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23 août 2010 1 23 /08 /août /2010 17:41

 

Giuseppe Penone - Cèdre de Versailles

 penone-copie-1.jpg Je dirais qu’une image, c’est forcément un montage artificiel de bouts qui n’ont pas vocation à collaborer. D’abord, vous avez ce recours délirant à l’image dans nos sociétés qui est, pour le moins, pétrifiant, alors que la vue, c’est un des récepteurs de signaux parmi d’autres tout aussi primordiaux. Mais surtout, j’insiste, il n’y a pas d’image, ça n’atteint pas le seuil où tout à coup couleurs, formes, perspectives, volumes, mouvements, contrastes concourent harmonieusement en une image ; non, il y a des signaux qui restent décidément épars et éparpillés et ne sont pas faits pour s’entendre. Je ne sais même pas d’où a bien pu venir une pareille idée, le ravissement de l’image, il est criminel. Je ne sais pas. Je peux pressentir de quoi c’est fait, c’est-à-dire comment : l’image, n’est-ce pas, c’est de la pure survie de mort. C’est là que pointe la prodigieuse et féroce violence que provoque quelque chose comme... alors ça dépend des goûts...  la Venus du Titien ou le Radeau de la Méduse par exemple... que tous ces éléments, couleurs, formes, perspectives... concourent à quelque chose qui nous assassine forcément, dans un rapport différentiel, pour se faire immortel. C’est bien pourquoi c’est idiot d’opposer nature et culture qui concourent tout autant à nous assassiner. Mais peu importe.

 

  Regardez ces traces sur les murs des cavernes faites de sang, de terre, de minéraux, de matières périssables, vouées à disparaître donc, au temps de ce qui est appelé la Préhistoire ; regardez ces éléments se préciser et s’harmoniser plus tard, dans un élan hydroponique qui ne concerne plus la trace, mais déjà l’immortalité absolue, fabriquer ce qui est appelé la Beauté – la beauté, l’image, c’est pareil, c’est la même fonction – ; regardez enfin ces travaux de Kandinsky ou de Soulages qui vont avec leurs temps, qui divisent les éléments de la même façon que leurs sociétés divisent le travail, pour la même raison, pareil, qui les identifient/différentient et les ordonnent. Certes il y a des vacuoles d’implosion dans les peintures de Kandinsky, ce n’est pas indifférent, évidemment, c’est autophage, ça dévore la violence que la peinture renaissante suscitait chez celui qui la contemplait. Mais tout de même, vous avez cette idée étrange, l’image, qui se monte comme ça et nous ahurit par des mécanismes autocriniens parfaitement artificiels.

 

  Alors, il n’y a d’images que de reflets et de miroirs, ça ne peut pas se faire autrement que par spéculation narcissique et c’est amusant parce que le narcissisme, n’est-ce pas, c’est quand même bien quelque chose qui n’est fait que pour combler, remplir, bourrer, saturer ce trou béant qu’est, non pas la mort, mais la conception narcissique et impuissante qu’on s’en fait. C’est ce qui rend la voracité panique de l’entreprise épuisée. J’ajoute enfin, pour le délice de la chose, qu’images, êtres, sociétés, être-morts, etc... c’est pareil, ça forme un tas dans lequel on peut en piocher un pour taper sur l’autre et voir si ça gicle. Je peux vous le dire d’avance, ça ne risque pas de gicler, c’est fait d’exuvies, c’est exsangue. Mais enfin, pour le goût de l’expérience, on peut toujours s’amuser à vérifier...

 

  Mais ça ne m’intéresse pas de le prendre comme cela, poser l’image et délirer autour, et finir par creuser des sillons et des trous à force de passer. Sans doute poser les choses pour les démonter, c’est prendre le risque de laisser une marque là où elles se sont enfoncées, et c’est forcément dommage. Je ne parlerai pas de désir, d’impuissance, etc... pour ne pas en rajouter, je l’ai déjà assez développé. Je n’évoquerai pas, ou à peine, pour dire que je ne l’évoquerai pas, la violence qu’il y a à se faire image et identité, la brutalité à se voir imposer le narcissisme des autres, comme on ne s’y retrouve pas, je l’ai abordée à propos de la Justice, il y a quelques temps. Je notais simplement en passant que vous n’aurez jamais rien dans la main que vous appelleriez image, qu’elle ne peut qu’être... comment dire... vue de l’esprit, comme tout autre processus magique. Je le notais pour le balayer. Ca m’intéresse bien plus d’insister sur les signaux, les réflexions, réfractions, absorptions de lumière par les corps, les jeux de voisinages, les passages et les franchissements de seuils des couleurs, et cette chose inouïe qui veut que vous ne distinguez un corps que parce qu’il est en mouvement, c’est-à-dire, non pas tant qu’il se différentie, cela on s’en fiche, mais qu’il s’échappe et déjà disparaît.

 

  Ce que nous avions noté à propos de Kandinsky, c’est que l’ordre de l’identité/différence n’était pas venu de soi, qu’il était venu bien après le jaillissement de formes, de couleurs et de lignes qui concouraient dans une mycorhize folle sans même pouvoir distinguer – je parle de l’époque des improvisations – un point précis où il ne s’agirait ici que de formes ou là que de couleurs... J’insiste, il y a des voisinages et des concours qui n’atteignent jamais vraiment la chose dicible et regardable, identifiable et nommable. Et c’est bien parce qu’on ne peut pas la nommer, cette chose, qu’on peut en faire quelque chose. C’est bien parce que les effectuations travaillent bien en deçà d’un seuil où il y aurait un nom, une image, une existence, un îlot de singularité.

 

  Je veux insister, en passant, puisque j’y suis, sur la violence qu’il y a à fabriquer des idées, à monter une vue de l’esprit magique, comme on fabrique des barrages contre le Pacifique par exemple, et à perdre ses forces pour les faire tenir, les renforcer, les colmater, les prévenir contre la fuite prodigieuse à laquelle elles sont de toutes façons vouées. Alors, il y a un panache inouï à affirmer une idée, celui de l’éclat de son jaillissement, certes, bien sûr, mais une idée n’embrassera jamais la totalité du monde, comment dire... les effectuations ne s’organiseront jamais jusqu’à atteindre le seuil hydroponique de l’idée absolue. Il en est des idées, comme de n’importe quelles effectuations, elles restent couvertes de la terre dont elles jaillissent, autrement c’est se condamner à une entreprise paranoïaque, du genre de celles qui fabriquent le rationalisme par exemple. La Psychanalyse a décrit la férocité aliénante et malheureuse de telles entreprises, c’est d’ailleurs bien ce qu’on peut lui reprocher, n’avoir fait que décrire. Mais je l’ai dit, j’insiste, j’ai abordé tout cela plus d’une fois. Je terminerai sur ce point en notant ceci : nous sommes nombreux à préféré manger ce qu’on appelle l’appareil, la pâte, par exemple, puisqu’on en a vu la recette, des cookies, avant de le faire cuire, à lécher les cuillers et tremper les doigts dans ce qui n’a pas encore atteint le seuil illusoire de l’hydroponie fétichiste.

 

  Alors, je vais parler d’autre chose, je vais parler de l’hydroponie fétichiste des hydroponie fétichistes, je vais parler de l’argent. Vous pouvez voir l’économie contemporaine fonctionner exactement comme les couleurs, formes et lignes fonctionnent dans les compositions de Kandinsky, c’est-à-dire comme des îlots de singularités délirants, identifiés/différentiés et ordonnés qui se maintiennent dans des rapports différentiels. Elle est merveilleuse l’obsession de Marx, qui dégage des valeurs et des échanges la part de travail humain, qui la voit partout et insiste, comme il ferait ressortir la terre dont les choses sont faites, de la même façon. On peut dire qu’il le voit, ce travail, quand il regarde un objet ; qu’il ne voit même plus tant l’objet qu’il regarde, que la part de force humaine qu’il y a en lui. Ce travail humain, il va le faire fonctionner comme une unité – une unité, c’est-à-dire, hélas, une hydroponie –, comme le référent ultime qui détermine le prix de telle ou telle marchandise selon la quantité de travail qu’elle porte en elle. Je ne peux pas dire à quel point la tentative est touchante, faire asseoir la transformation G-W-G’ sur la force humaine, là où elle n’est pourtant jamais qu’une question de demande désirante, narcissique et ahurie – la transformation capitaliste de l’argent en plus d’argent ne repose sur rien, c’est-à-dire qu’elle se perd dans la toile du désir qui, seul, module la valeur d’usage –. Je ne peux pas dire comme elle souligne aujourd’hui la cruauté qu’il y a pour un certain nombre de producteurs à vendre à perte, à ne compter pour rien leurs efforts, comme il en est, par exemple, du prix du lait qui se fixe sur les marchés en ignorant violemment les coûts.

 

  Il y a point chez Marx qui va m’intéresser ici, celui qui voit apparaître, se monter, la monnaie. Le processus est brillamment décrit dans la première partie du Capital, comment on a pris une marchandise, l’or ou l’argent,  comme référent pour déterminer la valeur des marchandises, comme on prend le fer pour évaluer le poids d’un corps sur une balance. Bloch, dans sa Société féodale complète cette vision en décrivant des transactions, des trocs où la monnaie «  ne cessa jamais d’y jouer le rôle d’étalon des échanges », c’est-à-dire que « le débiteur payait souvent en denrées ; mais en denrées, ordinairement « appréciées » une à une, de façon que le total de ces évaluations coïncidât avec un prix stipulé en livres, sous et deniers ». En d’autres termes, vous avez au Moyen-Âge des paysans qui n’ont pas d’argent, par exemple parce que la monnaie n’est pas frappée de façon régulière et rigoureuse, et qui organisent leurs échanges en prenant comme référent quelque chose qu’ils n’ont pas. Vous pouvez pressentir les balbutiements de quelque chose d’hydroponique, l’intérêt, la fonction de la chose, monter au rang d’image quelque chose qu’on ne touche pas de ses mains...

 

  Puis les choses se... comment dire... rationalisent, s’identifient/différentient, s’organisent et se précisent... Ce qui va être amusant à noter, toujours en prenant appui sur Marx, c’est qu’on aurait très facilement pu concevoir une organisation dans laquelle il n’y aurait pas eu d’échanges, c’est forcément assez délicieux, une organisation où la question de l’individu ne se serait pas posée. Là se mesure l’astuce qu’il y a de sa part à découvrir et mettre à nu le travail humain dans les marchandises. On aurait pu faire exister un ensemble, quelque chose de l’ordre du collectif, une famille, une tribu, une communauté ou n’importe quoi de solidaire, au sein duquel les corps humains auraient pris part et pris leurs parts, où la question du partage des efforts et des richesses aurait remplacé celle de l’échange. On a vu que ça marchait très bien ce genre d’organisation, on l’a vu avec les troubadours, tiens, si on prend l’exemple de la littérature, qui apportaient chacun leur talent à un ouvrage collectif ; on pourrait prendre n’importe quel texte ancien ou n’importe quelle légende, la Bible, l’Odyssée, etc. qui se nourrissent comme ça des fantaisies et des inventions des uns et des autres jusqu’à atteindre un niveau où chacun finit par s’y retrouver – le légende de Robin des Bois est exquise sur ce point qui part d’un personnage brutal et cruel au XIVe siècle pour devenir, au gré des participations tant de ceux qui récitaient leurs balades que de ceux qui les écoutaient, au XVIIe, celui qui assouvit, par la magie de la catharsis, les frustrations des injustices sociales –. Mais peu importe, on s’éloigne... Pour qu’il y ait échange, il faut qu’il y ait des choses qui sont conçues non plus comme des parts d’un ensemble mais comme des valeurs indépendantes les unes des autres. Vous mesurez l’imprécision, la fantaisie, l’injustice avec lesquelles se serait organisé le partage. Les mêmes qui faisaient qu’au Moyen-Âge, on pouvait toujours, au pire, s’en aller vagabonder. Avec l’échange, le collectif ne peut plus exister, ni l’aliénation autoritaire, ni les marges et les vacuoles de la fantaisie et de l’imprécision qui vont avec. Ce sont des individualités précises qu’il va s’agir de déterminer, aussi arbitrairement évidemment qu’on aurait déterminé et fixé un collectif. On connaît depuis Foucault la férocité d’une pareille précision dans l’organisation sociale.

 

  Et c’est bien l’arbitraire de cette identité individuelle qui tracasse. Ce qu’il faut voir, c’est que Marx a beau prendre appui sur la quantité de travail humain, qui lui permet d’une part de récupérer un collectif parfaitement disparu et d’autre part d’établir quelque chose comme une valeur intrinsèque à la marchandise, la question de l’être ne se pose pas plus que celle du collectif. L’individu ne connaît aucune qualité intrinsèque – d’ailleurs le prix ne tient plus compte du coût depuis longtemps –, et ne vaut que dans un rapport différentiel avec les autres individus. La conception de l’offre et de la demande, puis celle des changes flottants, sont forcément virtuoses qui condamnent la chose individuelle à l’isolement tout en la privant de quelque chose qui lui servirait de substance. Ce n’est plus seulement que la valeur de l’argent « n’existe que dans l’imagination » comme il est dit dans le Capital, que vous ne pouvez plus en remonter le cours, mais aussi celles de ces marchandises sans qualités autre que celle d’être désirée ou non. Il y a des situations individuelles béantes, qui ne sont pas remplies par des individualités propres, rien que des positionnements, des situations, des territoires inoccupés qui ne valent que par leurs rapports aux autres situations individuelles, où l’existence n’est qu’une question de fonctionnement, comme la couleur bleu est bleue davantage par rapport au rouge que pour sa longueur d’ondes fixée arbitrairement ; comme on fabrique de l’arôme de vanille à partir de l’acide férulique du riz ; comme n’importe quoi, comme tout ce qui tient, de toutes façons, du court-circuit. Mais peu importe. Il va sans dire qu’une position, ça tient de l’immortalité évidemment ; c’est le point qui fige et pétrifie un mouvement d’effectuations voué à courir, et obsède une question qui ne devrait plus se poser depuis longtemps.

 

  Cette question, soit dit en passant, pour le plaisir de la chose, vous la retrouvez dans celle de l’un, du multiple et des multiplicités, qui s’évanouit avant même de se formuler, malgré les tentatives opiniâtres d’un certain Alain Badiou qui, certes, pressent l’impasse dans laquelle Deleuze se trouve débordé avec ses multiplicités, mais déploie contre lui une technique ornementale surchargée et précieuse, dans laquelle ses idéologèmes réactionnaires étouffent et suintent, pour tenter de colmater une unité fantomatique et délirante sans se rendre compte que Godard la balaie, l’unité de ce monsieur Badiou, dans son Film Socialisme qui le réduit précisément à un territoire inoccupé.  Qu’il soit à même de constater qu’avec Riemann « on puisse prendre comme composantes des espaces », « des fonctions, en sorte que l’espace serait "peuplé" de variations plutôt que d’entités » sans en faire quelque chose, c’est bien ce qui le tourne en ridicule. Au fait, nous voici donc devant des rapports qui ignorent le collectif comme ils ignorent l’individu.

 

  Je disais donc qu’une situation a quelque chose d’immortel. Regardez les échanges de marchandises et de monnaie dans leur circulation simple, regardez leurs formes disparaître à la conclusion de l’échange, l’argent se dépenser, la marchandise se consommer ; regardez le mouvement s’évanouir et s’éteindre. Regardez maintenant le Capital, la circulation G–W–G’, vouée, dans sa logique désirante, à préserver et maintenir une valeur de rien indéfiniment, qui ne s’éteint plus avec la consommation de la marchandise, mais ricoche, ignore et avale cette consommation, et tourne à vide. Regardez l’hydroponie frénétique et illusoire de l’image-capital qui maintient un mouvement pour le mouvement et défi la mort. Le Capital, comme n’importe quelle image, c’est... comment dire... de la survie de mort en barre.

 

  Mais dans ce tour de passe-passe magique et affolé, les corps sont là qui jaillissent, fourmillent, dérivent, s’entrechoquent et n’en finissent pas de mourir. C’est que les mécanismes avec lesquels s’articule l’échange capitaliste, délirent quelque chose qui n’existe pas, un îlot imaginaire : le produit. « Le procès s'éteint dans le produit »... « Ce qui était du mouvement chez le travailleur apparaît maintenant dans le produit comme une propriété en repos. L'ouvrier a tissé et le produit est un tissu » nous explique Marx, qui insiste : « Des couteaux qui ne coupent pas, du fil qui se casse à tout moment, éveillent le souvenir désagréable de leurs fabricants. Le bon produit ne fait pas sentir le travail dont il tire ses qualités utiles ». Mais voilà, je vous dis que le travail humain n’atteint pas le seuil où son produit s’échapperait de la terre dont il est fait, qu’il manque forcément la perfection hydroponique de son isolement et qu’organiser des rapports en s’asseyant sur ce présupposé qui va d’îlots en îlots, d’identités absolues en identités absolues, qui pose des individualités ahuries qui forment une sorte de collectif de circonstances, est une folie. Marx a raison dans son intuition, de voir le travail humain partout, de le souligner, de le découvrir. Il n’y a pas de produits, il n’y a que des productions, c’est-à-dire des effectuations vouées à échouer.

 

  J’ai pris cela par tous les bouts, jusqu’à les faire se court-circuiter, mais dans ce désordre, je suppose que vous aurez glané quelques choses. Je voudrais maintenant ajouter au chaos de ce texte en parlant d’autre chose encore. Je voudrais parler de la canopée. Par exemple, celle de la forêt amazonienne, peu importe. Je ne sais pas si vous savez ce que c’est. La canopée, c’est cette chose dense et touffue que forment les feuilles des arbres. Représentez-vous ces effectuations au travail : vous avez de longs troncs nus, plus précisément entourés par des lianes, mais ce n’est pas la question, bref ces longs troncs qui se terminent par des feuillages extravagants qui leur permettent d’absorber la lumière et se rassemblent en un toit qui couvre la forêt amazonienne. Il se trouve qu’il y a un point assez amusant, c’est que quand un arbre meurt et choit, il y a comme un trou dans cette canopée, que ne tarde pas à combler le feuillage d’un autre arbre, une petite plante qui restait dans l’ombre de ce toit jusque-là, sans parvenir à trouver assez de lumière pour se déployer. Si je parle de cette canopée, dont les effectuations me paraissent exquises, c’est parce que là nous sommes au cœur de la puissance, une puissance que vous pouvez examiner du point de vue du collectif (l’ensemble de la canopée qui se maintient) ou de celui individuel (chacun des arbres qui la forme en se tordant et se déployant pour aller atteindre la lumière), mais dont vous ne pouvez pas dire finalement si elle tient de l’un ou de l’autre, tant la question individuel/collectif ne se pose plus.

 

  Nous sommes au cœur de la puissance tout autant que de la mycorhize, que décrivait Marx en ces termes, pressentant le court-circuit éblouissant que ce concept va nous permettre d’embrancher, sur lesquels nous nous arrêterons pour l’instant : « La seule force qui mette [l’acheteur et le vendeur] en rapport est celle de leur égoïsme, de leur profit particulier, de leurs intérêts privés. Chacun ne pense qu'à lui, personne ne s'inquiète de l'autre, et c'est précisément pour cela qu'en vertu d'une harmonie préétablie des choses, ou sous les auspices d'une providence tout ingénieuse, travaillant chacun pour soi, chacun chez soi, ils travaillent du même coup à l'utilité générale, à l'intérêt commun. »

 

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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6 juin 2010 7 06 /06 /juin /2010 15:41

JLG - Film socialisme

Godard---fim-socialisme.jpgAlors je voudrais parler d’autre chose, une chose qui ne lasse pas de m’intriguer et de m’amuser, à savoir, comment dire... la cohabitation d’effectuations dans le cinéma. Un film, c’est une société, non pas seulement la production ou la fabrication du film qui réunit des gens et dont Godard, dans la partie I de son entretien à Mediapart, souligne la différence d’avec les sociétés qui, elles, ne savent pas qu’elles vont mourir, mais les éléments, sons, images, personnes ou choses filmées, scénario, dialogues, textes, montage, etc... qui se longent, se croisent, se répondent, s’ignorent ou se dévorent. Là, dans le film lui-même, vous avez une organisation sociale en cours, des rapports de force tendus et féroces, sur lesquels je veux m’arrêter.

