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8 janvier 2009 4 08 /01 /janvier /2009 12:12
 Chéreau/Blanc/Duras-La Douleur
Alors vous avez comme ça à un moment une identité qui va poindre, quelque chose qui va s’appeler « rouge », quelque chose qui va s’appeler « moi » dans un processus d’identification/différenciation situationnelle. Il faut voir que c’est parce que c’est nommable, dicible que c’est dit et nommé, conçu et pensé.

  C’est-à-dire que c’est parce qu’il y a une langue qui place des points de singularités arbitraires, qui balise, qui regroupe et dissocie d’une façon, comment dire… gratuite, que tout à coup vous allez concevoir les choses, les choses que vous fabriquez en les concevant. Le mot crée le monde dont vous parlez, que vous pensez, dans lequel vous agissez et ce mot est parfaitement arbitraire. Le mot fait exister les choses, le mot fabrique l’existence des choses qui peinent à exister dans le mot.

  Là se situe le point d’achoppement, l’impasse, de toute la tentative. C’est que les choses ne coïncideront jamais tout à fait avec les mots qui les fabriquent, lors même que ces dites choses ne seraient rien sans des mots pour les fabriquer et, de plus, les mots mêmes sont des choses qui poursuivent leurs propres échos d’effectuations. Pour schématiser, vous auriez une séquence « choses », vous auriez une autre séquence « mots » qui suivraient leurs propres échos d’effectuations, viendraient à un moment, accidentellement, coïncider, à ce moment où vous allez dire, c’est « rouge », c’est « moi », etc… et déjà ne se répondraient plus tout à fait. Pourquoi ? Parce que les mots eux-mêmes sont des choses, que ces séquences ne se peuvent dissocier, qu’un mot aussi est rendu dicible finalement.

  Est-ce que les choses continueraient de s’effectuer sans les mots ? Est-ce que la foudre tomberait si on ne savait pas la mesurer, ou simplement l’entendre, la voir, la subir ? La question ne se pose pas. Est-ce qu’il y a un monde sans mot aucun, sauvage, vierge ? C’est une question fantasmatique. Mais je vais vous dire oui, il y a forcément un monde sans mot, un monde indicible, s’il y a un monde de mots, si vous avez saisi le mécanisme identification/différenciation, vous aurez compris que le monde des mots fabrique son pendant pour exister, en existant, lors même que la question ne se pose pourtant pas. Une ville fabrique sa campagne, sa banlieue, je dirais avec malice : son voisinage. A quel moment on est dans la campagne, à quel moment on est dans la banlieue ou déjà dans la ville ? C’est parce qu’on ne peut pas répondre à ça, que le mécanisme ignore et contourne cette question, que la tentative échoue.

  Vous avez toute une activité qui s’est élaborée dans ce fantasme, issue et fabriquée par les mots et délirant le monde indicible, c’est la psychanalyse. D’abord, je vous ferais remarquer en passant, j’aimerais que vous l’ayez déjà saisi, que le processus oedipien n’est pas autre chose qu’un mécanisme qui épouse, calque, duplique le mécanisme linguistique d’identification/différenciation. Mesurez l’arbitraire de l’identité qui en est issue et sur laquelle vous fondez vos vies, c’est exquis. Mais c’est sur le rapport conscience/inconscient que je veux m’attarder ici, le monde des mots vs le monde indicible, où l’un fait exister l’autre.

  D’abord, vous noterez que la conscience freudienne s’inscrit et se conçoit dans le mécanisme linguistique. On est très loin de la conscience leibnizienne, par exemple, faite du voisinage des aperceptions et des appétitions. Là, non, on fixe quelque chose, on définit, on limite, on identifie/différencie brutalement. Alors ce qui est drôle chez Freud, c’est que sa conception de la conscience mélange quand même, sans que personne ne s’en étonne, des choses aussi différentes que la perception, la mémoire et la volonté. Ca n’étonne personne parce que la conscience freudienne ne fonctionne qu’à se différencier de l’inconscient, elle est là pour faire exister l’inconscient, donc cette conscience, tout le monde s’en fout. Il y a pourtant entre conscience et inconscient chez Freud, c’est très clair dans le Moi et le Ça, tout un processus de voisinage glissant, toute une porosité, mais rien n’en est fait parce que ce n’est pas pensé, et pour cause tant que la pensée reste elle-même impliquée dans ce mécanisme situationnel que l’on épingle ici. Mais bref, cet inconscient freudien, que la conscience fait exister, que toute la psychanalyse vénère comme un dieu, précisément parce que comme les dieux, cet inconscient, c’est le monde de l’indicible, c’est le monde avant le mot, à côté du mot, c’est la campagne que fabrique la ville en se fabriquant. Vous avez les dieux ou vous avez l’inconscient, d’une part parce que les mots ne parviennent pas à recouvrir le monde, mais aussi parce que, pour exister, les mots font exister leurs pendants indicibles. Ici précisément s’enclenche la mécanique du désir, dans cet échec délirant.

  Que le mot n’épuise jamais ce qu’il nomme, mais qu’il épuise celui qui le nomme, ce n’est pas seulement de l’aliénation, c’est de la tyrannie.

  Que ce monde indicible n’existe pas, que l’inconscient n’existe pas, que la question ne se pose pas, ça c’est bien le problème de Freud, qui va chercher le monde de l’indicible avec les mots, qui va chercher le monde qu’il duplique en le cherchant. C’est son problème désirant. Que Freud ne puisse pas parvenir à l’inconscient, malgré la multiplication charlatanesque et pleine d’espoir de ces tentatives (l’hypnose, la révélation, les incantations, l’enquête familiale, l’analyse, etc…), on s’en fiche, c’est amusant à voir, mais il pose en tout cas un problème qui hante un monde qui parle et parle depuis qu’il est monde, qui est monde depuis qu’il parle et qui n’en revient pas de parler.

  A défaut de savoir ce que c’est cette conscience freudienne, entre perception, mémoire et volonté, ce qui est curieux à voir, c’est comment ça marche, parce que c’est précisément le même fonctionnement que le langage. Si la névrose, pour Freud, dans Psychologie collective et analyse du moi, est conçue comme une « contradiction logique » ou un « conflit », c’est bien que ce mécanisme d’assemblage et de dissociation brutaux du langage ne se voient pas remis en cause. La conscience, c’est la nomination, c’est pareil, c’est cet exercice qui fabrique une identité en taillant dans le tas qu’elle fabrique en se dissociant. C’est parfaitement schizophrénique et impuissant. Et les contradictions, ce qui n’est pas dit, ce qui est jeté dans l’indicible pour pouvoir dire, puisqu’il faut bien dire quelque chose et pas autre chose, là alors, ce sont des névroses, donc. Ca ne vient à l’idée de personne que c’est le mécanisme lui-même qui n’est pas fiable et est voué à l’échec. Mais peu importe, avec la conception freudienne, avec la dépression qui a laminé le siècle qui l’a succédé, on voit bien la violence, la brutalité de ce système délirant et totalitaire. On voit bien, en tout cas il me semble, qu’on en vient à bout, épuisés de nous-mêmes finalement, épuisés d’être ces êtres dicibles et nommables, arrachés de leurs voisinages, sans terre, sans corps, errants dans ce désert de Colone, des êtres-morts fous, aveugles, impuissants de désir d’être.
 
  Le mécanisme d’identification/différenciation est un fantasme. Le fantasme de fabriquer et dupliquer un monde sur lequel l’animal humain aurait un pouvoir magique, un monde qui non seulement prévoit la foudre mais même la dit, la pense et la produit. Et c’est précisément ce fantasme qui est d’une cruauté aberrante. Dire par identités et différences, penser, agir par identités et différences, cela relève d’une condamnation ignominieuse. C’est injuste, c’est malheureux, c’est la chose la plus misérable du monde. Il n’y a pas de monde de mot, il n’y a pas de monde indicible.

  Alors vous aurez sans doute besoin d’un exemple concret pour saisir la brutalité de ce fantasme, j’imagine que le simple fait de dire que la conscience et l’inconscient n’existent pas ou que le rouge est un accident, le corps aussi, toutes les singularités, ça ne peut pas suffire à déclencher une séquence d’effectuations. C’est très simple, vous avez une articulation gigantesque qui fonctionne sur le même mécanisme identification/différenciation, celui de ce qui est appelé la « démocratie représentative », qui ne fonctionne qu’à dupliquer indéfiniment et d’une façon autocrine le mécanisme. Et là alors vous devez mesurer l’artifice, l’arbitraire, le délire du mécanisme où personne jamais ne se reconnaît tout à fait dans les identités qui recouvrent la société et où ce qui n’est pas reconnu est avalé dans une autre identité/différence, et encore… Vous pouvez voir que même la contestation est identifiée, que ses revendications sont rendues identifiables, c’est-à-dire, j’imagine que c’est drôle, qu’on finit par ne plus savoir si l’identité contestataire ne conteste pas finalement pour se différencier. Voyez comme une démocratie représentative tourne à vide. Voyez aussi comme c’est pratique. Dans ce qui est conçu comme un chaos, tout à coup cette émergence d’identités qui clarifient, qui posent, qui ordonnent, que l’on peut manier, sur lesquels on peut agir, là où le chaos glisse, s’échappe déjà, n’en revient pas et ne ressemble à rien. C’est oublier qu’il n’y a pas de chaos, que ce qui est conçu comme un chaos n’est que le pendant différencié du monde ordonné fantasmatique et tyrannique des mots, que la conception du chaos est fabriquée avec la conception du monde des mots, que le chaos, c’est déjà le monde des mots.

