à une société qui s’articule sur le rationalisme, connaître avec assez de précision la sensation d’un Galilée devant ces foules persuadées que la terre était plate.

 

  Le rationalisme s’organise dans une économie de désir avec une méthode normative impérative. C’est dire que, quelles que soient les tentatives pour le circonscrire, quelle que soit la pertinence des différentes phénoménologies qui toutes conseilleraient à Icare de s’occuper de voler, plutôt que de se livrer à cette lubie folle d’aller taquiner le soleil, le rationalisme sécrète dans son principe le délire. Comment ça ? Eh bien, cette économie de désir normatif impératif repose sur cette croyance qui veut que l’activité humaine aille de termes en termes, que la pensée saisisse la totalité de l’action et les mots la totalité de la pensée, lors même que l’action, la pensée, les mots courent, que la pensée ne saisit qu’un voisinage de l’action, que les mots ne saisissent qu’un voisinage de la pensée et encore que les mots ne saisissent qu’un voisinage de mots – ça on le sait depuis le structuralisme –. En d’autres termes, le rationalisme ne repoussera jamais les limites et n’atteindra jamais le terme ; il s’organisera toujours dans cette logique désirante qui s’approche toujours plus près de la chose qui lui échappe parce qu’il s’en approche. Le rationalisme est une malédiction.

 

  Ce qui est drôle avec cette croyance, c’est qu’elle ne fonctionne pas, qu’elle est conçue pour ne pas fonctionner, qu’elle tient forcément du court-circuit ; que l’école, la police et la justice font du cas par cas quand ils croient inscrire leur action dans une norme impérative ; que les scientifiques avancent par tâtonnements et échecs quand ils croient émettre des hypothèses et déduire ; que les amoureux effectuent leur relation quand ils croient aimer un idéal, etc… Tandis que l’esprit se laisse accaparer par des hypothèques désirantes, totalitaires et immortelles, la puissance continue de courir et de s’effectuer, concrètement, dans la terre, là où les choses travaillent. Ce n’est pas tant qu’on n’échappe pas à son inconscient, non, c’est que ce qui est appelé « inconscient », dans une logique qui se refuse à ne plus croire, c’est tout simplement la puissance qui travaille.

 

  Il me semble avoir déjà abordé ce point, mais il paraît qu’il faut répéter les choses deux fois pour qu’elles rentrent, de trois émanations du rationalisme que sont le communisme, le nazisme et la république occidentale, cette dernière se sauve à se court-circuiter, à laisser la puissance s’effectuer tandis qu’elle se laisse accaparée par son désir de rien. Qu’elle en vienne à cette dichotomie ahurie qui oppose désir à réalité et qui, depuis Freud, tient celle-ci pour une désolation, c’est son affaire. Cette conception dépressive qui se résigne et baisse les bras, préfère s’affairer à ses chimères et délaisser une réalité décevante et castratrice, est un poison ? Qu’à cela ne tienne. Inutile de répondre que le rêve est toujours petit, étriqué et malade quand la réalité déploie une étendue de possibilités vertigineuse, inutile de dire que rêve et réalité ne s’opposent pas, que la binarité est artificielle, non, attendez… On ne mesure pas assez l’importance du tabou et du déni dans cette organisation sociale. Que cette société délaisse et ignore, nie et refoule, qu’elle s’étourdisse de ses chimères, ça nous laisse le champ de ce qui est appelé la réalité, la puissance d’effectuations donc, libre. En d’autres termes, tandis que ce nom, la Société, qui n’est rien d’autre qu’un nom, s’occupe de paroles et de vent, la puissance continue de s’effectuer, traverse les retombées et les éclaboussures de ces chimères sociales, court encore. Et cette dite Société nous laisse, ignorante et folle, tout le loisir de travailler.

 

  Alors qu’on en déduise qu’on ne perdrait rien à laisser effondrer une organisation quand de toutes façons c’est ailleurs que ça travaille, à l’insu de cette organisation, certes, bon, mais il y a longtemps que ce n’est déjà plus notre problème. Que la puissance s’effectue des retombées de chimères qui visent toujours autre chose ou de saisissements de possibilités qui la prennent, la puissance, à bras le corps, il se trouve que la question ne se pose pas. Je veux dire, je les vois, moi, les pans entiers inoccupés par l’organisation sociale, les espaces et les temps de vacuoles, les terres vierges et sauvages, les marges de possibilités. Je n’ai pas à attendre la révolution pour les saisir, elles sont là, ces possibilités, elles s’offrent ou se provoquent. La société, cet énorme ensemble délirant et majestueux, est négligeable et anecdotique, qui se donne à ce point-là tort. D’ailleurs, en passant, puisque j’en suis à préciser les choses, c’est bien le point sur lequel butent les élans révolutionnaires comme ceux réformistes, qui tous n’en finissent pas de croire au pouvoir social et ne voient pas que ce pouvoir est autocrinien, qui n’agit que sur lui-même. Les réformistes sont des petits bras, ça n’est pas fait pour nous surprendre. Mais regardez ceux-là, les révolutionnaires, espérer de toutes leurs forces, de toute leur foi, et ne pas savoir dégonder cette conception artificielle et stérile, la société. Le paradoxe veut que les révolutionnaires, qui détestent pourtant la société, attendent qu’elle les reconnaisse, la reconnaissent par le fait qu’ils attendent qu’elle les reconnaisse… Le court-circuit est parallèle à celui social, il épouse et duplique les mêmes mécanismes. Ici, forcément, on peut rire.

 

  Mais peu importe, j’ai comme l’impression de me répéter et de rentrer dans des considérations anecdotiques. Je voudrais parler d’autre chose. Je voudrais parler de quelque chose qui m’amuse beaucoup, à savoir cette idée comme ça qui articule la Révolution et la terre, dont je ne sais pas si elle tient de la vue de l’esprit, d’une relecture hallucinée de l’Histoire, ou si elle est si pertinente que ça. Ce sera ma conclusion.

 

  On pourrait, on devrait sans doute, faire un livre entier à propos du rapport à la terre, suivre les allées et venues dans l’Histoire, ses resserrements, ces distensions, ça ferait un livre incroyable. Vous imaginez bien que la terre, on la trouve partout, elle est invoquée dès la Genèse, elle offre une matière inouïe à toutes les mystiques, elle paraît quelque chose d’assez étrange, puisqu’on a quand même fini par la recouvrir par le monde du verbe, celui que l’on croit pouvoir tenir dans ses mains, par exemple la ville. Et précisément, le délire hydroponique dans lequel nous vivons aujourd’hui n’aurait pas pu même se concevoir sans ce monde qui déni la terre, qui contourne la violence de ses effectuations incontrôlables, la puissance de sa partie arable, le travail de ses plaques. Vous avez sur ce point un pan entier de la réflexion humaine qui est assez étrange. Il se trouve que, n’est-ce pas, c’est de la terre que l’on puise nos forces, c’est de ses nutriments, de son eau que se produisent nos aliments, il fallait bien, donc, que toute une activité humaine vienne organiser et ordonner son rapport.

 

  Vous avez en tête ce fait cruel qui veut que rares soient les occasions d’aller cueillir ici du raisin, là des figues ou encore des mûres, là où ça pousse, au hasard d’une promenade. Il me semble même qu’aucun Tour Operator n’a eu l’idée encore, étonnamment en ces temps où l’écologie prend des allures de secte, de proposer des, je ne sais pas comment ils appellent ça, des safaris ou des treks dont le but serait la cueillette de fruits et légumes. Ce serait pourtant parfaitement drôle. Mais les fruits et légumes ne poussent plus comme ça au gré des effectuations de la terre, mais viennent répondre au travail rationnel de l’humain qui laboure, sème et récolte et déverse son vomi de produits chimiques espérant préciser son contrôle totalitaire sur sa production et se prenant les effectuations en pleine gueule. Peu importe.

 

  Il est un point très troublant que Foucault soulève dans ses mots et ses choses, qui veut que, selon lui, Ricardo voyait ce rapport à la culture des sols comme « sous la menace de la mort », c’est-à-dire que le travail ne serait « apparu dans l’histoire du monde que du jour où les hommes se sont trouvés trop nombreux pour pouvoir se nourrir des fruits spontanés de la terre » (p. 268). Si vous avez en tête le trajet par lequel est passée mon intuition, l’être-mort, la survie de mort et le corps sans fonction, vous devez deviner comme cette idée m’émeut et m’époustoufle. Ce n’est plus tant seulement que le corps humain nie la terre et sa menace de mort effectuante, c’est encore qu’il nie la mort par l’émergence même de son travail, comme une parade en réponse à la possibilité spéculaire de rareté et de pénurie. Ici vous voyez se nouer le désir, le manque, l’échec ontologique d’une humanité qui hallucine sa mort. Et comme la mort n’existe pas, c’est bel et bien sa vie qui est hallucinée.

 

  Je n’en rajouterai pas une couche sur cette hypothèque de la mort qui maudit l’humanité, j’en ai déjà assez fait comme ça, je voulais simplement faire un détour dans cette esquisse du rapport à la terre par cette idée, ce point de cristallisation où se noue le corps humain et la mort comme un fracas qui n’en finit pas de retentir encore et toujours. Passons au moment où le rapport à la terre est organisé, où le corps humain est tout à son travail, allons même après. Ce qui va m’intéresser ici c’est cette préoccupation des révolutionnaires pour la terre. Vous avez des gens, comme par exemple le révolutionnaire – c’est-à-dire l’un de ceux qui s’est attelé à ce curieux ouvrage qu’est la Révolution française – Barnave, pour louer de tout son enthousiasme ce moment où le peuple a quitté la terre pour aller s’embourgeoiser dans les villes et y voir les conditions de la Révolution. Dans son Introduction à la Révolution française, il exprime cette idée qui veut que tant qu’il n’y avait comme industrie que la culture de la terre, les richesses étaient éparses, les liens sociaux distends, et c’est l’abandon de la propriété territoriale en faveur de celle mobilière, qui a permis la multiplication des échanges, la concentration des capitaux, bref l’hallucination d’une unité qui a fait le lit des théories du Contrat social et que nous nommons ici normativité impérative. En d’autres termes, ce serait parce que les paysans ont quitté leurs champs que, d’une part la laisse de leur servage s’est relâchée et que d’autre part ils ont produit des richesses qui ont pu se concentrer pour renforcer la création d’un Etat, d’une Loi, d’une force armée, bref d’une totalité unique, normative et impérative à laquelle ils ont pu venir se livrer, se soumettre comme autant de parties.

 

  Mais Barnave est enthousiaste, donc, et savoure ce passage de l’Histoire qui a permis de réunir les conditions de la Révolution et l’application des théories les plus folles du Contrat social. Il ne voit pas l’hydroponie de la normativité impérative, l’ahurissement qu’il peut y avoir à fabriquer de toutes pièces un pouvoir totalitaire qui sera bientôt impraticable, impossible, impuissant, un pouvoir qui avale ses parties dans une comédie chimérique à laquelle tout le monde participe parce qu’elle nie la mort. Il ne pressent pas non plus le délire cancéreux qui finira par contaminer une société qui tourne à vide et se duplique indéfiniment, erre, échoue et manque. Non. – En passant, vous avez, dans cette articulation, une porte d’entrée précieuse au concept de « déterritorialisation » de Deleuze et Guattari, je le dis pour le plaisir de la chose, ce n’est pas mon problème ici –. Vous pouvez noter que sans les théoriciens du Contrat social, les échanges et les liens sociaux seraient restés fluctuants, hasardeux, contractuels, mobiles et fous, comme vous pouvez noter l’ironie qui veut que ces révolutionnaires aient fabriqué un pouvoir totalitaire dont pas un seul monarque avant eux n’avait osé rêver. Il se trouve que l’humanité est orgueilleuse, par peur de la mort sans doute, et ne peut s’empêcher de toujours trop bien faire.

 

  Là où toute l’entreprise révolutionnaire tient du délire, ce n’est pas seulement qu’elle répand son organisation, ses identifications/différenciations, fonde un tout référentiel normatif et impératif ou établit des rapports de valeurs situationnels déterritorialisés, ce n’est pas seulement qu’elle met au pas le monde à son ordre rationaliste, non, c’est qu’elle croit qu’elle peut, comme on dit chez Paul Claudel à propos de tout autre chose, précisément pour moquer Rodin, « réussir à se dégager du pain de glaise où [elle est] empêtrée ». C’est-à-dire que cette entreprise même tient du délire rationaliste, qui a foi dans l’identification, qui croit qu’on peut se débarrasser de la terre dont on s’extraie pour se laisser happer par le délire hydroponique. Je vais vous dire, nous sommes encore couverts de la terre dont on jaillit, et jamais nous n’en viendrons à bout, parce que cette terre, notre rapport à elle, sont voisinants, qu’il n’y a pas un moment précis où l’on en est parfaitement dégagés, qu’elle reste ici ou là, collante et insinueuse, et qu’on ne s’en débarrasse jamais tout à fait. Une société qui croit à la possibilité de se laver de la boue dont elle est couverte, une société qui fonde toute son activité sur cette croyance, est une société qui se leurre. Et ce n’est pas par un amour particulier de la terre, non, simplement parce qu’il faut penser le voisinage.

 

Par claude pérès
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Mardi 22 septembre 2009

Orange bike - Giardini 53rd La Biennale di Venezia

  Alors il fallait bien que j’en arrive à parler, au cours de cette recherche entre dire, penser et agir, de quelque chose dont je ne sais pas encore précisément quoi faire, ni même comment l’appeler, et qui serait une sorte d’organisation de la pensée avant le verbe. Je ne fais pas allusion ici à ces mécanismes qui intriguent Guattari tout au long de ses recherches, – prenez au hasard sa présentation d’un séminaire du 9 décembre 1980 –, que sont ces organisations machinales, ces faits et gestes automatiques qui nous font verrouiller les portes, répéter un geste en passant à autre chose, ou encore, pour reprendre son exemple, conduire, sans y penser, « en dehors de la conscience » comme il dit, puisque « à la limite, on dort ». Pour autant, que ces organisations en dehors de la réflexion – du reflet de la pensée –, fascinent, il se trouve qu’elles me laissent assez indifférent, notamment parce qu’elles prolongent un mythe qui m’inspire une certaine répugnance, celui de se laisser duper par un pouvoir hypothétique qui veut croire aux pouvoirs occultes de l’esprit, capable donc, entre autre chose, d’agir au-delà des corps. Aussi sophistiquée que soit la conception guattaro-deleuzienne de ces machines de science-fiction, dans l’organisation de Guattari, elles ne viennent pas à bout de cette idée religieuse qui confond esprit et fantôme, dont la psychanalyse a fait en son temps, ce qu’on appelle ses choux gras. Il se trouve, par ailleurs, que, si j’en crois ma lecture distraite d’un certain nombre de travaux de psychologues, un jour où je croyais possible de finir par comprendre ce qui pouvait bien animer des gens, que l’on peut considérer, au bénéfice du doute, ni plus ni moins sérieux que d’autres, pour se livrer ainsi à cette activité folle qui consiste à fabriquer de toute pièce un savoir sans à aucun moment se trouver ne serait-ce qu’embêté par la monstruosité hydroponique de la chose – la Psychologie est hors sol, c’est-à-dire que, comme les drogués, elle plane – sans parvenir à une réponse, ces automatismes semblent se voir épinglés avec une certaine régularité ici et là. S’il est facile et tentant devant les symptômes des hystériques, les crises de somnambulisme ou les exploits de l’hypnose d’en déduire qu’un esprit travaille en secret à l’insu d’un corps pantin, il y a un moment où le mythe, comme n’importe quelle foi, est nocif et toxique. La question de savoir si dieu existe ou si un esprit sourd dans l’organisation du corps, sont vouées à rester des béances désirantes. Bref, toutes les idées qui fabriquent une opposition entre conscience et inconscient me gonflent, la conscience fonctionnant dans des voisinages, qui n’impliquent pas forcément un pendant inconscient qui lui collerait au cul : ce qui n’est pas conscient n’est pas pour autant inconscient.