Ce n’est pas dit que le cinéma ait vocation à se faire le point de croisements de tant de travaux. Vous aviez déjà un film quand les Lumières captaient l’arrivée d’un train, sans scénario, sans son, sans mouvement de caméra, sans acteur, rien qu’un point de vue enthousiaste et ébloui devant cette possibilité nouvelle de filmer. Mais les corps humains peaufinent et précisent toujours encore et nous voilà devant ces objets-films, des micro sociétés, des luttes sociales.

Il faut le voir : chacun des éléments du film est voué à dévorer les autres ou à disparaître. C’est très étrange. Ca n’a pas l’air de pouvoir rester tranquillement dans son coin tandis que les autres éléments continueraient de s’effectuer. Vous pouvez prendre les films de Sternberg qui pliaient tous les éléments au service de l’image Marlene Dietrich, où scénario, photographie, lumière, acteurs n’étaient réduits qu’à la fonction de faire-valoir ; vous prenez les films de Tim Burton, où rien ne trouve une place à part entière si ce n’est la mise en scène, à laquelle acteurs et techniciens sont soumis comme des pantins inanimés et dociles ; vous voyez que ce n’est pas seulement qu’un des éléments trouve des conditions de déploiement favorables mais encore dévore et soumet les autres.

Ce qui est drôle dans l’opération, c’est la façon, les conditions d’une organisation sociale qui organise des luttes et des mises à mort. J’insiste, l’organisation cinéma ne régule pas des luttes, l’organisation cinéma crée les luttes. On aurait pu se contenter de filmer ici des gens à l’usine, là une conversation improvisée et ahurie entre Joe Dallesandro et Candy Darling, sans se soucier d’organiser et de mettre en rapport. Mais, déjà, regardez, puisqu’on en est aux films produits ou réalisés par Andy Warhol, son « blow job » fait d’un plan fixe d’environ 30 minutes sur le visage de l’homme qui « reçoit l’acte sexuel décrit par le titre », regardez ce rapport entre ce qui est montré et ce qui ne se voit pas, le cœur de l’action disons, qui se laisse deviner, voyez déjà un rapport, une lutte où l’action qui n’est pas vue dévore tout autant l’esprit du spectateur que l’expression faciale de l’acteur – le jeu de lumière qui plonge dans l’ombre le regard de celui-ci quand il baisse la tête souligne délicieusement la lutte –.

C’est que, dans le cinéma, deux éléments l’un à côté de l’autre ont forcément vocation à entrer en rapport, ce qui est assez curieux, et que même un élément, disons isolé, entre déjà en rapport, par exemple avec ce qu’on ne voit pas. Vous me direz que c’est le propre d’un langage, qui ne trouve sens que dans des rapports, mais ce n’est pas ce sur quoi je veux m’attarder ici. Ce qui va m’intéresser dans le cinéma, qu’on ne trouve pas avec une telle brutalité dans la parole, c’est que ce rapport est de forces, de lutte. C’est ce qui fait qu’on peut parler d’organisation sociale, une organisation sociale entre un son, une image, un geste ; une société faite d’un regard, une table et un bruit de pas.


Alors pour organiser ces rapports de forces, étonnamment pour les pacifier, le cinéma n’a pas, semble-t-il, le goût du combat, chaque élément du film, chaque individu, va venir trouver une fonction. Ca c’est presque de l’ordre de la folie paranoïaque ; c’est évidemment hilarant. Que ces individus, regard, table, bruits de pas, etc. n’aillent pas suivre le cours de leur travail d’effectuation jusqu’à s’évanouir, mais se trouvent happés par la cadence du mouvement social, ça reste quelque chose de scandaleux. Il y a un moment où le cinéma n’a que faire des individus, qu’il ne sait plus pendre en compte, et finit par les utiliser chacun dans une fonction précise. Vous ne trouverez pas par exemple un corps humain dans un film, un corps qui pleurerait, penserait, se livrerait à ses occupations... non, vous trouverez une fonction humaine. C’est une société totalitaire, un film, ça ne tolère pas le débordement, ça ne conçoit pas ce qui pourrait ne pas tenir dans sa main.


Vous pouvez prendre Arizona Dream, cette scène où l’acteur nous informe que quand on voit une arme au début d’un film, elle finira par servir avant la fin. C’est toute l’astuce de ce film de le préciser, mais cela va sans dire tant faiseurs de cinéma et spectateurs sont conditionnés. Il y a une propension dans le cinéma pour organiser et un goût très étrange de la rentabilité. Le cinéma méconnaît la perte, la vacuité, l’inutile. Et pour que les individus viennent ainsi s’économiser, c’est une fonction informative qu’ils vont venir remplir en tissant un faisceau d’informations ordonnées qui, forcément, convergent vers quelque chose. Dès lors, vous pouvez dire qu’il n’y a pas de musique dans les films, mais des informations-musique, qui indiquent ici un temps mort, un « aftermath », là une crise, un « climax ». Ce n’est pas seulement que la musique vient renforcer un jeu d’acteurs, un passage du scénario, un mouvement de caméra un peu faibles, mais bien que tout ce déploiement vertigineux de sons ne se réduit jamais qu’à une simple information, qu’en la pliant pour la rendre utile, on siphonne son travail d’effectuations, sa rugosité, son poids, tout ce qui pourrait venir faire buter les autres individus.

Vous savez qu’on juge la qualité d’un film à la rentabilité des individus qui le composent. C’est un très beau travail de dentellière, méticuleux et précis, d’organiser comme ça les individus, de les réduire à des fonctions qui s’agencent et concourent ; de donner à voir, par exemple, Maria Braun allumer tant de fois ses cigarettes avec une plaque de sa gazinière, si souvent qu’on n’y prête plus attention, c’est la chose la plus astucieuse du monde. Pour autant, la logique n’en finit pas d’être totalitaire, qui identifie, classe et ordonne. Vous savez maintenant que les choses n’atteignent jamais le niveau de l’identité, vous imaginez bien le tour de passe passe auquel se livre un faiseur de films pour aller d’identités en identités, de fonctions en fonctions.

Il est un film parfaitement savoureux de ce point de vue, celui appelé Jeanne Dielman, dont la faiseuse est Chantal Akerman. Vous avez d’abord, pendant environ 4 heures, quelque chose dont la force est incomparable, qui fait toute la prouesse hypnotique du cinéma dit contemplatif, quelque chose de la famille de l’arrivée en gare d’un train ou d’une conversation entre Joe Dallesandro et Candy Darling, le déroulement, ici, du quotidien d’une femme, ses temps morts, ses répétitions et ses variations. Je ne peux pas décrire le fou rire quand j’ai vu la dite Jeanne Dielman éplucher ses pommes de terre en temps réel, je ne sais pas combien de minutes ça demande, peut-être dix, puis, si je me souviens bien, les faire trop cuire et les jeter. Je ne sais pas si vous pressentez l’audace, l’insolence, l’humour inouï qu’il y a à demander à un spectateur de regarder pareille activité, lente et silencieuse, anecdotique, mais encore pour rien, puisque ces pommes de terre seront gâchées. Aucun faiseur de films ne fera jamais une séquence plus belle, aussi belle sans doute, mais plus belle... Là vous pressentez le poids des choses, dans la vacuité obstinée de ce déroulement, des choses inefficaces, inutiles et afonctionnelles. Et puis il arrive à ce film quelque chose d’épouvantable, un massacre bien pire que celui que pouvait exercer la censure sur un film comme par exemple Detour (1945), dont on peine à comprendre la fin confuse et obscure, ajoutée dans la précipitation par ce souci qu’il y avait à ne pas laisser un criminel impuni, il arrive un drame à ce personnage, et il n’arrive pas soudainement, on le voit venir avec toute sa grossièreté et sa maladresse, qui sert de point de convergence, rassemble tous les individus du film qui erraient délicieusement jusque-là et les fonctionnalise, qui, par exemple, confère une fonction informative à cette cuisson de pommes de terre, qui annonçait finalement la fatigue nerveuse du personnage. De ces éléments anecdotiques, épars, encombrants, qui venaient déborder le film, qui déployaient leur inutilité jusqu’à épuisement, il aura fallu que Chantal Akerman en fasse quelque chose, ressente le besoin de prouver son astuce et sa malice et insulte, vomisse son propre film pour en faire un objet quelconque, efficace et rentable. Elle aura sans doute eu raison, je l’ai dit, on juge la qualité d’un film à sa rentabilité, et ce compromis honteux et impardonnable n’aura certainement pas été pour rien dans le succès de ce film.


Alors vous pouvez voir la fonctionnalisation des individus réduire à des exuvies les choses qu’elle ne prend même pas la peine de filmer, qu’elle suggère, qu’elle... comment dire... signifie par exemple dans les séries télé, qui sont au cinéma, ce qu’un procès verbal est à la littérature, le degré 1, non pas 0, 1. Qu’est-ce qui fait qu’un agent de police ressent le besoin de tirer un récit de faits qu’il pourrait se contenter de consigner : tel endroit, telle heure, vol de tel truc... ? Non, il faut qu’il en fasse une histoire, le degré 1 de la littérature, qui vous met ses mots et sa langue dans la bouche, qui prend votre parole pour la malaxer dans cette langue parfaitement délicieuse, la langue policière, avec un vocabulaire que personne d’autre au monde n’utilise jamais, et cette langue que vous ne parlez pas, qui est écrite à la 1ère personne et que vous signez de votre nom, c’est l’expérience la plus inouïe qui puisse être donnée à vivre par exemple à quelqu’un qui écrit, qui fait ça comme on parle ou comme on urine. Il faut les voir donc ces séries télévisées fonctionnaliser, aller à l’efficacité, ne même plus prendre la peine de faire exister – exister, c’est situer dans un rapport, vous savez ça maintenant –, ce qu’elles filment. Ca aurait tout l’air de l’image-matière bergsonnienne, un mouvement de déterritorialisation fou, qui irait comme ça, sans plus jamais prendre forme, jamais reterritorialiser, si ce n’était ces identités idiotes, ces codes qui se dupliquent comme n’importe quel délire autocrinien, comme les spéculations financières, comme la rumeur et la calomnie, comme toute entreprise désirante, qui consomme, s’ennuie et ne jouit jamais. Je vais calmer tout ça, je me suis emporté...

On peut prendre un contre exemple, il y a quelqu’un qui s’appelle Mélanie Manchot, qui a proposé une merveilleuse vidéo dite « Kiss » où l’on voit une séquence, un seul et simple plan sur deux amoureux qui s’embrassent. Vous avez besoin d’à peine une seconde pour comprendre que ces jeunes gens s’embrassent, vous restez au niveau de la fonction, vous pouvez passer à autre chose, seulement voilà, la vidéo dure 10 minutes, c’est-à-dire 9 minutes et 59 secondes afonctionnelles. Eh bien les séries télévisées ne dépassent jamais la 1ère seconde, la seconde de l’information efficace et rentable. Je ne peux pas dire ce que ça a de fascinant et d’abruti puisque, finalement, ces jeunes gens n’auraient même pas besoin de s’embrasser, il suffirait de le signifier d’une façon quelconque, faire comme Duras dans le Camion, lire le scénario d’un film qu’on ne verra jamais, dire : « ils s’embrassent » etc... ça suffirait amplement, mais vous pressentez bien que ça retournerait la logique contre elle-même... Hollywood n’a pas un goût particulièrement prononcé pour la subversion. Il faut cette seconde d’information, cette seconde de code, pour passer à la seconde d’après et courir encore et toujours.

Le plus savoureux dans une pareille économie, c’est le travail des acteurs forcément, puisque, n’est-ce pas, les acteurs, ce sont des corps, c’est-à-dire des choses vouées à forcément déborder plus encore que tout, de toutes parts, de toutes façons. D’abord, il faut avoir en tête quelque chose que personne ne pointe jamais, c’est que vous ne voyez pas le travail d’un acteur dans une production audiovisuelle, vous voyez un échantillonnage, un sampling, comme la musique peut en faire, même à partir de sons concrets, comme la pipe de Magritte n’était pas une pipe, mais l’image d’une pipe, pareil. D’aucuns, en particulier Chéreau qui excelle dans l’exercice, vont vous proposer un échantillonnage complexe, qui combine et recoupe plusieurs prises, recueille les points saillants et contradictoires d’un travail qui ressemble à quelque chose comme une recherche têtue et périlleuse, et vous donne comme un goût de la complexité d’un corps. La direction d’acteurs de Chéreau, c’est le cubisme de Picasso, c’est évidemment éblouissant. Mais le degré 1 du cinéma n’a pas le temps de s’embarrasser d’une pareille sophistication. Le degré 1 du cinéma, c’est une société totalitaire parfaite, où chaque individu-information vient trouver une place dans le tout, où le tout social donne sens à l’individu-information. Vous avez une palette de... appelez ça par exemple structures, tiens, et vous avez une palette d’individus-informations qui se combinent dans un travail de logique époustouflant de précision et de bêtise. Vous avez peut-être 10 émotions différentes (joie, tristesse, doute...), guère plus, il faudrait les compter, qui sont signifiées par 10 codes correspondants (froncement de sourcils, regard dans le vague, sourire...), et, combinées à 10 structures sociales différentes (un obstacle, une attente, la résolution d’un conflit, etc...), offrent une palette relativement indéfinie de variations. Vous prenez Stanislavski qui se moquait, je ne sais pas, il y a peut-être un siècle et demi, des convenances du jeu d’acteur qui portait la main à son front pour exprimer la douleur, ou qui baissait la tête pour signifier l’abattement, vous rigolez de voir comme la logique s’est précisée et est devenue plus bête encore. Que ces acteurs-là soient formés à la méthode dite de « Stanislavski », c’est évidemment savoureux pour quiconque a le goût de l’ironie. Là on est dans la langue commune et la chose sociale, réduire les choses à rien, à ce qu’on appellerait des S barrés par le symbole chez Lacan, pour qu’elles puissent s’ordonner efficacement, se faire individus, vous devez pressentir ce que ça a de terrifiant.

Vous devez pressentir aussi ce que ça a de réjouissant, un mouvement incessant comme ça qui délire. Il y a une autre forme de société qui m’intéresse infiniment, faite de mouvements de choses qu’on ne prend plus la peine de faire exister et elle m’intéresse parce que... ce n’est pas la paix totalitaire comme à Hollywood, non, dans ces sociétés-là on ne craint pas la mort. Je voudrais parler des films de Godard. C’est intéressant, il me semble, d’aborder le cinéma de Godard ici, parce qu’il n’est pas à l’opposé du degré 1 du cinéma, du cinéma Hollywoodien, dont on vient de parler, ce n’est pas le pendant binaire ou que sais-je, non, il est en quelque sorte en plein dedans, simplement Godard ne fixera pas un curseur arbitraire en un point en décrétant que ça fait une identité, non, il ignore les identités, il les dépasse de toutes parts. Prenez le Mépris, c’est très amusant parce que ça utilise tous les ingrédients du cinéma, il y a une actrice, une musique, une histoire, etc... seulement voilà, chacun des individus du Mépris n’est pas limité a une fonction, mais la déborde et vient agresser les autres individus. La musique par exemple, prise toute seule, elle fonctionnerait, mais trop forte comme ça, elle vient recouvrir les dialogues, malmener l’actrice, qui, pareil, fonctionnerait très bien toute seule, est même de ce genre d’actrices, on le sait, dont la propension à dévorer les films est certaine, mais se fait mettre à mal de toutes parts, par les filtres de couleurs, par tous les jeux qui désamorcent la construction de la fiction, par... Regardez le travail sur les couleurs, il est aussi minutieux que dans un film d’Hitchcock, vous avez ce long travelling comme ça invraisemblable pendant la scène de rupture qui va de droite à gauche, dans mon souvenir, il faudrait vérifier... la scène commence avec la couleur bleu, puis on dépasse le couple et tout devient rouge. Vous savez que la voiture de sport est rouge, vous l’avez en tête... C’est méticuleux une chose pareil. Ca pourrait fonctionner très bien, mais ça ne sait pas s’arrêter, ça va jusqu’à être embarrassant et inutile, jusqu’à ces filtres donc qui contrent le débordement de l’actrice, etc... Je ne sais pas si vous mesurez la prouesse de cette guerre que se livrent des individus qui ne savent pas s’arrêter, qui ne tiennent pas leurs fonctions, qui continuent leur travail d’effectuations jusqu’à la mort. J’utilise le mot guerre par provocation, vous savez ce dont il s’agit, on pourrait appeler ça par exemple un concours accidentel d’effectuations.

Et puis il y a Film socialisme. Dans sa course désirante, qui va de fonctions en fonctions et d’identités en identités, le degré 1 du cinéma, c’est-à-dire là où les mécanismes sont bruts et brutaux, le plus beau degré du monde, celui de la bêtise, forcément, procède par identifications et différentiations arbitraires et artificielles, comme Kandinsky dans sa période des compositions, pareil. Dans le Mépris encore, ces identités, vous les voyez, vous trouverez même des gens pour vous dire comme la musique ou l’actrice sont belles, comme on se raccroche aux branches quand on tombe, de la même façon – un spectateur ne se laisse pas échouer facilement –. Eh bien, il se passe quelque chose d’inouï dans Film socialisme, c’est que Godard ne prend pas la peine de mettre au point des identités arbitraires, pas même pour en jouer ou les court-circuiter. La caméra de Godard ne prétend pas identifier, ni même saisir, elle évoque à peine, presque négligemment, elle prend acte. Vous voyez le degré 1 du cinéma raboter, manipuler, déployer des efforts surhumains, en l’occurrence les efforts de l’industrie, précisément celle du luxe, pour que les choses tiennent dans sa main, des illusions de choses, des identités... J’ai l’impression qu’il faudrait des exemples ici... Je ne sais pas, voyez qu’on ne prend jamais une conversation en court dans un film Hollywoodien, qu’il y a toujours un temps au début et à la fin de la conversation et que les dialogues sont réduits au minimum informatif afin que le spectateur soit sûr de tenir dans la main toutes les informations, rien que les informations, que l’on rabote hésitations, trou de mémoire de l’acteur, etc... voyez que ce n’est pas seulement que tout est amené à fonctionner comme une information, mais encore que ces informations sont triées, lissées, clarifiées... Je ne peux pas ne pas évoquer en passant, puisqu’on y est, ce souci du détail exquis, qui va au-delà de l’absurdité, qui veut que l’on camoufle ce que ces gens appellent, l’expression est grandiose, « les bruits de bouche », c’est-à-dire, les bruits humides de la langue qui barbote dans la salive, les bruits de lèvres qui se mouillent... Imaginez la minutie obsessionnelle, les « bruits de bouche », ils s’emmêlent parfaitement à la parole. Peu importe, toujours est-il que l’on polit forcément, pour mettre au point des identités différentiées et identifiables, qui ne ressemblent même plus à ce qu’elles sont censées signifiées, de la même façon et pour les mêmes raisons que vous ne retrouvez aucune ressemblance, aucune familiarité d’aucune sorte entre le goût d’une fraise et l’arôme « fraise » industriel, qui a sa propre existence, sa propre fonction dans la mémoire sensorielle, et supplante même presque le goût du fruit dont il ne porte jamais que le nom... je veux dire on peut aimer le goût « arôme fraise » en plus d’aimer le goût de la fraise. Que le degré 1 du cinéma fabrique des flux d’identités informatives, qu’il donne à son spectateur toutes les informations, rien que les informations qui convergent et s’ordonnent pour constituer une société-film, à ce moment où la transparence et les renseignements symbiotiques fonctionnent comme des forces de l’ordre, où les gens livrent et recueillent et valorisent de livrer et de recueillir leurs récits, leurs fictions identitaires, comme la Stasi n’aurait jamais rêvé le faire, c’est forcément à couper le souffle. Et là, dans Film socialisme, il se trouve que Godard ne prend pas la peine de mettre au point des identités. Dans le Mépris, il les déconstruisait, il donnait toutes les clefs pour que le spectateur ne soit pas dupe de l’artifice, dans Film socialisme, il néglige l’artifice. Ca fait que cette société-film ne prétend pas recueillir ni toutes les informations, ni rien que les informations, ni même que les choses atteignent le niveau informations, fonctions ou individus ; ça fait que cette société-film croise les choses, comme on croise un passant, dont on pourra toujours témoigner qu’il était là, sans savoir ni où ni pourquoi, sans tenir son trajet dans la main, mais aussi comme on croise les doigts, le fer, comme on fait se croiser les individus pour recouper, court-circuiter ou faire des étincelles. Là vous avez toute la force du travail auquel se consacre Godard et dans lequel il avance pas à pas avec toute sa malice et tout son entêtement dans les croisements de ces... non pas individus mais... passants.

