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4 janvier 2013 5 04 /01 /janvier /2013 10:44

Koji Wakamatsu - Violent Virgin

11562587 galAyant travaillé sur plusieurs choses ces derniers temps, je vais faire quelque chose comme reprendre le fil un peu, avant d’attaquer quelque chose qui est venu beaucoup m’amuser… Alors on s’est occupé de décrire les mécanismes de l’usage du langage, de l’usage que l’on fait, on pourrait en faire un autre, un usage qu’on pourrait qualifier de différentiel et qui part du présupposé de l’accord. C’est-à-dire qu’à défaut de tomber sur le Vrai, ça bon… mais on remonte, on va plus en amont… on décrit ce présupposé qui veut qu’on va se mettre d’accord. Je l’ai attaqué par tous les bouts, aussi bien en moquant une procédure d’accord comme la mesure et le mètre, qu’en décrivant la logique coercitive de l’identification/différenciation par exemple dans l’architecture computationnelle. Et j’ai cherché des exemples, non pas dans d’autres cultures exotiques, mais ici, de procédures qui ignoraient la possibilité même de l’accord, la cuisine du Moyen-Âge ou le droit oral, le cinéma de Godard ou les improvisations de Kandinsky… etc. Il me semble de plus avoir démontré en quoi cet usage précis du langage conditionne le rapport politique, en quoi les mécanismes linguistiques organisent la société. Je ne sais plus si j’ai insisté assez sur ceci, dont je suis convaincu, qui veut que la démocratie ne peut pas connaître l’accord, que l’idée même est forcément totalitaire. Je crois bien qu’on a vu ensemble comment n’importe quel pouvoir et par exemple n’importe quelle monarchie ne procède pas de l’accord, mais de luttes et de rapports, comment l’accord est une illusion y compris dans les dictatures les plus strictes, tout autant qu’on aura observé aussi les modalités synallagmatiques, les échanges, les jeux de tolérance, les violences, les chantages, qui participent à la mise en place d’un pouvoir, avec comme curseur les noms, la loi, qui jouent sur les malentendus pour repousser les seuils de tolérance.

 

  Bien. Il se trouve que j’ai trouvé un autre exemple parfaitement délicieux qui combine à la fois tout un jeu de seuil de tolérance et de malentendus sur des noms et la concentration d’un pouvoir politique. Cet exemple, je vais le chercher dans une période où l’Empire romain s’unifie en même temps que la religion chrétienne s’organise avant de devenir religion d’État sous Théodose. Évidemment, vous vous doutez bien qu’on ne saurait désigner un moment précis, la chose court et voisine. Mais pour la commodité de la démonstration, on prendra le Concile de Nicée en 325 comme un point arbitraire dans une prolifération qui s’effectue déjà bien avant et n’en finit pas de se poursuivre.

 

  Je ne sais pas par quel bout le prendre. Il faudrait dessiner un contexte. En 312, l’Empereur Constantin se convertit à une religion qui est assez minoritaire, à savoir le christianisme, soit qu’un rêve l’est illuminé, soit que le dieu chrétien lui semble assez puissant pour asseoir son pouvoir, soit… Peu importe… Dans son livre Quand notre monde est devenu chrétien, Paul Veyne paraît ne pas douter de la sincérité du bonhomme. Et si Paul Veyne ne doute pas, alors… Il écrit : « ce fut, à mon avis, un homme qui voyait grand ; sa conversion lui permettait de participer à ce qu’il considérait comme une épopée surnaturelle, d’en prendre la direction et d’assurer ainsi le salut de l’humanité ». Dans l’Histoire, des gens qui arrivent comme ça et qui utilisent une religion pour consolider leur pouvoir, on ne les compte plus. La question de savoir s’ils sont sincères ou fous importe peu. On peut noter la corrélation, si ce n’est le rapport de causalité, entre religion et pouvoir mégalomane, mais bon… Je dis l’Empereur romain, mais je devrais dire l’un des empereurs puisqu’ils sont au nombre de… disons… cinq. Bien, on a donc d’une part un type qui va chercher à… comment dire… engloutir tout l’Empire et se débarrasser des quatre autres. Il faut la garder en tête, cette ambition de centralisation du pouvoir. Dans l’épisode 9 du documentaire l’Apocalypse de Jérôme Prieur et Gérard Mordillat, Bart Ehram affirme (à la 6e minute) : « Constantin a vu dans le Christianisme quelque chose d’important pour l’unité de son Empire. » Il ajoute : « Le Christianisme repose sur la croyance en un seul dieu », « c’est une religion qui privilégie l’unité », avant de conclure : « Constantin soutient cette vision unitaire du Christianisme pour unifier son Empire ». Sur la même question Anne Pasquier poursuit (à 7’30’’) : « Pour Constantin, le christianisme peut avoir été une façon de cimenter l’Empire. Cet Empire romain qui est constitué de multiples provinces très différentes. »

 

  Par ailleurs, on a ces courants chrétiens qui n’en finissent pas de ne pas se mettre d’accord du tout. On voit des courants diverger depuis même la mort de leur prophète entre ceux qui considèrent leur religion dans la continuité du judaïsme et ceux qui, rejoignant les gentils et les païens, semblent s’éloigner de plus en plus du judaïsme… « Une multitude de chrétientés se développe au cours du deuxième siècle », écrit Paula Fredrisken au début de son From Jesus to Christ : The Origins of the New Testament Images of Jesus, avant d’énumérer les communautés qui se forment autour de tel évêque, les courants, les croyances, les interprétations des uns et des autres… Trois siècles après la mort de leur prophète, avec des foyers de christianisme un peu partout, on a toutes sortes de façons. Il faut voir qu’il n’y a pas une seule et unique autorité, vous pouvez vous faire excommunier par un évêque ici et trouver refuge chez un autre là. Il n’y a personne pour dire le vrai donc. On peut noter que plutôt que de se laisser tranquilles vaquer à leurs superstitions et se réjouir de toutes ces variations, chaque courant « voit les autres comme hérétiques et légitime ses propres vues en prenant appui sur des critères variés » (Ibid.) (je fais une traduction très grossière). Ce goût de l’accord est somme toute curieusement prononcé, assez pour que non contents de se chercher querelle entre eux, ils ressentent le besoin de « se définir soi et son groupe », contre les « ‘Juifs’ comme une abstraction théologique qui devient l’antitype chrétien » (Paula Fredrisken, Jesus, Judaism, and Christian Anti-Judaism). Vous devez bien imaginer comme mon oreille se dresse à voir poindre ce goût du rapport identifiant/différentiant et comme ça va venir faire mon affaire…  Que le goût de l’accord entraîne forcément des désaccords et des querelles, j’imagine que cela va sans dire… J’ai coupé la citation d’Anne Pasquier que je reprenais plus haut et qui continuait ainsi : « [Constantin] a pu voir le christianisme comme une façon de cimenter l’Empire romain, mais il a vite déchanté. Parce que loin d’être un ciment, il s’est vite aperçu qu’au sein du christianisme, il y a des discussions… il y a différentes formes de christianisme, des gens qui ne s’entendent pas entre eux et qui menacent la sécurité de l’Empire. La première chose qu’il va faire c’est de s’occuper de la question »…

 

  Ce goût de l’accord est d’autant plus surprenant, qu’ils sont entourés de gens polythéistes, c’est-à-dire de gens qui font leurs affaires avec leurs dieux. Il faut voir comme le rapport est lâche et négligeant avec les dieux polythéistes qui n’ont même pas créé l’humanité, qui ne sont jamais qu’une troisième espèce après l’humain et l’animal… Paul Veyne, dans le même bouquin, note la différence : « entre ce Dieu [chrétien] et ses créatures le rapport était permanent, passionné, mutuel et intime, tandis qu’entre la race humaine et la race des dieux païens, qui vivaient surtout pour eux-mêmes, les relations étaient pour ainsi dire internationales, contractuelles et occasionnelles ». Bon, il y a un truc avec le monothéisme et le goût de l’accord décidément…

 

  Je vais continuer par procéder par touches un peu décousues… Emmanuelle Main, dans l’épisode douze de l’Apocalypse, émet une hypothèse… Elle précise bien que c’est une hypothèse, et elle a l’air d’avoir conscience qu’elle repose plus sur une impression que sur quelque chose de solide mais c’est une jolie hypothèse, que les chrétiens ont une foi qui aurait besoin d’être rassurée (à la 41e minute) dès lors qu’en tant que Gentils, ils reconnaissent le messie d’Israël, qu’Israël, que ça regarde pourtant, ne reconnaît pas.

 

  Je voudrais ajouter une autre touche, vous ferez les associations vous-mêmes… Je voudrais que vous ayez en tête ceci qu’on peut considérer que les chrétiens n’ont pas vraiment de textes sur lesquels s’appuyer. Bien sûr, des textes, toutes sortes de textes circulent, mais le canon du Nouveau Testament, c’est-à-dire le moment où on se met d’accord sur quel textes garder parmi tous ceux en circulation pour composer le Nouveau Testament, sera construit assez tard… On aura des versions de certains courants au milieu du 2e siècle (le Canon de Marcion) et sans doute qu’on arrivera à l’idée de quelque chose de définitif vers la fin du 4e siècle…  On voit bien qu’aucune autorité ne pourrait imposer un Canon de toutes façons… Vous pressentez, je suppose, comment on va passer d’un Empire au pouvoir éparpillé et aux religions et aux dieux éparpillés, à un pouvoir centralisé s’appuyant sur une religion centralisée et un dieu unique… Vous pressentez la modification profonde…

 

  Bon on a donc dessiné une espèce de superstition éparpillée qui porte en elle le goût de l’accord et une curieuse approche par rapport identifiant/différentiant. Essayons d’esquisser maintenant de quoi pouvait bien retourner cette querelle qui amena Constantin à convoquer le Concile de Nicée pour amener les chrétiens à régler leurs affaires… Il faut prendre les choses un peu avant… Il faut regarder cette espèce de pensée philosophique qui conçoit un dieu suprême, qui, « bien que l’ultime source de tout, n’était en aucun cas son créateur. Créer ou même ordonner un quelconque faire, cela aurait implicitement engagé l’Unique dans le temps et le changement » (Paula Fredrisken, Jesus, Judaism, and Christian Anti-Judaism, p. 20). « Ainsi, dans les systèmes païens, comme plus tard dans ceux juifs et chrétiens, des intermédiaires divins, des démiurges ou Logos (une personnification d’une intelligence divine) ou des anges faisaient le travail ». C’est une très jolie idée, ça, que dieu ne peut pas être impliqué dans les choses matérielles, forcément imparfaites, mais que des démiurges se chargent du travail. Vous voyez comme il n’est comptable de rien, c’est merveilleux. Le fusible que c’est, un démiurge, que vous pouvez charger comme une mule ou un pétard ou quel que soit ce qu’on charge… Ca fonctionne comme les favorites des rois avant Louis XVI ou les premiers ministres de la Ve République… Ils auraient du garder cette idée, à mon avis, elle était parfaitement astucieuse, ça leur aurait éviter bien des tracas. Enfin bon… Cette idée d’un dieu qui se repose et de démiurges qui s’agitent, on la trouve évidemment dans le Timée de Platon. Je ne peux pas ne pas noter ici que ce texte commence par une longue… je ne sais pas comment appeler ça… réflexion sur l’organisation de l’État… La coïncidence est remarquable… Et dans ce texte, après avoir essayé d’organiser et d’ordonner toutes sortes de choses selon leurs natures et leurs fonctions, on trouve cette ponctuation : « toutes choses étaient d’abord sans ordre, et c’est Dieu qui fit naître en chacune et introduisit entre toutes des rapports harmonieux, autant que leur nature admettait de la proportion et de la mesure ». En quelque sorte, ce n’est pas moi qui fais le lien dieu-état-ordre différentiel, il a l’air d’aller de soi… Si je disais maintenant que la religion ne sert qu’à mettre l’organisation, l’idée qu’on s’en fait, l’action qui en découle, au pas de la parole, j’aurais l’air de sortir d’une boîte comme un diable, alors je ne dirais rien…

 

  Il faut avoir en tête, à mon avis, pour saisir ces théologies, cette chose qui veut qu’on ait affaire à des sortes d’exercices de styles, des compositions à partir d’éléments qui sont posés là et qu’il faut bien organiser les uns avec les autres. Si l’entreprise de la théologie, c’était de remettre en cause, de fracasser, de défier, ça s’appellerait autrement, la philosophie par exemple, encore que… Il faut voir cette propension de l’activité humaine à perler la parole, comme ces mollusques qui sécrètent des couches et des couches de carbone de calcium sur les grains de sable qui pénètrent leurs coquilles. Plutôt que de rejeter le grain de sable, le corps humain va sécréter toute la parole qu’il peut. On retrouve cette propension sans cesse, elle accapare l’activité humaine… J’aime beaucoup prendre des exemples qui n’ont rien à voir. Sur cette propension à perler la parole, j’en ai un qui me plaît beaucoup… C’est cette exposition de Sophie Calle dans le Pavillon français à Venise, où elle soumettait une lettre de rupture à 100 femmes, actrices, commissaires de police, auteures, autres… et où l’on voyait ces femmes s’emparer et perler ce texte, soit le jouer, soit l’analyser avec des outils pseudo-lacaniens, soit… Eh bien sur ces 100 femmes, il se trouve qu’il n’y en a qu’une qui a refusé. Ca nous fait une bonne moyenne ça, 1% qui refuse de perler un présupposé… Une auteure, Christine Angot, qui, dans un geste dont elle a le secret, déchire ce qu’elle a commencé à écrire et dit non. Inutile de dire que c’est ce seul geste qui sauva la proposition de Sophie Calle, en tant que cette proposition pouvait admettre le refus donc… La commissaire de police – je regrette de ne pas connaître son nom, c’est désobligeant – ayant subtilement décliné aussi, en rappelant qu’on ne porte pas plainte pour des affaires de cœur, on peut ramener notre pourcentage à 1,5. Ca tombe bien, les statistiques ne tombent jamais rond, sans qu’on sache si c’est un gage de sérieux ou de fantaisie… Ce qui va être joli à regarder dans la théologie, c’est l’originalité de tel ou tel agencement, l’astuce, la ruse ou la subtilité de la composition.

 

  Je voudrais ajouter que l’échafaudage est d’autant plus périlleux, en ce qui concerne la théologie chrétienne, qu’il s’appuie sur des textes qui n’ont rien à vois les uns avec les autres, qu’il est voué à organiser des éléments parfaitement exogènes entre eux. Le dieu de l’Ancien Testament est tempétueux, querelleur, menaçant, quand celui du Nouveau Testament est amour. La contradiction tracasse dès les premiers chrétiens : « Quel lien pourrait-on faire entre la déité martiale du livre des Juifs, trempé dans le sang, et le Christ et ses évangiles ? » se demandent ceux qui suivent les enseignements de Valentin et de Marcion entre le 1er et le 2e siècle (Paula Fredriksen, Augustine and the Jews). Et puis, on l’a vu, on va y revenir, l’organisation chrétienne baigne dans des traditions philosophiques polythéistes… Comment lisser, polir et rendre cohérents cette multitude de dieux ici et ce dieu unique là ?…

 

  J’aimerais faire un détour. Ca nous éloignera un peu de notre propos, mais l’anecdote est savoureuse… J’aimerais m’arrêter un instant sur Valentin précisément et sur l’audace amusante de son approche. Valentin s’inscrit dans le courant gnostique, qui sera rapidement considéré comme hérétique… Il faut voir quels éléments il a dans les mains pour mettre au point sa composition. Un dieu suprême donc, qui ne s’implique pas dans le temps ; le corps humain et la matière qui ont l’air plus qu’imparfaits ; et Jésus au milieu de tout ça… Je schématise… mon idée c’est de comprendre l’articulation, pas de regarder dans le détail… Paula Fredriksen moque impitoyablement l’approche de Valentin. C’est assez drôle pour mériter un large extrait : « Clairement, décidait Valentin, le dieu qui apparaît dans l’ouverture de la Genèse n’était pas le plus haut dieu, précisément parce qu’il était impliqué dans la création de la matière. (Philo, plus tôt, a subtilement résolu ce problème en attribuant le travail au Logos de dieu et ses anges). Mais de plus ce dieu était un dieu ignorant, ce qui énonce son bas statuts : Il ne pouvait pas trouver Adam quand il le cherchait, mais a du l’appeler et il ne savait pas ce qui se tramait dans le jardin avant de demander. Mais de plus… » La citation est tout autant hilarante qu’accablante… « …de plus, il n’était pas bon, mais malveillant. Quoi d’autre pouvait expliquer son désire de tenir Adam et Eve éloignés du savoir du bien et du mal ? Ainsi, Valentin concluait, les deux vrais héros de l’histoire sont le serpent et Ève. » (in Jesus, Judaism and Christian Anti-Judaism, p. 23). Bien, je ne vois pas qu’on ne rit pas d’une naïveté aussi maladroite… Mais la citation est injuste. Valentin est bien plus subtile. Il multiplie les niveaux de sagesse pour se retrouver avec un dieu transcendant d’une part, d’autre part une sorte de sagesse déchue, inférieure, celle humaine, celle dont provient la matière et une sagesse disons… supérieure, celle de Jésus, qui va combiner les éléments pour engendrer le dieu créateur, un démiurge donc. Ce qui fait que le démiurge créateur est mauvais, c’est que la Gnose, la connaissance, est cachée dans le fruit défendu. Il faut voir comment les gnostiques retournent le truc. Et c’est par la Gnose qu’on se dépêtre de ce qui nous tourmente et qu’on… alors je ne sais pas comment dire une chose pareille, c’est quand même vraiment très éloigné des choses que je prends au sérieux… se révèle, atteint l’absolu, la lumière, autre, etc. Alors, forcément, un démiurge qui refuse la connaissance aux hommes, même cachée dans le fruit, est mauvais… Toute la subtilité, la parade, le court-circuit, la subsumption va consister à tenir cette idée de l’origine spirituelle de la matière. Valentin multiplie les entités et les combinaisons, les relations, les enchevêtrements et les degrés entre matière et spirituel, parfait et imparfait… et, comme les autres gnostiques, retourne les concepts, où l’on voit que le Serpent est un sauveur et que le Cosmos est mauvais… Vous devez pressentir comme le paradigme est sophistiqué et comme le travail qui va mener à la « rédemption » ou autre est méticuleux devant un tel enchevêtrement… Là alors, c’est forcément délicieux. Il faut voir l’effort d’une pareille combine, le panache du geste. Je veux dire, ce n’est pas parce qu’on est convaincu que l’on est devant un fatras de sornettes délirantes qu’on ne peut pas savourer la technique, ce serait bouder son plaisir… On ne peut pas trouver toute cette activité folle et désespérée  au moins émouvante.

