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28 avril 2008 1 28 /04 /avril /2008 15:12
Je ne sais pas. Ca m’arrive encore de prendre par le mauvais bout les choses que j’aborde quand je les… alors là je ne sais pas comment dire, exprime, formule, non, travaille avec l’écriture tiens… il m’arrive de mal m’y prendre quand je barre de mots les choses que je conçois. Par exemple, je ne suis pas sorti des rapports différentiels quant je parle de l’image qui a l’air de s’opposer à, mettons, la réalité, alors que dans ma conception, la question de savoir si ça s’oppose ne se pose pas. Dans la réalité vous avez voir, voir des effectuations, voir en tant qu’effectuation, puissance d’effectuation et effectuation en puissance, là c’est prévoir et halluciner. Ca me gonfle là ces mots comme ça, je vais faire sans. Vous avez voir des trucs qui se passent, avec la vue vous recueillez des informations, vous avez voir en tant qu’information aussi, ça c’est phénoménologique, par exemple : « il se retourne, il voit », peu importe quoi à ce moment-là, l’information, c’est : « il voit », notez la merveilleuse mise en abîme de cette information, si vous pensez que ça va jusqu’à l’information : « il voit que telle autre personne voit » et même : « il se voit dans le miroir voir », notez le court-circuit de la phénoménologie en passant, enfin bon… et puis vous avez prévoir, vous en avez d’autres, bon… bon je trouve qu’on se concentre un peu trop sur la phénoménologie, qu’on est hypnotisé par le fait de voir, au point de ne prendre ce qu’on voit que pour choses négligeables. Je ne dis pas que c’est mal, je vais vous dire, je m’en fous un peu que ce soit mal ou pas, ce que je dis, c’est très important, c’est que ça se monte en circuit, que ça participe à une organisation sociale dans laquelle chacun des termes s’annulent. Qu’est-ce que je raconte ? qu’une société démocratique, elle fonctionne en annulant ses termes, en déchargeant, castrant, épuisant tout ce qui la compose. Je n’ai pas d’avis sur le fait que ce soit bien ou mal, je sais deux choses : que ça marche, que ça marche très bien, ça c’est une chose, ça peut vouloir dire que c’est très bien que ça continue comme ça, et l’autre chose que je sais c’est que je le refuse physiquement, que je ne me laisse pas décharger, de presque toutes mes forces, je dis presque, parce que, finalement, ce n’est pas avec mes forces que je m’y prends. Mais je ne dis pas que j’ai raison de le refuser. Et mon travail, ce n’est pas du tout de me fonder dans une révolte, ni d’encourager les gens à quoi que ce soit, vraiment pas. Je vais vous dire d’abord, je sais que si ça vous fonde, si, donc, ça vous flatte, c’est impraticable. Il faut que je précise là, je vais prendre un exemple, bon… tiens je ne crois pas du tout au complexe d’Œdipe, voilà, parce que le problème pour moi, si c’est un problème, il se trouve plutôt dans le fait que chacun des termes, parent, enfant, se fondent l’un l’autre, se fait exister, se situe, le parent « est » le parent de l’enfant et l’enfant « est » l’enfant du parent, le problème là-dedans, c’est le sens que ça génère, l’hypothèque que c’est, qui court-circuite la façon dont vous allez aborder les choses… Bon, je ne développe pas, j’en reviens à mon travail. L’idée est la même, je ne veux pas tirer mon épingle du jeu, monter un circuit qui me permet de me fonder, de faire de moi, par exemple, celui qui pense tels trucs, « être » celui qui articule tels trucs, etc… Je répète : je ne fais pas un travail pour me flatter, je ne suis pas sensé me donner raison, ni donner tort aux autres. Là, ça se complique un peu, parce que quand vous lâchez un mot, il prend sa valeur en s’opposant à un autre mot. Vous lâchez une idée, vous allez forcément la voir se fonder, se figer par rapport à quelque chose qui se fonde et se fige en même temps. Au final, vous passer à côté et de quelque chose et de l’autre chose. Là vous voyez je bute sur la technique – la  philosophie, ce n’est jamais qu’un truc de technicien – parce que, pour faire vite, exprimer une idée, c’est déjà la faire fongible, vous avez forcément besoin de mettre au point un autre mode d’expression qui puisse dégager la complexité de la chose, c’est-à-dire ne pas la fonder dans un rapport, laisser toute sa puissance d’effectuations ouvertes. Un concept, c’est un truc qui peut se connecter avec n’importe quoi d’autre, ça ne peut pas s’établir dans un rapport, ça doit pouvoir se brancher dans n’importe quelle prise et faire du jus. Et ça doit se brancher aussi au mur, à la table, à la plante, à n’importe quoi. Alors si j’ai l’air d’établir la réalité par rapport à l’image, je fabrique des trucs boursouflés, qui se trimballe comme ça avec des connexions toutes faites et impraticables : je parle de l’image, je me trimballe toute la réalité avec – c’est comme ça que se forme l’inconscient, pour les gens qui en ont, l’inconscient, c’est technique aussi – . Le piège, c’est de ne plus parler ni de l’image, ni de la réalité, mais de l’image de la réalité et de la réalité de l’image, mais bon…  Bref, mon idée, n’est pas de fonder les choses ou moi, mais bien de les laisser à leur périssabilité. Mon idée, n’est pas non plus de regarder une société en expliquant comment elle est pourrie et comment je suis plus malin. Mon idée, c’est de voir les marges qu’il y a à dégager. Il me semble qu’étudier comment ça fonctionne, c’est étudier comment ça pourrait fonctionner. Je regarde que tels trucs sont possibles, je regarde les trucs, je regarde que c’est possible, je dégage les possibilités, il me semble. Voilà, pour l’instant je bute, certainement sur des faux problèmes, alors je les laisse tomber ces problèmes, je les laisse tomber et s’effondrer d’eux-mêmes. Je suis assez calme avec ça dans l’ensemble.
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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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21 avril 2008 1 21 /04 /avril /2008 20:11

Meg Stuart & Philipp Gehmacher - Maybe forever

  La vocation à fonctionner, à remplir une fonction, c’est la propension à se faire nul.

  Si ça fonctionne, c’est mort.

  La fonction, le rabattement, l’existence, c’est pareil.

  Je ne sais pas où vous voyez que les choses existent.

  C’est dans l’ossature qu’il s’agit d’aller voir, là où ça bute.

  Ca n’a aucune importance de gorger les choses et les mots de sens et d’existence, de les délirer, de les exploser, ou non.

  Les choses et les mots sont périssables, la personne humaine est mortelle.

  Ce n’est pas grave.

