Il y a le dualisme qui est tombé avec l’effondrement des idéaux aussi.
Le dualisme, c’était quelque chose de très pratique, je dirais de très commode, avec ce que ça comporte d’accommodements quelque chose de commode. Qu’est-ce qu’on
fait avec le dualisme ? on ordonne les trucs, on classe, on trie, on évalue, on mesure, on règle, etc… Le dualisme, c’est le bien et le mal, évidemment, c’est aussi le particulier et l’universel,
l’un et le multiple, l’homme et la femme, la vie et la mort, je ne sais pas, c’est indéfini la liste. Bien sûr, le plus important, c’est bien la question de voir comment ça marche.
D’abord, le dualisme, ça fabrique un truc et son contraire, ça c’est très important, parce que c’est avec ça que je peux dire que l’inconscient n’existe pas – j’ai
oublié conscience/inconscient dans la liste, même si c’est plus compliqué – je peux dire que l’inconscient n’existe pas, que c’est une fabrication parce que la conscience est une fabrication, que
l’un et l’autre sont des inventions. Donc le dualisme fabrique le truc et son contraire, c’est une seule fabrication, un seul accommodement.
Ensuite, les trucs duels, il faut voir que ça ne marche jamais par deux. Alors, déjà, il y a le « juste milieu » d’Aristote. Aristote il fabrique le truc et le
contraire en même temps et puis il détermine une voie médiane. C’est très astucieux, sauf que tout est bidon évidemment. Et là, il faut voir que les multiplicités sont incluses dans le dualisme,
entre le truc et son contraire. Pourquoi ça ?
C’est là que c’est important de comprendre comment marche le dualisme. Le dualisme, c’est de la situation. Ca situe les trucs par rapport à un référent fabriqué. Que
ça marche par couple duel, ça permet de tout englober, de tout situer. Vous avez des femmes masculines, des vivants malades, des gentils pervers… Vous avez une multiplicité de situations en
référence à un idéal, un seul idéal donc, duel. Ce qui est drôle, c’est de voir que ça se tient. Que – tiens je vais le prendre dans son dualisme après tout, c’est marrant - le situé tient le
situant en s’y référant, le situant tient le situé en le référant. Ca se tient parce que ça se renvoie indéfiniment. C’est le plus génial, ça : les définitions sont indéfinies. C’est tout le
temps en train de s’ajuster. Ca a un niveau complètement archaïque et très rigide, on le voit, situer quelque chose, c’est vraiment taper dans le tas, c’est un truc très grossier. Vous avez une
puissance, appelez ça un être par exemple, et vous en faites une femme déjà, et pas n’importe quelle femme, mais une femme malade perverse. Vous voyez tout ce qui était possible et tout ce
qu’elle perd en possibilités – et en puissance évidemment – en se situant. Ca ne fait pas dans le détail. Un autre exemple, vous avez un « corps sans organe » deleuzien, un corps sans
organisation… non je vais le prendre par un autre bout cet exemple, vous avez des cellules souches, vous voyez tout ce qu’il y a de possible pour les cellules souches, et vous avez une
possibilité de saisie, la possibilité pour ces cellules souches d’être les cellules de l’œil ou de la peau ou, etc… Vous voyez toutes les possibilités pulvérisées par une seule réalisée. Et toute
la société fonctionne comme ça, chaque choix dans une vie sociale, c’est la situation qui se précise et les possibilités qui s’évanouissent. C’est pour ça qu’on est dans une société de
spécialistes. Vous voyez les gens faire ça en couple, par exemple, non pas rendre possible avec l’autre, mais s’en tenir à une seule possibilité, ça fonctionne exactement comme un idéal, ça rend
complètement impuissant. Donc bon, ça ne fait pas dans le détail et c’est très rigide et très grossier, mais par contre ça a aussi un niveau très souple et très précis, parce que vous pouvez tout
situer, que tout se réfère à l’idéal duel. Ce que je décris là, c’est parallèle à la déterritorialisation/reterritorialisation capitaliste chez Deleuze et Guattari, mais je le prends autrement,
j’en fais autre chose. Ce n’est pas une question de territoire ni d’axiomatique, c’est une question de situation, c’est la situation comme territoire, un territoire mobile qui se réajuste
indéfiniment.
