Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
1 septembre 2009 2 01 /09 /septembre /2009 11:12

Maguy Marin - May B

  Ca va m’intéresser à un moment de revenir sur cette idée qui oppose l’individu à la Société, idée parfaitement amusante et étrange qui se représente deux séries qui poursuivent leur propre, disons logique tiens, leur propre parcours d’effectuations. Il faut la voir se monter et se développer cette idée ; il faut la voir fonctionner. Elle n’est pas du tout venue de nulle part ; elle a trouvé une fonction utile dans l’organisation d’un monde halluciné ; elle entérine et la survie de mort et l’être-mort.

 

  Elle suppose que la Société est faite d’autre chose que de corps humains, corps humains que pourtant la Société ne peut pas complètement effacer autrement qu’en les avalant sous le terme d’individu. Il y a des individus qui sont déjà la Société. On a fait un glissement… Mais je suis mal parti là. Je vais aller chercher ça ailleurs. Je ne sais pas… Alors, je vous rappelle qu’on ne peut pas remonter à l’origine de quelque chose autrement qu’en se livrant à des spéculations paranoïdes, puisqu’une évolution est toujours forcément « voisinante », mais on peut regarder quelque chose comme la montée de la conception d’un pouvoir « transpersonnel » comme on dit, en se livrant donc à un exercice un peu grossier.

 

  Dans l’organisation de la collectivité, il y a un moment où, on ne conçoit pas autre chose que des gens qui meurent, c’est-à-dire que rien ne leur survit, pas même leur titre ou leur fonction. Le Roi meurt, quelqu’un d’une autre famille va pouvoir venir prendre la place. C’est amusant n’est-ce pas, puisque par exemple la notion d’hérédité ne vient à l’idée de personne à ce moment-là. Les mérovingiens se font élire, pas par tout un peuple, évidemment, mais j’insiste, vous n’avez pas de conception de quelque chose qui survit. Vous allez ensuite trouver des alternances entre plusieurs familles, voir le pouvoir passer de main en main, par exemple entre les carolingiens et les robertiens. Et puis, à un moment où l’idée d’hérédité commence à montrer une certaine utilité pour mettre fin aux querelles que la place à prendre génère, vous allez voir un roi comme Clovis, diviser le territoire dont il est à la tête en autant de parts qu’il a de fils. Vous pouvez suivre l’effectuation de la chose, voir le sacre du roi trouver une importance de plus en plus grande, la loi salique s’imposer, qui confie au fils aîné les fonctions de son père, etc… Ca va aller et venir, l’évolution n’est pas continue, une évolution, ça déborde toujours de toutes part, à moins d’une relecture subjective. Là on parle de rapports de forces qui émergent, augmentent, s’imposent, disparaissent, reviennent, etc… Il faut regarder les moments où la notion d’hérédité fonctionne et légitime la transmission du titre, les moments où les pouvoirs se querellent. Il faut voir les forces des grandes familles, qui ont intérêt à un pouvoir divisé, moins dangereux pour elles, etc… C’est un foisonnement magnifique.

 

  Et puis alors vers le 12e siècle, vous allez avoir l’émergence d’une idée tout à fait précieuse, celle de « couronne » comme entité abstraite et transpersonnelle. C’est amusant, puisqu’on la voit pointer cette notion, au moment où le pouvoir se centralise et se hiérarchise, pendant la période capétienne, c’est-à-dire au moment où elle devient utile et fonctionnelle, où elle assoit le pouvoir d’une dynastie qui le récupère, l’ordonne et l’accapare. Elle ne vient pas de nulle part évidemment, puisque l’idée de dieu court déjà depuis une éternité, si je puis dire, et que des notions comme la chose publique dans le droit romain ou la survie d’une constitution dans l’Empire Romain traînaient là depuis des siècles comme autant de possibilités à saisir. Mais disons qu’elle trouve, à l’époque capétienne, un certain sens, c’est-à-dire une certaine fonction, celle d’appuyer la confiscation du pouvoir par une famille et de mettre au pas les forces du territoire. J’insiste, il y a un moment où le pouvoir, la collectivité, ne sont plus conçus comme des effectuations de corps voués à mourir, le rapport se déséquilibre. Le pouvoir devient supra-individuel et transpersonnel, c’est-à-dire survit aux corps humains qui viennent se relayer pour le remplir. Dans les séquences d’effectuations et les jeux de rapports de forces, il y a un moment où tel roi, tel corps, ne vont plus être pensés, où les gens vont se battre pour la « couronne » ou la « patria », notions qui émergent en même temps, procréer pour la patrie, payer des impôts pour la patrie, etc…

 

  Vous pouvez suivre ce jeu de rapports, d’émergence, d’accroissements, de diminutions, de franchissements de seuils, de fonctionnalisations, dans le rapport aux Lois : des consignes, des règles, des avis des Capitulaires dont on a parlé, qui ont vocation à mourir, qui courent et disparaissent dans leur jaillissement ; l’impuissance des rois, entre la fin du 9e  siècle et le milieu du 12e, d’édicter des statuts à vocation générale, n’ayant plus le pouvoir de les imposer ; et la formation progressive d’une loi normative et impérative qui survit aux hommes à partir du 12e siècle. Il faut le voir ce droit coutumier, cette matière orale qui se discute, se note ça et là, se déforme et s’éteint, se figer et s’ordonner, devenir cette loi normative, outil d’une monarchie qui peut enfin imposer son pouvoir à tout un territoire qui le défiait jusque-là. Il faut voir cette idée qui veut que la loi d’un homme ou d’un groupe d’hommes prévale sur toutes, qu’elle rendent caducs les contrats, les accords et les arrangements des uns et des autres, à quel point cette idée est faite de brutalité, d’habileté et d’injustice. Il aura fallu l’écran de fumée d’une parade comme la survie de mort, la transpersonnalité supra-individuelle pour camoufler l’arbitraire, l’inique d’une pareille usurpation. Il aura fallu quelque chose comme l’hypnose, la folie, la foi, pour que des siècles plus tard, loin de la remettre en cause, le Contrat social la renforce et la parachève. A quel besoin de leurre et d’illusion répondait-elle, pour que les corps humains, pétrifiés par leur peur de mourir, abdiquent et se résignent à livrer leurs puissances, leurs libertés, leurs vies, à une idée, une simple idée, du vent, une chimère, celle que quelque chose quelque part ne meurt jamais ? Mesurez cet espoir fou, celui qui veut qu’à se soumettre, à tout perdre, ils finiront bien par gagner au change, puisqu’il finiront par ne plus mourir et ils le finiront forcément, puisqu’ils donnent tout. On pourrait vouloir serrer l’humanité entière dans ses bras devant un tel désarroi.

 

  J’ai pointé cette séquence pour deux raisons, d’abord pour le plaisir savoureux d’une puissance qui s’effectue, d’un jeu de rapports de forces, de mots, de pensées, d’organisations, qui émergent, qui franchissent des seuils, diminuent, s’épuisent, reviennent, etc, indépendamment des considérations diachroniques ou synchroniques, donc ; ensuite pour laisser entendre que la survie de mort ne va pas de soi et qu’elle n’est pas venue de nulle part. Je voudrais maintenant regarder une autre séquence, et y aller avec une certaine gourmandise.

 

  Il y a un moment, des siècles plus tard, où est organisée, fixée, établie, convenue et reconnue cette survie de mort comme un système. Il faut voir qu’on est dans un voisinage, qui fait qu’on ne sait pas vraiment à quel moment précis, à quel seuil, on va dire c’est bleu… un voisinage diachronique où les effectuations courent, sommeillent ou s’accroissent, vont et viennent et ne disparaissent jamais tout à fait et un voisinage synchronique, où le bleu se mêle au rouge, au blanc, au gris, au jaune, etc… rendant la qualification arbitraire. D’ailleurs, les questions de diachronisme et synchronisme ne se posent, évidemment, pas, j’ai même pu faire le détour pour le plaisir malin de le préciser… Peu importe… Si le Contrat social parachève cette conception d’une société supra-individuelle et d’individus, c’est-à-dire de parties indivisibles d’un tout qui survit, vous voyez le glissement, les corps humains ont disparu, il y a un moment où le degré est tel que d’aucuns vont aller jusqu’à parler de structures. Notez ce paradoxe qui veut que plus on conçoit l’individu, l’humain, etc… en allant élaborer des disciplines qui s’appellent les sciences humaines, par exemple, quand même, plus pourtant les corps sont neutralisés et annulés, dépassés de toutes part par des structures qui leur survivent. C’est que ça ne serait venu à l’idée de personne de penser l’humain tant qu’on n’avait rien à lui opposer, dans ce jeu d’identifications/différenciations situationnelles. La pensée de l’humain était forcément désespérée. Et voici tous ces « sachants », qui parlent et bavardent de ce lieu étrange où les corps humains ne comptent pour rien, sont fongibles et déjà morts et ne le quittent jamais pour le regarder et en dénoncer l’arbitraire. Vous allez trouver comme ça une flopée de gens pour geindre, dénonçant, avec une certaine propension à se gargariser, l’absurdité de l’impuissance de la condition humaine, sans personne pour péter les présupposés axiomatiques qui la produisent. La chose peut, sans doute, relever du cocasse.

 

  Bref, sont installés donc, dans une organisation binaire rigide qui les identifient, les situent l’un par rapport à l’autre et les oppose artificiellement, d’une part quelque chose comme une Société et d’autre part un ou des individus. Que la conception ait pu à ce point courir et gagner toutes les strates de la collectivité, servir d’axiome dans l’articulation de toutes les activités humaines ; que le délire autocrinien se propage et s’édifie en faisant tomber toutes les forces de résistance et d’inertie, c’est forcément quelque chose qui relève de l’espoir fou et de la tragédie. Il faut voir l’efficace et la précision de l’organisation, la rigueur des rapports situationnels, l’avalement vorace de toutes les puissances. Que l’humanité dès lors erre dans un monde ahuri qui ne trouve plus jamais de termes, qu’elle se laisse chahuter indéfiniment, si c’est pour son malheur, ça ne paraît pas l’inquiéter pour autant. Car ce n’est pas seulement qu’elle pressent le poids écrasant, la malédiction et la fatalité de la chose, c’est même qu’elle n’en revient pas.

 

  Alors l’édification d’un dieu immortel, ou n’importe quelle entité qui fonctionne comme tel, qui dévore l’humanité, on peut la saisir dans l’Art, dans la Justice, dans la Science, dans la chose militaire, dans la Religion évidemment, dans n’importe quelle institution, l’école, le mariage, le travail, notamment dans sa division et sa spécialisation, et on peut la saisir dans la langue. Puisqu’on en est à la séquence structuraliste, c’est sans doute ce qui sera le plus pertinent. Comme on parle de droit normatif et impératif, par opposition au droit coutumier ou au droit du contrat au cas par cas, on peut dire qu’à ce moment sur lequel on se penche là, vous avez une langue normative et impérative, c’est-à-dire, quand même, si on prend le français comme exemple, qu’il y a un moment où, ce délire d’unification, à amener à imposer une langue et une seule à un territoire entier, au besoin par la force. On est au cœur de ce qui a généré cette sensation qui court dans les travaux des structuralistes, que la langue se parlait avant, se parlera après, vous voyez comme c’est tentant de concevoir le rapport à la langue comme une survie de mort qui n’en finit jamais, avalant des corps soumis et fongibles. Avec la langue, on touche au point névralgique de cette conception qui oppose une entité supra-individuelle à des individus disparus. Et l’école, toutes les institutions qui imposent les règles normatives et impératives de la langue, qui se vouent à éradiquer tous les dialectes, et qualifient de fautes les innovations et les transgressions, sont les premières dupes de la conception erronée de la chose.

 

  Vous avez donc cette langue que d’aucuns veulent concevoir comme une entité fixe référentielle supra-individuelle qui balaie ceux qui la parlent, qui se soumettent de la parler, de la bien parler. Et pourtant, il y a quelque chose qui met à mal cette conception, qui la condamne à l’échec, c’est que la langue n’en finit pas d’évoluer, c’est-à-dire de s’effectuer. Qu’est-ce que ça fait ? Ca fait que la langue n’occupe pas sa place d’entité supra-individuelle, qu’elle se réfracte, que son fonctionnement même lui rend le mécanisme étranger et ça fait que l’opposition entre d’une part des individus fongibles et d’autre part une entité immortelle, aussi esthétique et commode fusse-t-elle, tombe. L’évolution de la langue suggère bien que les choses s’effectuent autrement que dans ce rapport d’opposition. En d’autres termes la vocation normative et impérative que d’aucuns confèrent à la langue est folle, qui s’effectue bel et bien par accords et arrangements, dans un voisinage entre coutumes et contrats – Saussure précise dans ses cours qu’idiôma a le sens de « coutume spéciale » chez les grecs –.

 

  Alors Saussure, qui maintient cette opposition, s’exprime dans ses cours, ainsi : « dans l’histoire de toute innovation on rencontre toujours deux moments distincts : 1° celui où elle surgit chez les individus ; 2° celui où elle est devenue un fait de langue, identique extérieurement, mais adopté par la collectivité ». C’est plutôt drôle. Pour Saussure, il y a donc d’une part une langue supra-individuelle, et d’autre part une parole individuelle et c’est cette parole qui innove, c’est dans cette parole que les mots jaillissent. Récupérer par la Société, ces mots d’innovations deviendront des faits de langue. En passant, je vous ferais remarquer que vous avez une idée assez proche chez Hegel, avec ce qui est élevé chez lui au rang de concept, la reconnaissance, que je ne parviens pas à comprendre autrement que comme une soumission absolue. Être reconnu, c’est, quand même, se faire reconnaissable. Ce qui est drôle, c’est à quel point la conception d’entités-machines supra-individuelles dévorantes est absurde, parce qu’enfin qui parle cette langue ? qui travaille dans cette société ? qui légifère ? etc… Et précisément, il se trouve que c’est amusant de se pencher sur la langue, parce qu’une langue, ça ne se regarde pas comme un objet, puisque ce n’est jamais qu’une puissance d’effectuations qui ne ressemble à rien. Encore faut-il penser, certes, avec cet outil de la puissance… Car l’artifice de l’opposition que maintient Saussure ne retient pas une langue qui n’en finit pas de s’effectuer.

 

  Vous avez donc, avec ce goût esthète pour le Beau, cette conception abstraite narcissique qui regarde une langue, une institution, une Loi, une Société comme un objet arbitraire immobile et déjà mort qui se survit à soi indéfiniment, mais cette conception est impraticable, qui ignore, avec une certaine sottise, ses mécanismes. Ca, c’est un peu à pisser de rire comme on dit, la propension des « sachants » à regarder l’objet fini, et l’incapacité dans laquelle ils se mettent de regarder la chose en train de se faire. C’est ce qui fait qu’ils manquent la chose et errent interminablement. Penser la Société, penser l’humain, c’est s’enfermer dans un rapport narcissique au monde, qui ne comprend pas les choses en train de s’effectuer, les courants, les séquences conséquentielles, les jaillissements de puissance. Alors je vais vous dire, une langue, ça n’existe pas, c’est un délire dont le spectacle satisfait et ravit les demi-sels qu’un rien pétrifie. Vous pouvez concevoir un niveau où se figent et s’ordonnent des objets morts immortels, vous pouvez même trouver ça commode et sûr, certes, il paraît que le rêve, comme les plantes, a des vertus apaisantes. Mais tenez compte de ceci qu’il n’est pas d’autre niveau dans la langue que la parole, une parole qui est en cours d’effectuations, qui jaillit ses mots voués à mourir. Tenez donc compte de ceci que la Société, comme l’individualité, est une conception délirante et narcissique, dont l’arbitraire, l’illégitimité, l’absurdité ne justifieront jamais les sacrifices et les peines qu’elle exige en ce qu’elle n’est jamais, qu’un nom.