 

  Bien… Je pense qu’on se fait une petite idée des préoccupations des chrétiens aux premiers siècles et de la façon dont ils s’y prennent pour combiner et organiser leurs compositions théologiques à partir d’éléments à ce point exogènes assez pour revenir à notre problème et regarder cette fois Arius, celui, donc, qui justifia que Constantin convoque le Concile de Nicée… Dominique Cerbelaud, dans l’épisode 9 de L’Apocalypse, effectue un long développement pour esquisser la fonction… si je peux dire… je devrais sans doute dire le status… de Jésus. Il part (à partir de la 26e minute), du verset 22 du chapitre huit du Livre des Proverbes qui fait dire à quelque chose comme la sagesse : « Le Seigneur m’a acquise, principe de sa voie »… Selon Cerbelaud, cette sagesse « est issue de la sphère divine », elle « a pris part à la création du monde » et « reste une sorte d’intermédiaire entre le divin et l’humain ». Il précise, on voit bien en quoi ça importe, que la traduction grecque choisira « créée » plutôt qu’« acquise ». Il continue : « pour les Juifs, qui vont méditer ces textes, il s’agit de la Torah » et explique : « la seule façon possible pour dieu de se révéler… », il s’interrompt et reprend : « la seule façon possible pour les hommes de le connaître, c’est la Torah ». Il poursuit en remarquant la lecture différente que font les chrétiens, puisque, pour eux, « la sagesse, c’est le Christ »… « pas seulement de Jésus historique, d’un Christ métaphysique… », « un Christ qui préexiste à Jésus historique ». Il fait le lien entre sagesse et verbe : « la parole a pris chair, elle sera donc identifiée à Jésus de Nazareth ». On en est à la 30e minute…  J’aimerais prendre le temps de poser les choses sans me perdre dans les détails… Cerbelaud souligne que le rapport du Christ à Dieu reste flou. Puis il aborde la question d’Arius (32’) qui « dit une chose jusque-là restée latente », à savoir que « cette sagesse Christ », « Dieu la créée ». Il conclut : « Voilà comment Arius a provoqué une crise dans une situation qui restait un peu floue jusqu’à lui ».

 

  Et en effet, Arius expose ses vues dans son texte Thalie, dont on peut trouver des extraits : « le Fils n’existait pas de tout temps ». Il continue : « le Verbe de dieu » « n’était pas avant de devenir ; mais il a lui aussi une origine du fait d’être créé ». Arius considère Jésus comme un démiurge : « Dieu était seul, et il n’y avait encore ni le Verbe ni la Sagesse. Puis, comme il a voulu nous créer, alors, oui, il a fait un certain être, et il le nomma Verbe et Sagesse et Fils, afin de nous créer par lui ». Il pousse la provocation très loin dans cette hiérarchisation : ce Fils, « ce qu’il connaît et voit, il le connaît et le voit en fonction de ses propres limites, ainsi que nous-mêmes connaissons selon notre propre puissance ». Et insiste : « Non seulement le Fils ne connaît pas le Père exactement – car son pouvoir de comprendre ne suffit pas –, mais le Fils lui-même ne connaît pas sa propre essence ». Puis il dissocie les essence du Père, du Fils et du Saint-Esprit qui restent « étrangères, sans lien aucun, sans rapport ni participation mutuelle ».

 

  Bien… La querelle, on la voit s’articuler… Elle va opposer des courants qui précisent chacun le rapport entre le Christ et Dieu… A côté d’Arius, on peut dessiner deux pôles par exemple, un qui veut que Jésus soit un homme adopté par dieu que mentionne Irénée de Lyon dans son Contre les hérésies… et un autre qui conçoit le Christ et Dieu comme des modalités d’une même divinité… que mentionne Basile de Césarée dans sa Lettre CCV. Pour répondre à ces hypothèses et affirmer la divinité du Christ sans le fusionner avec Dieu – sinon qui vit la passion ? – il faut soutenir sa consubstantialité avec Dieu. C’est la seule parade conceptuelle possible pour tenir dans un geste et le monothéisme et la divinité du Christ.

 

  C’est donc après toutes sortes de conciles qui viennent chercher les poux d’Arius, que Constantin convoque ce Concile de Nicée. C’est le premier grand concile œcuménique de l’Histoire de l’Église. La consubstantialité du Père et du Fils est donc bien affirmée… Le début du Credo dit ceci : « Nous croyons en un seul Dieu, Père tout-puissant, Créateur de toutes choses visibles et invisibles ; et en un seul Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, engendré du Père, c'est-à-dire, de la substance du Père. Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu ; engendré et non fait, consubstantiel au Père ; par qui toutes choses ont été faites au ciel et en la terre. » On peut remarquer que la Trinité n’est pas encore mise au point, elle est mentionnée à la fin du Credo … C’est très curieux à suivre, ces discussions pointilleuses. Elles ne servent pas à rien, elles servent quand même à ne surtout pas poser la seule question qui veut que ces histoires de dieu et de Jésus sont des foutaises. En posant ainsi ces querelles, on voit bien que quel que soit le courant, on valide de toutes façons le présupposé dieu/Jésus… Après, il n’y a pas de raison de ne pas admirer la sophistication des parades… C’est donc autre chose qui va venir m’intéresser, si on veut retomber sur nos pattes après tous ces détours… D’abord, c’est la volonté de Constantin d’unifier les Églises, sa présence même au Concile, les tractations auxquelles il prend part pour faire signer les évêques montre bien le lien entre centralisation du pouvoir politique et unification de la religion… dans l’épisode 9 de l’Apocalypse, Ramsay MacMullen décrit (39’30’’) : « L’Empereur allait personnellement d’un évêque à un autre, avec un bout de papier qu’il leur demandait de signer ».  Enrico Norelli poursuit : « Tout le monde doit signer, parce que l’Empereur veut qu’on signe. Il lui importe qu’il y ait une unité formelle »… Il continue : « Plus que la formation d’une orthodoxie, je parlerai de son contrôle politique ». On remarquera par ailleurs que ce Concile met au point l’anathème qui condamne un hérétique dans tous les diocèses et non plus seulement localement. Mais je voudrais m’attarder sur un point qui m’amuse beaucoup… Je dis et répète que les Noms, les Lois sont des curseurs des seuils de tolérance des forces en jeu… Que la loi pointe le seuil où c’est tolérable de part et d’autre parce que c’est mal dit, c’est-à-dire malentendu. J’insiste : le Nom, la Loi ne sont pas des points d’accord, mais des points de suspension d’accord, des parades qui, avec une mécanique qui pose l’accord en présupposé, contournent pourtant bel et bien l’accord. Eh bien nous y voilà, avec ce concile qui fait un tour de passe passe avec un credo assez vague qui, loin de résoudre les problèmes, amènera à convoquer d’autres conciles encore et encore… : « L’accord négocié à Nicée est si subtile qu’il sera la source de nouvelles et interminables querelles » entend-on à la 38e minute de l’épisode 9 de l’Apocalypse. Vous savez que l’expression « ne pas bouger d’un iota » vient des pinaillages de ce Concile. Je recopie l’étymologie : « les nicéens soutenaient que le Fils de Dieu était ὁμοούσιος(homooúsios), « consubstantiel, de même substance » que Dieu, alors que les (semi-)ariens soutenaient qu'il était ὁμοιούσιος(homoioúsios), « de substance semblable » (seul un iota distingue les deux mots) »… C’est toute la magie de la langue de faire que semblable puisse signifier différent, mais bon… Leurs querelles auront décidément traversé les siècles…

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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27 octobre 2012 6 27 /10 /octobre /2012 05:50

Jérome Bel - Disabled Theater

8_1.jpgJ’ai laissé de côté dans ce cours de l’année universitaire qui court de 1984 à 1985 où Deleuze s’occupe de cinéma, précisément de la pensée du cinéma, sur lequel nous nous appuyions la dernière fois, toute une histoire de nombres et de coupures mathématiques par laquelle Deleuze vient prendre le cinéma de Godard et qui va venir nous permettre et de regarder un déploiement assez conséquent dans la pensée de Deleuze et d’observer l’approche et la tournure de Godard, qui, quoi qu’en dise le philosophe, n’identifie/différentie décidément pas. Vous voyez comme ça va venir forcément faire notre affaire...

 

Mais d’abord, je voudrais prendre tout ça par un autre bout. Je voudrais revenir sur ce montage prestidigitateur et halluciné d’une image qu’on pourrait qualifier de... persistante ou, par ironie, de « juste » ou... peu importe avec un exemple qui est venu beaucoup m’amuser. C’est une petite scène dans Baisers volés de Truffaut où Antoine Doinel, troublé par... comment dire... n’importe quelle projection narcissique qu’il appose sur le personnage qu’interprète Delphine Seyrig, répond à la question que celle-ci lui pose : « Vous aimez la musique, Antoine ? », par un « Oui, Monsieur » maladroit et embarrassé avant de renverser son café et de prendre la fuite. Bon. Altman, Iñárritu, par exemple, auraient coupé au « Oui, Monsieur » pour passer à autre chose et laisser l’impact en suspension... Peut-être doit-on cette habitude aux coupures publicitaires télévisuelles qui auront sans doute beaucoup plus influencé le cinéma qu’on aurait pu le souhaiter… Mais Truffaut, lui, prolonge et étire la chose indéfiniment au prétexte qu’il faut tout autant se casser la tête pour fabriquer l’émotion que la préserver quand elle est là. C’est du moins ce qu’il explique dans un entretien, peut-être pour Cinéaste de notre temps, je n’ai malheureusement pas noté, en se référant à Hitchcock, avec le pétillement dans l’œil de quelqu’un fier de son coup. Il étire la scène avant la maladresse de Doinel, les indications aux acteurs sont claires : « tourner la cuiller 6 fois plutôt qu’une », pareil je n’ai pas noté où je l’ai entendu dire une chose pareil, ce n’est pas très malin, parce que je m’en remets à ma mémoire, certes fraîche, mais quand même...,  puis tire le fil des conséquences d’une pareille... disons gaffe. Vous voyez tout le soin, toute l’attention portée à la fabrication d’une image, la convergence, je veux dire : les éléments forgés, forcés pour converger en un point : l’image... Le scénario, la mise en scène, le découpage, les acteurs... qui s’accordent de façon parfaitement artificielle pour une émotion de rien. Encore que ce soit pour rien, rien de plus qu’un petit gag anecdotique, ça pourrait relever du subversif ; c’est bien même le seul truc qui pourrait être intéressant chez Truffaut, ces rares moments de sincérité insignifiante, s’ils n’étaient avalés par... Je ne sais pas par quoi... Il faut prendre un exemple : L’Argent de poche, tiens, où tout un foisonnement de scénettes plus savoureuses et réjouissantes les unes que les autres, sans doute les meilleures du cinéma de Truffaut, s’il faut parler définitif, est fracassé par le soliloque ahuri conclusif de l’instituteur qui ramasse la mise et remet de l’ordre, c’est-à-dire pulvérise tout ce dont le film est fait... Enfin bon...

 

Alors quand on se retrouve face à une entreprise à ce point-là cohérente, j’imagine qu’il y aurait quelque chose d’acariâtre à critiquer. Truffaut, les lacaniens diraient qu’il est condamné à errer dans le désert du narcissisme. Que ses personnages n’en reviennent pas de quelque chose qui ne se laisse pas définir et qui s’appellerait la réalité, qu’ils soient saisis et figés par l’image qu’il se font des choses et... en l’occurrence des femmes et que le principe de réalité soit forcément une déception (cf l’emballement de Doinel pour la photo d’une inconnue dans L’amour en fuite par exemple) et que lui-même ne fasse des films qu’à partir de l’image qu’il se fait du cinéma posée comme axiome, ça a le mérite de la cohérence. C’est très curieux pour quelqu’un qui vénère Welles et Hitchcock, des types dont la prouesse même consiste à questionner, expérimenter, malmener le cinéma, qui retirent ou ajoutent, prennent de travers, renversent tous les codes de leurs époques, c’est très curieux au point de se demander ce qu’il leur trouve, je veux dire : qu’est-ce qu’il y a d’autres dans Citizen Kane qu’une provocation à bouleverser l’ordre chronologique et à filmer les acteurs de biais et dans l’ombre, à les circonscrire, à les étouffer dans toutes sortes de lignes anguleuses ? C’est même particulièrement drôle pour un homme qui venait du théâtre, de ne pas aller les chercher, les acteurs, de face et en pleine lumière. Alors s’il ne voit pas ça, que voit-il ? Que voit-il chez Hitchcock, qu’est-ce qu’il y a d’autre, qu’un goût amusé et ironique pour l’expérimentation, ici un long plan-séquence (La corde), là un film entier sur l’observation de la vie des voisins par ce qu’on en voit de la fenêtre (Fenêtre sur cour), et des scènes et des scènes où mise en scène, lumière, caméra ont décidé de toutes façons de rire ?

 

On ne sait pas ce qui fait que pas une seule fois Truffaut aura oublié ses lubies narcissiques pour regarder le cinéma ; pas une seule fois, pas même dans La nuit américaine, dont le cinéma est le sujet, il aura pris à bras le corps cette chose-là et secouer un peu pour voir ce qui tombe ; pas une seule fois il aura abordé un film en se demandant, par curiosité naïve, qu’est-ce que c’est et qu’est-ce qu’on peut en faire ; pas une scène, pas un plan, pas un mouvement de caméra ou une audace de découpage, pas le moindre risque. Sans doute que son besoin d’être « aimé », ou plutôt son espoir, qui est bien un truc de narcissique... enfin on s’en fiche, ça ne nous regarde pas. Toujours est-il que, quand on regarde un film de Truffaut, ce qu’on voit, c’est l’image qu’il se fait du cinéma et l’image qu’il se fait de lui-même qui fait du cinéma. L’image qu’il se fait des femmes, du couple, des enfants... Il se peut que ça ne nous regarde pas non plus, mais enfin il nous les fout sous les yeux... Et les rares moments où les choses pourraient venir échapper à l’image qu’il sen fait, certaines scènes des 400 coups ou de L’argent de poche donc ou les scènes de cour « renoiresques » de Domicile conjugal, c’est pour finir happées de toutes façons quand même... Bon... Truffaut, on peut dire que c’est cuit. La qualité, il s’y sera accroché finalement. Mais, ce n’est pas grave, c’est attachant quelqu’un qui veut bien faire pour être « aimé »... Il se trouve que quand on ne pose pas les questions, ce n’est pas pour autant qu’elles ne sont pas là, insistantes et têtues... Ne pas poser la question de cette propension propagandiste du cinéma, par exemple, ça laisse le cinéma reproduire et dupliquer les mécanismes propagandistes ; ne pas poser la question de l’image au cinéma, ça laisse libre le cinéma de vaquer à son exsudation narcissique d’images, etc. Je ne reviens pas sur chacun de ces points, on les a vus, ce sur quoi j’insiste, c’est ceci qui veut que si on ne pose pas la question, la question se pose à nous, quand même, et souvent d’une vilaine façon. Vous voyez, je ne parle plus de cette organisation totalitaire qui s’occupe de fonctions artificiellement divisées et complémentaires pour fabriquer une image, là je prends ça en amont, dans le rapport même à l’image narcissique, quand l’image fabriquée par le réalisateur est ravie par l’image qu’il se fait des choses…

 

Après s’être attardé sur un cinéma qui ordonne et harmonise, avec comme présupposé axiomatique l’image, l’image qu’on se fait des choses comme idéal totalitaire, entrons, comme on dit, dans le vif du sujet. Il y a toute une réflexion chez Deleuze, dont je ne suis pas sûr qu’on ne l’ait jamais abordée ici, alors qu’elle est assez insistante pour ne pas pouvoir la contourner, je veux dire : il y revient et il y revient en la prenant par tous les bouts et puis il se peut qu’elle m’intéresse plus encore que tout. Je ne sais pas. Bref. C’est cette histoire de… comment dire… ce n’est pas une subsumption, ni tout à fait une combinaison… Dans ce cours Deleuze parle de « rapport » et de « réconciliation »… Réconciliation, c’est exactement ça. La réconciliation, donc, entre l’un et le multiple, précisément « la réconciliation entre le nombre et la grandeur ». Ca, conceptuellement, c’est très intéressant. J’ai déjà dit qu’on pourrait faire une histoire de la Philosophie à partir des dualités que les philosophes posent pour mieux les retourner et les court-circuiter. Et j’ai sans doute pris l’exemple du juste milieu aristotélicien ou du rapport maître et esclave hégélien. Il faut bien voir que la prouesse conceptuelle, elle est dans la tournure du court-circuit. C’est très important. Par exemple Marx, qui reprend le rapport dominant/dominé hégélien, mais sans la tournure de subsumption, ça donne quelque chose de catastrophique. Et c’est bien dommage à mon avis… Enfin bon… Donc il faut voir l’appétit gourmand, la malice joyeuse qu’il y a, pour Deleuze, à s’attacher à réconcilier nombre et grandeur… Puisque c’est par le nombre et la grandeur qu’on le prend ici. Alors dans ce cours, il explique le plus simplement du monde une théorie du mathématicien Dedekind qui redéfinit le nombre. Il dit comme ça : « ‘Tout point rationnel opère une coupure sur une droite’ ou ce qui revient au même ‘tout nombre rationnel entier ou fractionnaire constitue une coupure dans la suite infini des nombres rationnels’ ». Je reprends la phrase, parce qu’il faut voir qu’il parle d’abord de point, avant de parler de coupure… Bon. On continue. Ensuite il dit : « La coupure répartira notre ensemble en deux classes » et « la coupure appartient à l’une ou l’autre classe ». Puis il fait, comment dire… le point : « la série des nombres rationnels comporte une infinité de coupures » avant de s’enthousiasmer sur « l’astuce diabolique » de la chose qui définit le nombre non plus en terme d’unité mais de coupure. Puis il donne un exemple, je recopie fidèlement pour l’instant : « si 2 fait partie de la classe supérieure, vous direz que la classe supérieure a un début. En revanche la classe inférieure n'a pas de fin » et d’ajouter qu’inversement « si vous le considérer comme fin de la classe inférieure, la classe inférieure a bien une fin, la classe supérieure n'a pas de début ». Ca c’est pour les nombres rationnels. Quant aux nombres irrationnels, il continue : « coupure irrationnelle, une répartition telle que la coupure ne fait partie d'aucune des deux séries et que l'une des séries n'a pas plus de fin, que l'autre série n'a de début ». Et là, il conclut : « Et l'on dira uniquement : ‘le continu c'es l'ensemble des coupures rationnelles et irrationnelles’. Vous aurez défini la continuité même, par la coupure. »

 

  Vous devez bien voir que ce truc-là de tirer un fil et de se retrouver avec le déroulement illimité d’une bobine, c’est forcément leibnizien comme idée. Et justement, si on prend un des cours de Deleuze sur Leibniz, par exemple celui du 27 janvier 1987, on se retrouve avec ici des points de singularités, là des « séries infinies »… Alors, il faudrait développer un peu et en même temps je ne sais pas comment m’y prendre… C’est-à-dire est-ce que j’aborde la compossibilité ou pas pour réussir à hameçonner cette chose-là de singularités alors que ce qui m’intéresse précisément ici c’est la réconciliation singularités/séries… Je ne sais pas… C’est toute une histoire de dégager assez pour parvenir à l’os. Bon… On va prendre son plan comme il procède. Il dit d’abord qu’une « singularité c'est une inflexion, ou si vous préférez un point d'inflexion ». Il précise : « Le monde est la série infinie des inflexions possibles ». Bon. Deuxième point : « est-ce qu'on ne pouvait pas dire que il y a compossibilité entre deux singularités lorsque le prolongement de l'une jusqu’au voisinage de l'autre donne lieu à une série convergente, et au contraire, incompossibilité, lorsque les séries divergent. » J’accumule là et je vois bien que ça se complique… Et enfin troisième point : « est-ce qu'on ne peut pas dire que l'individu, la substance individuelle, c'est une condensation, c'est un condensé de singularités compossibles, c'est à dire convergentes ». Alors pour saisir cette histoire de compossibilité, et pour le plaisir de la chose, reprenons cet exemple qui veut que « ‘Adam non pêcheur’ est incompossible avec le monde où Adam a pêché. » Voilà, là on est avec cette histoire de compossibilités et d’incompossibilités, devant des séries infinies infléchies par des singularités. C’est la parade la plus virtuose de Leibniz, ça lui permet de libérer et l’activité humaine et l’idée qu’on s’en fait. On a un Dieu qui ne crée pas un monde, par exemple on pourrait dire un monde fini, mais qui crée des possibilités, je n’ai même pas envie de dire un monde de possibilités. C’est-à-dire, je cite : « dieu n'a pas crée ‘Adam pêcheur’, il a crée le monde où Adam a péché ». Vous voyez comme ça laisse possible un monde où Adam n’a pas pêché, où le pêché est une possibilité, une inflexion singulière, Borges, cité toujours dans le même cours, parle de « bifurcation ». Ca reste possible, et le monde où Adam n’a pas pêché et Adam qui ne pêche pas, ça reste décidément possible, mais ça n’est pas compossible avec notre monde. Dès lors, qu’Adam pêche, c’est une inflexion, ça exprime sa singularité. Quelqu’un qui n’aurait pas pêché, ce ne serait pas Adam, parce que ne pas pêcher, ça s’inscrit dans une série divergente à celle d’Adam. Il faut voir que ça se renverse : d’une part les singularités sont autant d’inflexions et de bifurcations qui provoquent une infinité d’inflexions et de bifurcations, d’autre part ces inflexions expriment et le monde et l’individu auxquels elles renvoient en dessinant des convergences par leur compossibilité. Je fais très grossier, mais je crois qu’on retombe sur nos pattes…

 

  Alors, on est face à un jeu de rapports de différenciation, forcément, mais il faut voir qu’ils ont quelque chose d’intéressant en ce qu’ils ne sont pas, comment dire, par exemple exclusifs ou autre… C’est-à-dire qu’on n’est plus dans un rapport où on aurait  ici A et là B et où on aurait besoin de B pour que A signifie A, ce qui fait que A ne signifierait pas autre chose qu’il est différent de B. Non. Que A signifie B, l’idée même de compossibilité/incompossibilité permet que cela reste possible de toutes façons. Bon. Il faut pressentir une chose pareille. Mais ce n’est pas ce qui va venir m’intéresser ici pour qu’on avance quand même un peu. Il faut qu’on se débarrasse de ces histoires de compossibilités pour dégager quelque chose qu’on retrouve dans la pensée deleuzienne… et qui veut qu’une singularité renvoie forcément à une série voisinante et illimitée ; que la différenciation ne se fait pas, ne se fait plus entre deux singularités montées artificiellement qui se renvoient l’une à l’autre en tant qu’elles ne sont pas, mais dans un rapport où la singularité infléchit et bifurque un voisinage qui continue de proliférer en même temps qu’il exprime telle singularité ici et telle autre là. Et cette réconciliation, elle est virtuose assez pour la savourer.