  C’est que ces conceptions entre conscience/inconscient – identification/différentiation contournent quelque chose qu’elles ne peuvent pas penser, devant quoi elles restent démunies et impuissantes, qu’il semble pourtant pertinent de relever : la pensée en dehors du langage. Là on est au cœur de quelque chose. Vous avez des activités humaines qui s’organisent sans qu’intervienne la parole et il se peut qu’elles soient nombreuses. Il y a des gens pour appeler ça flair ou intuition ou autre, la qualification je m’en fous, ça n’a pas vocation à être rangé. Toujours est-il que vous pouvez vous organiser, adapter votre organisation, la préciser, je dirais… organiser votre organisation, créer utilisation et outil, sans que la parole passe par là. Vous imaginez bien que dans un monde qui veut mettre au pas de sens, ordonner d’après les règles rationalistes du langage, ces îlots inertes et sauvages, exempts, m’intéressent particulièrement.


  Je suppose qu’il est besoin d’un exemple ici. Il y en aurait un certain nombre à saisir, dans certaines méditations, dans la pratique d’un interprète (musicien, danseur, acteur…) mais j’ai promis un jour, avec ironie certes, pour me moquer des postures prétentieuses que traîne derrière lui le mot « philosophie », de donner des conseils de cuisine, alors je parlerai de la cuisson des champignons. Il se trouve que l’autre jour, en racontant ma préparation des champignons à quelqu’un, je me suis rendu compte de quelque chose de troublant, qui a d’ailleurs motivé le développement de ce point-ci, qui est que j’ai mis au point toute une organisation dans cette cuisson des champignons, de paris, girolles, etc… sans jamais passer par le prisme du langage. J’ai eu l’occasion de remarquer qu’ils séchaient et se racornissaient en les cuisant si on n’ajoutait pas un liquide, eau, vin, qui leur permettait de libérer leurs sucs et de donner à l’ensemble de la préparation leurs saveurs. Tout à coup, en le racontant, avec des mots donc, je me suis, disons, aperçu que j’avais multiplié les tentatives, jusqu’à parvenir à une stratégie d’utilisation sans pour autant y réfléchir, sans « circuiter » l’organisation avec des mots. Ce n’est pas que je le faisais machinalement, puisque je ne reproduisais pas bêtement le même geste, non je percevais, j’adaptais, j’organisais, je créais l’utilisation qui devenait de plus en plus précise.


  L’exemple est sans doute trop personnel et anecdotique pour vous parler, celui de l’interprète qui se produit, qui n’a pas le temps de passer par la parole pour s’organiser, s’adapter à l’enthousiasme ou à l’ennui de son public, parer les cafouillages et les oublis, se surprendre, essayer de nouvelles choses, varier un peu, bref s’organiser au-delà de la parole aurait sans doute été plus explicite. Mais enfin j’insiste, la parole n’est pas au cœur de l’activité humaine, elle peut même constituer un détour, un contretemps, un retard dans quelque chose qui s’avère se passer très bien d’elle.


  Il se trouve que ce monde, donc, calque son activité sur le langage, applique ses règles à tout, croit transformer ce qu’il touche en mots comme certains figeaient les choses en or et d’autres en pierre (Midas et Méduse pour les nommer). L’apogée de cette logique, on la trouve chez les structuralistes psychanalystes qui spéculent un monde avalé par le langage, alors que, décidément, ce langage, loin d’être le fondement de quelque chose, reste désespérément anecdotique. Pour m’amuser, je peux ici donner quelques pistes contextuelles sur le comment de la spéculation, dans le désordre : depuis l’écriture et l’imprimerie, les mots paraissent éternels ; les mots restent la seule capacité qui soit propre à l’humain qui désespère de n’être jamais qu’un animal parmi les animaux, voué à mourir et puis quand même… les mots immortels sont particulièrement propices à quelque chose sur quoi l’humanité à voulu fonder son organisation, quelles qu’en soient ses variations : la normativité impérative.


  Vous avez vu émerger cette normativité impérative dans notre recherche à ce moment où des organisations vouées à mourir sont devenues des noms : l’État, la Monarchie, la Patrie, etc… voilà que nous retombons dessus. Il se trouve qu’elle est la logique qui finit par organiser toutes les collectivités humaines, dictatures, républiques ou autres et alors, n’est-ce pas, ce choix comme ça de fonder, je n’ai plus envie d’aller et venir entre les mots parole et langage, puisque la parole est un fait particulier et beaucoup de langages se font sans mots, je vais dire le verbe, de fonder le verbe comme axiome totalitaire référentiel, participe entièrement de cette logique normative impérative. Je ne sais plus ce que je raconte, je reprends… Vous devez bien voir que si chacun mène ses expériences dans son coin sans pouvoir en témoigner, en faire part, en rendre compte, vous fichez en l’air l’idée même de collectivité. Ce n’est pas pour rien qu’à un moment le verbe va trouver une utilité précieuse, en ce qu’il offre cette fonction inouïe non seulement de conserver, d’immortaliser, mais aussi de communiquer, de transmettre. Et c’est bien pratique que des gens racontent ce qu’ils ont trouvé, consignent, partagent, vous imaginez le temps qu’on gagne avec ça. Alors que ça aille jusqu’à ne plus se faire que noms et verbes, que l’organisation humaine finisse par ne plus se concentrer que sur ce territoire commun, cet espace de tout le monde et de personne, que chacun se fasse dicible et réduise sa vie entière à des mots, bon, ça va avec cette propension miraculeuse de l’humanité pour le délire autocrinien qui finit par tourner à vide et s’épuiser, ce n’est pas grave, c’est drôle. Vous avez des gens comme Foucault qui ont décrit précisément ce souci de transparence qui condamne le corps humain à rendre des comptes, à se faire comptable et compté. Je fais un pas en vous disant que l’humanité n’habite plus jamais qu’un territoire de rien. Jusque-là, il n’y a pas de quoi s’affoler, ça reste un choix comme un autre. Sur le papier, ça pourrait tenir, tout le Contrat Social repose sur cette idée qui veut qu’on mette en commun, qu’on se fasse soi-même commun, quelconque… fongible. Vous pouvez même le trouver noble ce sacrifice comme ça, renoncer à aller voir ailleurs si on y est pour rester dans quelque chose de dicible. D’ailleurs ce n’est pas pour rien que Freud reprend à son compte la conception de la liberté des théoriciens du Contrat social, qui la reprenaient des plus éminents chrétiens, celle de libre-arbitre, qui n’est jamais qu’un quitus donné à la normativité impérative. Bref, depuis le milieu du Moyen-âge, vous voyez comme ça s’articuler l’idée qu’il n’y a pas de salut pour une communauté autre que le dicible.


  Mai au fait, mon problème est autre. Mon problème, ça m’amuse assez d’ailleurs, c’est tout simplement que ça ne peut pas marcher. Que rien ne fonctionne en tant que nom, que c’est ailleurs que ça travaille, qu’une langue même est le fruit de jaillissements de « faits de paroles » dans les marges du territoire commun. Ce n’est pas seulement que je ne crois pas à l’intelligence mimétique et que je ne me fie qu’à l’intelligence expérimentale, que vous pouvez lire autant de comptes-rendus dicibles que vous voulez, il y a un moment où vous mettrez de toute façon les mains dans le cambouis, quelle que soit la propension humaine à inventer des métiers dont toute l’activité ne consiste jamais qu’à consigner (scribes, greffiers, mais aussi historiens, critiques, analystes, commentateurs et chercheurs universitaires…), non je vais plus loin en disant que tandis qu’une société se focalise sur des noms communs, des images dicibles, des chimères désirantes, c’est ce qu’elle néglige qui travaille et finit par lui retomber sur le coin de la gueule. Alors que d’aucuns aient le nez dans le guidon au point de concevoir une société où le verbe est au centre et ce qui travaille relégué à l’inconscient, que la folie de cette conception ne fasse rire personne, ça, mon goût du comique jubile. Pour autant, j’insiste, le verbe non seulement est voué à mourir, mais ne se fonde pas, n’est jamais qu’un jaillissement, un outil parmi d’autre dans des organisations qui s’en passent et reste anecdotique et accessoire. Une société qui se fonde sur la normativité impérative du verbe, et son évanouissement désirant, et une société qui se condamne à s’effondrer.


  Je vais parler d’autre chose. Vous avez dû forcément déjà faire des photos de souvenirs. Vous avez conscience sans doute qu’en les regardant dans les jours qui les suivent, le moment, le contexte, toute l’organisation qui a conduit à prendre telle photo sont encore très présents. Vous regardez la photo et ce sont des souvenirs qui reviennent de tout ce qui finalement n’est pas dans la photo. Et puis les années passent et vous retombez sur cette photo et le souvenir de son jaillissement est confus. Peu à peu la photo s’est substituée à la puissance qui l’a organisée. Peu à peu vous ne savez plus très bien ni quand ni où ni comment, et que se cachait à côté, derrière, qui riait, qui bougeait sans cesse, vous n’avez plus sous vos yeux et dans les mains que cette image fantôme qui ne témoigne plus de rien. Vous voyez ce mécanisme qui fait substituer l’organisation par l’image, ça s’appellerait le ravissement du verbe.

 

Par claude pérès
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Mardi 8 septembre 2009
Kandinsky - Improvisations 26
  Alors, ça ne pourrait pas se deviner, mais j’étais parti pour parler de Kandinsky l’autre jour, et puis j’ai fini par parler de normes et d’impératifs… Je ne suis pas tellement pour cacher ces choses-là, si les mots ont vocation à mourir, c’est assez imbécile de masquer leur jaillissement et leurs hésitations. Ce n’est pas dit que j’y arrive aujourd’hui. Le point qui m’intéressait quant à Kandinsky ne concerne pas ses recherches sur les contrastes, sur lesquelles j’avais pris appui avec gourmandise pour parler des rapports situationnels, mais de quelque chose que j’ai abordé à propos de la création de l’utilisation du mot « catleya » entre Swann et Odette et que j’ai laissé entendre la dernière fois : le jaillissement de la parole.

 

  Ce qui est amusant à noter c’est l’absence totale de parole quand on lâche quelqu’un comme ça, disons dans la nature, quand on dit à quelqu’un : « exprime-toi » ou « dis quelque chose » ou que sais-je, bref quand l’occasion se présente, que la possibilité se saisit de tout à coup prendre la parole, eh bien vous pouvez noter le vide complet. J’en reparle ici, parce que les premières choses que l’on doit à Kandinsky sont parmi les plus ennuyeuses du monde. Rassurez-vous, c’est bien la seule affirmation gratuite et définitive que je lancerai à son endroit, elle est faite avec humour et tendresse. C’est intéressant à noter, parce que je ne vois pas quelle différence il pourrait y avoir entre la prise de parole et cette notion abstraite que désigne le mot « liberté ». Est-ce parce que les corps humains sont déjà gagnés, dévorés par des mécanismes qui les dépassent ou est-ce parce que la « liberté », c’est quelque chose qui se construit, peu importe, je ne prendrai pas cette question par ce bout, ni même par le terme de liberté, ça ne nous amènerait qu’à produire des formules de l’ordre du vœu pieu catéchiste. J’en profite au passage pour préciser, j’aurais tort de m’en priver, que la nécessité que je ressens à mon étude entre dire, penser et agir se noue bel et bien sur ce point. Bref, peu importe, j’ai eu l’occasion de noter que des personnes débutantes qui se mettent à danser, loin de se livrer à une agitation sauvage à la Mary Wigman, exempte, ignorante des codes culturels d’une époque, au contraire, avec une soumission timide et sidérante, ne pouvaient s’empêcher de chercher à bien faire et esquisser des pas avec, évidemment, le charme de leur maladresse. L’anecdote est savoureuse, puisque l’on s’attend, depuis le Contrat social, à ce que la liberté soit naturelle et que la civilisation grignote et formate cette liberté. Voir ainsi des corps submergés et engloutis par un langage qu’ils ne connaissent pourtant pas relève forcément du défi intellectuel.

 

  Le parcours d’un artiste comme Kandinsky, c’est-à-dire de quelqu’un qui prend la parole, qui crée une parole, constitue forcément un exemple quant à cette préoccupation. Et que ses débuts soient balbutiants n’est pas fait pour nous surprendre. Ils sont comparables à ceux d’un Picasso ou d’un Matisse, d’un Rimbaud ou d’une Duras, dont les premières œuvres sont délicieusement timides et relativement convenues, quelle que fut par ailleurs l’adresse de leurs talents. On ne parle pas ici d’un fou comme Nietzsche, Nijinski ou Artaud, des sauvages qui se jettent farouchement dans l’inconnu, et qui fascinèrent des gens comme Foucault et Deleuze qui sentaient bien, par opposition à la rigidité du rationalisme, le feu éblouissant de leurs pensées, dussent-t-ils être éblouis eux-mêmes, aveugles. Arrêtez-vous sur cette opposition, elle est inouïe, elle est tellement naïve, ici un monde qui mâche ses mots, là un autre qui vocifère ses sons, à en oublier que mâcher ses mots ou hurler ses sons, c’est toujours ne plus pouvoir rien dire. Mais devant la pression impérieuse d’un monde rationaliste qui dresse, ordonne et met au pas, on comprend la tentation de tout faire exploser et le rêve d’un monde inculte. Et pourtant. On n’en reviendra toujours à la cruauté infinie de ce fait qui veut que des esclaves soient restés sur place après avoir été affranchis, désemparés, incapables de savoir comment, où, quoi. C’est qu’il ne suffit pas de déclarer la liberté, il faut la rendre praticable et possible.

 

  Et voici donc Kandinsky qui avance à petits pas dans la peinture et commence avec des choses qui ressemblent à de simples illustrations de contes russes, tellement ça a l’air idiot. Alors bien sûr, en s’attardant un peu on voit déjà les couleurs vives qui débordent, les touches impressionnistes… Mais un regard négligeant n’y verrait que du feu et s’apprêterait déjà à tourner la page d’un livre qui raconterait l’histoire d’une quelconque Baba Yaga. Il faut voir comme un corps avance à tâtons dans un langage, il faut le voir faire un pas hardi, reculer, se déporter, revenir et insister, c’est quand même l’activité la plus exaltante du monde.  Et très vite les pas suivants de Kandinsky sont audacieux. Certains artistes considèrent qu’ils ont à se mettre dans des états particuliers pour créer, comparables à ce qu’on appelle ailleurs la méditation ou encore ailleurs la transe. Et le fait est que, débarrassé de son souci de bien faire, mais encore dubitatif quant à ce qu’il pourrait bien faire d’autre que bien, le voici cherchant quelque chose comme une spontanéité dans son rapport à la peinture. Ces peintures-là n’ont pas non plus grand intérêt, si ce n’est qu’on imagine assez l’état dans lequel Kandinsky se mettait pour les créer, repoussant le vacarme entêtant de l’académisme qu’il avait appris et respecté jusque-là pour laisser exprimer, le terme s’impose évidemment à cette époque expressionniste, quelque chose comme une voix encore ténue et frêle. Le pas d’après, il le fait avec ses Improvisations qui poussent encore plus loin ce rapport accidentel et spontané à la peinture, mais qui déjà provoquent des effectuations et des réflexions chez Kandinsky. Les Improvisations des années 10, je les ai découvertes récemment, j’avais jusque-là bloqué sur les Compositions plus tardives, et elles m’ont parfaitement déconcerté.

 

  Elles sont l’œuvre de quelqu’un qui n’en est plus déjà à prendre des libertés avec la peinture, qui enfonce le clou de ses précédentes tentatives, mais elles restent encore très inconscientes quant à leurs effectuations. Elles sont parmi les choses les plus puissantes chez Kandinsky. Alors Kandinsky, très progressivement, il va faire quelque chose d’étrange à ce moment-là, il va éclater les traits, les formes et les couleurs. Rappelez-vous comment vous avez appris à dessiner, vous traciez des traits qui esquissaient une forme que vous coloriez. Oui, c’est assez bête, c’est la façon la plus simple du monde. On pourrait faire une histoire des traits, formes et couleurs dans la peinture, qui passerait par Botticelli, dont les personnages ont l’air appliqués, posés là sur un fond, tant le trait qui les contourne est ostensible, tant il semble ne s’intéresser qu’à leur donner une carnation des plus éblouissantes, ou par le Caravage qui soigne un voisinage où le trait s’estompe, disparaît dans un jeu d’ombre minutieux, ou par le Titien qui se concentre sur les jeux de couleurs. Et tout à coup, alors quand même, ce ne serait venu à l’idée de personne, vous voyez comme ça sous vos yeux, après les travaux des impressionnistes, qui n'ont pas laissé Kandinsky, indifférent, qui s'y est même essayé, de toiles en toiles, les couleurs, les formes et les traits se dissocier, se disloquer, perdre de vue cette convenance commode qui veut les voir converger, et soudain les voici qui dialoguent. Vous devez pressentir, avec l’habitude que nous avons maintenant, un siècle après, de voir un langage se questionner avec ses propres outils, le bouleversement d’un procédé qui se remet en cause, qui bloque sa progression axiomatique pour s’interroger.