  Il n’y a de monde indicible que parce qu’il y a des mots pour le dire, par exemple le mot indicible. Il se trouve, vous pouvez avoir confiance, que le problème ne se pose pas, ne doit plus se poser.

  Je m’arrête là. Vous devez pressentir maintenant la nécessité de dire, penser, agir par percées, effectuations, accidents, voisinages et puissance.
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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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4 décembre 2008 4 04 /12 /décembre /2008 21:33
J’ai laissé en suspens notre recherche depuis un moment pour m’occuper d’autre chose :





Ca ne veut pas dire que les échos d’effectuations n’ont pas suivi leur parcours, au contraire…

Boris Charmatz/Jeanne Balibar - la danseuse malade


J’avais annoncé, il me semble, ou en tout cas j’avais comme projet de passer par l’étude des catégories, en prenant l’exemple de celles, si fantasques, de Linné. Après avoir posé notre attention sur les couleurs, considérer cette histoire de curseurs et de degré 0 idéal, et avoir proposé d’envisager l’activité de penser comme celle de rendre pensable, je voudrais avancer encore dans notre chemin, en empruntant un autre passage.

Nous allons parler des identités, des noms, des personas, bref des “singularités”. Qu’est-ce qui fait qu’à un moment, à un niveau du curseur, telle onde est rouge, tel noeud de pensée est une idée, tel corps est un individu ?

Il faut se concentrer d’abord sur la mécanique. Penser, dire, c’est organiser, trier, répartir, catégoriser, c’est-à-dire différencier/identifier, rendre pensable, rendre dicible. Pourquoi ça ? Comment ça ?

Vous avez comme ça quelque chose alors de l’ordre de la cohue, regardez, ce mouvement fou, sauvage, asocial, cette circulation vague et confuse, ces choses-là, qui ne sont pas encore des informations, qui ne sont pas, qui vont et viennent, vous traversent, sollicitent et exaspèrent vos sens. Regardez, sentez ce courant, ce flux fourmillant d’effectuations, cette puissance, cette foule. Mesurez ce « sentiment » à ce moment précis, face à quelque chose qui n’en finit pas de ne ressembler à rien, vous vous faites joyeux et fous ou vous êtes déjà morts, impuissants, meurtris par cette survie de mort. Je parle de quelque chose de concret, quelque chose que vous ne pouvez pas ne pas avoir ressenti physiquement, quelque chose qui ne peut pas ne pas déjà vous avoir tué des centaines de fois : vous n’existez pas, vous n’êtes personne, vous êtes interchangeable et fongible, sans fonction aucune. Je vous le rappelle au cas où vous l’auriez oublié, tout est fait pour vous le faire oublier, croire en dieu, se mettre en couple, fantasmer sur des stars virtuelles, exercer un métier… Mais que les choses soient claires, qu’il n’y ait aucune ambiguïté, je ne condamne pas l’humanité au malheur, après Freud et Heidegger, rabats-joie de la pire espèce, non je vous décris la tragédie de l’humanité, savourez la, elle est plus joyeuse que tout ! Vous êtes face à cette cohue de la foule, pourquoi face, pourquoi ne pas simplement y participer, se faire joyeux et puissant, mourir ? vous êtes face à cette survie de mort, tétanisés, et vous fabriquez le pouvoir magique de contrôle absolu pour y répondre…

Entrons dans le vif du sujet. On l’a vu, on ne se lasse pas de le voir depuis Saussure, un mot ne trouve de valeur que par rapport à un autre mot. Nommer, c’est à la fois identifier et différencier. Il faut voir ce que cette opération a d’arbitraire. Il faut voir ce qu’elle a de convenu. Il faut bien s’entendre sans doute, c’est à partir de là que se génère et se duplique le délire axiomatique autocrinien. Bref, j’essaie de vous faciliter la tâche en reprenant plusieurs points sur lesquels nous avons avancé, mais j’ai bien peur de vous perdre au contraire, lisez à partir d’ici, oubliez ce qui précède…

Bref donc, face à ce mouvement confus, vous allez rendre nommable et pensable, et pour ce faire vous allez fixer des curseurs arbitrairement, identifier et différentier, démêler, désenchevêtrer, poser, établir. Ce sont des siècles de méthodes qui ont permis de mettre au point quelque chose sans quoi on ne peut ni parler ni penser, tout au moins en l’état actuel des choses. Ca fait que l’on se met d’accord pour dire qu’à un moment tel niveau d’onde est rouge, rouge vif, rouge sang, lie de vin, bordeaux…, ah non déjà on n’est plus dans le rouge… Ca fait que l’on se met d’accord pour dire que telle personne est telle persona, avec telles qualités, tels défauts qui la font être. Ce qu’il faut souligner dans cette opération c’est que l’identification est aussi folle que la différentiation ; que l’on assemble, rassemble avec autant de brutalité que l’on sépare et démêle.

Vous allez me dire qu’il y a un moment où on est bel et bien en plein dans le rouge, que ce n’est ni bleu, ni vert, ni jaune, non, mais bien rouge, vous allez même sans doute dire, forcément, rouge pur, comme vous allez me dire que tel corps c’est ce corps précis, qu’il ne se confond pas avec tel autre, qu’on a bel et bien deux corps là, distincts et à jamais irréconciliables. Alors attendez… Vous avez quelque chose dans vos provisions philosophiques pour vous aider à saisir tout cela autrement, un mécanisme très précieux, assez sophistiqué et dont on est encore loin d’avoir épuisé les ressources : l’analyse différentielle leibnizienne.

Il faut non plus penser mais concevoir ce mécanisme, il est époustouflant, il fonce dans le tas des identités et des catégories. Avec notre exemple des couleurs, on est en plein dedans. Prenons le rouge et le bleu comme points de singularités. Vous avez deux points de singularités, donc, et entre, dans ce voisinage évanouissant, depuis le rouge vif jusqu’au bleu kleinien, le violet, l’écarlate, le pourpre, etc… comme autant de points réguliers, chez Leibniz ces points sont infinis. Ce qu’il s’agit de saisir ici, c’est la conception de ce voisinage, ce mouvement imperceptible et minutieux qui va passer du rouge au bleu, ce glissement du curseur. Le rapport différentiel, c’est ça, ce qu’il faut ressentir, ce que vous pouvez ressentir physiquement est là, ce voisinage de points réguliers en devenir…

Je ne sais pas si vous mesurez l’immensité de l’alternative, face à une pensée et une parole qui ont besoin de singulariser, de purifier pour rendre pensable et dicible, vous avez cette conception qui pense le mouvement de puissance, les effectuations. Alors on voit l’étape dans la pensée Leibnizienne, qui s’accroche encore à des singularités. Mais moi, je vous dis que les singularités n’existent pas. Précisément, les singularités, le rouge, l’individu, le mot, sont des accidents, des passages, des points de croisement sur lesquels il ne s’agit pas de s’arrêter. Le rouge n’existe pas, il se trouve occasionnellement, accidentellement, comme un point d’effectuations. Penser le rouge, nommer le rouge, c’est hypothéquer et tétaniser le mouvement d’effectuation de la pensée, le mouvement d’évolution de la pensée, si nous voulons reprendre le terme darwinien, autre mécanisme qui conçoit le mouvement. Je vous dis de ne pas penser par singularités, mots, idéaux, identités, être, mais de penser par mouvements, glissements, de foncer dans les identités et les différences, d’aller de différences en différences. Je vous dis que maintenant, nous pouvons et nous avons besoin de désingulariser la pensée et la parole. La révolution, c’est de penser l’évolution, de penser par évolution.

Qu’est-ce que ça change ? Ca change votre façon d’appréhender le monde, ça change votre action effectuée et effectuante, parce que vous n’êtes plus face à quelque chose que vous fondez, une image, un délire, pour le rendre pensable dans un rapport situationnel, non, vous rencontrez le rouge, vous ne le pensez pas, vous agissez avec, vous rencontrez le rouge comme un accident d’effectuations de puissance, quelque chose que vous n’identifiez pas, que vous n’extrayez pas brutalement de son voisinage, de son évolution, que vous ne faites pas exister, mais quelque chose qui s’effectue, effectue et que vous effectuez.

On en restera là pour aujourd’hui. Une question se pose forcément, si vous suivez, vous devez déjà vous la poser, peut-être pouvez-vous même y répondre : on ne parle plus du pourpre alors ?
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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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16 septembre 2008 2 16 /09 /septembre /2008 11:19

Mathilde Monnier - Publique


Il y a quelque chose d’éminemment intrigant, pour quelqu’un qui, par exemple, va se préoccuper de questions dites “philosophiques” à la suite de créateurs comme Heidegger puis Foucault, à la suite chronologique j’entends, dans le spectacle qu’offrent les activités de la danse contemporaine, en ce que, précisément, il est des gens pour continuer de danser lors même que leurs idéaux sont tombés. C’est intrigant d’une part pour le soulagement incommensurable que cet effondrement constitue, d’autre part par les réflexes qui restent, stagnants et spasmodiques, de revenir à des idéaux ou de substituer des fonctions aux idéaux en les utilisant avec un emploi très similaire. C’est qu’on ne se débarrasse pas d’outils si utiles par la simple action de la volonté.