Repost 0
Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
commenter cet article
23 août 2009 7 23 /08 /août /2009 13:30

Orson Welles - Le Procès

  Il me semble avoir déjà abordé ce point, qui m’amuse forcément beaucoup, qui relie la magie à la médecine dans leur fonction, guérisseuses des maladies qu’elles fabriquent, hallucinant un pouvoir qui nie l’accident. Ce lien, il se trouve que je ne suis pas le seul à le faire, je l’ai lu dans la Sorcière de Michelet l’autre jour avec un certain intérêt. Bien sûr, là où je me fais moqueur en les renvoyant dos à dos, Michelet, lui, ne fait pas la même utilité de l’argument, puisqu’il prétend sauver les sorciers, dans un élan de tendresse dont il a le précieux secret, en les considérant comme les précurseurs de la médecine, savants du pouvoir des plantes que la pharmacie transformerait plus tard en potions et autres poudres – aux yeux donc.

 

  Mais peu importe, je n’y reviendrai pas là. Avec cet outil de l’analyse fonctionnelle, j’ai envie d’aborder autre chose, j’ai envie d’aller voir la Justice. Alors le sujet est inépuisable, d’aucuns se sont faits les archéologues de l’individualisation des peines depuis Saleilles, et de cette manie d’aller scruter l’intention du justiciable pour évaluer la gravité de son acte. Je précise en passant qu’on ne peut pas ne pas voir que cette interprétation quant à l’intention est forcément spéculative et qu’un pan entier de l’activité judiciaire a donc vocation au délire. Ca, c’est pour le charme de la chose.

 

  Il y a quelque chose dans tout ça qui va m’intéresser particulièrement, qui s’imbrique et s’articule en un tissu serré pour former l’organisation judiciaire, deux points d’appui : la Vérité, comme croyance scientifique et la Conscience raisonnable ou l’être. J’avoue ne pas savoir par quel bout le prendre, je suppose que c’est indifférent, il faut voir ce qui est le plus pratique. Je ne sais pas, j’essaie quelque chose.

 

  Mettons qu’on commence par la conscience, bon… Le présupposé judiciaire, social et moral, il est assez curieux, qui considère le corps humain comme responsable. On peut dire que toute personne, physique ou morale, est convoquée au regard de sa responsabilité, qu’elle se doit d’être responsable. Je précise, en passant, que c’est une responsabilité de paroles, les actes ne comptent pour rien, ils suivent ou non. Alors ce n’est pas difficile à considérer, une société ou une collectivité qui s’organise, qui demande des comptes pour s’organiser. C’est qu’il faut des porte-parole dans cette société représentative – représentative, c’est-à-dire qu’elle se représente, qu’elle se fait image, imaginaire, délirante évidemment –. Il faut des gens pour porter une parole, non pas pour ce que vaudrait cette parole, Lacan n’est pas complètement imbécile de résumer l’activité sociale au Signifiant, où ce qui est signifié est disparu, non mais pour leur demander des comptes. Je ne m’attendais pas à le prendre comme ça, ce point, c’est amusant. Bref, ce n’est pas tant un problème de division du pouvoir, de division du travail ou de canalisation des forces, on voit ça dans les organisations sociales médiévales, des rois impuissants articuler des pyramides de représentations pour reprendre le pouvoir sur tout un territoire, prenez les Capétiens venus après deux siècles de morcellement de pouvoirs ; ou des Ecclésiastes, pourtant voués à ne pas verser le sang, disent-ils, canaliser les fureurs de certains en organisant les croisades, etc. là on trouve encore des forces qui se meuvent, persistent, même simplement des forces d’inertie.  Mais, alors on peut dire qu’à un degré de voisinages d’élaboration de structures – les structuralistes n’ont pas tout faux donc –, le représenté est disparu, ne compte plus que le représentant. Ici, on retrouve ce concept de rapport situationnels et de jeu de positionnements où les forces vont se représentées, vont se faire représentables, représentantes pour s’exercer et s’évanouir. Qu’est-ce que je raconte ? ehehe… Je ne pensais pas développer ce point, mais par exemple, je ne sais pas, prenez la représentation politicienne, cette canalisation des forces contestataires, cette récupération dans ce qui est appelé « l’opposition », qui n’oppose qu’un représentant à un représentant. Vous devez bien voir que personne ne s’y retrouve tout à fait, parce qu’on force un voisinage dans un rapport binaire, oui, certes, mais aussi parce que ça ne représente plus rien. A ce moment où les structures, si je reprends encore ce mot, ont tout avalé, où Saussure, par exemple, distingue langue et parole, langue comme corps social rigide, loi et parole comme champ marginal de création. Cette distinction, c’est la malédiction du structuralisme, mais elle n’est pas imbécile, la société, à un moment, est structuraliste, elle piétine et avale les forces pour les faire disparaître dans les structures de leur représentation. Là vous pouvez parler de castration, ça devient plus pertinent parce que ça trouve toute sa dimension fonctionnelle.

 

  Alors comment ça donc… Bon, prenez une manifestation, prenez une multitude de corps qui disent non. Vous pressentez forcément que c’est inorganisable, qu’on ne peut rien en faire, qu’il faut que ça trouve un sens, que ça demande quelque chose, qu’on concèdera ou non, il faut que ça se représente, que ça porte une parole. – Notez que la parole du porte parole ne peut pas être une parole mais une langue selon l’acceptation de Saussure, un signifiant effacé. – Alors, la parade du piège est amusante, parce que ces corps manifestes, n’a rien à dire, que le sentiment est confus, qu’ils ne savent pas ce qu’ils expriment, qu’ils veulent tout changer, ou rien, que ça ne va pas – Quoi ? – Tout ! Que c’est disparate et épars, comme tout jaillissement. Mais aussi que c’est déjà du positionnement, une contre action. C’est forcément indicible – je m’éloigne décidément des structuralistes, qui délirent une interprétation paranoïaque et un abattement dépressif face aux structures, là où je vois dans la fonction positionnante des émotions ou des pensées, quelque chose qui dédramatise l’image –. Mais il faut que ça se rassemble en une parole cohérente et dicible, en un représentant, pour qu’on puisse y répondre, que le mouvement obtienne quelque chose qui le divertisse. Les syndicats ou les sondages dans cette société par exemple ne servent qu’à ça, court-circuiter cette question insoluble  « -Mais qu’est-ce qu’ils veulent ? Qu’est-ce qu’ils disent ? », sans jamais se rendre compte que la question ne se pose pas. Evidemment, l’économie représentante est désirante qui loupe sa cible.

 

  Quoiqu’il en soit, vous avez comme ça tout une organisation qui va de représentant en représentant – dans tous les sens de ce terme, porteurs de parole et imaginaires –. Le souci va donc devenir de se faire représentant. Vous l’aurez compris ce qui marche pour le mouvement afonctionnel d’une foule marche pour le mouvement afonctionnel d’un corps. Le problème fonctionnel du point de vue social est le même. Tout le mythe de l’individualisation de la peine tient à cela, l’individu doit porter sa parole, se faire représentant, rendre des comptes. La Raison, la conscience ne sont pas autre chose que la convocation du corps humain à se faire représentant. Là, c’est amusant, puisque comme la Société ne connaît pas autre chose que le rationalisme comme méthode d’organisation, sur lequel elle mise toute sa foi, vous allez avoir des corps voués à s’ordonner, se rassembler, se faire cohérents, se rationaliser, échouer dans ce qui va s’appeler des névroses, qui ne sont jamais que les hurlements d’un corps qui se soustrait à une telle vocation.

 

  Ce qui est drôle dans l’organisation judiciaire, c’est que ce rapport au représentant est axiomatique, qu’il ne se voit même plus tellement il semble évident. Que le justiciable rende des comptes, qu’il se fasse représentant, ça paraît la moindre des choses. Bien pis, c’est cette cohérence rationnelle qui va fournir le point d’appui autour duquel va s’articuler l’enquête et le jugement. Les rendus des Cours foisonnent de telles considérations : « Placé devant ces contradictions, M... X..., tout en se disant étranger aux faits, déclarait ne plus se souvenir de son emploi du temps dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 2001 » Cour de cassation, 08 REV 036, Décision du 29 juin 2009, ou encore : « Cependant, en l'espèce, [la Cour] note que "les versions des faits données par le requérant ont considérablement varié au fil du temps" et remarque par ailleurs certaines contradictions dans ses propos » Cour européenne, Arrêt X... c. France - req. n° 7549/03 du 24 janvier 2008. Le justiciable a à porter une parole où la cohérence vaut pour sa valeur de vraisemblance. Un innocent qui hésite et se contredit est perdu, là où un coupable qui offre une fiction aux allures de cohérence contentera la Justice.

 

  Il faut voir que la preuve est un idéal, c’est-à-dire un mythe et il faut voir que la Justice s’est toujours articulée sur un mythe. Alors, c’est intéressant de regarder le fonctionnement de ce qui a pu faire, en d’autres temps, office de preuve, à savoir le duel judiciaire ou l’ordalie. Les ordalies unilatérales ou bilatérales sont parmi les trouvailles les plus exquises dans l’Histoire de la Justice. Elles consistent en des épreuves physiques auxquelles le justiciable se soumet sous le regard des Dieux supposés prompts à empêcher une injustice en sauvant l’innocent. C’est ainsi qu’on a pu plonger des accusés dans l’eau et déterminer leur culpabilité s’ils coulaient et leur innocence s’ils flottaient. C’est aussi ainsi qu’on a organisé des duels où le vainqueur devait, bien entendu, son succès à la main d’un Dieu quelconque qui prouvait son innocence, jusqu’au fameux coup de Jarnac, qui démontra de façon éclatante que le talent et la hardiesse n’étaient pas pour rien dans la victoire. La dimension accidentelle, arbitraire, hasardeuse de la parade serait délicieuse, si ce n’était cet aveuglement d’une foi qui justifiait tout. Que la Justice excelle à se justifier, avec un goût prononcé pour toutes les sornettes qui font œuvre utile dans son excellence, c’est peut-être la moindre des choses. Mais peu importe, il se trouve que les décisions judiciaires de nos jours ne sont pas moins arbitraires et hasardeuses, mais elles reposent sur une autre foi, un autre écran de fumée suffisamment admis pour passer inaperçu : le scientisme.

 

  Ce qui effraie et tétanise devant les crimes de droit commun, c’est l’impossibilité dans laquelle on est de ne pas douter de l’innocence de la plupart des justiciables. Et cette impossibilité porte en elle une violence sourde, l’affirmation à la face du pouvoir magique de contrôle absolu, du narcissisme du représentant, que décidément les effectuations nous échappent. Devant cette terreur qui ne laisse rien survivre, vous comprenez bien que d’aucuns se raccrochent aux lubies les plus farfelues. C’est donc une fiction rationaliste que la Justice, son investigation, son jugement, va devoir mettre au point, une fiction dans laquelle celle du représentant du justiciable va devoir s’insérer. Et c’est cette insertion qui détermine son innocence ou sa culpabilité. L’évaluation de son intention, l’étude de son parcours personnel – personnel, c’est à dire social évidemment –, l’examen de ce qu’on appelait autrefois les états d’âmes, qu’on nomme psychologie aujourd’hui, s’ils contribuent à nourrir le fantasme que « l’individu » existe, que le corps humain « est », valent surtout pour le tissu représentant et fictionnel rationaliste qu’ils fabriquent et que la méthodologie scientiste ordonne pour lui conférer les allures du Vrai. Le paradoxe est là, qui veut que la Justice, dans ses instructions et ses rendus, utilise la Logique pour déterminer si un enchaînement de faits semble vraisemblable, c’est-à-dire « naturel », si les choses ont pu bel et bien se dérouler comme ceci ou comme cela, alors que la Logique a vocation à reconstituer le monde, à l’avaler de son ordre, à le recouvrir, à fabriquer un monde de mots et de représentants auquel échappe à jamais le monde vers lequel il tend. Mesurez l’âpreté absurde de l’impuissance.

 

  Que les parties civiles n’y trouvent jamais leur compte, qu’elles ressortent sans réponse aucune, que personne jamais n’admette qu’on ne sait pas tout, qu’on ne comprend pas tout et qu’on ne trouvera jamais aucun mot, aucune parole, aucun terme comme terme qui vient conclure et apaiser, que les effectuations restent ouvertes, continuent de s’effectuer, ne semble pas venir faire vaciller le déroulé logique et sans pitié d’une Justice aveuglée par son représentant. La béance désirante indéfinie dans laquelle on laisse les victimes s’échouer après le passage de la Justice, la violence affolante que subit celui dont on ne saura jamais finalement s’il est innocent ou coupable, qui a de toute façon disparu derrière son représentant situationnel de criminel, n’ont forcément aucune importance, seul compte le maintien du leurre qui veut que les choses aient quand même un sens puisqu’elles sont représentées, c’est-à-dire disparues et refoulées dans leur représentant.

 

  Alors, il y a quelque chose de fascinant dans ce qu’on pourrait appeler la « parole-portée », pour la distinguer de la parole, des justiciables, dans ses aléas, leurs aveux et leurs rétractations, c’est qu’ils témoignent à eux seuls du combat de ces corps devant la folie du représentant, que leurs voisinages débordent leur positionnement situationnel, qu’ils crient le refus de se laisser emporter, et que ce à quoi ils sont avant tout condamnés, c’est à nier, non plus déjà leur culpabilité, mais bien le représentant de cette culpabilité. Les justiciables sont voués à se battre pour refuser à la Justice le pouvoir de les faire disparaître dans le représentant. L’ironie, évidemment, c’est que l’organisation judiciaire contribue donc à ne pas trouver, à repousser, à corrompre les réponses aux questions qui pourtant justifient son déploiement.

 

Repost 0
Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
commenter cet article
17 août 2009 1 17 /08 /août /2009 10:11

Luis Buñuel - Un chien Andalou

  Alors, il se trouve que, cette nuit, j’ai fait un rêve très… intéressant. Si c’était moi qui lisais cette phrase, ce mot-là « rêve », je crois que je serais affligé, il n’y a jamais que les magiciens pour parler des rêves et en dire des sottises telles qu’elles ennuient. C’est une tarte à la crème de la psychanalyse – je ne sais pas ce que c’est une tarte à la crème, je veux dire je ne sais pas ce que ça signifie, comment on s’en sert, j’imagine que c’est comme cliché, truc facile et usé, je ne sais pas trop… je ne sais pas non plus ce que c’est vraiment, de la pâte feuilletée avec de la crème, fraîche ? pâtissière ? chantilly ? rien d’autre ?, je ne crois pas que ce soit bon, mais l’expression est délicieuse, si ce n’est qu’elle n’est elle-même une tarte à la crème –, enfin bref ce truc de la psychanalyse avec le rêve, disons que c’est tarte, sans crème, juste tarte, un peu idiot donc. Précisément à cause du rapport de cause à effet très étrange dans lequel Freud articule désir et « symptômes » ou « signes » qui finit par le pousser dans le délire paranoïaque et qui le fait passer complètement à côté du rêve et des questions qu’ils soulèvent.