  L’idée, c’est de dégager des marges.

  Parce que c’est périssable.

  Faire exister les choses, c’est les rendre impraticables.

  Il n’y a que ce qui est déjà mort qui est immortel.

  Je suppose que c’est une question de confiance. Concevoir la force de quelque chose qui périt.
 
  Par exemple, l’inconscient, ce n’est que ça, les échos d’effectuations qui travaillent de toutes façons.

  Vous allez délirer l’immortalité ou aller voir dans l’ossature, ce n’est pas différencié, l’un ne s’oppose pas à l’autre. Vous avez quoi qu’il en soit les échos d’effectuations qui se déchaînent.

  Dans les échos d’effectuations vous avez : périr.

  Ce n’est pas difficile, c’est parce que ça meurt que c’est puissant, c’est tout.

  Fonctionner, contrôler, compasser, se faire fongible, exister, c’est être déjà mort. Ca n’arrête pas les échos d’effectuations. Ca fabrique l’inconscient. Qu’est-ce que les gens s’emmerdent avec ça.

  Que ce qui se fonde sur la terre s’écroule, ça n’a aucune importance, ça n’emportera pas la terre avec.

  Je n’ai pas d’inconscient et je suis afonctionnel.

  Au pire, l’écroulement emportera l’idée que l’on se fait de la terre, l’idée, pas la terre.

  Il se trouve qu’une idée est périssable ; l’idée de l’immortalité d’un être-mort, par exemple, autant que ça puisse fonctionner, ça n’empêche pas de mourir.
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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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14 février 2008 4 14 /02 /février /2008 09:34
Boris Charmatz Herses (une lente introduction)
undefined Vous avez ce corps puissant, ce corps fonctionnel, ce corps qui déploie des mécanismes pour s’organiser entre nécessités, jusqu’à la nécessité du non-nécessaire, et possibilités, jusqu’à la possibilité de l’impossibilité.

  On peut rentrer dans le vif du sujet, on peut prendre un exemple, on peut prendre un idéal, n’importe lequel, les idéaux sont interchangeables en ce qu’ils fondent, c’est-à-dire ils posent, liquéfient et s’abattent sur le monde, les choses et les êtres dans leur fongibilité, on peut prendre l’idéal de la mort, parce qu’alors le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il est à vif.

  Qu’est-ce que c’est la mort ? A quoi ça sert ? A quoi ça peut servir ? La question est énorme, parce que précisément la mort, c’est le point d’achoppement, ce sur quoi bute un corps qui est voué à fonctionner, en ce que la mort, c’est ne pas fonctionner du tout. Déjà, on peut dire que la mort n’existe pas. On peut dire que la mort ni n’existe, ni n’existe pas, que la question ne se pose pas en ces termes. Il faut la prendre par tous les bouts, c’est évidemment très délicat. Elle se dessine par effectuations. Vous avez cette puissance d’effectuations du corps voué à s’organiser et à fonctionner qui non seulement utilise les choses, mais encore fabrique des utilisations de choses et même fabrique des choses d’utilisations. Ce n’est pas rien, c’est l’activité la plus joyeuse, la plus jouissive du monde. Vous voyez ce corps se souvenir, tirer des leçons, déduire, prévoir, il faut voir ce que c’est s’organiser, c’est aller à la marge, la marge de manœuvre entre ce qui est nécessaire et possible, c’est saisir les possibilités et rendre possible. Et puis dans les effectuations de ce corps, il y a mourir, c’est-à-dire ne plus fonctionner. Alors là on touche un nerf, un point sensible, un nœud. Vous avez la mort comme effectuation de puissance. C’est-à-dire vous avez toutes les effectuations que votre organisation génère, ce que vous rendez possible, les échos de ce que vous rendez possible, ce que vous pouvez déduire et prévoir, comme ce qui surgit de façon imprévue comme conséquence, et puis vous avez la mort, qui peut surgit aussi, qui surgit de toutes façons, comme conséquence, conséquence d’un accident, d’un acte, d’une maladie, etc. Vous allez même pouvoir la prévoir et la déduire, vous allez même pouvoir organiser des parades, mais vous allez quoi qu’il en soit buter sur la mort.

  La mort est donc une effectuation de puissance, puisque, évidemment, si vous ne vivez pas, c’est-à-dire si vous ne vous organisez pas, et je ne parle pas de s’organiser à ne pas s’organiser, parce que c’est s’organiser quand même, bien sûr vous ne mourez pas. Et la mort est une effectuation en puissance, puisque vous pouvez vous organisezrcomme vous voulez, vous allez mourir, c’est-à-dire que votre organisation va avoir comme conséquence la mort ou vous allez vous organiser avec la mort comme conséquence de l’organisation d’un virus ou de l’organisation d’un meurtrier ou… etc. Là on est précisément entre nécessités et possibilités, marges, marges de manœuvre. Là vous avez quelque chose qui défie votre organisation. Vous n’avez pas le contrôle absolu, parce que le contrôle absolu, ce serait de ne pas mourir, mais vous n’êtes pas non plus impuissant, non pas tant parce que ce qui ne tue pas rend plus fort, non, mais parce que simplement c’est parce que vous êtes puissant que vous mourez, et même vous mourez de toute votre puissance.

  Je ne suis pas dans la conception de la mort là. Je regarde comment ça s’organise, comment ça marche, comment ça peut marcher. Je ne parle pas d’un duel dans lequel la mort et la vie tendent à se donner tort, il est très beau ce combat, mais c’est une parade imaginaire. Ce qu’il faut voir, c’est un corps voué à fonctionner qui ne fonctionnera plus du tout. Ce qu’il faut voir, c’est que ne plus fonctionner du tout, pour ce corps, est une effectuation. Et ce qu’il faut voir encore, c’est que tant qu’il fonctionne, il fonctionne très bien, ce corps, il s’organise de toute sa puissance. On ne fait pas l’expérience de la mort, par exemple. Quand vous êtes malade, accidenté, intoxiqué, blessé, heurté, ce que vous éprouvez, c’est la puissance de votre corps. On ne meurt pas facilement. On tient, on résiste, on lutte. La puissance, c’est un déploiement, un déferlement, un déchaînement, c’est le corps qui hurle inlassablement de toutes ses forces, et même si ses forces s’amenuisent, et même s’il s’épuise à hurler, et même si son hurlement est un murmure sourd, un râle et encore un dernier souffle, il hurle, il hurle jusqu’à ne plus hurler du tout.

  Vous voyez que la question de la mort ne se pose pas, puisqu’on ne l’expérimente pas, que ce qu’on éprouve, c’est de toutes façons la vie, que la mort, c’est une expérience de vie, on vit la mort.