Mais que les choses soient claires ici. Je ne m’aventurerais pas dans des histoires de lapsus ou d’inconscients et je n’irais pas jusqu’à dire ou penser que les pratiques contemporaines dupliquent inconsciemment ou « insciemment » des mécanismes archaïques. Je laisse ce genre de réflexions à la Psychanalyse qui livre les gens à quelque chose de l’ordre de l’esclavage avec ses concepts. Je n’utiliserais pas non plus les conceptions brillantes de Deleuze et Guattari “d’objectif révolutionnaire” et  “d’investissement préconscient de type réactionnaire”. Je suis très embêté par le fait qu’on fasse dire des choses aux choses, qu’une chose veuille dire autre chose, etc… J’ai même une sorte de dégoût.

Peu importe. Le fait est que l’on voit ces danseurs contemporains exécuter un pas immense avec Mary Wigman ou Laban en ne faisant plus cas de quelque chose qui s’appellerait ailleurs le Surmoi. Et le fait est que l’on voit aujourd’hui ces danseurs reconstituer pièces après pièces quelque chose qui a la même fonction qu’un Surmoi, des codes, des règles où un danseur contemporain, aussi singulier et surprenant que soit son parcours, aussi unique que soit son rapport à son corps, n’est jamais qu’un corps avalé par un langage.

Vous avez donc des gens qui ont un rapport brut à la danse, les gens qui n’ont pas suivi de formation, et ils sont très intéressants à regarder danser, parce qu’ils dansent d’une façon incroyablement pauvre et convenue. Ils ne dansent pas, par exemple, comme ça leur vient, sans aucun critère, ni référence d’aucune sorte, mais comme ils croient qu’il faut danser. Ils collent à l’image qu’ils se font de la danse. C’est délicieux. C’est-à-dire, n’est-ce pas, si l’on prend un autre langage, la parole, qu’ils ne vont pas pousser des cris ou des gémissements sauvages, mais répéter compulsivement les deux seuls mots qu’ils croient connaître.

Là apparaît donc, hélas sans doute, la nécessité pour des gens de suivre une formation, soit pour étendre le champ et la maîtrise de leur vocabulaire et de leur syntaxe, sans trop savoir s’il va s’agir pour eux de pouvoir enfin exprimer plus précisément quelque chose ou d’imprimer en eux quelque chose de précis. Sans savoir s’ils vont utiliser le langage qu’ils apprennent ou si c’est le langage qui les utilise. Là aussi apparaît simultanément la nécessité de se débarrasser une bonne fois pour toute de la représentation que les gens se font de ce qu’est danser, ne serait-ce que parce que la question ne se pose jamais de l’être.

Je dessine un parallèle entre un chemin qui mènerait vers une maîtrise absolue d’un langage et un autre vers son ignorance totale. C’est ce par quoi est happé un artiste qui entend « apprendre un langage pour mieux l’oublier » comme c’est dit. Evidemment, ces chemins ne font pas que se longer, ils se croisent, se recoupent et, bien entendu, comme tous les trucs binaires, se situent. Ils sont aussi, donc, complètement délirants et constituent de véritables impasses torturantes, l’impuissance parfaite.

Forcément la question ne peut pas se poser en ces termes.

Je vais le sortir de mon chapeau, mais enfin il me semble qu’envisager la question en termes de possibilités, de nécessités, bref de puissance, permet de foncer dans le tas. La question n’est ni d’ignorer, ni de respecter docilement un langage, mais de l’utiliser. Est-ce que l’utiliser ça veut dire le connaître, l’inventer de toutes pièces, le connaître pour pouvoir en inventer un autre à côté ?

Il faut voir ce qu’est devenue la grille de lecture de l’art ou de la création aujourd’hui, et je ne parle que de celle contemporaine, la littérature et le cinéma n’étant jamais que des activités classiques et bourgeoises en ce moment. Ce qui va donner sa valeur à une œuvre contemporaine, l’accès qui va permettre de la recevoir, ce n’est plus, donc, un corpus de critères référents, une technique rigide à laquelle il faut coller et qu’il s’agit de réinventer, mais, là c’est très intéressant, c’est une invention du XXe siècle, le parcours « individuel » du créateur. C’est à l’individu qu’une œuvre réfère, ce truc complètement inventé et délirant. On est en plein dans des rapports situationnels où l’œuvre fonde l’individu qui la fonde.

Pourtant, il est quelque chose d’éminemment puissant dans le parcours d’un corps butant sur des préoccupations créatrices, quelque chose qui attire particulièrement mon attention et qui met à mal toutes ces considérations : la nécessité de ce corps à être surpris par lui-même pour créer. Nombreux sont les danseurs qui parlent du poids que constitue pour eux une bonne répétition, en ce qu’elle les hante ensuite pendant les représentations, tentés qu’ils sont de la retrouver, de la dupliquer. Nombreux sont ceux, donc, qui disent avoir besoin de se débarrasser des axiomes, de se déstabiliser, de s’aventurer, de risquer de se perdre pour créer. Le pressentiment de la puissance dans tout ça est exquis. Ne pas reproduire comme une machine, ne pas exécuter, inventer, créer, utiliser ce qui est possible à un moment précis, ce qui se présente, foncer dans le tas.

Il s’agit bel et bien d’une expérience, d’une épreuve, d’un parcours, non pas individuel, mais puissant qui ne prend plus le temps de rien situer.

Je voudrais vous faire remarquer, si l’on en revient à ce qui est appelé la philosophie, que la création de concepts ne fonde pas des entités, mais crée des possibilités d’effectuations. Je voudrais dire que ce qui importe ce n’est jamais le concept, qu’un concept c’est un monstre impraticable dont vous ne ferez jamais rien d’autre que le dupliquer bêtement, et tant mieux, non ce qui importe c’est le nœud d’effectuations, le point de croisement que constitue un concept, par lequel passent les échos d’effectuations de son créateur tout autant que les échos d’effectuations de sa création.

Un concept est une chose morte à oublier.

Ce qui importe c’est de créer l’utilisation du concept, créer le concept, créer, faire jaillir les possibilités.
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6 août 2008 3 06 /08 /août /2008 21:27

Yves Klein - Anthropométries


  Rendre nommable, rendre pensable, c’est devenu toute une activité qui s’est substituée à nommer et penser… Je ne sais pas si vous sentez la décharge dans ce tour de passe-passe, c’est que nommer et penser, ce sont des actions, des cargaisons, rendre nommable et pensable, ça décharge, ça annule. On est bien plus loin que la phénoménologie de Husserl là, parce que lui il n’ouvre pas les portes de l’action, il balise, il longe et il laisse en plan ceux qui, comme ce pauvre Lévinas, s’inquiètent de revenir tant bien que mal à l’action, en la prenant par un bout tellement maladroit que c’est touchant tellement l’effort est nul, celui d’invoquer la morale, une entreprise impuissante de l’action – la morale est l’action d’annuler l’action –. Mais enfin Lévinas, il sent bien que quelque chose ne va pas chez Husserl, alors il ne voit pas quoi et, s’il n’ose pas foncer dans le tas, créer, faire jaillir l’eau de la terre, il va bidouiller ses vieilles reliques morales, faire les fonds de tiroirs religieux, pour tenter de remplir les blancs phénoménologiques de principes. Ce qui est merveilleux avec la morale c’est que son action d’annulation est telle que Lévinas arrive même à annuler toute la phénoménologie avec ses histoires, mais bon… C’est drôle à voir. Peu importe.

  Rendre nommable et pensable, c’est la base des sciences et des mathématiques. C’est pourquoi je dénonce tant leur pratique que leur méthode. Ce qui est appelé la démarche hypothético-déductive, qu’on peut appeler le délire axiomatique, le délire axiomatique de pouvoir magique absolu. C’est-à-dire alors délirer, spéculer le monde, bidouiller des idéaux et mettre au pas de sens. Qu’est-ce que c’est le spectacle des mathématiques, c’est voir des gens déployer une machine intellectuelle colossale pour considérer des trucs qui n’existent pas, le carré par exemple, je ne sais pas… Toute l’activité mathématique pose des idéaux axiomatiques et délire dessus, c’est parfaitement fascinant. Et qu’on vienne leur dire que vraiment la ligne droite c’est n’importe quoi, puisque le trajet de la lumière par exemple, même ce trajet-là, est courbe, n’y change rien, ça n’est rien, ça ne peut pas faire le poids face à l’énormité du délire. Recréer le monde, le rendre nommable et pensable en le recréant, le recouvrir, croire le découvrir et le retrouver en le masquant totalement de sa magie hallucinée par elle-même, faire le monde à son image, créer le verbe qui crée, gonfler les bulles, voilà tout l’effort que dépensent non pas des petits gringalets, mais des cerveaux massifs et époustouflants de folie. Que l’humanité n’aime pas le monde dans lequel elle vit parce qu’il la renvoie sans cesse à ses corps sans fonction, sa fongibilité, parce qu’il lui rappelle implacablement qu’elle va mourir, ça semble être inépuisable tellement ça tourne à vide.