 

  Vous avez quelque chose de phénoménologique dans la libération de l’art quant au figuratif, je le note au passage, puisque, depuis Kant, en passant par Husserl, des philosophes se préoccupent de regarder le doigt qui montre la chose plutôt que la chose qui est montrée – il se trouve que c’est la définition proverbiale de la sottise –.  Que l’art se préoccupe des conditions de son élaboration, qu’il utilise ses propres outils comme matériaux, qu’il se retourne contre lui-même, comme la philosophie, c’est quand même toute la force de ces deux activités. Après, la philosophie s’en est vue assommée jusqu’à Heidegger ou les structuralistes qui restaient sans voix, là où l’art a délicieusement fait feu de tout bois. Si, comme le notait un Auguste Comte, la question n’est plus pourquoi, mais comment – le pourquoi amenant toujours à la spéculation paranoïaque – l’émergence de l’abstrait dans l’Art, qui se débarrasse avec soulagement de son référentiel situationnel de l’idéal du beau et du bien faire, amène avec elle la question du comment du procédé et du rapport du créateur à son œuvre. Et la chose est révolutionnaire.

 

  Les improvisations de Kandinsky mettent à jour, découvrent, ce que la beauté camouflait jusque-là, le procédé artistique et l’artiste en train de peindre. Elles interrogent avec une naïveté empirique la fabrication du langage pictural, déplacent, décalent, connectent, embranchent et font des étincelles. Je ne sais pas si vous mesurez l’insolence, l’audace qu’il y a, au-delà de cette opposition entre le respect tyrannique de la Loi et son ignorance folle que nous pointions tout à l’heure, à court-circuiter cette Loi, à la faire matériau, outil. Là on est dans le dégagement de marges. Et elles témoignent du corps humain qui se livre à ce questionnement. Ces Improvisations sont particulières dans l’œuvre de Kandinsky. Si elles m’ont d’abord laissé perplexe, elles s’avèrent être celles vers lesquelles vont toute ma tendresse, tout mon enthousiasme. Parce qu’elles sont celles qui ne sont pas finies. Elles restent, un siècle après, toujours en train de se faire, sans parvenir à un résultat. Je vais vous dire, pour picturales qu’elles soient, elles sont sans image, sans représentation aucune. Bien sûr, on est dans quelque chose qui tient de la prouesse, un tableau qui ne se résout pas à une image, qui déborde de toutes parts. Regardez ces formes à peine sorties de leur vomissement ; ces couleurs qui voisinent, qui ne sont ni bleues, ni rouges, mais voyagent sans atteindre jamais le degré d’une couleur précise et définie ; ces traits que l’on voit presque encore se dessiner avec fièvre sous nos yeux. Vous pouvez voir les désaccords et le dialogue entre traits, formes et couleurs, qui se chevauchent, se recoupent, s’accidentent et se font le témoin de celui qui les fait jaillir. Je vous dis que les corps humains créent le mot et l’utilisation du mot, l’outil et l’utilisation de l’outil, et là nous sommes en pleine création dans toute la joie de sa brutalité.

 

  Puis il se passe quelque chose d’étrange. Restant toujours ignorant quant aux biographies des gens, que je ne vois jamais que comme un écran de fumée qui en apprend d’avantage sur le goût de certains pour les ragots que sur l’œuvre elle-même, j’avoue que les raisons m’échappent. Toujours est-il qu’un certain nombre d’années passent sans qu’il ne peigne aucune toile. Dans l’impossibilité de peindre, donc, le voilà se consacrant à des dessins dont la simplicité nue en fait de délicieux joyaux. Mais j’ai dit que c’était étrange… Et le fait est que Kandinsky semble tout à coup, au cours de cette période, pousser plus avant encore ses recherches. Ces dessins semblent lui donner l’occasion de se poser, de prendre du recul et de mûrir ses réflexions. Ces avancées pourraient passer inaperçues, si elles ne s’affirmaient avec éclat dans les tableaux qui leur succèdent, quand, pour des raisons que je ne saurai, donc, sans doute jamais, il se remet à ses huiles et ses toiles.

 

  Nous sommes aux alentours des années 20, Kandinsky a pensé sa pratique. Il a mené plus avant d’un côté ses recherches sur le trait, d’un autre celles sur la forme, d’un autre encore celles donc sur les couleurs. Il se peut qu’il les ait prises séparément, c’est en tout cas l’impression que ça donne. Et là alors, en même temps qu’il crée ses œuvres les plus célèbres et les plus abouties, « Jaune-Rouge-Bleu » ou « Composition VIII », on peut dire qu’il est foutu. Pourquoi ça ? Je sais je suis dur un peu, mais… Tout simplement parce qu’il sait précisément ce qu’il fait et pourquoi il le fait, que sa maîtrise et son goût du contrôle ont tout avalé. J’y reviendrai, mais déjà regardons ces compositions, voyons qu’il y a quelque chose d’intrigant, c’est que c’est rationalisé. C’est-à-dire que, d’une part, chaque élément est identifié/différencié. Si les couleurs, formes et traits engendraient un mélange confus qui ne ressemble à rien dans les Improvisations, où on ne savait pas toujours dire ce que qui était forme ou déjà trait ou encore couleur, là au contraire, chaque élément est utilisé dans l’étendue des possibilités qu’il offre et donc bien distingué des autres. Et d’autre part, comme leurs noms l’indiquent, n’est-ce pas, ce n’est plus improvisé, mais composé, c’est-à-dire organisé et situé dans un ensemble systématique. Alors je ferai effrontément l’impasse sur le charabia qui motive la pratique de Kandinsky à partir des années 20. La lecture de ses livres est exquise et précieuse, mais son discours sert surtout à lui donner du courage, et il a bien raison, mais enfin c’est lui que ça regarde, et il prend aussi des détours alambiqués, dont le charme est de l’ordre de l’orfèvre, pour appuyer et justifier un positionnement qu’il peine à masquer. Bref, faisant fi de la dimension théorique et politique et de l’ambition éclatante de ces tableaux, ce que je vois c’est qu’ils sont finis, et par finis j’entends donc, achevés mais aussi fichus, que le travail est bien fait, que Kandinsky fait ses preuves et même, alors là, qu’ils sont beaux. Ce que je vois dans ces Compositions, -– et ça ne m’empêche pas d’y être immensément sensible pour autant – ce sont des images déjà, des représentations ordonnées, objectives, narcissiques, bref des formes, couleurs et traits identifiables, contenus dans l’identité qui les désigne, qui ne débordent décidément plus rien. Je note avec chagrin que dans chacune de ces Compositions dont la maîtrise et le contrôle suffoquent – j’y reviens donc – une place est laissée à ce qui faisait la vigueur joyeuse des Improvisations, un chaos confus qui se réfracte à la distinction, une toute petite place, comme pour rappeler cruellement la liberté qui occupait jadis toute la toile et qui n’est plus jamais que la marque d’un savoir-faire, une fonction comme une autre, une coquetterie. L’artiste a produit des monstres qui se peuvent contempler. On n’est déjà plus dans la création d’outils et d’utilisations, mais dans l’application de règles, dans la soumission à la Loi. Alors, je ne veux pas diminuer la portée de l’impact de travaux qui sont parmi ceux que j’affectionne le plus. La surprise de leur émergence qui prend forcément tout le monde de court, qui n’aurait pas pu les voir venir, constitue à elle seule un fracas saisissant et miraculeux. Kandinsky a créé une parole qui ne ressemble à rien, prenant appui sur ce qui lui semblait bon, et cette création retentit de toute façon dans le moindre de ses tableaux, mais pourtant à partir des années 20, on peut dire qu’il se soumet. Reste à savoir si le fait qu’il se soumette à une Loi qu’il a lui-même établie change tout.

 

  Certains diront que l’invention d’une Loi ou d’un corpus de règles est déjà quelque chose d’immense. Peut-être… C’est bien le ressort de la Démocratie capitaliste, la soumission à la Loi qu’on croit s’être choisie… D’autres diront que c’est toujours de la soumission… Pour ne pas trancher, je serai amené à taire les œuvres de Kandinsky de la dernière période, celle parisienne, qui ne consistent jamais qu’en une application idiote et fatiguée de règles qui ne se réinventent décidément plus du tout et peinent à créer un jaillissement autre que celui de l’ennui.

Par claude pérès
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Mardi 1 septembre 2009
Maguy Marin - May B
  Ca va m’intéresser à un moment de revenir sur cette idée qui oppose l’individu à la Société, idée parfaitement amusante et étrange qui se représente deux séries qui poursuivent leur propre, disons logique tiens, leur propre parcours d’effectuations. Il faut la voir se monter et se développer cette idée ; il faut la voir fonctionner. Elle n’est pas du tout venue de nulle part ; elle a trouvé une fonction utile dans l’organisation d’un monde halluciné ; elle entérine et la survie de mort et l’être-mort.

 

  Elle suppose que la Société est faite d’autre chose que de corps humains, corps humains que pourtant la Société ne peut pas complètement effacer autrement qu’en les avalant sous le terme d’individu. Il y a des individus qui sont déjà la Société. On a fait un glissement… Mais je suis mal parti là. Je vais aller chercher ça ailleurs. Je ne sais pas… Alors, je vous rappelle qu’on ne peut pas remonter à l’origine de quelque chose autrement qu’en se livrant à des spéculations paranoïdes, puisqu’une évolution est toujours forcément « voisinante », mais on peut regarder quelque chose comme la montée de la conception d’un pouvoir « transpersonnel » comme on dit, en se livrant donc à un exercice un peu grossier.

 

  Dans l’organisation de la collectivité, il y a un moment où, on ne conçoit pas autre chose que des gens qui meurent, c’est-à-dire que rien ne leur survit, pas même leur titre ou leur fonction. Le Roi meurt, quelqu’un d’une autre famille va pouvoir venir prendre la place. C’est amusant n’est-ce pas, puisque par exemple la notion d’hérédité ne vient à l’idée de personne à ce moment-là. Les mérovingiens se font élire, pas par tout un peuple, évidemment, mais j’insiste, vous n’avez pas de conception de quelque chose qui survit. Vous allez ensuite trouver des alternances entre plusieurs familles, voir le pouvoir passer de main en main, par exemple entre les carolingiens et les robertiens. Et puis, à un moment où l’idée d’hérédité commence à montrer une certaine utilité pour mettre fin aux querelles que la place à prendre génère, vous allez voir un roi comme Clovis, diviser le territoire dont il est à la tête en autant de parts qu’il a de fils. Vous pouvez suivre l’effectuation de la chose, voir le sacre du roi trouver une importance de plus en plus grande, la loi salique s’imposer, qui confie au fils aîné les fonctions de son père, etc… Ca va aller et venir, l’évolution n’est pas continue, une évolution, ça déborde toujours de toutes part, à moins d’une relecture subjective. Là on parle de rapports de forces qui émergent, augmentent, s’imposent, disparaissent, reviennent, etc… Il faut regarder les moments où la notion d’hérédité fonctionne et légitime la transmission du titre, les moments où les pouvoirs se querellent. Il faut voir les forces des grandes familles, qui ont intérêt à un pouvoir divisé, moins dangereux pour elles, etc… C’est un foisonnement magnifique.

 

  Et puis alors vers le 12e siècle, vous allez avoir l’émergence d’une idée tout à fait précieuse, celle de « couronne » comme entité abstraite et transpersonnelle. C’est amusant, puisqu’on la voit pointer cette notion, au moment où le pouvoir se centralise et se hiérarchise, pendant la période capétienne, c’est-à-dire au moment où elle devient utile et fonctionnelle, où elle assoit le pouvoir d’une dynastie qui le récupère, l’ordonne et l’accapare. Elle ne vient pas de nulle part évidemment, puisque l’idée de dieu court déjà depuis une éternité, si je puis dire, et que des notions comme la chose publique dans le droit romain ou la survie d’une constitution dans l’Empire Romain traînaient là depuis des siècles comme autant de possibilités à saisir. Mais disons qu’elle trouve, à l’époque capétienne, un certain sens, c’est-à-dire une certaine fonction, celle d’appuyer la confiscation du pouvoir par une famille et de mettre au pas les forces du territoire. J’insiste, il y a un moment où le pouvoir, la collectivité, ne sont plus conçus comme des effectuations de corps voués à mourir, le rapport se déséquilibre. Le pouvoir devient supra-individuel et transpersonnel, c’est-à-dire survit aux corps humains qui viennent se relayer pour le remplir. Dans les séquences d’effectuations et les jeux de rapports de forces, il y a un moment où tel roi, tel corps, ne vont plus être pensés, où les gens vont se battre pour la « couronne » ou la « patria », notions qui émergent en même temps, procréer pour la patrie, payer des impôts pour la patrie, etc…

 

  Vous pouvez suivre ce jeu de rapports, d’émergence, d’accroissements, de diminutions, de franchissements de seuils, de fonctionnalisations, dans le rapport aux Lois : des consignes, des règles, des avis des Capitulaires dont on a parlé, qui ont vocation à mourir, qui courent et disparaissent dans leur jaillissement ; l’impuissance des rois, entre la fin du 9e  siècle et le milieu du 12e, d’édicter des statuts à vocation générale, n’ayant plus le pouvoir de les imposer ; et la formation progressive d’une loi normative et impérative qui survit aux hommes à partir du 12e siècle. Il faut le voir ce droit coutumier, cette matière orale qui se discute, se note ça et là, se déforme et s’éteint, se figer et s’ordonner, devenir cette loi normative, outil d’une monarchie qui peut enfin imposer son pouvoir à tout un territoire qui le défiait jusque-là. Il faut voir cette idée qui veut que la loi d’un homme ou d’un groupe d’hommes prévale sur toutes, qu’elle rendent caducs les contrats, les accords et les arrangements des uns et des autres, à quel point cette idée est faite de brutalité, d’habileté et d’injustice. Il aura fallu l’écran de fumée d’une parade comme la survie de mort, la transpersonnalité supra-individuelle pour camoufler l’arbitraire, l’inique d’une pareille usurpation. Il aura fallu quelque chose comme l’hypnose, la folie, la foi, pour que des siècles plus tard, loin de la remettre en cause, le Contrat social la renforce et la parachève. A quel besoin de leurre et d’illusion répondait-elle, pour que les corps humains, pétrifiés par leur peur de mourir, abdiquent et se résignent à livrer leurs puissances, leurs libertés, leurs vies, à une idée, une simple idée, du vent, une chimère, celle que quelque chose quelque part ne meurt jamais ? Mesurez cet espoir fou, celui qui veut qu’à se soumettre, à tout perdre, ils finiront bien par gagner au change, puisqu’il finiront par ne plus mourir et ils le finiront forcément, puisqu’ils donnent tout. On pourrait vouloir serrer l’humanité entière dans ses bras devant un tel désarroi.

 

  J’ai pointé cette séquence pour deux raisons, d’abord pour le plaisir savoureux d’une puissance qui s’effectue, d’un jeu de rapports de forces, de mots, de pensées, d’organisations, qui émergent, qui franchissent des seuils, diminuent, s’épuisent, reviennent, etc, indépendamment des considérations diachroniques ou synchroniques, donc ; ensuite pour laisser entendre que la survie de mort ne va pas de soi et qu’elle n’est pas venue de nulle part. Je voudrais maintenant regarder une autre séquence, et y aller avec une certaine gourmandise.