  Alors vous avez ce point d’achoppement, ce défi organisationnel d’un corps voué à s’organiser et à fonctionner à ne plus fonctionner du tout. Et puis vous avez un autre point d’achoppement si vous prenez ça par le bout de la survie de l’espèce. Vous avez ces corps qui s’organisent et qui meurent, je ne dirais pas qu’ils sont voués à la mort, je suppose qu’on pourrait le dire, mais j’ai des raisons précises pour ne pas le dire encore, pas comme ça, et vous avez une espèce qui, elle, en tout cas, est vouée à être immortelle, qu’elle le soit ou non, que le monde meurt et qu’on n’en parle plus ou non. Là on est dans d’autres mécanismes, dans d’autres articulations parce que si vous concevez la survie de l’espèce, si même vous pensez la survie de l’espèce, alors ces corps certains de mourir sont déjà morts d’être fongibles. C’est que la survie de l’espèce n’est pas à un individu près, que les individus sont interchangeables, qu’ils sont pris dans leur fonction de se reproduire et de ne pas s’entretuer et que cette fonction est remplie par des corps morts d’assurer la survie de l’espèce. Vous entendez ce que je dis là : la survie de l’espèce, ce n’est pas autre chose que la mort de ses organismes, de ces corps voués à s’organiser. Et ces corps, s’ils portent la mort en eux, s’ils sont voués à mourir, s’ils sont même déjà morts, c’est de se reproduire, de s’organiser à ne compter pour rien, à disparaître, à avoir déjà disparu. Vous voyez le court-circuit : une puissance de vie qui s’organise à, non pas mourir, mais à être morte. Etre, ce truc énorme-là, cet absolu, cette ontologie, être, c’est ne pas être, être, c’est être mort. Ce corps voué à s’organiser et à fonctionner jusqu’à mourir, jusqu’à ne plus fonctionner, est un corps sans fonction au regard de la survie de l’espèce dès lors qu’elle est assurée. C’est là que se pose la question de l’être, là que se pose la question de la mort, puisque c’est une seule question que pose et qui pose cet être-mort.

 Là, on est au point de croisement, au point d’articulation et de jointure, au pli, au gond du problème du but, de la génération ou la dégénérescence de sens, du corps sans fonction, de l’être-mort, des échos d’effectuations de puissance, des rapports situationnels et encore du pouvoir magique de contrôle absolu – la logique, c’est encore de la magie –. Il faut voir que, pour un corps voué à s’organiser, la survie de l’espèce et la mort sont des questions qui se rétractent à son organisation. Il faut voir que ce sont des champs impossibles à investir, que de la survie de l’espèce et de la mort, un corps voué à s’organiser ne peut rien faire, qu’il est même mis en échec dans sa vocation à s’organiser, en ce que la survie de l’espèce et la mort sont inorganiques, points morts, forces d’inertie tout autant qu’il est lui-même inorganique, c’est-à-dire sans organe, point mort, force d’inertie comme corps sans fonction, être-mort de la survie de l’espèce en tant qu’instance de sa propre mort. Là vous devez sentir le rapport s’établir entre un corps puissant et son impuissance de la survie de l’espèce, c’est-à-dire donc de la survie de sa mort. Vous avez des échos d’effectuations d’un corps puissant et des échos d’effectuations de la survie de l’espèce qui se longent en restant forcément réfractaires les uns aux autres : une puissance organisationnelle qui ne peut pas investir le champ de sa mort, qui s’organise dans la marge, qui ne fait rien de sa mort, parce qu’il n’y a rien à faire et une machine organisationnelle qui survit indépendamment de la mort de ses membres. Vous voyez que ça n’a rien à voir, c’est complètement indépendant, parfaitement étranger, incommensurable, sans commune mesure, sans mesure aucune. Ca pourrait se longer comme ça toujours sans jamais se soucier les uns des autres autrement que par effectuations annexes : des corps puissants d’échos d’effectuations et parmi ces effectuations, la survie de leur espèce, et une espèce dont la survie effectue des échos, offre des possibilités dans les organisations de ses membres, par exemple la solidarité. Et c’est dans le rapport à la mort que va s’articuler la jonction impossible entre le corps puissant et la survie de l’espèce. Le rapport à la mort de la survie de l’espèce, le rapport à la mort du corps puissant, deux rapports qui pourraient ne rien avoir à voir, mais qui coïncident et se contaminent. C’est le rapport à la mort qui va faire exister le corps puissant et la survie de l’espèce l’un par rapport à l’autre, les établir dans une interdépendance aliénante et folle d’existence, où le corps puissant par rapport à la survie de l’espèce est être-mort et où la survie de l’espèce par rapport au corps puissant est la survie de sa propre mort. J’insiste sur ce point que c’est le rapport à la mort le contage, et non la mort elle-même, car la mort n’existe pas, la mort est inutile, réfractaire, de la mort, on ne peut rien faire. C’est un rapport que pose le problème de la mort. Concevoir la mort, c’est établir un rapport qui fait exister la mort pour se faire soi-même exister comme mort.

  J’aimerais que vous mesuriez l’immensité époustouflante de ce corps voué à s’organiser qui va aller jusqu’à organiser l’inorganique et l’impossible, qui va s’épuiser, se tuer, se faire mort, pour ne rien laisser hors de sa portée. Vous ne pouvez pas ne pas ressentir l’éblouissement de cette tentative affolée.
 
  Vous voyez que je ne suis pas dans des questions d’origines, que je ne cherche pas de causalité, de cause ou de but, je regarde des mécanismes, des articulations, des opérations et des combinaisons, je regarde comment ça fonctionne. Cela veut dire que je ne dis pas que le corps puissant va concevoir la survie de l’espèce comme parade à l’hypothèse de sa mort ou que de sa conception de la survie de l’espèce va surgir l’hypothèque de la mort. Je dis qu’il y a une hypothèse hallucinée de la mort, une survie de l’espèce comme survie de la mort et un être-mort. Je les vois s’articuler, se répondre et se correspondre, s’effectuer et se contre-effectuer dans des rapports situationnels qui les condamnent à être interdépendants.