  Alors on peut prendre l’exemple de quelque chose qui n’existe pas, on peut prendre l’exemple des couleurs, exemple phénoménologique s’il en est, pour pointer l’impuissance de toute cette activité. Bon, l’activité humaine par rapport aux couleurs, elle est savoureuse. D’abord, très tôt, ça n’échappe à personne que les couleurs n’existent pas, que ce sont des perceptions, des idées de l’humain, comme c’est déjà chez Aristote. Ce qui est très pertinent en ce qui nous concerne, ça va être tout autant l’activité qui mesure et classe ces couleurs, que celle qui tend à les contrôler et les fabriquer… Je ne sais pas si j’ai besoin de faire le point sur cette histoire de couleurs, rappeler qu’il s’agit d’ondes lumineuses que les corps absorbent ou rétractent. Si je glisse des couleurs perçues à ce qui est mesuré, les longueurs d’ondes, il y a une béance là, mais je fais le pas pour l’instant, vous avez un spectre lumineux qui va des infrarouges (ondes longues >780 nm) aux ultraviolets (ondes courtes <380 nm) dans lequel on va poser trois curseurs qui correspondent aux trois couleurs que les trois types de cônes de l’œil perçoivent le mieux : on pose un curseur Rouge aux cônes L (ondes longues 700 nm) ; un curseur Vert aux cônes M (ondes moyennes 546 nm) ; un curseur Bleu aux cônes S (ondes courtes 436 nm). Bon, je pense que vous connaissez le principe, je rentre un peu dans le détail, mais ce n’est pas fait pour vous embrouiller. Ce qui est intéressant pour l’instant, n’est-ce pas, c’est que de quelque chose qui est vraiment en mouvement, avec des couleurs qui glissent de l’une à l’autre dans le spectre, de façon complètement indéfinissable et innommable, si tant est que déjà, on décompose la lumière à l’aide d’un prisme newtonnien, vous avez des gens qui vont poser des axiomes idéaux et nommer, comme Young, lui à l’inverse, en recomposant la lumière que Newton décomposait, six couleurs, trois primaires, trois secondaires.

  J’aimerais vous faire sentir la folie de cette entreprise. D’abord, elle est tellement phénoménologique qu’elle en est, puisqu’il s’agit de lumière, éblouissante, car les mesures ont montré par la suite que les trois types de cônes correspondaient aux trois couleurs primaires déterminées par Young. Vous voyez l’impossibilité de l’étanchéité entre ce qui s’est appelé pendant un moment « subjectivité » et « objectivité ». Bon, ça c’est déjà très drôle, là vous avez un exemple précis de cette idée husserlienne reformulée par Lévinas qui veut que «  le ‘rapport à l’objet’ n’est pas quelque chose qui s’intercale entre la conscience et l’objet, mais que ‘le rapport à l’objet’ c’est la conscience elle-même ». C’est « l’intentionnalité » phénoménologique, qui, si je m’amuse à paraphraser, ne se prononce pas sur les couleurs mais se prononce sur la perception des couleurs elle-même dans son rapport aux couleurs perçues. C’en est d’autant plus drôle que les couleurs n’existent pas, ne sont qu’affaire de perception. Mais si la phénoménologie husserlienne définissait un cadre, disons raisonnable à sa méthode pour ne pas sombrer dans la folie, les sciences, elles, alors, sont complètement affolées, dupées qu’elles sont par leur propre pouvoir impuissant. Alors là, vous devez mesurer l’arbitraire, la déraison de fixer des curseurs, de nommer le Rouge, le Vert et le Bleu, l’impuissance de la tentative « objective » scientifique. J’aimerais que vous saisissiez à quel point c’est pratique et commode, vous avez ces trois couleurs, et par synthèse additive, le Cyan, le Magenta et le Jaune, à quel point c’est organisable, pensable. Et puis surtout, à quel point c’est impuissant. Non pas tant parce que Newton néglige totalement les teintes, les valeurs et la subjectivité de la perception, comme lui reprochait Goethe qui mit au point un système remettant au centre le « sujet » et ses impressions « sensuelles-morales », toute une dimension « psychologique » des couleurs (au jaune, rouge-jaune et pourpre est associée la puissance, au bleu la douceur, etc…). Non, mais parce que cette tentative de Goethe procède du même leurre que celle newtonienne, classer, organiser quelque chose qui à jamais leur échappe et après quoi ils courent indéfiniment. Et que ces deux systèmes se complètent et s’intègrent dans des recherches plus récentes, comme celle de la Commission Internationale de l’Éclairage qui prend en compte les longueurs d’ondes, mais aussi les teintes, les valeurs, etc., n’y change rien. Non, c’est le simple fait de poser un curseur, d’établir un axiome, un idéal Rouge, un idéal Bleu, un idéal Vert, etc., c’est cette méthode qui est vouée à l’échec dans son impuissance à rattraper la réalité qu’elle éloigne d’elle au fur et à mesure qu’elle tend à s’en rapprocher. Vous le devinez, je suis en train de vous dire que la démarche scientifique est hallucinée, parce qu’elle est désirante.

  Vous allez me dire, vous devriez déjà vous être dit « mais enfin, cette démarche scientifique est valable puisque les couleurs, ça se mesure en longueurs d’ondes et en fréquences, c’est objectif ça »… Vous auriez la synthèse additive qui se concentre sur les ondes, qui mesure et classe, avec son système RVB (Rouge, Vert, Bleu) et c’est forcément objectif, c’est comptable, nommable et puis vous auriez la synthèse soustractive, son système CMJ (Cyan, Magenta, Jaune, les complémentaires de l’autre système), c’est la perception subjective, vague et confuse. Je vous demanderais d’abord qui fabriquent les instruments de mesure ? Loin d’être objectifs, ces instruments ne sont jamais que des prolongations des sens humains. Je vous demanderais ensuite quelles couleurs au juste sont mesurées dans cette tentative « objective » ? Les couleurs idéales, les couleurs « pures », « absolues », celles imaginées par l’humanité. L’humanité est à même de mesurer les couleurs qu’elles fabriquent, comme elle calcule les carrés qu’elles inventent, grand bien lui fasse. Mesurez, vous, de votre côté, à quel point ça se mord la queue, ce qui est la moindre des choses, puisque c’est impuissant et castré. Il se trouve que, là je veux enfoncer le clou en passant, non seulement les couleurs glissent de l’une à l’autre dans le spectre, au point que l’idéal Bleu ne correspond à rien de précis – sa  longueur d'onde est située « approximativement » entre 446 et 520 nm –, qu’il est déjà violet ou vert dans un mouvement qui renvoie le nom Bleu à son impuissance à le désigner, à le fixer, à le rattraper, mais encore il s’avère que l’œil ne perçoit pas une couleur monochromatique. Chacun des trois types de cônes va réagir devant une couleur aussi monochromatique soit-elle. En d’autres termes, à la perception d’un Bleu monochromatique, les cônes S ne seront pas les seuls à envoyer des impulsions nerveuses, ceux L et M vont participer à cette perception. Ce qui fait que, par synthèse soustractive, vous pouvez leurrer l’œil qui ne fera pas la différence entre par exemple un Vert monochromatique idéal ou le mélange de pigments jaunes et bleus. Mais bref, ce qui m’importe surtout, c’est que, de la même façon que le carré est une hypothèse humaine, un délire, un désir, la couleur monochromatique n’existe pas autrement que comme un idéal axiomatique et que le curseur, le nom, est arbitraire, fou et impuissant. Vous voyez la logique désirante, vous la voyez d’autant plus si vous percevez dans toute l’entreprise le mécanisme des rapports situationnels illimités qui la sous-tend, où le Bleu est bleu par rapport au Vert et au Rouge, etc. Ca, l’impuissance désirante qui tourne à vide, c’est très important à rappeler, parce que le monde que l’humanité étudie et le même que celui qu’elle fabrique dans son délire autocrinien. Le monde que son verbe crée. Le monde rendu nommable et pensable. La différence spéculaire entre la « perception subjective » et la « mesure objective » est à effondrer.

  Alors la recherche mathématique et scientifique s’inscrit dans une logique de désir impuissant qui manque, qui manque sa cible, qui manque de sa cible, qui manque de sa cible parce qu’elle la manque, etc… Ce qui est fabuleux, c’est que l’échec qu’elle porte en elle et auquel elle se voue, ne soit pas pour l’arrêter. Vous pouvez aller regarder les travaux de la C.I.E., tous les paramètres qu’ils multiplient au sein de cette compagnie pour tenter d’y retrouver leurs petits et le fait qu’à chaque fois ils butent, que la couleur idéale ne se laisse décidément pas saisir. Je ne rentrerai pas plus avant dans le détail des recherches sur les couleurs ici, mais allez voir ce déploiement maniaque à courir après cette incapacité fondamentale à saisir, organiser, mesurer, classer, fixer, contrôler les couleurs, cette profusion fiévreuse d’efforts vains, qui échouent parce qu’ils s’efforcent et s’efforcent parce qu’ils échouent. Vous ne pouvez pas ne pas ressentir cette impossibilité pour l’humanité à faire face au monde, à le plier, à le faire humain, les peines perdues de cette espèce entière qui se débat pour leurrer un monde dans lequel elle serait immortelle, hypothèse des hypothèses, axiome des axiomes. Vous ne pouvez pas trouver cette tentative bouleversante, tragique et parfaitement abrutie.