 

  Bien. Maintenant, nous ici, on dit qu’on n’atteint pas un niveau où se distingue une singularité. On dit qu’au niveau synchronique, s’il faut faire une topologie arbitraire, c’est-à-dire par exemple entre deux points de singularités ou un point sur une série, il n’y a que des voisinages, qu’on ne peut pas dire qu’on peut opérer une coupure nette et précise qui ferait qu’on se retrouverait devant quelque chose comme un point A, qu’on pourrait vaguement imaginer une zone A aux contours flous mais que même là, ce serait sacrément exagéré… c’est-à-dire on dit que la question de l’individu ne se pose pas, ne peut pas se poser ; et qu’au niveau diachronique, la prolifération ne sait pas se ramasser ni s’isoler, atteindre un seuil où on aurait une exuvie individuelle ; que précisément parce que ça continue de proliférer au niveau diachronique et que ça déborde au niveau synchronique, l’idée même d’individu, d’individuation ou de singularité est folle. On dit que le bleu n’existe pas, par exemple, que ce qui répondrait au mot bleu, la pureté de quelque chose qui répondrait aux critères bleu, ne peut être qu’une fabrication humaine à partir de la façon dont l’humanité utilise la langue. Que c’est parce que le corps humain utilise la langue de telle façon précise qu’il croit – ça tient de l’ordre de la croyance – que quelque chose répond forcément au mot bleu et qu’il fabrique cette chose pour confirmer son présupposé. Alors cette histoire de points de singularités deleuzienne, ça marche avec les carrés, parce que les carrés, c’est une invention linguistique, et ça marche même très bien et c’est virtuose, mais il faut voir que c’est tout. La prolifération va s’infléchir et bifurquer, certes, mais pas à des points précis, ne serait-ce que parce que c’est par la pression de la prolifération qu’elle-même finit par infléchir et que cette pression fait qu’elle emporte le point où on pourrait dire que ça bifurque. Il faut voir que ce qui va nous paraître bleu, ce qui va nous paraître Adam, sont concours mycorhiziens dédifférentiés.

 

  Il se trouve que Deleuze embranche cette histoire de coupures avec le cinéma de Godard – on retombe sur nos pieds… Il regarde si ça marche de parler de coupures irrationnelles dans le cinéma godardien. C’est très très malin. Il prend l’exemple de tel montage entre deux images dont Godard a le secret et il dit : « ça n'est plus un enchaînement d'images, c'est en effet un cinéma qui n'enchaîne plus les images. Pourquoi, parce qu'il procède par coupure irrationnelle. Il procède par incommensurable, je dirais les deux images sont incommensurables… ». Il prend l’exemple d’une série d’arrêts sur image dans Sauve qui peut où tel acteur tend la main vers telle actrice sans qu’on sache très bien déterminer s’il veut la caresser ou la gifler. Il dit : « Si il y avait coupure rationnelle, on pourrait dire, la caresse finit à tel moment, ou bien dire, la gifle commence à tel moment. Et Godard, c'est pas ça qui l'intéresse, ce qui l'intéresse c'est ce qui se passe entre la caresse et la gifle. » Puis il conclut : « deux séries d'images étant données, on fera surgir entre les deux, une troisième qui file pour son compte et qui n'appartient ni à la première série, ni à la seconde série. ». Si ça continue de proliférer, vous voyez bien que de toutes façons, ça fait notre affaire… Seulement voilà, ce qu’il ne semble pas noter, Deleuze, et qui n’est pas anecdotique, c’est précisément que la prolifération chez Godard n’atteint pas le seuil où on serait devant une image tout à fait. On a vu qu’il ne veut pas qu’on entende la chanson que répète les Rolling Stones dans One plus One ; on a vu qu’il laisse bredouiller les acteurs dans Film socialisme ; qu’il ne s’attache pas à isoler ce qu’il filme ni à faire converger les éléments pour individualiser ou singulariser quelque chose qui ferait qu’on s’y retrouve. Ce qui est intéressant à noter chez Godard, ce n’est pas seulement tout ce jeu de rapports, mais c’est bien que ce qui est mis en rapport n’en finit pas de s’échapper et que c’est même pourquoi ça peut être mis en rapport avec autre chose qui s’échappe, sans qu’on puisse dire qu’on a affaire à deux séries distinctes qui proliféreraient par exemple ou plutôt à une mycorhize qui déborderait même le rapport avant même qu’il ne l’établisse. Ce n’est même pas que deux séries ne suffiraient pas à décrire ces montages de cinq, six… séries, comme on les voit dans les Histoire(s) du Cinéma par exemple, c’est même que ce ne sont pas des séries mais… A propos de cette œuvre, j’en ai trouvé une description qui va venir nous intéresser et qui se formule ainsi : « L’œil et l’oreille ne peuvent jamais se poser sur rien de stable, tout est toujours aussitôt transformé, et dans un laps de temps tellement court qu’il est le plus souvent impossible de saisir l’objet de cette transformation » (C. Scemama, Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard : la force faible d’un art, éd. L’Harmattan, p. 11). Il faut voir, j’insiste, que Godard ne procède pas comme on le fait depuis les Lumières avec la langue, avec la pensée, avec l’activité, à poser ici et là des catégories que l’on met en rapport, non, mais bien par mycorhize dédifférentielle où le rapport n’identifie/différentie pas ce qui est mis en rapport, mais le prolifère. Et c’est bien pourquoi c’est forcément une prouesse.

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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27 août 2012 1 27 /08 /août /2012 13:57

Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin - Le vent d'est

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Alors heureusement qu’il n’y a pas que l’architecture computationnelle ou la métrologie pour venir faire nos affaires. Parce que c’est bien amusant d’aller décortiquer comment la logique inducto-déductive d’identification/différenciation imprègne toute l’activité humaine, c’est-à-dire comment l’activité humaine est avalée, non pas par la langue, mais par une langue précise, une langue exuvique, qui isole et rapporte – et qu’est-ce qu’elle rapporte, avec son goût illimité de la rentabilité – rapporte, donc, met en rapport situationnel, mais ça ne peut pas nous suffire... Vous l’avez – je récapitule un peu – cette histoire de l’aliénation du corps humain à cette langue exuvique dans la psychanalyse, qui n’est que ça, la description d’un corps qui ne peut pas s’en remettre d’être mis au pas de sens. Comme la psychanalyse n’est pas la philosophie, c’est-à-dire qu’elle a fait cette erreur fondamentale de partir du cas pathologique pour généraliser, sans avoir un goût prononcé pour le questionnement, qui plus est ou surtout, avec une méthode pareille, le corpus entier était cuit. Sur le tard, Freud s’est retourné vers la société, on l’a souvent rappelé ici, bon... il aurait évidemment fallu qu’il commence par là... Peu importe... Ce qu’on épingle ici grossièrement et de façon parfaitement exagérée sous le terme de « science », c’est bien cette entreprise folle de se soumettre à l’idéal d’une langue exuvique désirante. Je devrais éviter autant que faire se peut les gros mots comme ça « science » pour parler d’une langue précise, « société » pour parler d’un rapport précis à la loi, etc... J’ai conscience que je vais trop vite... Bref... On observe ici donc une langue précise qui établit des identités en les mettant en rapport pour les différencier, qui différencie pour établir des rapports pour identifier... Et on regarde comment le rêve de l’automate spirituel spinoziste, la pensée pure qui tourne à vide, ce que Deleuze rapproche, dans ses cours sur l’image de 84-85, de l’axiomatique, torture le monde. Sur cet automate spirituel, il me semble qu’on peut le regarder fonctionner comme une sorte d’embryon du conatus, et s’intéresser davantage à sa dynamique qu’à ce côté délirant hydroponique, mais bon... Deleuze a pris ce qui l’intéressait pour avancer, nous, on ne prendra pas du tout de toute façon... Et il me semble qu’on a pointé sur ce blog tout autant à quel point ce mécanisme identifiant/différenciant hante le monde de ses sécrétions désirantes et à quel point on a pu et on peut faire autrement...

 

du rapport au cinéma 

On a déjà parlé du cinéma ici. Parce que parmi toutes les activités linguistiques du monde, le cinéma procède aussi à partir d’identités et de rapports et que c’est forcément fait pour nous intéresser... On note souvent, depuis Griffith et Eisenstein, que le montage même est affaire de rapports et associe des plans les uns aux autres. Pour celui-ci, ça va permettre de recoller des morceaux épars, par touches, quand celui-là va s’intéresser à la fluidité que ces rapports permettent. Bon... Ca me paraît bien sophistiqué quand même... Je veux dire, avant même de faire du montage entre deux plans, le plan lui-même, la captation d’un geste ou d’un mouvement ou d’une chose presque immobile ou... etc., c’est le rapport entre deux images... Même deux siècles après, même avec toutes les technologies dont l’humanité a le goût, on ne fait pas mieux que le thaumatrope. Le cinéma, c’est du thaumatrope amélioré, ça associe 24 images par secondes pour tenter de suggérer le mouvement... Dans ce genre d’inventions pré-cinématographiques, ma préférée sera le zootrope, mais c’est une affaire de goût... Peu importe... C’est bien parce qu’à un moment vous voyez un couteau entailler et qu’à un autre moment vous avez un bout de pelure qui tombe, qu’on vous suggère là que Jeanne Dielman épluche ses pommes-de-terre. Vous n’êtes pas du tout en train de la voir éplucher, vous êtes en train d’associer des moments qui ponctuent cette occupation, assez longue donc, que votre persistance rétinienne comble pour vous donner l’illusion que, etc... Donc le rapport, il est établi dès la captation et la vision, ne serait-ce que d’une seconde. On sait que ça intéressait beaucoup Bergson, cette histoire-là, qui observe dès le début de sa Pensée et le Mouvant : « S'agit-il du mouvement ? L'intelligence n'en retient qu'une série de positions : un point d'abord atteint, puis un autre, puis un autre encore. Objecte-t-on à l'entendement qu'entre ces points se passe quelque chose ? Vite il intercale des positions nouvelles, et ainsi de suite indéfiniment », avant de dénoncer l’ « infirmité de notre perception, condamnée à détailler le film image par image au lieu de le saisir globalement », un peu plus loin... Je ne crois pas dire quelque chose de très original, simplement remonter un peu le cours pour insister sur ceci qui veut que dès le plan, dès ce qu’on appelle en « français » le « rush », qu’on appelle en anglais le « footage » d’ailleurs, vous avez le mécanisme identification/différenciation qui opère, l’identité d’une image fixe mise en rapport avec une image fixe différente.  

 

On sait que l’établissement de rapports préoccupe au plus haut point Godard, dont j’ai trouvé l’explication la plus claire l’autre jour : « Par exemple tu te dis " je suis jolie ou j'ai l'air fatigué. Mais en disant cela qu'est-ce que tu fais ? Tu ne fais rien d'autre qu'établir un rapport entre plusieurs reflets, l'un ou tu avais l'air en forme et un autre où tu l'étais moins. Tu compares c'est-à-dire, tu fais un rapport et alors tu peux conclure, j'ai l'air fatigué. », sans pouvoir vraiment vérifier d’où elle venait... Il semblerait qu’on puisse la trouver dans le catalogue qui accompagnait l’exposition au centre Pompidou « Voyages en Utopie », qui recueille de nombreux textes dont le manifeste dont elle serait issue. Je vais continuer à chercher ça... On va faire avec cette explication quand même... Là, on est déjà dans un autre processus de rapports, mais le mécanisme est exactement le même que celui qui associe deux images fixes pour suggérer le mouvement. On va voir qu’à tous les niveaux, le cinéma n’est qu’affaire de rapports. Entre deux images, entre deux plans, on l’a vu... On peut prendre un exemple... L’un des plus fameux, ce sera sur la fin de North by Northwest d’Hitchcock, quand Eva Marie Saint, suspendue dans le vide à cette horrible chose qui s’appelle le Mont Rushmore, dont la laideur colossale devait bien déjà faire pressentir à quel point le systématisme américain finirait par rejoindre celui soviétique en bien des points, se tient à la main de Cary Grant qui, sur le plan suivant, la hisse sur sa couchette de train... On appellera ça le raccord dans le mouvement et on voit bien l’astuce elliptique... Mon préféré, ça va être le raccord entre le nuage qui traverse la lune et le rasoir qui découpe l’œil dans le Chien Andalou, parce que là on est déjà en train de nous dire quelque chose... Nous voilà avec un langage dont le fait même n’est qu’histoires de rapports, j’insiste, entre les images, entre les plans et donc... il faut y venir, entre les choses filmées...

 

  Alors, il y a un rapport évident à la chose filmée, c’est-à-dire quasiment axiomatique, où la chose filmée et le film de la chose coïncident et peu importe que l’histoire du cinéma ne soit faite que du décalage inouï entre la chose et l’image de la chose, depuis les trucages de Méliès, jusqu’à l’invraisemblance des décors de studio et du jeu des acteurs d’Hitchcock, en passant par les métaphores des surréalistes, ou le hors-champ qu’utilisent des gens aussi différents que Lubitsch ou Gus van Sant, le présupposé du spectateur, c’est que ça coïncide forcément. Ca a été tout un questionnement, la dimension propagandiste du cinéma, l’utilisation du cinéma comme propagande à Hollywood ou dans des régimes totalitaires, ce truc que quel que soit le régime, le cinéma ait à voir avec la propagande... Mais je pense que c’est tout bête, c’est que le cinéma a l’air de diffuser une représentation mentale qui s’adresse directement à la représentation mentale des gens – ça s’appelle le narcissisme chez Lacan, une chose pareille. Dès lors, le présupposé n’est pas, ne peut pas être : « ceci n’est pas une pipe », mais l’image d’une pipe, parce qu’il faudrait venir déjà contredire le présupposé qu’on pose dans sa vie de tous les jours, pour penser, pour dire, pour agir, et que l’on questionne ici, et qui établit la représentation mentale comme l’axiome des axiomes. Je veux dire si Woody Allen filme Paris, aussi grossier que cela puisse être, le spectateur ne va pas se dire « tiens, il voit Paris comme ça, lui, il a rien compris », il va se dire qu’il reconnaît Paris, que c’est bien tel pont ou tel édifice qu’il a sous les yeux. Il ne se dira pas que parmi tous les ponts, il a choisi celui-là et que parmi tous les angles possibles, il propose celui-là, et que donc ça en dit plus sur Woody Allen que sur Paris. A partir de là, vous êtes bon pour faire toute la propagande que vous voulez... Si on y regarde, c’est très rare qu’on tombe d’accord avec un réalisateur, avec l’idée qu’il se fait de telle ville, de telle chose... c’est très rare de tomber sur quelqu’un qui se fait la même idée que vous de Paris ou autre... Après, le réalisateur peut s’en faire une idée mais montrer une autre idée. Ca m’a beaucoup amusé de montrer un Paris sale et bordélique dans un de mes films, alors que c’est éloigné de l’idée que je m’en ferais, si je devais m’en faire une, par exemple... Donc bon là on tient quelque chose... Le rapport entre la chose filmée et le film de la chose qui n’ont pas vocation du tout à coïncider alors que le principe même du rapport à l’image, c’est de faire comme si ça coïncidait. On peut nommer ça, c’est la deuxième illusion du cinéma, la première s’appelle la persistance rétinienne, on peut appeler celle-ci la persistance mentale...

 

des identités

  C’est important, parce que c’est à partir de ce principe-là qu’on va voir comment s’établissent les identités, en tant que le film de la chose est l’identité de la chose filmée. Alors, il faut voir tous les efforts, quand même, pour combler et renforcer cette persistance mentale... Depuis la lumière de ces films noirs et blancs qui se tournaient en studio et éclairait les acteurs par derrière pour les détacher du fond ; le montage qui ramasse et rassemble plutôt que de disperser ou joue des contrastes, pour renforcer les éléments contrastés ; la musique qui souligne et insiste... tout est fait pour étoffer, isoler, fixer quelque chose qu’on peut décidément voir comme une identité. Jean Douchet répète inlassablement dans presque toutes ses conférences que le son optique était fait de 3 bobines, celle des voix, celle des bruits, celle de la musique... C’est amusant de noter que peu de réalisateurs ont eu l’idée de les dissocier, de faire recouvrir l’une par l’autre, de retarder la bobine voix de la quatrième bobine, celle de l’image, comme a pu le faire Godard par exemple (cf le Mépris pour le recouvrement ou Passion pour le décalage). Non, décidément, le rapport de tous les éléments qui travaillent au film est un rapport de soumission qui ne se soucie que d’établir une identité qui parle à la persistance mentale. J’imagine que c’est parce que le réalisateur montre quelque chose quand il filme sans se rendre compte qu’il fabrique de la représentation mentale, puisque sans doute il ne sait même pas que ce qu’il voit s’enchevêtre avec la représentation qu’il se fait de ce qu’il voit... J’imagine que déjà s’il montrait qu’il montre quelque chose, qu’il recule d’un pas, on commencerait à pouvoir s’en sortir. Mais le corps humain est bavard, et ça ne peut pas du tout lui venir à l’idée que ce qu’il voit est différent de ce qu’il montre et que dans ce qu’il montre il y a tout autant ce qui est montré que celui qui montre. C’est la malédiction des axiomes, des trucs qui font fonction d’évidence... Mais peu importe. Le réalisateur montre et il fait en sorte qu’on voit ce qu’il montre, forcément, et il se donne même beaucoup de mal pour ce faire et c’est là qu’il établit les identités et les rapports de la persistance mentale...