 

  Il y a un moment, des siècles plus tard, où est organisée, fixée, établie, convenue et reconnue cette survie de mort comme un système. Il faut voir qu’on est dans un voisinage, qui fait qu’on ne sait pas vraiment à quel moment précis, à quel seuil, on va dire c’est bleu… un voisinage diachronique où les effectuations courent, sommeillent ou s’accroissent, vont et viennent et ne disparaissent jamais tout à fait et un voisinage synchronique, où le bleu se mêle au rouge, au blanc, au gris, au jaune, etc… rendant la qualification arbitraire. D’ailleurs, les questions de diachronisme et synchronisme ne se posent, évidemment, pas, j’ai même pu faire le détour pour le plaisir malin de le préciser… Peu importe… Si le Contrat social parachève cette conception d’une société supra-individuelle et d’individus, c’est-à-dire de parties indivisibles d’un tout qui survit, vous voyez le glissement, les corps humains ont disparu, il y a un moment où le degré est tel que d’aucuns vont aller jusqu’à parler de structures. Notez ce paradoxe qui veut que plus on conçoit l’individu, l’humain, etc… en allant élaborer des disciplines qui s’appellent les sciences humaines, par exemple, quand même, plus pourtant les corps sont neutralisés et annulés, dépassés de toutes part par des structures qui leur survivent. C’est que ça ne serait venu à l’idée de personne de penser l’humain tant qu’on n’avait rien à lui opposer, dans ce jeu d’identifications/différenciations situationnelles. La pensée de l’humain était forcément désespérée. Et voici tous ces « sachants », qui parlent et bavardent de ce lieu étrange où les corps humains ne comptent pour rien, sont fongibles et déjà morts et ne le quittent jamais pour le regarder et en dénoncer l’arbitraire. Vous allez trouver comme ça une flopée de gens pour geindre, dénonçant, avec une certaine propension à se gargariser, l’absurdité de l’impuissance de la condition humaine, sans personne pour péter les présupposés axiomatiques qui la produisent. La chose peut, sans doute, relever du cocasse.

 

  Bref, sont installés donc, dans une organisation binaire rigide qui les identifient, les situent l’un par rapport à l’autre et les oppose artificiellement, d’une part quelque chose comme une Société et d’autre part un ou des individus. Que la conception ait pu à ce point courir et gagner toutes les strates de la collectivité, servir d’axiome dans l’articulation de toutes les activités humaines ; que le délire autocrinien se propage et s’édifie en faisant tomber toutes les forces de résistance et d’inertie, c’est forcément quelque chose qui relève de l’espoir fou et de la tragédie. Il faut voir l’efficace et la précision de l’organisation, la rigueur des rapports situationnels, l’avalement vorace de toutes les puissances. Que l’humanité dès lors erre dans un monde ahuri qui ne trouve plus jamais de termes, qu’elle se laisse chahuter indéfiniment, si c’est pour son malheur, ça ne paraît pas l’inquiéter pour autant. Car ce n’est pas seulement qu’elle pressent le poids écrasant, la malédiction et la fatalité de la chose, c’est même qu’elle n’en revient pas.

 

  Alors l’édification d’un dieu immortel, ou n’importe quelle entité qui fonctionne comme tel, qui dévore l’humanité, on peut la saisir dans l’Art, dans la Justice, dans la Science, dans la chose militaire, dans la Religion évidemment, dans n’importe quelle institution, l’école, le mariage, le travail, notamment dans sa division et sa spécialisation, et on peut la saisir dans la langue. Puisqu’on en est à la séquence structuraliste, c’est sans doute ce qui sera le plus pertinent. Comme on parle de droit normatif et impératif, par opposition au droit coutumier ou au droit du contrat au cas par cas, on peut dire qu’à ce moment sur lequel on se penche là, vous avez une langue normative et impérative, c’est-à-dire, quand même, si on prend le français comme exemple, qu’il y a un moment où, ce délire d’unification, à amener à imposer une langue et une seule à un territoire entier, au besoin par la force. On est au cœur de ce qui a généré cette sensation qui court dans les travaux des structuralistes, que la langue se parlait avant, se parlera après, vous voyez comme c’est tentant de concevoir le rapport à la langue comme une survie de mort qui n’en finit jamais, avalant des corps soumis et fongibles. Avec la langue, on touche au point névralgique de cette conception qui oppose une entité supra-individuelle à des individus disparus. Et l’école, toutes les institutions qui imposent les règles normatives et impératives de la langue, qui se vouent à éradiquer tous les dialectes, et qualifient de fautes les innovations et les transgressions, sont les premières dupes de la conception erronée de la chose.

 

  Vous avez donc cette langue que d’aucuns veulent concevoir comme une entité fixe référentielle supra-individuelle qui balaie ceux qui la parlent, qui se soumettent de la parler, de la bien parler. Et pourtant, il y a quelque chose qui met à mal cette conception, qui la condamne à l’échec, c’est que la langue n’en finit pas d’évoluer, c’est-à-dire de s’effectuer. Qu’est-ce que ça fait ? Ca fait que la langue n’occupe pas sa place d’entité supra-individuelle, qu’elle se réfracte, que son fonctionnement même lui rend le mécanisme étranger et ça fait que l’opposition entre d’une part des individus fongibles et d’autre part une entité immortelle, aussi esthétique et commode fusse-t-elle, tombe. L’évolution de la langue suggère bien que les choses s’effectuent autrement que dans ce rapport d’opposition. En d’autres termes la vocation normative et impérative que d’aucuns confèrent à la langue est folle, qui s’effectue bel et bien par accords et arrangements, dans un voisinage entre coutumes et contrats – Saussure précise dans ses cours qu’idiôma a le sens de « coutume spéciale » chez les grecs –.

 

  Alors Saussure, qui maintient cette opposition, s’exprime dans ses cours, ainsi : « dans l’histoire de toute innovation on rencontre toujours deux moments distincts : 1° celui où elle surgit chez les individus ; 2° celui où elle est devenue un fait de langue, identique extérieurement, mais adopté par la collectivité ». C’est plutôt drôle. Pour Saussure, il y a donc d’une part une langue supra-individuelle, et d’autre part une parole individuelle et c’est cette parole qui innove, c’est dans cette parole que les mots jaillissent. Récupérer par la Société, ces mots d’innovations deviendront des faits de langue. En passant, je vous ferais remarquer que vous avez une idée assez proche chez Hegel, avec ce qui est élevé chez lui au rang de concept, la reconnaissance, que je ne parviens pas à comprendre autrement que comme une soumission absolue. Être reconnu, c’est, quand même, se faire reconnaissable. Ce qui est drôle, c’est à quel point la conception d’entités-machines supra-individuelles dévorantes est absurde, parce qu’enfin qui parle cette langue ? qui travaille dans cette société ? qui légifère ? etc… Et précisément, il se trouve que c’est amusant de se pencher sur la langue, parce qu’une langue, ça ne se regarde pas comme un objet, puisque ce n’est jamais qu’une puissance d’effectuations qui ne ressemble à rien. Encore faut-il penser, certes, avec cet outil de la puissance… Car l’artifice de l’opposition que maintient Saussure ne retient pas une langue qui n’en finit pas de s’effectuer.

 

  Vous avez donc, avec ce goût esthète pour le Beau, cette conception abstraite narcissique qui regarde une langue, une institution, une Loi, une Société comme un objet arbitraire immobile et déjà mort qui se survit à soi indéfiniment, mais cette conception est impraticable, qui ignore, avec une certaine sottise, ses mécanismes. Ca, c’est un peu à pisser de rire comme on dit, la propension des « sachants » à regarder l’objet fini, et l’incapacité dans laquelle ils se mettent de regarder la chose en train de se faire. C’est ce qui fait qu’ils manquent la chose et errent interminablement. Penser la Société, penser l’humain, c’est s’enfermer dans un rapport narcissique au monde, qui ne comprend pas les choses en train de s’effectuer, les courants, les séquences conséquentielles, les jaillissements de puissance. Alors je vais vous dire, une langue, ça n’existe pas, c’est un délire dont le spectacle satisfait et ravit les demi-sels qu’un rien pétrifie. Vous pouvez concevoir un niveau où se figent et s’ordonnent des objets morts immortels, vous pouvez même trouver ça commode et sûr, certes, il paraît que le rêve, comme les plantes, a des vertus apaisantes. Mais tenez compte de ceci qu’il n’est pas d’autre niveau dans la langue que la parole, une parole qui est en cours d’effectuations, qui jaillit ses mots voués à mourir. Tenez donc compte de ceci que la Société, comme l’individualité, est une conception délirante et narcissique, dont l’arbitraire, l’illégitimité, l’absurdité ne justifieront jamais les sacrifices et les peines qu’elle exige en ce qu’elle n’est jamais, qu’un nom.

Par claude pérès
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Dimanche 23 août 2009
Orson Welles - Le Procès

  Il me semble avoir déjà abordé ce point, qui m’amuse forcément beaucoup, qui relie la magie à la médecine dans leur fonction, guérisseuses des maladies qu’elles fabriquent, hallucinant un pouvoir qui nie l’accident. Ce lien, il se trouve que je ne suis pas le seul à le faire, je l’ai lu dans la Sorcière de Michelet l’autre jour avec un certain intérêt. Bien sûr, là où je me fais moqueur en les renvoyant dos à dos, Michelet, lui, ne fait pas la même utilité de l’argument, puisqu’il prétend sauver les sorciers, dans un élan de tendresse dont il a le précieux secret, en les considérant comme les précurseurs de la médecine, savants du pouvoir des plantes que la pharmacie transformerait plus tard en potions et autres poudres – aux yeux donc.

 

  Mais peu importe, je n’y reviendrai pas là. Avec cet outil de l’analyse fonctionnelle, j’ai envie d’aborder autre chose, j’ai envie d’aller voir la Justice. Alors le sujet est inépuisable, d’aucuns se sont faits les archéologues de l’individualisation des peines depuis Saleilles, et de cette manie d’aller scruter l’intention du justiciable pour évaluer la gravité de son acte. Je précise en passant qu’on ne peut pas ne pas voir que cette interprétation quant à l’intention est forcément spéculative et qu’un pan entier de l’activité judiciaire a donc vocation au délire. Ca, c’est pour le charme de la chose.

 

  Il y a quelque chose dans tout ça qui va m’intéresser particulièrement, qui s’imbrique et s’articule en un tissu serré pour former l’organisation judiciaire, deux points d’appui : la Vérité, comme croyance scientifique et la Conscience raisonnable ou l’être. J’avoue ne pas savoir par quel bout le prendre, je suppose que c’est indifférent, il faut voir ce qui est le plus pratique. Je ne sais pas, j’essaie quelque chose.

 

  Mettons qu’on commence par la conscience, bon… Le présupposé judiciaire, social et moral, il est assez curieux, qui considère le corps humain comme responsable. On peut dire que toute personne, physique ou morale, est convoquée au regard de sa responsabilité, qu’elle se doit d’être responsable. Je précise, en passant, que c’est une responsabilité de paroles, les actes ne comptent pour rien, ils suivent ou non. Alors ce n’est pas difficile à considérer, une société ou une collectivité qui s’organise, qui demande des comptes pour s’organiser. C’est qu’il faut des porte-parole dans cette société représentative – représentative, c’est-à-dire qu’elle se représente, qu’elle se fait image, imaginaire, délirante évidemment –. Il faut des gens pour porter une parole, non pas pour ce que vaudrait cette parole, Lacan n’est pas complètement imbécile de résumer l’activité sociale au Signifiant, où ce qui est signifié est disparu, non mais pour leur demander des comptes. Je ne m’attendais pas à le prendre comme ça, ce point, c’est amusant. Bref, ce n’est pas tant un problème de division du pouvoir, de division du travail ou de canalisation des forces, on voit ça dans les organisations sociales médiévales, des rois impuissants articuler des pyramides de représentations pour reprendre le pouvoir sur tout un territoire, prenez les Capétiens venus après deux siècles de morcellement de pouvoirs ; ou des Ecclésiastes, pourtant voués à ne pas verser le sang, disent-ils, canaliser les fureurs de certains en organisant les croisades, etc. là on trouve encore des forces qui se meuvent, persistent, même simplement des forces d’inertie.  Mais, alors on peut dire qu’à un degré de voisinages d’élaboration de structures – les structuralistes n’ont pas tout faux donc –, le représenté est disparu, ne compte plus que le représentant. Ici, on retrouve ce concept de rapport situationnels et de jeu de positionnements où les forces vont se représentées, vont se faire représentables, représentantes pour s’exercer et s’évanouir. Qu’est-ce que je raconte ? ehehe… Je ne pensais pas développer ce point, mais par exemple, je ne sais pas, prenez la représentation politicienne, cette canalisation des forces contestataires, cette récupération dans ce qui est appelé « l’opposition », qui n’oppose qu’un représentant à un représentant. Vous devez bien voir que personne ne s’y retrouve tout à fait, parce qu’on force un voisinage dans un rapport binaire, oui, certes, mais aussi parce que ça ne représente plus rien. A ce moment où les structures, si je reprends encore ce mot, ont tout avalé, où Saussure, par exemple, distingue langue et parole, langue comme corps social rigide, loi et parole comme champ marginal de création. Cette distinction, c’est la malédiction du structuralisme, mais elle n’est pas imbécile, la société, à un moment, est structuraliste, elle piétine et avale les forces pour les faire disparaître dans les structures de leur représentation. Là vous pouvez parler de castration, ça devient plus pertinent parce que ça trouve toute sa dimension fonctionnelle.

 

  Alors comment ça donc… Bon, prenez une manifestation, prenez une multitude de corps qui disent non. Vous pressentez forcément que c’est inorganisable, qu’on ne peut rien en faire, qu’il faut que ça trouve un sens, que ça demande quelque chose, qu’on concèdera ou non, il faut que ça se représente, que ça porte une parole. – Notez que la parole du porte parole ne peut pas être une parole mais une langue selon l’acceptation de Saussure, un signifiant effacé. – Alors, la parade du piège est amusante, parce que ces corps manifestes, n’a rien à dire, que le sentiment est confus, qu’ils ne savent pas ce qu’ils expriment, qu’ils veulent tout changer, ou rien, que ça ne va pas – Quoi ? – Tout ! Que c’est disparate et épars, comme tout jaillissement. Mais aussi que c’est déjà du positionnement, une contre action. C’est forcément indicible – je m’éloigne décidément des structuralistes, qui délirent une interprétation paranoïaque et un abattement dépressif face aux structures, là où je vois dans la fonction positionnante des émotions ou des pensées, quelque chose qui dédramatise l’image –. Mais il faut que ça se rassemble en une parole cohérente et dicible, en un représentant, pour qu’on puisse y répondre, que le mouvement obtienne quelque chose qui le divertisse. Les syndicats ou les sondages dans cette société par exemple ne servent qu’à ça, court-circuiter cette question insoluble  « -Mais qu’est-ce qu’ils veulent ? Qu’est-ce qu’ils disent ? », sans jamais se rendre compte que la question ne se pose pas. Evidemment, l’économie représentante est désirante qui loupe sa cible.

 

  Quoiqu’il en soit, vous avez comme ça tout une organisation qui va de représentant en représentant – dans tous les sens de ce terme, porteurs de parole et imaginaires –. Le souci va donc devenir de se faire représentant. Vous l’aurez compris ce qui marche pour le mouvement afonctionnel d’une foule marche pour le mouvement afonctionnel d’un corps. Le problème fonctionnel du point de vue social est le même. Tout le mythe de l’individualisation de la peine tient à cela, l’individu doit porter sa parole, se faire représentant, rendre des comptes. La Raison, la conscience ne sont pas autre chose que la convocation du corps humain à se faire représentant. Là, c’est amusant, puisque comme la Société ne connaît pas autre chose que le rationalisme comme méthode d’organisation, sur lequel elle mise toute sa foi, vous allez avoir des corps voués à s’ordonner, se rassembler, se faire cohérents, se rationaliser, échouer dans ce qui va s’appeler des névroses, qui ne sont jamais que les hurlements d’un corps qui se soustrait à une telle vocation.

 

  Ce qui est drôle dans l’organisation judiciaire, c’est que ce rapport au représentant est axiomatique, qu’il ne se voit même plus tellement il semble évident. Que le justiciable rende des comptes, qu’il se fasse représentant, ça paraît la moindre des choses. Bien pis, c’est cette cohérence rationnelle qui va fournir le point d’appui autour duquel va s’articuler l’enquête et le jugement. Les rendus des Cours foisonnent de telles considérations : « Placé devant ces contradictions, M... X..., tout en se disant étranger aux faits, déclarait ne plus se souvenir de son emploi du temps dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 2001 » Cour de cassation, 08 REV 036, Décision du 29 juin 2009, ou encore : « Cependant, en l'espèce, [la Cour] note que "les versions des faits données par le requérant ont considérablement varié au fil du temps" et remarque par ailleurs certaines contradictions dans ses propos » Cour européenne, Arrêt X... c. France - req. n° 7549/03 du 24 janvier 2008. Le justiciable a à porter une parole où la cohérence vaut pour sa valeur de vraisemblance. Un innocent qui hésite et se contredit est perdu, là où un coupable qui offre une fiction aux allures de cohérence contentera la Justice.