Ce n’est pas seulement que les problèmes de mémoire ou d’articulation des acteurs ne se voient pas raboter, que personne ne fasse l’effort ne serait-ce que d’essayer de mettre au point quelque chose comme une fiction, c’est aussi, bien loin du cinéma contemplatif dont la force m’exaltait plus haut, mais dont la lenteur des plans, tel des caméras de surveillance, donne l’illusion que l’on recueille toute l’information, qu’on ne prend pas la peine non plus d’aller la chercher, cette information, qu’on filme quelques secondes ici telle rockeuse, quelque secondes là tel conférencier, dont le fait qu’il s’exprime devant une salle vide importe autant que le fait qu’il aborde la géométrie d’Husserl, comme des passants donc, dont on ne vient pas déranger le trajet. En d’autres termes, on ne s’inquiète pas de monter une information, comme on monterait un coup, ni même d’aller la recueillir, on ne prétend pas réduire un trajet à une fonction-individu. Et il se trouve que ça fait une société, une organisation comme ça qui ne s’occupe pas de contrôler ses passants, qui n’abat pas son pouvoir magique sur des corps qu’elle réduit au rang halluciné d’individus pour la commodité de son organisation, quitte à s’organiser avec des fantômes, une société qui ne feint pas de connaître le trajet d’effectuations des corps, qui les laisse lui échapper parfaitement, qui ne s’occupe que de leurs points de croisements et de rencontres.

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9 mai 2010 7 09 /05 /mai /2010 22:42

Anish Kapoor - tour arcelor mittal

anish-kapoor-arcelormittal.jpg  Alors je voudrais parler de quelque chose qui préoccupe avec une certaine frénésie, de celles qui délirent les certitudes, l’activité dite artistique ; je voudrais parler de ce qu’on pourrait appeler, disons... la langue commune, une langue dont les possibilités, les règles et les mécanismes s’imposent à l’étendue d’un territoire qui tient dans la main d’un pouvoir normalisateur et impératif jusqu’à la frontière où ce pouvoir bute contre un autre pouvoir. La langue commune n’est pas la langue parlée de tous, elle est la langue parlée par tous ceux sur qui un pouvoir est parvenu à s’étendre ; elle est la langue d’un pouvoir, qui l’impose avec ses lois, ses coutumes, sa culture, etc. La relation ténue entre la loi et la langue est inextricable au point que l’on ne peut pas dire si un pouvoir impose sa loi à ceux qui en comprennent la langue ou si un pouvoir impose sa langue à ceux qui en comprennent la loi. C’est ainsi avec le cinéma, la production la plus archaïque du monde.C’est ainsi encore par ailleurs qu’avant le 12e siècle, coexistaient des droits très différents, un canonique, par exemple, conservé par ceux qui thésaurisaient l’écriture, le clergé, qui ne lisait que le latin – il ne serait venu à l’idée de personne de lire et d’écrire une autre langue, c’eut été trop simple –, un autre oral et coutumier, qui se déformait au gré des mémoires ; c’est ainsi aussi que le droit variait selon les territoires à une époque où aucun roi, qui souvent ne lisaient pas, encore moins le latin, ne parvenait à imposer son pouvoir, sa langue et sa loi à un pays entier, mais où des barons faisaient au gré de leur fantaisie au sein de leurs fiefs. Ce n’est pas difficile de voir le concours de la loi et de la langue, une loi qui a du être écrit dans une langue que tout le monde parlait ; une langue qu’il a fallu imposer pour imposer une loi que tout un chacun pouvait comprendre. Il est venu un moment où des rois ont eu assez de force pour imposer leur pouvoir, leur loi et leur langue, un moment où ils se sont mis à écrire dans leur langue et non plus en latin par exemple. La langue commune est forcément impérative et normalisatrice, et puisque c’est en partie avec elle que nous pensons, on doit pouvoir dire que nos pensées sont sacrément biaisées.


   On aurait tort de concevoir ce qui est appelé le pouvoir, mais aussi l’état, la nation, la république, qui a développé sa conception au moment où les rois centralisaient et normalisaient, au 12e et 13e siècles, et qui est venu s’asseoir à la place des dieux, comme une grosse chose tentaculaire et abstraite. Le dit pouvoir est une poussée de forces, tout autant qu’un concours symbiotique, du genre de celui qui relie le mycélium aux racines d’un arbre, un concours donc où chacun y trouve un intérêt. Il faut voir les échanges, les transactions, les jeux de dupes qui concourent dans cette poussée de forces du pouvoir. On ne comprend pas l’organisation dite démocratique sans cela ; on ne comprend pas que des peuples entiers... comment dire, se rendent d’eux-mêmes, sans qu’on ne leur ait rien demandé, et se soumettent plus encore qu’aucun état totalitaire n’aurait jamais pu en rêver. Le concours symbiotique est évident quand il s’agit d’un paysan qui cède une part du fruit de son travail, en l’occurrence plus souvent des légumes que des fruits, en échange de la protection d’un chef, un baron, un prince... Il est plus diffus dans une démocratie dite moderne. Mais la division du travail est là, qui rationalise, identifie et ordonne. Encore une fois, ce n’est pas dans ces énormes identités, ces exuvies identitaires, qui sautent aux yeux, que les choses se jouent et s’effectuent. Ce n’est pas, par exemple, contre un pouvoir qu’une révolution se soulève, il faut comprendre qu’un « pouvoir », dans cette conception, ça n’existe pas, ça ne peut pas servir de point d’appui, ça ne se pose pas, non, une révolution s’effectue quand les forces refusent la transaction et en organisent de nouvelles, précisent et peaufinent les concours symbiotiques, leur mycorhization. Il faut penser la mycorhization des rapports de forces qui n’en finit pas de travailler.


   Je vais prendre ça par un autre bout. Je vais dire qu’il n’y a pas d’Etat comme il n’y a pas non plus de langue commune. Je vais dire que ce sont des leurres ou des vues de l’esprit par exemple, comment dire... des foutaises tiens. Vous regardez un Etat, vous parlez une langue commune, vous regardez des illusions fantomatiques qui vous masquent tout le travail d’effectuations et tout le jeu de mycorhization par exemple. J’ai du mal à y parvenir... Précisément, les choses n’atteignent pas le niveau où elles ressemblent à quelque chose, elles travaillent en deçà et précisément encore, une langue commune ne concerne que ce niveau de ressemblances que les choses n’atteignent jamais. Les exemples qui s’offrent à moi sont dans une profusion telle que je ne saurais sur lequel m’étendre. On connaît la toxicité malheureuse des raisonnements qui procèdent par Vérités ; on sait la propension de leurs mécanismes intellectuels au totalitarisme. D’aucuns prennent ce point même, que les Vérités sont toxiques, pour une Vérité, ça c’est le délice de la mycorhization qui voit ses fonctions insister. Un certain nombre d’activités humaines sont parvenues à s’en passer très bien, même si d’autres comme les sciences ou la politique continuent de ne pas en revenir. Ce qu’il faut voir, ce n’est pas tant la vanité désirante qu’il y a à courir inlassablement dans l’espoir d’atteindre finalement un point où les choses trouveraient un terme ou de mettre au pas le monde pour croire l’avoir atteint, avec toute la brutalité, tout la cruauté infantile que ce désir traîne après lui, ça tiendrait plutôt de la prodigieuse capacité humaine à créer outils et utilisations qui n’en finit pas d’étonner, non ce qu’il faut voir, c’est l’impuissance qu’il y a à s’occuper de points, Vérités, termes, noms, îlots de singularités... que les choses n’atteignent jamais. La vacuité, la désolation d’une telle activité. Vous prenez la Psychanalyse qui se persuade que les choses atteignent un niveau de conscience ; vous prenez n’importe quelle science qui se convainc que certaines hypothèses montent à l’échelon de Vérités, vous voyez que l’humanité a du vent dans les mains. Avec le travail d’effectuations et le jeu de mycorhization, vous pressentez forcément que la Morale ou n’importe quelle idéologie s’effondre, qui ne s’occupe que de leurres, et que le désir est toujours désir d’îlots de singularités, hallucination.


   Je crois que nous faisons un pas de plus, peut-être plus qu’un pas, dans une préoccupation qui a animé toutes sortes de chercheurs pendant des siècles, qui s’inquiétaient de la propension de l’humanité aux délires et aux croyances. Qu’il ait été pratique et utile de mettre au point une notion de Vérité pour croire avoir quelque chose de solide dans les mains, qui réponde aux hallucinations meurtrières de la rumeur, de la croyance ou de tout ce qui a été classé dans le tiroir « irrationalité », c’est sans doute la force des choses ; que cette notion de Vérité soit venue fonctionner comme une croyance, ou plus tard celle de la toxicité totalitaire des Vérités, c’est forcément quelque chose d’aussi drôle que cruel. Le truc c’est que le problème des Vérités ne se pose pas, comme il n’y a pas de langue commune pour les mettre au point, autrement qu’à halluciner des leurres. Parce que vous ne comprenez pas quelqu’un qui parle la même langue commune que vous ; parce que ça ne se joue pas au niveau de la langue commune ; parce que ce qui se joue ce sont des rapports de forces et de situations au niveau des effectuations et de la mycorhization. Considérons les Vérités comme des individualités d’un tout ahuri, comme des îlots de singularités comme les noms, les idées, les lois et regardons ce tout, cette langue commune, cet Etat, ces dieux ou que sais-je... Je vous dis que dès lors que quelqu’un parle la langue commune, il cesse de parler, que ce n’est plus de paroles dont il s’agit, mais de territoires et de rapports situationnels.


   Que faisait, par exemple, un peintre de la renaissance qui déployait sa virtuosité à mettre au point des drapés ? Il faisait sien le vocabulaire de l’époque, certes, sans savoir à quel moment il utilisait ce vocabulaire parce qu’il en avait besoin pour exprimer quelque chose de précis, ou parce qu’il était là et qu’il fallait bien en faire quelque chose. Prenez Spinoza, regardez comme il se débarrasse de la notion de dieu au début de son Ethique, pour ne plus y revenir, vous vous doutez bien qu’il est assez embarrassé par ce passage obligé pour un philosophe de son époque auquel il s’attarde comme on le fait de tout exercice de style et de convenance. Vous pouvez le décliner pour toutes sortes d’activités, à quel moment vous saisissez un mot et créez son utilisation et à quel moment vous l’utilisez parce qu’il est là, encombrant et incontournable ? C’est ce qui a fait dire à la psychanalyse lacanienne que le sujet ne savait pas ce qu’il disait, qu’il était soumis au sens que prenait ce qu’il disait comme ce qu’il ne disait pas. Pressentez la férocité d’une telle conception. Mais précisément, ce peintre de la renaissance, non seulement il participe à établir et à renforcer la vérité commune d’une époque, ici le drapé, mais encore s’y soumet-il. Vous voyez comme ça s’établir Vérités et langue commune ou plus tard individus et Etat qui se répondent et se correspondent dans un même délire. Qu’on en vienne à se soumettre avec un tel enthousiasme à quelque chose qui est fabriquée de toutes pièces, que la soumission même participe à la fabrication de ce à quoi on se soumet, là vous touchez l’agilité folle de la mycorhization, qui tourne à vide dans les mécanismes dits « démocratiques ». Mais peu importe. C’est que ça n’atteint jamais le niveau où vous avez précisément ici une Vérité et là une langue commune. Ce n’est pas seulement que ce qui va se jouer ne consiste jamais qu’en un rapport situationnel où le peintre va tout autant se différentier que s’identifier par la variation même qu’il propose de quelque chose qui n’existe que parce qu’il participe à sa fabrication, mais même, à travers son utilisation soumise, ingénieuse ou effrontée du drapé, ce sont bel et bien des cris, des balbutiements, des sons qui ne parviennent pas à s’organiser avec cohérence jusqu’à atteindre le niveau singularisé du mot, que vous entendez insister.


   Alors il serait dommage d’en conclure par un réflexe dichotomique que s’il n’y a pas de langue commune, il n’y a que des hurlements. Les choses, qui n’atteignent pas le niveau où elles s’immobilisent assez pour se distinguer et ressembler à quelque chose, n’atteignent pas non plus le niveau où elles se concluent et se déduisent. Il faut savoir accepter de ne pas aller là où ça pourrait ressembler, là où ça atteindrait par exemple une langue commune. Le corps sans organes deleuzien ne peut pas être cancéreux, parce que ça le ferait ressembler à quelque chose, c’est dommage que Deleuze et Guattari ne se soient pas arrêtés avant d’atteindre ce niveau du cancer ; la puissance de Spinoza ne peut pas ne pas trouver à un moment, en théorie, un intérêt à tuer ; qu’il n’en supporte pas l’idée, qu’il ne puisse pas l’exprimer à un Blyenberg qui le presse de questions malveillantes à une époque où pareille idée lui eut fait encourir la mort, certes, mais de le voir rabattre cette intuition, réduire la portée fracassante de sa conception dans tout un galimatias de contrat social, c’est forcément se dire qu’il faut savoir laisser les choses là où on ne sait pas quoi en faire. Je ne dis pas pour autant qu’il faut s’arrêter, couper son élan, il y a assez de forces d’inertie comme ça, à commencer par ce qui est appelé, par exemple, un tabou, qu’on traîne toujours forcément après soi, non, il faut aller jusqu’à l’épuisement. Les choses, les organisations aussi du reste, les Etats par exemple, trouvent forcément toujours leurs limites, il n’y a que rarement de quoi s’inquiéter ; les choses, les idées, les mots, les gens meurent, vous savez. Et précisément, chercher à les faire ressembler à quelque chose, c’est déjà les conserver. Il faut savoir les laisser aller à leur épuisement. Pour en revenir à la question binaire langue commune/hurlements, il se trouve qu’elle ne se pose pas, parce que le corps humain sait créer tout autant l’outil que l’utilisation, ici le mot et l’utilisation du mot.


   Non, ce qu’il faut dire, c’est que la parole est un jaillissement qui n’a pas vocation à contenir le monde mais à le traverser jusqu’à s’évanouir. Ça fait que deux personnes ne parleront jamais de la même chose quoi qu’il en soit et de toute façon, que des paroles peuvent venir se longer, se croiser, se chevaucher, mais n’iront jamais d’accord, n’atteindront jamais ce seuil d’exuvies où il s’agirait enfin précisément de quelque chose d’identifiable et, disons, d’objectif. Il était temps que je finisse par écrire dans ce texte, putain c’est bon. Il en est de la parole comme il en est ici des gazouillis, là des jets d’urine, et le flot illimité de duplication nerveuse et folle d’une parole qui n’en finit pas de proliférer ne viendra jamais recouvrir assez l’âpreté des rapports de forces, la mise à mort, le goût du sang, les enjeux de territoires et de positionnements d’un monde qui veut donner du sens à ses mots ou de la valeur à ses papiers de banques. Il n’y a pas de langue commune, il y a un jeu d’échanges et de concours symbiotiques, de désir narcissique d’objets communs et compromis, et puis des parcours tenaces de puissances qui s’entêtent et font feu de tout bois, saisissent et crachent leurs mots, éructent et vitupèrent, dont vous ne pressentirez le trajet qu’à vous hisser ou à vous abaisser au niveau où ça n’en finit pas de ne ressembler à rien. Jamais.

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25 mars 2010 4 25 /03 /mars /2010 13:38

Pierre Soulages - Peinture, 290 x 390 cm, novembre 1996

Soulages---Peinture--290-x-390-cm--novembre-1996.jpg  Il me semble que j’ai plusieurs points à préciser en passant. Prenons-en un au hasard, par exemple la Vérité et l’être – c’est pareil, évidemment –. J’ai dit que la Vérité est approximative et que l’être n’existe pas, je veux dire qu’on ignore les qualités, que les corps sont sans qualités, inqualifiables, à peine peut-on les désigner par le doigt ou un mot, un mot qui se désignerait lui-même de toutes façons. J’insiste parce que, pour l’expérimenter, cette conception retourne la logique, dans laquelle nous nous enlisons aujourd’hui, en fonçant dans un certain nombre de ses impasses. Ce n’est pas seulement que les corps voisinent et concourent – le voisinage et le concours sont des outils qui nous permettent d’enjamber les qualités –, mais c’est surtout que les questions de Vérité, d’être et de qualités ne se posent pas. Ça ne veut pas dire qu’il faut s’interdire de se les poser, il serait dommage de se fermer des possibilités, mais puisqu’on ne peut pas se poser toutes les questions du monde, disons que certaines sont plus utiles à être mises en attente. Et puis, ce n’est pas comme si personne ne se les posait jamais, vous voyez comme l’humanité erre et s’épuise dans sa quête illimitée et ahurie de « sens », vous pressentez forcément que vous avez bien mieux à faire que d’y associer et d’y perdre vos forces. Les processus d’isolation et d’isolement, les îlots de singularités, sont des artifices, d’une part parce qu’il faut toujours au moins deux isolements, qu’il faut ne pas être seul pour être isolé – et ça tient forcément du comique de l’absurde – d’autre part parce que l’opération a quelque chose du délire paranoïaque et narcissique de contrôle. En d’autres termes, fabriquer des îlots, c’est fabriquer des objets narcissiques. Mais j’ai déjà détaillé tout cela, passons.

  Prenons un autre point, disons celui de cet inconscient impuissant dont j’affirme, je crois même être allé jusqu’à le démontrer, qu’il n’existe pas. Il y a quelque chose de savoureux avec cette conception qui n’en revient pas de ne pas pouvoir tout contrôler. Vous avez des gens comme ça qui ont fini par admettre qu’on n’était pas doué d’un pouvoir de contrôle absolu, que les choses nous glissaient des mains, mais qui ont inventé cette histoire d’inconscient pour ne pas en tirer les conséquences. Avec l’inconscient, certes vous ne contrôlez pas tout, « le moi n’est pas maître dans sa propre maison » comme l’écrit Freud dans Une difficulté de la Psychanalyse, mais ce n’est pas parce que les choses ne sont pas dans vos mains, non, non, mais parce que vous ne les voyez pas. Ici, vous pouvez rire en regardant ces gens s’agripper, sortir leurs griffes et serrer leurs poings pour ne pas admettre que les choses glissent et meurent et que les milliards de mains de l’humanité entière ne suffiront jamais à les retenir. Ce n’est pas grave que les choses nous glissent des mains, ça peut être assez réjouissant. Et surtout, comment dire... ? c’est...  inqualifiable. Mais peu importe.


  Je voudrais parler d’autre chose. Je voudrais parler des Ichthyosaures. On peut dire que je suis allé les chercher... Ce sont des reptiles qui sont apparus avant les dinosaures, je peux vous donner un chiffre si vous voulez, j’ai mes notes sous les yeux, même si c’est ce genre de chiffre qui dépasse le seuil où il peut bien vouloir dire quelque chose, il y a 250 millions d’années et qui ont disparu un peu avant l’extinction de ces mêmes dinosaures, il y a 90 millions d’années, qui vivaient en milieu marin et qui ressemblaient peu ou prou, comme on dit, à des dauphins. Alors, évidemment, les ichthyosaures, comment dire ? je m’en fiche parfaitement. Je n’ai pas un goût particulier pour les fossiles. Vous devez pressentir que des îlots de singularités se forment tout autant par processus d’isolement que par sédimentation, qu’il faut savoir balayer les choses, qu’il faut savoir effondrer. Ils se forment aussi par concours, ça c’est ce qu’il y a de plus délicieux quant à ces îlots, mais passons. Les ichthyosaures, dont les fossiles laissent les scientifiques dans ce désarroi qu’ils rencontrent souvent, qui dénonce l’impuissance de leurs outils et les amène à toutes les spéculations pour reconstituer l’évolution, la vie, la façon comme autant d’hypothèses folles, ne sont pas tellement mon problème. Mais il est un point qui m’intrigue beaucoup, celui qui veut qu’ils ressemblassent aux dauphins, lors même que ceux-ci devaient apparaître bien après l’extinction de ceux-là. Ce n’est donc pas tant d’ichthyosaures dont je veux parler, que de ce qui est appelé l’homoplasie, précisément l’évolution convergente, où des espèces qui n’ont rien à voir développent ici une morphologie, là des fonctions comparables pour répondre au biotope dans lequel elles évoluent. Ainsi la forme oblongue par exemple des ichthyosaures ou des dauphins qui facilite le déplacement dans l’eau. Ici, nous sommes au cœur des nécessités/possibilités, qui insistent et entêtent.