 

  J’ai déjà plusieurs fois parlé de ces rapports d’identifications/différenciations dans l’art où les éléments se renforcent les uns les autres par contraste, que ce soit à propos de Kandinsky et, précisément à partir des compositions, on n’a pas ce problème dans les improvisations, ou à propos du cinéma, où j’avais abordé le Jeanne Dielmann de Chantal Akerman et ses... quelqu’un dirait « contre investissements » fascistes et peut-être Le Mépris de Godard et cette dispute inouïe entre tous les éléments qui composent ce film, le plus hitchcockien du cinéma et le plus critique d’Hitchcock pour autant, celui qui a compris à quel point Hitchcock s’amuse et peaufine tous les éléments de son film pour les soumettre et qui travaillent minutieusement tous les éléments du sien pour les révolter. Il se trouve que je vais encore parler de Godard, et sans doute vais-je plus ou moins dire la même chose, mais je crois que je vais passer par un autre bout assez pour qu’on ne soit pas simplement dans un exercice de redite... encore que le jour où je saurai à l’avance ce que je vais dire, c’est-à-dire où je ne bougerai pas d’un centimètre, j’imagine que mes textes gagneront en clarté... mais on peut imaginer que ça n’arrivera pas...

 

Ce qui va nous intéresser là chez Godard, c’est d’une part sa conscience qu’il a de tout ce travail de rapports, on l’a vu donc, mais aussi cette critique de l’image identitaire, de l’image persistante, critique qui est le point de départ de son cinéma – je dis point de départ et non présupposé. Vous comprenez bien en quoi ça nous intéresse, un point de départ qui non seulement n’établit pas la persistance mentale mais même la critique. Si vous prenez en compte ceci qui veut que Godard n’est pas du genre minimaliste mais pratique quelque chose comme le débordement, je crois, ça c’est pour le plaisir de la chose, en passant, que vous avez les 3 clefs qui vous permettent de pouvoir regarder ces films. Dans ce cours de Deleuze que j’évoquais plus haut... Je n’en parle pas trop de ce cours parce qu’il a l’air de passer complètement à côté de Godard... Il le voit comme un cinéaste sériel qui établit des catégories et le rapproche de Kant, précisément pour ces histoires de catégories, et c’est très curieux parce que Deleuze, c’est celui qui a vu les rapports, les « proportions » des facultés selon les intérêts chez Kant et là, il rapproche Godard de Kant, mais pas pour le jeu des proportions, mais pour les catégories... Ca pourrait être dommage, mais c’est pas grave... Ca lui permet un joli mot : « Godard, il n'a pas une table de montage, il a une table des catégories »...  Bref, dans ce cours, il a tout un trait délicieux sur les problèmes des philosophes. Il dit : « Et lorsque vous aurez trouvé ce avec quoi vous avez affaire - peut-être que vous n'en serez-vous qu'à moitié conscient - à ce moment-là vous serez philosophe. Vous êtes philosophe même si cette affaire n'est pas philosophique. Mais c'est rare les gens qui ont trouvé ce avec quoi ils ont affaire. Je crois que c'est très rare. Ça illumine les jours. Les gens seraient beaucoup plus gais s'ils savaient à quoi ils ont affaire. » (cfCours du 13/11 1984). C’est très important cette histoire, en Philosophie pour sûr, mais ça marche avec, par exemple, l’Art aussi. Prenez Mondrian, c’est intéressant à regarder, parce que pendant longtemps, c’est laborieux Mondrian. Ce n’est pas comme s’il était inspiré et que c’était facile, que son travail était porté par un souffle, qu’il était doué ou peu importe comment on qualifierait ça... Là, Mondrian, pendant longtemps vraiment, il galère, il ne sait pas du tout à quoi il a affaire. Je veux dire au point de se dire qu’il ne trouvera jamais, que sa peinture est beaucoup trop sèche, beaucoup trop anecdotique, beaucoup trop opiniâtre pour que quelque chose ne se passe jamais. Et c’est vraiment intéressant parce que ce sont ces trucs qui semblaient l’éloigner de son affaire, cette espèce de rigueur sèche comme ça, qui va venir faire son Art au bout d’un moment et là alors on sent bien qu’il n’a plus qu’à dérouler la pelote. Là, le renversement a quelque chose d’incroyablement gai. Vous prenez Gerhard Richter, lui, il n’aura jamais su du tout à quoi il a affaire ; son œuvre entière est parfaitement à côté. On dirait qu’il ne sait pas où il a mal. Il essaie, c’est très touchant, et il prend la peinture par tous les bouts, tous les moyens qui lui passent par la tête, mais ça ne retombe pas sur ses pieds. Ca ne marche pas Richter, à chacune de ses pièces, c’est la peinture qui se refuse décidément. Alors, si vous avez en tête cette histoire de rapports, cette critique de l’image persistante, critique insubordonnée, révoltée ou quelque chose comme ça... et ce... je ne sais pas comment appelé ça... goût ? pulsion ? méthode ?... du débordement, vous pouvez, à mon avis, commencer à pressentir ce à quoi Godard à affaire... Et vous voyez bien pourquoi ça va nous intéresser, parce qu’il va organiser des rapports sans pour autant établir des identités, et c’est forcément fait pour qu’on aille y voir de plus près.

 

  Alors, chez Godard, la critique de l’image persistante, ça veut dire qu’à aucun moment on va pouvoir se dire : « tiens là, c’est Paris, je reconnais », comme on le fait avec un film de Woody Allen ; ça veut dire qu’il va décaler son regard et assaillir l’image. Par exemple, si on lui demande de faire un petit film de promotion pour une chanson, il va filmer un enfant qui mange devant la télé qui diffuse cette chanson (cf Quand la gauche sera au pouvoir). C’est pourquoi, c’est à ce point une catastrophe quand le producteur de One + One décide de passer la chanson que l’on a vu les Rolling Stones répéter tout au long du film, parce que tout à coup, ça refait coïncider, ça emboîte regard du spectateur – chose filmée – film de la chose et ça méritait bien le coup de poing qu’il aura, selon la légende, reçu. Il faut voir l’asphyxie de l’image persistante, à quel point elle court-circuite et étouffe toutes les questions ; le confort, la commodité, la paresse qu’elle trimballe ; à quel point elle procède par évidences, par une évidence abrutie. Et l’intuition de Godard, il me semble, c’est que si vous retirez cette évidence, vous soulevez le couvercle de toutes les questions qui peuvent venir vous tracasser : « ce n’est pas une image juste, c’est juste une image »...

 

de la distanciation chez Brecht

  On est obligé de faire un détour ici parce que gronde quelque chose qu’on ne peut pas ignorer plus longtemps, à savoir la distanciation brechtienne. C’est intéressant, parce que Brecht, ce qui le chiffonne, c’est l’identification dans un théâtre qu’il considère procéder de la foi – vous savez ça, vous savez pourquoi mon premier long métrage s’appelle infidèles, en passant... –, là où il s’attache lui à un théâtre du doute... Bon, ce n’est pas parce qu’il utilise « identification » que ça vient rencontrer ce que nous dénonçons de l’identification, ça ne sert à rien de forcer les choses, mais ça passe par un autre bout assez pour qu’on s’y retrouve... Il faut lire L’achat du cuivre. Alors il prend un exemple, il compare une dispute à laquelle on assisterait au coin de la rue et le même genre de dispute sur une scène de théâtre. Et il insiste sur ceci qui fait que même si on arrive bien à voir de quoi il s’agit dans la dispute au coin de la rue, pour autant on sait bien qu’on n’a pas tous les éléments, que « les causes forment des séries, en ce sens qu’elles ont elles-mêmes des causes ». Alors qu’au théâtre, les causes de la dispute vont être « indigentes », « primitives », c’est-à-dire qu’on va donner assez, mais pas trop, d’éléments au spectateur pour qu’il ait l’impression qu’il sait de quoi il s’agit, qu’il puisse prendre parti et s’identifier :  Le spectateur « se met à ressentir lui-même la colère ou la jalousie et ne comprend pour ainsi dire plus du tout que l’on pourrait ne pas être en proie à la colère et à la jalousie. Ce qui le conduit à ne plus éprouver aucun intérêt pour le réseau complexe des causes qui produisent ces émotions naturelles ».

 

  Alors, c’est drôle parce que ce que Brecht va appeler identification, c’est cette espèce d’abrutissement du spectateur. Et il va le dénoncer de toutes ses forces en démontrant que c’est le même ressort qui travaille dans l’identification du peuple au dictateur, etc. Ce que nous on a appelé identification au cinéma, c’est tout ce travail de rentabiliser les choses, tout ce goût du profit, qui supprime ce qui pourrait parasiter l’identité que les faiseurs de film tentent d’établir. On avait vu : on ne va pas se mettre à parler d’autre chose dans un film ; si on voit une arme, elle finira bien par servir ; on supprime les bruits de bouche, les ombres malheureuses... tout ce qui ajouterait selon eux de la confusion... Je ne sais pas si on avait parlé de Psychose, parce que Hitchcock, c’est précisément de cette rentabilité qu’il s’amuse, en embarquant le spectateur pendant toute la première partie sur une histoire de vol d’argent qui n’a rien à voir du tout avec l’histoire du film. Il se trouve que ce qui va faire jonction, ce qui va subsumer cette première petite histoire sous l’histoire du film, la scène dite de la douche, est assez fracassant pour nous faire oublier qu’on a été mené en bateau. Et quelque part, c’est dommage, mais ça, c’est toute l’habileté ricanante d’Hitchcock. Donc vous voyez, on ne prend ça par le même bout avec Brecht, mais on voit bien qu’on se retrouve avec une espèce de logique paupérisée, des « causes indigentes » qui asphyxient toutes les questions que le cinéma et le spectateur pourraient venir se poser. Brecht vient dénoncer le travail asphyxiant de ces peaux exuviques, de ces choses mortes détachées du corps ou de la terre dont elles jaillissent qu’on appelle ici identités. Pour nous l’identification que dénonce Brecht, elle va venir de ce rapport entre fongibilité et survie-de-mort, de ce besoin de croire qu’une identité quelconque puisse venir échapper à la mort et dès lors on se doute bien que si le spectateur ne s’identifiait plus au personnage, il s’identifierait à l’acteur, il s’identifierait à n’importe quoi qui lui fasse croire qu’il ne va pas mourir, donc tout l’effort de Brecht... Mais ce n’est pas le problème de Brecht du tout, alors on ne va pas le compliquer...

 

du rapport du rapport

  Toute la question est de savoir si Godard fabrique une contre-identité. Ca se pourrait. Il décale sa caméra, mais il la pose bien sur quelque chose qui pourrait venir identifier quelque chose d’autre. Il pourrait refuser de fabriquer l’identité du clip musical de telle chanson, mais fabriquer l’identité de l’enfant qui regarde. Eh bien la réponse est décidément non. Il établit un rapport, il met en relation une chanson qui doit sans doute être un peu idiote, qui doit même pile coïncider avec l’identification brechtienne, qui doit sécréter son asphyxie légère et guillerette, avec ce qu’il va appeler, on va le voir, les gens, les gens qui ne s’identifient pas du tout, qui mangent, qui discutent et se chamaillent. On sait bien que Brecht regrettait qu’on ne puisse pas faire autre chose au théâtre, fumer par exemple, toujours dans ce souci de distanciation. Godard ne délimite pas une série de causes indigentes et rentables, il ne fabrique pas l’image du petit enfant qui regarde la télé, qui aurait tels problèmes précis que l’on pourrait reconnaître, il met en rapport, il établit ce rapport qui lui permet de ne pas fabriquer d’identité du tout. Et au cas où on n’aurait pas compris, quand même Godard nous aide sacrément en terminant la scène par ce panneau : « Quand la gauche aura le pouvoir est-ce que la télévision aura toujours aussi peu... » je mets les points de suspension pour ménager un effet, comme on fait rouler le tambour... «  aussi peu de rapport avec les gens ? ».

 

  On a déjà vu comment Godard ne fabrique pas d’identités dans Film Socialisme, par exemple en laissant trébucher les acteurs ; en ne soulignant pas outre mesure la performance de Patti Smith, qui est certainement là plus pour évoquer quelque chose que pour chanter ; ou en s’intéressant au moins autant à la salle vide qui accueille la conférence de tel historien de la Philosophie qu’à la conférence elle-même qui se met en rapport forcément avec ces touristes qui choisissent, si tant est qu’ils choisissent quelque chose, je devrais dire qui ne choisissent pas de venir. Bon... Il y a une mise en rapport que j’aime beaucoup, parce qu’elle me paraît aussi... comment dire... grosse de sens ou grosse de pistes plutôt que très amusante c’est dans Je vous salue Marie, où le thème, ce n’est pas un thème d’ailleurs c’est plus une zone voisinante corps vs esprit est parcourue, et où Marie lisant le saint François de Green nous rappelle que saint François d’Assise appelait la pluie « sœur Pluie » et le feu « frère Feu »... –  on trouve aussi sœur Eau, frère Vent, sœur Lune, notre mère la Terre dans son cantique des créatures, je dis ça en passant... –... Et le corps demande Joseph ? Comment il appelait le corps ? « Frère âne » répond Marie. Et c’est donc une mise en rapport corps – esprit – âne que suggère, bien après, vers la fin du film, le long plan sur l’âne de la crèche...

 

  Je peux prendre un autre exemple pour insister sur ceci qui veut qu’on n'atteint pas le seuil où on aurait affaire à des identités exuviques, qu’on ne peut pas distinguer clairement des images qui restent couvertes de la terre dont elles jaillissent, avec cette exposition Voyage(s) en utopie. Dans une conférence, Dominique Païni, qui a travaillé sur cette exposition, qui consiste en la mise en rapport de maquettes d’une exposition qui n’a pas pu avoir lieu, émet une hypothèse curieuse. Il suggère que l’échec de cette exposition qui se serait appelée Collage(s) de France, cet échec, en gros il dit que ça lui fait un truc à raconter. Ce n’est pas complètement idiot, disons que ça fait une distance... Mais d’abord il ne voit pas que les maquettes, c’est hitchcockien. Quiconque a écouté les entretiens Hitchcock/Truffaut sait bien le soin gourmand que celui-là accordait à ce qu’on appelle en anglais des miniatures. On en a un bel exemple au début d’une femme disparaît. Mais surtout, des maquettes, c’est comme des notes, c’est le travail en train de se faire, c’est des signes qui renvoient à autre chose, ça n’est pas quelque chose en soi...

 

  C’est très intéressant que ce rapport entre les images, ces combinaisons, ces créations de rapports ne finissent pas par fabriquer des identités... Parce qu’on sait depuis Saussure que le rapport des lettres, le rapport des mots, sont des rapports différenciants, qu’on peut écrire la lettre T comme on veut, c’est l’exemple qu’il prend, du moment qu’elle ne ressemble pas aux autres. C’est ce qui fait que le rapport linguistique est forcément situationnel, subordonné, aliénant. Et là, avec ce langage, c’est à un tout autre type de rapports qu’on a affaire, un rapport qui n’identifie/différencie pas les choses qu’il rapporte. C'est une autre logique, un autre processus d'organisation d'un langage qui fait dire à Jean Douchet dans une de ses conférences que la logique de Godard, elle procède par marabout, bout de ficelle... On dirait qu'il glisse sur la chaîne (in)signifiante. Parce que c'est une organisation qui ne sais pas faire avec un autre type de modalités, celui de la langue parlée, et bute ou plutôt ignore les identités/différences qu'elle prolifère... Dans le chapitre 1B d’Histoire(s) du Cinéma, vers la 13e minute, on entend cette note sur le cinématographe de Bresson : « Si une image, regardée à part, exprime nettement quelque chose, si elle comporte une interprétation, elle ne se transformera pas au contact d’autres images. Les autres images n’auront aucun pouvoir sur elle, elle n’aura aucun pouvoir sur les autres images. Ni action, ni réaction. Elle est définitive et inutilisable dans le système du cinématographe. ». Non seulement, dans le cinéma de Godard, l’image n’a pas d’identité, ne renvoie pas à une identité/différence mais son rapport avec une autre image ne fabrique décidément pas une identité, qui se met en rapport avec un autre rapport, etc... dans un flot ininterrompu d’effectuations d’une main au travail, qui monte, coud, associe, découpe, d’une main qui parle, d’une main qui pense.

 

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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19 août 2012 7 19 /08 /août /2012 16:35

Boris Charmatz - Régi

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Athlétisme, danse et rapport à la technique et au savoir

  Je voudrais noter un point qui m’a beaucoup amusé avant d’aborder le sujet qui va venir nous occuper cette fois-ci. C’est à propos d’une activité dont j’ai le goût, mais dont je reconnais aussi à quel point elle est régie par des règles et des valeurs parfaitement archaïques qui parlent d’une représentation du rapport au pouvoir et à la loi qui ont au moins un siècle, à savoir l’athlétisme. Il faut voir que cette idée que tout est politique ne tient que dans ce fait que toute organisation se fait à partir de la représentation que l’on se fait de ces rapports au pouvoir et à la loi – je précise que la représentation du rapport à la loi n’est pas la même chose que le rapport lui-même ni la loi elle-même –... Bon... ce ne sont pas les règles et les valeurs de l’athlétisme que je veux évoquer de toutes façons mais une anecdote qui est venue me réjouir tout à fait. Il faut imaginer comment c’est organisé, une discipline comme l’athlétisme, avec une espèce d’objectif, pulvériser le chronomètre, et toute une activité autour de ça. Il se trouve que l’humanité a le goût de ce qu’elle appelle le progrès, ce qui l’amène à amasser des savoirs qui ont vocation à se faire dogmatiques. Ca a toujours forcément quelque chose de drôle le dogmatisme de l’empirisme, même si je comprends bien cette chose qui doit tenir de l’ordre du réflexe qui veut qu’on ne veuille pas reproduire deux fois la même erreur, et à partir du moment où un objectif est fixé, il y a forcément des erreurs... Bref, c’est tout une technique qui s’est développé dans l’athlétisme, à partir de l’expérience donc, mais qui tient quand même plus de la croyance qu’autre chose. Si on prend les courses, ça veut dire que l’athlète va travailler ses appuis, aligner ses genoux et ses chevilles, faire ses chevilles plus solides pour obtenir un meilleur rebond, garder son bassin dans l’axe, relâcher les muscles qui ne sont pas sollicités par le geste, etc... On imagine bien que la science est là pour préciser, statistiques à l’appui, toute cette technicité et participer à la faire passer, la technicité empirique, au stade de croyance dogmatique. Il faut bien voir que ce n’est pas complètement idiot et surtout qu’il faut bien faire quelque chose à l’entraînement, que l’activité humaine est bien trop angoissée pour ne pas s’accabler de théories et de règles. C’est pourquoi, en passant, ça m’amuse autant et ça me paraît si important politiquement, l’entreprise que je tente de mener avec le cinéma... Je ne pense pas qu’on puisse parler de quelque chose comme la démocratie si on n’est pas venu à bout de ce rapport angoissé à l’organisation... Toujours est-il que l’on se retrouve avec un savoir consistant assez pour organiser toute l’activité sur laquelle on se penche aujourd’hui.