 

  Il faut voir que la preuve est un idéal, c’est-à-dire un mythe et il faut voir que la Justice s’est toujours articulée sur un mythe. Alors, c’est intéressant de regarder le fonctionnement de ce qui a pu faire, en d’autres temps, office de preuve, à savoir le duel judiciaire ou l’ordalie. Les ordalies unilatérales ou bilatérales sont parmi les trouvailles les plus exquises dans l’Histoire de la Justice. Elles consistent en des épreuves physiques auxquelles le justiciable se soumet sous le regard des Dieux supposés prompts à empêcher une injustice en sauvant l’innocent. C’est ainsi qu’on a pu plonger des accusés dans l’eau et déterminer leur culpabilité s’ils coulaient et leur innocence s’ils flottaient. C’est aussi ainsi qu’on a organisé des duels où le vainqueur devait, bien entendu, son succès à la main d’un Dieu quelconque qui prouvait son innocence, jusqu’au fameux coup de Jarnac, qui démontra de façon éclatante que le talent et la hardiesse n’étaient pas pour rien dans la victoire. La dimension accidentelle, arbitraire, hasardeuse de la parade serait délicieuse, si ce n’était cet aveuglement d’une foi qui justifiait tout. Que la Justice excelle à se justifier, avec un goût prononcé pour toutes les sornettes qui font œuvre utile dans son excellence, c’est peut-être la moindre des choses. Mais peu importe, il se trouve que les décisions judiciaires de nos jours ne sont pas moins arbitraires et hasardeuses, mais elles reposent sur une autre foi, un autre écran de fumée suffisamment admis pour passer inaperçu : le scientisme.

 

  Ce qui effraie et tétanise devant les crimes de droit commun, c’est l’impossibilité dans laquelle on est de ne pas douter de l’innocence de la plupart des justiciables. Et cette impossibilité porte en elle une violence sourde, l’affirmation à la face du pouvoir magique de contrôle absolu, du narcissisme du représentant, que décidément les effectuations nous échappent. Devant cette terreur qui ne laisse rien survivre, vous comprenez bien que d’aucuns se raccrochent aux lubies les plus farfelues. C’est donc une fiction rationaliste que la Justice, son investigation, son jugement, va devoir mettre au point, une fiction dans laquelle celle du représentant du justiciable va devoir s’insérer. Et c’est cette insertion qui détermine son innocence ou sa culpabilité. L’évaluation de son intention, l’étude de son parcours personnel – personnel, c’est à dire social évidemment –, l’examen de ce qu’on appelait autrefois les états d’âmes, qu’on nomme psychologie aujourd’hui, s’ils contribuent à nourrir le fantasme que « l’individu » existe, que le corps humain « est », valent surtout pour le tissu représentant et fictionnel rationaliste qu’ils fabriquent et que la méthodologie scientiste ordonne pour lui conférer les allures du Vrai. Le paradoxe est là, qui veut que la Justice, dans ses instructions et ses rendus, utilise la Logique pour déterminer si un enchaînement de faits semble vraisemblable, c’est-à-dire « naturel », si les choses ont pu bel et bien se dérouler comme ceci ou comme cela, alors que la Logique a vocation à reconstituer le monde, à l’avaler de son ordre, à le recouvrir, à fabriquer un monde de mots et de représentants auquel échappe à jamais le monde vers lequel il tend. Mesurez l’âpreté absurde de l’impuissance.

 

  Que les parties civiles n’y trouvent jamais leur compte, qu’elles ressortent sans réponse aucune, que personne jamais n’admette qu’on ne sait pas tout, qu’on ne comprend pas tout et qu’on ne trouvera jamais aucun mot, aucune parole, aucun terme comme terme qui vient conclure et apaiser, que les effectuations restent ouvertes, continuent de s’effectuer, ne semble pas venir faire vaciller le déroulé logique et sans pitié d’une Justice aveuglée par son représentant. La béance désirante indéfinie dans laquelle on laisse les victimes s’échouer après le passage de la Justice, la violence affolante que subit celui dont on ne saura jamais finalement s’il est innocent ou coupable, qui a de toute façon disparu derrière son représentant situationnel de criminel, n’ont forcément aucune importance, seul compte le maintien du leurre qui veut que les choses aient quand même un sens puisqu’elles sont représentées, c’est-à-dire disparues et refoulées dans leur représentant.

 

  Alors, il y a quelque chose de fascinant dans ce qu’on pourrait appeler la « parole-portée », pour la distinguer de la parole, des justiciables, dans ses aléas, leurs aveux et leurs rétractations, c’est qu’ils témoignent à eux seuls du combat de ces corps devant la folie du représentant, que leurs voisinages débordent leur positionnement situationnel, qu’ils crient le refus de se laisser emporter, et que ce à quoi ils sont avant tout condamnés, c’est à nier, non plus déjà leur culpabilité, mais bien le représentant de cette culpabilité. Les justiciables sont voués à se battre pour refuser à la Justice le pouvoir de les faire disparaître dans le représentant. L’ironie, évidemment, c’est que l’organisation judiciaire contribue donc à ne pas trouver, à repousser, à corrompre les réponses aux questions qui pourtant justifient son déploiement.

 

Par claude pérès
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Lundi 17 août 2009
Luis Buñuel - Un chien Andalou

  Alors, il se trouve que, cette nuit, j’ai fait un rêve très… intéressant. Si c’était moi qui lisais cette phrase, ce mot-là « rêve », je crois que je serais affligé, il n’y a jamais que les magiciens pour parler des rêves et en dire des sottises telles qu’elles ennuient. C’est une tarte à la crème de la psychanalyse – je ne sais pas ce que c’est une tarte à la crème, je veux dire je ne sais pas ce que ça signifie, comment on s’en sert, j’imagine que c’est comme cliché, truc facile et usé, je ne sais pas trop… je ne sais pas non plus ce que c’est vraiment, de la pâte feuilletée avec de la crème, fraîche ? pâtissière ? chantilly ? rien d’autre ?, je ne crois pas que ce soit bon, mais l’expression est délicieuse, si ce n’est qu’elle n’est elle-même une tarte à la crème –, enfin bref ce truc de la psychanalyse avec le rêve, disons que c’est tarte, sans crème, juste tarte, un peu idiot donc. Précisément à cause du rapport de cause à effet très étrange dans lequel Freud articule désir et « symptômes » ou « signes » qui finit par le pousser dans le délire paranoïaque et qui le fait passer complètement à côté du rêve et des questions qu’ils soulèvent.

 

  Il y a quelque chose qui est plutôt assez amusant à regarder, c’est à quel point les savants face au rêve, ils sont, avec l’arrogance de leur logique rationnelle axiomatique, complètement démunis. C’est quand même très drôle. Il se trouve qu’on n’a pas à chercher très loin, puisque Freud dans sa Traumdeutung, se fait l’archéologue des recherches savantes quant au rêve. Il fait ça des fois, l’archéologue, il le fait aussi dans son Moïse, dans les premières parties, elles sont savoureuses d’ailleurs… après il retombe dans ses tics psychanalytiques, dans ses lubies et ses grilles de lecture, au point que, ce que je raconte souvent, qu’il faut effacer, que les mots, les utilisations des mots, les utilisations, meurent, ne trouve jamais autant de pertinence que là, dans ce Moïse, face à ce narcissisme et ces névroses une énième fois rabattus. C’est tout le charme de sa ténacité au demeurant. Peu importe. – Mesurez au passage le pas conceptuel que je franchis en m’autorisant de telles digressions, c’est artistique –. Bref, dans les premiers chapitres de son Interprétation des rêves, monument dans son travail, le voilà archéologue, recueillant les hypothèses et les désaccords des uns et des autres, la lecture en est exquise, je l’ai faite l’autre jour dans le train, je ne l’avais pas lu depuis l’âge de 12 ans et aussi surdoué que je fus enfant, le temps m’en avait fait oublier les détails et leur saveur, et alors, ne peut pas ne pas sauter aux yeux de qui tombe dans tout ça sans parti pris, comme ils disent, la folie aveugle de ces savants et de leur imprégnation demeurée, c’est le mot, de l’axiomatique rationaliste.

 

  C’est très drôle parce que, quand même, le rationalisme, il n’a aucun outil d’aucune sorte à proposer face au rêve. Je vais vous dire, même, que celui-ci le remet sacrément en cause. Si vous regardez la chose simplement, vous devez quand même bien vous dire, – c’est d’ailleurs ce qui troubla les surréalistes, qui pressentaient la liberté marginale, la marge de manœuvre que pouvaient offrir les inventions du sommeil, bien que leur utilisation fut pour le moins fantaisiste et que personne n’en fit rien, à part à les rabattre comme Hitchcock, mais c’est autre chose – bref vous vous dîtes forcément qu’une part non négligeable de votre activité échappe parfaitement aux règles rationnelles et ce constat ne peut pas ne pas vous amener à vous demander si ce rationalisme n’est pas tout simplement une fabrication qui ne correspond à rien, même pas donc aux mécanismes spontanés de l’esprit. Le rêve traîne donc avec lui son lot de questions qui mettent à mal la pertinence de la logique rationnelle et en dénonce la barbarie. Puisqu’on parle de ça, je n’avais pas prévu de passer par là, mais je me lance, je fais une analogie. Regardez la danse classique, la ligature du corps par l’esprit, la déformation impitoyable, la mise au pas. L’entreprise est fascinante. Là on est au cœur du pouvoir magique de contrôle absolu. C’est la négation du corps avec cette invention toute faite qu’est l’esprit. Et puis vous avez ce qui est appelé la danse contemporaine qui offre un rapport au corps qui n’a parfaitement rien à voir. Ce n’est pas binaire, ça se traverse. Mais dans cette activité de prise de conscience du corps par le mouvement dans la danse contemporaine, vous avez quelque chose de très amusant qui vous amène à aller contre les constructions sociales, par exemple d’un corps dont l’anus est en permanence contracté, contraction qui n’a aucune utilité, aucune fonction, qui n’est que culturelle, qui est Tabou, et que vous apprenez à détendre, à ramener à un seuil avant la culture. Ca n’a plus rien à voir avec la danse classique qui formate un corps, là simplement vous laisser les sensations circuler, vous faites avec la réalité, vous ne vous résignez pas pour autant, je le précise au cas où il y aurait un doute, mais vous n’êtes plus dans le contrôle et la dénégation. Eh bien, on peut dire, sans être complètement loufoque, que le rationalisme, y compris celui de Kant, de Husserl ou de Wittgenstein, qui circonscrivent et limitent les dégâts, mais qui se raccrochent aux branches et sauvent les meubles, on peut dire que le rationalisme ligature un corps alogique et épars – comprenez l’esprit parmi les muscles du corps – dont cette activité qu’est le rêve dénonce l’archaïsme.

 

  Alors Freud, après s’être fait archéologue dans son étude, il va commencer à glisser vers quelque chose comme un délire. Puisque lui non plus n’entend pas cette dénonciation du rêve, qu’il parle depuis le rationalisme, qu’il est en plein dedans, de ce rêve, il ne va rien pouvoir faire. A parler depuis le rationalisme, donc, pour Freud, il faut bien que le rêve s’inscrive dans une logique. Et là vous voyez se dessiner quelque chose qui est tout de même assez spécieux – je dois être assez inspiré, j’écris très vite, plus vite que l’agilité de mes doigts – c’est ce rapport de causalité étrange et suspicieux où le rêve témoigne d’un désir coupable qui ne se peut assouvir à l’état de veille – pour ces gens il y a un état de veille versus le sommeil, savourez la binarité de l’articulation –. Freud retombe sur ses pattes, le désir est honteux, forcément, se refoule dans la journée par l’action d’une conscience surmoïque fasciste et profite du relâchement de cette conscience pendant le sommeil pour se déclarer, comme on déclare la guerre, l’amour, etc… Inutile de préciser que la conscience est rationaliste. A ce moment de la lecture, la sensation est étrange, parce que vous voyez sous vos yeux prendre forme ce délire paranoïaque qui hante Freud et qui le fait rabattre toutes les questions que son propre mouvement, éblouissant, tellement intuitif, génère. Freud n’aura pas entendu que le rêve se fait le témoin d’un corps qui ne se laisse pas faire, décidément.

 

  Alors il se trouve que j’ai fait un rêve cette nuit. C’est assez étonnant, puisque la plupart de l’activité de mon sommeil dont je me souviens, ce sont des réflexions lâches, des idées qui errent au gré de mes connexions synaptiques et qui me font dire que les choses vont finalement assez simplement, avec une certaine lucidité si je peux dire, une fois qu’on n’a plus ni conscience rationnelle ni inconscient. Je vais devoir faire quelque chose d’étrange, je vais devoir raconter ma vie. Ca m’amène à me rendre compte que je ne la raconte jamais, que personne, hormis mon entourage très proche, ne peut dire ni où, ni comment, ni quoi, que c’en est même au-delà du mystère, c’est évidemment curieux. Mais bon, il m’est arrivé de me trouver chez des gens avec lesquels je ne suis pas très à l’aise, précisément parce que j’étais chez eux, que, au fait, je leur aurais sans doute dit merde à ces gens si je les avais croisés dans la rue, mais que là, je suis quand même un peu poli, étant chez eux, je gardais ma langue dans ma poche, je ne sais pas si cette expression se dit. D’ailleurs, ce n’est pas dit que je leur aurais dit merde à ces gens, je ne suis pas querelleur, j’aurais sans doute passé mon chemin, le problème c’était surtout que je ne puisse pas leur dire ce qui pourrait venir me passer par la tête, d’être face à une impossibilité… ce n’est pas concevable dans ma vie, une impossibilité. Et alors j’ai rêvé que j’étais chez eux, qu’ils étaient tous là et que leur canapé, sur lequel il me semble qu’ils étaient assis, ce serait drôle, que leur canapé avait deux bras faits d’une plante carnivore qui me… disons pinçait, elle n’était pas assez forte pour me faire mal, les jambes et m’empêchait de me mouvoir. Il me semble que je poussais le vice jusqu’à regarder ces gens en souriant poliment tout en me demandant à quel moment j’allais écrabouiller leur jolie canapé-plante. C’est à ce moment-là que je me suis réveillé.