 

  Il y a quelque chose qui est plutôt assez amusant à regarder, c’est à quel point les savants face au rêve, ils sont, avec l’arrogance de leur logique rationnelle axiomatique, complètement démunis. C’est quand même très drôle. Il se trouve qu’on n’a pas à chercher très loin, puisque Freud dans sa Traumdeutung, se fait l’archéologue des recherches savantes quant au rêve. Il fait ça des fois, l’archéologue, il le fait aussi dans son Moïse, dans les premières parties, elles sont savoureuses d’ailleurs… après il retombe dans ses tics psychanalytiques, dans ses lubies et ses grilles de lecture, au point que, ce que je raconte souvent, qu’il faut effacer, que les mots, les utilisations des mots, les utilisations, meurent, ne trouve jamais autant de pertinence que là, dans ce Moïse, face à ce narcissisme et ces névroses une énième fois rabattus. C’est tout le charme de sa ténacité au demeurant. Peu importe. – Mesurez au passage le pas conceptuel que je franchis en m’autorisant de telles digressions, c’est artistique –. Bref, dans les premiers chapitres de son Interprétation des rêves, monument dans son travail, le voilà archéologue, recueillant les hypothèses et les désaccords des uns et des autres, la lecture en est exquise, je l’ai faite l’autre jour dans le train, je ne l’avais pas lu depuis l’âge de 12 ans et aussi surdoué que je fus enfant, le temps m’en avait fait oublier les détails et leur saveur, et alors, ne peut pas ne pas sauter aux yeux de qui tombe dans tout ça sans parti pris, comme ils disent, la folie aveugle de ces savants et de leur imprégnation demeurée, c’est le mot, de l’axiomatique rationaliste.

 

  C’est très drôle parce que, quand même, le rationalisme, il n’a aucun outil d’aucune sorte à proposer face au rêve. Je vais vous dire, même, que celui-ci le remet sacrément en cause. Si vous regardez la chose simplement, vous devez quand même bien vous dire, – c’est d’ailleurs ce qui troubla les surréalistes, qui pressentaient la liberté marginale, la marge de manœuvre que pouvaient offrir les inventions du sommeil, bien que leur utilisation fut pour le moins fantaisiste et que personne n’en fit rien, à part à les rabattre comme Hitchcock, mais c’est autre chose – bref vous vous dîtes forcément qu’une part non négligeable de votre activité échappe parfaitement aux règles rationnelles et ce constat ne peut pas ne pas vous amener à vous demander si ce rationalisme n’est pas tout simplement une fabrication qui ne correspond à rien, même pas donc aux mécanismes spontanés de l’esprit. Le rêve traîne donc avec lui son lot de questions qui mettent à mal la pertinence de la logique rationnelle et en dénonce la barbarie. Puisqu’on parle de ça, je n’avais pas prévu de passer par là, mais je me lance, je fais une analogie. Regardez la danse classique, la ligature du corps par l’esprit, la déformation impitoyable, la mise au pas. L’entreprise est fascinante. Là on est au cœur du pouvoir magique de contrôle absolu. C’est la négation du corps avec cette invention toute faite qu’est l’esprit. Et puis vous avez ce qui est appelé la danse contemporaine qui offre un rapport au corps qui n’a parfaitement rien à voir. Ce n’est pas binaire, ça se traverse. Mais dans cette activité de prise de conscience du corps par le mouvement dans la danse contemporaine, vous avez quelque chose de très amusant qui vous amène à aller contre les constructions sociales, par exemple d’un corps dont l’anus est en permanence contracté, contraction qui n’a aucune utilité, aucune fonction, qui n’est que culturelle, qui est Tabou, et que vous apprenez à détendre, à ramener à un seuil avant la culture. Ca n’a plus rien à voir avec la danse classique qui formate un corps, là simplement vous laisser les sensations circuler, vous faites avec la réalité, vous ne vous résignez pas pour autant, je le précise au cas où il y aurait un doute, mais vous n’êtes plus dans le contrôle et la dénégation. Eh bien, on peut dire, sans être complètement loufoque, que le rationalisme, y compris celui de Kant, de Husserl ou de Wittgenstein, qui circonscrivent et limitent les dégâts, mais qui se raccrochent aux branches et sauvent les meubles, on peut dire que le rationalisme ligature un corps alogique et épars – comprenez l’esprit parmi les muscles du corps – dont cette activité qu’est le rêve dénonce l’archaïsme.

 

  Alors Freud, après s’être fait archéologue dans son étude, il va commencer à glisser vers quelque chose comme un délire. Puisque lui non plus n’entend pas cette dénonciation du rêve, qu’il parle depuis le rationalisme, qu’il est en plein dedans, de ce rêve, il ne va rien pouvoir faire. A parler depuis le rationalisme, donc, pour Freud, il faut bien que le rêve s’inscrive dans une logique. Et là vous voyez se dessiner quelque chose qui est tout de même assez spécieux – je dois être assez inspiré, j’écris très vite, plus vite que l’agilité de mes doigts – c’est ce rapport de causalité étrange et suspicieux où le rêve témoigne d’un désir coupable qui ne se peut assouvir à l’état de veille – pour ces gens il y a un état de veille versus le sommeil, savourez la binarité de l’articulation –. Freud retombe sur ses pattes, le désir est honteux, forcément, se refoule dans la journée par l’action d’une conscience surmoïque fasciste et profite du relâchement de cette conscience pendant le sommeil pour se déclarer, comme on déclare la guerre, l’amour, etc… Inutile de préciser que la conscience est rationaliste. A ce moment de la lecture, la sensation est étrange, parce que vous voyez sous vos yeux prendre forme ce délire paranoïaque qui hante Freud et qui le fait rabattre toutes les questions que son propre mouvement, éblouissant, tellement intuitif, génère. Freud n’aura pas entendu que le rêve se fait le témoin d’un corps qui ne se laisse pas faire, décidément.

 

  Alors il se trouve que j’ai fait un rêve cette nuit. C’est assez étonnant, puisque la plupart de l’activité de mon sommeil dont je me souviens, ce sont des réflexions lâches, des idées qui errent au gré de mes connexions synaptiques et qui me font dire que les choses vont finalement assez simplement, avec une certaine lucidité si je peux dire, une fois qu’on n’a plus ni conscience rationnelle ni inconscient. Je vais devoir faire quelque chose d’étrange, je vais devoir raconter ma vie. Ca m’amène à me rendre compte que je ne la raconte jamais, que personne, hormis mon entourage très proche, ne peut dire ni où, ni comment, ni quoi, que c’en est même au-delà du mystère, c’est évidemment curieux. Mais bon, il m’est arrivé de me trouver chez des gens avec lesquels je ne suis pas très à l’aise, précisément parce que j’étais chez eux, que, au fait, je leur aurais sans doute dit merde à ces gens si je les avais croisés dans la rue, mais que là, je suis quand même un peu poli, étant chez eux, je gardais ma langue dans ma poche, je ne sais pas si cette expression se dit. D’ailleurs, ce n’est pas dit que je leur aurais dit merde à ces gens, je ne suis pas querelleur, j’aurais sans doute passé mon chemin, le problème c’était surtout que je ne puisse pas leur dire ce qui pourrait venir me passer par la tête, d’être face à une impossibilité… ce n’est pas concevable dans ma vie, une impossibilité. Et alors j’ai rêvé que j’étais chez eux, qu’ils étaient tous là et que leur canapé, sur lequel il me semble qu’ils étaient assis, ce serait drôle, que leur canapé avait deux bras faits d’une plante carnivore qui me… disons pinçait, elle n’était pas assez forte pour me faire mal, les jambes et m’empêchait de me mouvoir. Il me semble que je poussais le vice jusqu’à regarder ces gens en souriant poliment tout en me demandant à quel moment j’allais écrabouiller leur jolie canapé-plante. C’est à ce moment-là que je me suis réveillé.

 

  Cette histoire m’amène à faire un détour. Je vois bien que ce rêve parle d’un désir, ou plutôt d’une impossibilité, dire merde, contredit par la bienséance du Surmoi et qu’il reconstitue avec sa fantaisie cette « castration ». Je vois bien que Freud, avec ses manies interprétatives, aurait jubilé. Alors d’abord, il peut ne pas être inutile de préciser que je n’ai jamais pris Freud pour un imbécile et je ne considère pas que ce soit faire œuvre utile que de balayer entièrement sa praxis. Je ne parle pas des gens que je ne prends pas au sérieux, comme les psychologues par exemple et je parle de Freud, donc. Mais ce rêve me permet de vous dire que ces histoires ne sont pas mon problème et ne se posent pas pour moi. Rêve, désir, castration… Je sais qu’on peut dire ça, on peut décrire l’organisation sociale avec ces outils sans être entièrement farfelu, je vois autour de moi, comment c’est organisé, mais ça n’a, alors, aucun intérêt à mes yeux puisque ça ne dégage aucune marge. La psychanalyse entérine et cautionne quelque chose qu’elle dénonce par ailleurs, sans offrir d’outil pour articuler, concevoir, agir autrement. Que je sois enclin à réfléchir pendant mon sommeil, lors même que j’ai dépassé les impossibilités dans ma vie, que d’une rare impossibilité que je rencontre se forme précisément un rêve, qu’on en déduise que le rêve est propice à la compensation – en passant je distingue désir et possibilité –, certes, pourquoi pas, peu importe. On n’en serait pas plus avancé. Je trouve parfaitement réjouissant que d’un tel matériau, on puisse dérouler autant de fils, le prendre par tellement de bouts. Le tout étant de ne pas lui faire dire ce qu’il ne dit pas. Que les intuitions freudiennes soient puissantes, c’est presque un fait, ça n’implique pas pour autant que tout tient. Les déductions rationalistes de Freud ont le défaut d’être hâtives et forcées. Car enfin, notez bien que dans mon rêve je n’assouvis pas un désir interdit à l’état de veille, je revis une impossibilité, je ne lui offre pas une conclusion qu’elle n’a pas trouvée dans la réalité. On est dans la nuance subtile, et pourtant ça change tout. Déduire du matériau de mon rêve une articulation qui oppose un désir censuré aux impératifs sociaux serait faire un pas hardi, je le laisse faire à d’autres, grand bien leur fasse, je ne le ferai pas. Ca nous emmènerait dans des questions sans fin. Il y a quelque chose qui m’intéresse bien plus…

 

  Il peut être venu jusqu’à vos oreilles que je dénonce l’incapacité du mot à contenir ce qu’il désigne, sa vocation affolée à courir après quelque chose qui lui échappe. Le rationalisme ignore et nie cette incapacité et ligature la réalité pour la faire tenir dans ses mots. Là commence le fascisme et la paranoïa puisque l’économie repose sur une croyance superstitieuse, celle qui veut que les choses s’organisent comme s’organisent les mots, lors même que ni les mots ni les choses ne s’organisent jamais comme on veut. Et alors, avec mon rêve, j’ai été amené à faire une drôle d’expérience, n’est-ce pas, puisque j’ai vécu une sorte de reconstitution, une fantaisie onirique qui parvenait à saisir quelque chose que le mot n’aurait pas su désigner. Vous devez pressentir pourquoi ça m’intéresse tant. Pour le positionnement que ce rêve, comme tout langage, esquisse, oui, certes, mais c’est encore autre chose que je voudrais pointer ici. Vous avez des outils précieux chez Freud, vous voyez que je ne lui donne pas tout à fait tort, que sont ce qu’il appelle le déplacement et la condensation pour décrire la syntaxe du langage du rêve. Il se trouve qu’il n’en fait pas grand-chose, trop occupé qu’il est à sauver le rationalisme et à inscrire la libido comme cause dans son système paranoïaque. Le déplacement et la condensation constituent pourtant des outils précieux qui organisent à merveille le langage de l’art depuis la nuit des temps comme on dit et qui offrent une utilisation du mot parfaitement fructueuse. Alors, les surréalistes, que le rêve à tant inspirer, ont eu l’air d’en concevoir la syntaxe par opposition binaire à un rationalisme asséché. Cette croyance à conférer au rêve un pouvoir et des défauts qu’il n’avait pas, puisque, n’est-ce pas, le corrélat binaire récupère toujours tout ce qui déborde de ce à quoi il s’oppose, même s’il n’en peut mais, le reste étant l’affaire du tiers exclu, la binarité est à vrai dire toujours tierce. Mais enfin il y a intuition, maladroite, emballée, hystérique, mais quand même. La syntaxe onirique n’est pas une panacée, loin s’en faut, elle ne peut fonctionner comme une croyance, quelque chose qui résoudrait tout, ni se pratiquer telle quelle, ça n’aurait que peu d’intérêt. N’allons pas au-delà de ce qu’elle offre, et son offre est toute simple, toute bête : une grande partie de l’activité cérébrale, tout un langage se refuse à répondre à la rigidité macabre du rationalisme et s’organise dans un mouvement foisonnant et précieux qui ne peut pas ne pas être du plus haut intérêt pour qui se préoccupe, depuis l’intuition de Bergson, du mouvement de la pensée. Au fait vous avez ici un rationalisme qui fixe des mots et met au point leur utilisation dans un système et là une syntaxe incohérente et sauvage faite de jaillissements qui ne se pose pas la question de savoir si les choses lui échappent et affirme sa production comme un jaillissement même. Regardez donc : un jaillissement de choses et un jaillissement de langage, choses, langage, langage-chose : des choses vouées à jaillir et à mourir.

 

Repost 0
Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
commenter cet article
13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 14:33

Alain Cavalier - Ce répondeur ne prend pas de message

C’est amusant de noter ici, maintenant, à ce moment précis de notre recherche, celui où nous concluons cette partie, où nous coupons le flux, provisoirement peut-être, certains de ces processus de rabattements qui jalonnent les percées philosophiques. Je pense au rabattement de Spinoza qui ne va pas, alors que tout semble l’y conduire, jusqu’à légitimer le meurtre, qui se refuse à faire ce pas, celui qui sans doute discréditerait toute son entreprise, croit-il, mais celui qui aurait mis un point final à ce biais qui éblouit la vue de ceux qui l’utilisent pour porter leurs regards, le biais de la Morale, cette logique pernicieuse qui décale tous les problèmes. Vous voyez la percée fabuleuse de Spinoza, l’enthousiasme qu’il met à créer des outils qui se débarrassent des questions morales, qui soulagent la pensée de telles impasses, et puis vous le voyez reculer, court-circuiter l’élan qui l’anime, se rabattre, interrompre les effectuations de sa percée en utilisant cette horrible notion de libre-arbitre comme colmatage. Sans doute faut-il aussi savoir ne pas conclure, laisser ouvert, respecter le cours des effectuations, accepter qu’il nous échappe. Je pense aussi au rabattement de Bergson, qui pressent, avec son intuition fulgurante, la nécessité de penser en mouvement, mais s’obstine, dans son essai, à sauver les sciences, à limiter la portée de son questionnement, à circonscrire, juguler. Pourquoi une telle timidité ? Pourquoi s’entêter à décharger une entreprise jusqu’à la rendre inoffensive ?