 

  Et c’est bien la validité et/ou la vanité de cette technique dogmatique qui est venue m’amuser l’autre jour... D’abord parce que, ça c’est pour le plaisir de la chose, vous pouvez faire une course parfaite, maîtriser parfaitement votre technique, sans pour autant faire un bon chrono comme on dit. On se rappelle assez la fluidité de la course de Merlene Ottey, ce relâché, ces rebonds qui parcouraient le corps, le visage, qui ne lui permit pas pour autant d’obtenir la victoire par exemple... Mais surtout ce sont ces records qui viennent régulièrement donner tort et effondrer toutes les théories techniques qui ont vocation à me faire rire. Là, par exemple, c’est ce 800 mètres de David Rudisha au Jeux Olympiques de Londres qui va à l’encontre de toute la croyance dogmatique des disciplines de fond et de demi-fond, qui veut qu’on ne court pas en tête pour ne pas « s’entamer » sans pour autant se laisser étouffer par les autres pour se ménager la possibilité d’une attaque ou d’une échappée, qui s’évanouit devant cet athlète qui court en tête tout du long et bat le record. Et la pensée que ce fait, qui vient faire buter le savoir dogmatique, va forcément finir par se trouver avalé soit comme une exception soit comme un nouveau paramètre sans venir à aucun moment mettre en cause le rapport à la technique, c’est-à-dire le fait même d’avoir besoin de croire, n’est décidément pas fait pour ne pas me faire rire.   

 

  On a vu une révolution du même genre dans le rapport à la technique de la danse contemporaine, où après des années de dites « release technics » qui s’attachaient à trouver quelque chose comme un « centre », c’est-à-dire une zone hypothétique où bras et jambes étaient censés se connecter, quelque part entre l’attache des muscles dorsaux et les psoas, ce qui devait permettre de dessiner un axe où les genoux semblaient venir se poser sur les chevilles, le bassin sur les genoux, le diaphragme sur le bassin, les épaules sur le diaphragme, et la tête sur les épaules, etc..., nous voici devant cette idée convaincue qu’il n’y a pas de centre... Boris Charmatz résume dans son Manifeste cette conviction ainsi : « Le corps de la modernité n’a pas besoin de centre, car ce centre absent, le noyau qui permettrait de se rassurer, n’est pas là, n’est plus là. Car sur le vide d’un corps exproprié de tout centre, il y a de la place pour la danse. » (cf B. Charmatz, Manifeste pour un Musée de la Danse), sans sembler réaliser que s’il n’y a pas de centre, il ne peut pas y avoir non plus d’espace vide laissé par quelque chose qui n’est pas... Et s’il ne le réalise pas, c’est sans doute parce que c’est dans sa représentation même du rapport à la technique qu’il manque un dogme, que cette nouvelle conviction confisque. Reste à savoir si la danse contemporaine fera cette calamité de substituer un dogme par un autre ou trouvera le moyen de s’en passer... Reste à savoir aussi si cette nouvelle conviction n’est pas elle-même une vue de l’esprit dogmatique... 

 

 

Métrologie et querelles linguistiques

  Mais c’est sur autre chose que je voudrais m’attarder... Il y a toute une activité dont le développement, comment dire... m’enchante, qui s’appelle la métrologie. Et précisément, je voudrais revenir sur l’histoire du mètre. Je ne pense pas que l’on fasse un pas très hardi quant à nos recherches conceptuelles ici, mais je ne sais pas me refuser le plaisir gourmand de la chose... On a déjà abordé les péripéties de cette occupation scientifique, par exemple à propos des couleurs, dont je ne dirai jamais assez tout le bien que j’en pense, mais dont il me paraît utile de souligner cette contradiction qui veut qu’elle combine à la fois l’arbitraire de l’à peu près et le désir soumis à la précision d’un idéal. Là on est au cœur de cette dichotomie réalité/plaisir ou réalité/désir qui ne se poserait pas si le corps humain se débarrassait de ses lubies... Mais enfin...

 

  Il se trouve que nous n’allons pas nous aventurer sur un territoire qui nous échappe tout à fait et que nous allons retrouver des choses qui ont le goût de la familiarité... Par exemple, je crois bon d’introduire notre balayage de l’histoire du mètre par ceci : « Dans toutes les sociétés développées, c’est le pouvoir qui dispose des mesures. Il leur donne une force légale et détient les étalons qui ont souvent un caractère sacré. Il tend à unifier les mesures dans le territoire qu’il gouverne et punit les infractions. » (Witold Kula, Les Mesures et les hommes, éditions de la maison des sciences de l’homme, Paris, 1984, p. 26). Là, il me semble que rien n’est fait pour nous surprendre...

 

  C’est au moment de la révolution, c’est-à-dire au moment où la que de comète des Lumières n’en finit pas d’ordonner ce qu’elle croit être le monde, à savoir sa représentation du monde, que l’idée d’organiser plus sérieusement les mesures va venir forcément s’imposer... On a donc, à partir de 1791, des savants qui refusent de continuer à utiliser le « Pied du Roy », pour des raisons évidentes, et ont l’idée de définir le mètre comme étant la dix-millionième partie d'un quart de méridien terrestre. L’expérience est cruelle, qui conduit des dits « arpenteurs » à s’en aller mesurer le méridien entre Dunkerque et Barcelone et un certain Pierre Méchain qui constate des anomalies dans ses calculs, tente de les camoufler, se tracasse et s’obsède, retourne, 13 ans après, en Espagne pour les revoir, ses calculs, où il contracte la fièvre jaune et décède... Pour le plaisir du détail, notons qu’aujourd’hui nous savons que le quart d’un grand-cercle longitudinal mesure – selon WGS84 – 10 001,966 km et que donc il s’en suit qu’un mètre devrait mesurer 1 000,1966 mm.

 

  Je passe sur l’impatience des législateurs qui définissent un mètre provisoire, en attendant les résultats des travaux des arpenteurs, pour en venir au mètre dit des Archives, qui consiste en un étalon distribué en une douzaine de copies en fer. Il faut voir que l’idée n’est pas tout à fait saugrenue puisqu’il arrivait que l’on joigne, bien avant la définition du mètre donc, aux contrats un étalon pour se mettre d’accord sur la définition des mesures (cf W. Kula, op. cit., p. 42). On ne mesure décidément pas assez à quel point la loi est affaire de querelles et d’humeurs... Nous voici donc avec une définition du mètre qui continue de se relier à la nature, au méridien terrestre, et dont on distribue des sortes de règles ça et là. On peut noter que l’étalon de fer étant assez grossier, l’étalonnage à partir de cette règle jouait à 0,1 mm près...

 

  En 1889, c’est donc pour plus de précision que l’on va choisir un alliage de platine et d’iridium à substituer au fer. Cette étape est intéressante, qui s’occupe d’avantage des conditions et des facteurs physiques auxquels l’étalon est soumis que de la définition du mètre lui-même. On se met d’accord sur toutes sortes de paramètres, la pureté de l’alliage, la température et la pression atmosphérique... qui atteignent le point où on finit par ne plus du tout pouvoir déplacer l’étalon sans en altérer les propriétés physiques. Là, alors, comme écume de cerveau, forcément, je ne peux pas ne pas ricaner... Mais la tentative a quelque chose de touchant... Personne ne semble remarquer, à travers ces étapes dans la définition du mètre, que ce sont surtout des questions empiriques, des questions de praticité qui sont venues occuper les savants.

 

  Et c’est donc bien dans l’idée que n’importe quel laboratoire puisse reproduire le mètre, qu’en 1960, la 11e Conférence générale des poids et mesures redéfinit le mètre comme 1 650 763,73 longueurs d'onde d'une radiation orangée émise par l'isotope 86 du krypton5. L’inexactitude de ce mètre a forcément été estimée, et se réduit à ± 4 x 10-9 . Bon... On continue d’avoir le souci et le goût de la précision, et voici nos savants en 1983 pris de l’idée qu’au lieu d’exprimer la vitesse de la lumière à partir du mètre, on définisse le mètre à partir de la vitesse de la lumière... La conférence de 1983 fixe définitivement la vitesse de la lumière dans le vide absolu à 299 792 458 m/s et redéfinit donc le mètre comme étant la longueur du trajet parcouru dans le vide par la lumière pendant une durée de 1/299 792 458 de seconde. Je ne dirais pas qu’il fallait bien avoir défini le mètre pour déterminer que la vitesse de la lumière allait à tant de mètres par seconde et en déduire ainsi le mètre ; je ne dirais pas que toute cette parade revient à dire qu’un mètre égale un mètre... On aura déterminé que la lumière parcourt telle distance en tant de temps et on aura fractionné arbitrairement en mètres. Ce qui compte c’est la praticité et la reproductibilité la plus exacte. C’est pourquoi le Bureau des poids et mesures et les Conférences qu’il organise n’en finissent pas d’observer et de comparer les longueurs d’onde des radiations laser, ainsi en 1987, 1992 et 1997... On estime d’ailleurs l'incertitude relative des longueurs d'onde à 10-10 ...

 

  Il me semble que jamais je n’ai trouvé un exemple aussi... comment dire... criant de cette écume de cerveau qui s’occupe de querelles linguistiques qui espèrent recouvrir le monde sans s’apercevoir qu’à chaque querelle, le monde lui échappe un peu plus... Là, on ne peut pas ne pas voir la foi superstitieuse, l’arbitraire, les prémisses subjectifs et malhonnêtes qui animent toute une activité exuvique et hydroponique qui avait pourtant vocation à se construire là-contre... Et ce qui va venir me plaire tout à fait, c’est qu’à aucun moment, au cours de ces assemblées où l’on parle à n’en plus finir, personne n’ait l’idée d’en interrompre le cours et de se dire que c’est peine perdue, que la quête scientifique est désirante, c’est-à-dire, comme Tantale, qu’elle n’atteindra jamais ce qu’elle vise, que l’on ne viendra jamais à bout de l’inexactitude et que le déploiement d’efforts pour tenter de la circonscrire encore un peu plus, que l’idée même de poser l’exactitude comme un idéal, tiennent de l’ordre du totalitarisme...

 

Les systèmes pré-métriques et la représentation du monde

  Mais je voudrais revenir sur les travaux de Witold Kula que j’ai évoqués plus haut, qui sont parfaitement délicieux et qui décrivent toute une société qui ne connaissait pas le mètre et qui s’en passait merveilleusement. Je passe sur les craintes qu’il pouvait y avoir à mesurer et à compter les choses : ainsi, en Bohème, au XVIIIe siècle où l’on croyait que si l’on prenait les mesures d’un enfant pour lui faire un habit, on arrêtait sa croissance ou encore au début du XIXe, où les paysans de la province de Wlodzimierz refusaient de compter leur récoltes, de compter ce que Dieu leur avait donné, pour ne pas l’offenser (cf op. cit., chap. 3)... pour en arriver à toute l’organisation du corps humain avec les mesures pour se comprendre et se mettre d’accord – les mesures, ce n’est jamais qu’une question linguistique.

 

  Je ne sais pas s’il est utile de rappeler que le corps humain mesure les choses et le monde à partir de lui, qu’il compte en pouce, en doigt, en pied... et que là où il est trop petit, c’est son activité qui va servir d’étalon, la portée de sa voix ou de ses flèches (cf ibid., p. 34). Kula note, en observant les ordonnances médicales éthiopiennes du XVIe siècle, que « l’auteur de la recette admettait que l’un de ses malades pût avoir le doigt plus long qu’un autre. Il estimait sans doute que la différence entre les doigts de ses patients n’était pas assez grande pour rendre le dosage de son remède inefficace ou nocif. » (Ibid.). On peut remarquer que plusieurs civilisations sont parvenues à mettre au point un système cohérent à partir d’unités pour le moins hasardeuses en déterminant arbitrairement les unités abstraites de telle façon que les unes soient les multiples ou les fractions des autres. En d’autres termes, si le pas de quelqu’un ne peut pas être égal à tant d’écartement de bras de quelqu’un d’autre, on se sera arrangé pour que le pas abstrait fixé à tant égale tant d’écartement de bras abstrait... Il faut noter l’abstraction et les rapports qui s’organisent ainsi dans plusieurs civilisations, ils nous parlent du ravissement de l’humanité par la parole.

 

  Mais ces histoires vont moins m’intéresser que celles concernant les mesures de la terre. De l’Espagne à la Russie, on mesure la terre en fonction du travail qu’elle demande (cf ibid., chap. 6). C’est-à-dire qu’on va mesurer selon l’arpentage ou l’ensemencement, combien de pas on va faire, combien de semences on va jeter pour combien de céréales récoltées. L’unité va donc venir varier « suivant la qualité du sol (terres lourdes ou légères, riche en argile ou en loess), le relief (plaine ou coteau), le genre de culture (blé ou millet), etc... » ( Ibid., p. 46). On imagine que cette façon viendrait faire plaisir aux marxistes qui ont cette idée lumineuse de toujours pressentir la tâche humaine dans la valeur commerciale des choses. Quoiqu’il en soit, elle enthousiasme Kula qui souligne : « La mesure selon l’ensemencement avait de grands avantages car elle permettait d’apprécier la valeur économique de la surface cultivée. Un hectare, tout en ayant partout la même définition géométrique, peut avoir des rendements différents. La mesure selon la quantité de semence réduisait ces écarts. » (Ibid., p. 41) et qui insiste : « [les mesures traditionnelles] sont plus éloquentes que les mesures métriques conventionnelles, car celles-ci ne « signifient », socialement parlant, rien. » (p. 46).

 

  Je ne tiens pas à aller plus avant dans la compréhension des différentes façons de mesurer et de se mesurer au monde. Je renvoie, pour ce faire, à la lecture de ce merveilleux ouvrage de Witold Kula. Je voulais qu’on pressente les rapports différents... comment dire... alternatifs au monde, à la représentation du monde, à la parole, que Kula décrit qui nous permettent d’observer les idéologèmes, les prémisses et les partis pris non formulés qui travaillent dans le rapport de représentation que nous nous faisons au quotidien du monde et des choses. J’ai conscience qu’on se sera éloigné de notre recherche conceptuelle, mais je suppose qu’on aura utilisé ces exemples pour dessiner le genre d’entreprise à laquelle on s’attache ici...

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2 juillet 2012 1 02 /07 /juillet /2012 14:35

Andrew Kudless - P_Wall 2009

  Andrew-Kudless---P_Wall.pngA propos de ce rapport à l’entreprise, la volonté, l’action, etc... qui ne connaît ni ses origines ni ses finalités, qu’on abordait la dernière fois, je voudrais parler d’architecture et de design paramétriques. Précisément, je voudrais parler d’une pièce, P_Wall, dont le designer, Andrew Kudless, indique qu’il s’intéresse plus à « la fabrication et à tout ce qui est soumis au processus de fabrication », par opposition à la démarche qui voudrait qu’on s’occupât de la forme, indépendamment de savoir « à la fin, si c’est du béton, du métal, du bois ou qu’importe... » (in Form, growth, behavior, interview au SFMOMA). Alors il faudrait que je décrive cette pièce brièvement, puis que je pointe les deux aspects qui me paraissent importants à noter et enfin que j’insiste sur ce qui fait qu’elle va venir nous intéresser dans les recherches que nous menons ici. P_Wall consiste en une série d’hexagones de plâtre, moulé dans du tissu nylon, qui s’est figé au gré des pressions et des tensions pour donner des sortes de « pregnant bellies» (cf la conférence au College of Design School of Architecture, 6 Mars 2012) jaillissant du mur. On a donc un cadre en bois de forme hexagonale auquel est fixé ce tissu nylon sous lequel des tiges posées çà et là exercent une pression et modulent la forme dans laquelle va venir se figer le plâtre. Le plâtre devient donc le témoin de forces, de pressions, de tensions, d’étirements par lesquelles il est venu prendre cette forme d’arrondis, de plis, de rides... « la capture d’une force dynamique dans une forme statique », selon les termes, certes un peu grossiers, d’Henry Urbach dans sa présentation pour l’exposition au SFMOMA (cf Matsysdesign.com).

 

  Image-12-copie-1.pngIl faudrait regarder des détails, avant d’aller plus loin... Par exemple, sur la forme hexagonale... Selon Andrew Kudless, le choix de la forme hexagonale s’est imposé à lui pour brouiller cette sorte de ligne que l’alignement des panneaux finissait par former dans un essai précédent où chaque panneau était rectangulaire (cf la conférence au College of Design School of Architecture, op cit.). On peut noter que, sur cette forme, à propos d’autre chose, précisément à propos de ses recherches sur les insectes, il remarque que « si vous prenez des corps de taille similaire, quelle que soit la forme de ces corps, et que vous les mettez sous pression, ils finissent naturellement par former des hexagones » (Ibid.). Par exemple encore, sur l’alignement des tiges, on peut noter qu’après plusieurs essais, Andrew Kudless arrive à la conclusion qu’à moins de 2 inches entre deux points de pression exercée par les tiges, le plâtre contournerait les points, et à plus de 8 inches, le poids du plâtre déchirerait le tissu (Ibid.). Enfin, dernier point – et celui-là me plaît beaucoup – je voudrais vous faire remarquer qu’on se retrouve avec des sortes de zones d’intensités comme aurait dit un fameux philosophe, où les points vont venir se rapprocher ici et s’éloigner là... et où, puisqu’il y a 4 tailles différentes de cadres héxagonaux, l’alignement des panneaux, quoique régulier, va venir se resserrer ici et s’étendre là... Ca, c’est bien une idée de dessinateur ou de « maquettiste », d’organiser la disposition des points et des cadres par zones d’intensités, plutôt que de laisser faire le hasard, pour fabriquer des espèces de modulations, avec en tête, quelque chose comme – c’est suffisamment contradictoire avec le souci de ne pas s’occuper de la forme pour le souligner – un trompe-l’œil tridimensionnel...

 

  Dans le design et l’architecture paramétriques ou computationnels ou encore génératifs, « le plus important » « n’est pas l’objet final, mais plutôt le processus », « le cœur qui informe le résultat final » comme le formule Paola Antonalli dans son introduction à l’ouvrage Design by Numbers de John Maeda (J. Maeda, Design by Numbers, MIT Press, 2001). Ca, ce n’est pas fait pour nous surprendre, la dénonciation de la soumission qu’implique forcément le souci de la finalité, elle est dans l’air du temps depuis un moment et concerne des approches tout à fait différentes... L’originalité de cette opération, donc, consiste en l’élaboration d’algorithmes qui ont vocation à générer quelque chose comme des variations. Là, alors, on est au cœur de nos préoccupations... Alors, d’abord, ce qui va venir hautement nous intéresser, c’est ce fait qui veut que, par conséquent, le résultat final déborde la capacité humaine à se représenter les choses. Vous avez quelque chose comme une représentation – forcément narcissique donc – qui veut tenir le monde dans ses mains et là, tout à coup, vous vous retrouvez avec des... disons formes, peu importe... que vous ne pouvez pas traiter, qui court-circuitent... comment dire... qui échappent au niveau représentation... C’est ce qui fait que, par exemple, toujours dans le domaine du computationnel, quelque chose comme ce qui est appelé Linkfluence d’Antonin Rohmer, qui s’occupe de donner à « visualiser les données et les expériences » (cf le site d'Antonin Rohmer) des utilisateurs de l’Internet, est une catastrophe, jolie certes, et une insulte intellectuelle, puisqu’il propose un outil qui a vocation à... comment dire... repousser les limites de ce qu’on est capable de se représenter – se représenter, c’est-à-dire tenir dans les mains donc. Non, ce qui nous intéresse ici, c’est de se retrouver avec des objets, des outils et des utilisations sur lesquels glisse le pouvoir magique du contrôle de la représentation.... Ce sera toujours ça de pris.