  Quant aux dauphins, soit dit en passant, puisqu’un jour on moquait les catégories, à propos des Capitulaires si je me souviens bien, l’évolution des Cétacés est hilarante en ce qu’elle plonge ces amateurs de catégories dans les plus interminables querelles pour déterminer, selon l’arbitraire des critères, s’ils sont plus proches des poissons ou des hippopotames, des cerfs ou des chiens, selon que l’on considère leurs poumons, leurs gènes, leurs oreilles ou un hypothétique ancêtre, et les amène à inventer de nouveaux ordres pour les classer, qu’ils sortent de leurs chapeaux de magiciens. Je suppose que cette activité spéculaire les occupe et leur donne une importance. Mais ce n’est pas la question. Ce qui m’intéresse, c’est que des espèces qui n’ont rien à voir, ici des reptiles et des mammifères, comme c’est classé, qui ne divergent pas l’une de l’autre, qui ne furent même pas contemporaines, voient leurs évolutions... disons... concourir. C’est-à-dire que dans les possibilités qu’offrent les accidents et les mutations évolutifs, certaines insistent dans leur coïncidence avec les nécessités du biotope. Et cela m’intéresse parce que c’est précisément à propos de ces nécessités/possibilités que je vais dire quelque chose comme la vanité de faire une révolution au nom d’une idée par exemple sans attaquer les fonctions fongibles, sans attaquer les nécessités/possibilités qui finissent toujours par retomber sur leurs pattes.


  Je vais prendre un autre exemple avant d’aller plus loin. Je vais prendre les recherches de quelqu’un comme Pierre Soulages. Dans ses premiers travaux, vous avez quelque chose d’étrange, vous avez quelqu’un qui fait fi des couleurs et des formes et se concentre sur le trait. Des traits noirs comme ça, appliqués, tracés sans doute, les uns sur les autres. Voilà qui commence à soulever quelques questions, par exemple sur la continuité, l’instant, avec ces sortes de traces qui viennent se contredire les unes les autres comme autant de repentirs hésitants et fugaces. Les premières toiles de Pierre Soulages sont impétueuses. On le croit débarrassé de tant de problèmes ; on pressent de nouvelles pistes qui se découvrent à peine encore. Et puis il se passe quelque chose de curieux, quelque chose d’assez exquis ou de parfaitement décevant, je ne sais pas, c’est que, comment dire ? ces traits prennent forme. Il y a un moment où dans les recherches de Soulages, le trait est la forme. Ça tient de l’ordre du court-circuit, ça a quelque chose d’épatant, pour autant, les préoccupations qui animent la peinture depuis tant de siècles insistent, les nécessités/possibilités retombent sur leurs pattes où l’on retrouve ces questions de formes que l’on croyait oubliées. Et puis vient le moment où le travail de Soulages se met à avaler les questions de couleurs, où il se met à jouer sur les mats, les brillants, les satinés de ses noirs pour organiser des reflets... puisqu’on en est à évoquer les chats qui retombent sur leurs pattes, qualifions ces reflets de cet adjectif qui vient des étincellements des pupilles de ces animaux... des reflets chatoyants donc. Nous voici, devant les toiles de Soulages, confrontés encore et toujours aux mêmes problèmes que la peinture n’a de cesse de réactualiser, sans s’en débarrasser jamais tout à fait, traits, formes, couleurs. Alors toute la prouesse de cet homme, c’est de retourner ces problèmes, de les prendre comme on n’y aurait jamais pensé, certes, et c’est quelque chose, mais comment ne pas se demander s’il ne s’agit pas aussi un peu tout simplement de piétinement... Enfin il y a une question que pose Soulages qu’on n’avait encore jamais entendue avec une telle précision, une seule, mais une délicieuse, c’est que la peinture, avant d’être un jeu de reflet ou d’absorption de lumière, ce qu’il a d’ailleurs radicalement souligné, c’est de la matière. Et il y a un seuil où, devant le travail de Soulages, confronté à cette matière, vous ne savez plus dire si vous avez affaire à une toile ou à une sculpture. Vous regardez le travail de Soulages, vous voyez quelqu’un avancer pas à pas, toujours un peu plus avant que ce à quoi vous auriez pu vous attendre ; vous voyez des courts-circuits, des étincelles, des astuces, des évolutions, mais vous ne voyez jamais ni jaillissements, ni révolution, ni joie, dans une recherche qui s’obsède et se persécute à se laisser poser toujours les mêmes questions.


  Je ne suis pas certain que vous voyiez précisément où je veux en venir. Nous avons ici des espèces dont les évolutions convergent et là des questions qui ne lassent pas de se poser. Vous devriez pouvoir pressentir la ténacité des nécessités/possibilités. Ils pointent quelque chose d’intéressant, les psychanalystes, quand ils s’occupent de projection, de transfert ou de processus de satisfaction, leur problème, comme souvent, c’est de ne pas savoir quoi en faire. S’il est des gens pour ne pas savoir ce qu’ils ont dans les mains, c’est bien eux. Au fait, ils décrivent par ces processus, l’interchangeabilité de mots, de pensées, de comportements ou d’habitudes, des convergences et des courts-circuits. Il y aurait beaucoup de choses à dire à ce propos, bien plus intéressantes, ce me semble, que ces histoires de compulsions morbides et de dérèglements pathogènes, comme ceci qui veut que l’humanité ignore la passion par exemple et puisse aller, dans son ignorance, jusqu’à se faire mal d’avoir mal, pour croire offrir une origine précise et déterminée, contrôlable, à sa douleur ; ou comme cela qui veut que les effectuations voisinant, le point que son doigt ou son mot désigne ne coïncide jamais vraiment avec ce qui est désigné ; ou comme ceci encore qui veut que l’on s’enlise dans des rapports situationnels ou pensées et émotions ne sont jamais que des questions de territoires, qui forcément se déplacent sans cesse ; comme ceci enfin qui veut que les choses s’effectuent au niveau des fonctions et des organisations et qu’on peut dire quelque chose alors qu’on organise autre chose, qu’on peut dire quelque chose même pour organiser autre chose... Mais il est un point sur lequel je veux insister ici pour nous permettre d’avancer, c’est celui qui veut que nécessités et possibilités courent et concourent et inscrivent les fonctions dans tout un jeu de fongibilité.


  C’est que les fonctions sont fongibles et que les nécessités/possibilités courent. Qu’à renoncer à certaines possibilités, en laissant courir les nécessités, vous en fabriquerez d’autres équivalentes pour répondre à la ténacité de celles-ci ; qu’à ignorer des nécessités en fabriquant des possibilités spontanées, vous les verrez bientôt retomber ou s’adapter pour coïncider à des nécessités autres... C’est ce qui fait, j’y reviens, que ce qui est appelé la Révolution française, au niveau des fonctions, si l’on prend un niveau arbitrairement, comme l’on considère ailleurs les oreilles ou les poumons des cétacés, cette Révolution est un échec, en ce qu’elle n’a jamais consisté qu’à maintenir et à préserver des fonctions qui se trouvaient mises en danger par la pression. C’est ce qui fait que vous pouvez tisser des liens entre un « monarque » et un « président de la république », entre la magie et la science, entre la messe et le cinéma, etc... par la convergence de leurs fonctions et de leurs organes. C’est ce qui fait qu’il n’y a pas de génération spontanée, qu’ « on ne part pas » comme disait Rimbaud, qu’on ne repart pas de rien autrement qu’à méconnaître et ignorer. C’est ce qui fait que vous ne ferez jamais une Révolution sans attaquer les nécessités/possibilités, qui insistent encore et toujours, se traînent et s’entraînent les unes les autres. C’est ce qui fait que vous vous retrouvez toujours devant les mêmes problèmes, que vous les reconnaissiez ou non, tant que vous ne court-circuitez pas les fonctions en attaquant les nécessités/possibilités. Et ce n’est pas fait pour nous abattre, comme les saussuriens qui se sont laissés ahurir par l’insistance et la ténacité de quelque chose qui paraissait les dépasser. On l’a vu la dernière fois à propos de la culture hydroponique, qui ne sait pas se passer de la terre, qu’aussi hors sol qu’elle s’organise, la terre, la fonction terre, persiste. C’est le point qui se fait réfractaire au pouvoir magique de contrôle absolu, qui en rend les efforts disproportionnés et vains, cette fonction terre qui ne se laisse pas avaler ; le rire moqueur qui effondre la prétention de l’humanité à se dégager de la terre dont elle jaillit. La puissance d’effectuation des nécessités/possibilités qui persistent n’est pas une malédiction qui nous traque, mais a bien quelque chose de joyeux. Ce n’est décidément pas fait pour nous abattre, non, c’est tout simplement fait pour nous apprendre à viser.

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25 février 2010 4 25 /02 /février /2010 17:06

Christian Boltanski - Personnes

Boltanski-Personnes-pince-2.jpgNote #1 :

    Avec la libido, le signifiant, le savoir/pouvoir et le corps sans organes, vous pouvez voir comment on contourne, avale, court-circuite ou prolifère la question de l’être. Une libido dynamique, plastique qui remplit la fonction de quelque chose comme une unité identitaire, mais qui ne parvient pas pour autant à se mettre au pas ; un signifiant qui brouille les identités/différentiations, qui fait ne plus pouvoir dire ce qui relève le soi ou déjà de l’autre et qui fractionne et démultiplie les référents sur lesquels l’être erre à se situer ; un savoir/pouvoir qui esquisse des points de fuites qui courent avant, après, entre, en deçà, au-delà, partout, de toutes parts jusqu’à ne plus s’arrêter en un point précis où il y aurait par exemple, selon les termes de Surveiller et Punir : un sujet ; et un corps sans organes dont les singularités sont des agencements fugaces et nomades. Le problème n’est pas tout à fait résolu, on peut voir encore les contours d’une forme vide et fantomatique qui hantent des pensées dont l’élan ne les fait pas encore atteindre un seuil où l’individu et la société, l’être et la mort, seraient effondrés, ou la question ne se poserait plus, mais il est sacrément déplacé.

 

  L’être n’existe pas. La mort n’existe pas. Ce sont des commodités de pensées archaïques qu’il est parfaitement possible d’ignorer.

 

 

Note #2 :

  Les idées, on s’en fiche, ça n’a aucune importance, une idée. C’est une anecdote, l’apparence, la percée d’une tension de rapports de forces. Ca n’est jamais une cause par exemple, ni un but, on n’a jamais vu personne se battre pour une idée, aussi belle soit-elle, comme on n’a jamais vu personne mourir pour un tableau, ou n’importe quel objet… Les idées, ce sont des outils et les outils ne comptent pas, ce qui compte, c’est leurs utilisations. Il y a des positionnements, des rapports situationnels, qui prennent comme prétexte ou comme point d’appui telle ou telle idée ou telle autre encore, ça oui, mais les idées, c’est interchangeable, c’est la fongibilité même. Les idées, se sont des effectuations échouées, figées dans des îlots de singularités hydroponiques, on aurait tort de les regarder, on peut les ignorer parfaitement, ne voir que les forces qui travaillent et utilisent sans se donner la peine de distinguer ce qui de toutes façons est foncièrement indifférent. Une idée, comme un mot, une pensée, n’importe quelle percée est toujours déjà disparue au moment de sa percée.

 

 

Note #3 :

  Il y a des îlots de singularités hydroponiques, c’est-à-dire des dérives de terre qui échouent, qui, saisies artificiellement par quelque chose comme la Raison, sont orphelines de leur travail d’effectuation, qui n’en finit pas de s’effectuer pour autant. Il y a des instants arbitraires, des photographies trompeuses d’agencements qui déjà ont continué leur déplacement après l’instant, qui n’ont jamais coïncidé exactement avec la situation que semble leur conférer la photographie de l’instant arbitraire de toutes façons. Il y a des lames de fond qui s’effectuent et se réfractent à tout saisissement et des singularités illusoires et ahuries. La Vérité est toujours approximative ; elle est aliénante parce qu’elle fonctionne comme un culte ; on peut parler de la Vérité comme du culte rationaliste. Les îlots ignorent l’aléas, l’arbitraire, l’illusion, l’approximation de la Vérité. Il n’y a pas d’opposition entre réel et virtuel, voisinages et singularités ; les singularités sont des commodités impuissantes, qui participent de toutes façons au travail d’effectuations qui voisine, court et concourt. Il y a des commodités de paroles, de pensées et d’actions qui fabriquent des îlots de singularités hydroponiques pour s’effectuer, qui se saisissent et se laissent ahurir, dérivent et échouent à recouvrer et recouvrir la puissance d’effectuations.

 

 

Note #4 : recette secrète de claude pérès des chocolate chip cookies

  Mettre beaucoup de beurre, pas trop non plus, à ramollir ou à fondre. Sortir du feu dès que ça commence à faire du bruit. Ajouter un bon tas de sucre. Mélanger. Ajouter un œuf. Mélanger encore. L’œuf sert de liant aux ingrédients et change la consistance du mélange, et un peu sa couleur. Mettre de la farine. Encore plus. Encore. Encore un peu. Pas trop. Mélanger. Jouer avec cette différence de textures entre les ingrédients qui s’épousent et s’absorbent. S’amuser. Mélanger jusqu’à ce que ça fatigue les muscles tellement ça les sollicite. Goûter. Le goût dominant sera le même après cuisson. Si on sent le goût du beurre, on le sentira de la même façon dans le cookie. Si on sent le goût du beurre, faire quelque chose ! On peut aussi aimer le sentir évidemment. Ajouter une quantité de sel supérieure à ce qu’on serait tenté de mettre, aller jusqu’à la surprise, contre son habitude, au point où on se dit que c’est trop. On peut ne pas mettre de sel du tout aussi. Mettre une touche secrète de miel. Prendre du chocolat, un couteau et casser avec la lame en éclats, pépites ou morceaux, appeler ça comme vous voulez. Il se peut que des éclats sautent tout autour, parfois même par terre. Mettre beaucoup de chocolat. Ou mettre autre chose, des noix par exemple. Mettre ce qu’on a, toujours. Mélanger la pâte. Cette fois jusqu’au moment avant la crampe dans les muscles. Disposer des tas de cette pâte sur une plaque. Regarder la couleur et la forme. Lécher la cuiller. Mettre dans un four assez chaud, pas trop. Laisser cuire. Surveiller la cuisson à l’odeur. Quand ça commence à dégager ses senteurs dans la pièce, regarder. Au moment où on se dit que ce n’est pas encore cuit, qu’il faut laisser encore la cuisson gagner le coeur, c’est déjà prêt. Plus ça cuit, plus ce sera sec. On peut aussi aimer les cookies croquants. Sortir du four. Sentir. On peut les manger tièdes ou froids. Comparer la différence de texture quand c’est tiède ou froid. Refaire la recette. Ne pas essayer de respecter les mêmes proportions, c’est peine perdue. Porter son attention sur les différences de textures, de couleurs et de goûts que ce changement de proportions entraîne. On ne peut pas dire si les uns sont meilleurs que les autres.

 

 

Note #5 :

  Une approximation arbitraire ne devient pas une vérité à être dupliquée indéfiniment comme un cancer.

 

  L’industrie rationaliste est désirante : elle ignore la mort qu’elle fabrique.

 

  Il y a un délire de Vérité rationaliste qui s’appuie sur des certitudes approximatives et ahuries qui fabrique le monde sur lequel il a un pouvoir et des choses, des paroles, des pensées, des actions qui n’en finissent pas de courir et de concourir et se font insaisissables.

 

  L’approximation est désirante qui éloigne la chose dont elle s’approche.

 

  Il faut savoir effacer, oublier, laisser courir et mourir les choses, les paroles, les pensées, les actions ; il faut savoir ne pas quitter la terre ; il faut savoir ne pas savoir, c’est la seule science viable.

 

 

Note #6 :

  Les îlots de singularités, évidemment, ça n’existe pas. Ce sont des commodités de la pensée, comme les dieux, l’être, l’infini… C’est autre chose… Il y a une vocation à pourrir les nécessités. C’est très étrange dans ce qu’on appellerait l’organisation humaine, son activité ou son agitation, il y a une propension ahurie au délire hydroponique. Je ne sais pas l’expliquer. Je vois que ça fonctionne de la même façon que les danses rituelles qui exsudent leur prières et leurs invocations en attendant la pluie, les sorts dont les vociférations chassent les esprits, les villes qui étouffent le monde. 

 

  Je sais qu’un corps humain ne connaît pas la passion. Ce pourrait être le seul axiome. L’humanité ne sait pas subir. Ca lui est parfaitement étranger et inconcevable. La passion, c’est quelque chose qu’un corps humain ne perçoit même pas, comme les ultrasons ou les infrarouges. C’est quelque chose dont on ne sera jamais témoin, la passion d’un corps humain, parce que ça n’aura jamais lieu et parce que, de toute façon, on ne saurait pas le percevoir.  Ce n’est même pas que ça l’anéantit, même si les traumatismes que porte un corps ne sont jamais que des frôlements de passion, des moments où ce corps n’a pas su agir. Prenez un corps violé ou un corps abattu, vous verrez que son traumatisme ne tient que dans sa colère à avoir été impuissant ou démuni, vous verrez que sa malédiction, c’est de s’en vouloir de ne n’avoir pas su, de n’avoir pas pu agir. Un traumatisme ne tient jamais que dans ce retentissement qui fait pressentir la passion. Pour autant, ce n’est pas que ça l’anéantit, ce corps qui ignore à jamais la passion, qui la touche à peine parfois et en reste traumatisé tellement il ne comprend pas.

 

  Il n’y a qu’une seule passion, celle de trop, celle au commencement de l’humanité, celle qui fait qu’elle n’a à sa disposition aucun outil d’aucune sorte pour appréhender ne serait-ce que quelque chose d’approchant, et cette passion, il va s’en dire que ce qui est appelé la mort.

 

  Je connais la puissance d’un corps humain, donc. Elle ne sait pas s’arrêter. Je ne sais pas si on peut dire qu’elle prolifère. Pas exactement. Elle délire. Elle est entre nécessités et possibilités forcément. Si la tension nécessité/possibilité se fait lâche, les nécessités/possibilités tombent. Et puis elle finit toujours par aller au-delà du superflu. En cela elle est forcément folle, cancéreuse, morbide.

 

  C’est la chose la plus réjouissante du monde, les allures cancéreuses du délire hydroponique. Vous pouvez regarder la précision, la méticulosité, la sophistication, l’inventivité de toutes les organisations humaines, vous n’en reviendrez jamais. Il n’en est pas une qui ne soit gorgée de la sueur des efforts qu’il aura fallu pour l’élaborer. Les efforts paraissent toujours parfaitement disproportionnés, évidemment. Vous pouvez regarder l’humanité se livrer de toutes ses forces à ses activités folles, pour rien. Il y a quelque chose de l’ordre de la surenchère désirante ou de la mise en abîme. C’est ce qui fait qu’on ne peut pas parler de la puissance d’un individu ou d’un groupe. La puissance ne connaît pas l’individualité ou la collectivité, elle est corporelle, elle est arbre, terre… elle continue de s’effectuer et de rebondir, les outils sont des effectuations qui effectuent par exemple, etc… Peu importe.

 

  Il y a un moment où vous pouvez dire que la folie court. On peut dire que ça se propage, comme l’onde acoustique par exemple. Et c’est au moment où les nécessités/possibilités s’entassent et se perfectionnent, au moment où les corps ploient, au moment du superflu donc, que la réjouissance est plus savoureuse que jamais. C’est un moment où, disons, on croirait avoir perdu de vue les nécessités des possibilités. Un moment où, si je reprends cet exemple, les skis ne serviraient plus à se déplacer, mais à se livrer à cette activité parfaitement inutile, celle du plaisir de la glisse, comme c’est appelé, où les corps humains, dans leur course, auraient modifié la forme, les matériaux de ces skis afin d’améliorer la qualité de cette dite glisse, et se retrouveraient avec des outils qui auraient perdu la fonction pour laquelle ils avaient été créés, et qu’on ne pourrait plus utiliser pour se déplacer en montagne, précisément parce qu’ils seraient merveilleusement trop glissants. Prenez n’importe quelle activité, ça fonctionne pareil, c’est hydroponique et superflu. Ce sont des possibilités qui oublient leurs nécessités, croirait-on. La démultiplication hystérique des lois, l’archivage paranoïaque des savoirs… Ca a atterré les structuralistes, suffoqués par l’ampleur d’une telle folie.

 

  Il y a donc une puissance qui ne connaît pas la passion, et qui ignore tout autant le contrôle. Si j’avais dû fabriquer cette puissance, celle que je ne fais que décrire ici – admettons que je la conçoive peut-être – je ne l’aurais pas faite autrement. Si les êtres existaient, si la puissance était un être, j’en serais amoureux fou.