Il me semble avoir mis au point des outils qui mettent à mal l’organisation rationaliste de l’organisation, tant au niveau des courts-circuits et des décharges aliénantes d’un « individu » mis au pas de sens, réduit au statut de lettre, a, b, t, celle que vous voudrez, ou même d’ordure – la psychanalyse offre un spectacle abondant du massacre auquel le rationalisme se livre sur des corps impuissants, sans vie –, qu’au niveau de ses déclinaisons communistes, nazies ou capitalistes. Le mécanisme est un et unique : identifier/différencier, situer, stigmatiser, décharger, rabattre. J’ai proposé la puissance, comme cours d’effectuations, lame de fond, flux, qui s’échappe, pète à la gueule, gicle et jaillit et rend impuissantes, effondre toutes les tentatives humaines de prévisions et de contrôles. Je rappelle ici ce mécanisme que le structuralisme a porté à son paroxysme d’aliénation, ce mécanisme rationnel, logique, la binarité, disons la binarité tierce, qui veut que si ce n’est pas un homme, c’est une femme, si ce n’est pas mort, c’est vivant, etc… si ce n’est ni vivant, ni mort, c’est encore quelque chose, selon le principe du tiers exclu, pour dénoncer le renvoi indéfini désirant, ce qui est appelé la « chaîne signifiante » qui déporte des corps échoués, ballottés de termes en termes et court-circuite l’action rendue impuissante, d’une part parce qu’elle manque ce qu’elle vise, d’autre part parce qu’elle n’a plus comme possibilités qu’un terme caricatural et hydroponique et son négatif duel, c’est-à-dire des possibilités impossibles. Je juxtapose la lame de fond de la puissance d’effectuation. Je ne les relie pas, je ne les oppose pas, l’un peut très bien traverser l’autre. Et j’ai proposé la mortalité du mot, de l’idée, du corps. Je pense qu’en extrayant la mortalité des décombres d’un système qui désire croire à son immortalité, j’attaque le point névralgique. J’insiste : le mot, l’idée, le corps meurent, et c’est parce qu’ils meurent, parce qu’ils peuvent mourir, que la mort est une possibilité et une effectuation dans le cours des effectuations, qu’ils sont vivants, au moment de leurs jaillissements, chargés de toute leur puissance. C’est d’ailleurs pourquoi ils ne peuvent pas se renvoyer les uns aux autres, « interdépendre», et s’annuler.

Je pense qu’il me faudrait suivre le cours des percées que j’ai faites tout au long de cette année, me laisser porter, prendre sans doute le risque de me noyer. J’avoue ne pas me sentir à la hauteur de la tâche, même si je sens bien la chaleur du feu que j’ai dans les mains, toutes les pistes qui s’ouvrent maintenant devant moi.

Je voudrais pointer encore autre chose. J’ai mis au point des outils de fonction, d’afonction et de fongibilité. J’ai décrit des organisations qui survivent, des corps disparus dans cette survie, des fonctions qui insistent. Vous avez des organisations immortelles qui avalent des corps rendus fongibles, un délire qui recouvre le monde, le récupère pour le couvrir et le leurrer. Vous avez des corps qui se réduisent à des fonctions d’une organisation afonctionnelle, qui ne sert plus à rien, qui quitte le sol, se fait hydroponique, s’extraie de la tension puissante entre nécessités et possibilités. Je ne veux pas lisser ces outils, ni les rabattre, aussi peu maniables soient-ils. Je ne peux pas vous dire : il faut tout rendre afonctionnel, comme je ne peux pas dire non plus : il faut retrouver les fonctions, s’inscrire dans la tension entre nécessités et possibilités, ne pas les perdre de vue. Je ne peux pas rationaliser mes outils. A quel moment un corps trouve une vacuole de résistance en se faisant afonctionnel ? A quel moment une organisation s’effondre en tournant à vide, affolée dans sa néoplasie afonctionnelle ? A quel moment dans cette dérive autocrinienne, une fonction jaillit ?  A quel moment un jaillissement afonctionnel hydroponique crée une nouvelle fonction et se fait fonctionnel ? Je laisserai ces questions ouvertes.

Je vais prendre un exemple idiot. Je vais prendre ces activités ahuries qui occupent les vacanciers dans les montagnes, qui sont appelées les « sports de glisse ». Il se trouve que, quand vous allez dans ces montagnes, les outils que sont les raquettes ou les skis, vous paraissent des inventions prodigieuses qui répondent avec une adéquation parfaite aux problèmes que vous allez rencontrer pour vous déplacer. Vous vous voyez rapidement vous enfoncer dans la neige ou glisser sans aucune maîtrise et le recours aux skis ou aux raquettes est de toute évidence indispensable. Vous pouvez même admirer l’astuce des gens qui se sont relayés pour les concevoir et les améliorer, à quel point, à ce moment-là, ils étaient au cœur de la tension nécessités/possibilités, utiliser l’outil, créer l’utilisation et l’outil. Qu’à un moment ces activités quittent le sol, qu’on aille jusqu’à concevoir cette chose parfaitement débile de monter aux sommets des montagnes sans aucune autre raison que les redescendre plus vite qu’on les a montées pour remonter encore, etc…. Regardez l’organisation de l’activité, les remontées mécaniques qui polluent visuellement la blancheur de la neige, le damage de cette neige, toute cette préoccupation à perte qui se soucie de rendre la neige glissante ici, pour optimiser la vitesse des skieurs de descente, ou qui déploie toute son inventivité pour donner au ski une taille de guêpe, qui épouse mieux les rondeurs de la montagne et réduit le rayon des virages pour les skieurs de slalom… L’humanité n’est jamais aussi inventive que lorsqu’elle agit à perte pour le simple plaisir de s’abrutir. C’est là tout le loisir de son luxe, qu’il lui soit possible, en créant l’utilisation comme l’outil, que toute son activité ne serve désespérément à rien. C’est incroyablement délicieux. Je note simplement deux points que cette organisation de l’organisation soulève : d’une part, c’est rationalisé, avec la spécialisation, avec l’identification/différenciation, ça tourne à vide, avec l’obsession compulsive de la mort et la répétition castrée qui ordonnent l’activité, d’autre part, éloignée à ce point de la tension nécessités/possibilités, l’activité devient axiomatique, ça pose des hypothèses comme des acquis sur lesquels personne ne revient plus, ça admet toutes les absurdités et surtout, ça limite l’action humaine à ce qui est prévisible et prévu, c’est-à-dire ça cantonne l’humanité dans le monde délirant et illusoire qu’elle se fabrique. La fonctionnalité et l’afonctionnalité soulèvent des questions qui sont rabattues et colmatées par des axiomes. Et ce n’est pas que cette activité ne serve à rien qui rend la pratique du ski débile, regardez l’art, alors, c’est même ce qui le définit dans cette société qui définit tout, qu’il ne serve à rien, c’est ce qui l’identifie/différencie de la mode ou du design par exemple, qui fabriquent des objets qui finissent par trouver une utilité, non c’est que ça soit étouffé par des axiomes.

 Au-delà de toute la technique philosophique que j’ai déployée, dans laquelle vous pourrez vous amuser à voir que j’ai progressé, que ma pratique s’est faite plus fluide, plus précise au cours de cette recherche, jusqu’à rendre les premiers textes assez naïfs, j’aimerais insister sur ceci : qu’il y a forcément un parcours humain qui est décrit, un rapport à la vie. Je continue à penser que la réalité est forcément plus joyeuse que tout ce qu’on peut imaginer, que ça pète à la gueule, que ça travaille, que ça suive un cours qui reste à jamais imprévisible et incontrôlable, c’est bien ce qui fait la réalité une puissance d’effectuations et de jouissance. J’ai voulu agresser les sciences qui veulent organiser la perception et la prévision en dénonçant leur articulation rationaliste et superstitieuse, qui ne perçoivent que leurs perceptions et prédisent des prévisions incantatoires et hallucinées. L’organisation scientifique de l’organisation n’est pas fiable, qui repose sur des croyances. Déjà, je m’amuse de voir qu’un pan entier de sa méthode, ordonner, identifier/différencier est mis à mal par les outils que nous avons dans les mains aujourd’hui, ces outils rhizomatiques que sont les moteurs de recherche qui rendent parfaitement loufoque et archaïque le soin que les scientifiques mettent à classer. Mais enfin, c’est tout le rapport au monde d’un système qui le nie pour en fabriquer un autre dans lequel le pouvoir imaginaire sur lequel il mise tout, le mot rationnel, a un pouvoir, c’est cette idée délirante de tout miser sur quelque chose qui pousse l’humanité à ne pas admettre que sa mise est perdue, qu’elle a tout perdue, qu’elle est finalement impuissante, que je dénonce. Et, mise à part le calme, la simplicité, la confiance qu’il y a à mettre au point un rapport puissant et joyeux au monde – les effectuations qui me travaillent me regardent, je ne suis pas un prêtre – la nécessité que j’éprouve à, disons, calmer le jeu et foncer dans le tas, fait que je n’ai certainement pas fini.
Repost 0
Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
commenter cet article
21 mars 2009 6 21 /03 /mars /2009 20:00
David Hockney, Place Furstenberg

  Alors bien sûr, avec la néoplasie hydroponique, en créant non seulement l’utilisation mais l’outil, il va falloir organiser l’organisation. Des nécessités, il y en a de plusieurs ordres… On pourrait dire, comme ça, à l’intuition, qu’il y a quelque chose contre la croyance et la superstition, que le rationalisme va s’élaborer afin de se faire plus précis, plus fiable, plus viable. Ca a l’air de ça vu de loin, une immense activité digne de confiance, digne tout court. Pourtant, si on regarde les mécanismes de cette activité, son air est tout différent. C’est que le rationalisme est une superstition, les sciences s’organisent dans la croyance. Cette activité érige des totems (la survie de mort, des êtres-morts…) et biaise ses résultats. Ce qu’il faut voir c’est plutôt qu’est-ce qui fait qu’une superstition va se substituer à une autre ? On est au niveau des fonctions là. Que cette superstition se présente comme une anti-superstition, ce n’est déjà plus du tout notre problème. Alors la superstition rationaliste, il s’agit de la regarder à l’œuvre. Je ne m’attendais pas du tout à prendre ça par ce bout, du coup je ne sais plus du tout ce que je voulais dire au départ. Enfin continuons sur cette piste…

  Le mécanisme génomique du rationalisme et des sciences, il me semble qu’on l’a assez vu avec toute cette histoire d’intentification/différentiation et de rapports différentiels et situationnels. Le rationalisme établit, fixe et ordonne, il exsude une survie de mort référentielle et totémique et situe toutes sortes d’éléments épars, des perceptions, des mots, des pensées, ou plutôt il situe des simulacres de perceptions, mots et pensées auxquels perceptions, mots et pensées échappent déjà. Le rationalisme donc n’organise pas le monde mais bien l’organisation du monde. En cela, le rationalisme et les sciences constituent une tyrannie avec toute l’impuissance folle de l’entreprise.

   Que l’entreprise se boursoufle, qu’elle se répande, se propage, contamine, avale et vomisse tout, qu’elle recouvre le monde, qu’elle le soumette à sa volonté désirante, ça n’est pas pour les effrayer, ni elle, ni le monde, semble-t-il. Que l’animal humain croit que le monde fonctionne comme sa parole, quand sa parole ne parle jamais que d’elle-même, même quand elle parle du monde, c’est toute la saveur de son délire. Mais peu importe. Il faut la voir se propager, cette entreprise. Vous pouvez prendre n’importe quel exemple, la croyance de ce système c’est que rien ne lui échappera plus, alors il est infiltré partout. Prenez la division du travail, cette activité qui occupe l’humanité depuis toujours. Regardez Xénophon, persuadé déjà que la spécialisation est la condition de l’excellence. Vous avez Durkheim qui en décrit précisément les mécanismes, avec tout son enthousiasme. Et les mécanismes, nous les connaissons donc : survie de mort, êtres-morts, rapports situationnels. Ca va aller jusqu’à Marx, donc, qui ne conçoit plus les corps que comme des instruments de la survie de mort commune. Le communisme, c’est l’apogée du délire rationaliste, après ça s’affole avec le capitalisme. Avec le paroxysme du néo-libéralisme, vous allez au-delà des rapports différentiels ou de la division du travail, vous allez jusqu’à l’interdépendance, délicieux paradoxe pour un système qui tire son nom de la notion de liberté, où plus aucun pays ne cultive de quoi se nourrir, mais s’inscrit dans un rapport d’échange qui le spécialise dans la production de telles choses et le rendent dépendant des autres pour tout le reste. Nommer, identifier-spécialiser, différencier-interdépendre, l’imprégnation est autocrine. Le rationalisme se fabrique lui-même.

  Vous allez me dire que nous n’en sommes plus à ces histoires de brindilles et de cailloux des singes, à ces utilisations balbutiantes et précaires, que la sophistication de l’activité humaine est telle, qu’il a bien fallu organiser l’organisation, qu’on ne s’y serait pas retrouvé, que c’est même l’organisation de l’organisation qui a permis d’aller encore et toujours plus loin, etc… Classer, ordonner, spécialiser : identifier/différentier/situer. Là j’hésite à répondre. Il se trouve que le mécanisme rationaliste est parfaitement dépassé, archaïque et obsolète. On est passé aux chaînes, puis aux rhizomes… Le rationalisme n’a déjà plus aucun intérêt. Les pays peinent à résister à la lame de fond qui les emporte déjà. Mais je vous dirai quand même, tandis que le système rationalisme se voit balayé, en insistant donc, que son mécanisme est plus efficace à mettre au pas qu’à atteindre ce qu’il vise, qu’en se livrant à cette occupation d’isolations, de courts-circuits, qui épingle et fixe, réduit à rien, à un mot, une perception, une idée, un métier, une personne…, l’immensité d’un voisinage, il n’est bon qu’à halluciner un monde qu’il fabrique pour recouvrir le monde dans lequel il se condamne à être impuissant.

  Je vais attraper au vol un des gènes qui dupliquent indéfiniment ce système, le concept d’être, qui est au cœur de la superstition rationaliste. Vous allez pouvoir l’appeler comme vous voulez, l’être, donc, mais encore l’identité, la qualité, le prédicat, la singularité, l’essence, etc… Je crois ne pas avoir fait que le dénoncer, je crois avoir proposer des mécanismes qui lui passent dessus, qui rendent possible de ne plus du tout prendre les choses par ce biais d’être : le voisinage, qui explose les termes d’identité et de singularités, en ce qu’il devient impossible de fixer un curseur, et la puissance qui pulvérise les termes d’être et d’essence par une organisation accidentelle, effectuée et effectuante, et mouvante.

  Nous sommes là, avec dans les mains un mécanisme qui ne correspond plus à rien, qui ne répond plus de rien, qui n’en peut plus, dans un monde tue. La lame de fond continue de s’effectuer, emporte les fondements d’un système qui a fait son temps. Regardez ces sociétés ne plus pouvoir s’organiser, se démener pour tenir bon, gagner du temps, démunies, affolées devant l’épuisement d’un mécanisme qui semblait pourtant fonctionner jusque-là.
 
  Nous voilà donc nous aussi, comme le rationalisme en son temps, débordés par des choses qui nous dépassent et ne semblent pas vouloir se rejoindre : ici la néoplasie hydroponique, là la puissance d’effectuations, ailleurs la survie de mort, plus loin le corps sans fonction. A ce moment, je dois le dire, on ne peut plus avancer, on bute, on achoppe. Nous faut-il nous aussi organiser l’organisation ? Je ne suis pas sûr que vous mesuriez le péril qu’il y a à faire un pas de plus. Qu’est-ce qu’on fait ? On s’arrête ?