 

  On voit bien qu’on est dans quelque chose qui tient de l’ordre du rapport du corps humain à la création d’outils et à la création d’utilisation... Il se trouve que la capacité pour le corps humain et la technologie qu’il fabrique de venir à bout du monde et de le modéliser jusqu'à croire pouvoir l’avaler est une superstition dont on n’est pas encore revenu assez pour ne pas délirer quelque chose comme la computation. Si le corps humain ne s’intéresse plus à la finalité des choses, il faut bien qu’il s’occupe. Regardez cette furie profuse de calculs d’algorithmes déterministes... Là, c’est forcément amusant, parce que ce qui apparaîtrait comme une sorte de libération se retourne contre ce qu’il s’agissait de libérer... On a dit ici, il y a longtemps, que les formes géométriques étaient des fabrications, bon... mais ce n’est pas fait pour inquiéter ces cerveaux habiles qui vont donc aller s’occuper de tous « ces objets naturels comme l’arbre, le flocon de neige, la chaîne de montagne » qui « défient la simple classification » et vont venir se ranger dans la case « fractale » (cf Gary William Flake, The Computational Beauty of Nature: Computer Explorations of Fractals, Chaos, p. 61). Des fractales, il en est de deux types : celui dont « la récursivité est explicitement visible dans la façon dont la fractale est construite » et celui dont « la récursivité est plus subtile » et « est lié à un processus hasardeux ou stochastique ». Quand je vous disais qu’on était dans quelque chose qui tenait de l’ordre de la croyance... Et voici donc ces esprits affairés à pourchasser « l’irrégularité stochastique » pour tenter de la « caractériser statistiquement » (Ibid., p. 132). Je fais un détour, forcément, mais c’est intéressant à regarder, parce qu’alors à force d’épurer comme ça le hasard pour essayer d’en faire quelque chose de déterminable, on est en plein dans l’articulation linguistique conscience/inconscient où on renonce à dire pour pouvoir dire quelque chose pour croire que le monde fonctionne comme la langue que l’on parle. Que ce qui est dit finisse hanté par ce qui ne l’est pas n’a pas l’air d’être fait pour venir les tracasser, quand bien même ça effondre tout ce sur quoi repose leur entreprise... Mais peu importe. Si je ne pouvais pas ne pas jeter un œil sur ce à quoi on s’occupe quand on ne s’occupe plus de finalité, je ne tiens pas à m’y attarder outre mesure. Je remarquerai, en passant, que je vois des activités tout autant soumises à leur technique que celles qui ne s’occupaient que de leurs finalités, la peinture ou la danse classiques par exemple... Mais ce n’est pas là où je veux en venir...

 

  P_Wall_alive_flat_web.jpgCe n’est évidemment pas l’automaticité qui va m’intéresser dans cette approche computationnelle, ni même la variation ou l’irrégularité stochastique... Mais quelque chose d’autre encore... Hormis ce point que j’ai déjà soulevé qu’on soit au-delà de la représentation – et l’analogie qu’Andrew Kudless fait entre sa pièce et la peau qui s’étend et se plisse n’y change rien... je veux dire : je m’en fiche –, c’est que tandis que ces computeurs sécrètent de la mousse de cerveau avec leurs calculs algorithmiques, et on peut souhaiter qu’il soit occupés le plus possible, il se passe toutes sortes de choses à côté que ni les calculs ni l’organisation de paramètres ne savent prévoir... Et même, plus ils vaquent à leurs affaires, plus ils laissent ouverte la possibilité qu’il se passe quelque chose à côté... Là, par exemple, dans P_Wall, même si on regrettera forcément que les tiges n’aient pas été placées à plus de 8 inches de distance au moins une fois, c’est bien dans ses accidents que l’œuvre commence a avoir un intérêt ; c’est bien dans l’étirement imprévu des trous formés par les tiges qui sortent du cadre, dans la « laideur » (sic) de ces plis ; c’est bien là où la main humaine ne sait pas aller, là où les paramètres sont débordés que commence quelque chose comme la possibilité d’une dialectique... Et sans doute Andrew Kudless le pressent-il, qui continue de travailler sur ce projet qu’il laisse à l’extérieur, sans en prendre soin, à partir non plus de plâtre, mais de béton, traité de façon à ce qu’il ne soit pas trop acide afin que de la mousse, du lichen puisse se développer, les oiseaux y faire leurs nids et les araignées leurs toiles...

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12 juin 2012 2 12 /06 /juin /2012 10:21

Andrew Kudless - AK Wall 22

Andrew Kudless - AK Wall 22

  On retrouve ce jeu alors de transaction synallagmatique, au sens où nous l’entendons, d’arrangements, de principe de tolérance suffisante pourrait-on dire..., de tension... dans cet exemple que j’aime beaucoup, qui m’amuse même infiniment et qui a forcément vocation à faire la nique, comme on dit, à ceux qui pourraient s’imaginer que la représentativité est gage de démocratie, avec la convocation des premiers Etats généraux en France par Philippe IV, dit « le Bel ». Ce n’est pas la première fois que des pans entiers de la société se rassemblaient, on a vu les champs de Mars et de Mai, auxquels on doit ces Capitulaires que j’aime tant... en gros on peut dire qu’étaient invités à se rassembler soit la totalité d’un corps, par exemple les nobles, soit des représentants, bien souvent pour des questions d’impôts, c’est-à-dire pour faire accepter aux contributeurs de payer. Déjà sous Charlemagne, l’Assemblée d’automne avait peu ou prou cette vocation, où « on apportait au roi les tributs déguisés sous la forme de dons volontaires » (A.C. Thibaudeau, Histoire des Etats généraux, T.I, 1843, p. 16). Ici, je me permets une digression, je m’en voudrais de manquer ce point délicieux, il faut noter l’ironie de Thibaudeau qui décrit la fonction « Peuple » ainsi : « Le spectacle des assemblées, des pompes de la cour, de l’appareil militaire mettait en mouvement la population locale, et attirait les populations voisines. Voilà probablement ce qu’on appelait la multitude » (Ibid.), et moque son consentement : « Si la multitude répondait par des acclamations, et c’était presque toujours le cas, on les considérait comme consentement du peuple et promesse d’obéissance » (Ibid., p. 17). Ca, c’est le cœur de la démocratie représentative où « opinion publique » est venue remplacer « multitude »... Mais revenons à nos histoires synallagmatiques merveilleusement décrites par Rathéry : « Les assemblées du champ de Mars continuent ; c’est là que les rois se montrent à la nation comme dans une espèce de solennité périodique, et retrempent leur autorité par la consécration populaire ; c’est là que les peuples, de leur côté, offrent les dons annuels, qui formaient une partie du revenu des souverains, en même temps qu’ils constataient cette souveraineté même » (EJB Rathéry, Histoire des Etats généraux de France, 1845, p. 12). Il me semble qu’on pressent déjà bien ce jeu de transaction que je voudrais pointer en ce qui concerne donc la tenue des premiers Etats généraux...

 

  Qu’est-ce qui fait qu’un roi dont l’Histoire garde le souvenir d’un despote, convoque tout à coup une assemblée, une assemblé qui plus est dans laquelle ne siègent pas seulement nobles et clergés mais aussi les bourgeois... la curiosité de la chose est forcément drôle...  Ce roi, centralisateur, occupé à pousser son pouvoir à l’absolu, dépensier, spéculant sur la monnaie, persécutant les « banquiers » (Lombards, Juifs, Templiers...), ce roi qui fut le premier à commencer ses ordonnances par cette sentence : « En vertu de la plénitude de notre puissance et autorité royale » (in AC Thibaudeau, op.-cit., p. 68) quand ses prédécesseurs associaient toujours leur conseil à leurs décisions, le voici touchant la limite de son pouvoir face à un pape, Boniface VIII, que Boullée qualifie de « vain et ambitieux » et auquel il prête des « vues d’agrandissement et d’usurpation » (M.A. Boullée, Histoire complète des Etats généraux, T. I, 1845, p. 1). La formule est plaisante... Leur querelle est, comme toutes les querelles, anecdotique... Notons brièvement qu’elle passe par une condamnation par le pape d’un projet de levée d’impôts qui frapperait les ecclésiastes, des menaces d’excommunication, de l’interdiction d’exporter les richesses, et donc de les exporter dans les poches du pontife, etc... Ce n’est pas le point qui nous intéresse le plus... Toujours est-il que le ton monte assez pour que Philippe le Bel ressente le besoin d’asseoir son autorité face au pape en convoquant le 23 mars 1302, on y arrive, ces Etats généraux qui retiennent notre attention. Je veux insister sur cette espèce de force de frappe que confère à Philippe IV une pareille assemblée, la malice de ce personnage qui se fiche, disons royalement, de ce que peuvent bien penser tous ces gens réunis.

 

  La tenue de ces Etats est habile, qui présente la volonté du pape comme une menace pour la liberté et l’indépendance du Royaume : « C’était confondre adroitement la dépendance morale et religieuse avec la dépendance politique, toucher la fibre féodale, réveiller le mépris de l’homme d’armes contre le prêtre » estimera Michelet (J. Michelet, Histoire de France, T III, p. 300). Pierre Flotte, chancelier de France, poursuivait son adresse en invoquant, évidemment, « l’intérêt général » et en insistant sur les prélèvements d’argent opérés par le pontife (cf MA Boullée, op cit., pp. 7-8). Pour parfaire la transaction, finir d’achever l’autorité séductrice du Philippe IV, le Roi, au cours d’une seconde assemblée, en 1303, renoncera à cette prérogative dont il abusait dans son avidité et son goût spéculatif, celle d’altérer les monnaies. Boullée notera : « c’est le premier exemple connu d’un engagement pris par la couronne dans l’intérêt du peuple, au sein d’une assemblée nationale, en perspective d’un appui réclamé » (Ibid., p. 15). Et parce que c’est au cœur de ce qui nous préoccupe ici, je ne peux pas ne pas souligner qu’il ajoute que « par la suite », « il n’est pas sans exemple que les Etats [généraux], dans leur défiance, aient exigé que leur accomplissement précédât la concession des subsides qui en étaient le prix » (Ibid., p. 16).

 

  L’opération fut efficace, noblesse, clergé et tiers-état firent montre d’un enthousiasme... disons déterminé à soutenir leur Roi. Certains nobles allèrent, au cours de la seconde assemblée, emportés dans leur élan, gonflés sans doute par la vanité qu’il peut y avoir à surenchérir et à faire son intéressant dans ce genre d’assemblée, jusqu’à accuser le Pape « d’avoir nié l’immortalité, d’avoir consulté des devins et assisté au sabbat avec les sorciers » (Ibid., pp. 14-15). L’accusation a forcément quelque chose d’hilarant et de rocambolesque... Elle n’aura pourtant eu que peu d’effets, le Pape mourant l’année suivante... Mais peu importe. Ce qui nous intéresse ici, c’est tout ce jeu de transaction synallagmatique que ce moment nous donne en exemple et qui nous permet de lire ensuite les jeux sur lesquels les démocraties représentatives fondent leur articulation et assoient leur légitimité, c’est-à-dire se maintiennent au seuil de tolérance où les forces politiques (corps constitués, groupes, communautés d’intérêts, etc...) glissent.

 

  Je voudrais parler d’autre chose. On a tourné autour de la question de l’intérêt, en le prenant par plusieurs bouts, j’aimerais y revenir encore... C’est amusant, parce que manifestement mon intuition me dit qu’il y a quelque chose là, qui me tracasse, je sais même précisément quoi, alors que la façon même d’envisager la question, en la prenant par une notion abstraite confite – l’intérêt – comme on dirait  « la liberté » ou « la volonté » ou encore, forcément « les dieux » est faite pour me faire fuir... L’intérêt ne peut pas être une question, c’est dans doute pourquoi je ne résiste pas à la tentation de la secouer... Qui parle d’intérêt pose de toutes façons quoi qu’il en soit quelque chose comme une fin. Dans certaines expressions – en venir à ses fins – les termes sont identiques. Et la question de la fin, alors, est forcément un truc parfaitement spéculatif et délirant. Je veux dire la question de la fin ne se pose pas, pas plus que celle du début ou de l’origine ou autre, c’est-à-dire pas plus que celle de la cause. Origine, fin et cause, vous savez qu’avec ça on est au cœur de trucs comme – accumulons les notions confites – la liberté et la morale, etc... Kant aura délicieusement articulé ces choses. Précisément, arrêtons-nous sur Kant, dont le système méticuleux tire sa cohérence de ce principe qui ne peut pas ne pas envisager qu’il n’y ait pas quelque chose comme une finalité. Ce principe est dit régulateur, c’est-à-dire qu’il ne s’occupe pas de connaître dieu, la finalité de dieu, mais que son idée permet à la raison de réguler l’entendement (cf I. Kant, La critique de la raison pure, Tome II, Appendice à la dialectique transcendantale).  On devrait faire une histoire de la philosophie de toutes les tentatives des philosophes à circonscrire, esquisser des limites, prévenir le déploiement de la pensée hors du sol, dans le vide selon la tournure kantienne... Mais enfin... Revenons à cette histoire de fin, qui est tout autant l’angle mort, la pierre creuse qui a vocation à effondrer l’édifice d’arc-boutement kantien, où chaque terme maintient les autres pour se maintenir, que l’hypothèse des hypothèses, le « comme si » (« nous étudiions la nature comme s’il s’y trouvait partout à l’infini une unité systématique et finale dans la plus grande variété possible », Ibid.). Mais elle est surtout, sans doute, le point de fuite, au sens pictural, qui organise la perspective et permet de pressentir le seuil où la pensée s’arrête. Et rien que pour le pressentiment de ce seuil, la pensée kantienne tient forcément du bel ouvrage. C’est ce point de fuite, que les géomètres appellent, on ne peut pas ne pas le noter ici, « point à l’infini », qui permet d’emboîter la nature sensible et la nature suprasensible et de donner toute sa cohérence au principe d’intérêt critique, où le noumène se dessine comme la ligne fuyante du paradigme. Et c’est à propos de cet emboîtement, précisément de la réalisation du suprasensible dans le sensible, que Deleuze remarquera : « C’est donc une ruse de la Nature suprasensible, que la nature sensible ne suffise pas à réaliser ce qui est pourtant « sa » fin dernière ; car cette fin est le suprasensible lui-même en tant qu’il doit être effectué » (G. Deleuze, la Philosophie de Kant, p. 106). Notez la parade, fuyante donc, j’insiste, et habile, qui veut que « si la nature sensible » « est incapable de réaliser sa fin dernière, elle n’en doit pas moins conformément à ses propres lois rendre possible la réalisation de cette fin » (Ibid., p. 107).

 

  Alors, on ne dit jamais assez qu’une entreprise, scientifique, artistique, philosophique, autre, s’organise à partir des outils qu’elle a sous la main, dont elle crée les utilisations, et des utilisations, dont elle crée les outils... Par exemple, ça ne viendrait pas à l’idée d’un artiste du XXe siècle de peindre la Joconde, parce que les modes opératoires sociaux qui font sa vie ne sont plus du tout les mêmes, que le rapport à sa pratique, comme le rapport à la société, se répondent assez pour faire que soit exclue l’idée même de se soumettre à un idéal comme la beauté ou la ressemblance... Toute entreprise parle des modes opératoires sociaux et fournit des outils pour remettre en cause leur organisation. Observer le déploiement de la pensée kantienne, c’est regarder la queue de la comète des lumières, qui a ce goût enthousiaste de l’ordonnancement et du classement et qui s’occupe de choses comme le libre-arbitre, la morale, la nature... en allant toujours jusqu’à s’effondrer. Il me semble avoir déjà pointé comment le libre-arbitre est le point qui écroule la pensée spinoziste par exemple. C’est dire qu’il n’y a pas un outil kantien dont on puisse se servir aujourd’hui. Ca n’empêche pas d’admirer l’ouvrage, ces mécanismes qui démultiplient les termes – par exemple je suis convaincu que jamais il n’aurait eu besoin d’un truc comme le noumène, s’il n’avait pas fait un sort au phénomène – comme autant de tours de logique et équilibrent des rapports, Deleuze disait des « mélanges », des « réseaux »... C’est intéressant de voir comme il articule la liberté en s’appuyant sur quelque chose comme un « être libre » qui est « cause » de quelque chose, avec une finalité en tête... là débarquent des notions comme la volonté ou la loi morale...  – je vais à l’os là, je fais très grossier. C’est intéressant quand on sait qu’on a à un autre pôle des corps déterminés par des structures, traversés par des déterminations... Et sans doute si vous soustrayez le beau, le bien dans une organisation de mélanges et de hiérarchies, si les dieux, comme principe régulateur, sont tombés, sans doute ne vous reste-t-il qu’un flux sur lequel votre action a vocation à glisser... « Dieu est mort, plus rien n’est permis » s’exclamait Lacan (in Conférence de Bruxelles, 09-03-1960).

 

  Avec la dédifférenciation, où les effectuations ne se détachent jamais tout à fait assez pour s’isoler en termes ou en identités et continuent de proliférer, sans causes ni finalités, j’imagine que vous aurez compris que nous renvoyons ces paradigmes dos à dos. J’aurais voulu décrire les rouages du système kantien, s’attarder sur la prouesse du geste, les renversements qu’il organise, par exemple avec quelque chose comme le jugement synthétique a priori, à côté de quoi je pense que quelqu’un comme Boutroux passe, dans ses cours, quand il s’occupe de le faire retomber sur ses pieds, sans sembler mesurer l’audace qu’il y a à combiner les particularités des données de l’expérience avec l’universalité et la nécessité de l’a priori, la fantaisie provocante d’une pareille combinaison. Il faudrait faire aussi une histoire de la philosophie – ça nous ferait beaucoup d’histoires –, en ne se s’occupant que de la façon dont un philosophe pose les problèmes, quels termes il pose et comment il les articule, c’est-à-dire, bien souvent, comment il se tire, contourne et court-circuite, des problèmes qu’il aura organisés – la mécanique linguistique étant ainsi faite – par des dualismes, qui ne font jamais son affaire pour autant. C’est la tragédie de la philosophie, de se démener avec la langue qu’elle parle en la parlant. On ferait une histoire de la philosophie avec ça, depuis le juste-milieu aristotélicien jusqu’aux multiplicités deleuziennes, on aurait des sortes de subsumptions hégéliennes et aussi le transcendantal kantien. Mais je voudrais rester concentrer sur mes affaires...