 

  Superflu, délire hydroponique, cancer… Je rappelle avec ce champ lexical la cruauté de la vanité de l’organisation humaine, sans doute parce que, dans son désir de conjurer la mort, elle s’ahurit. Pour autant, je n’aimerais pas que les choses soient mal entendues… Cette organisation délirante n’entre pas en opposition avec par exemple quelque chose qu’on pourrait appeler… la subsidence afonctionnelle. Il n’y a pas là un cancer qui délire de fonctionner et ici un effondrement qui fait buter les organisations, c’est un peu plus compliqué… Vous ne trouverez pas la fonction du mal dans ma pensée, ni celle du bien, vous êtes prévenus…

 

  Je ne pourrais pas qualifier la fonction ou l’afonction, je ne pourrais pas donner une fonction à la fonction ou une fonction à l’afonction. Je ne peux pas poser une thèse générale où la fonction serait toujours et de toute façon cancéreuse et morbide et où l’afonction serait résistante et jouissive. Comme je ne pourrais pas déterminer des niveaux ou des seuils, démultiplier comme un sorcier un enchaînement référent où, en certains points, la fonction moléculaire serait vitale et, à d’autres, celle molaire serait morte, où, en certains points, l’afonction molaire serait une force de résistance et, à d’autres, celle moléculaire serait un pourrissement, en d’autres termes des moments où une organisation deviendrait folle et cancéreuse d’être afonctionnelle et où un corps résisterait en refusant de remplir une fonction… On aurait une piste évidemment, mais… Vous ne me verrez pas rabattre mes outils ni les engloutir… Pas si vite en tout cas…

 

  Je veux revenir sur un point qui me permettra de court-circuiter mon histoire de délire hydroponique et d’afonction et les embranchant l’un l’autre. C’est que… une nécessité/possibilité dont la tension serait lâche aurait vocation à s’effondrer. C’est-à-dire qu’aussi inutiles que semblent certaines possibilités, elles auraient disparu depuis longtemps si elles n’entraient pas dans une tension avec leurs nécessités. Il y a des possibilités qui répondent à d’autres nécessités ou des nécessités qui trouvent d’autres possibilités, mais il y a de toute façon tension. En d’autres termes, l’humanité ne connaît pas le superflu inutile. Et ces plantes qui poussent hors-sol, plongent encore leurs racines dans quelque chose qu’on appelle le substrat, c’est-à-dire quelque chose qui prend la fonction de la terre. Ce n’est pas parce qu’on a perdu de vue les nécessités des possibilités devant la sophistication folle des possibilités de nécessités qu’il faut croire qu’elles ne sont pas là, insistantes et tenaces. Même l’hydroponie se rétracte au contrôle totalitaire de l’humanité. C’est bien toute la prouesse éblouissante de celle-ci, dont on ne saura jamais dire si sa vie entière n’est qu’un long détour passionné qui se débat pour oublier ne serait-ce qu’un instant sa mort ou une lutte prodigieuse de survie. C’est sans doute que la question, au fait, ne se pose pas, que cela est égal, pareil ou indifférent. C’est que le monde ne fonctionne pas comme le verbe que fabrique l’humanité, c’est que le verbe même ne fonctionne pas non plus comme elle croit.

 

  Alors, il y a une puissance qui court, et des nécessités/possibilités qui voisinent entre fonctions et afonctions, sans pouvoir désigner un moment précis où l’on identifierait ici quelque chose qui fonctionne, là quelque chose qui afonctionne, ou encore quelque chose qui fonctionne d’afonctionner ou quelque chose qui… etc…

 

  Je voudrais dire aussi que s’il n’y a pas d’hydroponie, il n’y a pas d’effondrement, ou plutôt que l’effondrement n’est jamais qu’un ajustement, comme ces arbres dont les branches ont plié sous leur propre poids mais qui n’en continuent pas moins de croître.

 

  On ne peut pas identifier ni distinguer avec exactitude des fonctions et des afonctions ou des délires hydroponiques et des effondrements, parce qu’on ne peut pas les opposer pour les faire exister par contrastes situationnels, mais aussi parce que… parce que l’hydroponie ne se fait pas sans substrat et que l’effondrement est tout au plus un ajustement… Je me suis mis dans la merde en cassant mes commodités intellectuelles, certes… Surtout, j’ai rappelé que mes concepts sont couverts… là vous devriez vous y attendre : de la terre dont ils jaillissent et dont ils n’ont pas dérivés tout à fait.

 

  Vous savez qu’on fabrique des mots, des idées, des actes pour… on fabrique des îlots pour fabriquer le désir de tendre vers eux… Il y a un culte désirant pour des îlots dont on peut très bien se passer. Mais c’est autre chose…

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9 février 2010 2 09 /02 /février /2010 22:50

Anna Halprin - Parade and Changes

annahalprin.jpg  Alors il y a quelque chose qui va particulièrement m’amuser d’aller regarder, ce sont les temps où les choses ne sont pas… j’allais dire organisées… Je ne peux pas dire ça, on ne peut pas ne pas organiser les choses. Organiser, c’est comme parler ou n’importe quel courant de délire, ça se fait de toutes façons. Disons un point arbitraire où les choses ne sont pas rationnelles, où le rationalisme, ce n’est même pas venu à l’idée des gens, identifier/différentier, fabriquer des îlots de singularités, c’est-à-dire des points ou des seuils illusoires de singularités isolées. Vous pouviez vous attendre à lire ici la seconde partie de ce texte dit « de la puissance », mais quelque chose me dit que, si vous suivez cette recherche, vous ne serez pas surpris que j’aborde complètement autre chose.


  Ces temps, ces séquences plutôt, j’ai eu l’idée d’aller les chercher dans les cuisines du Moyen-Âge. Mon idée m’amuse beaucoup, elle est tellement simple : quand on regarde une recette de cuisine de nos jours, elle est parfaitement rationnelle, qu’on l’aborde dans ce quelle a de classique : elle pose un objectif idéal à atteindre et soumet ses ingrédients minutieusement définis (tant de grammes de ceci, tant de centilitres de cela…) pour les faire converger ; ou qu’on la prenne dans ses inventions modernes avec la gastronomie, qui procède, un peu comme le faisait Kandinsky dans ses compositions, qui après avoir différentié formes, couleurs et lignes, les faisait dialoguer, on l’a vu – soit dit en passant, s’il était venu à l’idée des cuisiniers de s’inspirer de Rauschenberg, on nous ferait manger les assiettes et la table –, en associant et agençant des saveurs et des textures qui se complètent ou se contredisent – il m’est arrivé dans un restaurant où le chef fait preuve d’une inventivité particulièrement réjouissante d’atteindre le point où je trouvais une proposition épouvantable et de me réjouir que son insolence puisse aller jusque-là, jusqu’à agresser mes habitudes (pour ceux que cela inquièterait, les autres plats étaient aussi surprenants qu’exquis) –.


  Au fait, vous avez toute une activité rigoureusement rationalisée, qui m’a amené à aller regarder comment les choses s’organisaient dans une séquence où le rationalisme n’avait pas encore pris, comme on dit de la glace, ou de toutes ces choses qui se figent. Et ce que j’y ai trouvé, j’avoue que j’aurais pu assez le deviner, même si cela allait bien au-delà encore de ce à quoi j’aurais pu rêver…



La cuisine de l’organisation


  Je commencerai par les plats eux-mêmes… Vous avez des sortes d’ouvrages qui consignent ces recettes médiévales. On en trouve notamment un dit Le Viandier de Taillevent, qui recueille les recettes de ce personnage Taillevent, ou Guillaume Tirel, qui aurait officié dans les cuisines de Philippe de Valois et des Charles V et VI. Je me suis dit d’abord, qu’évidemment au XIIIe ou XIVe siècle, on ne risquait pas de trouver des ingrédients minutieusement listés, que tout au plus on pouvait s’attendre à ce qui se fait dans les recettes anglo-saxonnes qui utilisent des tasses comme mesure (3 tasses et demi de ceci, une demie tasse de cela, etc.)… Mais la recette est plus vague encore, aussi bien dans ses ingrédients, dans son temps de cuisson ou dans son assaisonnement. Je recopie une recette au hasard, par exemple celle du bouillon de cresson dans sa version dite de la Bibliothèque Nationale :


Poree de cresson. Metés parboullir une poingnié de betes avequez puis la tornez et hachiés et friolés en huille puis la metez boullir en lait d’almendes ou en charnage en l’eaue de la chair ou au frommage soit sallee apoint et le cression soit bien esleu. (Bouillon de cresson. Faites bien bouillir avec une poignée de bettes. Puis tournez-la. Hachez. Faites frire dans de l’huile. Puis faites-la bouillir dans du lait d’amandes ou en dehors du Carême dans l’eau de cuisson de la viande ou avec du fromage. Qu’il soit salé à  point. Que le cresson soit bien trié.) (d’autres recettes ici : http://www.lesvieillescasseroles.be/)


  Il faut maintenant imaginer les possibilités d’organisation qu’offre une recette pareille. Il faut pressentir les marges qu’elle laisse à chacun d’ajuster et d’accommoder. Il faut voir qu’elle ne pose aucun référent impératif, qu’elle laisse libre à chacun par exemple de « saler à point », c’est-à-dire selon son goût. Alors voilà, nous voici devant quelque chose qui n’est pas défini, qui suggère, qui voisine, qui est en cours, qui demande à être travaillé, adapté, repris, arrangé. Je vais faire un petit détour. Au stade du miroir lacanien, au moment où vous apprenez à marcher, au moment où votre corps se met en branle et s’organise, il est dit qu’alors que les gestes sont encore maladroits, c’est le reflet dans le miroir qui finit de préciser l’exécution des pas. C’est à ce moment précis que vous êtes ravis dans un monde spéculaire, que vous n’écoutez plus vos sensations mais que vous prenez comme référent quelque chose de l’ordre du symbole – la danse contemporaine, qui ne connaît pas les miroirs, pulvérise ce stade, par exemple –. Si les recettes de nos jours sont normatives et impératives, regardez ce corps médiéval en cuisine, forcé d’interroger ses sens, sa vue, son odorat, son goût pour déterminer si, selon lui, ce sera assez cuit et assez salé, si les ingrédients se retrouvent ou non dans de bonnes proportions, etc. Alors de nos jours, évidemment, personne ne respecte jamais les recettes, et chacun y va de sa touche personnelle, comme on dit, certes, mais encore se soucie-t-on d’un objectif, d’un résultat idéal à atteindre… regardez, j’insiste, ce corps du Moyen-Âge livré à lui-même, qui, comme un marcheur qui irait sans miroir, ne s’en remet qu’à  ses sens. Enfin, par ailleurs, quant à savoir si le plat avait toujours le même goût, la même couleur, la même texture, etc. d’une fois sur l’autre, je suis presque certain que la question ne se posait pas. Et puis pour la plupart des gens, la question ne se posait pas non plus de savoir s’il fallait tel ou tel ingrédient précis, on y allait sans doute avec ce qu’on avait, ce que le champ avait donné, les bêtes que l’on avait chassé ou ce que l’on avait su conserver. On jouait avec les possibilités, on ne se permettait pas les caprices… Le caprice est un luxe de notre époque, on ne mesure pas quel charme c’est. Bref, il faut voir, à partir de cette esquisse de recette, un corps faire avec ce qu’il a, saisir les possibilités, adapter, accommoder selon son goût et son plaisir, mais aussi, peut-être, parfois, selon sa fatigue et sa faim.


  Jusque-là, les différences ne sont peut-être pas notables, tout au plus ignore-t-on la norme impérative et le narcissisme des idéaux, mais on imagine bien qu’un corps en cuisine au Moyen-Âge se souciait tout autant qu’aujourd’hui que son plat soit bon. Je n’aurais jamais cru un jour parler si sérieusement de cuisine dans mes recherches, et pour convaincu que je sois de la pertinence de ce détour, j’en suis, au moins autant, hilare. Je continue… Il est d’autres points où les différences se remarquent… Le Moyen-Âge, par exemple, ne connaissait pas le même rapport que nous avec les identités/différentiations, qui n’avaient pas encore avalé le monde. L’indifférentiation est savoureuse en ce qui concerne le salé et le sucré, qui ne se laissaient pas distinguer et se retrouvaient sur les mêmes tables dans un ordre indifférent ou encore dans le même plat. On trouve dans Le Viandier de Taillevent, dans Le Ménagier de Paris, livre qu’on estime écrit au XIVe siècle, comme dans d’autres recueils, toutes sortes de recettes qui mélangent ici des pruneaux, des dattes, des pommes avec du lard et du poulet ou là qui recouvrent de sucre une volaille, des écrevisses, des carpes, des brochets…


  Alors, il y a un point amusant. Ces ouvrages classent leurs recettes en catégories scrupuleusement définies : dans le Viandier, elles se divisent entre les « potages », les « entremés », les « saulces boullues » et « non boullues », les « poissons d’eaue doulce », ceux « de mer ront » et ceux « de mer plats »…, la différentiation est précise… ; dans le Ménagier, on peut voir des exemples de menus, mais la différentiation est plus vague, plus suggestive et se regroupe par temps ou séquences. Je recopie le plus court, celui de « disners de poisson pour caresme » (T2, P.101). L’exemple est trompeur, la plupart des dîners du Ménagier se font en trois mets ou plus…  :


Premiers mets et assiète. Pommes cuites, grosses figues de Prouvence rosties et fueilles de lorier par-dessus, le cresson et le soret au vinaigre, poix coulés, anguilles salées, harens blans, gravé sur friture de mer et d’eaue doulce.

Seconds mets. Carpes, lux, solés rougés, saumons, anguilles.


  Ce qu’il faut voir, c’est que si ces ouvrages regroupent et classent leurs recettes et structurent les repas, on est toujours dans quelque chose de balbutiant et d’imprécis : les plats se servent en même temps sur la table, laissant les convives piocher dans ceux qui se trouvent devant eux, sans se soucier de la rigueur de leur différentiation. Ils ne mangent d’ailleurs pas tous les plats et ne respectent aucun ordre. Et puis encore, quand même, il est un autre détail délicieux… Les convives ne disposent pas de leurs propres assiettes, ils se servent à la main dans les plats de tout le monde et mangent dans des écuelles qu’ils partagent avec leurs voisins, et plus souvent sur des « tranchoirs », des tranches de pain plat. On peut lire avec plaisir, dans ce Ménagier (T2, pp. 105-106) le dégoût que finit par inspirer à la fin du XVIIe siècle, dans un livre cité en note de bas de page (les Délices de la campagne, de Nicolas de Bonnefons, valet de chambre de Louis XIV) ce geste de « prendre cuillérée à cuillérée dans le plat » avec une cuiller qui « au sortir de la bouche puisera dans le plat sans l’essuïer auparavant ». C’est le détail le plus amusant du monde, d’une époque qui n’a pas encore inventé l’individu.


  Regardez-les manger ces gens qui ne connaissent pas les systèmes ni les individus, qui s’organisent, qui réinventent leur organisation, à chaque fois qu’ils cuisinent et à chaque fois qu’ils mangent, improvisant, accommodant, adaptant toujours et encore.


  Mais c’est que le Moyen-Âge a d’autres préoccupations. Si, comme on dit chez Foucault, notre époque est transparente, celle médiévale a le goût… comment dire… du spectacle. C’est avec fracas que se font les percées pour retentir, dans un réseau moins quadrillé qu’aujourd’hui.  Le spectacle des tortures en place publique, les éclats fracassants de guerres incessantes ou encore, vous trouverez le lien forcé peut-être, le spectacle des épices et des couleurs. Les plats du Moyen-Âge se retrouvent remplis d’épices en des proportions qui seraient immangeables aujourd’hui. Le mélange des saveurs tient, on l’a vu avec celui salé/sucré, on le retrouve avec ce goût pour l’acidité qui impose d’ajouter du vin, du vinaigre ou du vertjus dans tant de plats, de l’ordre de l’explosion. Mais les couleurs, elles aussi, jouent un rôle précieux dans cette cuisine, disons, l’époque le veut, histrionique. Car si les ingrédients et recettes ne tendent pas à converger vers un goût idéal, toute la minutie de ce savoir culinaire se soucie des couleurs de chaque met. Le Ménagier offre des exemples éblouissants de ce souci, qui détaille méticuleusement, prenons au hasard, l’attention à porter à la préparation des bettes qui seront plus vertes si elles sont lavées, émincées et bouillies plutôt que bouillies d’abord puis hachées, mais encore : « est plus verte et meilleur celle qui est esleue [triée], puis lavée et puis mincée bien menu, puis esverdée en eaue froide, puis changer l’eaue et laissier tremper en autre eaue, puis espraindre panpelottes et mettre au pot boulir ou boullon avec le lart et de l’eaue de mouton » (T2, p. 141)… Les recettes étaient vagues, imprécises, confuses, laissées à l’appréciation du corps en cuisine, de ses sens, de son goût, mais voici que tout un savoir-faire se précise et se fait rigoureux qui va jusqu’à préconiser de cuire séparément d’une part « les piés, la queue et la caillette qui sont noires » du mouton et « la pance et autres choses blanches, d’autre part » (T2, p. 149) ; qui insiste sur la couleur brune qu’il faut obtenir pour une vinaigrette (T2, p. 164) ; ou qui mentionne scrupuleusement la couleur jaune qu’il faut donner à la « comminée de poulaille » avec du safran ou des œufs ou leurs « moyeux » (jaunes) (T2, p. 161). Si on se plaisait à exagérer, on pourrait presque dire que la cuisine médiévale n’aurait jamais le même goût, réinventée à chaque préparation, mais toujours les mêmes couleurs, qui marquent les aliments comme des noms.


  C’eut été commode d’installer la période médiévale comme l’ante… l’anti période rationaliste. Une période qui ne connaît pas la rigueur et la prévoyance, qui ne sait pas identifier/différentier, qui ignore la norme et qui n’a de cesse d’improviser, d’adapter, de réinventer, bref une période qui n’est pas hypothéquée. Mais la démonstration schématique, heureusement, bute contre ce souci apporté aux couleurs, qui bloque la possibilité d’établir une telle comparaison. C’est que les possibilités répondent à des nécessités pour être saisies. Comme des lignes séquentielles qui se longent et se croisent çà et là, il arrive que les possibilités changent et que les nécessités insistent, que les possibilités courent et que les nécessités changent, que les nécessités changent les possibilités ou inversement ou qu’elles les ravivent. Et la nécessité/possibilité dont nous parlons ici est celle de s’organiser, c’est-à-dire de délirer. Elle s’effectue, elle ne sort jamais de nulle part. Il va falloir venir à bout de ce souci des couleurs dans la cuisine médiévale…



Des exuvies singulières


  On a vu une organisation médiévale qui paraissait bordélique au regard de la rigueur totalitaire et normative du rationalisme. Une organisation qui, sans aller jusqu’à se désorganiser, s’évanouit déjà avant même de pouvoir s’installer. Le souci que la cuisine médiévale, qui pourtant paraît imprécise et vague, apporte aux couleurs est venu nous faire achopper, en ce qu’il témoigne qu’on a bien  affaire à une organisation, à un délire sophistiqué et à travers elle, à une puissance qui insiste.


  Ce souci des couleurs vient comme un indice éclatant que l’époque médiévale n’était pas le balbutiement maladroit d’une époque qui apprenait à peine à consigner, établir, normaliser et rationaliser, comme nous le faisons aujourd’hui, mais s’organisait, avec le même degré de sophistication, en fonction de ce qui lui était nécessaire et possible. Il vient casser l’artifice d’un continuité entre cette époque et celle moderne, où celle-ci puiserait ses racines dans celle-là, où celle-là préparerait celle-ci. Il vient nous dire comme cette époque ne trouvait pas nécessaire, et ne créait pas de possibilités, et ne trouvait pas possible, et ne créait pas de nécessités, par exemple, d’identifier/différentier. Cet îlot de singularité hydroponique de souci des couleurs, ce délire de l’organisation, nous donne à penser que les différences entre les époques se jouent à des déplacements de rapports de forces, où telle nécessité/possibilité trouve une fonction prédominante et où telle autre s’évanouit dans une puissance qui n’en finit pas de s’effectuer entre nécessités qui créent des possibilités et possibilités qui créent des nécessités.