  Je passe par un autre chemin encore. J’attrape un autre bout. Celui de la parade idéale, de l’hypothèse/hypothèque de la mort. Donc vous avez un corps puissant qui est un corps sans fonction, un être mort et une survie de l’espèce qui est survie de mort. Vous devez sentir l’impuissance de ce corps face à la survie d’une espèce immortelle qui constitue l’hypothèse de sa propre mort en tant qu’il lui est dispensable, anecdotique et fongible, déjà mort donc. Un corps voué à fonctionner sans fonction. Vous devez voir que la question de l’être pose ce corps en tant que mort. Vous devez mesurer l’énormité affolante, la violence sourde, l’épouvante de la chose. Je suppose que vous pouvez concevoir un corps paralysé par la peur. Vous savez peut-être que c’est une parade de survie, en ce que les prédateurs carnivores sont sensibles aux mouvements, s’immobiliser, c’est quasiment disparaître à la vue du chasseur. Vous avez donc un être-mort paralysé devant la survie de mort, atterré par les échos d’effectuations qui lui échappent, au regard desquels il ne compte désespérément pour rien. Vous avez la mort surgissant par effectuations que vous pouvez prévoir, déduire, contre laquelle vous pouvez dégager des marges, mais sur laquelle vous allez finir par buter et là vous avez une hypothèse de mort qui va hypothéquer absolument tout, dès lors qu’elle vous fonde en tant qu’être. En d’autres termes, c’est dans l’ombre de la mort que le corps puissant voué à fonctionner va s’établir à ne plus fonctionner, c’est en tant que déjà mort qu’il va vivre. L’hypothèque de la mort, c’est une contagion, une propagation hallucinée. La question de l’être, du but ou du sens de la vie, du contrôle absolu immortel, ne peut se poser qu’à ce corps voué à fonctionner comme corps sans fonction dont la vie n’est plus qu’une errance dans ce désert stérile sous l’ombre de la mort. Vous voyez je suis très calme, j’insiste beaucoup, j’avance très doucement là.

  Il faut voir un être-mort qui maintient une survie de mort en étant-mort, une survie de mort qui maintient un être-mort en étant la mort des êtres. Il faut voir comment un être-mort va s’effectuer, alors qu’il n’en peut plus de disparaître, d’avoir déjà disparu, qui va se fonder dans la fongibilité qui le fait disparaître et en même temps le rend immortel. Vous voyez la tension de cet être qui disparaît d’être et est de disparaître, cette tension, c’est son immortalité. Car l’être-mort est immortel de survivre de sa mort. L’être-mort ne peut pas mourir : il est déjà mort, disparu, hypothéqué.

  J’aimerais vous faire sentir la défaite de ce court-circuit dans lequel le corps échoue, est mis en échec et dérive.

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22 janvier 2008 2 22 /01 /janvier /2008 07:58
 
  Yang Zhenzhong -  I will die
  Alors vous avez cette puissance qui s’organise dans le but de se préserver. Et ce qui est appelé la société, ça va être, quand même, un mode d’organisation de cette puissance. Vous voyez d’une part, qu’il n’y a pas d’opposition entre société et individus, que ça ne se conçoit pas par dualités, corrélations supra/infra, macro/micro, puisqu’une société, c’est une organisation de puissances, d’autre part que ça ne s’articule pas par des mécanismes de pouvoir, puisque ça s’agence par effectuations de possibilités. Le pouvoir, c’est une possibilité parmi les possibilités, y compris, par exemple, une possibilité d’impossibilité, qui répond aux nécessités possibles. Vous avez cette tension où tout ce qui est possible n’est pas nécessaire et tout ce qui est nécessaire n’est pas possible, mais où ce qui est effectué est tendu entre nécessités et possibilités. Il faut voir les échos d’effectuations, les possibilités qui se saisissent qui rendent possible, les nécessités rendues possibles qui saisissent les possibilités, etc… On peut appeler ça des chaînes ou des séries. Ou des échos d’effectuations donc. J’insiste sur l’agencement de cette conception. Vous n’avez pas des structures et des renvois indéfinis qui débordent l’individu et le rendent impuissant, impuissant à agir sur des choses mouvantes, impuissant à être ce qu’il ne sait plus qu’il est, là, vous avez des mouvements d’effectuations qui se provoquent, se génèrent, se fabriquent et ouvrent les possibilités de cet individu. Le pouvoir, donc, ne va certes pas être un contrôle absolu sur toutes les choses, mais une marge de manœuvre sur une « séquence conséquentielle » d’échos d’effectuations. Vous n’avez pas un individu qui subit des effectuations dont il est aux prises, mais un individu qui agit, qui agit jusqu’à subir en tant qu’action, sur des effectuations là où il a prise, entre ses nécessités et ses possibilités. Que ce soit clair : cet individu est impuissant à tout contrôler et à tout savoir, cela ne prouve pas qu’il ne contrôle ni ne sait rien, ni même qu’il est contrôlé et su par ce qu’il ne contrôle ni ne sait pas. Je dénonce ici ce glissement nauséabond et fantasmatique du structuralisme qui ne s’est pas débarrassé de ses absolus, bien au contraire. L’individu est impuissant à tout contrôler, tant mieux, ce n’est pas à l’absolu qu’il se mesure. Cette impossibilité n’est pas dépressive, elle est réjouissante dans ses séquences conséquentielles d’effectuations, puisqu’une impossibilité, la possibilité d’une impossibilité, ce n’est pas l’impossibilité d’une possibilité, ce n’est pas de l’impuissance, mais l’ouverture de toutes les autres possibilités. Il a fallu une tristesse assassine et folle pour s’appesantir, s’enliser, s’épuiser dans des impossibilités jusqu’à se faire impuissant.

  Vous avez cette machine organisationnelle, on peut remonter à la nature, non pas la nature de la machine, mais la machine de la nature, on peut faire ça aussi, c’est très drôle, on peut la prendre quand elle découvre le feu, tiens. Il y a ces foudres qui s’abattent, ces feux qui se déclenchent et se propagent, imaginez les êtres humains entourés comme ça de feux, non pas en permanence, mais de temps en temps, foudroyés, c’est-à-dire aussi très surpris, rendus impuissants par la surprise de ce feu qui s’abat. Et puis, là vous mesurez la puissance de ces machines, ces êtres qui vont rendre possible de le produire eux-mêmes ce feu et en le produisant eux-mêmes de croire le contrôler. Alors, c’est comme toute effectuation, le feu, c’est suivi d’échos conséquentiels, ça ouvre des possibilités et des nécessités, ça brûle, ça réchauffe, ça éclaire, ça cuit, etc… Imaginez, il faut bien que ça serve à quelque chose l’imagination, imaginez l’effervescence de ces gens, l’agitation que provoque leur découverte, tout ce que ça rend possible. Vous voyez, la question ne se pose pas de leur contrôle absolu du feu, mais de leur marge de manœuvre, de ce qui va être possible avec ce feu, ce qui va être possible de ce qui est nécessaire à ce qui ne l’est pas, par exemple tout faire brûler par accident, c’est une effectuation aussi. Bon et puis, alors ça c’est le miracle de l’humanité, vous avez ces êtres humains, sans doute assez mécontents de ne pas tout contrôler, qui vont se mettre à danser autour du feu, à prier, à se livrer à toutes sortes d’activités incantatoires. Vous voyez ces gens se détourner des effectuations et fabriquer, élaborer un pouvoir magique et hallucinogène qui tend à palier leur impuissance à tout contrôler.