  La prochaine fois, nous irons nous demander ce que manque et ce dont manque le délire autocrinien… Vous devez déjà pressentir qu’on rencontrera des histoires de désir, d’inconscient et d’impuissance…
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28 juillet 2008 1 28 /07 /juillet /2008 23:06
Anish Kapoor - Proposal for a new model
                        of the universe
  Alors non, je ne reviendrai pas encore sur l’énigme que j’ai laissée ouverte l’autre fois, c’est-à-dire en puissance, à savoir que la mort n’existe pas. Je rajouterai simplement que c’est précisément parce que la mort n’existe pas qu’on n’est pas immortels. Je vous laisse y réfléchir. J’insiste sur le fait qu’il s’agit d’un grand pas, après ceux qu’on a faits en pensant l’amour, l’inconscient, la société comme des productions délirantes de bulles. Je prends un autre bout. Je ne sais pas du tout par où le prendre ce bout, mais ça va sans doute venir, on verra…

  Vous avez quelque chose qu’il est assez important d’envisager, qui est la praticité des mécanismes de penser, leur pragmatisme, leur fonctionnalité. A quel point, ce n’est pas pour rien qu’on a pensé le bien et le mal, les dieux ou l’inconscient, toutes ces choses qui nous semblent maintenant délicieusement exotiques, surannées, farfelues et inutiles. A quel point ça a été autant d’outils drôlement pratiques. C’est que ces idées ne sont pas tombées de nulle part, elles répondaient à des besoins dans un souci organisationnel. Regarder ces besoins, ce souci, c’est forcément enthousiasmant. A quoi ça peut servir le bien et le mal, les dieux ou l’inconscient ? Qu’est-ce qui leur est passé par la tête à ces gens de nous trouver ces choses qu’on se trimballe maintenant comme des poids mort un peu quand même ? Alors il faudrait les prendre une par une, ces grosses baudruches, pour voir un peu, mais elles sont déjà assez épuisées comme ça finalement, c’est-à-dire qu’on n’en a tellement plus du tout besoin. Mais il y a quelque chose qui m’intéresse particulièrement quand même, c’est qu’elles font jointure, carrefour, entre des éléments qui sont au cœur de nos préoccupations, où l’on voit le bien et le mal, les dieux et l’inconscient servir de points de croisement entre penser, parler et agir.

  Les mécanismes de la pensée, c’est plutôt assez drôle tellement c’est quelque chose de l’ordre de la production, de la fabrication, de l’organisation. C’est assez intéressant à noter, dans la mesure où, c’est avec les mécanismes de la pensée que vous penser y compris la pensée. Avec la pensée, vous vous mordez forcément la queue. Là où c’est complètement confus, c’est que la pensée est une puissance d’effectuation, qu’il y a un moment où penser a des conséquences, génère des effectuations qui, pour farfelue et délirante que soit leur provenance, n’en sont pas moins réelles. Vous pouvez prendre l’exemple d’une ville, une ville c’est un monde de pensée, c’est complètement recréer, vous voyez la pensée s’étendre sur le monde, tout recouvrir, et en même temps ça se recoupe de toutes parts avec, appelons ça, là maintenant, la réalité ou autre, penser c’est une activité réelle aussi. Que ce soit complètement enchevêtré, c’est exquis. Vous avez une activité, la pensée, qui en quelque sorte étire les marges de la réalité, jusqu’à parfois faire des bulles et par exemple une ville, alors, c’est fait de bulles dans des marges de réalité. – Que l’activité humaine soit en rapport de force avec tout, ça n’est pas tellement mon problème, je dois dire. – Ce qui va être ahurissant alors, c’est que dans ces marges, les marges de la réalité, c’est-à-dire les marges entre nécessités et possibilités, toujours – vous pouvez vous amuser à noter que quoiqu’il en soit la réalité n’a rien à voir ici avec la castration freudienne – c’est les étirements, les suspensions, le foisonnement d’effectuations et aussi les mises en abîme. Alors, pour faire bref, je dirai pour l’instant, jusqu’à plus ample informé comme ça se dit, que la pensée, c’est de l’organisation, puisque ce n’est même que ça : de l’organisation de la perception, de la parole et de l’action. Penser c’est organiser une existence, celle humaine, qui n’a pourtant désespérément pas lieu d’être, morte qu’elle est au regard de la survie de l’espèce. Penser, c’est forcément l’activité la plus belle du monde, puisqu’elle est parfaitement vaine. Et précisément, cette activité, c’est dans les marges, là où le corps sans fonction est bien vivant, tout puissant, qu’elle va aller s’engouffrer. Vous avez donc cette activité, penser, qui organise la vie dans des marges qu’elle étire en les gorgeant de sa puissance.

  Ce qu’il faut voir, c’est l’entêtement de la pensée : penser, c’est rendre pensable. C’est très important. Vous ne pensez pas le monde, vous rendez le monde pensable. Et même vous rendez le monde pensé pensable. C’est la tension entre nécessités et possibilités qui s’étire là. Nécessités et possibilités de penser, de rendre pensable, d’organiser. Saisir les possibilités et rendre possible participent d’un même mouvement. Alors vous avez ce corps sans fonction qui survit, qui résiste, qui s’obstine, qui sauve sa peau, jusqu’à ne pas la sauver, et qui, pour survivre va organiser, mettre au point des parades, penser, nommer, rendre pensable et pensé, rendre organisable et organisé – La propension humaine à la magie veut qu’à ce moment-là ce soit pareil –. Penser : rendre pensable. Nommer : rendre nommable. Cela veut dire que, alors, vous avez quelque chose de l’ordre de l’infidélité entre le rapport de la pensée à ce qui est pensé, infidélité comme non foi et comme trahison. Non pas tant que vous trahissez la réalité par la pensée, ça ce n’est pas du tout intéressant comme problématique, la réalité, la subjectivité, et les choses, le réel, etc… ohlala, non… Non, vous fabriquez une réalité, une idée ou un mot ou autre, un puissance d’effectuation, une effectuation en puissance, vous fabriquer une réalité qui longe celle qu’elle vise, la croise, s’y substitue, l’atteint ou la recouvre – la retrouve, la masque –… Là alors, il faut concevoir quelque chose de très exaltant, une profusion d’effectuations, une explosion de mouvements dans laquelle vous ne pouvez pas poser la réalité ici et là, par ailleurs, la perception, la pensée, la parole, ni même le délire. Le délire, aussi coupé de la réalité qu’il semble être, aussi gonflé de sa bulle marginale, le délire est une réalité, c’est-à-dire un mouvement de puissance. Vous prenez un mot, vous n’allez même pas vous demander s’il coïncide peu ou prou à ce qu’il désigne, vous le prenez en tant que réalité, effectuation de puissance, puissance d’effectuation.

  Alors vous avez toute une activité folle qui rend pensable, nommable et organisable, qui n’est pas du tout à prendre pour ce qu’elle prétend être, le but qu’elle se donne, rendre compte ou atteindre la réalité, ou autre – il faut effondrer la science aussi évidemment – non, vous avez des grosses bulles de délire comme ça, d’hallucinations sociales, qui broient la réalité, qui manquent leur cible, qui butent sur leurs limites subjectives, qui recouvrent le monde, le passent à la moulinette de sens, le mettent au pas de sens, etc… peu importe, bref toute cette activité qui écrit les livres, construit les villes, pense l’homme, croie les dieux sur parole, sur la parole qu’elle lui prête, la même que celle qui la crée, que vous pouvez regarder effondrée, comme une réalité qui longe, recoupe, croise, annule et affronte d’autres réalités, comme une puissance d’effectuations parmi toutes les effectuations de puissance. Je vous dessine la réalité là et cette réalité, comme le dessin que j’en fais, sont effondrés. Je crois pouvoir dire que c’est particulièrement réjouissant.

  Vous devez vous rendre compte que j’ai du mal à m’en sortir là pour l’instant, que j’avance pas à pas, à tâtons, en essayant non seulement d’ouvrir le plus de portes possible, mais de les laisser ouvertes. Je crois que je ne m’en sors pas trop mal, parce que je ne m’en sors pas du tout. Si vous voulez, en d’autres termes, ceux des autres, je dis que l’imagination délirante humaine est une réalité parmi d’autres, je dis que la subjectivité est une effectuation objective. Je propose cette conception comme ligne de fuite, effondrement du désir scientifique qui échoue l’activité humaine tendue vers une réalité qu’elle hallucine, éclatement du pouvoir de la magie de contrôle absolu. Je ne sais pas si vous vous rappelez mon histoire de contexte, alors le délire imaginaire subjectif est un contexte objectif aussi, comme la gravité, la révolution de la terre ou la mort, qui n’existe pas donc.

  Alors on est au croisement de toute une agitation d’effectuations, entre réalité, faits, effectuations, perception, contrôle, où la perception est un fait réel et où le fait est déréel ou déréalisé. Parce qu’il se trouve que, évidemment, le fait est pensé, rendu pensable, situé et renvoyé à ses effectuations. C’est-à-dire que pour le rendre pensable, le fait, on le fait parler et pour le faire parler, on l’organise dans des rapports situationnels qui déclenche des échos illimités d’effectuations. Vous avez un fait, effectué et effectuant, effectué par d’autres faits, parmi lesquels des pensées, des perceptions, des rendus et des renvois, et effectuant d’autres faits, parmi lesquels des pensées donc – la pensée est un fait, cela va sans dire –. Ce n’est pas que vous avez une face réelle ou objective et une autre perçue et subjective, ça ne se distingue pas, ça ne peut pas se distinguer à moins d’un trafic bizarre où l’humain serait autre chose que ce qu’il est, une puissance d’effectuations, parmi les puissances.