  A regarder ces îlots de singularités hydroponiques, on peut voir que la séquence médiévale est une organisation flottante, qui ne connaît pas la régularité, la norme impérative, la précision d’une identité/différentiation : une organisation qui ne sait pas prévoir, qui, comme le souligne Marc Bloch dans sa Société Féodale vivait « au jour le jour », où les gens étaient « obligés de s’en remettre aux ressources du moment et presque contraints de dépenser celles-ci sur le champ » (p. 74) ; une organisation qui n’a pas établi de référents axiomatiques, dont les échanges sont « irréguliers » (ibid. p.73), qui peut à peine mesurer la durée, dans « une vaste indifférence au temps » (ibid. p. 80), qui n’a pas aménagée ses routes en grandes artères, mais dont la circulation « se répandait, capricieusement, en une multitude de petits vaisseaux » (ibid. p. 70) ; une organisation enfin qui n’a pas fixé ses lois (« Des fractions entières de la vie sociale n’étaient que bien imparfaitement réglées par les textes, voire ne l’étaient pas du tout », ibid. p. 112), qui laisse courir une jurisprudence orale, qui interprète, adapte, déforme (ibid., p. 117) et multiplie des droits qui se croisent, se superposent et s’enchevêtrent sur chacun (ibid. p. 118).


  Ce n’est pas que surgissent des nécessités ou des possibilités nouvelles, mais plutôt que des possibilités effectuées déplacent des nécessités, que des nécessitées insistantes forcent des possibilités. Il faut voir ces corps faire avec ce qu’ils ont : notre société enregistre, consigne et archive une infinité de lois qui s’entassent, se contredisent et deviennent inapplicables de leur multitude ?, l’époque médiévale, qui n’écrit plus, s’en remet aux mémoires des témoins pour enregistrer sa jurisprudence, les choisit jeunes et s’assurent de marquer leurs esprits en accompagnant ses jugements d’une « gifle, un menu cadeau, voire un bain forcé » (M. Boch, la Société féodale, p. 116)… Notre époque dépose et protège, identifie et immortalise ses œuvres et ses créations ?, celle médiévale, qui n’a pas établi de différence éternelle entre individus et sociétés, raconte ses chansons de gestes qui courent d’histrions en troubadours, se déforment, se réinventent, se remodèlent selon le talent de leurs orateurs (ibid., p. 99). Il faut regarder ces corps inventer des parades, organiser, adapter, accommoder, prendre appui, créer ; il faut les regarder au travail faire feu de tout bois.

 

  Il faut les voir peiner aussi dans le déploiement délirant de leur organisation, pressentir ce temps de retard qui prend appui sur des nécessités/possibilités qui s’effectuent et se déplacent l’une l’autre, qui s’installe sur des nécessités/possibilités qui ont déjà disparu, qui la voue, cette organisation qui ne veut pas s’effondrer, au délire. Regardez, parce que notre société peut établir et fixer, parce que celle médiévale peut se souvenir, comme elles utilisent les possibilités qui s’offrent à elles, le rationalisme pour celle-là, la coutume pour celle-ci, comme des croyances ahuries, qu’elles délirent jusqu’à ne plus les reconnaître, emportées dans leurs fantasmes hydroponiques. Et regardez l’ironie du malentendu qu’occasionne ce retard, qui fait que l’époque médiévale se veut conservatrice et traditionnelle quand son droit oral mute au gré de la faiblesse de ses mémoires (ibid. p. 117) ; qui fait encore que l’époque moderne identifie et différentie pour croire tout contrôler, quand ce qui travaille se joue dans ce que ce contrôle ne peut pas atteindre, qui a été appelé « l’inconscient ». Regardez-la cette ironie, elle est la cruauté même, le désespoir des peines perdues de ces corps qui n’en reviennent pas.


  Alors on doit sans doute pouvoir dire qu’à l’époque médiévale la couleur de sa cuisine sera marquante, comme une gifle ou un bain forcé, comme les exploits que racontent les troubadours, et qu’à l’époque moderne les saveurs seront identifiées, les ingrédients mesurés, le résultat normalisé et régulier, dans une logique rationnelle… Oui, peut-être… Mais on aurait tort de s’attarder sur les formes, les concours, les îlots de singularités que prennent telles ou telles nécessités/possibilités, comme si elles n’étaient pas couvertes de terre. Comme on aurait tort, une fois établies, de les opposer. J’insiste : il faut imaginer ces corps humains, médiévaux ou modernes, répondrent à leurs nécessités par les possibilités de dire, penser, agir qui s’offrent à eux, courant après, et avec quel retard, des possibilités qui actualisent des nécessités et des nécessités qui actualisent des possibilités, dans leur souci délirant de s’organiser. Peu importent les formes échouées, les exuvies abandonnées qui dérivent et errent. Il ne faut pas regarder l’outil, il faut regarder l’utilisation, l’effectuation de l’utilisation au travail. Il faut regarder et pressentir la force obstinée d’un corps qui insiste et invente, agence et adapte, crée et saisit, s’organise et délire. J’insiste encore : les formes de ces délires, les îlots de singularités hydroponiques, les agencements ponctuels et accidentels d’un moment n’ont aucune importance, ont déjà disparu avant même d’avoir eu le temps d’émerger tout à fait. En d’autres termes, les singularités n’existent pas ; un voisinage n’atteint jamais le seuil d’une singularité avant de s’évanouir. Imaginez le retard, de désarroi, la cruauté de ce malentendu qui veut que les corps s’organisent avec des singularités qui ne sont pourtant jamais atteintes tout à fait.


 

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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2 février 2010 2 02 /02 /février /2010 00:40


Tamara Grcic - Gaggiandre

 tamara-grcic.jpg Il me semble donc, ces derniers temps, ici, dans cette recherche, avoir été amené à parler d’un Etat, d’une centralisation, d’une coagulation de pouvoirs magiques comme il me semble avoir insisté sur le fait que cet Etat n’était qu’un nom. En traçant des esquisses qui tentaient de décortiquer quelque chose comme le rationalisme, il me semble aussi avoir regardé ce pouvoir magique de noms en soulignant quelque chose qui veut que le mot n’a jamais qu’un pouvoir sur les mots et que le pouvoir n’est jamais qu’un pouvoir de mots. J’ai dit, il me semble encore, à plusieurs reprises, que les effectuations ignorent le pouvoir, que les mots trouvent des effectuations, sont eux-mêmes effectuations dans la puissance comme n’importe quelle autre percée vouée à mourir. Pour autant, il y a encore quelque chose qui m’embête arrivé à ce point précis. Je suppose que j’aimerais, disons… ne pas perdre de vue la terre de laquelle tout cela jaillit, sans qu’on puisse dire à quel moment ce qui jaillit en est couvert, de cette terre s’entend, ou à quel moment c’en est fait – ça veut dire plusieurs choses, c’en est fait… –.


  Je ne sais pas par quel bout le prendre. Aussi léger et malicieux soit le ton que j’emprunte ici, je ne veux pas me lancer dans l’exécution de pas hardis et précipités, et c’est à tâtons que j’avance, prenant soin de pétrir inlassablement le sol de mes pieds pour être sûr qu’il ne va pas s’effondrer. En même temps, j’ai un goût immodéré de l’effondrement, certes, et j’envisage mon entreprise comme n’importe quelle autre percée, comme quelque chose qui éclate et qui, lors même qu’elle s’effectue et qu’elle court, qu’elle est en cours et reste inachevée, n’en meurt pas moins pour autant. Il faut voir quelles possibilités j’ai à portée de main, de quel outil je peux créer une utilisation, de quelle utilisation je peux créer un outil – remarquez qu’à le formuler ainsi, outils et utilisations sont autant effectués, percées d’effectuations, qu’effectuants, c’est indifférent, mais surtout courent dans la puissance d’effectuations et ne surviennent pas de nulle part… –.


  Les brillants esprits du siècle dernier ont conçu des machines éblouissantes comme on en avait plus vu depuis longtemps. La libido freudienne, le signifiant lacanien, le savoir/pouvoir foucaldien et le corps sans organes deleuzien sont parmi les outils les plus époustouflants sur lesquels quelqu’un soit amené à tomber. Ils court-circuitent et effondrent des pans entiers de la pensée, notamment par les mécanismes techniques qu’ils offrent, par les embranchements qu’ils permettent et par les conceptions qu’ils ouvrent. Je les aime comme on aime des joyaux. Ils m’ont tous, à un moment, bouleversé jusqu’à me vider de mes larmes et réjoui et excité jusqu’à m’électrocuter quand je m’amusais à les dégainer. Il se trouve qu’ils se répondent parfois, ils voisinent, ils absorbent ou renvoient les échos des uns et des autres. Ils sont tous porteurs aussi, si je reprends une terminologie qui n’est pas la mienne et pour laquelle je n’ai pas un goût démesuré, un devenir paranoïaque… Je ne sais pas si c’est utile d’insister sur ce point, cette paranoïa qui rode, dans cette inquisition spéculaire libidinale, cette tétanie dépressurisée signifiante, ce deuil pétrifié par son savoir ou cette immanence cancéreuse d’un corps sans organes qui ne sait dire qu’en ne disant pas, être qu’en n’étant pas, etc., bref qui ne sait se défaire qu’en se faisant… mon goût m’amènerait plutôt à observer ces outils fonctionner, voir ce qu’on peut en faire…


  D’abord, ils sont chacun indissociables de la terre dont ils sont couverts. Ils témoignent des possibilités qui étaient offertes, saisies et créées par un homme pour les concevoir. Ils sont des outils d’hommes qui créent l’utilisation et l’outil en les créant. Ils sont des fracas d’effectuations. Et ils ont tous un rapport étrange au pouvoir. La libido et le corps sans organes se répondent en ce qu’ils sont en mouvement. La libido parce qu’elle est une et le corps sans organes parce qu’il est multiplicité qui ignore l’unité, n’ont pas de forme(s) définie(s) ou arrêtée(s). Le signifiant et le savoir/pouvoir dialoguent aussi en ce qu’ils décrivent des possibilités ou des passages, des conditions ou des concours d’effectuations.


  La libido hurle et résiste. Elle est très mal pensée et articulée, cette libido, elle est encastrée dans toute une interprétation paranoïaque qui la recherche, qui la découvre, qui l’enquête et l’inquiète, qui est parfaitement répugnante. Je pense qu’il faut savoir ne pas tenir compte de toute la praxis psychanalytique, dans son entier, qui n’est jamais qu’un travail de flic sans aucun intérêt, qui scrute et accuse, juge et condamne. Il se peut que Freud n’ait pas su quoi faire de sa libido. On pourrait discuter de la propriété et du bon usage des inventions par leurs inventeurs, mais peu importe. Au fait, si vous fouillez dans les topiques freudiennes, ce qui saute aux yeux c’est que la libido ne se laisse pas faire, pourrit les règles sociales, pervertit la morale, s’ajuste, déploie des parades d’adaptation folles et fait feu de tout bois. Vous pouvez voir que la libido résiste à Freud lui-même qui n’en viendra pas à bout et déclarera forfait dans ses derniers ouvrages.


  Lacan contourne le problème de la libido. Il se concentre avec le signifiant – vous pouvez noter que ce signifiant ne signifie rien, n’a pas de signifié –, sur les conditions et les concours. La prouesse technique est virtuose qui ne pense plus l’unité, mais une errance fantomatique d’une absence, d’une disparition de quelque chose qui n’a jamais été une unité, qui n’a jamais été. Le signifiant, c’est tout ce qui entoure, ceint, épouse et traverse par exemple une absence. Cette absence, ce qui s’appelle chez Lacan précisément la béance, le S barré, le Phallus et le Père ou les dieux morts, je suppose qu’il ne s’agit pas d’y penser. Il serait tentant de remplir le trou que le déploiement technique de Lacan creuse, il est plus utile de regarder ce déploiement. Dans sa pensée, ce trou, ce n’est jamais qu’une coquetterie – il se trouve que Lacan était particulièrement coquet –. Il me semble que dans sa deuxième topique, celle où il finit enfin par penser la mort, le déploiement s’effondre. Je veux dire que Lacan décrit un vacarme qui n’en finit pas de se propager, une rumeur qui court indéfiniment. Il faut voir qu’il n’y a plus de singularités, qu’il n’y a plus de termes, plus de points où quelqu’un s’arrêterait pour dire quelque chose, ce qu’il dit, ou plutôt ce qui est dit, le traverse. De la même façon que la praxis freudienne, ce déploiement est impraticable qui ferait dire aux gens ce qu’ils ne disent pas, qui les engrosserait de tous les sens du monde jusqu’à explosion. La praxis lacanienne, au moins dans sa première topique, serait comme celle freudienne paranoïaque et fasciste, maudite et désespérée. Mais la prolifération est là qui court, qui ne rend fous que ceux qui chercheraient à l’arrêter. Et il me semble que dans la seconde topique lacanienne, Œdipe, s’il ne sait toujours pas où aller, errant dans son désert de Colonne, sait déjà, après cet effondrement, où ne plus aller, par exemple dans l’interprétation analytique…


  Le savoir/pouvoir est une merveilleuse création qui rend possible précisément de concevoir une telle prolifération de la penser, de la dire et d’agir dessus sans pour autant l’arrêter – Encore une fois : essayer de l’arrêter, ce serait la folie –. (C’est étrange ce que je vous dis là, je vous parle de mon amour illimité pour la philosophie, je ne sais pas si je vais pleurer.) Je n’aime pas la lecture qu’en a eu Deleuze dans son Foucault, – comme je n’aime pas d’ailleurs la lecture que Foucault a faite de l’Anti-Œdipe, qui se concentre, dans la préface à l’édition américaine, sur cette histoire de contre-investissement fasciste, concept qui n’a aucun intérêt autre que de torpiller les dualismes et que Foucault, ce qui n’est pas surprenant par ailleurs, utilise avec une lubie inquisitrice –, je n’aime pas que Deleuze, pour l’appréhender, ait recours à cette faiblesse de dissocier savoir et pouvoir, lors même que précisément vous ne pouvez pas dire ce qui est du ressort du savoir ou du pouvoir dans ce concept qui embranche et fait se traverser ces deux notions. Ce concept est le summum de la virtuosité foucaldienne, qui ne fait pas que joindre ou juxtaposer deux notions qui se reliraient ou s’éclaireraient l’une l’autre, mais crée un outil d’une plasticité et d’une précision telles qu’il offre donc la possibilité de penser des niveaux d’intensités, des foyers épars, comme des conditions et des concours ; un concept qui se fait sensible de toutes parts, sans tenir compte, en ignorant, en contournant, en faisant fi de questions comme la verticalité ou l’horizontalité, la forme ou le fond, l’un ou le multiple, la surface ou la profondeur, le fini ou l’infini, l’achevé ou le naissant, etc. que sais-je, toutes ces choses qui balivernent comme on dit chez Montaigne. Ce n’est pas seulement qu’il retourne des notions au point de ne plus distinguer celui qui exerce le pouvoir et celui sur qui il est exercé ; ce n’est pas seulement qu’il pulvérise les conceptions schématiques du rapport au pouvoir que l’on se faisait jusque-là et qui épuisait les forces des luttes qui visaient toujours tellement à côté ; ce n’est pas seulement non plus que par un seul concept il embrasse ce que l’on sait pouvoir et peut savoir ; c’est qu’il, Foucault donc, met au point un outil qui vise avec précision une prolifération complexe et multiple. J’aimerais encore insister ici : il faut voir qu’une percée, un mot, un chemin, emprunte forcément une voie ; vous ne dîtes pas tout pour dire quelque chose, vous renoncez à dire autre chose pour dire quelque chose. C’est ce qui a rendu fous les lacaniens qui cherchent encore tout ce qui n’a pas été dit. Ce que Foucault a fait, il me semble, c’est mettre au point un concept en deçà des concepts, c’est s’attaquer à tout ce qui entoure un concept, l’épouser, avec sa perversion hallucinante, comme un boa, pour créer ce trou que Lacan n’a eu de cesse de creuser. En quelque sorte, par ce tour de passe-passe conceptuel et cette prolifération gangrenée perverse, Foucault ne renonce pas à dire, il court-circuite et emprunte plusieurs voies. La prouesse technique est époustouflante.


  Il aura fallu plus de trois personnes, plus de trois points et niveaux d’intensités, plus de trois courants proliférants pour créer le concept le plus beau du monde, le plus beau et le plus monstrueux : le corps sans organes ; le voisinage Artaud, le voisinage Deleuze et le voisinage Guattari. Le corps sans organes deleuzien est ce sur quoi les mécanismes sociaux glissent là où la libido les pourrissait et pourrissait de les pourrir. Le corps sans organe est la cellule souche. Il est cet embryon de tortue dont le sexe mâle ou femelle se détermine selon la température extérieure. Il est immanent. Il ne ressemble à rien : il est par exemple la cause dont l’effet l’actualise et qui s’évanouit déjà. Il est le voisinage qui traverse les singularités et la multiplicité qui ignore l’unité, même quand il en emprunte les formes, tout polymorphe et amorphe qu’il est. Il faut voir le voisinage leibnizien, le mouvement bergsonien s’agencer dans la montée de ce concept ; les outils qu’il dévore, les problèmes qu’il court-circuite. Il faut le sentir au travail, ce corps sans organe, il faut le sentir, plus encore que persévérer : digérer, dévorer, proliférer, déterritorialiser, reterritorialiser, déterritorialiser encore. Vous voyez comme il est nomade, comme l’installation, l’habitude, la moisissure d’une névrose freudienne lui sont étrangères. Et vous voyez comme il est monstrueux, comme il s’embranche et s’agence, comme il franchit les seuils, perce ou disparaît. Vous voyez comme il est tout autant cancéreux que jouissif, de par sa prolifération même. En créant le corps sans organes, Deleuze et Guattari mettent au point un outil qui retourne le monde avec les mécanismes par lesquels on se le représentait, qui le retourne, mais encore le traverse et l’explose. Vous ne pouvez plus installer votre pensée, vous appuyer sur des identités, poser des définitions, vous avez cette dynamique qui franchit et s’affranchit. Je ne sais pas si vous mesurez le pas de plus qu’ils font après le retournement subversif de Foucault, comme ils s’amusent à embrancher et débrancher des choses qui circulaient jusque-là, comme ce concept emporte et balaie des identités comme l’Etat, la Loi, le Pouvoir, etc. Et qu’importe, dans la terre dont il est couvert, que ce corps sans organes ne renonce pas à s’organiser, à se singulariser, c’est-à-dire, quand même à se pétrifier, engoncé qu’il est dans un devenir infini qui le condamne et lui fait frôler l’impuissance, celle de ne pas pouvoir penser, dire et agir autrement qu’en prenant forme au moins le temps d’un agencement, parfois jusqu’à l’éternité d’un cancer… Ce qui compte ce n’est pas que Deleuze ait recours à des singularités, mais qu’il les utilise pour faire ressortir par contraste le voisinage ; ce n’est pas qu’il ait besoin d’esquisser des effets et des causes, mais qu’il en dégage l’immanence ; ce n’est pas qu’il croit utile de voir ce corps sans organes reterritorialiser, avec ce que cette conception porte de possibilités atroces, épouvantables, de rabattement, non, mais bien qu’il ait su dire, penser, agir que ce corps déterritorialise, ça, on ne l’avait jamais vu.


 Regardez ces outils que nous avons à portée de main, comment ils fonctionnent et comment ils court-circuitent leur fonctionnement, comment ils viennent rencontrer nos nécessités, en créer d’autres ou les laisser sans voix… Regardez-les se travailler, percer des brèches, franchir des pas. Regardez-les offrir leurs possibilités de créer leurs utilisations et puis déjà celles de créer d’autres outils…

 

 

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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10 novembre 2009 2 10 /11 /novembre /2009 05:03

Ceal Floyer - Overgrowth (projection de la photo d'un bonsai à l'échelle d'un arbre)

  Alors, je ne sais pas, j’ai l’impression qu’on peut faire comme une pause ici, ce qu’on appelle dans la technique du scénario, un aftermath, un moment où on digère les choses…

 

  Vous avez comme ça quelque chose qu’on peut appeler, disons singulariser, comme le « rationalisme », qui a fini par gagner chacun des recoins entre dire, penser et agir et qui, s’il s’est construit comme un garde-fou – l’expression est exquise ici puisqu’il s’agissait bien de se garder d’être fou – des croyances hallucinées, des emportements émotionnels hystériques et aveugles, n’en repose pas moins tout autant sur des croyances, au point qu’on peut, face à une société qui s’articule sur le rationalisme, connaître avec assez de précision la sensation d’un Galilée devant ces foules persuadées que la terre était plate.