 

  Cette histoire m’amène à faire un détour. Je vois bien que ce rêve parle d’un désir, ou plutôt d’une impossibilité, dire merde, contredit par la bienséance du Surmoi et qu’il reconstitue avec sa fantaisie cette « castration ». Je vois bien que Freud, avec ses manies interprétatives, aurait jubilé. Alors d’abord, il peut ne pas être inutile de préciser que je n’ai jamais pris Freud pour un imbécile et je ne considère pas que ce soit faire œuvre utile que de balayer entièrement sa praxis. Je ne parle pas des gens que je ne prends pas au sérieux, comme les psychologues par exemple et je parle de Freud, donc. Mais ce rêve me permet de vous dire que ces histoires ne sont pas mon problème et ne se posent pas pour moi. Rêve, désir, castration… Je sais qu’on peut dire ça, on peut décrire l’organisation sociale avec ces outils sans être entièrement farfelu, je vois autour de moi, comment c’est organisé, mais ça n’a, alors, aucun intérêt à mes yeux puisque ça ne dégage aucune marge. La psychanalyse entérine et cautionne quelque chose qu’elle dénonce par ailleurs, sans offrir d’outil pour articuler, concevoir, agir autrement. Que je sois enclin à réfléchir pendant mon sommeil, lors même que j’ai dépassé les impossibilités dans ma vie, que d’une rare impossibilité que je rencontre se forme précisément un rêve, qu’on en déduise que le rêve est propice à la compensation – en passant je distingue désir et possibilité –, certes, pourquoi pas, peu importe. On n’en serait pas plus avancé. Je trouve parfaitement réjouissant que d’un tel matériau, on puisse dérouler autant de fils, le prendre par tellement de bouts. Le tout étant de ne pas lui faire dire ce qu’il ne dit pas. Que les intuitions freudiennes soient puissantes, c’est presque un fait, ça n’implique pas pour autant que tout tient. Les déductions rationalistes de Freud ont le défaut d’être hâtives et forcées. Car enfin, notez bien que dans mon rêve je n’assouvis pas un désir interdit à l’état de veille, je revis une impossibilité, je ne lui offre pas une conclusion qu’elle n’a pas trouvée dans la réalité. On est dans la nuance subtile, et pourtant ça change tout. Déduire du matériau de mon rêve une articulation qui oppose un désir censuré aux impératifs sociaux serait faire un pas hardi, je le laisse faire à d’autres, grand bien leur fasse, je ne le ferai pas. Ca nous emmènerait dans des questions sans fin. Il y a quelque chose qui m’intéresse bien plus…

 

  Il peut être venu jusqu’à vos oreilles que je dénonce l’incapacité du mot à contenir ce qu’il désigne, sa vocation affolée à courir après quelque chose qui lui échappe. Le rationalisme ignore et nie cette incapacité et ligature la réalité pour la faire tenir dans ses mots. Là commence le fascisme et la paranoïa puisque l’économie repose sur une croyance superstitieuse, celle qui veut que les choses s’organisent comme s’organisent les mots, lors même que ni les mots ni les choses ne s’organisent jamais comme on veut. Et alors, avec mon rêve, j’ai été amené à faire une drôle d’expérience, n’est-ce pas, puisque j’ai vécu une sorte de reconstitution, une fantaisie onirique qui parvenait à saisir quelque chose que le mot n’aurait pas su désigner. Vous devez pressentir pourquoi ça m’intéresse tant. Pour le positionnement que ce rêve, comme tout langage, esquisse, oui, certes, mais c’est encore autre chose que je voudrais pointer ici. Vous avez des outils précieux chez Freud, vous voyez que je ne lui donne pas tout à fait tort, que sont ce qu’il appelle le déplacement et la condensation pour décrire la syntaxe du langage du rêve. Il se trouve qu’il n’en fait pas grand-chose, trop occupé qu’il est à sauver le rationalisme et à inscrire la libido comme cause dans son système paranoïaque. Le déplacement et la condensation constituent pourtant des outils précieux qui organisent à merveille le langage de l’art depuis la nuit des temps comme on dit et qui offrent une utilisation du mot parfaitement fructueuse. Alors, les surréalistes, que le rêve à tant inspirer, ont eu l’air d’en concevoir la syntaxe par opposition binaire à un rationalisme asséché. Cette croyance à conférer au rêve un pouvoir et des défauts qu’il n’avait pas, puisque, n’est-ce pas, le corrélat binaire récupère toujours tout ce qui déborde de ce à quoi il s’oppose, même s’il n’en peut mais, le reste étant l’affaire du tiers exclu, la binarité est à vrai dire toujours tierce. Mais enfin il y a intuition, maladroite, emballée, hystérique, mais quand même. La syntaxe onirique n’est pas une panacée, loin s’en faut, elle ne peut fonctionner comme une croyance, quelque chose qui résoudrait tout, ni se pratiquer telle quelle, ça n’aurait que peu d’intérêt. N’allons pas au-delà de ce qu’elle offre, et son offre est toute simple, toute bête : une grande partie de l’activité cérébrale, tout un langage se refuse à répondre à la rigidité macabre du rationalisme et s’organise dans un mouvement foisonnant et précieux qui ne peut pas ne pas être du plus haut intérêt pour qui se préoccupe, depuis l’intuition de Bergson, du mouvement de la pensée. Au fait vous avez ici un rationalisme qui fixe des mots et met au point leur utilisation dans un système et là une syntaxe incohérente et sauvage faite de jaillissements qui ne se pose pas la question de savoir si les choses lui échappent et affirme sa production comme un jaillissement même. Regardez donc : un jaillissement de choses et un jaillissement de langage, choses, langage, langage-chose : des choses vouées à jaillir et à mourir.

 

Par claude pérès
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Lundi 13 avril 2009
Alain Cavalier - Ce répondeur ne prend pas de message

C’est amusant de noter ici, maintenant, à ce moment précis de notre recherche, celui où nous concluons cette partie, où nous coupons le flux, provisoirement peut-être, certains de ces processus de rabattements qui jalonnent les percées philosophiques. Je pense au rabattement de Spinoza qui ne va pas, alors que tout semble l’y conduire, jusqu’à légitimer le meurtre, qui se refuse à faire ce pas, celui qui sans doute discréditerait toute son entreprise, croit-il, mais celui qui aurait mis un point final à ce biais qui éblouit la vue de ceux qui l’utilisent pour porter leurs regards, le biais de la Morale, cette logique pernicieuse qui décale tous les problèmes. Vous voyez la percée fabuleuse de Spinoza, l’enthousiasme qu’il met à créer des outils qui se débarrassent des questions morales, qui soulagent la pensée de telles impasses, et puis vous le voyez reculer, court-circuiter l’élan qui l’anime, se rabattre, interrompre les effectuations de sa percée en utilisant cette horrible notion de libre-arbitre comme colmatage. Sans doute faut-il aussi savoir ne pas conclure, laisser ouvert, respecter le cours des effectuations, accepter qu’il nous échappe. Je pense aussi au rabattement de Bergson, qui pressent, avec son intuition fulgurante, la nécessité de penser en mouvement, mais s’obstine, dans son essai, à sauver les sciences, à limiter la portée de son questionnement, à circonscrire, juguler. Pourquoi une telle timidité ? Pourquoi s’entêter à décharger une entreprise jusqu’à la rendre inoffensive ?

Il me semble avoir mis au point des outils qui mettent à mal l’organisation rationaliste de l’organisation, tant au niveau des courts-circuits et des décharges aliénantes d’un « individu » mis au pas de sens, réduit au statut de lettre, a, b, t, celle que vous voudrez, ou même d’ordure – la psychanalyse offre un spectacle abondant du massacre auquel le rationalisme se livre sur des corps impuissants, sans vie –, qu’au niveau de ses déclinaisons communistes, nazies ou capitalistes. Le mécanisme est un et unique : identifier/différencier, situer, stigmatiser, décharger, rabattre. J’ai proposé la puissance, comme cours d’effectuations, lame de fond, flux, qui s’échappe, pète à la gueule, gicle et jaillit et rend impuissantes, effondre toutes les tentatives humaines de prévisions et de contrôles. Je rappelle ici ce mécanisme que le structuralisme a porté à son paroxysme d’aliénation, ce mécanisme rationnel, logique, la binarité, disons la binarité tierce, qui veut que si ce n’est pas un homme, c’est une femme, si ce n’est pas mort, c’est vivant, etc… si ce n’est ni vivant, ni mort, c’est encore quelque chose, selon le principe du tiers exclu, pour dénoncer le renvoi indéfini désirant, ce qui est appelé la « chaîne signifiante » qui déporte des corps échoués, ballottés de termes en termes et court-circuite l’action rendue impuissante, d’une part parce qu’elle manque ce qu’elle vise, d’autre part parce qu’elle n’a plus comme possibilités qu’un terme caricatural et hydroponique et son négatif duel, c’est-à-dire des possibilités impossibles. Je juxtapose la lame de fond de la puissance d’effectuation. Je ne les relie pas, je ne les oppose pas, l’un peut très bien traverser l’autre. Et j’ai proposé la mortalité du mot, de l’idée, du corps. Je pense qu’en extrayant la mortalité des décombres d’un système qui désire croire à son immortalité, j’attaque le point névralgique. J’insiste : le mot, l’idée, le corps meurent, et c’est parce qu’ils meurent, parce qu’ils peuvent mourir, que la mort est une possibilité et une effectuation dans le cours des effectuations, qu’ils sont vivants, au moment de leurs jaillissements, chargés de toute leur puissance. C’est d’ailleurs pourquoi ils ne peuvent pas se renvoyer les uns aux autres, « interdépendre», et s’annuler.

Je pense qu’il me faudrait suivre le cours des percées que j’ai faites tout au long de cette année, me laisser porter, prendre sans doute le risque de me noyer. J’avoue ne pas me sentir à la hauteur de la tâche, même si je sens bien la chaleur du feu que j’ai dans les mains, toutes les pistes qui s’ouvrent maintenant devant moi.

Je voudrais pointer encore autre chose. J’ai mis au point des outils de fonction, d’afonction et de fongibilité. J’ai décrit des organisations qui survivent, des corps disparus dans cette survie, des fonctions qui insistent. Vous avez des organisations immortelles qui avalent des corps rendus fongibles, un délire qui recouvre le monde, le récupère pour le couvrir et le leurrer. Vous avez des corps qui se réduisent à des fonctions d’une organisation afonctionnelle, qui ne sert plus à rien, qui quitte le sol, se fait hydroponique, s’extraie de la tension puissante entre nécessités et possibilités. Je ne veux pas lisser ces outils, ni les rabattre, aussi peu maniables soient-ils. Je ne peux pas vous dire : il faut tout rendre afonctionnel, comme je ne peux pas dire non plus : il faut retrouver les fonctions, s’inscrire dans la tension entre nécessités et possibilités, ne pas les perdre de vue. Je ne peux pas rationaliser mes outils. A quel moment un corps trouve une vacuole de résistance en se faisant afonctionnel ? A quel moment une organisation s’effondre en tournant à vide, affolée dans sa néoplasie afonctionnelle ? A quel moment dans cette dérive autocrinienne, une fonction jaillit ?  A quel moment un jaillissement afonctionnel hydroponique crée une nouvelle fonction et se fait fonctionnel ? Je laisserai ces questions ouvertes.

Je vais prendre un exemple idiot. Je vais prendre ces activités ahuries qui occupent les vacanciers dans les montagnes, qui sont appelées les « sports de glisse ». Il se trouve que, quand vous allez dans ces montagnes, les outils que sont les raquettes ou les skis, vous paraissent des inventions prodigieuses qui répondent avec une adéquation parfaite aux problèmes que vous allez rencontrer pour vous déplacer. Vous vous voyez rapidement vous enfoncer dans la neige ou glisser sans aucune maîtrise et le recours aux skis ou aux raquettes est de toute évidence indispensable. Vous pouvez même admirer l’astuce des gens qui se sont relayés pour les concevoir et les améliorer, à quel point, à ce moment-là, ils étaient au cœur de la tension nécessités/possibilités, utiliser l’outil, créer l’utilisation et l’outil. Qu’à un moment ces activités quittent le sol, qu’on aille jusqu’à concevoir cette chose parfaitement débile de monter aux sommets des montagnes sans aucune autre raison que les redescendre plus vite qu’on les a montées pour remonter encore, etc…. Regardez l’organisation de l’activité, les remontées mécaniques qui polluent visuellement la blancheur de la neige, le damage de cette neige, toute cette préoccupation à perte qui se soucie de rendre la neige glissante ici, pour optimiser la vitesse des skieurs de descente, ou qui déploie toute son inventivité pour donner au ski une taille de guêpe, qui épouse mieux les rondeurs de la montagne et réduit le rayon des virages pour les skieurs de slalom… L’humanité n’est jamais aussi inventive que lorsqu’elle agit à perte pour le simple plaisir de s’abrutir. C’est là tout le loisir de son luxe, qu’il lui soit possible, en créant l’utilisation comme l’outil, que toute son activité ne serve désespérément à rien. C’est incroyablement délicieux. Je note simplement deux points que cette organisation de l’organisation soulève : d’une part, c’est rationalisé, avec la spécialisation, avec l’identification/différenciation, ça tourne à vide, avec l’obsession compulsive de la mort et la répétition castrée qui ordonnent l’activité, d’autre part, éloignée à ce point de la tension nécessités/possibilités, l’activité devient axiomatique, ça pose des hypothèses comme des acquis sur lesquels personne ne revient plus, ça admet toutes les absurdités et surtout, ça limite l’action humaine à ce qui est prévisible et prévu, c’est-à-dire ça cantonne l’humanité dans le monde délirant et illusoire qu’elle se fabrique. La fonctionnalité et l’afonctionnalité soulèvent des questions qui sont rabattues et colmatées par des axiomes. Et ce n’est pas que cette activité ne serve à rien qui rend la pratique du ski débile, regardez l’art, alors, c’est même ce qui le définit dans cette société qui définit tout, qu’il ne serve à rien, c’est ce qui l’identifie/différencie de la mode ou du design par exemple, qui fabriquent des objets qui finissent par trouver une utilité, non c’est que ça soit étouffé par des axiomes.

 Au-delà de toute la technique philosophique que j’ai déployée, dans laquelle vous pourrez vous amuser à voir que j’ai progressé, que ma pratique s’est faite plus fluide, plus précise au cours de cette recherche, jusqu’à rendre les premiers textes assez naïfs, j’aimerais insister sur ceci : qu’il y a forcément un parcours humain qui est décrit, un rapport à la vie. Je continue à penser que la réalité est forcément plus joyeuse que tout ce qu’on peut imaginer, que ça pète à la gueule, que ça travaille, que ça suive un cours qui reste à jamais imprévisible et incontrôlable, c’est bien ce qui fait la réalité une puissance d’effectuations et de jouissance. J’ai voulu agresser les sciences qui veulent organiser la perception et la prévision en dénonçant leur articulation rationaliste et superstitieuse, qui ne perçoivent que leurs perceptions et prédisent des prévisions incantatoires et hallucinées. L’organisation scientifique de l’organisation n’est pas fiable, qui repose sur des croyances. Déjà, je m’amuse de voir qu’un pan entier de sa méthode, ordonner, identifier/différencier est mis à mal par les outils que nous avons dans les mains aujourd’hui, ces outils rhizomatiques que sont les moteurs de recherche qui rendent parfaitement loufoque et archaïque le soin que les scientifiques mettent à classer. Mais enfin, c’est tout le rapport au monde d’un système qui le nie pour en fabriquer un autre dans lequel le pouvoir imaginaire sur lequel il mise tout, le mot rationnel, a un pouvoir, c’est cette idée délirante de tout miser sur quelque chose qui pousse l’humanité à ne pas admettre que sa mise est perdue, qu’elle a tout perdue, qu’elle est finalement impuissante, que je dénonce. Et, mise à part le calme, la simplicité, la confiance qu’il y a à mettre au point un rapport puissant et joyeux au monde – les effectuations qui me travaillent me regardent, je ne suis pas un prêtre – la nécessité que j’éprouve à, disons, calmer le jeu et foncer dans le tas, fait que je n’ai certainement pas fini.
Par claude pérès
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Samedi 21 mars 2009
David Hockney, Place Furstenberg

  Alors bien sûr, avec la néoplasie hydroponique, en créant non seulement l’utilisation mais l’outil, il va falloir organiser l’organisation. Des nécessités, il y en a de plusieurs ordres… On pourrait dire, comme ça, à l’intuition, qu’il y a quelque chose contre la croyance et la superstition, que le rationalisme va s’élaborer afin de se faire plus précis, plus fiable, plus viable. Ca a l’air de ça vu de loin, une immense activité digne de confiance, digne tout court. Pourtant, si on regarde les mécanismes de cette activité, son air est tout différent. C’est que le rationalisme est une superstition, les sciences s’organisent dans la croyance. Cette activité érige des totems (la survie de mort, des êtres-morts…) et biaise ses résultats. Ce qu’il faut voir c’est plutôt qu’est-ce qui fait qu’une superstition va se substituer à une autre ? On est au niveau des fonctions là. Que cette superstition se présente comme une anti-superstition, ce n’est déjà plus du tout notre problème. Alors la superstition rationaliste, il s’agit de la regarder à l’œuvre. Je ne m’attendais pas du tout à prendre ça par ce bout, du coup je ne sais plus du tout ce que je voulais dire au départ. Enfin continuons sur cette piste…

  Le mécanisme génomique du rationalisme et des sciences, il me semble qu’on l’a assez vu avec toute cette histoire d’intentification/différentiation et de rapports différentiels et situationnels. Le rationalisme établit, fixe et ordonne, il exsude une survie de mort référentielle et totémique et situe toutes sortes d’éléments épars, des perceptions, des mots, des pensées, ou plutôt il situe des simulacres de perceptions, mots et pensées auxquels perceptions, mots et pensées échappent déjà. Le rationalisme donc n’organise pas le monde mais bien l’organisation du monde. En cela, le rationalisme et les sciences constituent une tyrannie avec toute l’impuissance folle de l’entreprise.

