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18 juillet 2007 3 18 /07 /juillet /2007 20:52
  Il y a longtemps qu’un concept, ce n’est pas un truc de l’ordre de la définition. Je ne crois pas que Kant ou Bergson ne fassent que définir le temps, par exemple, quand ils le conçoivent, ou je ne sais pas, il y en a un tas de définitions comme ça dans la philosophie, l’essence, la substance, l’entéléchie ou alors, plus courant, le désir, la liberté, la réalité, ce n’est pas un travail de définir ces… je vais dire ces « idéaux narcissiques »-là. Savoir que Socrate concevait le désir comme un manque, c’est un truc d’archiviste, de collectionneur d’insectes qui épingle les concepts des uns et des autres. Je ne peux pas dire à quel point je comprends qu’on aime une chose en soi, sans qu’elle ne serve à rien, juste pour l’amour de la chose elle-même, qu’on aime tellement la philosophie, qu’on récolte tous ses concepts, juste pour le plaisir de les regarder. Ca ne sert à rien, mais c’est beau, j’imagine que ça se pose en ces termes, c’est beau. Après, Foucault nous a appris que le savoir n’est pas sans rapport avec le pouvoir, ça veut dire que ce n’est pas anodin de faire des colliers de perles avec les concepts de l’histoire de la philosophie, il y a quelque chose de profondément politique dans la démarche. En d’autres termes, il faut être sacrément asservi pour écrire des textes qui alignent des citations sans rien en faire d’autre que les consigner. Mais bon, chacun trouve son plaisir où il veut, et encore une fois, je comprends l’enthousiasme devant la beauté, comme je comprends l’enthousiasme de faire ses preuves socialement.

  Peu importe, en tout cas, on peut aussi dire que les définitions des concepts, on s’en fout, ou plutôt que la question que pose la définition d’un concept, c’est comme ça fonctionne, à quoi ça sert et après à quoi ça me sert ? On peut lire un texte comme ça, à quoi ça lui a servi ce concept, comment il s’est posé le problème, pourquoi il y répond comme ça. Parce que bon un concept, c’est un outil, ça permet d’articuler un regard sur le monde, ça sert à quelque chose. On crée des concepts parce qu’on en a vraiment besoin, c’est la nécessité de ne pas être perdu qui élabore le concept, ce n’est pas le plaisir de la définition ou du bon mot. Et si ça sert à quelque chose, autant savoir à quoi, des fois que… Il faudrait en prendre un pour voir, il faudrait en prendre un qui fonctionne bien, dont l’utilisation a paru assez efficace pour qu’il s’impose. On pourrait prendre le libre-arbitre, j’adore le concept du libre-arbitre parce que c’est le truc qui a été créé pour qu’on renonce à notre liberté par un tour de passe-passe dans lequel on y a vu que du feu, mais bon, comme c’est magique, comme il faudrait reprendre les définitions de liberté et de libre-arbitre pour marquer la différence de leur utilisation, ce serait trop long, je ferai ça ailleurs.

  On va prendre l’inconscient, ça marche très bien l’inconscient, ça doit être le concept qui fonctionne le mieux tellement il est intégré pour tout le monde. Je ne sais pas comment on se représente l’inconscient freudien. Est-ce qu’on s’imagine qu’il y a une instance au plus profond de nous qui nous travaille à notre insu, ça a l’air d’être ça. Bon, c’est évident que l’inconscient, ça n’existe pas, personne n’a une telle instance en soi, ce n’est localisé nulle part dans le cerveau, ou ailleurs, je ne sais pas où c’est censé être, ça doit être comme l’âme. Avec Lacan, c’est moins fantasmagorique, c’est la parole de l’Autre. Peu importe. Quoi qu’il en soi, on est comptables d’un truc dont on n’a pas conscience, ça comme outil d’asservissement, c’est génial, c’est encore mieux que le libre-arbitre, devoir rendre des comptes sur quelque chose qui nous échappe, ça veut dire qu’on est corvéables à merci. Il y a des gens pour dire qu’on est endettés, et je pense bien qu’avec un inconscient pareil, on est endettés par le simple fait, si tant est que ce soit un fait, ce que ce n’est plus depuis longtemps, d’être. Maintenant, ce qu’il faut savoir, c’est : que fait Freud avec sa définition dynamique de l’inconscient, pourquoi il élabore cet outil-là, parce que c’est la seule question qui compte. Il le fait pour soigner des personnes qui se bavent dessus en vociférant, qui sont en proie à des pertes de conscience telles qu’elles semblent ne plus être personne. Il n’est pas philosophe, Freud, il ne regarde pas l’humanité à priori en cherchant le mode d’emploi, il est médecin, il élabore une méthode pour soigner des personnes dont la neurologie peine à comprendre les maux.
 