 

  Il y a ce jeu d’emboîtements et de combinaisons chez Kant, où l’on passe d’un niveau, disons grossièrement « individuel », le terme est anachronique, à un niveau disons... divin ou supra-individuel, où la finalité dieu arc-boute la finalité « individuelle » et réciproquement, qu’on pourrait comparer au travail d’un arc de décharge qui répartit les forces ça et là et organise leur croisée... Le transcendantal, par exemple, ce n’est que ça : un arc de décharge... Mais on peut subvertir la combinaison et la voir comme un seuil de passage, selon comment on se représente l’exercice... On l’a pressenti dans cette histoire de liberté, on peut le retrouver par exemple dans la « réalisation du souverain bien » comme supposant l’immortalité de l’âme, puisqu’il ne peut pas se réaliser autrement que par un progrès allant à l’infini... (cf, Kant, Critique de la Raison pratique, à propos de l’immortalité de l’âme). Peu importe, ça vaut le coup d’aller s’y plonger en empruntant cet angle... Je n’ai pas envie de développer outre mesure... Toujours est-il que ce passage fait tout à fait notre affaire, si on le prend complètement autrement. Si on dit ici qu’il n’y a pas de finalité, pas de fin – je confonds ici les termes –, on dit bien qu’il n’y a pas quelque chose comme des individus et du supra-individuel. A partir du moment où il n’y a pas de fin, c’est-à-dire à partir du moment où ça n’atteint pas un seuil où on pourrait en faire quelque chose, toute la question de savoir ce qui meurt ne se pose plus et dès lors, dans ce jeu de décharge, rien ne vient renforcer quelque chose comme une identité. Ca ne veut pas dire qu’il n’y a pas quelque chose comme un corps mort à un moment donné, ça veut dire que le passage fait que la question de la mort et la question de l’immortalité ne peuvent pas venir nous hanter.

 

  Je voudrais prendre cette question du passage, c’est-à-dire où des choses comme l’identité ne peut pas venir bloquer la prolifération d’effectuations dédifférentielle sous un autre angle... Il y a un article dans la revue Nature Reviews Genetics, qui fait le point sur un certain nombre de pistes concernant quelque chose qui s’appellerait la « paléovirologie », et quelque chose qui s’appellerait « l’exaptation » entre virus et, par exemple, corps humains (en réalité n’importe quel organisme eucaryote), qui m’intéresse beaucoup. D’abord parce qu’il reconsidère l’idée qu’on se fait de l’évolution, puisque-là il ne s’agit plus à des codes génétiques de muter mais de recevoir des séquences de virus, mais surtout, précisément parce qu’il pose des questions au cœur de nos préoccupations sur la canopée (le niveau où la question individu/groupe ne se pose pas), la mycorhize synallagmatique, etc...

 

  Les chercheurs Cédric Feschotte et Clément Gilbert exposent dans leur article les différents mécanismes par lesquels virus et eucaryotes en quelque sortent collaborent. Ils parlent d’abord de l’interférence virale dans l’expression des gènes de l’hôte (C. Feschotte et C. Gilbert, Endogenous viruses: insights into viral evolution and impact on host biology, in Nature Reviews Genetics, volume 13, April 2012, p. 289), ça ce n’est pas fait pour nous chambouler l’idée qu’on s’en fait ; décrivent l’incorporation de séquences de dérivés de rétrovirus endogènes dans la régulation génétique des mammifères comme promoteurs, amplificateurs ou signaux Polyadénylation (Ibid., p. 290) et même comme donateurs de facteurs de transcription... ; mais ils poussent l’intuition plus loin encore en démontrant le bénéfice pour l’hôte, à un stade précis du développement et pour certains tissus, des propriétés immunosuppressives de certaines protéines rétrovirales de rétrovirus endogènes en prenant comme exemple le placenta syncytiotrophoblaste (Ibid., pp. 292-293) ; et concluent en prolongeant cet exemple du syncytiotrophoblaste, qu’ils ont décidément bien étudié, ce « nouveau tissu », « clé dans la reproduction », qu’une « domestication convergente » entre des « propriétés fonctionnelles héritées d’un style de vie viral » et un environnement « transcriptionnellement » permissif comme le placenta a, semble-t-il, permis « d’inventer » (Ibid, p. 293).

 

  Au fait, ils nous décrivent une relation de “co-évolution” virus/eucaryotes, où d’une part « prêt d’un demi million d’insertions virales se sont fixées sur le génome humain » (Ibid., p. 288), où « beaucoup de virus deviennent parties du matériel génétique de leurs hôtes » (Ibid., p. 283) et où d’autre part « la défense antivirale de l’hôte serait vue comme une pression sur certains gènes de virus endogènes à diversifier leur fonction » (Ibid., p. 293) et à « développer des stratégies pour minimiser leur impact nocif » (Ibid., p. 283). Clément Gilbert, dans une interview sur le blog Passeur de Sciences, exemplifie cette relation : «  L’hypothèse serait que les virus d’hépatite B actuels trouvés chez l’homme sont pathogènes car ils circuleraient chez lui depuis relativement peu de temps. Ils seraient donc « mal adaptés », incapables de se maintenir sans causer trop de dégâts. Le système immunitaire de l’homme, également mal adapté au virus, est incapable de le tolérer, ce qui génère un conflit évolutif, une course aux armements. » Il ajoute : « Nous proposons que ce type de situation en déséquilibre ne reflète pas l’évolution à long terme des Hepadnaviridae et que, la plupart du temps depuis 19 millions d’années, ces virus ont évolué en paix avec leur hôte, sans induire de pathologie et en étant bien tolérés par leur système immunitaire. »

 

  Alors, la paléovirologie demande encore à se développer pour voir si ces thèses se confirment ou s’infléchissent, certes, mais pour nous, qui ne réfléchissons plus par opposition et concurrence de termes, mais par dédifférenciation (évidemment pas au sens biologique du terme, mais au sens que nous lui donnons ici), vous imaginez le fracas de la découverte d’un pareil concours symbiotique, qui redéfinit une relation où il ne s’agit plus de détruire l’autre pour se maintenir, de maintenir l’autre pour le détruire, etc..., mais où s’ouvre ce seuil de passage où vous ne pouvez pas distinguer le virus de l’hôte. On disait grossièrement qu’on ne peut pas penser des choses comme la fin ou l’identité... On ne dit pas ça pour s’empêcher de penser, mais pour dégager, déblayer... Ce qu’il faut voir, c’est qu’avec nos histoires de prolifération dédifférentielle et de concours mycorhiziens, on peut penser le passage.

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22 mai 2012 2 22 /05 /mai /2012 17:18

Norma Jeane - #Jan25 (#Sidibouzid, #Feb12, #Feb14, #Feb17…)

  Norma-Jeane-copie-1.jpgJe voudrais revenir sur ce point par lequel nous sommes passés la dernière fois, qui veut que, dans le paradigme marxiste, les conditions se fassent tout autant possibilités qu’entraves, parce que je le pressens comme au cœur de notre recherche sur le dire, penser, agir, qui se font actes de saisies de possibilités, création de possibilités, court-circuits, autre... Je voulais m’attarder sur notre histoire de mycorhize et j’ai comme l’impression que la brèche pourrait s’avérer fructueuse...

 

  On pourrait faire une lecture de ces rapports mycorhiziens, ceux qui nouent toute organisation politique, comme des rapports non pas d’échange, mais d’équilibre... c’est-à-dire, donc, des rapports de force. Ca nous ferait une espèce de... comment dire ?... dénominateur commun ?... qui permettrait de lire ce qui se joue, par exemple ici dans des négociations parlementaires ou là dans un Etat policier... C’est-à-dire qu’on n’opposerait pas de façon duelle et ahurie telle ou telle nature de régimes, mais qu’on distinguerait des niveaux et des modes opératoires... On aurait quelque chose d’assez aigu, une sorte d’outil foucaldien, dans les mains, quelque chose qui permettrait de lire un jeu de « transaction, au sens très large du mot ‘transaction’, c’est-à-dire ‘action entre’ » (M. Foucault, Naissance de la biopolitique, p. 14). Bon... Ca ferait un peu notre affaire, pas tout à fait, mais... disons qu’on regarderait la politique comme un jeu entre des forces qui n’en finissent pas d’exercer leur pression... Ca veut dire qu’on comprendrait ce qui est appelé un régime « démocratique » et « réformiste » comme un régime qui se condamne à réformer les réformes, où la réforme désigne le point d’équilibre arbitraire où l’on fixe temporairement un curseur entre des forces qui ont vocation à se différencier pour continuer à s’exercer... On serait forcément dans quelque chose qui tiendrait du jeu de rôles ou de la comédie, mais ça n’est pas fait pour nous tracasser plus que ça... Il faudrait prendre un exemple qu’on irait chercher dans une autre forme de régime pour décrire ce jeu transactionnel... Prenons la dissolution de l’Assemblée constituante par Lénine en 1918, tiens... Il est amusant cet exemple parce qu’il montre comment une force, celle des bolchéviques, constatant l’ampleur de l’opposition, n’a plus d’autre choix pour continuer de s’imposer, que le recours à... je ne peux pas dire la force, je l’ai déjà utilisé... l’autorité, la violence, etc... Cette Assemblée ayant siégé 13 heures, on aura eu 13 heures de démocratie en Russie... Je ne peux pas ne pas souligner ici, pour le plaisir de la chose, que bolchéviques signifie majoritaires... Les bolchéviques, les « majoritaires », étaient forcément minoritaires, ça c’est toute la vacuité de la parole... Mais passons... Dans le jeu de transaction, il y a la possibilité de l’intimidation et de la brutalité. Il faut avoir en tête que le ressort de n’importe quelle organisation politique, ce n’est pas l’accord, c’est la tolérance, la lâcheté, souple ou couarde, de l’opposition, qu’elle vienne de l’intimidation, de l’épuisement, de la satisfaction, autre... c’est égal.

 

  Pour pressentir cette chose qui voudrait qu’on ne serait pas face à des différences de nature mais des degrés de voisinage, il faudrait noter par exemple les jeux de courants au sein des partis uniques des Etats totalitaires et le travail de « domination idéologique » comme on dit chez Marx et Engels ou d’ « hégémonie culturelle » comme on dit chez Gramsci dans les Etats dits « démocratiques ».  Les rapports de force entre les courants au sein d’un parti unique sont délicieux parce qu’ils signifient qu’un courant plus ou moins minoritaire d’un parti plus ou moins minoritaire finit par s’imposer à l’ensemble d’une population. Quant à cette histoire d’idéologie dominante, elle est pensée en ces termes par ses auteurs : « Les individus qui constituent la classe dominante possèdent, entre autres choses, également une conscience, et en conséquence ils pensent; pour autant qu'ils dominent en tant que classe et déterminent une époque historique dans toute son ampleur, il va de soi que ces individus dominent dans tous les sens et qu'ils ont une position dominante, entre autres, comme êtres pensants aussi, comme producteurs d'idées, qu'ils règlent la production et la distribution des pensées de leur époque ; leurs idées sont donc les idées dominantes de leur époque. » (Marx et Engels, L’idéologie allemande, Editions sociales, pp. 75-76). Si on comprend un jeu d’affinités électives, comme on dit, quelque chose qui se ferait presque sans malice de la part de ceux qui pensent en adéquation avec l’idéologie dominante parce qu’ils dominent et qui dominent parce qu’ils pensent en adéquation avec l’idéologie dominante, on aurait une description admissible de quelque chose qui encombrerait sacrément l’idée qu’on se ferait d’un truc comme le pluralisme en démocratie...  Là, on serait bien au cœur de ce mécanisme qui veut que la condition manifeste et la manifestation conditionne, c’est-à-dire tout ce sur quoi on se penche aujourd’hui, mais on le prendra par un autre bout plus loin...

 

  Mais souligner la porosité dans ce voisinage entre d’une part Etats policiers et d’autre part régimes dits « démocratiques » nous emmène très loin de là où je veux en venir... J’accumule des exemples parfaitement disparates et sans doute plus ou moins convaincants pour en arriver à nos affaires... Sans doute est-ce la limite de cet exercice qui veut que je n’alimente ma recherche Logos que de premiers jets improvisés à partir du matériel que je recueille... Sans doute aurait-il fallu faire un plan préalable où j’aurais d’abord décrit les mécanismes de ces forces, puis le rapport synallagmatique entre elles dans les démocraties et dans les régimes totalitaires, pour enfin en arriver où je voulais en venir à propos de cette histoire de conditions comme possibilités et entrave... Mais je crois la recomposition de mes arguments possible au lecteur et il se peut que je ne sois pas si fâché, comme on dit, de lui proposer un tel exercice... 

 

  Je voudrais faire allusion à un autre exemple pour ajouter à la liste de notre inventaire ébouriffé... Je voudrais évoquer, puisqu’on est plongé dans ces affaires communistes, de la Révolution culturelle maoïste. Ca nous éloignera encore un peu plus... Il me plaît bien cet exemple tout autant parce qu’il se dresse là entre le peuple et l’oligarchie, que parce qu’il permet de pressentir le travail des forces dans des dynamiques. Pour faire bref, rappelons simplement qu’après l’échec retentissant et cruel du dit « Grand bond en avant », censé lancer la Chine dans la modernité, Mao, isolé par la démonstration de sa nullité, souleva la digue qui contenait la fureur du Peuple pour se débarrasser de ceux (Deng Xiaoping, Liu Shaoqi...) qui s’opposent à lui. La parade est sidérante qui procède exactement à l’inverse de ce qu’on viendrait se représenter des rapports entre autorité et peuple révolté, où la figure autoritaire n’est pas faite pour juguler le soulèvement mais pour l’encourager, de toutes parts, sans direction aucune, pourvu qu’il ne manque pas le point où les opposants se voient renversés. Là, on a une matière précieuse pour pressentir la pression qu’exerce une force et son jaillissement quand ce sur quoi elle s’exerce cède. Qu’elle se constitue en s’exerçant, qu’elle se différencie par la pression même, que de ce fait la lâcheté de la force contre laquelle elle s’oppose la condamne à s’évanouir, c’est toute la cruauté du combat politique...

 

  On devine dans ces rapports mycorhiziens, toute une opération situationnelle, où on ne saura jamais déterminer tout à fait si la force répond à son exercice ou l’exercice à sa force, si on dit pour se situer ou si on se situe pour dire... C’est ce qui fait qu’on distingue ici des intérêts, là des oppositions, ici des classes, là des majorités, ici une domination, là un soulèvement, ou autre... Mais ce qu’il faut voir c’est que les conditions de toute manifestation, pour en revenir à cette idée marxiste qui introduisait notre propos, ne sont ni possibilités, ni entraves, mais commodités linguistiques dans un verbiage situationnel qui peine à se représenter les choses par des opérations mentales. Ce n’est pas seulement, et je n’aurais pas pris l’exemple du soulèvement furieux de la Révolution culturelle chinoise pour rien, que la prolifération n’en finit pas d’insister et écule déjà les conditions par lesquelles elle se manifeste, c’est que ces conditions mêmes prolifèrent. Ce n’est pas seulement que les possibilités/entraves sont emportées, se succédant dans une chaîne diachronique où l’entrave provoquerait la prochaine possibilité, non !, c’est qu’elles sont prolifération.

 

  Je voudrais insister sur un certain nombre de points qui composent l’assemblage que je viens de fabriquer pour vous faire pressentir les choses... C’est par les brèches de « surface », « profondeur », « hauteur », en dessinant ici un « abîme indifférencié », là « des individualités fixes », des « formes synthétiques finies »  et là des « singularités nomades » que Deleuze posera les problèmes « cause/quasi-cause/effets » et distribution différentielle de sens (cf par exemple la quinzième série de Logique du sens) qui n’en finiront pas de courir à travers son œuvre jusqu’au plan d’immanence et au CSO. Je note en passant qu’il ne lui aura pas échappé que quelque chose comme la Liberté hante forcément l’articulation de ces problèmes... Bon... Alors... comment dire... la question d’un abîme indifférencié, d’une puissance neutre et originale, d’un inconscient, de la Nature, autre, c’est pareil... de n’importe quelle force qui aurait vocation à s’effectuer et/ou à se manifester ne se pose pas. Je veux dire : il n’y a rien d’autre que... je choisis le terme pour sa grossièreté... des effets. La question des individualités fixes, finies comme le Moi ou indéfinies comme le Je, des identités, d’une conscience, autre, c’est pareil, ne se pose pas non plus. Je veux dire : regardez ce doigt se lever et pointer ici l’abîme indifférencié et là l’individualité différenciée, il désigne la même chose. La prolifération dédifférentielle d’effectuations court-circuite et débarrasse ces termes. Ca veut dire, comme on l’a vu, que la condition manifeste et la manifestation conditionne par exemple, ou que la possibilité se fait condition et la condition possibilité... Bien avant le plan d’immanence, l’intuition de Deleuze tracasse déjà ce problème, qu’il vient prendre par un tout autre bout dans Différence et répétition, qui s’emberlificote entre instinct de mort, simulacre et refoulement – la question de savoir si Deleuze n’a vraiment rien compris aux topiques freudiennes et lacaniennes ne se pose pas tant que celle de savoir ce qu’il est allé y chercher – et le voici décrire un mouvement dont les termes ne nous intéressent pas du tout mais dont on retiendra l’exquisité du mécanisme : « La répétition est vraiment ce qui se déguise en se constituant, ce qui ne se constitue qu’en se déguisant. Elle n’est pas sous les masques, mais se forme d’un masque à l’autre, comme d’un point remarquable à un autre, d’un instant privilégié à un autre, avec et dans les variantes. Les masques ne recouvrent rien, sauf d’autres masques. Il n’y a pas de premier terme qui soit répété... » (G. Deleuze, Différence et répétition, p. 28).

 

  C’est important, il me semble, de pressentir ce mouvement proliférant, c’est-à-dire non pas une puissance plastique qui a vocation à se différencier en éparpillant ses exuvies, non pas même une chaîne folle et illimitée où telle exuvie provoque la condition de prolifération d’une autre, etc., non, ce que l’on perçoit à un niveau précis et arbitraire comme exuvie, et à un autre niveau comme abîme, c’est la prolifération même... Il faut l’avoir en tête pour voir que ce jeu de mycorhize que l’on décrit n’est pas une organisation de relations et de rapports qui conditionnent ou entraînent ses termes, mais un concours accidentel. C’est-à-dire... ce qu’il faut voir c’est que le concours lui-même prolifère dans ce déploiement mitotique. Et c’est parce que le concours lui-même prolifère, saisissant et provoquant les possibilités, qu’il ne renvoie pas à ce qui concourt (termes, conditions, autre...), que ce qui concourt continue aussi de proliférer, etc... Là, on peut parler de politique.