   Que l’entreprise se boursoufle, qu’elle se répande, se propage, contamine, avale et vomisse tout, qu’elle recouvre le monde, qu’elle le soumette à sa volonté désirante, ça n’est pas pour les effrayer, ni elle, ni le monde, semble-t-il. Que l’animal humain croit que le monde fonctionne comme sa parole, quand sa parole ne parle jamais que d’elle-même, même quand elle parle du monde, c’est toute la saveur de son délire. Mais peu importe. Il faut la voir se propager, cette entreprise. Vous pouvez prendre n’importe quel exemple, la croyance de ce système c’est que rien ne lui échappera plus, alors il est infiltré partout. Prenez la division du travail, cette activité qui occupe l’humanité depuis toujours. Regardez Xénophon, persuadé déjà que la spécialisation est la condition de l’excellence. Vous avez Durkheim qui en décrit précisément les mécanismes, avec tout son enthousiasme. Et les mécanismes, nous les connaissons donc : survie de mort, êtres-morts, rapports situationnels. Ca va aller jusqu’à Marx, donc, qui ne conçoit plus les corps que comme des instruments de la survie de mort commune. Le communisme, c’est l’apogée du délire rationaliste, après ça s’affole avec le capitalisme. Avec le paroxysme du néo-libéralisme, vous allez au-delà des rapports différentiels ou de la division du travail, vous allez jusqu’à l’interdépendance, délicieux paradoxe pour un système qui tire son nom de la notion de liberté, où plus aucun pays ne cultive de quoi se nourrir, mais s’inscrit dans un rapport d’échange qui le spécialise dans la production de telles choses et le rendent dépendant des autres pour tout le reste. Nommer, identifier-spécialiser, différencier-interdépendre, l’imprégnation est autocrine. Le rationalisme se fabrique lui-même.

  Vous allez me dire que nous n’en sommes plus à ces histoires de brindilles et de cailloux des singes, à ces utilisations balbutiantes et précaires, que la sophistication de l’activité humaine est telle, qu’il a bien fallu organiser l’organisation, qu’on ne s’y serait pas retrouvé, que c’est même l’organisation de l’organisation qui a permis d’aller encore et toujours plus loin, etc… Classer, ordonner, spécialiser : identifier/différentier/situer. Là j’hésite à répondre. Il se trouve que le mécanisme rationaliste est parfaitement dépassé, archaïque et obsolète. On est passé aux chaînes, puis aux rhizomes… Le rationalisme n’a déjà plus aucun intérêt. Les pays peinent à résister à la lame de fond qui les emporte déjà. Mais je vous dirai quand même, tandis que le système rationalisme se voit balayé, en insistant donc, que son mécanisme est plus efficace à mettre au pas qu’à atteindre ce qu’il vise, qu’en se livrant à cette occupation d’isolations, de courts-circuits, qui épingle et fixe, réduit à rien, à un mot, une perception, une idée, un métier, une personne…, l’immensité d’un voisinage, il n’est bon qu’à halluciner un monde qu’il fabrique pour recouvrir le monde dans lequel il se condamne à être impuissant.

  Je vais attraper au vol un des gènes qui dupliquent indéfiniment ce système, le concept d’être, qui est au cœur de la superstition rationaliste. Vous allez pouvoir l’appeler comme vous voulez, l’être, donc, mais encore l’identité, la qualité, le prédicat, la singularité, l’essence, etc… Je crois ne pas avoir fait que le dénoncer, je crois avoir proposer des mécanismes qui lui passent dessus, qui rendent possible de ne plus du tout prendre les choses par ce biais d’être : le voisinage, qui explose les termes d’identité et de singularités, en ce qu’il devient impossible de fixer un curseur, et la puissance qui pulvérise les termes d’être et d’essence par une organisation accidentelle, effectuée et effectuante, et mouvante.

  Nous sommes là, avec dans les mains un mécanisme qui ne correspond plus à rien, qui ne répond plus de rien, qui n’en peut plus, dans un monde tue. La lame de fond continue de s’effectuer, emporte les fondements d’un système qui a fait son temps. Regardez ces sociétés ne plus pouvoir s’organiser, se démener pour tenir bon, gagner du temps, démunies, affolées devant l’épuisement d’un mécanisme qui semblait pourtant fonctionner jusque-là.
 
  Nous voilà donc nous aussi, comme le rationalisme en son temps, débordés par des choses qui nous dépassent et ne semblent pas vouloir se rejoindre : ici la néoplasie hydroponique, là la puissance d’effectuations, ailleurs la survie de mort, plus loin le corps sans fonction. A ce moment, je dois le dire, on ne peut plus avancer, on bute, on achoppe. Nous faut-il nous aussi organiser l’organisation ? Je ne suis pas sûr que vous mesuriez le péril qu’il y a à faire un pas de plus. Qu’est-ce qu’on fait ? On s’arrête ?

  J’ai fait une pause. Elle a duré plus de 10 jours. C’est pourtant comme si je venais simplement de boire un café. Enfin bon, bref, nous sommes là alors avec des leviers, des outils, des possibilités que l’on a faites sortir de la terre, que l’on a saisies et qui ne s’articulent pas entre elles, qui ne s’organisent pas. Il faut voir que nous touchons-là à quelque chose au niveau de ce qui est appelé le pattern par les psys, un pattern mental qui veut que la néoplasie hydroponique tende « naturellement » à s’articuler comme le différentiel de la réalité ; l’impuissance du désir autocrinien comme celui de la puissance ; la survie de mort, celui du corps sans fonction, etc… Vous devez peut-être même avoir déjà fait des liens depuis le temps qui voudraient qu’on aurait dans notre recherche tout un pan négatif qui dénoncerait un monde voué au délire et par ailleurs tout un niveau positif où l’on trouverait des histoires de puissance ou de voisinage comme de « nouveaux » outils que l’on proposerait. Ce ne serait jamais qu’une histoire de thèse et d’antithèse, un déroulé logique fait de parties qui se répondent et se renvoient les unes aux autres.

  Je vous demande de pressentir le ravin devant lequel nous sommes. Voilà plus d’un an que nous perçons dans la roche. Nous ne pouvons plus avancer. Car ce pattern de rapports différentiels et logiques, nous le dénonçons. La réalité ne peut pas être l’opposé duel, ni le contraste de la néoplasie hydroponique ou du désir autocrinien. A quel moment on est encore dans la réalité ? A quel moment on est déjà dans l’hydroponie autocrine ? Vous voyez le flou évanouissant du voisinage. Mais même, au-delà de ces évolutions glissantes et indéfinies, la néoplasie hydroponique est la réalité, elle est effectuée et effectue, elle est puissance et en puissance. Départager, classer, identifier, relier, c’est commode, ça rendrait nos outils maniables et organisables, mais ça les rabat, les amenuise, les vide. On ne peut pas ranger l’hydroponie dans la case délire imaginaire contre la case réalité, ce serait pratique, mais ça ne peut pas marcher, ce serait délirer le délire hydroponique, l’escamoter, le prendre au mot, se faire rattraper par des notions de qualités et d’être.

  Nous disons que le système est mal organisé, qu’il ne peut plus, qu’il échoue. Nous devons créer les mots et l’utilisation des mots pour le dire, les outils et l’utilisation des outils.

  Il nous faudrait faire un très grand pas. Enjamber l’être et le néant. Faut-il encore en trouver la force.
Par claude pérès
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Lundi 9 mars 2009
Henri Matisse - La vierge à l'enfant
  Écrire un texte comme ceux que j’écris là, c’est une percée, une poussée, je ne sais jamais si je vais pouvoir en venir à bout, avoir la force. C’est forcément quelque chose de l’ordre de l’aventure, du jaillissement et du rire. Enfin peu importe, je suppose…

  Au fait, c’est très facile, j’ai trouvé un exemple tout bête, quelque chose qui fait les délices de tous les paléontologues et les anthropologues, l’utilisation d’outils par les singes. Vous avez ça dans n’importe quel bouquin de paléoanthropologie, un singe qui, tout à coup – c’est forcément un jaillissement bien sûr, comme un mot, comme un accident génétique, etc. –, va utiliser ici un bout de bois pour creuser quelque chose, là une brindille pour faire sortir des fourmis de leur fourmilière, là encore un caillou pour casser des noix, les exemples foisonnent en Tanzanie, en Ouganda, en Côte d’Ivoire, en Guinée… Ce mécanisme fascinant, celui qui fait toutes nos vies d’animaux humains, ce jaillissement d’utilisations où un animal va en venir à créer l’utilisation de quelque chose, un autre va le regarder, l’imiter, apprendre, arranger ou créer une autre utilisation. Regardez l’élaboration de ce qui est appelé un savoir-faire, qu’on va bientôt appeler un savoir/pouvoir, précisément un savoir/pouvoir magique. Les mots sont lâchés. Ceux qui suivent peuvent faire les embranchements tout seuls et en venir au délire autocrinien… ou pas. Mais attendez… Que l’humanité aille jusqu’à la néoplasie hydroponique, ce n’est pas ce qui rend son activité hallucinée et autocrine, c’est-à-dire que l’humanité pousse la sophistication de l’élaboration de son savoir/pouvoir magique jusqu’à déraciner les plantes de la terre et recouvrir le monde de son délire, ça ne peut pas poser problème, c’est la chose la plus joyeuse de son activité, sa créativité, son éblouissante faculté à s’adapter et à s’organiser, à créer l’utilisation, mais encore, l’outil même. C’est d’ailleurs bien parce qu’elle peut créer l’outil, que son art peut aller jusqu’à l’abstraction, ses plantes se cultiver hors sol, son économie se virtualiser, etc… Le problème ne s’articule pas autour de cette hydroponie folle, non, allons plus loin, l’articulation du problème, selon le bout par lequel on le prend ici, il est dans le fantasme de fongibilité, de survie et d’être-mort.

  C’est qu’à un moment ce savoir/pouvoir magique va cesser de faire que la brindille serve à expulser les termites, oui les termites aussi, de leur termitière ou à porter, comme une cuiller, les fourmis à la bouche, il va trouver une fonction délirante, il va survivre à l’animal. En passant, je précise que je contourne le problème du désir que pose l’outil, le désir, je m’en fous, j’ai proposé les mécanismes de nécessités/possibilités pour poser le problème autrement. Non, non, ce que je veux soulever ici, libres à ceux qui le souhaitent d’embrancher ça avec le délire désirant autocrinien, c’est l’élaboration comme ça d’une chose qui va survivre à l’animal, se transmettre, quelque chose qui fait écho à cette foule qui pullule autour, qui fait qu’un animal ne compte pour rien, qu’il est négligeable et dispensable, que la survie s’effectue déjà sans lui, qu’il est déjà mort, cette chose-là, cette survie de mort, où va s’élaborer le savoir/pouvoir magique. Il faut regarder les fonctions des choses. Vous avez un savoir/pouvoir chargé, lourd d’enjeux et d’implications que Foucault a parfaitement su décrire. Là alors, le glissement du savoir-faire au savoir/pouvoir, c’est de l’ordre du délire, ça va jusqu’à ce que le pouvoir ne soit plus qu’une question de savoir, jusqu’à ce que le savoir avale le faire et la puissance et vomisse un pouvoir impuissant, impossible. Regardez ces mécanismes que Foucault dénonce avec la précision cruelle de son impertinence où savoir est le seul pouvoir possible, un savoir qui ne peut rien, qui n’en peut plus, qui observe, surveille, espionne, ordonne et met au pas, hallucine une humanité qui n’est déjà même plus savante mais sue, « transparente », livrée à l’observation, qui ne pense plus mais se fait pensable, ordonnée et ordonnable, nommable, vaincue. Regardez, ce monde de mots, c’est une malédiction.

  Si je vais vite, je dirais que la survie du savoir/pouvoir magique maudit l’humanité qui n’en revient pas de mourir. Qui a dit que la survie, la survie de mort, passait avant tout ? D’où a jailli cette hallucination d’immortalité ? Peu importe évidemment, il y a longtemps que les questions d’origine ne se posent plus, ce qu’on peut voir c’est qu’elle répondait forcément à une nécessité pour s’avérer à ce point fonctionnelle, se maintenir et persister. Il faut voir ça, une organisation qui soumet cette source illimitée et inépuisable de création, l’humanité, à ce qu’elle crée, qui néglige, ignore, méprise ses jaillissements, les repousse dans ses marges et s’obnubile de ses vestiges. Une humanité qui hisse avec un dévouement fétichiste et aveugle l’immortalité au cœur de son organisation, l’immortalité de la seule chose qui ne peut pas mourir, la mort. La mort n’existe pas, elle est fabriquée par l’animal humain, et cette mort est immortelle. Mesurez l’ironie du paradoxe. Riez. Forcément, riez, parce qu’alors c’est quand même sacrément con.

  Jusqu’au XXe siècle, au cours duquel surgissent le court-circuit de l’art et de la musique contemporains et cette lubie narcissique et religieuse d’ « homme » dans ce nouveau domaine de savoir que constituent les sciences sociales, qui participent à cette magie de la transparence, toute l’activité humaine se soumet à la survie de mort. Vous pouvez prendre n’importe quel exemple, c’est même un exercice amusant, je ne sais pas, dans la danse classique, c’est flagrant, qui porte son attention et ses soins à la survie de mort du code technique, pas, attitudes, positions, mouvements et ignore, méprise, nie, ligature, au sens arboriculteur du terme, ceux qui s’y livrent. Prenez le skate-board aussi, c’est pareil, où ne comptent que les figures, toujours les mêmes et où est mesurée la virtuosité d’un tel à sa capacité à se soumettre, à disparaître, à se faire fongible… L’orthographe, les examens et concours, la politesse, le code de la route, n’importe quelle loi, je ne sais pas, tout fonctionne dans cette même organisation qui préserve et maintient une survie de mort par rapport à laquelle des corps sans fonction, des êtres morts négligeables et interchangeables vont venir se situer et exister. Cette organisation n’est pas seulement hydroponique, elle est parfaitement absurde, surtout elle est incroyablement intenable.

  Et puis tout à coup, vous avez l’art ou la musique qui refusent de se situer par rapport à la survie de mort, d’être avalés, engloutis. C’est une merveilleuse aventure humaine, on la devine chez quelqu’un comme Matisse qui l’accompagne. Depuis cette jeunesse classique, ces natures mortes respectueuses d’une technique apprise auprès de Gustave Moreau jusqu’à la chapelle qu’il crée à Vence, si simple, si confiante, si soulagée du poids d’avoir à faire ses preuves. Arrêtez-vous sur sa vierge et l’enfant, regardez là, même si elle est plutôt laide. C’est curieux parce qu’on trouve dans ses dessins préparatoires des choses bien plus malignes, des lignes qui s’entremêlent et se courbent, des astuces, des espiègleries… Mais là, l’idée de l’enchevêtrement reste, ce côté droit des corps qui ne font qu’un, certes, mais débarrassée de toutes les prouesses, tous les efforts… C’est devenu si peu prétentieux. Il faut croire qu’il croyait en dieu assez pour ne pas avoir besoin de prouver que lui, Henri Matisse, existe, qu’il n’avait plus peur de disparaître, c’est-à-dire, comprenez bien, non pas qu’il se soit fait fongible, loin de là, mais qu’il ne risquait pas de disparaître puisque la question ne se posait plus. Enfin peu importe. Ce qui est curieux à noter c’est cet effondrement délicieux de la survie de mort dans l’art au cours du XXe siècle. Il se trouve que l’art a fini par comprendre que la survie de mort non seulement est tyrannique mais parfaitement inutile, qu’elle ne répond plus à rien, que rien ne s’est jamais joué dans la fixité asphyxiée de la technique, mais bien dans les jaillissements de ses marges, de ses brèches, de ses percées, qu’on mesure même la qualité d’un danseur classique, c’est subtile, à sa capacité à disparaître, mais pas tout à fait, tout est dans le « tout à fait », ce quelque chose qui résiste et qui donne tort à la tentative. L’art s’est remis à créer des utilisations et des outils. C’est que la technique au départ, ce n’est jamais qu’une affaire d’outils, il se trouve qu’on avait fini par les perdre de vue.

  Je veux préciser, j’insiste : je ne dénonce pas l’évolution d’une organisation qui va passer à un moment par la néoplasiee hydroponique, ça reste de l’ordre du jaillissement, de la création, c’est forcément joyeux, je dénonce la fabrication, la sécrétion, l’exsudation, dans la sueur de l’angoisse panique et impuissante, de la mort.

  La mort n’existe pas. C’est l’humanité qui l’a inventée, la mort, elle l’a même faite immortelle. Il n’y a que de la vie, une vie qui n’est pas éternelle et indéfinie, qui s’épuise, s’arrête, certes, mais qui jaillit, éclate, rit et insiste, se meut et échappe encore. Et encore.