  La prochaine fois, je prendrai un exemple très concret : celui de la perception des couleurs. Vous verrez à quel point je fonce dans le tas...
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23 juillet 2008 3 23 /07 /juillet /2008 14:56

Andy Warhol - Diamond Dust Shadow

  Je vais faire en quelque sorte un aparté, ou un pas de côté quant à ce qui nous préoccupe ici depuis un petit moment. Je suppose que, dans la mesure où j’attaque les questions par tous les bouts, vous devez être bien en peine de mesurer s’il s’agit bel et bien d’un pas de coté, n’ayant pas de ligne de référence, et tant mieux, mais je vous le dis, c’est un pas de côté, simplement parce que j’ai envie d’aborder un point très précis, celui de la mécanique de la libido freudienne, et ce dans ce que ça a de technique, vous allez voir…

  Vous avez donc cette conception assez amusante de Freud qui voit la libido comme une tension vouée à se décharger pour revenir à un degré, je ne sais pas si c’est un degré 1 ou nul, peu importe peut-être. Vous pouvez voir le déploiement de cette articulation dans la seconde topique avec toute cette histoire de pulsions de vie et de mort. Je ne rentrerai pas dans le détail de cette topique, je vous ferai remarquer que la conception de la mort est un point d’achoppement tel pour la praxis psychanalytique qu’elle est l’occasion d’un redéploiement fondamental tant chez Freud, qui est amené à mettre au point cette seconde topique donc, que pour Lacan, qui glisse de « la lettre à l’ordure ». Il faut voir ces deux hommes, animés chacun par leurs propres considérations, buter là contre, acculés à procéder à un chamboulement radical. Il faut voir qu’aussi différemment que leurs parcours semblent s’organiser, le point sur lequel ils bloquent, le point qui met à mal leurs mécaniques entières, est le même : la mort. Je ne peux pas vous dire à quel point c’est précisément ce point qu’il s’agit d’attaquer quand on considère, longtemps après l’élaboration psychanalytique, sa force incommensurable et son impuissance indéfinie.
 
  Mais bref, cette conception précise, cette vocation au repos, au degré 1 de la charge, de la tension libidinale, je voudrais la considérer d’un point de vue exclusivement technique. D’abord, je la comprends particulièrement, je la trouve très savoureuse, en ce qu’elle semble délicieusement logique. Vous prenez n’importe quelle, je vais dire déjà possibilité, vous prenez  n’importe quelle possibilité humaine, vous voyez comme il est tentant de la concevoir par rapport à son degré 1. Vous prenez le développement du muscle, vous le voyez fondre à l’arrêt de toute pratique physique, vous allez bien vous imaginer qu’il retourne à son degré 1. Vous prenez le bronzage, la multiplication de kératinocytes, la production de mélanine, vous voyez bien que, quand cette parade de défense du corps n’a plus lieu d’être, quand il n’est plus exposé, il y a retour à un degré 1. Vous allez donc, dans un certain souci de confort et de praticité, poser un degré 1 qui va vous faciliter la tâche dans vos études. C’est très commode techniquement, n’est-ce pas ? Seulement voilà, alors, déjà vous avez posé un axiome, avec l’arbitraire et la fantaisie absolue qu’implique un tel acte. C’est très commode oui, et c’est aussi complètement faux. D’une part parce qu’il y a aussi un degré 0, vous prenez les poules que l’industrie agricole tient enfermées dans des cages si minuscules qu’elles ne pourraient plus marcher, ni même se tenir sur leurs pattes si elles étaient relâchées, vous voyez qu’il y a un degré 0 du muscle, l’atrophie. Vous prenez le bronzage, réfléchissez un peu… imaginez dans quelles conditions macabres vous allez atteindre le degré 0 du bronzage, celui où la peau n’a jamais, pas une seconde, été exposée à la lumière du jour. Et si ce genre de considérations délirantes de l’absolu, le fascisme total, l’être-mort, n’est pas pour effrayer les scientifiques, il se trouve que n’importe quelle organisation un peu sérieuse ne peut pas ne pas simplement éclater de rire devant une telle hallucination. Vous voyez, ne serait-ce donc que techniquement, la nécessité de redéployer d’autres mécaniques organisationnelles. Vous devez pressentir l’impuissance et la propension au délire des sciences.

  Si on reprend notre exemple de la libido, je voudrais proposer une autre articulation, celle, donc, de la puissance. Vous avez donc une puissance entre possibilités et nécessités – le contexte, l’adaptation, la survie, etc. sont parmi les possibilités et les nécessités –, vous n’allez pas fonder de référent, vous n’allez pas poser d’axiome. Vous réutiliser l’apport immense de Freud, celui de sa conception dynamique de l’humain, qu’il appelle, lui, libido et qu’il embranche à toutes sortes de choses farfelues, vous prenez cette dynamique, vous ne posez pas de curseur, vous ne la rapportez à rien, vous la laissez se déployer, s’organiser, s’effectuer. Vous prenez la tension sexuelle en tant que puissance, le muscle, le bronzage, l’intellect, etc. et vous n’arrêtez pas leurs mouvements, vous ne courez pas derrière non plus avec vos instruments de mesure, non, ni ne vous enfermez sous vide dans des bulles absolues, vous acceptez que ces mouvements vous échappent. Vous ne concevez pas la tension sexuelle comme une charge vouée à retrouver le repos, mais comme un déploiement, sans aucun point référent et idéal, le mot est lâché, sans paradis perdu. Vous les prenez comme des possibilités, plus ou moins sollicitées par des nécessités de contexte, d’adaptation, de survie, etc. Vous les prenez en tant que puissance, puissance qui, dans ses échos d’effectuations, emporte tout sur son passage, les mesures, les idéaux, les rapports, les axiomes… Cela n’a l’air de rien peut-être, mais il me semble que cela change tout.
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5 juin 2008 4 05 /06 /juin /2008 03:52
  Alors oui, bon, je vais répondre précisément, ce n’est pas de mettre des culottes sur la tête qui serait binaire, mais que de mettre des culottes sur la tête tue, c’est-à-dire de faire quelque chose alors qui ne répond à rien, de court-circuiter les fonctions, que ça tue, là oui ça s’articulerait dans quelque chose, même pas simplement de binaire, là on serait dans le monde de la volonté, précisément du pouvoir magique de la volonté, un monde où la parole aurait pour effectuations des actes, des actes binaires, organisées et organisables. Le rêve de l’humanité, sa folie, son désespoir.

  Il se trouve que la volonté humaine est impuissante. Vous pouvez porter en vous la volonté de mourir par exemple, vous pouvez le souhaiter de toutes vos forces, bander vos muscles, contracter vos diaphragmes, bloquer vos pensées pour ne plus les concentrer que sur ça, mourir, faire que le cœur s’arrête, ça n’aura aucun effet sur le rythme de ses battements. Que l’activité du cœur soit myogénique, qu’elle échappe à la volonté, c’est bien le malheur du monde humain. Vous pouvez prier les dieux pour qu’il pleuve, vous agiter, pousser vos corps dans leurs transes ; vous pouvez recouvrir le monde de vos fabrications, ne plus jamais voir ni le ciel ni la terre, étourdir la réalité, ça ne balaiera jamais la marche de la puissance d’effectuations. Et même le monde magique et volontaire que vous imaginez ne retombera jamais parfaitement sur ses pieds, dépassé, débordé par cette puissance qui continue de s’effectuer.

  Le verbe ne crée pas le monde, le verbe crée le monde humain et le monde humain dans le monde reste quand même quelque chose d’assez précaire. Sans doute parce que c’est complètement inventé. Vous voyez les idéaux, la beauté, la perfection, le bien, le mal, etc. vous voyez dans quel fantasme de contrôle absolu ils s’inscrivent. C’est le rêve de pouvoir tout organiser : faire pleuvoir, ne jamais mourir ou mettre ses sbires à la tête des dictatures du tiers-monde… Vous voyez deux points se dessiner : l’humanité a inventé un monde qui fonde et se fonde sur sa volonté et d’autre part sa volonté est toujours impuissante, rattrapée par la puissance d’effectuations qui reste merveilleusement incontrôlable. Là, à un moment, l’humanité a eu besoin d’inventer cette idée d’inconscient pour expliquer cet achoppement de sa volonté, son débordement par les effectuations de sa puissance. Regardez comme le court-circuit est savoureux : c’est parce qu’il y a volonté qu’il y a impuissance, c’est parce qu’il y a impuissance qu’il y a volonté.

  Parce que bon, qu’est-ce que l’humanité pourrait faire d’autre que de délirer un monde sur lequel elle aurait enfin un pouvoir ? Un monde dans lequel elle appuierait sur un bouton pour qu’il fasse jour ; un monde dans lequel elle se brancherait à une machine pour retarder l’heure de sa mort ; un monde dans lequel tout se passerait exactement comme elle veut. Que sa volonté porte en elle sa haine féroce du monde, cela va sans dire, parce que pour l’humanité, le monde, c’est dans sa terre que son corps finit par pourrir après tout. Que la volonté humaine, ce ne soit jamais que la volonté de détruire le monde, ça reste quand même assez comique tellement c’est sans espoir.

  Alors j’ai été interrompu, c’est très bien, j’ai complètement perdu le fil. Je l’ai relu. Bon.

  J’aimerais qu’on arrive à démêler ces choses-là, la volonté, la parole, l’impuissance, d’une part, et d’autre part la puissance d’effectuations. Il faut voir que je les nomme et j’en déroule les fils pour les suivre dans leurs mouvements, leurs précipices et leurs émois, mais bien sûr ces noms-là : « volonté », « puissance », ce sont deux bouts par lesquels je prends les choses pour les faire se confronter. Comprenez ma démarche, parce que je ne suis pas du tout en train de les installer, ces choses, ni de les situer, ce serait une immense erreur dans mon articulation. Pourquoi ça ? C’est particulièrement savoureux… Parce que précisément, ce ne sont pas deux entités situées de part et d’autre, hermétiques et réfractaires l’une à l’autre, suivant chacune son cours. Ce serait merveilleux parce que rien ne viendrait jamais donner tort à la volonté, rien ne viendrait jamais la faire buter ni l’effondrer. Là alors on serait dans le contrôle absolu du pouvoir magique de la volonté, un truc complètement spontané comme ça, une sorte de monstre venu de nulle part qui ne marcherait que par la volonté humaine : une ville, une société.