  J’ai fait une pause. Elle a duré plus de 10 jours. C’est pourtant comme si je venais simplement de boire un café. Enfin bon, bref, nous sommes là alors avec des leviers, des outils, des possibilités que l’on a faites sortir de la terre, que l’on a saisies et qui ne s’articulent pas entre elles, qui ne s’organisent pas. Il faut voir que nous touchons-là à quelque chose au niveau de ce qui est appelé le pattern par les psys, un pattern mental qui veut que la néoplasie hydroponique tende « naturellement » à s’articuler comme le différentiel de la réalité ; l’impuissance du désir autocrinien comme celui de la puissance ; la survie de mort, celui du corps sans fonction, etc… Vous devez peut-être même avoir déjà fait des liens depuis le temps qui voudraient qu’on aurait dans notre recherche tout un pan négatif qui dénoncerait un monde voué au délire et par ailleurs tout un niveau positif où l’on trouverait des histoires de puissance ou de voisinage comme de « nouveaux » outils que l’on proposerait. Ce ne serait jamais qu’une histoire de thèse et d’antithèse, un déroulé logique fait de parties qui se répondent et se renvoient les unes aux autres.

  Je vous demande de pressentir le ravin devant lequel nous sommes. Voilà plus d’un an que nous perçons dans la roche. Nous ne pouvons plus avancer. Car ce pattern de rapports différentiels et logiques, nous le dénonçons. La réalité ne peut pas être l’opposé duel, ni le contraste de la néoplasie hydroponique ou du désir autocrinien. A quel moment on est encore dans la réalité ? A quel moment on est déjà dans l’hydroponie autocrine ? Vous voyez le flou évanouissant du voisinage. Mais même, au-delà de ces évolutions glissantes et indéfinies, la néoplasie hydroponique est la réalité, elle est effectuée et effectue, elle est puissance et en puissance. Départager, classer, identifier, relier, c’est commode, ça rendrait nos outils maniables et organisables, mais ça les rabat, les amenuise, les vide. On ne peut pas ranger l’hydroponie dans la case délire imaginaire contre la case réalité, ce serait pratique, mais ça ne peut pas marcher, ce serait délirer le délire hydroponique, l’escamoter, le prendre au mot, se faire rattraper par des notions de qualités et d’être.

  Nous disons que le système est mal organisé, qu’il ne peut plus, qu’il échoue. Nous devons créer les mots et l’utilisation des mots pour le dire, les outils et l’utilisation des outils.

  Il nous faudrait faire un très grand pas. Enjamber l’être et le néant. Faut-il encore en trouver la force.
Repost 0
Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
commenter cet article
9 mars 2009 1 09 /03 /mars /2009 01:28

Henri Matisse - La vierge à l'enfant

  Écrire un texte comme ceux que j’écris là, c’est une percée, une poussée, je ne sais jamais si je vais pouvoir en venir à bout, avoir la force. C’est forcément quelque chose de l’ordre de l’aventure, du jaillissement et du rire. Enfin peu importe, je suppose…

  Au fait, c’est très facile, j’ai trouvé un exemple tout bête, quelque chose qui fait les délices de tous les paléontologues et les anthropologues, l’utilisation d’outils par les singes. Vous avez ça dans n’importe quel bouquin de paléoanthropologie, un singe qui, tout à coup – c’est forcément un jaillissement bien sûr, comme un mot, comme un accident génétique, etc. –, va utiliser ici un bout de bois pour creuser quelque chose, là une brindille pour faire sortir des fourmis de leur fourmilière, là encore un caillou pour casser des noix, les exemples foisonnent en Tanzanie, en Ouganda, en Côte d’Ivoire, en Guinée… Ce mécanisme fascinant, celui qui fait toutes nos vies d’animaux humains, ce jaillissement d’utilisations où un animal va en venir à créer l’utilisation de quelque chose, un autre va le regarder, l’imiter, apprendre, arranger ou créer une autre utilisation. Regardez l’élaboration de ce qui est appelé un savoir-faire, qu’on va bientôt appeler un savoir/pouvoir, précisément un savoir/pouvoir magique. Les mots sont lâchés. Ceux qui suivent peuvent faire les embranchements tout seuls et en venir au délire autocrinien… ou pas. Mais attendez… Que l’humanité aille jusqu’à la néoplasie hydroponique, ce n’est pas ce qui rend son activité hallucinée et autocrine, c’est-à-dire que l’humanité pousse la sophistication de l’élaboration de son savoir/pouvoir magique jusqu’à déraciner les plantes de la terre et recouvrir le monde de son délire, ça ne peut pas poser problème, c’est la chose la plus joyeuse de son activité, sa créativité, son éblouissante faculté à s’adapter et à s’organiser, à créer l’utilisation, mais encore, l’outil même. C’est d’ailleurs bien parce qu’elle peut créer l’outil, que son art peut aller jusqu’à l’abstraction, ses plantes se cultiver hors sol, son économie se virtualiser, etc… Le problème ne s’articule pas autour de cette hydroponie folle, non, allons plus loin, l’articulation du problème, selon le bout par lequel on le prend ici, il est dans le fantasme de fongibilité, de survie et d’être-mort.

  C’est qu’à un moment ce savoir/pouvoir magique va cesser de faire que la brindille serve à expulser les termites, oui les termites aussi, de leur termitière ou à porter, comme une cuiller, les fourmis à la bouche, il va trouver une fonction délirante, il va survivre à l’animal. En passant, je précise que je contourne le problème du désir que pose l’outil, le désir, je m’en fous, j’ai proposé les mécanismes de nécessités/possibilités pour poser le problème autrement. Non, non, ce que je veux soulever ici, libres à ceux qui le souhaitent d’embrancher ça avec le délire désirant autocrinien, c’est l’élaboration comme ça d’une chose qui va survivre à l’animal, se transmettre, quelque chose qui fait écho à cette foule qui pullule autour, qui fait qu’un animal ne compte pour rien, qu’il est négligeable et dispensable, que la survie s’effectue déjà sans lui, qu’il est déjà mort, cette chose-là, cette survie de mort, où va s’élaborer le savoir/pouvoir magique. Il faut regarder les fonctions des choses. Vous avez un savoir/pouvoir chargé, lourd d’enjeux et d’implications que Foucault a parfaitement su décrire. Là alors, le glissement du savoir-faire au savoir/pouvoir, c’est de l’ordre du délire, ça va jusqu’à ce que le pouvoir ne soit plus qu’une question de savoir, jusqu’à ce que le savoir avale le faire et la puissance et vomisse un pouvoir impuissant, impossible. Regardez ces mécanismes que Foucault dénonce avec la précision cruelle de son impertinence où savoir est le seul pouvoir possible, un savoir qui ne peut rien, qui n’en peut plus, qui observe, surveille, espionne, ordonne et met au pas, hallucine une humanité qui n’est déjà même plus savante mais sue, « transparente », livrée à l’observation, qui ne pense plus mais se fait pensable, ordonnée et ordonnable, nommable, vaincue. Regardez, ce monde de mots, c’est une malédiction.

  Si je vais vite, je dirais que la survie du savoir/pouvoir magique maudit l’humanité qui n’en revient pas de mourir. Qui a dit que la survie, la survie de mort, passait avant tout ? D’où a jailli cette hallucination d’immortalité ? Peu importe évidemment, il y a longtemps que les questions d’origine ne se posent plus, ce qu’on peut voir c’est qu’elle répondait forcément à une nécessité pour s’avérer à ce point fonctionnelle, se maintenir et persister. Il faut voir ça, une organisation qui soumet cette source illimitée et inépuisable de création, l’humanité, à ce qu’elle crée, qui néglige, ignore, méprise ses jaillissements, les repousse dans ses marges et s’obnubile de ses vestiges. Une humanité qui hisse avec un dévouement fétichiste et aveugle l’immortalité au cœur de son organisation, l’immortalité de la seule chose qui ne peut pas mourir, la mort. La mort n’existe pas, elle est fabriquée par l’animal humain, et cette mort est immortelle. Mesurez l’ironie du paradoxe. Riez. Forcément, riez, parce qu’alors c’est quand même sacrément con.

  Jusqu’au XXe siècle, au cours duquel surgissent le court-circuit de l’art et de la musique contemporains et cette lubie narcissique et religieuse d’ « homme » dans ce nouveau domaine de savoir que constituent les sciences sociales, qui participent à cette magie de la transparence, toute l’activité humaine se soumet à la survie de mort. Vous pouvez prendre n’importe quel exemple, c’est même un exercice amusant, je ne sais pas, dans la danse classique, c’est flagrant, qui porte son attention et ses soins à la survie de mort du code technique, pas, attitudes, positions, mouvements et ignore, méprise, nie, ligature, au sens arboriculteur du terme, ceux qui s’y livrent. Prenez le skate-board aussi, c’est pareil, où ne comptent que les figures, toujours les mêmes et où est mesurée la virtuosité d’un tel à sa capacité à se soumettre, à disparaître, à se faire fongible… L’orthographe, les examens et concours, la politesse, le code de la route, n’importe quelle loi, je ne sais pas, tout fonctionne dans cette même organisation qui préserve et maintient une survie de mort par rapport à laquelle des corps sans fonction, des êtres morts négligeables et interchangeables vont venir se situer et exister. Cette organisation n’est pas seulement hydroponique, elle est parfaitement absurde, surtout elle est incroyablement intenable.

  Et puis tout à coup, vous avez l’art ou la musique qui refusent de se situer par rapport à la survie de mort, d’être avalés, engloutis. C’est une merveilleuse aventure humaine, on la devine chez quelqu’un comme Matisse qui l’accompagne. Depuis cette jeunesse classique, ces natures mortes respectueuses d’une technique apprise auprès de Gustave Moreau jusqu’à la chapelle qu’il crée à Vence, si simple, si confiante, si soulagée du poids d’avoir à faire ses preuves. Arrêtez-vous sur sa vierge et l’enfant, regardez là, même si elle est plutôt laide. C’est curieux parce qu’on trouve dans ses dessins préparatoires des choses bien plus malignes, des lignes qui s’entremêlent et se courbent, des astuces, des espiègleries… Mais là, l’idée de l’enchevêtrement reste, ce côté droit des corps qui ne font qu’un, certes, mais débarrassée de toutes les prouesses, tous les efforts… C’est devenu si peu prétentieux. Il faut croire qu’il croyait en dieu assez pour ne pas avoir besoin de prouver que lui, Henri Matisse, existe, qu’il n’avait plus peur de disparaître, c’est-à-dire, comprenez bien, non pas qu’il se soit fait fongible, loin de là, mais qu’il ne risquait pas de disparaître puisque la question ne se posait plus. Enfin peu importe. Ce qui est curieux à noter c’est cet effondrement délicieux de la survie de mort dans l’art au cours du XXe siècle. Il se trouve que l’art a fini par comprendre que la survie de mort non seulement est tyrannique mais parfaitement inutile, qu’elle ne répond plus à rien, que rien ne s’est jamais joué dans la fixité asphyxiée de la technique, mais bien dans les jaillissements de ses marges, de ses brèches, de ses percées, qu’on mesure même la qualité d’un danseur classique, c’est subtile, à sa capacité à disparaître, mais pas tout à fait, tout est dans le « tout à fait », ce quelque chose qui résiste et qui donne tort à la tentative. L’art s’est remis à créer des utilisations et des outils. C’est que la technique au départ, ce n’est jamais qu’une affaire d’outils, il se trouve qu’on avait fini par les perdre de vue.

  Je veux préciser, j’insiste : je ne dénonce pas l’évolution d’une organisation qui va passer à un moment par la néoplasiee hydroponique, ça reste de l’ordre du jaillissement, de la création, c’est forcément joyeux, je dénonce la fabrication, la sécrétion, l’exsudation, dans la sueur de l’angoisse panique et impuissante, de la mort.

  La mort n’existe pas. C’est l’humanité qui l’a inventée, la mort, elle l’a même faite immortelle. Il n’y a que de la vie, une vie qui n’est pas éternelle et indéfinie, qui s’épuise, s’arrête, certes, mais qui jaillit, éclate, rit et insiste, se meut et échappe encore. Et encore.

  J’ajoute : dieu n’est pas mort, dieu est la mort, immortel et impuissant, qui n’a jamais existé.
Repost 0
Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
commenter cet article
14 février 2009 6 14 /02 /février /2009 00:56
 Boris Charmatz - Emmanuelle Hyunh - Quatuor Knust - d’un Faune (éclats)
Vous avez ce paradoxe inouï qui veut que l’animal humain est impuissant parce qu’il ne renonce pas à exercer un pouvoir qu’il n’a pas. Le pouvoir magique de contrôle absolu.

  Il y a cette chose qui veut que l’animal humain soit sensible au mouvement. Et même on peut dire qu’il ne perçoit pas les choses, mais leurs mouvements, qu’il ne perçoit pas une souris par exemple, mais le bruit et le mouvement de son déplacement. Là nous sommes au cœur de notre questionnement. L’animal humain établit et ordonnance des choses dans une entreprise immobilisante. Il veut figer les choses pour les manier, avec ses mots, sa pensée, ses mains, lors même que non seulement elles lui échappent, mais les outils qu’il élabore se meuvent eux-mêmes. Les mots dans des rapports et des renvois indéfinis de sens ; les pensées dans des jaillissements incessants ; les actions dans des effectuations incontrôlables.

  J’insiste : l’animal humain segmente, prélève et ignore pour saisir dans sa volonté totalitaire un point singulier qui n’est rien au regard d’un voisinage qui court toujours. Les choses lui échappent et périssent ; les mots sont des choses périssables, déjà mortes qui lui échappent tout autant que les choses qu’il vise à travers eux.

  Qu’est-ce qui fait qu’il ne renonce pas ? Qu’il continue de nommer, de définir et d’ordonner ? Qu’est-ce qui fait qu’il ne met pas au point des mécanismes qui prendraient acte du goût joyeux de l’humanité pour le mouvement ?

  Non, l’animal humain s’obstine à conférer au mot un pouvoir qu’il n’a pas, celui qui lui confère un pouvoir magique et halluciné. Regardez une société, par exemple celle dans laquelle on vit, dont les chefs ne sont chefs que pour désirer, regardez les chefs de cette société ne faire que ça, ne plus agir, ne plus penser, mais désirer, imposer leurs désirs. C’est au-delà du savoir/pouvoir foucaldien.

  Je ne vous expliquerai pas ça. J’aurais l’air de sortir les choses de mon chapeau. Je peux pointer quelque chose, soulever un point dans ce mécanisme. Que les mots, les pensées, les actions meurent, que leurs effectuations courent, et que l’humanité élabore une organisation qui nie la mort, ça ne fait pas écho en vous ? Je n’en dirai pas plus.

  Il faut voir que l’humanité ne s’en remet pas de la périssabilité des mots. Elle a cru, avec l’écriture, avec ces copistes qui se consacraient à dupliquer encore et encore les mots, puis l’imprimerie, puis les bases de données numériques, qu’elle pouvait contourner le problème, halluciner un monde où plus rien ne meurt jamais… Lors même qu’elle ne conserve que des vestiges, des ruines, des cadavres. L’embarras impuissant de l’humanité, il ne peut pas ne pas vous sauter aux yeux, il ne peut pas ne pas vous révolter de toutes les forces qui circulent dans vos corps et tout à coup convergent pour rejeter quelque chose qui est bel et bien de l’ordre de la malédiction.