  J’ajoute : dieu n’est pas mort, dieu est la mort, immortel et impuissant, qui n’a jamais existé.
Par claude pérès
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Samedi 14 février 2009
 Boris Charmatz - Emmanuelle Hyunh - Quatuor Knust - d’un Faune (éclats)
Vous avez ce paradoxe inouï qui veut que l’animal humain est impuissant parce qu’il ne renonce pas à exercer un pouvoir qu’il n’a pas. Le pouvoir magique de contrôle absolu.

  Il y a cette chose qui veut que l’animal humain soit sensible au mouvement. Et même on peut dire qu’il ne perçoit pas les choses, mais leurs mouvements, qu’il ne perçoit pas une souris par exemple, mais le bruit et le mouvement de son déplacement. Là nous sommes au cœur de notre questionnement. L’animal humain établit et ordonnance des choses dans une entreprise immobilisante. Il veut figer les choses pour les manier, avec ses mots, sa pensée, ses mains, lors même que non seulement elles lui échappent, mais les outils qu’il élabore se meuvent eux-mêmes. Les mots dans des rapports et des renvois indéfinis de sens ; les pensées dans des jaillissements incessants ; les actions dans des effectuations incontrôlables.

  J’insiste : l’animal humain segmente, prélève et ignore pour saisir dans sa volonté totalitaire un point singulier qui n’est rien au regard d’un voisinage qui court toujours. Les choses lui échappent et périssent ; les mots sont des choses périssables, déjà mortes qui lui échappent tout autant que les choses qu’il vise à travers eux.

  Qu’est-ce qui fait qu’il ne renonce pas ? Qu’il continue de nommer, de définir et d’ordonner ? Qu’est-ce qui fait qu’il ne met pas au point des mécanismes qui prendraient acte du goût joyeux de l’humanité pour le mouvement ?

  Non, l’animal humain s’obstine à conférer au mot un pouvoir qu’il n’a pas, celui qui lui confère un pouvoir magique et halluciné. Regardez une société, par exemple celle dans laquelle on vit, dont les chefs ne sont chefs que pour désirer, regardez les chefs de cette société ne faire que ça, ne plus agir, ne plus penser, mais désirer, imposer leurs désirs. C’est au-delà du savoir/pouvoir foucaldien.

  Je ne vous expliquerai pas ça. J’aurais l’air de sortir les choses de mon chapeau. Je peux pointer quelque chose, soulever un point dans ce mécanisme. Que les mots, les pensées, les actions meurent, que leurs effectuations courent, et que l’humanité élabore une organisation qui nie la mort, ça ne fait pas écho en vous ? Je n’en dirai pas plus.

  Il faut voir que l’humanité ne s’en remet pas de la périssabilité des mots. Elle a cru, avec l’écriture, avec ces copistes qui se consacraient à dupliquer encore et encore les mots, puis l’imprimerie, puis les bases de données numériques, qu’elle pouvait contourner le problème, halluciner un monde où plus rien ne meurt jamais… Lors même qu’elle ne conserve que des vestiges, des ruines, des cadavres. L’embarras impuissant de l’humanité, il ne peut pas ne pas vous sauter aux yeux, il ne peut pas ne pas vous révolter de toutes les forces qui circulent dans vos corps et tout à coup convergent pour rejeter quelque chose qui est bel et bien de l’ordre de la malédiction.

  On a vu ce jaillissement du mot, où l’animal humain crée soit un mot soit une nouvelle utilisation d’un mot. Ce jaillissement est la vie même. Mais ce jaillissement est périssable : le mot meurt. Ce qui est curieux à voir, c’est cette humanité qui tout à coup va s’organiser avec des mots fonctionnels, des mots fongibles, des mots-morts, des mo(r)ts. Ce moment est décrit par Saussure : « dans l’histoire de toute innovation, on rencontre toujours deux moments distincts : 1° celui où elle surgit chez les individus ; 2° celui où elle est devenue un fait de langue, identique extérieurement, mais adopté par la collectivité ».

  Pour des questions d’ordre pratique, voilà l’humanité embarquée dans la fabrication d’entités mortes, encombrées de virus, de délire autocrinien, des mo(r)ts, des, non plus des pensées, mais des règles, des lois, etc… Voilà l’humanité laisser dans ses marges les jaillissements, les surgissements, les créations et se fonder sur un désert d’hypothèque macabre. Le processus est ahurissant, il ne peut pas être viable, il est fou, il est halluciné, mais il est tellement pratique…

  Je ferai une remarque en passant… Le problème ainsi articulé, il a l’air d’opposer individus et sociétés… Vous ne me verrez pas fabriquer un monstre duel, ne vous y trompez pas. Les espèces ont évolué avec ces jaillissements, les langues se sont élaborées, les Histoires se sont faites… Non, la puissance d’effectuation ne connaît pas le problème individus vs sociétés, elle fonce dans le tas… Mais peu importe ici.

  Ce qui attire mon attention, c’est cette fabrication délirante d’un désert mo(r)t, pour, croit-on, s’organiser. Je voudrais prendre un exemple, regarder cette organisation macabre au travail. Je ne peux pas dire ma gourmandise en le voyant arriver, c’est le texte le plus savoureux du monde, c’est les Capitulaires des Rois francs. Toutes les lois de Pépin-le-Bref à Charles-le-Simple en passant par Charlemagne. J’imagine que vous ne pouviez pas vous attendre à un tel exemple… Mais mon exemple est mis en abîme, mesurez l’astuce, puisque je veux m’appuyer sur le regard rationnel de Guizot étudiant ces Capitulaires.

  Les Capitulaires constituent un ensemble très curieux, d’abord des actes épars, consignés çà et là dans divers manuscrits, puis rassemblés dans un recueil de sept livres, dont au moins les quatre premiers faisaient assez autorité pour être considérés par Charles le chauve comme un code officiel. Ce qui les rend si délicieux, c’est qu’ils mêlent toutes sortes de choses parfaitement étrangères les unes aux autres, Guizot en explique la cause : « Qu'arriverait-il, messieurs, si dans quelques siècles, on prenait tous les actes d'un gouvernement de nos jours, de l'administration française par exemple, sous le dernier règne, et que les jetant pêle-mêle sous un même nom, on donnât ce recueil pour la législation, le code de cette époque? Evidemment, ce serait un chaos absurde et trompeur des lois, des ordonnances, des arrêtés, des brevets, des jugements, des circulaires, y seraient au hasard rapprochés, assimilés, confondus. » Pourtant, ce que Guizot contourne, ce qui ne lui saute pas aux yeux, c’est que des copistes ont cru bon de rassembler ces actes, et c’est précisément la fantaisie de cet assemblage qui permet de pressentir la fonction des lois, avant que la rationalité de la rigueur d’une méthode, le classement d’un système, ne viennent tout recouvrir et masquer.

  Que trouve-t-on dans ces Capitulaires ? C’est le mouvement même, un assemblage sans singularités aucune, un foisonnement, qui recueille alors des choses comme des Lois, de toutes sortes. Vous y rencontrez des préceptes : « L’avarice consiste à désirer ce que possèdent les autres, et à ne rien donner à personne de ce qu’on possède, et, selon l’apôtre. elle est la racine de tous les maux. » ou « Il faut pratiquer l’hospitalité » ou encore « Interdisez-vous avec soin les larcins, les mariages illégitimes et les faux témoignages, comme nous y avons souvent exhorté, et comme les interdit la loi de Dieu » ; des consignes d’économie : « Le très pieux seigneur notre roi a décrété, avec le consentement du saint synode, que nul homme, ecclésiastique ou laïque, ne pourrait, soit en temps d’abondance, soit en temps de cherté, vendre les vivres plus cher que le prix récemment fixé par boisseau, savoir : le boisseau d’avoine, un denier ; d’orge, deux deniers ; de seigle, trois deniers ; de froment, quatre deniers. S’il veut les vendre en pain, il devra donner douze pains de froment, chacun de deux livres, pour un denier ; quinze pains de seigle, vingt pains d’orge, et vingt-cinq pains d’avoine, du même poids, aussi pour un denier » ; des dispositions policières : « Nous voulons et ordonnons qu’aucun de ceux qui servent dans notre palais ne se permette d’y recevoir quelque homme qui y cherche un refuge et s’y vienne cacher, pour cause de vol, d’homicide, d’adultère ou de quelque autre crime : que si quelque homme libre viole notre défense, et cache un tel malfaiteur dans notre palais, il sera tenu de le porter sur ses épaules jusqu’à la place publique, et là il sera attaché au même poteau que le malfaiteur. Quiconque trouvera des hommes se battant dans notre palais, et ne pourra ou ne voudra pas mettre fin à la rixe, supportera sa part du dommage qu’ils auront causé » ; des questions religieuses : « Qu’on se garde de vénérer les noms de faux martyrs et la mémoire de saints douteux. », etc… Je m’y attarde, je le savoure. Alors certes, encore une fois, les copistes ne se sont pas contentés de ne regrouper que ce qui est d’ordre législatif, au grand désespoir de Guizot, qui ne s’étonne pas que ça ne soit pas venu à l’idée de ces copistes, précisément, de différencier/identifier, sûr qu’il est de sa méthode, ils ont réuni des actes de gouvernement de toutes sortes. Mais on voit précisément se dessiner ce souci d’organisation, ce point de coïncidence où des hommes vont se mettre d’accord pour employer les mêmes mots, suivre les mêmes règles pour s’organiser et vivre ensemble. Qu’ils aillent ainsi à leur perte, ça ne leur vient pas encore à l’idée, on en est pour l’instant à la nécessité de s’organiser, à une sorte de volonté de bien faire.

 Il est intéressant de noter que Guizot, dans son cours de 1829, pour percevoir ces Capitulaires et en parler, les classe en différentes catégories, douze en ce qui concerne l’ensemble, huit s’il ne considère que ceux de Charlemagne. Je saisis cet exemple au bond, je m’arrête. Je vous disais que j’avais pensé prendre l’exemple des catégories de Linné, je vais prendre celui-ci, puisqu’on y est, ça vaut le détour. Vous devez déjà mesurer l’utilité, la praticité des catégories. Pour faire vite, pour s’organiser, on va regrouper les choses dans des ensembles et des sous-ensembles. C’est de la parole. Là on est au cœur de la jonction entre dire/penser/agir. Vous voyez le soulagement dans l’approche : la perception est précisée, elle devient praticable, organisable, pensable, on va pouvoir mettre au point des parades. Vous avez ici un fatras, toute une littérature qui va dans tous les sens, qui se répète, plus ou moins à cause de l’intervention des copistes, qui passe d’un point à un autre, vous voyez bien, vous ne pouvez rien en faire. Vous devez tout lire et relire à chaque fois, vous perdez des éléments en route, si vous suivez le cours, rendez-vous compte, vous passez vous-même à autre chose, perdez de vue l’élément précédent que vous rencontrez à nouveau plus tard ou un autre qui vient le contredire. De ce corpus, vous ne pouvez pas parler, vous ne pouvez pas le penser. Mesurez l’embarras. Alors oui, vous allez classer les éléments, les regrouper, il faut voir quels critères vous allez choisir, selon le même mécanisme que la langue : un critère, comme un mot, forcément arbitraire et différencié des autres. Vous pouvez noter que, pour les éléments qui ne répondent à aucun critère, qui ne rentrent dans aucune catégorie, vous avez encore une parade astucieuse, la huitième catégorie chez Guizot, celle fourre-tout.

  J’aimerais que vous saisissiez d’abord l’utilité d’une telle entreprise, rendre dicible et pensable, perceptible et organisable, mais vous devez déjà la pressentir, puisqu’elle fabrique le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, ce monde où l’on se cache pour mourir, dans les marges, les mêmes que celles où la vie jaillit. J’aimerais qu’il vous vienne à l’idée aussi à quel point c’est fou. Passer le monde à la moulinette de la langue, dompter le mouvement, ordonner, hacher, mettre au pas de sens, vomir le monde. Portez-vous cette sensation physiquement, dans votre corps, du trucage, du leurre qui est mis au point sous nos yeux qu’à vouloir agir dans le monde, on fabrique un monde de dupes dans lequel on peut agir ? Ce n’est pas seulement que le mot, la catégorie, l’ordre manque ce qu’il désigne, c’est qu’encore il fabrique un pouvoir qui n’agit que sur lui, qui rate le monde. Et puis quoi ? est-il si grand cet embarras, est-il si faible cet animal humain qu’il ne puisse pas faire l’expérience de traverser la cohue du monde ?

  La lecture de Guizot, qui précise, qui ordonne, qui classe, constitue la réalisation fantasmatique de la vocation de ces Capitulaires disparates. Ce souci d’organiser, on peut dire qu’il a atteint son apogée, jusqu’à recouvrir le monde de son système machinal et délirant. Si la « confusion » de ces Capitulaires épars, dont le bon sens et la naïveté ne vous auront pas échappé, est exquise, l’embarras de Guizot, homme d’un temps rationnel et méthodique, l’est tout autant. Ici, dans cette rencontre de deux mondes, de deux temps, dans ce contraste irréconciliable, nous sommes au cœur de notre problème où l’homme fabrique un monde pensable pour penser, non pas le monde, mais la pensée du monde qu’il fabrique. Ce monde pris au mot dans lequel nous vivons, il est au-delà du rêve le plus fou d’un Roi franc. Alors oui c’est efficace, et ça va plus vite aussi, c’est organisable, certes, dicible, pensable, oui, mais enfin fabriquer un monde parce qu’il est plus organisable que celui sur lequel reposent nos pieds, c’est quand même à se tordre de rire, tellement c’est naïf et ahuri.

   Je m’attarde encore un peu plus. Il y a quelque chose qui est plus exquis encore dans ces Capitulaires qui sont en quelque sorte un jaillissement d’organisation, comme on peut voir jaillir les mots, les pensées, les actions, les vies… Si près de ce moment du jaillissement, collant encore aux nécessités de s’organiser, aux possibilités de ces nécessités, ces ébauches, ces tentatives… avant que l’organisation pourrisse de son système où l’on n’y voit plus rien, avant que les mots ne soient pétris par leur fongibilité, médusés par leurs fonctions. Au plus près de la seule fonction qui vaille à l’écriture, celle d’aide-mémoire, de pense-bête. Je vous livre encore quelques passages, des notes, des questions qui se posent et qui se voient consignées avec la même rigueur que des grandes déclarations de principe ou des points moraux ou religieux : « Il nous faudra ordonner que partout où on trouvera des vicaires faisant ou laissant faire quelque chose de mal, on les chasse, et on en mette de meilleurs », ou : « D’où viennent ces continuels procès par lesquels chacun veut avoir ce qu’il voit posséder à son pareil ? », ou encore : « Demander à quels sujets et en quels lieux les ecclésiastiques font obstacle aux laïques et les laïques aux ecclésiastiques dans l’exercice de leurs fonctions. Rechercher et discuter jusqu’à quel point un évêque ou un abbé doit intervenir dans les affaires séculières, et un comte ou tout autre laïque dans les affaires ecclésiastiques. Les interroger d’une façon pressante sur le sens de ces paroles de l’apôtre : ‘Nul homme qui combat au service de Dieu ne s’embarrasse des affaires du monde’ A qui s’adressent-elles ? »…

  Vous voyez ces Capitulaires sont en cours, ils ne sont pas construits, ils s’écrivent bien avant que l’humanité entière ne se soumette, ne se fabrique, ne se duplique aux lois qu’elle invente elle-même et qui ne reposent sur rien, sur rien d’autre que sa soumission. Alors c’est très amusant, il s’agit de textes qui ont vocation à organiser une société et qui ne sont pas eux-mêmes organisés. Mais les mots ici, comme les lois que leur assemblage forment, aussi copiés fussent-ils, restent encore un peu périssables, ils restent près de ce moment où, au cours des Champs de Mai, ils ont surgi. Et même, ces textes épars et confus, ils sont encore dans quelque chose de l’ordre du jaillissement de l’écriture. Avant que la peur de la mort, celle qui fait s’immobiliser les proies pour espérer ne plus être perçues par des prédateurs sensibles au mouvement, ne fige le monde.

  Il me semble que cet exemple pointe tant la praticité que la folie de l’organisation d’hypothèque de la mort.
Par claude pérès
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