  Non non, vous avez le mouvement de la puissance d’effectuations et puis connectée à ça, dans des bouts, dans des embranchements, vous avez la volonté quelque part. La volonté d’abord, elle est connectée à la puissance, parce qu’elle est impuissante, c’est ce qui fait qu’on est toujours dans des logiques de rapports situationnels avec la volonté et de délire du monde, elle est impuissante à contenir la puissance, à la prévoir, à l’organiser. Il y a un moment où la puissance passe sur le corps de la volonté et la terrasse. Et parce que la volonté aussi impuissante qu’elle soit, dans une certaine mesure elle s’effectue. Alors là c’est discutable, il faut voir, c’est assez amusant. Par exemple si vous décidez de ne plus manger, que vous vous affamez, que vous en mourrez, alors est-ce qu’on peut dire que vous êtes mort par volonté ? Vous voyez, c’est drôle. Vous saisissez la marge d’action de la volonté quand même assez ténue, accompagner, interférer ou retarder le cours d’effectuations de la puissance. Alors ce n’est pas rien, bien sûr, mais ce n’est pas tout et l’humanité rêve que c’est tout, elle fonde son monde là, dans cette petite marge minuscule.

  Alors que ça ne tue pas de mettre sa culotte sur la tête, que la volonté ne soit qu’une marge et ne puisse pas étouffer le monde de son contrôle absolu, vous voyez que c’est très réjouissant. La résistance, la force obstinée de la puissance qui s’effectue coûte que coûte et contre laquelle, à un moment, la volonté ne peut rien.

  Est-ce à dire qu’il faut se laisser abattre comme les psys l’ont laissé entendre, préoccupés qu’ils étaient à organiser la volonté, la structurer, la rendre cohérente, la polir, sans comprendre que leur inconscient, c’était la puissance qui leur pétait dans les mains et vouait leur démarche à l’échec ? Est-ce à dire qu’il s’agit, avec les structuralistes, de se lamenter et de geindre, n’utilisant la parole que pour ce qu’elle est, une vocifération nulle et déficiente - ils avaient au moins compris ça – ? Non, alors… non, parce qu’on n’a pas fondé la volonté d’une part et la puissance de l’autre comme ils ont pu fonder la conscience et l’inconscient ou l’individu et la structure, non alors pas du tout.

  Non, non, non. Il y a quelque chose d’ahurissant avec la volonté, c’est que c’est forcément une volonté de mort, une volonté de détruire le monde donc, et une volonté d’être déjà mort. Regardez cette vague de fond sourde qui tend à tout aseptiser, à tout mortifier. Bien sûr, c’est de l’organisation, c’est une volonté d’efficacité, oui c’est certain, il n’y a quand même jamais rien dans l’activité humaine qui ne soit pas fait dans un souci organisationnel, même quand ça lui complique complètement la tâche. Et puis, la volonté c’est une révolte folle de l’humanité contre un cours qui lui échappe, qui ne cesse de lui échapper, et qui la mène à sa mort et cette lutte-là, évidemment, elle est bouleversante. Et moi je dis, avec toute l’arrogance de mon audace, que la marge qu’elle dégage pour repousser la mort, la volonté qu’elle fonde dans cette marge minuscule, la bulle qu’elle développe et dans laquelle elle s’étourdit, je dis que l’humanité s’organise vraiment n’importe comment – vous savez que l’humanité, comme tous les trucs généraux, ça n’existe pas, je ne parle de rien là, vous le mesurez j’espère – . Et elle s’y prend n’importe comment parce que, j’aimerais faire une pause dans cette phrase pour retarder la détonation de l’énormité de la provocation qui arrive, ralentir le décompte du coup d’envoi de l’énigme, parce que ce qu’il faut voir, ce dont vous pouvez être sûr et certain, c’est que la mort n’existe pas.

  Je m’arrête là, je suis fatigué et je ne voudrais pas affaiblir la portée des outils très techniques que je mets au point l’air de rien.
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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 07:57
  Alors la folie, ce serait plein de choses qui se chevauchent. Les psys parlent de folies d’amour-propre comme la paranoïa ou la mégalomanie, alors les folies des psys, c’est des folies de sociétés, donc bon, on s’en fout parce que les sociétés n’existent pas, alors leurs folies non plus. Et puis alors vous avez un truc de folie, c’est… là c’est quelque chose que je ressens très fort, à quoi je suis particulièrement sensible, qui m’attendrit à un point indicible, c’est la puissance, c’est cette ténacité sidérante de ce corps en vie, qui s’obstine à survivre et à s’organiser de toutes façons, quoi qu’il en soit, coûte que coûte. C’est avec cette puissance que des gens ont vécu dans des camps de concentration, c’est avec cette puissance que les ivrognes parviennent tant bien que mal à rentrer chez eux sans plus savoir comment, c’est avec cette puissance que vous faites tenir des dictatures ou que des révolutions les renversent… C’est quand même… là, alors, vous avez des gens qui s’émerveillent des prouesses techniques ou bien de la beauté d’une terre ou je ne sais pas, mais alors ce n’est rien à côté de cette puissance d’un corps qui s’obstine, précisément parce que la technique c’est de l’effectuation de puissance et la terre toute la brutalité de son défi contextuel. Qu’un corps qui s’organise sauve de toute façon sa peau, quitte à ne pas la sauver, c’est la chose la plus immense du monde, ce déploiement de force, cet épuisement de possibilités. Ce que l’on voit ce sont des conditions, des contextes, des marges et des organisations de puissance. Si vous articulez ça, vous éclatez la caducité de la psychanalyse et des sciences humaines, vous ne pouvez plus penser en termes d’identités, de sens, d’être, la révolution est immense, mais je ne pense pas que ce soit prêt encore à s’effectuer, à trouver toutes les effectuations que ça porte en puissance, non pas tant parce que, comme le faisait dire Beckett à Estragon, si je me souviens bien, : « les gens sont des cons », mais parce que ça demande du temps quelque chose comme ça pour éclater, un temps que ça n’aura peut-être jamais, peu importe, ce n’est pas le problème, c’est très fort, je le sais parce que je l’ai dans les mains…

  Bref, alors c’est la folie, par exemple, quelqu’un qui mange, regardez, cette attention ahurie, ce foisonnement de sensations, ces rites gestuels, vous voyez à quel point c’est organisé, il est fou le mec au moment où il mange, c’est la chose la plus belle du monde, c’est le moment paroxystique de sa puissance. Alors si je suis fatigué des gens, je les regarde manger, je les aime. Et donc là où c’est la folie totale, c’est que comme ça les gens vont s’organiser dans des contextes complètement dingues, qu’ils puissent de toutes façons s’organiser, qu’ils puissent quoi qu’il en soit sauver leurs peaux, ça fait que… comment je vais dire ça… Regardez, si les gens mouraient de… de quoi ils pourraient mourir ces gens ? je ne sais pas… de mettre leurs culottes sur la tête, voilà, alors eh bien, ce serait très commode à organiser, ce serait binaire – ce n’est pas pour rien qu’on fantasme la binarité depuis Aristote, c’est que ça faciliterait sacrément la tâche – ça ne viendrait à l’idée de personne qui veut vivre de se mettre sa culotte sur la tête, ce serait réglé. Mais c’est qu’on ne meurt pas comme ça, c’est que la capacité de résistance est plus puissante que tout, c’est que non seulement on peut vivre et même s’organiser, s’arranger, s’accommoder dans les pires conditions, dans des contextes hallucinants. Là, ce que les psys appellent une névrose, par exemple, c’est à ce point précis, une organisation dans telles conditions. Si vous voulez une illustration, vous prenez un arbre qui a poussé à l’ombre d’un autre, vous regardez les contours sinueux dans lesquels il s’est engagé pour aller chercher de la lumière, déployer ses racines, etc… vous êtes devant le spectacle de la puissance. Les « névroses », ce n’est pas du tout un problème de contradiction au niveau de l’identité, la question c’est comment un corps s’est organisé dans quelles conditions. C’est forcément magnifique. Et alors c’est la folie parce que – vous voyez ça m’intéresse la plasticité de la libido chez Freud, ça a été un peu négligé par ses successeurs, alors que c’est ce qu’il y a de plus brûlant dans son travail – c’est la folie, parce que quelles que soient les conditions, le corps va s’organiser avec ça, la libido peu importe là, mais la plasticité ahlala, on est en plein dedans.