  J’ai pris l’exemple du feu, parce que c’est une découverte éblouissante évidemment, mais ce n’est qu’un exemple. Ce que j’essaie d’esquisser, c’est la capacité de l’être humain à halluciner et à voir dans quoi elle s’inscrit, parce que j’y vois l’émergence de la question du sens en tant que pouvoir magique de contrôle absolu. Vous avez ce que Hegel appelle une « nature hostile » et une réaction de « divinisation ». On voit bien en quoi elle est hostile cette nature, c’est qu’elle n’est pas absolument contrôlable, c’est que l’être humain est une puissance d’effectuation, mais n’est pas la seule puissance de toutes les effectuations, qu’une effectuation comprend elle-même une puissance d’effectuations. Vous avez un être humain qui se vit comme dépassé par les échos d’effectuations des effectuations dont il est la puissance, il fait tel truc, ça a telles conséquences de faits, et les effectuations que les effectuations ont en puissance, tel fait a telles conséquences de faits. Et vous devez forcément pressentir le point d’achoppement, ce à quoi l’être humain ne peut décidément pas se résoudre, le contrôle qu’il ne peut pas admettre de ne pas avoir, je ne peux pas croire que vous ne le ressentiez pas intimement, dans ce qui vous fait être, celui de sa propre mort, celui d’être une puissance qui tend à se préserver en train de mourir. Ca c’est bien la seule ontologie qui se dégage de la nature, la seule nature de l’être humain de la nature, non pas qu’il est bon ou mauvais, libre, fort ou raisonnable, ça c’est du délire spéculatif, non, regardez, la nature de l’être humain, la seule nature de l’être humain, sa seule ontologie, c’est qu’il est en train de mourir.

  Qu’est-ce qui va faire qu’en même temps qu’il saisit les possibilités et qu’il rend possible, c’est-à-dire qu’il va prendre à bras le corps la réalité, jouir en tant que puissance, avoir la jouissance, qu’est-ce qui va faire qu’en même temps, l’être humain va délirer un contrôle absolu fou, recouvrir le monde de son flux de parole et de pensée, l’envahir de son esprit et de ses fantômes ? Vous voyez l’émergence de la parole et de la pensée en tant qu’instances qui vont leurrer l’être humain, tout autant palier son impuissance à tout contrôler que la maintenir. Vous voyez le verbe créer les dieux, c’est-à-dire le sens, en tant que pouvoir magique de contrôle absolu qui se substitue à la réalité du monde. Vous avez une réalité d’échos d’effectuations, dans laquelle l’être humain est une puissance qui produit et adapte des effectuations, et puis vous avez un monde imaginaire qui recouvre cette réalité. Ca va jusqu’à cet être qui ne touche jamais une terre qu’il a entièrement recouverte de goudron, sous un ciel entièrement masqué par les effectuations de sa production polluante, qui ne voit jamais l’horizon, entouré par les remparts de ses constructions. C’est-à-dire cet être tellement halluciné par lui-même qu’il a recréé un monde dans l’espoir impuissant et vain de pouvoir enfin tout contrôler.

  C’est ici que je vois l’agencement des rapports situationnels comme fabrication de sens dans cette hallucination de contrôle absolu. Les rapports situationnels sont réactifs, c’est l’être humain qui se vit impuissant, par un caprice hystérique et vorace qui veut que s’il n’a pas le contrôle sur tout, alors il considère n’avoir le contrôle sur rien, qui fait que s’il meurt, alors toute sa marge de manœuvre d’effectuation et de contre-effectuation, sa vie même, ne vaut rien, qu’il est déjà mort, qu’il boude sa vie. Tout ce et ceux sur quoi il n’a pas le contrôle, le renvoient à son impuissance fondamentale, à sa panique folle, d’être en train de mourir. C’est ce que j’entends dans cette parole de Jésute – cet homme qui disait pouvoir déplacer les montagnes par la prière, qui le disait pour ne pas avoir à le faire – : « mon royaume n’est pas de ce monde ». J’entends un être qui n’admet pas ne pas avoir de contrôle sur tout ce qui l’entoure, renoncer à rien contrôler pour imaginer un monde dans lequel, alors, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a le contrôle absolu, puisqu’il en est le fils. Vous saisissez ce rapport réactif, à quoi il répond, comment il entérine cette impuissance en même temps qu’il y répond, comment il nie la réalité, là où l’être humain peut exercer sa puissance, pour produire des pouvoirs magiques dans un monde halluciné ? Là je vois l’être humain situer et être situé dans des images et des symboles, dans ses productions qui nient la réalité en tant que puissance d’effectuation où il finit toujours par mourir, pour fabriquer un monde où tout prend sens, c’est-à-dire où il croit tout contrôler et délire son immortalité.

  Ca donne donc la fabrication des dieux, vous voyez sur quelle béance elle se fonde, quelle béance elle creuse en s’y fondant. Concevez ces êtres qui vont voir l’intervention divine dans tout. Si l’être humain ne peut pas avoir ce contrôle absolu, il va le fabriquer. Il va fabriquer ce pouvoir, et le monde sur lequel ce pouvoir va s’exercer. Vous avez ce monde où la foudre s’abat, par rapport à quoi l’être humain ne peut pas se situer, il peut produire du feu, il a une marge d’adaptation, d’utilisation, d’effectuation, mais il ne peut pas contrôler absolument le feu… pourtant il faut bien que ce pouvoir magique de contrôle absolu soit quelque part… alors ce feu, vous allez le voir s’agencer en tant qu’intervention de ce pouvoir magique, par exemple celui des dieux. Ce feu ne renvoie plus du tout à l’impuissance, mais au pouvoir, il semble même apporter la preuve de ce pouvoir, un pouvoir par rapport auquel l’être humain peut fabriquer du sens et se situer, il peut prier les dieux de ne plus abattre leur foudre, de faire pleuvoir, de gorger la terre de nourriture, d’affaiblir ses ennemis, de déplacer les montagnes, etc… Comme il invente et un pouvoir magique de contrôle absolu, celui des dieux, et un monde, le monde que les dieux créent, le monde sur lequel les dieux ont un pouvoir, comme il est l’inventeur des dieux, du pouvoir et du monde, qu’il le sait – la foi en dieu ne marche qu’à savoir que dieu n’existe pas, vous retrouvez ça chez tous les mystiques – alors il peut halluciner son impuissance.