Il y a des gens qui croient avoir renversé le dualisme en pensant en termes de multiplicités, c’est idiot parce que les multiplicités, c’est ce qu’il y a au
milieu du dualisme. Si vous virez les pôles, mais que vous restez au milieu, ça ne change rien… c’est exactement pareil que les gens qui restent dans leurs prisons après que les murs sont tombés
parce qu’ils ne savent pas où aller, ou qu’ils sont trop épuisés, ou qu’ils sont désemparés ou… quelles que soient leurs raisons. Voilà, quand même la philosophie, maintenant, tout de suite, à
quoi elle peut servir, à rendre possible d’aller voir ailleurs que dans les ruines de la prison, mais bon… Il faut bien comprendre que si l’idéal est duel et binaire, si le « situant » est
rigide, les situations sont multiples, le « situé » est très souple. – D’ailleurs, je précise quand même que c’est une blague ce dualisme « situé »/ « situant » parce que ce qui est situé situe
en se situant, et ce qui situe est situé en situant. C’est un rapport, la situation, vous définissez un des termes, vous définissez l’autre, vous renvoyez à l’autre terme pour définir
l’un.
Je vais prendre un autre exemple, je vais prendre la conception de Hegel du particulier et de l’universel. Hegel, il court-circuite le dualisme, c’est très
intéressant comment il s’y prend, il dit que le particulier rejoint l’universel quand l’individu devient universel en étant reconnu en tant que particulier par tous. C’est très astucieux. Mais il
y a deux problèmes. D’abord, faire se rejoindre deux fabrications pour en faire émerger une troisième, bon, ça reste toujours des trucs fabriqués au niveau imaginaire. Le verbe ne crée pas le
monde, vous savez ? Ensuite, alors là, c’est le concept de reconnaissance chez Hegel. Il est très fort, parce qu’il y a ce rapport à la mort, on est reconnu parce qu’on prend le risque de mourir,
ça aussi, ça court-circuite le dualisme, le dualisme vie/mort cette fois, c’est époustouflant, c’est terriblement nécessaire, on ne peut pas vivre dans le dualisme vie/mort, il faudra en
reparler, mais on est reconnu. Il faut voir que les rapports maître/esclave ou pseudo-maître/pseudo-esclave ou bourgeois, citoyen… il faut voir que ces rapports, sont encore et toujours des
rapports situationnels. Et il faut voir que pour Hegel, ne pas être reconnu, ne pas reconnaître, ne pas entrer dans un rapport situationnel, ça donne le « sceptique », celui qui donne tort au
monde, celui qui vit d’être déjà mort et c’est malheureux comme tout.
Alors bon, je dirais que si les universaux sont tombés au XXème siècle, ça ne change pas tant le problème, parce qu’on n’a pas court-circuité l’idéal
universel/particulier, comme on aurait pu le faire après Hegel, qui ouvrait une piste. On est en plein dans le particulier. On se situe entre particuliers avec ses particularités. Ce sont les
particularités qui situent. Quand je parle d’images, je parle de particularités qui renvoient et situent. De la même façon, les féministes, elles n’ont pas bloqué les situations, elles font
tomber le pôle homme pour que tout le monde soit des femmes. Je n’hésite pas à dire que si les idéaux se sont effondrés, c’est précisément parce que le rapport situationnel n’avait plus besoin
d’idéaux auxquels se référer. Ca c’est l’autre niveau de ma conception du fonctionnalisme, ce n’est pas seulement à quoi ça sert, mais de quoi ça sert, ce n’est pas seulement que ça fonctionne,
c’est que c’est voué à fonctionner. C’est parallèle au conatus. Il n’y a plus besoin d’idéaux, puisque tout se situe et situe dans des particularités. Les idées, les images des particularités se
situent les unes les autres. La névrose, ce n’est que ça : une course idéale, c’est-à-dire « tantalienne » et macabre, pour faire se coïncider là où je suis situé et là où je me situe entre la
multiplicité du duel inconscient/conscience.
Alors il y a encore à faire. D’abord, faire tomber le particulier, évidemment. Ensuite, bloquer les rapports situationnels, se faire réfractaire aux situations.
Enfin, et là vraiment ce n’est ni malheureux, ni sceptique, il faut foncer dans toutes les possibilités. Si les situations glissent sur vous, vous êtes cellules souches, vous n’êtes plus un
spécialiste ou un particulier par rapport à un universel effondré, tout est possible, non pas a priori, parce que le possible, c’est évidemment ce qui est voué à ne pas se réaliser, mais tout est
possible parce que ce que vous réalisez, loin de situer ou d’être situé, rend possible.