  A la fin de sa vie, une fois son dispositif psychanalytique mis en place, il ira dire que ces maux, les maux dont souffre les gens, sont dus à la frustration que génèrent les renoncements que la société impose. S’il avait été philosophe, il aurait commencé par ça. Le conflit que Freud décrit entre l’inconscient refoulé et la conscience, c’est le conflit entre la société et l’individu. Il faut le savoir quand on reprend le concept d’inconscient freudien pour l’appliquer à des personnes qui ne se bavent pas dessus, qui ne vocifèrent pas et qui ne souffrent que de vivre en société. Envisager l’humanité comme malade, ce n’est pas rien, mais mettons qu’on psychanalyse tout le monde, pourquoi pas, ça passe le temps au moins aussi bien que de jouer aux cartes dans la nef de Notre Dame au Moyen-Âge, alors il faut dire que la maladie, c’est la société. Il faut être clair, la maladie, la gangrène dont les gens souffrent, c’est la société. On peut s’en prendre aux gens et les psychanalyser, si on part du principe qu’il faut tout faire pour que les gens se soumettent, ou on peut remettre en cause la société. L’inconscient freudien, ce n’est pas juste une définition, c’est un outil, et ce n’est pas rien de s’en servir, les conséquences ne sont pas anecdotiques.

  Bref, j’aurais tendance à dire que ne regarder que la définition d’un concept, c’est regarder l’arbre qui cache la forêt, et on sait à quel point l’arbre peut être beau, mais ça peut être utile de marcher dans la forêt des fois, pour prendre l'air.


  Il y a une personne qui est tombé sur ce blog en tapant "je n'ai plus de désir, que faire ?" dans google. J'espère qu'elle se rend compte de la chance qu'elle a de ne plus avoir de désir, parce qu'elle va enfin pouvoir jouir.
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11 juillet 2007 3 11 /07 /juillet /2007 05:25
  Ce n’est pas vrai, on ne disparaît pas comme ça. Non, mais franchement. Croire qu’une personne ne tient qu’à ça, son désir spéculaire, dont la satisfaction le ferait disparaître avec lui, croire qu’une personne n’est qu’une vue de l’esprit, mais ce n’est même pas concevable que ça ait pu être pensé, formulé, accepté tel quel. C’est comme de dire qu’il y a des sorcières ou des fantômes ou des dieux. C’est de l’ordre de l’obscurité ignorante. Si des êtres humains ne fondaient pas leur aliénation sociale sur ça, ce serait à mourir de rire. Ou alors c’est à mourir de rire que des gens, avec toute la virtuosité de leur intelligence, se laissent réduire à ça, des images, du vent, sur lesquels ils construisent leurs vies entières. Oui, ça doit forcément être une plaisanterie. Que des êtres humains se laissent ravir dans leur chute sociale. Quand je dis ravir, je veux dire que ça leur plaît aussi. Il n’y a qu’à voir comment les gens aiment et comment ça les abrutit. Oui, à bien y réfléchir, enfin bien, c’est une façon de parler, c’est comique de voir des êtres humains disparaître dans une spéculation conçue pour les empêcher de disparaître.

  Mais disparaître de quoi ? Disparaître d’où ? Qu’est-ce qu’il y a de si précieux qui ne doit pas disparaître ? Qu’est-ce qu’il y a de menaçant et qu’est-ce qu’il y a de menacé ? Ce n’est pas difficile, il n’y a qu’à le vivre, ce désir, il n’y a qu’à – il n’y a qu’à : c’est facile, c’est tellement facile – pour voir ce qui disparaît. C’est marrant que toute cette agitation empirique n’ait jamais essayé ça : réaliser le désir/désirer la réalité, rien que pour voir. Non mais essayer vraiment, pas avec des arrangements qui répondent à un désir imaginaire et donnent tort à la réalité, il faut se donner les moyens de l’expérience quand même. Eh bien ce qui disparaît avec la satisfaction du désir, ce que la jouissance pulvérise, c’est la construction imaginaire moïque, c’est ce sur quoi on construit notre identité sociale, ce avec quoi on est asservi. Il y a des gens, moi par exemple, même si mon moi est atomisé, pour trouver ça très vivable, assez en tout cas pour ne pas dissuader ceux qui seraient tentés de le (satis)faire.

  Alors voilà, la satisfaction ne tue pas, la douleur ne tue pas non plus, de là à dire que ça rend plus fort, oui, sans problème. Je dis que se maintenir dans le mirage spéculaire et imaginaire, de donner sens à tout et de courir indéfiniment après une cohérence dyadique, c’est de l’esclavagisme. Il y a des gens qui ont peur des fantômes, qui se laissent mourir par peur des fantômes, mais si j’ai bien compris, un fantôme, c’est déjà mort, ça ne peut pas tuer. Après je suppose que ce fantôme, c’est celui de l’être qu’ils ont tué pour se laisser asservir, mais enfin, encore une fois, c’est imaginaire tout ça, c’est du vent. Derrière le mirage, il y a un corps, il y a la réalité et la puissance du corps et ce ne sont pas des petits problèmes existentiels narcissiques qui peuvent le tuer.
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