Ce n’est pas tant qu’avec ces mémos et autres courriels de l’équipe de campagne d’Hillary Clinton, quele mensuel The Alantic s’est procurés,
on se glisse avec curiosité et en catimini dans un affairement de cuisine, ça alors, on s’en fiche, mais c’est de voir sous ses yeux tout à coup prendre forme ce sentiment confus que l’on avait
jusque-là : son incapacité à prendre des décisions que ce journal épingle : « Par dessus tout, cette ironie émerge : Clinton a concouru sur la base de ses compétences en management, sa capacité,
comme elle aime le formuler, à ‘faire le travail dès le 1er jour’. En fait, elle ne s’est jamais comportée en chef et sa propre équipe s’est avérée être son talon d’Achille ».
Mais au-delà de l’analyse minutieuse auquel se livre le journaliste, suivant les contradictions, les rapports de forces au sein de cette équipe férocement divisée de conseillers que
personne ne départage, hormis une fois – au sujet de la décision de diffuser ou non la fameuse publicité sur le coup de téléphone à 3h00 du matin –, et ce n’est d’ailleurs pas Hillary mais Bill
qui tranche, bien au-delà de cette analyse après coup, qui fait parfois parler des notes à la lumière de la défaite, prouvant qu’un « a posteriori » peut aussi être un sacré a priori, il est un
tout autre questionnement que m’inspire la lecture de ces mémos volés...
Que cette profusion d’idées que recèlent ces notes contournent toutes délicieusement la Politique, pour se concentrer sur la communication, c’est sans doute la moindre des choses pour des
conseillers en marketing. Que la politique soit un spectacle comme le cinéma ou la télé réalité, c’est quelque chose qui n’est que pour choquer les puristes extrémistes, dont la nostalgie leur
fait oublier l’immensité de l’ennui et de la vanité des débats qui refont le monde. Les puristes continueront de mourir d’ennui si ça leur chante, le problème n’est pas là. Ce qui me paraît
merveilleux dans cette crise de positionnement, c’est ce qu’elle révèle du malaise du rapport d’Hillary Clinton à sa parole.
Car si cette équipe se querelle quant au meilleur positionnement à adopter, c’est bien qu’il n’y a aucun positionnement évident, nécessaire, naturel qui s’impose. Et c’est bien cette
confusion que l’on sentait, à voir ainsi Hillary Clinton tâtonner entre la carte des émotions et celle de l’autorité, qu'elle jouait en attaquant fermement Barack Obama au cours de leur dernier
débat par exemple. Ce à quoi on assiste donc en parcourant ces quelques notes, depuis l’élaboration naïve d’une image qui commence dès avant 2006, où Mark Penn prend Margaret Thatcher comme point
de référence fantasmatique, jusqu’aux doutes qui envahissent l’équipe quant au choix du message unique et clair à adopter, c’est au dégonflement, à l’aspiration totale d’une parole par elle-même,
à sa rétractation folle et à sa tétanie. Ce qu’on ne sait pas, ce qu’on ne peut pas savoir, c’est si la parole d’Hillary Clinton aura été durant cette campagne, un bégaiement, où la pensée fuse
et bute sur la lenteur et la pauvreté de la communication, ou un silence confus, embrouillé ou embarrassé qui rend une parole dont elle ne sait que faire. Avait-elle trop à dire ou parlait-elle
pour parler ?
Quoiqu’il en soit, ce qui est parfaitement beau à voir dans ces échanges de notes, au-delà d’un problème de management et au-delà d’un déficit de stratégie de communication, c’est tout à
coup quelqu’un qui bute contre des règles complètement arbitraires comme toutes les normes, où il se fait par exemple qu’à un moment celui qui sera élu à la tête d’un pays sera le meilleur
vendeur de savon.