 

  Le rationalisme s’organise dans une économie de désir avec une méthode normative impérative. C’est dire que, quelles que soient les tentatives pour le circonscrire, quelle que soit la pertinence des différentes phénoménologies qui toutes conseilleraient à Icare de s’occuper de voler, plutôt que de se livrer à cette lubie folle d’aller taquiner le soleil, le rationalisme sécrète dans son principe le délire. Comment ça ? Eh bien, cette économie de désir normatif impératif repose sur cette croyance qui veut que l’activité humaine aille de termes en termes, que la pensée saisisse la totalité de l’action et les mots la totalité de la pensée, lors même que l’action, la pensée, les mots courent, que la pensée ne saisit qu’un voisinage de l’action, que les mots ne saisissent qu’un voisinage de la pensée et encore que les mots ne saisissent qu’un voisinage de mots – ça on le sait depuis le structuralisme –. En d’autres termes, le rationalisme ne repoussera jamais les limites et n’atteindra jamais le terme ; il s’organisera toujours dans cette logique désirante qui s’approche toujours plus près de la chose qui lui échappe parce qu’il s’en approche. Le rationalisme est une malédiction.

 

  Ce qui est drôle avec cette croyance, c’est qu’elle ne fonctionne pas, qu’elle est conçue pour ne pas fonctionner, qu’elle tient forcément du court-circuit ; que l’école, la police et la justice font du cas par cas quand ils croient inscrire leur action dans une norme impérative ; que les scientifiques avancent par tâtonnements et échecs quand ils croient émettre des hypothèses et déduire ; que les amoureux effectuent leur relation quand ils croient aimer un idéal, etc… Tandis que l’esprit se laisse accaparer par des hypothèques désirantes, totalitaires et immortelles, la puissance continue de courir et de s’effectuer, concrètement, dans la terre, là où les choses travaillent. Ce n’est pas tant qu’on n’échappe pas à son inconscient, non, c’est que ce qui est appelé « inconscient », dans une logique qui se refuse à ne plus croire, c’est tout simplement la puissance qui travaille.

 

  Il me semble avoir déjà abordé ce point, mais il paraît qu’il faut répéter les choses deux fois pour qu’elles rentrent, de trois émanations du rationalisme que sont le communisme, le nazisme et la république occidentale, cette dernière se sauve à se court-circuiter, à laisser la puissance s’effectuer tandis qu’elle se laisse accaparée par son désir de rien. Qu’elle en vienne à cette dichotomie ahurie qui oppose désir à réalité et qui, depuis Freud, tient celle-ci pour une désolation, c’est son affaire. Cette conception dépressive qui se résigne et baisse les bras, préfère s’affairer à ses chimères et délaisser une réalité décevante et castratrice, est un poison ? Qu’à cela ne tienne. Inutile de répondre que le rêve est toujours petit, étriqué et malade quand la réalité déploie une étendue de possibilités vertigineuse, inutile de dire que rêve et réalité ne s’opposent pas, que la binarité est artificielle, non, attendez… On ne mesure pas assez l’importance du tabou et du déni dans cette organisation sociale. Que cette société délaisse et ignore, nie et refoule, qu’elle s’étourdisse de ses chimères, ça nous laisse le champ de ce qui est appelé la réalité, la puissance d’effectuations donc, libre. En d’autres termes, tandis que ce nom, la Société, qui n’est rien d’autre qu’un nom, s’occupe de paroles et de vent, la puissance continue de s’effectuer, traverse les retombées et les éclaboussures de ces chimères sociales, court encore. Et cette dite Société nous laisse, ignorante et folle, tout le loisir de travailler.

 

  Alors qu’on en déduise qu’on ne perdrait rien à laisser effondrer une organisation quand de toutes façons c’est ailleurs que ça travaille, à l’insu de cette organisation, certes, bon, mais il y a longtemps que ce n’est déjà plus notre problème. Que la puissance s’effectue des retombées de chimères qui visent toujours autre chose ou de saisissements de possibilités qui la prennent, la puissance, à bras le corps, il se trouve que la question ne se pose pas. Je veux dire, je les vois, moi, les pans entiers inoccupés par l’organisation sociale, les espaces et les temps de vacuoles, les terres vierges et sauvages, les marges de possibilités. Je n’ai pas à attendre la révolution pour les saisir, elles sont là, ces possibilités, elles s’offrent ou se provoquent. La société, cet énorme ensemble délirant et majestueux, est négligeable et anecdotique, qui se donne à ce point-là tort. D’ailleurs, en passant, puisque j’en suis à préciser les choses, c’est bien le point sur lequel butent les élans révolutionnaires comme ceux réformistes, qui tous n’en finissent pas de croire au pouvoir social et ne voient pas que ce pouvoir est autocrinien, qui n’agit que sur lui-même. Les réformistes sont des petits bras, ça n’est pas fait pour nous surprendre. Mais regardez ceux-là, les révolutionnaires, espérer de toutes leurs forces, de toute leur foi, et ne pas savoir dégonder cette conception artificielle et stérile, la société. Le paradoxe veut que les révolutionnaires, qui détestent pourtant la société, attendent qu’elle les reconnaisse, la reconnaissent par le fait qu’ils attendent qu’elle les reconnaisse… Le court-circuit est parallèle à celui social, il épouse et duplique les mêmes mécanismes. Ici, forcément, on peut rire.

 

  Mais peu importe, j’ai comme l’impression de me répéter et de rentrer dans des considérations anecdotiques. Je voudrais parler d’autre chose. Je voudrais parler de quelque chose qui m’amuse beaucoup, à savoir cette idée comme ça qui articule la Révolution et la terre, dont je ne sais pas si elle tient de la vue de l’esprit, d’une relecture hallucinée de l’Histoire, ou si elle est si pertinente que ça. Ce sera ma conclusion.

 

  On pourrait, on devrait sans doute, faire un livre entier à propos du rapport à la terre, suivre les allées et venues dans l’Histoire, ses resserrements, ces distensions, ça ferait un livre incroyable. Vous imaginez bien que la terre, on la trouve partout, elle est invoquée dès la Genèse, elle offre une matière inouïe à toutes les mystiques, elle paraît quelque chose d’assez étrange, puisqu’on a quand même fini par la recouvrir par le monde du verbe, celui que l’on croit pouvoir tenir dans ses mains, par exemple la ville. Et précisément, le délire hydroponique dans lequel nous vivons aujourd’hui n’aurait pas pu même se concevoir sans ce monde qui déni la terre, qui contourne la violence de ses effectuations incontrôlables, la puissance de sa partie arable, le travail de ses plaques. Vous avez sur ce point un pan entier de la réflexion humaine qui est assez étrange. Il se trouve que, n’est-ce pas, c’est de la terre que l’on puise nos forces, c’est de ses nutriments, de son eau que se produisent nos aliments, il fallait bien, donc, que toute une activité humaine vienne organiser et ordonner son rapport.

 

  Vous avez en tête ce fait cruel qui veut que rares soient les occasions d’aller cueillir ici du raisin, là des figues ou encore des mûres, là où ça pousse, au hasard d’une promenade. Il me semble même qu’aucun Tour Operator n’a eu l’idée encore, étonnamment en ces temps où l’écologie prend des allures de secte, de proposer des, je ne sais pas comment ils appellent ça, des safaris ou des treks dont le but serait la cueillette de fruits et légumes. Ce serait pourtant parfaitement drôle. Mais les fruits et légumes ne poussent plus comme ça au gré des effectuations de la terre, mais viennent répondre au travail rationnel de l’humain qui laboure, sème et récolte et déverse son vomi de produits chimiques espérant préciser son contrôle totalitaire sur sa production et se prenant les effectuations en pleine gueule. Peu importe.

 

  Il est un point très troublant que Foucault soulève dans ses mots et ses choses, qui veut que, selon lui, Ricardo voyait ce rapport à la culture des sols comme « sous la menace de la mort », c’est-à-dire que le travail ne serait « apparu dans l’histoire du monde que du jour où les hommes se sont trouvés trop nombreux pour pouvoir se nourrir des fruits spontanés de la terre » (p. 268). Si vous avez en tête le trajet par lequel est passée mon intuition, l’être-mort, la survie de mort et le corps sans fonction, vous devez deviner comme cette idée m’émeut et m’époustoufle. Ce n’est plus tant seulement que le corps humain nie la terre et sa menace de mort effectuante, c’est encore qu’il nie la mort par l’émergence même de son travail, comme une parade en réponse à la possibilité spéculaire de rareté et de pénurie. Ici vous voyez se nouer le désir, le manque, l’échec ontologique d’une humanité qui hallucine sa mort. Et comme la mort n’existe pas, c’est bel et bien sa vie qui est hallucinée.

 

  Je n’en rajouterai pas une couche sur cette hypothèque de la mort qui maudit l’humanité, j’en ai déjà assez fait comme ça, je voulais simplement faire un détour dans cette esquisse du rapport à la terre par cette idée, ce point de cristallisation où se noue le corps humain et la mort comme un fracas qui n’en finit pas de retentir encore et toujours. Passons au moment où le rapport à la terre est organisé, où le corps humain est tout à son travail, allons même après. Ce qui va m’intéresser ici c’est cette préoccupation des révolutionnaires pour la terre. Vous avez des gens, comme par exemple le révolutionnaire – c’est-à-dire l’un de ceux qui s’est attelé à ce curieux ouvrage qu’est la Révolution française – Barnave, pour louer de tout son enthousiasme ce moment où le peuple a quitté la terre pour aller s’embourgeoiser dans les villes et y voir les conditions de la Révolution. Dans son Introduction à la Révolution française, il exprime cette idée qui veut que tant qu’il n’y avait comme industrie que la culture de la terre, les richesses étaient éparses, les liens sociaux distends, et c’est l’abandon de la propriété territoriale en faveur de celle mobilière, qui a permis la multiplication des échanges, la concentration des capitaux, bref l’hallucination d’une unité qui a fait le lit des théories du Contrat social et que nous nommons ici normativité impérative. En d’autres termes, ce serait parce que les paysans ont quitté leurs champs que, d’une part la laisse de leur servage s’est relâchée et que d’autre part ils ont produit des richesses qui ont pu se concentrer pour renforcer la création d’un Etat, d’une Loi, d’une force armée, bref d’une totalité unique, normative et impérative à laquelle ils ont pu venir se livrer, se soumettre comme autant de parties.

 

  Mais Barnave est enthousiaste, donc, et savoure ce passage de l’Histoire qui a permis de réunir les conditions de la Révolution et l’application des théories les plus folles du Contrat social. Il ne voit pas l’hydroponie de la normativité impérative, l’ahurissement qu’il peut y avoir à fabriquer de toutes pièces un pouvoir totalitaire qui sera bientôt impraticable, impossible, impuissant, un pouvoir qui avale ses parties dans une comédie chimérique à laquelle tout le monde participe parce qu’elle nie la mort. Il ne pressent pas non plus le délire cancéreux qui finira par contaminer une société qui tourne à vide et se duplique indéfiniment, erre, échoue et manque. Non. – En passant, vous avez, dans cette articulation, une porte d’entrée précieuse au concept de « déterritorialisation » de Deleuze et Guattari, je le dis pour le plaisir de la chose, ce n’est pas mon problème ici –. Vous pouvez noter que sans les théoriciens du Contrat social, les échanges et les liens sociaux seraient restés fluctuants, hasardeux, contractuels, mobiles et fous, comme vous pouvez noter l’ironie qui veut que ces révolutionnaires aient fabriqué un pouvoir totalitaire dont pas un seul monarque avant eux n’avait osé rêver. Il se trouve que l’humanité est orgueilleuse, par peur de la mort sans doute, et ne peut s’empêcher de toujours trop bien faire.

 

  Là où toute l’entreprise révolutionnaire tient du délire, ce n’est pas seulement qu’elle répand son organisation, ses identifications/différenciations, fonde un tout référentiel normatif et impératif ou établit des rapports de valeurs situationnels déterritorialisés, ce n’est pas seulement qu’elle met au pas le monde à son ordre rationaliste, non, c’est qu’elle croit qu’elle peut, comme on dit chez Paul Claudel à propos de tout autre chose, précisément pour moquer Rodin, « réussir à se dégager du pain de glaise où [elle est] empêtrée ». C’est-à-dire que cette entreprise même tient du délire rationaliste, qui a foi dans l’identification, qui croit qu’on peut se débarrasser de la terre dont on s’extraie pour se laisser happer par le délire hydroponique. Je vais vous dire, nous sommes encore couverts de la terre dont on jaillit, et jamais nous n’en viendrons à bout, parce que cette terre, notre rapport à elle, sont voisinants, qu’il n’y a pas un moment précis où l’on en est parfaitement dégagés, qu’elle reste ici ou là, collante et insinueuse, et qu’on ne s’en débarrasse jamais tout à fait. Une société qui croit à la possibilité de se laver de la boue dont elle est couverte, une société qui fonde toute son activité sur cette croyance, est une société qui se leurre. Et ce n’est pas par un amour particulier de la terre, non, simplement parce qu’il faut penser le voisinage.

 

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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22 septembre 2009 2 22 /09 /septembre /2009 15:58


Orange bike - Giardini 53rd La Biennale di Venezia

  Alors il fallait bien que j’en arrive à parler, au cours de cette recherche entre dire, penser et agir, de quelque chose dont je ne sais pas encore précisément quoi faire, ni même comment l’appeler, et qui serait une sorte d’organisation de la pensée avant le verbe. Je ne fais pas allusion ici à ces mécanismes qui intriguent Guattari tout au long de ses recherches, – prenez au hasard sa présentation d’un séminaire du 9 décembre 1980 –, que sont ces organisations machinales, ces faits et gestes automatiques qui nous font verrouiller les portes, répéter un geste en passant à autre chose, ou encore, pour reprendre son exemple, conduire, sans y penser, « en dehors de la conscience » comme il dit, puisque « à la limite, on dort ». Pour autant, que ces organisations en dehors de la réflexion – du reflet de la pensée –, fascinent, il se trouve qu’elles me laissent assez indifférent, notamment parce qu’elles prolongent un mythe qui m’inspire une certaine répugnance, celui de se laisser duper par un pouvoir hypothétique qui veut croire aux pouvoirs occultes de l’esprit, capable donc, entre autre chose, d’agir au-delà des corps. Aussi sophistiquée que soit la conception guattaro-deleuzienne de ces machines de science-fiction, dans l’organisation de Guattari, elles ne viennent pas à bout de cette idée religieuse qui confond esprit et fantôme, dont la psychanalyse a fait en son temps, ce qu’on appelle ses choux gras. Il se trouve, par ailleurs, que, si j’en crois ma lecture distraite d’un certain nombre de travaux de psychologues, un jour où je croyais possible de finir par comprendre ce qui pouvait bien animer des gens, que l’on peut considérer, au bénéfice du doute, ni plus ni moins sérieux que d’autres, pour se livrer ainsi à cette activité folle qui consiste à fabriquer de toute pièce un savoir sans à aucun moment se trouver ne serait-ce qu’embêté par la monstruosité hydroponique de la chose – la Psychologie est hors sol, c’est-à-dire que, comme les drogués, elle plane – sans parvenir à une réponse, ces automatismes semblent se voir épinglés avec une certaine régularité ici et là. S’il est facile et tentant devant les symptômes des hystériques, les crises de somnambulisme ou les exploits de l’hypnose d’en déduire qu’un esprit travaille en secret à l’insu d’un corps pantin, il y a un moment où le mythe, comme n’importe quelle foi, est nocif et toxique. La question de savoir si dieu existe ou si un esprit sourd dans l’organisation du corps, sont vouées à rester des béances désirantes. Bref, toutes les idées qui fabriquent une opposition entre conscience et inconscient me gonflent, la conscience fonctionnant dans des voisinages, qui n’impliquent pas forcément un pendant inconscient qui lui collerait au cul : ce qui n’est pas conscient n’est pas pour autant inconscient.


  C’est que ces conceptions entre conscience/inconscient – identification/différentiation contournent quelque chose qu’elles ne peuvent pas penser, devant quoi elles restent démunies et impuissantes, qu’il semble pourtant pertinent de relever : la pensée en dehors du langage. Là on est au cœur de quelque chose. Vous avez des activités humaines qui s’organisent sans qu’intervienne la parole et il se peut qu’elles soient nombreuses. Il y a des gens pour appeler ça flair ou intuition ou autre, la qualification je m’en fous, ça n’a pas vocation à être rangé. Toujours est-il que vous pouvez vous organiser, adapter votre organisation, la préciser, je dirais… organiser votre organisation, créer utilisation et outil, sans que la parole passe par là. Vous imaginez bien que dans un monde qui veut mettre au pas de sens, ordonner d’après les règles rationalistes du langage, ces îlots inertes et sauvages, exempts, m’intéressent particulièrement.


  Je suppose qu’il est besoin d’un exemple ici. Il y en aurait un certain nombre à saisir, dans certaines méditations, dans la pratique d’un interprète (musicien, danseur, acteur…) mais j’ai promis un jour, avec ironie certes, pour me moquer des postures prétentieuses que traîne derrière lui le mot « philosophie », de donner des conseils de cuisine, alors je parlerai de la cuisson des champignons. Il se trouve que l’autre jour, en racontant ma préparation des champignons à quelqu’un, je me suis rendu compte de quelque chose de troublant, qui a d’ailleurs motivé le développement de ce point-ci, qui est que j’ai mis au point toute une organisation dans cette cuisson des champignons, de paris, girolles, etc… sans jamais passer par le prisme du langage. J’ai eu l’occasion de remarquer qu’ils séchaient et se racornissaient en les cuisant si on n’ajoutait pas un liquide, eau, vin, qui leur permettait de libérer leurs sucs et de donner à l’ensemble de la préparation leurs saveurs. Tout à coup, en le racontant, avec des mots donc, je me suis, disons, aperçu que j’avais multiplié les tentatives, jusqu’à parvenir à une stratégie d’utilisation sans pour autant y réfléchir, sans « circuiter » l’organisation avec des mots. Ce n’est pas que je le faisais machinalement, puisque je ne reproduisais pas bêtement le même geste, non je percevais, j’adaptais, j’organisais, je créais l’utilisation qui devenait de plus en plus précise.


  L’exemple est sans doute trop personnel et anecdotique pour vous parler, celui de l’interprète qui se produit, qui n’a pas le temps de passer par la parole pour s’organiser, s’adapter à l’enthousiasme ou à l’ennui de son public, parer les cafouillages et les oublis, se surprendre, essayer de nouvelles choses, varier un peu, bref s’organiser au-delà de la parole aurait sans doute été plus explicite. Mais enfin j’insiste, la parole n’est pas au cœur de l’activité humaine, elle peut même constituer un détour, un contretemps, un retard dans quelque chose qui s’avère se passer très bien d’elle.


  Il se trouve que ce monde, donc, calque son activité sur le langage, applique ses règles à tout, croit transformer ce qu’il touche en mots comme certains figeaient les choses en or et d’autres en pierre (Midas et Méduse pour les nommer). L’apogée de cette logique, on la trouve chez les structuralistes psychanalystes qui spéculent un monde avalé par le langage, alors que, décidément, ce langage, loin d’être le fondement de quelque chose, reste désespérément anecdotique. Pour m’amuser, je peux ici donner quelques pistes contextuelles sur le comment de la spéculation, dans le désordre : depuis l’écriture et l’imprimerie, les mots paraissent éternels ; les mots restent la seule capacité qui soit propre à l’humain qui désespère de n’être jamais qu’un animal parmi les animaux, voué à mourir et puis quand même… les mots immortels sont particulièrement propices à quelque chose sur quoi l’humanité à voulu fonder son organisation, quelles qu’en soient ses variations : la normativité impérative.