  Il faut voir un monde où l’être humain parle à dieu, c’est le même qu’un monde que la science fait parler ou qu’un monde où l’être humain parle aux médias, un monde où tout ce qu’il fait, jusqu’aux « circonstances les plus insignifiantes » comme dit Renan, prend sens, c’est-à-dire le situe. Ca, c’est cette merveilleuse propension de l’être humain à se soumettre à qui le regarde, le situe, parce que le regarder, le situer, c’est lui faire croire à son immortalité. Il faut voir ce qui se met en jeu dans ce verbiage, le contournement, le détournement de sa puissance d’effectuations, l’investissement d’une parole qui crée les dieux, ou la science ou les médias, ou tout pouvoir absolu, qui eux-mêmes créent un monde de sens. Alors, qu’un jour, cet être humain désemparé devant la foudre ait pu expliquer scientifiquement les causes de cet effet, c’est bien ce qui a pu lui arriver de pire, parce que ça l’a conforté dans son délire de contrôle impuissant, de fabrication de sens dans lequel il se situe là où il n’est pas, à savoir là où il nourrit l’espoir de ne pas mourir, et certes il ne meurt pas, parce qu’il est déjà mort. Il faut voir que la science, dans son rapport différentiel aux religions, ne se constitue pas comme leur annulation, mais à se construire contre elles, les prolonge. Il faut voir que la science comme les religions expliquent le monde et guérissent les malades. Et les malades guérissaient grâce aux soins thaumaturgiques, comme ils guérissent maintenant grâce aux thérapies scientifiques, en partie par la foi, en partie parce que les thaumaturges et les scientifiques créent les maladies qu’ils guérissent, en partie par effectuations. Il faut voir que les religions et les sciences, plus ou moins en opposition symétrique, plus ou moins en parallèle, se fondent en tant que pouvoir magique de contrôle absolu.

  Je reprends : vous avez des êtres humains qui ne peuvent se résoudre à ne pas contrôler tout et tous, parce que ce serait se résoudre à mourir, qui inventent des instances qui contrôlent tout, les dieux, la science, etc., comme ils inventent et s’inventent eux-mêmes en tant qu’instances contrôlables. Les rapports situationnels, articulés entre sens, immortalité et contrôle absolu trouvent là leur émergence. Vous avez ce délire de contrôle absolu qui fabrique l’impuissance qu’il comble. Et ça va jusqu’à cet être humain structuraliste qui ne contrôle plus tout, mais qui est contrôlé par tout. Vous voyez l’hypothèque du contrôle absolu sur la mort non seulement maintenue, mais même réactualisée. Alors l’idée, ça ne va pas être de se fonder ailleurs dans une logique de rapports différentiels, pour toutes sortes de raisons, par exemple parce que cela reviendrait à emporter avec vous ce à quoi vous voulez échapper, mais aussi parce que vous n’avez pas affaire à des choses fixes et définies, sur lesquelles vous appuyer pour rebondir, mais à des mouvements, des mouvances. Il va donc s’agir de tracer des lignes, des perspectives et de foncer dans le tas. L’idée, c’est de dégager la puissance d’effectuations, jouir des marges de manœuvres. La puissance, c’est la marge de manœuvre dont vous jouissez entre nécessités et possibilités, jusqu’à l’impossible de la mort. Vous avez cette marge, précisément parce qu’il y a cette impossibilité. Et bien en tant que puissance, vous allez regarder votre marge dans les religions, votre marge dans les sciences, votre marge dans le sens ou le non-sens, c’est pareil, etc. Vous allez sans doute contourner le mythe du pouvoir magique, c’est-à-dire vous allez sans doute l’ébrécher, faire une brèche, créer votre marge. Il se peut qu’il s’effondre. Il est déjà effondré. Depuis un siècle, il fonctionne à être effondré, c’est bien la preuve que c’est magique. Mais ça ne va pas être votre problème. On s’en fout du pouvoir magique. On sort de la logique des rapports différentiels, on ne va pas se construire par opposition, différenciation ou identification avec quoi que ce soit. On a des êtres humains en proie à leur impuissance qui se livrent à leurs danses théurgiques autour du feu, grand bien leur fasse. On va voir aussi leur puissance d’effectuations dans tout ça, la marge qui s’en dégage, ce qu’il y a de praticable. Et même, on va faire feu de tout bois, c’est-à-dire, n’est-ce pas, aller là où on est puissants, dans nos possibilités d’effectuations. Vous voyez, ça peut se réorganiser, mais par le déséquilibre, par l’effondrement, par effectuations annexes de la marge que vous allez dégager. La puissance, c’est à la fois la force, la tension elle-même, et sa méthode.