  On a vu ce jaillissement du mot, où l’animal humain crée soit un mot soit une nouvelle utilisation d’un mot. Ce jaillissement est la vie même. Mais ce jaillissement est périssable : le mot meurt. Ce qui est curieux à voir, c’est cette humanité qui tout à coup va s’organiser avec des mots fonctionnels, des mots fongibles, des mots-morts, des mo(r)ts. Ce moment est décrit par Saussure : « dans l’histoire de toute innovation, on rencontre toujours deux moments distincts : 1° celui où elle surgit chez les individus ; 2° celui où elle est devenue un fait de langue, identique extérieurement, mais adopté par la collectivité ».

  Pour des questions d’ordre pratique, voilà l’humanité embarquée dans la fabrication d’entités mortes, encombrées de virus, de délire autocrinien, des mo(r)ts, des, non plus des pensées, mais des règles, des lois, etc… Voilà l’humanité laisser dans ses marges les jaillissements, les surgissements, les créations et se fonder sur un désert d’hypothèque macabre. Le processus est ahurissant, il ne peut pas être viable, il est fou, il est halluciné, mais il est tellement pratique…

  Je ferai une remarque en passant… Le problème ainsi articulé, il a l’air d’opposer individus et sociétés… Vous ne me verrez pas fabriquer un monstre duel, ne vous y trompez pas. Les espèces ont évolué avec ces jaillissements, les langues se sont élaborées, les Histoires se sont faites… Non, la puissance d’effectuation ne connaît pas le problème individus vs sociétés, elle fonce dans le tas… Mais peu importe ici.

  Ce qui attire mon attention, c’est cette fabrication délirante d’un désert mo(r)t, pour, croit-on, s’organiser. Je voudrais prendre un exemple, regarder cette organisation macabre au travail. Je ne peux pas dire ma gourmandise en le voyant arriver, c’est le texte le plus savoureux du monde, c’est les Capitulaires des Rois francs. Toutes les lois de Pépin-le-Bref à Charles-le-Simple en passant par Charlemagne. J’imagine que vous ne pouviez pas vous attendre à un tel exemple… Mais mon exemple est mis en abîme, mesurez l’astuce, puisque je veux m’appuyer sur le regard rationnel de Guizot étudiant ces Capitulaires.

  Les Capitulaires constituent un ensemble très curieux, d’abord des actes épars, consignés çà et là dans divers manuscrits, puis rassemblés dans un recueil de sept livres, dont au moins les quatre premiers faisaient assez autorité pour être considérés par Charles le chauve comme un code officiel. Ce qui les rend si délicieux, c’est qu’ils mêlent toutes sortes de choses parfaitement étrangères les unes aux autres, Guizot en explique la cause : « Qu'arriverait-il, messieurs, si dans quelques siècles, on prenait tous les actes d'un gouvernement de nos jours, de l'administration française par exemple, sous le dernier règne, et que les jetant pêle-mêle sous un même nom, on donnât ce recueil pour la législation, le code de cette époque? Evidemment, ce serait un chaos absurde et trompeur des lois, des ordonnances, des arrêtés, des brevets, des jugements, des circulaires, y seraient au hasard rapprochés, assimilés, confondus. » Pourtant, ce que Guizot contourne, ce qui ne lui saute pas aux yeux, c’est que des copistes ont cru bon de rassembler ces actes, et c’est précisément la fantaisie de cet assemblage qui permet de pressentir la fonction des lois, avant que la rationalité de la rigueur d’une méthode, le classement d’un système, ne viennent tout recouvrir et masquer.

  Que trouve-t-on dans ces Capitulaires ? C’est le mouvement même, un assemblage sans singularités aucune, un foisonnement, qui recueille alors des choses comme des Lois, de toutes sortes. Vous y rencontrez des préceptes : « L’avarice consiste à désirer ce que possèdent les autres, et à ne rien donner à personne de ce qu’on possède, et, selon l’apôtre. elle est la racine de tous les maux. » ou « Il faut pratiquer l’hospitalité » ou encore « Interdisez-vous avec soin les larcins, les mariages illégitimes et les faux témoignages, comme nous y avons souvent exhorté, et comme les interdit la loi de Dieu » ; des consignes d’économie : « Le très pieux seigneur notre roi a décrété, avec le consentement du saint synode, que nul homme, ecclésiastique ou laïque, ne pourrait, soit en temps d’abondance, soit en temps de cherté, vendre les vivres plus cher que le prix récemment fixé par boisseau, savoir : le boisseau d’avoine, un denier ; d’orge, deux deniers ; de seigle, trois deniers ; de froment, quatre deniers. S’il veut les vendre en pain, il devra donner douze pains de froment, chacun de deux livres, pour un denier ; quinze pains de seigle, vingt pains d’orge, et vingt-cinq pains d’avoine, du même poids, aussi pour un denier » ; des dispositions policières : « Nous voulons et ordonnons qu’aucun de ceux qui servent dans notre palais ne se permette d’y recevoir quelque homme qui y cherche un refuge et s’y vienne cacher, pour cause de vol, d’homicide, d’adultère ou de quelque autre crime : que si quelque homme libre viole notre défense, et cache un tel malfaiteur dans notre palais, il sera tenu de le porter sur ses épaules jusqu’à la place publique, et là il sera attaché au même poteau que le malfaiteur. Quiconque trouvera des hommes se battant dans notre palais, et ne pourra ou ne voudra pas mettre fin à la rixe, supportera sa part du dommage qu’ils auront causé » ; des questions religieuses : « Qu’on se garde de vénérer les noms de faux martyrs et la mémoire de saints douteux. », etc… Je m’y attarde, je le savoure. Alors certes, encore une fois, les copistes ne se sont pas contentés de ne regrouper que ce qui est d’ordre législatif, au grand désespoir de Guizot, qui ne s’étonne pas que ça ne soit pas venu à l’idée de ces copistes, précisément, de différencier/identifier, sûr qu’il est de sa méthode, ils ont réuni des actes de gouvernement de toutes sortes. Mais on voit précisément se dessiner ce souci d’organisation, ce point de coïncidence où des hommes vont se mettre d’accord pour employer les mêmes mots, suivre les mêmes règles pour s’organiser et vivre ensemble. Qu’ils aillent ainsi à leur perte, ça ne leur vient pas encore à l’idée, on en est pour l’instant à la nécessité de s’organiser, à une sorte de volonté de bien faire.

 Il est intéressant de noter que Guizot, dans son cours de 1829, pour percevoir ces Capitulaires et en parler, les classe en différentes catégories, douze en ce qui concerne l’ensemble, huit s’il ne considère que ceux de Charlemagne. Je saisis cet exemple au bond, je m’arrête. Je vous disais que j’avais pensé prendre l’exemple des catégories de Linné, je vais prendre celui-ci, puisqu’on y est, ça vaut le détour. Vous devez déjà mesurer l’utilité, la praticité des catégories. Pour faire vite, pour s’organiser, on va regrouper les choses dans des ensembles et des sous-ensembles. C’est de la parole. Là on est au cœur de la jonction entre dire/penser/agir. Vous voyez le soulagement dans l’approche : la perception est précisée, elle devient praticable, organisable, pensable, on va pouvoir mettre au point des parades. Vous avez ici un fatras, toute une littérature qui va dans tous les sens, qui se répète, plus ou moins à cause de l’intervention des copistes, qui passe d’un point à un autre, vous voyez bien, vous ne pouvez rien en faire. Vous devez tout lire et relire à chaque fois, vous perdez des éléments en route, si vous suivez le cours, rendez-vous compte, vous passez vous-même à autre chose, perdez de vue l’élément précédent que vous rencontrez à nouveau plus tard ou un autre qui vient le contredire. De ce corpus, vous ne pouvez pas parler, vous ne pouvez pas le penser. Mesurez l’embarras. Alors oui, vous allez classer les éléments, les regrouper, il faut voir quels critères vous allez choisir, selon le même mécanisme que la langue : un critère, comme un mot, forcément arbitraire et différencié des autres. Vous pouvez noter que, pour les éléments qui ne répondent à aucun critère, qui ne rentrent dans aucune catégorie, vous avez encore une parade astucieuse, la huitième catégorie chez Guizot, celle fourre-tout.

  J’aimerais que vous saisissiez d’abord l’utilité d’une telle entreprise, rendre dicible et pensable, perceptible et organisable, mais vous devez déjà la pressentir, puisqu’elle fabrique le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, ce monde où l’on se cache pour mourir, dans les marges, les mêmes que celles où la vie jaillit. J’aimerais qu’il vous vienne à l’idée aussi à quel point c’est fou. Passer le monde à la moulinette de la langue, dompter le mouvement, ordonner, hacher, mettre au pas de sens, vomir le monde. Portez-vous cette sensation physiquement, dans votre corps, du trucage, du leurre qui est mis au point sous nos yeux qu’à vouloir agir dans le monde, on fabrique un monde de dupes dans lequel on peut agir ? Ce n’est pas seulement que le mot, la catégorie, l’ordre manque ce qu’il désigne, c’est qu’encore il fabrique un pouvoir qui n’agit que sur lui, qui rate le monde. Et puis quoi ? est-il si grand cet embarras, est-il si faible cet animal humain qu’il ne puisse pas faire l’expérience de traverser la cohue du monde ?

  La lecture de Guizot, qui précise, qui ordonne, qui classe, constitue la réalisation fantasmatique de la vocation de ces Capitulaires disparates. Ce souci d’organiser, on peut dire qu’il a atteint son apogée, jusqu’à recouvrir le monde de son système machinal et délirant. Si la « confusion » de ces Capitulaires épars, dont le bon sens et la naïveté ne vous auront pas échappé, est exquise, l’embarras de Guizot, homme d’un temps rationnel et méthodique, l’est tout autant. Ici, dans cette rencontre de deux mondes, de deux temps, dans ce contraste irréconciliable, nous sommes au cœur de notre problème où l’homme fabrique un monde pensable pour penser, non pas le monde, mais la pensée du monde qu’il fabrique. Ce monde pris au mot dans lequel nous vivons, il est au-delà du rêve le plus fou d’un Roi franc. Alors oui c’est efficace, et ça va plus vite aussi, c’est organisable, certes, dicible, pensable, oui, mais enfin fabriquer un monde parce qu’il est plus organisable que celui sur lequel reposent nos pieds, c’est quand même à se tordre de rire, tellement c’est naïf et ahuri.

   Je m’attarde encore un peu plus. Il y a quelque chose qui est plus exquis encore dans ces Capitulaires qui sont en quelque sorte un jaillissement d’organisation, comme on peut voir jaillir les mots, les pensées, les actions, les vies… Si près de ce moment du jaillissement, collant encore aux nécessités de s’organiser, aux possibilités de ces nécessités, ces ébauches, ces tentatives… avant que l’organisation pourrisse de son système où l’on n’y voit plus rien, avant que les mots ne soient pétris par leur fongibilité, médusés par leurs fonctions. Au plus près de la seule fonction qui vaille à l’écriture, celle d’aide-mémoire, de pense-bête. Je vous livre encore quelques passages, des notes, des questions qui se posent et qui se voient consignées avec la même rigueur que des grandes déclarations de principe ou des points moraux ou religieux : « Il nous faudra ordonner que partout où on trouvera des vicaires faisant ou laissant faire quelque chose de mal, on les chasse, et on en mette de meilleurs », ou : « D’où viennent ces continuels procès par lesquels chacun veut avoir ce qu’il voit posséder à son pareil ? », ou encore : « Demander à quels sujets et en quels lieux les ecclésiastiques font obstacle aux laïques et les laïques aux ecclésiastiques dans l’exercice de leurs fonctions. Rechercher et discuter jusqu’à quel point un évêque ou un abbé doit intervenir dans les affaires séculières, et un comte ou tout autre laïque dans les affaires ecclésiastiques. Les interroger d’une façon pressante sur le sens de ces paroles de l’apôtre : ‘Nul homme qui combat au service de Dieu ne s’embarrasse des affaires du monde’ A qui s’adressent-elles ? »…

  Vous voyez ces Capitulaires sont en cours, ils ne sont pas construits, ils s’écrivent bien avant que l’humanité entière ne se soumette, ne se fabrique, ne se duplique aux lois qu’elle invente elle-même et qui ne reposent sur rien, sur rien d’autre que sa soumission. Alors c’est très amusant, il s’agit de textes qui ont vocation à organiser une société et qui ne sont pas eux-mêmes organisés. Mais les mots ici, comme les lois que leur assemblage forment, aussi copiés fussent-ils, restent encore un peu périssables, ils restent près de ce moment où, au cours des Champs de Mai, ils ont surgi. Et même, ces textes épars et confus, ils sont encore dans quelque chose de l’ordre du jaillissement de l’écriture. Avant que la peur de la mort, celle qui fait s’immobiliser les proies pour espérer ne plus être perçues par des prédateurs sensibles au mouvement, ne fige le monde.

  Il me semble que cet exemple pointe tant la praticité que la folie de l’organisation d’hypothèque de la mort.
Repost 0
Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
commenter cet article
26 janvier 2009 1 26 /01 /janvier /2009 16:29
Heiner Goebbels - Stifters Dinge
Je n’ai pas dû être assez clair… La raison, l’approche rationnelle est une superstition. Elle repose sur des bases aussi peu viables que n’importe quelle autre croyance, les dieux, la magie, ou que sais-je… D’abord le monde n’a pas vocation à être ordonné, ensuite l’ordre rationnel escamote le monde. Revenons un peu sur l’organisation de la pensée ici.

La pensée va servir à deux choses : percevoir et prévoir. Percevoir, là on est en plein dans la phénoménologie par exemple, la conscience des psys aussi n’est qu’affaire de perception… Les sciences ne s’occupent jamais que de perception, elles la précisent, l’établissent, la clarifient… Je vais vous dire même, plus que le monde, ce qu’elles perçoivent, c’est la perception. Mesurez l’escamotage de la mise en abîme. L’approche rationnelle manque le monde en organisant sa perception. C’est dû à son utilisation du mot, pratique mais approximatif et arbitraire. En agençant des rapports différentiels pour fixer les curseurs et en fixant même les curseurs. Le mécanisme identification/différenciation sur lequel s’appuie la perception rationnelle est parfaitement farfelu. D’abord parce qu’il l’amène à fabriquer des différentiels encombrants, ensuite parce qu’il fixe des choses qui lui échappent. Le mécanisme fait exister des choses dont rien ne dit qu’elles existent : le paradis pour penser la terre, le mal pour penser le bien, etc… c’est qu’on ne dit pas seulement «  ça c’est bleu » ou « ça c’est une chaise » ou « ça c’est moi », on dit toujours « ça c’est bleu, parce que ce n’est pas rouge », « ça c’est une chaise, parce que ce n’est pas un tabouret », « ça c’est moi, parce que ce n’est pas toi »… et surtout, c’est que, quand même, rien n’est jamais tout à fait rouge, une chaise, ou moi, qu’il y a quelque chose de forcé à faire tenir la chose dans sa case dicible, que le mot, la pensée, manquent la chose qui est visée. Ce manque, c’est l’obsession désirante de l’approche rationnelle – et une obsession est toujours une obsession de mort –, c’est ce qui maintient toute cette approche en échec, c’est même ce qui la fabrique pour échouer. Que l’animal humain croit voir le monde là où il hallucine sa perception, ça alors, c’est bien tout le drame de son organisation narcissique.