  Vous avez vu émerger cette normativité impérative dans notre recherche à ce moment où des organisations vouées à mourir sont devenues des noms : l’État, la Monarchie, la Patrie, etc… voilà que nous retombons dessus. Il se trouve qu’elle est la logique qui finit par organiser toutes les collectivités humaines, dictatures, républiques ou autres et alors, n’est-ce pas, ce choix comme ça de fonder, je n’ai plus envie d’aller et venir entre les mots parole et langage, puisque la parole est un fait particulier et beaucoup de langages se font sans mots, je vais dire le verbe, de fonder le verbe comme axiome totalitaire référentiel, participe entièrement de cette logique normative impérative. Je ne sais plus ce que je raconte, je reprends… Vous devez bien voir que si chacun mène ses expériences dans son coin sans pouvoir en témoigner, en faire part, en rendre compte, vous fichez en l’air l’idée même de collectivité. Ce n’est pas pour rien qu’à un moment le verbe va trouver une utilité précieuse, en ce qu’il offre cette fonction inouïe non seulement de conserver, d’immortaliser, mais aussi de communiquer, de transmettre. Et c’est bien pratique que des gens racontent ce qu’ils ont trouvé, consignent, partagent, vous imaginez le temps qu’on gagne avec ça. Alors que ça aille jusqu’à ne plus se faire que noms et verbes, que l’organisation humaine finisse par ne plus se concentrer que sur ce territoire commun, cet espace de tout le monde et de personne, que chacun se fasse dicible et réduise sa vie entière à des mots, bon, ça va avec cette propension miraculeuse de l’humanité pour le délire autocrinien qui finit par tourner à vide et s’épuiser, ce n’est pas grave, c’est drôle. Vous avez des gens comme Foucault qui ont décrit précisément ce souci de transparence qui condamne le corps humain à rendre des comptes, à se faire comptable et compté. Je fais un pas en vous disant que l’humanité n’habite plus jamais qu’un territoire de rien. Jusque-là, il n’y a pas de quoi s’affoler, ça reste un choix comme un autre. Sur le papier, ça pourrait tenir, tout le Contrat Social repose sur cette idée qui veut qu’on mette en commun, qu’on se fasse soi-même commun, quelconque… fongible. Vous pouvez même le trouver noble ce sacrifice comme ça, renoncer à aller voir ailleurs si on y est pour rester dans quelque chose de dicible. D’ailleurs ce n’est pas pour rien que Freud reprend à son compte la conception de la liberté des théoriciens du Contrat social, qui la reprenaient des plus éminents chrétiens, celle de libre-arbitre, qui n’est jamais qu’un quitus donné à la normativité impérative. Bref, depuis le milieu du Moyen-âge, vous voyez comme ça s’articuler l’idée qu’il n’y a pas de salut pour une communauté autre que le dicible.


  Mai au fait, mon problème est autre. Mon problème, ça m’amuse assez d’ailleurs, c’est tout simplement que ça ne peut pas marcher. Que rien ne fonctionne en tant que nom, que c’est ailleurs que ça travaille, qu’une langue même est le fruit de jaillissements de « faits de paroles » dans les marges du territoire commun. Ce n’est pas seulement que je ne crois pas à l’intelligence mimétique et que je ne me fie qu’à l’intelligence expérimentale, que vous pouvez lire autant de comptes-rendus dicibles que vous voulez, il y a un moment où vous mettrez de toute façon les mains dans le cambouis, quelle que soit la propension humaine à inventer des métiers dont toute l’activité ne consiste jamais qu’à consigner (scribes, greffiers, mais aussi historiens, critiques, analystes, commentateurs et chercheurs universitaires…), non je vais plus loin en disant que tandis qu’une société se focalise sur des noms communs, des images dicibles, des chimères désirantes, c’est ce qu’elle néglige qui travaille et finit par lui retomber sur le coin de la gueule. Alors que d’aucuns aient le nez dans le guidon au point de concevoir une société où le verbe est au centre et ce qui travaille relégué à l’inconscient, que la folie de cette conception ne fasse rire personne, ça, mon goût du comique jubile. Pour autant, j’insiste, le verbe non seulement est voué à mourir, mais ne se fonde pas, n’est jamais qu’un jaillissement, un outil parmi d’autre dans des organisations qui s’en passent et reste anecdotique et accessoire. Une société qui se fonde sur la normativité impérative du verbe, et son évanouissement désirant, et une société qui se condamne à s’effondrer.


  Je vais parler d’autre chose. Vous avez dû forcément déjà faire des photos de souvenirs. Vous avez conscience sans doute qu’en les regardant dans les jours qui les suivent, le moment, le contexte, toute l’organisation qui a conduit à prendre telle photo sont encore très présents. Vous regardez la photo et ce sont des souvenirs qui reviennent de tout ce qui finalement n’est pas dans la photo. Et puis les années passent et vous retombez sur cette photo et le souvenir de son jaillissement est confus. Peu à peu la photo s’est substituée à la puissance qui l’a organisée. Peu à peu vous ne savez plus très bien ni quand ni où ni comment, et que se cachait à côté, derrière, qui riait, qui bougeait sans cesse, vous n’avez plus sous vos yeux et dans les mains que cette image fantôme qui ne témoigne plus de rien. Vous voyez ce mécanisme qui fait substituer l’organisation par l’image, ça s’appellerait le ravissement du verbe.

 

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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7 septembre 2009 1 07 /09 /septembre /2009 22:17

Kandinsky - Improvisations 26

  Alors, ça ne pourrait pas se deviner, mais j’étais parti pour parler de Kandinsky l’autre jour, et puis j’ai fini par parler de normes et d’impératifs… Je ne suis pas tellement pour cacher ces choses-là, si les mots ont vocation à mourir, c’est assez imbécile de masquer leur jaillissement et leurs hésitations. Ce n’est pas dit que j’y arrive aujourd’hui. Le point qui m’intéressait quant à Kandinsky ne concerne pas ses recherches sur les contrastes, sur lesquelles j’avais pris appui avec gourmandise pour parler des rapports situationnels, mais de quelque chose que j’ai abordé à propos de la création de l’utilisation du mot « catleya » entre Swann et Odette et que j’ai laissé entendre la dernière fois : le jaillissement de la parole.

 

  Ce qui est amusant à noter c’est l’absence totale de parole quand on lâche quelqu’un comme ça, disons dans la nature, quand on dit à quelqu’un : « exprime-toi » ou « dis quelque chose » ou que sais-je, bref quand l’occasion se présente, que la possibilité se saisit de tout à coup prendre la parole, eh bien vous pouvez noter le vide complet. J’en reparle ici, parce que les premières choses que l’on doit à Kandinsky sont parmi les plus ennuyeuses du monde. Rassurez-vous, c’est bien la seule affirmation gratuite et définitive que je lancerai à son endroit, elle est faite avec humour et tendresse. C’est intéressant à noter, parce que je ne vois pas quelle différence il pourrait y avoir entre la prise de parole et cette notion abstraite que désigne le mot « liberté ». Est-ce parce que les corps humains sont déjà gagnés, dévorés par des mécanismes qui les dépassent ou est-ce parce que la « liberté », c’est quelque chose qui se construit, peu importe, je ne prendrai pas cette question par ce bout, ni même par le terme de liberté, ça ne nous amènerait qu’à produire des formules de l’ordre du vœu pieu catéchiste. J’en profite au passage pour préciser, j’aurais tort de m’en priver, que la nécessité que je ressens à mon étude entre dire, penser et agir se noue bel et bien sur ce point. Bref, peu importe, j’ai eu l’occasion de noter que des personnes débutantes qui se mettent à danser, loin de se livrer à une agitation sauvage à la Mary Wigman, exempte, ignorante des codes culturels d’une époque, au contraire, avec une soumission timide et sidérante, ne pouvaient s’empêcher de chercher à bien faire et esquisser des pas avec, évidemment, le charme de leur maladresse. L’anecdote est savoureuse, puisque l’on s’attend, depuis le Contrat social, à ce que la liberté soit naturelle et que la civilisation grignote et formate cette liberté. Voir ainsi des corps submergés et engloutis par un langage qu’ils ne connaissent pourtant pas relève forcément du défi intellectuel.

 

  Le parcours d’un artiste comme Kandinsky, c’est-à-dire de quelqu’un qui prend la parole, qui crée une parole, constitue forcément un exemple quant à cette préoccupation. Et que ses débuts soient balbutiants n’est pas fait pour nous surprendre. Ils sont comparables à ceux d’un Picasso ou d’un Matisse, d’un Rimbaud ou d’une Duras, dont les premières œuvres sont délicieusement timides et relativement convenues, quelle que fut par ailleurs l’adresse de leurs talents. On ne parle pas ici d’un fou comme Nietzsche, Nijinski ou Artaud, des sauvages qui se jettent farouchement dans l’inconnu, et qui fascinèrent des gens comme Foucault et Deleuze qui sentaient bien, par opposition à la rigidité du rationalisme, le feu éblouissant de leurs pensées, dussent-t-ils être éblouis eux-mêmes, aveugles. Arrêtez-vous sur cette opposition, elle est inouïe, elle est tellement naïve, ici un monde qui mâche ses mots, là un autre qui vocifère ses sons, à en oublier que mâcher ses mots ou hurler ses sons, c’est toujours ne plus pouvoir rien dire. Mais devant la pression impérieuse d’un monde rationaliste qui dresse, ordonne et met au pas, on comprend la tentation de tout faire exploser et le rêve d’un monde inculte. Et pourtant. On n’en reviendra toujours à la cruauté infinie de ce fait qui veut que des esclaves soient restés sur place après avoir été affranchis, désemparés, incapables de savoir comment, où, quoi. C’est qu’il ne suffit pas de déclarer la liberté, il faut la rendre praticable et possible.

 

  Et voici donc Kandinsky qui avance à petits pas dans la peinture et commence avec des choses qui ressemblent à de simples illustrations de contes russes, tellement ça a l’air idiot. Alors bien sûr, en s’attardant un peu on voit déjà les couleurs vives qui débordent, les touches impressionnistes… Mais un regard négligeant n’y verrait que du feu et s’apprêterait déjà à tourner la page d’un livre qui raconterait l’histoire d’une quelconque Baba Yaga. Il faut voir comme un corps avance à tâtons dans un langage, il faut le voir faire un pas hardi, reculer, se déporter, revenir et insister, c’est quand même l’activité la plus exaltante du monde.  Et très vite les pas suivants de Kandinsky sont audacieux. Certains artistes considèrent qu’ils ont à se mettre dans des états particuliers pour créer, comparables à ce qu’on appelle ailleurs la méditation ou encore ailleurs la transe. Et le fait est que, débarrassé de son souci de bien faire, mais encore dubitatif quant à ce qu’il pourrait bien faire d’autre que bien, le voici cherchant quelque chose comme une spontanéité dans son rapport à la peinture. Ces peintures-là n’ont pas non plus grand intérêt, si ce n’est qu’on imagine assez l’état dans lequel Kandinsky se mettait pour les créer, repoussant le vacarme entêtant de l’académisme qu’il avait appris et respecté jusque-là pour laisser exprimer, le terme s’impose évidemment à cette époque expressionniste, quelque chose comme une voix encore ténue et frêle. Le pas d’après, il le fait avec ses Improvisations qui poussent encore plus loin ce rapport accidentel et spontané à la peinture, mais qui déjà provoquent des effectuations et des réflexions chez Kandinsky. Les Improvisations des années 10, je les ai découvertes récemment, j’avais jusque-là bloqué sur les Compositions plus tardives, et elles m’ont parfaitement déconcerté.

 

  Elles sont l’œuvre de quelqu’un qui n’en est plus déjà à prendre des libertés avec la peinture, qui enfonce le clou de ses précédentes tentatives, mais elles restent encore très inconscientes quant à leurs effectuations. Elles sont parmi les choses les plus puissantes chez Kandinsky. Alors Kandinsky, très progressivement, il va faire quelque chose d’étrange à ce moment-là, il va éclater les traits, les formes et les couleurs. Rappelez-vous comment vous avez appris à dessiner, vous traciez des traits qui esquissaient une forme que vous coloriez. Oui, c’est assez bête, c’est la façon la plus simple du monde. On pourrait faire une histoire des traits, formes et couleurs dans la peinture, qui passerait par Botticelli, dont les personnages ont l’air appliqués, posés là sur un fond, tant le trait qui les contourne est ostensible, tant il semble ne s’intéresser qu’à leur donner une carnation des plus éblouissantes, ou par le Caravage qui soigne un voisinage où le trait s’estompe, disparaît dans un jeu d’ombre minutieux, ou par le Titien qui se concentre sur les jeux de couleurs. Et tout à coup, alors quand même, ce ne serait venu à l’idée de personne, vous voyez comme ça sous vos yeux, après les travaux des impressionnistes, qui n'ont pas laissé Kandinsky, indifférent, qui s'y est même essayé, de toiles en toiles, les couleurs, les formes et les traits se dissocier, se disloquer, perdre de vue cette convenance commode qui veut les voir converger, et soudain les voici qui dialoguent. Vous devez pressentir, avec l’habitude que nous avons maintenant, un siècle après, de voir un langage se questionner avec ses propres outils, le bouleversement d’un procédé qui se remet en cause, qui bloque sa progression axiomatique pour s’interroger.

 

  Vous avez quelque chose de phénoménologique dans la libération de l’art quant au figuratif, je le note au passage, puisque, depuis Kant, en passant par Husserl, des philosophes se préoccupent de regarder le doigt qui montre la chose plutôt que la chose qui est montrée – il se trouve que c’est la définition proverbiale de la sottise –.  Que l’art se préoccupe des conditions de son élaboration, qu’il utilise ses propres outils comme matériaux, qu’il se retourne contre lui-même, comme la philosophie, c’est quand même toute la force de ces deux activités. Après, la philosophie s’en est vue assommée jusqu’à Heidegger ou les structuralistes qui restaient sans voix, là où l’art a délicieusement fait feu de tout bois. Si, comme le notait un Auguste Comte, la question n’est plus pourquoi, mais comment – le pourquoi amenant toujours à la spéculation paranoïaque – l’émergence de l’abstrait dans l’Art, qui se débarrasse avec soulagement de son référentiel situationnel de l’idéal du beau et du bien faire, amène avec elle la question du comment du procédé et du rapport du créateur à son œuvre. Et la chose est révolutionnaire.

 

  Les improvisations de Kandinsky mettent à jour, découvrent, ce que la beauté camouflait jusque-là, le procédé artistique et l’artiste en train de peindre. Elles interrogent avec une naïveté empirique la fabrication du langage pictural, déplacent, décalent, connectent, embranchent et font des étincelles. Je ne sais pas si vous mesurez l’insolence, l’audace qu’il y a, au-delà de cette opposition entre le respect tyrannique de la Loi et son ignorance folle que nous pointions tout à l’heure, à court-circuiter cette Loi, à la faire matériau, outil. Là on est dans le dégagement de marges. Et elles témoignent du corps humain qui se livre à ce questionnement. Ces Improvisations sont particulières dans l’œuvre de Kandinsky. Si elles m’ont d’abord laissé perplexe, elles s’avèrent être celles vers lesquelles vont toute ma tendresse, tout mon enthousiasme. Parce qu’elles sont celles qui ne sont pas finies. Elles restent, un siècle après, toujours en train de se faire, sans parvenir à un résultat. Je vais vous dire, pour picturales qu’elles soient, elles sont sans image, sans représentation aucune. Bien sûr, on est dans quelque chose qui tient de la prouesse, un tableau qui ne se résout pas à une image, qui déborde de toutes parts. Regardez ces formes à peine sorties de leur vomissement ; ces couleurs qui voisinent, qui ne sont ni bleues, ni rouges, mais voyagent sans atteindre jamais le degré d’une couleur précise et définie ; ces traits que l’on voit presque encore se dessiner avec fièvre sous nos yeux. Vous pouvez voir les désaccords et le dialogue entre traits, formes et couleurs, qui se chevauchent, se recoupent, s’accidentent et se font le témoin de celui qui les fait jaillir. Je vous dis que les corps humains créent le mot et l’utilisation du mot, l’outil et l’utilisation de l’outil, et là nous sommes en pleine création dans toute la joie de sa brutalité.

 

  Puis il se passe quelque chose d’étrange. Restant toujours ignorant quant aux biographies des gens, que je ne vois jamais que comme un écran de fumée qui en apprend d’avantage sur le goût de certains pour les ragots que sur l’œuvre elle-même, j’avoue que les raisons m’échappent. Toujours est-il qu’un certain nombre d’années passent sans qu’il ne peigne aucune toile. Dans l’impossibilité de peindre, donc, le voilà se consacrant à des dessins dont la simplicité nue en fait de délicieux joyaux. Mais j’ai dit que c’était étrange… Et le fait est que Kandinsky semble tout à coup, au cours de cette période, pousser plus avant encore ses recherches. Ces dessins semblent lui donner l’occasion de se poser, de prendre du recul et de mûrir ses réflexions. Ces avancées pourraient passer inaperçues, si elles ne s’affirmaient avec éclat dans les tableaux qui leur succèdent, quand, pour des raisons que je ne saurai, donc, sans doute jamais, il se remet à ses huiles et ses toiles.

 

  Nous sommes aux alentours des années 20, Kandinsky a pensé sa pratique. Il a mené plus avant d’un côté ses recherches sur le trait, d’un autre celles sur la forme, d’un autre encore celles donc sur les couleurs. Il se peut qu’il les ait prises séparément, c’est en tout cas l’impression que ça donne. Et là alors, en même temps qu’il crée ses œuvres les plus célèbres et les plus abouties, « Jaune-Rouge-Bleu » ou « Composition VIII », on peut dire qu’il est foutu. Pourquoi ça ? Je sais je suis dur un peu, mais… Tout simplement parce qu’il sait précisément ce qu’il fait et pourquoi il le fait, que sa maîtrise et son goût du contrôle ont tout avalé. J’y reviendrai, mais déjà regardons ces compositions, voyons qu’il y a quelque chose d’intrigant, c’est que c’est rationalisé. C’est-à-dire que, d’une part, chaque élément est identifié/différencié. Si les couleurs, formes et traits engendraient un mélange confus qui ne ressemble à rien dans les Improvisations, où on ne savait pas toujours dire ce que qui était forme ou déjà trait ou encore couleur, là au contraire, chaque élément est utilisé dans l’étendue des possibilités qu’il offre et donc bien distingué des autres. Et d’autre part, comme leurs noms l’indiquent, n’est-ce pas, ce n’est plus improvisé, mais composé, c’est-à-dire organisé et situé dans un ensemble systématique. Alors je ferai effrontément l’impasse sur le charabia qui motive la pratique de Kandinsky à partir des années 20. La lecture de ses livres est exquise et précieuse, mais son discours sert surtout à lui donner du courage, et il a bien raison, mais enfin c’est lui que ça regarde, et il prend aussi des détours alambiqués, dont le charme est de l’ordre de l’orfèvre, pour appuyer et justifier un positionnement qu’il peine à masquer. Bref, faisant fi de la dimension théorique et politique et de l’ambition éclatante de ces tableaux, ce que je vois c’est qu’ils sont finis, et par finis j’entends donc, achevés mais aussi fichus, que le travail est bien fait, que Kandinsky fait ses preuves et même, alors là, qu’ils sont beaux. Ce que je vois dans ces Compositions, -– et ça ne m’empêche pas d’y être immensément sensible pour autant – ce sont des images déjà, des représentations ordonnées, objectives, narcissiques, bref des formes, couleurs et traits identifiables, contenus dans l’identité qui les désigne, qui ne débordent décidément plus rien. Je note avec chagrin que dans chacune de ces Compositions dont la maîtrise et le contrôle suffoquent – j’y reviens donc – une place est laissée à ce qui faisait la vigueur joyeuse des Improvisations, un chaos confus qui se réfracte à la distinction, une toute petite place, comme pour rappeler cruellement la liberté qui occupait jadis toute la toile et qui n’est plus jamais que la marque d’un savoir-faire, une fonction comme une autre, une coquetterie. L’artiste a produit des monstres qui se peuvent contempler. On n’est déjà plus dans la création d’outils et d’utilisations, mais dans l’application de règles, dans la soumission à la Loi. Alors, je ne veux pas diminuer la portée de l’impact de travaux qui sont parmi ceux que j’affectionne le plus. La surprise de leur émergence qui prend forcément tout le monde de court, qui n’aurait pas pu les voir venir, constitue à elle seule un fracas saisissant et miraculeux. Kandinsky a créé une parole qui ne ressemble à rien, prenant appui sur ce qui lui semblait bon, et cette création retentit de toute façon dans le moindre de ses tableaux, mais pourtant à partir des années 20, on peut dire qu’il se soumet. Reste à savoir si le fait qu’il se soumette à une Loi qu’il a lui-même établie change tout.

 

  Certains diront que l’invention d’une Loi ou d’un corpus de règles est déjà quelque chose d’immense. Peut-être… C’est bien le ressort de la Démocratie capitaliste, la soumission à la Loi qu’on croit s’être choisie… D’autres diront que c’est toujours de la soumission… Pour ne pas trancher, je serai amené à taire les œuvres de Kandinsky de la dernière période, celle parisienne, qui ne consistent jamais qu’en une application idiote et fatiguée de règles qui ne se réinventent décidément plus du tout et peinent à créer un jaillissement autre que celui de l’ennui.

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