  Vous avez cet être humain qui se laisse foudroyer dans son impuissance. Vous regardez ça comme un idéal, vous le fonder dans son pouvoir magique, vous n’en faites rien ou vous faîtes la même chose, c’est-à-dire son contraire ou autre, ailleurs. Vous trimballez ce pouvoir d’impuissant. Et puis vous regardez comment ça s’organise, comment ça fonctionne, avec quoi ça s’articule, et là vous dégagez les marges, là vous foncez dedans pour créer vos brèches, là vous effondrez le monstre qui se perçoit comme un système, un idéal, une image, un truc qui se regarde, vous effondrez cette perception même et vous utilisez tout ce que vous pouvez, vous saisissez toutes les possibilités que ça offre, vous rendez possible. Je voudrais vous faire pressentir la jouissance de cette activité.
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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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16 janvier 2008 3 16 /01 /janvier /2008 07:03
larsof1a.jpg   Par exemple vous avez un être humain comme machine organisationnelle, puissance entre nécessités et possibilités qui s’organise.
  Je ne sais pas si c’est de l’ontologie. Je dirais que c’est du court-circuitage de l’ontologie.
  Et puis, vous avez l’hypothèque de l’herméneutique, de la logique et du sens qui contrit cette machine.
  C’est très délicat parce que je ne veux pas dire telle organisation, c’est bien et telle organisation, c’est mal. Il faut voir ce qu’il y a à tirer de tous les éléments. C’est toujours dommage de se fermer des portes. Je veux voir comment les choses sont organisées, comment elles marchent, comment elles ne marchent pas. C’est-à-dire que ce qui marche c’est la machine organisationnelle humaine, ça marche tellement que ça va jusqu’à s’organiser à ne plus marcher dans des affaires de logique et de sens, dans des affaires qui ne sont pas du tout viables et qui pourtant tiennent. Vous voyez cette capacité organisationnelle telle, qu’elle peut se retourner sur elle-même et s’annuler, vous voyez comme c’est immense.
  Vous avez un système qui n’a pas du tout été dévasté, au contraire, dont simplement la forme a été actualisée pour, disons, sauver les meubles. Un système de logique et de sens, un système aliénant. Que cette machine organisationnelle ait produit ça et se soit produite avec ça, ça pourrait être la preuve que ça marche.
  Il faut manier avec vigilance cette idée fonctionnaliste. Déjà il faut voir que ce n’est pas de l’utilitarisme. Ensuite il faut voir que, que ça marche, ça peut ne pas être un truc en soi… vous avez plein de manières de l’utiliser ce fonctionnalisme. Soit ça marche par des rapports, mais par rapport à quoi, vous allez dire ça marche par rapport au but, ça l’atteint ou non, avec telle ou telle efficacité. Là on peut s’arrêter, vous pouvez tout à fait dire, le système, il marche dans son but cohésif, la machine organisationnelle sociale, c’est rare dans son histoire qu’elle rate son but de cohésion, dans ses révolutions, ses mutations et même ses moments de flottement, c’est toujours pour finir par retomber sur ses pieds. À ce niveau-là, on peut dire qu’il n’y a jamais eu de révolutions, mais au contraire des adaptations, des arrangements qui devenaient indispensables à la machine pour se maintenir. La Révolution de 1789, c’est la machine qui se réorganise profondément pour prendre en compte la bourgeoisie, c’est une mutation, au niveau du but cohésif, ça n’est pas un changement radical, c’est un redéploiement et une amélioration de son efficacité devant des déséquilibres de forces. Vous pouvez pister cette machine sociale, cette puissance organisationnelle, Foucault l’a fait, vous verrez que, comme toutes les puissances, elle est vouée à se préserver et, ou, à se maintenir en s’organisant, en se réorganisant.
  Ensuite, avec la machine, disons, individuelle, là, le rapport au but devient plus compliqué. Dans l’Ancien Régime, le but de la machine individuelle, c’était sa fonction sociale, être paysan, clerc, noble. D’ailleurs parler d’individu concernant cette époque, c’est comique, puisque la notion d’individu est venue précisément pour casser ces fonctions et ces catégories et relier chacun à la société dans son ensemble. Dans l’Ancien Régime, votre lien social, c’était votre catégorie. Si vous échappez à ces catégories, si vous êtes vagabond, vous n’avez pas d’existence sociale. Foucault décrit la stratégie de la torture en place publique comme démonstration de pouvoir suffisamment chargée pour aller atteindre, envoyer le message, jusqu’à ces gens-là qui vagabondent et qui se soustraient à la société. Avec la notion d’individualité de la Révolution, votre lien devient votre « être » même, puisque vous n’avez plus de fonction, que votre fonction, c’est d’être. Vous voyez, ce n’est plus un lien, c’est une aliénation. Il faut voir que la machine sociale y gagne, puisque son dispositif devient plus souple et plus précis, elle ne se rapporte plus à des pans entiers de la société, mais à chacun. Vous voyez la minutie de l’organisation, l’astuce de la parade. Il faut voir ce que la machine individuelle, elle, y gagne, pour cela la question qui est restée en suspens du but de cette machine se repose, insiste. Elle va gagner en, ce qui a été appelé, égalité, mais l’égalité, précisément, c’est d’être pris dans son être même dans l’organisation sociale, c’est une façon très étrange de concevoir l’égalité. C’est quand même un truc pour nous faire avaler des couleuvres. Vous avez tous les individus d’une société qui vont se livrer entièrement à elle, ça c’est l’égalité républicaine où tout ce qui fait un être, ses pensées, ses émotions, ses espoirs, etc. devient une matière sociale, et non plus seulement son activité. Bon, il faudrait voir si cette égalité, ce n’est pas un tour de passe-passe qui fait que la machine individuelle perd tout et se retrouve en échange avec cette égalité. Prenez l’exemple des emprunts russes, si vous voulez mesurer le grotesque des valeurs de bouts de papier qui longent la faillite, qui peuvent s’effondrer à tout moment et n’ont qu’à bien se tenir, c’est dans cette tension que la machine individuelle s’organise. Elle va gagner en, ce qui a été appelé, liberté. Mais la notion de liberté de la Révolution est spécieuse et absurde. Vous lisez chez Rousseau « on le forcera à être libre » pour son bien, celui d’être un individu, vous avez compris le tour de force. Peu importe.

  Ce qu’il faut voir, c’est la coïncidence tout à coup entre la machine individuelle et celle sociale. Vous avez les théoriciens du Contrat social qui vont tous, Hobbes, Locke, Rousseau, commencer leurs études en dessinant une opposition très forte entre ces deux machines, entre la société et l’homme de la nature, spéculer sur cet homme imaginaire pour en déduire des règles sociales « plus justes » et aboutir, c’est ça le point important, sur une prouesse synthétique où l’homme va désormais être envisagé comme partie du tout et la société, le tout, l’ensemble de ses parties. Cette conception est très intéressante, en ce qu’elle éclate un dualisme qui constitue un poids cruel, encore maintenant, mais toutes ses possibilités n’ont pas été exploitées ou même elle a été rendue impossible, impraticable. Pourquoi ça ? Parce que la République a été fondée. Et la République, c’est quand même ce corps monstrueux, cette horreur mutante, cette hypertrophie comme ce personnage, cette enfant gigantesque qu’interprète Udo Kier dans Riget de Lars von Trier. Le but de la machine individuelle dans la République, c’est la République elle-même. Il faut voir ce que la machine sociale met en place pour tenir. Elle a utilisé les dieux par exemple, la vie après la mort, toutes sortes d’espoirs qui permettaient de faire tenir et là vous avez ce dieu laïc, cette foi qui vient se substituer à d’autres croyances, cette religion civile. Là vous voyez où se situe le tour de passe-passe, c’est que la machine individuelle, on lui trouve des buts, c’est bien là le point qui grince, qui bloque, qui crispe, on lui invente et agite des buts pour maintenir l’organisation sociale. Alors, dans une approche fonctionnaliste, vous n’allez pas imaginer que des esprits malins intriguent et complotent, comme les contes qui s’émoustillent en décrivant la circulation frénétique des poisons à la cour de Catherine de Médicis ou les incantations diaboliques dans les salons de Mme de Montespan ou encore les marchandages et les secrets machiavéliques entre les dirigeants du G8, non, c’est là qu’une organisation s’effectue entre nécessités et possibilités. Vous avez toutes sortes de possibilités et parmi elles, celles qui vont s’effectuer et se contre-effectuer, ce sont celles qui vont venir répondre, avec plus ou moins d’efficace, à des nécessités. Reprenons l’exemple de la Révolution de 1789, vous avez toutes sortes de possibilités d’organiser la société, les esprits n’ont jamais manqué pour concevoir une étendue merveilleuse de propositions, et vous avez des nécessités qui insistent, celle de prendre en compte tout un mouvement social, la bourgeoisie, qui monte, qui pousse, qui s’impose, celle de répondre à ce dégoût des privilèges dans lesquels la noblesse s’est vautrée, celle de circonscrire le pouvoir du clergé, etc. La réorganisation qui va s’effectuer, ça ne va être ni celle qu’un groupe quelconque de gens va concevoir, ni celle qui sera la plus juste ou la plus noble, il faut sortir de ces approches naïves, mais celle qui sera la plus efficace, dont les possibilités prendront en compte le plus de nécessités. Il faut concevoir ça dans son effectuation, dans une élaboration expérimentale, c’est de l’adaptation, de l’ajustement, de l’organisation. Prenez un point précis, prenez la mort du roi, la fin de la monarchie. Ce n’est pas venu de nulle part. Ce n’est même pas venu avec la Révolution elle-même. Si ça fonctionnait à partir de plan a priori, on serait toujours en monarchie, puisque rien ne prévoyait de couper la tête du Roi. Vous avez dans Michelet cette idée que le peuple était attaché au Roi. Il reprend des lettres de Mirabeau qui n’envisagent pas du tout de le destituer. Et puis vous le voyez, ce Louis XVI, prendre peur et tenter de fuir et vous voyez le peuple se sentir trahi. On a eu la fin de la monarchie non pas seulement parce que c’était possible, ni seulement parce que c’était nécessaire, mais pour des questions d’effectuation et d’organisation entre nécessités et possibilités.