Le rationalisme est désirant, obsédé et narcissique. C’est la croyance la plus drôle du monde.

Ce n’est pas seulement que nous ne connaîtrons jamais que des phénomènes, c’est très raisonnable ça, de ne pas aller perdre son temps à s’interroger sur des choses qui ne trouveront jamais de réponse, certes, oui, mais j’insiste, c’est toute l’organisation de la perception de ces phénomènes qui est mise en abîme et en échec, dès lors que son mécanisme est arbitraire et désirant – c’est-à-dire que son outil, le mot, manque ce qu’il vise et qu’il est déjà mort, etc. –. Le rationalisme hallucine forcément le monde.

Je peux insister sur la faiblesse du mécanisme. Vous avez un truc, alors vraiment j’en salive tellement c’est exquis, en Logique, qui s’appelle le « principe du tiers exclu » qui découle du « principe d’identité » et de celui de « non-contradiction » – tout le jeu identification/différenciation – et qui veut que soit il neige, soit il ne neige pas, s’il neige un peu, c’est qu’il neige. Je ne sais pas si vous mesurez l’échec de l’entreprise qui ne peut pas tenir à forcer ainsi les choses. Il se trouve qu’en effet, il ne tient pas. Le tiers exclu, c’est-à-dire le voisinage entre deux singularités identifiées, c’est bien ce après quoi court la perception désirante et mise en échec. Vous allez soit multiplier les identités, vous pouvez faire de « il neige un peu » une identité aussi, ce qui revient à fabriquer son différentiel, mais aussi sont tiers exclu, dans lequel vous allez fixer une autre identité encore, un autre différentiel et un autre tiers exclu, etc., ça c’est l’effet indéfini de la chaîne désirante… Ou alors, vous avez quand même encore une soupape, il a bien fallu que des logiciens la mettent au point pour retarder le moment de la confrontation, elle est comique : l’indécidabilité où « il existe des propositions dont on ne saura pas prouver si elles sont vraies ou fausses dans une théorie donnée et dont la véracité, ou la fausseté, n'aura pas d'incidence sur les autres propositions et la cohérence de la théorie », là on ne s’embarrasse pas de ce contre quoi on bute, on contourne… Tout est là, dans ce tiers exclu, dans ce voisinage inidentifiable, innommable, impensable, ce qui voue à l’échec l’entreprise, lors même qu’elle court après pour grignoter ses marges. Non seulement le mot, l’identité fabriquent leur différentiel innommable après lequel ils ne se décident pas à ne plus courir, que leur course même fabrique, mais encore ils manquent leur tiers exclu.

En manquant ainsi le monde, en prenant le monde au mot dans sa perception, l’animal humain, pour s’organiser, va constituer un pouvoir aussi halluciné que ce sur quoi ce pouvoir est censé agir. Regardez, c’est le verrou qui ferme le cercle dans lequel il s’enferme. L’animal humain va créer tout autant le mot qui crée le monde que le monde dans lequel ce mot est créé. Ce que l’animal humain prévoit à partir de ce qu’il perçoit, ce n’est jamais qu’un délire narcissique. Que tout soit fait pour lui donner « raison » ne prouve pas pour autant que c’est fiable, « vrai », « réel », ça prouve simplement que le système est assez vaste pour s’y perdre en route, que l’animal humain tourne assez en rond pour ne pas buter contre ses limites. Les exorcistes guérissaient les possédés, est-ce à dire pour autant que la possession et le diable existent ?

Percevoir/Prévoir. Que l’humanité veuille que le monde s’explique et qu’il s’explique avec ses mots, lors même que ses mots manquent le monde… La volonté est toujours narcissique. Le rationalisme se développe pour que le monde ne manque plus à l’animal humain et c’est précisément le rationalisme qui lui fait manquer le monde. C’est savoureux. C’est le principe de raison suffisante. C’est la causalité. Que vous ne pourrez pas lancer un dé 500 fois et que le 3 sorte à chaque fois, sans que vous soupçonniez qu’il est truqué. Regardez ce à quoi le rationalisme s’attaque, l’accident, le hasard, l’inexplicable, l’innommable, l’impensable, l’inidentifiable, toutes les superstitions du monde s’y sont toujours attaquées. C’est ce qui fait que le rationalisme est une superstition comme les autres, mue par la même ambition, la même volonté, mépriser l’accident, l’halluciner, le délirer, c’est-à-dire le percevoir, le nommer, le prévoir, le contrôler. Les sciences ne font pas autre chose que ce que faisait un sorcier qui dansait pour faire tomber la pluie. Qu’il y ait pourtant un autre principe qui agisse, celui de nécessité suffisante, les effectuations, qu’on aille d’effets en effets, d’effets d’accidents en effets d’accidents, c’est bien ce qui fait buter toute l’entreprise de cette volonté. Que la réalité, si c’était quelque chose, est toujours imprévisible, que les effectuations pètent toujours à la gueule d’une humanité narcissique, aveuglée par l’explosion.

La réalité est toujours plus joyeuse que ce qui était prévu.

Vous avez quelque chose comme ça, comme un courant ou un flux, qui va d’effectuations en effectuations entre nécessités et possibilités. Vous devez le pressentir. C’est l’évolution. Les espèces se sont faites comme ça. L’Histoire n’est faite que comme ça. Ca échappe aux mots, et même, ça les avale. Les mots, en tant qu’activité effectuante, se retrouvent emportés forcément dans ce courant d’effectuations imprévisibles. Toujours. Regardez l’humanité avoir pour volonté de maîtriser, de dompter, de contrôler ce courant, d’en déterminer une cause perceptible et nommable pour organiser ses effets prévisibles et contrôlables. Regardez bien. Regardez bien cette volonté être emportée par le courant elle aussi. Regardez tout ce que l’humanité se prend dans la gueule comme conséquences qu’elle n’avait pas prévues. C’est toute sa vie, c’est sa réalité, elle n’en a pas d’autre. Que ça ne lui vienne pas à l’idée que son entreprise est impuissante, c’est bien ce qui fait dire qu’elle est folle, superstitieuse, aveugle. Mais vous devez déjà pressentir dans vos corps l’hallucination de cette entreprise rationnelle et superstitieuse, vous devez déjà mesurer ce à quoi l’humanité ne veut pas se résoudre, ce contre quoi elle se lance dans ce contournement délirant. L’accident, le hasard, l’injustice inacceptable, il n’y en a qu’une. Vous ne pouvez pas accepter que le 3 sorte 500 fois de suite sans raison parce qu’alors, il faudrait accepter quelque chose d’autre, l’injustice totale, ce contre quoi tout ce qui fait votre corps se révolte : votre mort, l’accident des accidents.

C’est ce qui fait que le rationalisme est une superstition, parce que comme toutes les superstitions, il est une volonté de nier la mort. La volonté est toujours narcissique, certes, la volonté est aussi toujours volonté de mort.

La Raison, le ratio, cette chose qui fait l’humanité comptable donc, ce n’est même pas la peine de le dire, elle est le différentiel de la foi, elle n’en est pour autant pas moins une foi elle-même. Là c’est à mourir de rire. Une foi qui a transformé les sorcières en médecins, les princesses en célébrités, les sabbats en pièces de théâtre, les sorts en lois, les champs en villes, les hommes en machines, la magie en pouvoir. Nous vivons dans un monde rationnel, un monde pris au mot, un monde dans lequel il ne fait plus jamais nuit qui n’est pas moins illusoire et fou que celui où la terre était plate et où les esprits habitaient la nature.

Alors il y a une chose particulièrement réjouissante dans tout ça, précisément ce qui fait buter le système rationnel, ce qu’il manque et qui n’en continue pas moins de s’effectuer, l’imperceptible et l’indicible, l’imprévisible et l’incontrôlable, ce qui pète toujours à la gueule de l’humanité. Imaginez, il faut bien que l’imagination serve à quelque chose, imaginez ce monde créé par le mot qui crée le monde, ce monde narcissique, imaginez que ça marche, on n’en est pas loin certes, que vraiment les choses s’agencent comme on les dit et les pense, comme on les veut, vous devez mesurer la tyrannie que ce serait, un monde mort. Eh bien oui, on peut se réjouir que ça ne marche pas, que le mot peine à saisir la chose qui lui échappe, parce que cet échec, cette échappée qui court toujours malgré l’arrêté du mot, qui le fait tomber, c’est de là que jaillit l’imprévisible, la réalité d’effectuations. Ca ne ressemble à rien, c’est impraticable, ça vous fait mourir aussi, ça résiste, c’est indomptable, c’est toute la vie.

Vous savez que la faculté unique et joyeuse de l’humanité, ce n’est pas d’adapter le monde à elle mais bien de s’adapter au monde, vous savez ça ?
Repost 0
Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
commenter cet article
20 janvier 2009 2 20 /01 /janvier /2009 14:14

John Giorno - We gave a party for the gods...

  Je vais commencer par un jeu de devinette. Je suis tombé sur cette phrase en relisant quelque chose – je ne dis évidemment pas quoi et je la coupe avant sa fin – : « Le tout vaut par ses parties, les parties valent aussi en vertu de leur place dans le tout ». Vous aurez deviné la devinette, c’est-à-dire à défaut de la résoudre encore, déjà, en quoi elle consiste : je vous demande qui a écrit cette phrase et de quoi il s’agit. Je vais faire du remplissage ici pendant quelques lignes, le temps de vous laisser deviner… S’agit-il de Rousseau qui parle de ses histoires d’individus ? Ça pourrait, c’est ce qui m’intéresse précisément, mais non, rien à voir, la question n’est pas sociale. S’agit-il d’une question économique, la valeur par exemple d’une marchandise ou mieux la valeur d’une valeur ? Non, non, vous gelez ! Je vais, cette fois, ajouter la fin de cette phrase que j’avais subtilisée pour le bon déroulement du jeu : « Le tout vaut par ses parties, les parties valent aussi en vertu de leur place dans le tout, et voilà pourquoi le rapport syntagmatique de la partie au tout est aussi important que celui des parties entre elles. » « Syntagmatique » vous aura mis sur la voie… Il s’agit de Saussure décrivant la formation plus ou moins arbitraire des syntagmes. Je ne rentrerai pas dans le détail, ça nous éloignerait de nos affaires, je voudrais simplement pointer ici cette étrange coïncidence qui veut que le sens que prennent les mots participe du même mécanisme que la place que prend un individu dans une société : le rapport différentiel. Regardez par quel curieux hasard l’individu trouve sa place ou le mot prend un sens par rapport à un tout d’hypothèse. Est-ce Saussure qui procède à une lecture biaisée des mécanismes de la langue pour y voir un fonctionnement démocratique ? Est-ce la langue qui décidément coïncide parfaitement avec ce qu’elle pense et ce qu’elle agit, c’est-à-dire est-ce que la société s’organise comme la langue qui la parle et la pense ? Nous sommes au cœur de notre questionnement « Dire, penser, agir » ici. Vous voyez bien qu’il y a quelque chose d’assez curieux pour mériter de le soulever.

  Ce niveau synchronique, le niveau où se jouent les rapports différentiels, je veux passer outre pour l’instant. Je veux parler de ces accidents où un mot se crée, la percée, la poussée de cette création. Il se trouve que nous sommes dans une société où les accidents génétiques ne modifient plus les caractéristiques d’une espèce, à part peut-être les virus qui continuent de muter – que seules des entités qui ne sont pas en vie mutent dans cette société, c’est forcément délicieux –, où les frontières de nos pays ne bougent plus d’un centimètre et où on écrit la langue que l’on parle. C’est un rapport au monde, aux choses, à l’évolution, parfaitement stupéfait et médusé. Ce n’est pas dit que ce soit vivable. Parce que, quand même, c’est un peu fou, ces vies comme ça, en suspens, tétanisées. Il a raison, Boulez, de dénoncer l’archivage maniaque de nos sociétés, au flair, comme ça, ça sent la mort, l’hypothèque de la mort. Vous connaissez cette parade des mammifères qui s’immobilisent devant un danger pour ne plus être vus par leurs prédateurs, vous savez bien que nous-mêmes sommes sensibles au mouvement, que c’est quand quelque chose bouge qu’on la perçoit. Qu’est-ce que ça vous dit une société qui se fige ? Mais peu importe. Des mots, heureusement, il s’en crée tous les jours, que les archives soient pleines, croulent déjà trop sous le poids de leur poussière pour pouvoir recueillir ces créations, ce n’est pas ça qui nous arrêtera. Des mots, tous les jours, percent, poussent, jaillissent et sans doute disparaissent déjà.

On va prendre un exemple, quelque chose que tout le monde fait tout le temps et que Proust a merveilleusement saisi, la création d’une expression, d’un code, d’un clin d’œil de la parole, ici l’expression « faire catleya » d’Un Amour de Swann. Inventer des mots et des expressions, il se trouve que nous avons tous de cesse de le faire, certaines sont déjà oubliées, d’autres restent utiles et reviennent. Il faut savourer une invention pareille, c’est précieux. Ici, donc, mes souvenirs sont confus, mais il me semble que « faire catleya », c’est ce que fait Swann quand il arrange les fleurs d’Odette sur son décolleté quand ils sont assis dans l’intimité d’une calèche. Et puis l’expression est épinglée et sert déjà aux amants à désigner, dans le secret de leur complicité, l’acte de faire l’amour. Ils vont utiliser cette expression dont eux seuls connaissent le sens que la progression de leurs jeux lui donne. Vous pouvez suivre le parcours d’un mot avec cette parade, c’est concret, on le fait tous les jours entre nous. Regardez, c’est une création qui n’est pas spontanée, qui ne vient pas de nulle part et ne tombe pas tout à coup, c’est la percée de quelque chose qui s’organise. C’est le détour d’une puissance entre nécessités et possibilités. Et je vais vous dire, ce que ça désigne, le fait que « faire catleya » désigne faire l’amour, ça n’a aucune importance, le lendemain on dira « faire orchidée », le jour d’après, suivant un autre jeu, on dira « faire broche à cheveux ou rouge à lèvres ou… ». Peu importe. Ce n’est pas l’inventivité de ses amants qui est faite pour se décourager. Avant même de s’interroger sur la valeur d’une expression ou d’un mot, sur son sens, sur sa définition, j’insiste, pressentez le mouvement de l’organisation, l’inventivité, la fantaisie, l’astuce, l’humour, la joie de voir jaillir quelque chose comme un mot ou une expression. Savourez sa percée hors de terre, son éclosion. Ce rire qui éclate. C’est de l’effectuation. C’est accidentel. C’est la vie même. C’est insaisissable. C’est déjà disparu.