  Alors ce qui va être drôle par exemple dans une société, ça va être de voir jusqu’où c’est possible de s’organiser dans des contextes de fous, parce que bon ce n’est pas complètement illimité, mais quand même. Une société alors c’est en même temps l’organisation et le contexte, parce que l’organisation de l’autre est votre contexte et réciproquement, là on touche au point de la liberté et cætera en passant, mais bon… et puis évidemment vous pouvez vous organiser avec l’autre aussi… Alors une société, elle va se trimballer toutes sortes de contextes organisationnels, et, c’est là que c’est hilarant, comme la puissance est plastique, vous avez les gens qui vont s’adapter comme ça, apprendre à s’organiser en répondant à des trucs complètement fous qui, si on mourait en mettant sa culotte sur la tête par exemple, ne tiendraient pas plus d’une seconde. Alors bien sûr, ça va donner des organisations et des contextes parfaitement monstrueux, des espèces d’excroissances délirantes qui sont à pisser de rire et qui font que, n’est-ce pas, parce que puissants comme on est, on n’a pas froid aux yeux, on n’aurait rien contre le fait que ça s’effondre, et on s’amuse de voir comment ça tient.
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15 mai 2008 4 15 /05 /mai /2008 11:46

Rauschenberg - Winter pool
  Alors le fonctionnement, ce que ça rend possible par exemple, c’est de penser l’organisation humaine, pas l’existence, je ne sais pas ce que c’est, exactement comme le développement des muscles, ça répond aux sollicitations. Là ça n’a plus rien à voir avec les chocs, les traumatismes, la plasticité libidinale, l’image narcissique, les processus de satisfaction ou que sais-je encore. Prendre ça comme une organisation, une adaptation aux stimuli, il me semble, d’abord que ça balaie la différenciation corps/esprit en passant, et surtout que ça éclate la bulle de l’être, ça débarrasse de l’enjeu de l’être la façon dont on s’organise. Je ne fais pas tels trucs parce que je suis comme ceci mais parce que je le prends par tel bout, j’ai telle habitude, tel savoir-faire, telle organisation. C’est important parce qu’en annulant le rapport situé/situant, les choses ne renvoient pas indéfiniment à autre chose etc., vous avez des connexions qui ont été faites, elles n’ont pas été faites pour rien, c’est évidemment entre nécessités et possibilités, et vous allez par exemple les utiliser pour vous adapter à autre chose, alors souvent ça ne marche plus du tout parce que l’événement, même s’il ressemble à celui pour lequel vous avez mis au point vos connexions, n’est pas le même, c’est la qu’on touche aux rapports axiomatiques et situationnels, vous reconnaissez l’événement en le situant, vous avez une base d’axiomes prêts à l’emploi pour y répondre, c’est du behaviorisme, c’est censé simplifier votre organisation pour la rendre efficace, ça vous fait viser à côté, mais bon… et vous allez donc aussi créer d’autres connexions. Alors l’idée de savoir qu’on ne sait rien, ce n’est pas très nouveau, même si ça marche, mais j’insiste sur cette idée d’un corps voué à s’organiser et à fonctionner, parce que c’est avec cette articulation que ce corps va saisir les possibilités et rendre possible, tout autant qu’il va être, disons, conditionné.

  Et là, alors je ne suis plus du tout d’accord avec les psychanalystes et les behavioristes, parce que ce corps voué à fonctionner n’est pas voué à être fonctionnel. C’est qu’il ne va pas s’agir d’étudier son fonctionnement pour le machiner, lui donner une fonction, le situer dans une société que les psys hallucinent – les sociétés n’existent pas, il y a des organisations humaines, il ne peut pas y avoir de sociétés qui s’organisent – ce corps voué à fonctionner est afonctionnel. Là on est en plein dans quelque chose de l’ordre de la Morale, c’est-à-dire qu’on met les pieds dedans et qu’on les essuie. Si vous devez faire quelque chose avec ce rapport à l’autre qui fascine tellement les structuralistes, ou l’amour ou appelez ça comme vous voulez, c’est bien de comprendre que l’autre ne sert à rien et n’a pas vocation à servir parce qu’il est afonctionnel. Ce n’est pas une question de désintéressement, ni de sacrifice, les problèmes moraux sont tellement cruches, non, simplement de voir qu’on ne peut jamais servir que des fonctions, que si vous vous servez de l’autre, vous vous asservissez à la fonction que la fonction de l’autre sert. C’est un rapport de fonction à fonction, vous vous faites fongible pour faire l’autre fongible, vous faites l’autre fongible pour vous faire fongible, etc… Ce qui est magnifique dans le rapport à l’autre, c’est qu’il ne peut vous servir à rien, que vous allez forcément buter sur le fait que vous ne servez à rien en voyant qu’il ne vous sert à rien. Et là, regardez les échos d’effectuations – vous savez que je ne monte pas un circuit, je décortique les agencements, je huile ou je mets des grains de sable pour voir et je jouis des échos d’effectuations que ça génère –, là on est en plein dans la Politique, parce que vous ne montez plus un circuit social que vous servez, auquel vous vous asservissez, d’une part parce que vous n’êtes pas fonctionnel, et d’autre part parce que, je reviens au premier point, vous fonctionnez à vous organiser au-delà des axiomes. Et une société, en tant qu’entité imaginaire et folle, ce n’est que ça : un amas de compromis fonctionnels et axiomatiques.
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8 mai 2008 4 08 /05 /mai /2008 02:15
 

Sophie Calle - Souci
 
  De toutes façons c’est très simple, vous avez une logique de situation, et par ailleurs, pas d’un autre côté, ni par opposition, non, ailleurs, vous avez une logique de fonctionnement. Il faut voir que ça se chevauche, ça se croise, ça se recoupe, ça s’éloigne aussi. C’est complètement indépendant, ça n’a même rien à voir du tout, mais ça peut se brancher aussi. Alors je ne sais pas, si je prends une image par exemple, vous voyez ça peut être un signe, c’est situé, ça renvoie à autre chose ou ça peut être un signal, et un signal ça fonctionne. Bon, il y a un moment où le signal va signaler quelque chose, fonctionner en situant et faisant sens, et il y a un moment où le signe va situer en fonctionnant, et puis il y a d’autres moment où le signal n’a aucun sens, fonctionne et c’est tout et où le signe ne fonctionne plus tellement il fait sens. C’est vraiment parce que ça n’a rien à voir que tout à coup le signe va se mettre à fonctionner, ou le signal à faire sens, parce que ça va être branché sur la situation ou le fonctionnement et puis ça se débranche, ça fait autre chose. Et même le signe et le signal, là quand même c’est très drôle, c’est la même chose, prise à un moment dans le courant de la situation, ou dans celui du fonctionnement.

  Alors c’est tellement la même chose que eh bien une personne humaine elle va fonctionner socialement parce qu’elle se situe en fabriquant du sens et elle va fabriquer du sens pour se situer pour être fonctionnelle, trouver sa fonction immortelle dans la foule de la survie de mort. On a complètement perdu le fil là, mais ce n’est pas grave du tout, ce qui reste, c’est ce qui est nécessaire. Vous voyez, c’est magnifique, parce que ça se court-circuite complètement, ce corps, ces cellules qui se régénèrent, ce sang qui baigne les organes, ces poumons qui se gorgent d’air, ce corps-là qui fonctionne de mourir et puis alors bon cette fabrication hallucinante de sens comme ça. Il faut voir ce que c’est le sens, je vais vous dire, c’est dingue, ce qui fait comme ça qu’on fabrique cette profusion assommante de sens, c’est qu’on ne se résout pas à ce que l’autre nous échappe, à ce qu’on échappe à l’autre, on peut dire aussi à ce que l’autre ou soi mourons. Il faut voir que le sens, c’est forcément aliénant, parce que c’est un ensemble palliatif déployé pour conjurer la… - là c’est interchangeable : - l’altérité, la liberté, la périssabilité de l’autre, de soi, etc. Ce n’est pas tellement qu’avec le sens on prend conscience par exemple de mourir ou de je ne sais quoi, la conscience, c’est une fabrication, ça n’a jamais rien fait fonctionner, personne n’a conscience de mourir, précisément, les gens fabriquent leur conscience dans l’espoir de conjurer le sort, c’est magique la conscience, c’est incantatoire, c’est du vaudou rationaliste, enfin peu importe, ce n’est pas un problème de conscience, non, non… Vraiment, il faut voir le sens émerger et se développer pour combler ce qui est appelé la béance ailleurs. Là on est au cœur de la fongibilité, se faire impérissable, situer, fabriquer du sens, etc.

  Alors ici, on s’occupe des mots, des gens et des actions/pensées, même si on ne sait plus du tout où on en est, ce qui peut nous arriver de mieux d’ailleurs, donc si on prend le mot, bon, oui, ça évidemment, comme ça c’est sûr que ça a l’air de fabriquer du sens, de se situer dans un courant d’échos de sens, évidemment… Un mot n’a aucune valeur à ne pas renvoyer à un autre mot, à ne pas tournoyer indéfiniment dans des rapports situationnels, certes, bon… oui… eh bien non. Non, pas forcément. Bien sûr, là vraiment on bute comme ça, avec cette histoire de mot, comment on peut le manipuler sans déclencher une déferlante de sens ? ça fatigue d’avance… et puis finalement, quand même eh bien un mot, ça fonctionne, alors je vais vous dire, d’abord un mot c’est une possibilité, et dans toute sa diachronie, ça répond à des nécessités, alors avec ce mouvement déjà, un mot ça fonctionne et puis surtout, ça échoue, ça échoue à embrasser ce que ça nomme, on est au cœur de l’échappée de l’autre, de soi, de la mort là, vous voyez, j’ai les larmes aux yeux devant cette tentative désespérée comme ça qui fait arracher le mot de la poitrine pour retenir l’autre, retarder la mort, etc… et qui est déjà en échec, périssable, mortel. Un mot, ça périt. C’est ce qui fait que, vraiment, c’est formidablement fonctionnel. C’est ce qui fait que, alors, c’est tellement humain.

  On vient de faire un pas non négligeable là, dans ces esquisses que j’aborde grossièrement, sans entrer dans le détail, vous le pressentez peut-être ?

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