  Bref, La République, la machine sociale, le tout de l’ensemble de ses parties, se fonde comme le but de la machine individuelle. Le but de la machine individuelle devient celui d’être une partie du tout social. On aurait pu avoir une autre approche de cette synthèse société/individu, concevoir la société comme une profusion de possibilités pour l’individu, je dois dire que, on m’aurait demandé… ehehe, mais non, la société devient la nécessité de l’individu et alors ça, c’est parfaitement axiomatique et arbitraire, où vous voyez que la société est nécessaire à l’individu ? utile, pleine de possibilités, oui, mais nécessaire ? La réalisation de l’être humain – quand on parle de réalisation, c’est toujours à propos de quelque chose qui n’est pas réelle évidemment – ça va être de se fonder en tant qu’individu, que partie. Là, on voit bien l’efficace pour l’organisation de la machine sociale, on voit bien en quoi ça marche pour elle, mais cette conception maintient le dualisme société/individu en fabriquant un dualisme être humain/individu social et alors là où la machine individuelle ne peut pas s’y retrouver, c’est qu’elle doit renoncer à être pour être un individu. Vous avez là un être humain déchargé, annulé, appelé à se fonder en tant qu’être social et vous avez, pour maintenir la parade, cette monstruosité aveuglante qu’est la République et qui s’érige et se fonde dans les nécessités individuelles plutôt que dans ses possibilités. On le sent déjà, c’est avec les articulations de la foi dans toutes ses formes d’actualisations, divines, sociales, individuelles, qu’on entourloupe l’être humain à chaque fois, j’insiste, on le détourne de la question de son but. Vous avez la République comme machine à fabriquer de la foi pour organiser les machines individuelles les unes par rapport aux autres en tant qu’individus. Et même l’individualité elle-même est génératrice de foi en ce que la machine individuelle est appelée à se construire en tant qu’individu. Vous avez un être humain qui se décharge lui-même, qui porte son propre renoncement avec en échange l’espoir, le but, la foi – la même que celle des emprunts russes – de devenir ce qu’il est censé être, tout sauf ce qu’il est, une partie sociale.

  Et cette articulation va se maintenir et se renforcer à mesure que l’idéal républicain va s’épuiser, va perdre sa force organisationnelle. Que l’idéal individuel s’impose en réponse à l’épuisement de celui républicain ou que l’idéal républicain s’épuise parce qu’il n’est plus nécessaire devant l’efficacité de la possibilité de l’idéal individuel, c’est pareil, c’est un seul mouvement, un seul rapport de forces duquel émerge l’idéal individuel comme instance organisationnelle de la machine sociale et de celle individuelle.Vous avez l’idéal républicain qui est tombé peu à peu, parce que de toute façon il n’était plus nécessaire au maintien de l’organisation des machines. Le mouvement qui s’est déclenché au moment de la Révolution qui a consisté à l’individualisation du lien entre la machine individuelle et la machine sociale, à l’aliénation de celle-là par celle-ci, s’est déployé de telle façon que l’idéal individuel suffit à assurer la cohésion de la machine sociale. Il n’est plus besoin d’agiter cette énorme chose républicaine qui se prenait pour un dieu, l’individu court désormais après lui-même, la foi qui l’anime c’est de se constituer en individu, d’exister, de n’avoir comme seule existence, que celle sociale. Le complexe de castration psychanalytique ne décrit pas autre chose que ce renoncement fondamental à être pour exister en tant que non-être social.

  Alors est-ce que ça marche et si ça marche, est-ce que le fait que ça marche le valide ? Il faut revenir sur cette idée que ça marche. Est-ce que ça marche par rapport à quelque chose, par rapport à son but ? Il se trouve que le but de la machine individuelle est hypothéqué. Si vous prenez la machine individuelle comme puissance qui s’organise pour se préserver, ce qui est la thèse que nous choisissons pour sa capacité à se faire réfractaire aux ontologies, à l’herméneutique et au sens, alors vous mesurez l’entourloupe de voir cette puissance animée par des buts sociaux qui n’ont rien à faire dans sa préservation, qui même court-circuitent ses possibilités pour l’amener à se maintenir socialement. Est-ce qu’un maintien social vaut une préservation individuelle, est-ce que celle-ci peut passer par celui-là, oui, évidemment. On ne peut pas dire que ça ne marche pas du tout. Est-ce que ça vaut le prix de ce déploiement d’efforts intellectuels, affectifs, existentiels que ça implique ? est-ce que la préservation de la puissance de la machine individuelle ne peut pas s’organiser avec plus d’efficace en remettant en cause le rapport à ses nécessités et ses possibilités ? Vous voyez les outils qui se mettent en place pour manier les questions qui s’esquissent quant à l’individu et sa société afin peut-être de les réorganiser… 
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