  Le mot n’a pas vocation à s’éterniser, il est comme l’éclat de rire, il est déjà évanoui. Dupliquer le mot, c’est déjà forcément quelque chose de bizarre. Ca ne vous viendrait pas à l’idée de rire dix fois de la même chose, c’est ri, c’est épuisé. Quand vous utilisez l’expression « faire catleya » la deuxième fois, vous êtes déjà dans l’évocation d’une organisation qui ne s’effectue plus, vous forcez les choses, vous dupliquez. Elle pourrait rejaillir cette expression, vous pourriez retomber dessus en la prenant par un autre bout, vous ririez, parce que ce serait d’autres nécessités, d’autres possibilités. Elle jaillirait pour la première fois une deuxième fois. Oui. Par hasard. Pourquoi pas. Mais il y a quelque chose là, vous devez le pressentir, d’étrange dans le fait d’utiliser une expression une deuxième fois, d’essayer de recréer les conditions de son jaillissement, de vous forcer à rire. Vous allez me dire, c’est que cette percée est maintenant une possibilité, qu’on sait qu’il y a là une organisation qui doit bien fonctionner puisqu’elle a fonctionné une fois, qu’elle est quasiment acquise, qu’on va l’utiliser même sans nécessité aucune. Bon, il y a quelque chose à aller voir ici, il y a quelque chose qui ne va pas de soi. Utiliser une possibilité simplement parce que c’est une possibilité, sans nécessité. Ça n’est pas dit que ça fonctionne. C’est la loi, certes, c’est la société dans laquelle on vit, amasser des possibilités, jusqu’à la possibilité de ne pas avoir de possibilité du tout, mais…

Ce n’est pas seulement qu’un mot, comme ça, à un moment, jaillit, c’est encore qu’il mute lui-même, que sa duplication le transforme. Bientôt, vous ne savez déjà plus pourquoi faire l’amour, vous avez appelé ça « faire catleya » et puis déjà vous ne dîtes plus « faire catleya » vous dites, je ne sais pas, « catleyaser » ou alors c’est ce qu’il désigne qui mute, d’abord une histoire de fleurs, puis un baiser, déjà une caresse et enfin… c’est alors l’utilisation de cette expression que vous inventez. Le mot est là, certes, avec sa vocation à être déjà disparu et c’est alors son utilisation qui jaillit et sort de terre. Et là encore, l’inventivité de cette utilisation est miraculeuse. C’est que si la possibilité est amassée, acquise, axiomatique, la nécessité n’est déjà plus la même.

Il y a toute une activité dont l’occupation ne consiste pas à autre chose que l’invention de l’utilisation des mots, celle qui se désigne par le nom d’ « art ». On se tromperait, on se trompe sans doute souvent à voir dans une œuvre la fabrication de nouveaux mots, ou couleurs ou gestes ou autre, c’est pareil, de nouvelles règles, de nouvelles lois, ça c’est pour occuper les musées, lors même qu’il ne s’agit que du jaillissement d’une utilisation, l’éclatement d’une organisation, d’un rire. L’artiste, comme c’est appelé, ne se préoccupe pas seulement de dégager des marges, de créer des possibilités pour répondre à ses nécessités, il réinvente le mot et son utilisation, il rit pour la première fois. 

Alors il y a quelque chose que je n’ai pas abordé encore et qui est important assez pour que les sociétés y trouvent l’appui dont elles ont besoin pour se fonder. J’ai laissé entendre que les mots n’avaient pas vocation à se dupliquer, qu’ils étaient, je suis sûr que vous l’avez entendu, déjà morts, j’ai décrit un mouvement instable, accidenté d’éclatements et pourtant les sociétés, ce mouvement, alors on peut dire qu’elles l’ignorent tellement qu’il ne s’effectue plus que dans ses marges, que dans les parcelles que leur goudron n’a pas encore recouvertes. Que les sociétés soient mortes, ça, ce n’est rien de le dire. Ce que je n’ai pas abordé encore, c’est ce qui fait qu’Odette et Swann vont répéter encore et toujours cette expression « faire catleya », pour s’entendre, pour renforcer leur complicité, pour se mettre d’accord, oui certes, oui, un mot, ça fait merveilleusement office de balise, même si ce n’est pas sa vocation, oui, mais surtout, c’est que le moment accidentel du jaillissement de ce mot, le moment où ils s’aimaient, ils ne peuvent pas en revenir qu’il soit perdu. Qu’ils confèrent à ce mot le pouvoir magique de faire renaître l’amour qui l’a fait jaillir, c’est qu’ils ne savent pas que ce mot a disparu avec son moment.

Ce pouvoir, c’est celui d’une société. Elle n’en a pas d’autres.

C’est ne pas faire confiance à la capacité illimitée, l’inventivité, la puissance d’un animal qui invente le mot qu’il emploie en l’employant, qui rit pour la première fois, à chaque fois.
Repost 0
Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
commenter cet article
13 janvier 2009 2 13 /01 /janvier /2009 16:29

Michael Ackerman - Couple sur la plage de Brighton Beach (Brooklyn)

Vous avez quelque chose qui est de l’ordre d’un système, précisément un système d’ordre, une parade minutieuse et contraignante d’organisation, qui est vouée à ne pas fonctionner, et même qui n’est pas vouée à fonctionner. C’est le plus étrange, le plus absurde dans cette organisation, c’est ce sur quoi un regard rigoureusement logique bute forcément, non pas seulement que ça ne marche pas, ça on a toutes les contributions structuralistes pour le souligner, mais que ce n’est pas fait pour marcher, cette société, ce système rationnel, cette entreprise d’organisation d’une parole, d’une pensée et d’une action court-circuitées, on ne veut pas que ça marche, il ne faut pas que ça marche. Nous vivons dans des villes, des pays, des sociétés qui se condamnent à l’échec.

Qu’est-ce qui fait qu’on s’entête comme ça à organiser une parole, une pensée, une action dans quelque chose que l’on sait ne pas être fiable, qu’on veut obstinément ne pas être fiable ? Qu’est-ce qui fait que ces personnes innombrables, ces savants, ces penseurs, ces esprits brillants ne dirigent pas toute la puissance de leurs paroles, de leurs pensées, de leurs actions vers quelque chose qui pourrait fonctionner ? D’où vient une telle obstination, folle, désespérée, malheureuse ?

Vous pouvez le prendre par tous les bouts, vous pouvez aborder n’importe laquelle des activités qui occupent l’attention et les efforts des gens autour de vous, ce n’est pas difficile, même si c’est époustouflant, vous n’en trouverez pas une seule de viable, vous n’en trouverez pas une seule qui ne soit pas une entreprise folle et condamnée.

Ce n’est pas que l’animal humain a le goût de l’impossible, si ce n’était que ça, c’est qu’il s’épuise, qu’il perd toutes ses forces dans des tentatives que tout indique qu’elles ne pourront jamais mener à rien.

  Vous pouvez prendre une foi, une des nombreuses de cette société comme elle s’articule, par exemple la médecine. Ca, vous pourriez vous dire que c’est efficace, ça a l’air de donner des résultats. Et pourtant. L’impasse médicale, ce n’est pas comme si personne jamais ne l’avait pressentie, elle a été dite, pensée, agie par des travaux qui ont largement eu le temps de s’effectuer. Lisez Laennec, lisez-le insister : «  il ne pourrait exister aucune différence d’opinion entre tous les vrais médecins, s’il était possible qu’ils examinassent ces faits sous tous leurs rapports », mais ces rapports « pris chacun séparément, donneront lieu à des différences très grandes dans la manière de considérer les maladies entre des hommes qui cependant auront suivi la même méthode, ou la même marche » . Vous voyez cet homme élaborer sa méthode dite « anatomo-clinique », vous le voyez déjà pointer les impasses de cette méthode, que la totalité d’un fait échappera toujours à un homme, qu’on ne viendra jamais à bout de ce qui a même reçu un nom, de ce qu’il a paru utile de désigner, la « subjectivité ». Qu’est-ce qui fait que des gens, dont on ne peut pas douter de l’intelligence et de la bonne volonté, conçoivent un système dont ils savent pertinemment que l’homme n’y trouvera pas sa place, qu’ils savent impossible, invivable, impraticable ? Qu’est-ce qui fait que ça ne vient à l’idée de personne de se dire que c’est la conception d’un tel système qui est à revoir ? Non, ils s’obstinent et Laennec, lui, va élaborer sa méthode empirique pour tenter de contourner les impasses qu’ils soulignent, pour ne pas tirer leurs conséquences : que toute son entreprise est décidément vouée à l’échec.

Qu’est-ce qui fait que l’on s’obstine à définir et à mesurer les couleurs, lors même qu’il suffit de jeter un coup d’œil, même négligent, sur les querelles qui jalonnent les siècles qui précèdent pour en pressentir l’impasse ? Qu’est-ce qui fait que la peinture a livré tout son talent pendant tant de siècles à dupliquer, à calquer une réalité qu’elle ne parviendrait jamais à atteindre lors même qu’il suffisait de balancer son pinceau et sa toile pour la regarder et la savourer cette réalité, alors que son talent, on l’a vu dès la percée des impressionnistes, n’était pas dans cette tentative décalcomaniaque ? Qu’est-ce qui fait que le cinéma fait la même erreur aujourd’hui ?

Je vous dis, vous pouvez le prendre par n’importe quel bout, il n’y a pas une activité humaine qui ne se condamne pas à l’échec, s’obstinant à la fois à ne pas atteindre l’objectif vers lequel elle s’épuise tout en le maintenant pour autant, en ne le faisant pas péter.

Vous devez pressentir la misère d’une vie organisée pour ne mener à rien qui se démène pourtant encore.

Alors des systèmes qui ont cherché à atteindre leurs objectifs, il se trouve qu’il y en a eu, le XXe siècle nous en a offert deux exemples : le nazisme et le communisme. Je ne dis pas que ce sont de bons systèmes, mais ce sont des systèmes qui fonctionnent, qui tirent les conséquences, qui se donnent les moyens pour que ça marche, qui vont au bout. Des systèmes où le mot et la loi ont des conséquences, où la prison et la police servent vraiment à ce pour quoi elles sont faites, où on meurt vraiment de mettre sa culotte sur la tête, où on ne s’embarrasse d’aucune considération, d’aucun atermoiement impuissant, où tout converge à atteindre les objectifs du système. L’horreur du nazisme et du communisme, ce ne sont pas tant leurs objectifs, c’est le fait qu’ils les atteignent. Et ce qui sauve ce qu’on peut appeler la « démocratie représentative et capitaliste », ce ne sont pas ses objectifs, non, ce qui sauve cette « démocratie », c’est qu’elle n’est pas faite pour atteindre ses objectifs, que le déploiement de ses moyens n’est fait pour rien, que tout dans cette « démocratie » est nul, annulé, perdu. C’est ce qui fait qu’il peut y avoir une police ou des prisons dans une démocratie, même après avoir vu ce que c’est une vraie police, des vraies prisons dans les systèmes nazi et communiste, parce que ni la police ni les prisons des démocraties ne sont vouées à atteindre les objectifs qu’elles portent pourtant en elles.

Il y a donc, quand même, il faut le dire à un moment, des objectifs qui sont là pour ne pas être atteints. Il y a donc, alors, un objectif de ne pas atteindre l’objectif. L’objectif, il est évident, il n’y en a qu’un, c’est de gagner, ou de perdre, c’est pareil, du temps. Et celui-ci, alors, on peut dire que les démocraties excellent à l’atteindre. Si on peut dire, comme je viens de le faire, que les démocraties sont « sauvées », il faut préciser : les démocraties sont sauvées pour un temps. Regardez ces organisations, toute cette activité, regardez-les à l’échelle d’une vie, à l’échelle d’une société, c’est pareil : elles ne fonctionnent qu’à être en sursis, qu’à retarder le moment où elles prendront acte, tireront les conséquences, se confronteront aux faits, où éclatera ce qu’elles portent en elles, en un mot : leur effondrement. Regardez les gagner du temps, c’est tout le désespoir de leur vocation.

L’objectif de l’art, ce n’est pas d’atteindre son idéal, ça heureusement, le XXe siècle nous a permis de le mesurer, qui ne se lasse plus, qui s’étourdit même de perdre et de gagner du temps. L’objectif de la personne amoureuse, ce n’est pas celle à la source de son transport, c’est tellement évident et flagrant que non, que c’est forcément au niveau du temps que ça se joue. L’objectif de la médecine, ce n’est pas de guérir, ni même de soigner, mais de gagner du temps, vous pouvez le mesurer concrètement le jour où, après avoir fait subir à un patient les traitements les plus brutaux, le corps médical finit par, disons, annoncer, ça doit être de l’ordre de l’annonce, ces choses-là, – pourquoi à cet instant précis, pourquoi pas plus tôt ou plus tard ? –, qu’il n’y a plus rien à faire. Ce renoncement-là, cette absurdité dans toute son entièreté, elle balaie violemment tous les efforts des traitements qui l’ont précédée pour laisser poindre au jour ce fait dans l’arrogance cruelle de sa nudité : il ne s’agissait jamais que de gagner du temps.

Le structuralisme, puis l’existentialisme ne disent pas autre chose, qui geignent sur l’absurdité, le non-sens, etc… c’est-à-dire, – il faut l’articuler de telle façon que ce soit praticable, il faut comprendre ce qu’ils racontent ces gens, de quoi se plaignent-ils ? –, c’est-à-dire qu’on est là, encombrés avec des objectifs impossibles lors même qu’il ne s’agit pas de les atteindre.

Alors vous avez peut-être déjà raccordé les branchements de tout ce que je raconte et vous êtes dit que de toutes façons les objectifs on s’en fout, qui ne fonctionnent qu’à articuler des rapports. Il a pu vous venir à l’idée que c’est bien ce qui tient les démocraties, la fluidité et la plasticité des rapports situationnels dont ne disposaient pas les Grecs, les Romains, les tyrans médiévaux ou encore les systèmes nazis et communistes, que ces objectifs sont pris en tant que fonction et qu’il est déjà presque inutile de s’y arrêter puisqu’ils sont en voie d’épuisement, que les rapports s’agencent à vide en se passant de plus en plus du prétexte et du maquillage de leurs objectifs. Oui. Certes.

Mais je voudrais revenir sur une question que j’ai posée plus haut et sur laquelle je ne me suis pas arrêté : Qu’est-ce qui fait que la peinture a livré tout son talent pendant tant de siècles à dupliquer la réalité ? C’est-à-dire, en d’autres termes, qu’est-ce qui fait qu’on continue de conférer au mot un pouvoir qu’il n’a pas ?

Car c’est bien ce dont il s’agit, peu importe que cela fonctionne, même dans les mécanismes les plus absurdes et les plus tordus, quitte à ce que ça fonctionne à ne pas fonctionner. Après des millénaires, on peut dormir tranquilles, sans connaître la terreur de quelqu’un comme Jésus, persuadé, lisez Renan, que la fin était proche, que cela se jouait à quelques dizaines d’années, on sait, maintenant, on peut être confiants et sûrs, que l’humanité retombe toujours sur ses pieds, c’est la prouesse de sa puissance. Non, ce dont il s’agit, c’est du pouvoir magique de contrôle absolu, dont on ne vient toujours pas à bout.

Que l’humanité confère à la seule chose qu’elle a en son pouvoir, le mot, un pouvoir qu’il n’a pas, celui de créer le monde et qu’elle fabrique un monde leurré et fou sur lequel ce mot a le pouvoir qu’elle hallucine. L’humanité fabrique, organise et s’organise dans le monde sur lequel elle a un pouvoir, le monde sur lequel le mot, son seul pouvoir, a un pouvoir, peu lui importe après tout que ce monde n’existe pas, du moment qu’il parle.

C’est bien là la tragédie de l’homme dont Edgar Poe disait que le héros est le « ver conquérant ».
Repost 0
Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
commenter cet article