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30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 16:22

Jean-Luc Godard - Faut pas rêver : quand la gauche aura le pouvoir

JLG---faut-pas-rever.jpg Je vais reprendre où je m’en étais arrêté pour insister encore... Mais d’abord, sans doute vais-je faire un détour pour exercer quelque chose comme un droit de suite... Il se trouve qu’à regarder ici comment les corps humains s’organisent, créent outils et utilisations, nous nous sommes intéressés à cette gigantesque chose agricole qui répond à la précarité inouïe qu’il pouvait y avoir à dépendre des intempéries, des ravages de tels insectes ou que sais-je... On avait trouvé dans plusieurs discours de M. Mélenchon le même intérêt curieux... Par ailleurs, toujours en procédant par des hypothèses qui n’ont pas d’autre vocation que de nous faire pressentir le cours des effectuations au travail, sans qu’on puisse, comme n’importe quelle supputation archéologique, jamais venir la vérifier tout à fait, c’est de cette dépendance aux intempéries, qu’on faisait partir les invocations des dieux... Le corps humain ne connaissant pas la passion, il fallait bien qu’il façonne une parade pour avaler et digérer... par exemple l’orage ; mais encore la croissance des arbres ; la gravité ; la rotation de la Terre, etc... Je m’éloigne parfaitement de ce qui nous préoccupe ici, mais je n’en suis pas encore à divaguer pour autant... On peut noter qu’une fois expliqués tous ces phénomènes, c’est-à-dire une fois que le corps humain, s’il continuait à les subir, pouvait en faire quelque chose dans son monde du verbe, les croyances ont, comme n’importe quelles effectuations, continuer de courir... On verra ça dans le point suivant...  Michelet, d’ailleurs, dans sa sorcière, pressentait les origines de la magie, là, dans les bois, au cœur d’un environnement intensifiant une passion que le corps humain ne sait pas connaître... Il se trouve que dans une... intervention, prise de parole, je ne sais pas comment appeler ça, à propos de tout autre chose, voici M. Mélenchon qui précise un point qui est fait pour nous amuser, c’est une autre hypothèse, toujours à propos de ces cueillettes, qui veut que les corps humains aient organisé leurs cultures dans des rituels qui rendaient hommage aux dieux. Je peux le citer (à 8’30) : « J’ai été bouleversé le jour où on m’a dit que l’agriculture n’était peut-être pas née de la lutte contre la précarité que représente la cueillette mais des cultes rendus aux dieux qui ont fait qu’en accumulant des graines à un endroit on s’est aperçu qu’elles poussaient. [...] On voit que les faits de culture peuvent être supérieurs à des faits qui résultent de simples relations sociales, fussent des relations d’exploitation... » Alors, je ne vais pas poser ici culture et là relations sociales ; je ne vais pas, à partir de quelque chose de spéculaire, échafauder toute une construction, aussi intéressante soit-elle... Mais pour autant, je savoure la teinte, la variation, que cette nouvelle hypothèse vient donner aux couleurs de nos considérations... Quant à articuler cette question entre matérialisme de l’histoire ou romantisme de l’idéal, selon les termes marxistes, car j’ai quelques raisons de flairer que c’est ce dont il s’agit, il me semble qu’on aura déplacé la question en insistant sur ceci qui veut que le mot meurt aussi...

 

  Précisément... Je voudrais revenir sur quelque chose autour de quoi je tourne ces derniers temps, sans être certain de l’esquisser assez pour qu’on puisse le pressentir tout à fait et j’entends prendre appui sur cette histoire de matérialisme historique pour en venir à ceci qui veut que la dédifférenciation prolifère. En épistémologues que nous sommes forcément ici, il nous faut débarrasser cette chose grosse et pochée matérialiste pour en dégager un ou deux outils et ça ne va pas sans dire... On avait déjà vu comme Marx voit la main humaine dans le travail, qui ne parvient pas, comme on l’avait tourné, à se détacher tout à fait de la terre dont il est fait... Bon. On peut garder ça en tête... Continuons... Le matérialisme historique vient à un moment faire face à des questions qui sont très loin derrière nous, suffisamment pour nous sembler parfaitement exotiques, loufoques et curieuses, l’essence, l’être, le déterminisme, autre... Il ne faut pas oublier ça, parce que ça nous permet déjà d’évacuer grossièrement un certain nombre de problèmes qui ne viennent plus du tout se poser, en tout cas pour nous. C’est un peu périlleux, mais on avance...

 

Faisons encore un pas... Notons le ressort le plus significatif de la chose « matérialisme historique », qui veut que... comment dire... « Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience » (Marx, Engels, l’idéologie allemande, Editions sociales, 1968, p. 51) comme cela se formule dans un passage délicieusement époustouflant. Là, je n’aimerais pas du tout me retrouver à paraphraser ou à déformer un mécanisme qui m’intéresse beaucoup... Disons que la conscience, la pensée, autre... se font à partir de la terre dont elles sont faites sans s’en détacher tout à fait... Voilà, je ne rappelais pas cette figure pour rien... Je crois ne pas trahir l’intuition... Elle est exquise, je conseillerais de s’y reporter... Je pointe un point d’appui fondamental dans le déploiement de la pensée marxiste, j’imagine que tout le monde l’aura en tête, même s’il me semble qu’on néglige parfois le ressort du mécanisme, ce petit truc qui a vocation à sauter... Il nous faut faire un pas plus hardi encore, parce qu’il se trouve que je veux en venir quelque part...  J’aimerais ne pas reprendre l’articulation de la pensée marxiste, forces productives, conscience, domination idéologique, etc... D’abord parce que, par goût personnel, j’ai un problème avec les vestiges hégéliens de cette pensée, ça c’est pour l’anecdote, mais surtout parce que je me retrouverais happé dans le ronronnement de quelque chose qui, aussi imparable soit-il, finit forcément dans la paranoïa... C’est pourquoi j’avance à tâtons, pour pointer minutieusement l’outil qui excite mon intérêt, et qui devrait me permettre de pointer quelque chose d’autre...

 

Bref... Faisons ce pas de plus... Dans ce paradigme marxiste, un fois posée cette idée que la pensée, la vie, autre, sont faites de la terre dont elles ne se détachent pas tout à fait, on en arrive à cette dialectique qui veut que « des conditions déterminées » « permettent à des individus déterminés » « de produire leur vie matérielle et tout ce qui en découle : ce sont donc des conditions de leur manifestation active de soi, et elles sont produites par cette manifestation de soi » (Ibid., p. 98). Là, alors, on commence à toucher du doigt le mécanisme précieux que je cherche à recueillir... Je crois aller lentement, et trancher des pans entiers de raisonnements qu’induisent chacun des points que je pose (par exemple l’échange, l’appropriation des forces productives, etc.), assez pour ne pas avoir à reformuler quelque chose que je ne voudrais pas rabattre... Pour continuer à pressentir l’articulation du mécanisme, saisissons-le un temps après : « Ces différentes conditions, qui apparaissent d'abord comme conditions de la manifestation de soi, et plus tard comme entraves de celle-ci, forment dans toute l'évolution historique une suite cohérente de modes d'échanges dont le lien consiste dans le fait qu'on remplace la forme d'échanges antérieure, devenue une entrave, par une nouvelle forme qui correspond aux forces productives plus développées, et, par là même, au mode plus perfectionné de l'activité des individus, forme qui à son tour devient une entrave et se trouve alors remplacée par une autre. » (Ibid.). Encore une fois, j’insiste, il nous faut faire un travail d’élagage rocambolesque, ne pas suivre toutes les pistes induites et déduites par ce pan de la pensée marxiste, pour se concentrer sur le mécanisme lui-même...

 

Je crois avoir posé minutieusement suffisamment d’éléments pour dessiner par touches quelque chose qui va pouvoir me permettre d’en venir à ce que j’ai en tête... On a donc une terre, des choses qui sont faites de cette terre et qui ne s’en détachent pas tout à fait, au point qu’on ne puisse plus précisément distinguer ce qui tient de l’ordre de la terre ni de la chose, ni même si cette terre n’est pas aussi faite de ces choses – En passant, je digresse, notez qu’avec un mécanisme pareil, vous expliquez les révolutions tout autant que la permanence des fonctions qui franchissent les révolutions qui font que vous retrouvez des privilèges après l’abrogation des privilèges, des croyances après la mort des dieux, etc... –. Mais peu importe... J’en viens à ceci qui veut que la dédifférenciation n’est pas un retour à un seuil neutre, comme on pourrait se le figurer, mais bien la prolifération de la terre et des choses, de la chose-terre. La dédifférenciation est proliférante et proliférée ou la prolifération est dédifférenciante et dédifférenciée, peu importe...

 

En d’autres termes, si je veux pousser plus loin cet exemple dont je me suis servi, même si c’est fait pour aller jusqu’à le court-circuiter, la question de la manifestation de soi d’une part et des forces productives d’autre part ne se pose pas... Non pas parce que l’un des termes serait tombé, comme on a pu le voir dans l’histoire des idées où par exemple le Signifié chez Lacan  – je fais un pas de côté un peu disgracieux – tombe pour laisser courir le Signifiant, et on sait bien que quand on laisse courir, c’est quand même qu’on s’en fiche tout à fait... Non, non, j’insiste, je veux dire, si je prends ce dernier exemple, ça marche pareil – la dialectique est la même – la question du Signifié d’une part et du Signifiant d’autre part ne se pose pas... Par exemple parce qu’on n’atteint pas le seuil où on serait tout à fait dans quelque chose qui serait le Signifié ou la manifestation de soi ou quelque chose qui serait tout à fait les forces productives ou le Signifiant. Ce ne sont pas les termes (manifestation, force, autre), s’il est besoin de préciser, qui m’intéressent dans ce point d’articulation marxiste, mais bien le mécanisme inouï qui fait que la condition se fait force, la force se fait manifestation, la manifestation se fait force, la force se fait condition, etc. C’est un exemple. Ce qui va m’intéresser ici c’est le mouvement que je cherche à vous faire pressentir sans lequel je ne crois pas qu’on puisse comprendre prolifération et dédifférenciation. Et, sans doute, ne peut-on pas comprendre – j’en finis avec cet exemple donc et ce sera pour le plaisir de la chose – en quoi ce qui permet de se manifester est la limite même de cette manifestation si on ne comprend pas la prolifération dédifférentielle... C’est pourquoi, en passant, si on rejoint Engels et Marx dans leur dénonciation de la division du travail, dont on soulignait ici, il y a quelques temps, la cruauté tragique de la fongibilité, la pensée révolutionnaire ne peut pas poser une possibilité/entrave, par exemple une classe, le prolétariat, autre, autrement qu’à vider le terme de sa charge en le posant...

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15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 10:13

Gabriel Kuri - Retention and flow chart

Gabriel-Kuri---Retention-Chart.png  Me trottait dans la tête cette impression qu’il me fallait préciser quelque chose à propos de cette idée que j’ai exprimée la dernière fois, qui veut que la conscience pose et fabrique la question de l’inconscient, par exemple, ou l’organisation sociale celle de l’intérêt, etc... Il me semblait qu’on pouvait déduire de là cette curieuse idée qu’il y aurait quelque chose d’antérieur à ce point de différenciation... Là on serait au cœur de notre histoire de dédifférenciation... Pour qu’il y ait dédifférenciation, on pose forcément quelque part l’idée axiomatique d’une sorte de neutralité avant la différenciation qu’il s’agirait de retrouver... Idée que je rejette forcément...

 

  J’étais donc traversé par ce que j’ai appelé une impression au moment où je lisais quelque chose qui n’a rien à voir du tout, une espèce de synthèse analytique, si je puis dire, de Marcuse sur les différentes topiques de Freud, dans son Eros and Civilization. Et le voici (pp. 28-29), abordant la seconde, celle des instincts de vie et de mort, disant ceci (je traduis un peu grossièrement) : « La quête de l’origine commune des deux instincts fondamentaux ne peut plus être tue ». Et de préciser : « Fenichel soulève cette question décisive, à savoir si l’antithèse d’Eros et de l’instinct de mort n’est pas la « différenciation d’un fondement commun »... Je passerai sur cette jolie conception de Marcuse qui le fait embrancher la mort à la vie dans une boucle hardie. Je ne m’arrête par non plus sur ce point qu’il aborde à peine par cette phrase : « L’instinct de mort est destructeur non pas en soi mais par le soulagement de tension », point qui me paraît essentiel à noter pour lire Freud... Car cela n’a rien à voir avec ce qui nous préoccupe ici...

 

  Ce sur quoi je veux m’arrêter est parfaitement technique et tient dans cette idée que j’ai que la puissance d’effectuations est tout autant effectuée qu’effectuante. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de point de neutralité originelle spéculaire ; que sa question, même hypothétique, ne mérite pas d’être posée. Et que même, ce qu’il faut noter, c’est bien que, par exemple, la conscience fabrique son propre inconscient en se fabriquant elle-même. L’inconscient est donc ici la différenciation de l’identité (ce que l’identité n’est pas pour être), tout ce qu’elle a besoin de poser pour se différentier comme tout ce qu’elle ne pose pas en s’identifiant. C’est pourquoi l’acte d’identifier fabrique, par exemple appelons cela un inconscient. Inconscient qu’on peut aussi venir poser en identité et fabriquer l’inconscient de l’inconscient, c’est-à-dire – je développe jusqu’à l’absurde pour que vous pressentiez le mécanisme... –, où ce qui est posé pour se différentier ce sera quelque chose comme la conscience, par opposition à l’inconscient, mais qui peut ne pas coïncider avec la conscience dont est déduit cet inconscient, et ce qui n’est pas posé pour s’identifier, l’inconscient de l’inconscient, etc... Ce que la psychanalyse désigne par « inconscient », sans le savoir, c’est bien ces opérations inducto-déductives qui conditionnent nos pensées et nos actes et n’en finissent pas de nous tirailler.

 

  Je veux dire par là, si on reprend l’exemple, que l’instinct de vie fabrique forcément l’instinct de mort, mais par une espèce de paresse intellectuelle idiote, et que la différenciation des instincts de vie et de mort fabrique forcément leur indifférenciation neutre et originelle, etc... Ce n’est pas appelé « chaîne » signifiante pour rien... Nous voici donc devant l’embarras qu’il y a à organiser langues et sociétés avec des réflexes logiques psittacistes. C’est bien ce qui fait que je peux dire qu’on ne peut pas opposer virtuel à réel ou nature à culture – cette histoire d’origine neutre n’est après tout jamais qu’une réactualisation de cette question farfelue de la nature originelle qui occupait, par exemple les Lumières – ; que le mot est une chose ; et qu’il n’y a jamais que des faits effectuants et effectués...

 

  En parlant de « nature », il me vient à l’idée un autre exemple que j’ai trouvé parfaitement délicieux... C’est celui de l’organisation des villes qu’on a toujours opposée à celle des campagnes... On s’imagine, et ce qu’on a appelé « l’exode rural » n’est pas fait pour ne pas nous l’induire, qu’à l’origine on vivait à la campagne jusqu’à ce qu’on puisse s’organiser assez pour rationaliser quelque chose qu’on pourrait appeler une ville, c’est-à-dire le lieu où l’on échapperait à la malédiction de la précarité, où la culture se substituerait à la cueillette, où l’élevage prendrait le pas sur les aléas de la chasse, etc... selon la tournure de Mélenchon  qui a le mérite immense de poser cette savoureuse question... Seulement voilà, il se trouve que d’aucuns se demandent si la ville n’apparaît pas « avant le peuplement rural », comme Braudel le note en évoquant la thèse de Jane Jacobs (cf. F. Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, T1, p. 553). Et ce qui est sûr en tout cas, c’est que la ville maintient de toute façon la campagne en s’approvisionnant auprès d’elle. Je veux dire la ville – vous imaginez mon plaisir à l’exprimer... – la ville donc fabrique sa campagne, qu’on la situe tantôt aux fins fonds de sa région ou aux fins fonds de ce qu’on n’aura pas appeler le « Tiers-monde » pour rien... Et c’est bien ce fait d’effectuations effectuées et effectuantes qui importe, bien plus que de savoir qui tient son origine de l’autre...

 

  Ces questions doivent vous paraître anecdotiques, mais pour autant vous devez tâcher de pressentir le pas technique immense que l’on fait dans notre conception des choses... C’est ce pas qui nous permet de dire que la question de l’individu et du groupe ne se pose pas, ou celle de la conscience et de l’inconscient, etc... puisque l’une fabrique l’autre en se posant, c’est-à-dire qu’il nous permet de regarder les conditions de fabrication de ces questions, de les regarder et de les court-circuiter... Vous devez pressentir comme on peut se permettre de se débarrasser de tout axiome spéculaire, comme on peut effondrer le socle sur lequel repose des édifices mentaux tout aussi encombrants qu’artificiels... Je veux dire : c’est face à la soumission à cette chaîne logique qui n’en finit pas de nous déborder et de nous poursuivre qu’il s’agit de se dresser. L’ironie de la chose veut qu’on découpe artificiellement des contours dans une opération loufoque d’isolement pour croire pouvoir agir surs les choses que l’on conçoit, quand elles n’en finissent pas, par cette opération même de nous glisser des mains.

 

  Ce qu’il faut voir et pressentir, ce sont ces poussées incessantes et têtues d’effectuations qui accidentellement se détachent et atteignent quelque chose comme un seuil où une possibilité/nécessité émerge mais ne se détache pas tout à fait assez pour ne pas effectuer/être effectuée encore et encore... Cela veut dire que même si on les isole et les organise, ces effectuations continuent de courir et de travailler, c’est-à-dire qu’on loupe la cible mais que le fait même de louper effectue/est effectué... Il faut pressentir ce foisonnement mycorhizien, cette canopée proliférante où la dite chose n’atteint pas le seuil où on peut l’isoler et l’organiser tout à fait et continue de courir, et où organisation et isolement sont eux-mêmes des choses qui courent, etc... Il faut pressentir encore que les effectuations sont tout autant effectuantes qu’effectuées, c’est-à-dire qu’elles n’en finissent pas de se dédifférentier. Et il faut pressentir enfin que ça n’a rien à voir avec l’abattement macabre structuraliste, qu’on a bien affaire à quelque chose de forcément joyeux...

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5 février 2012 7 05 /02 /février /2012 17:40

Jean-Christophe Meurisse - Nous avons les machines

 JC-Meurisse---Nous-avons-les-machines.jpg

Il se trouve que j’ai gardé en tête le point par lequel je voulais passer à la suite de ma précédente note. C’est chose rare, comme on dit, ça m’arrive de les oublier et de les retrouver plus tard par un autre biais... Je suis surpris, parce que n’ayant pas été animé par cette nécessité qui me pousse à mener mes recherches, l’esprit tranquille donc, je n’aurais pas cru que je retrouverais les choses où je les ai laissées... Mais on s’en fout.

 

  Je voulais préciser quelque chose... Il faut voir que la démocratie n’est pas un modèle achevé qu’on pourrait opposer par exemple à un Etat dit totalitaire ou à un quelconque autre modèle. La démocratie, ce sont ces mycorhizes synallagmatiques qui travaillent de toutes façons que le modèle organisationnel soit de type totalitaire ou ressemble d’avantage à quelque chose de démocratique comme une République ou n’importe quoi avec une constitution ou autre...

 

  D’abord, je voudrais évoquer ce point en passant qu’on ne connaît ni l’individu ni quelque chose qui relèverait du groupe, de l’inter ou du supra-individuel. où que s’arrête votre regard, en un point dit individuel ou un point dit collectif, vous trouverez toujours de toutes façons des mycorhizes, des tensions synallagmatiques qui concourent. C’est même bien pourquoi on ne peut pas dire qu’on a ici un groupe et là un individu. Vous noterez comme on fonce sans vergogne dans le tas structuraliste avec une conception pareille... Mais peu importe, ce n’est pas là où je voulais en venir...

 

  Je voulais regarder ces mycorhizes au travail dans quelque chose qu’on appellerait une organisation sociale, un Etat, autre... pour voir que cette opposition avec laquelle on pose ici l’idée qu’on se fait d’un modèle totalitaire où un homme ou un groupe d’hommes imposent impérativement leurs normes et là cette autre idée qu’on se fait d’un modèle constitutionnel où des hommes parlementent et négocient a quelque chose d’artificiel... Avant de m’arrêter sur le modèle totalitaire, je veux insister sur ceci qui veut qu’on n’a pas fait ce qu’on appelle la démocratie par noblesse de cœur ou gentillesse ou bonne intention ou quelle que soit la façon dont on se représente une chose pareille. On a fait la démocratie parce qu’aucun pouvoir ne pouvait plus imposer ses normes sur un territoire ou un groupe d’hommes donnés. La démocratie, ce sont les tiraillements synallagmatiques, les disputes et les désaccords qui se voient mis à jour.

 

  Pour confirmer ce point, je crois bon d’insister donc sur cet autre point qui veut que jamais aucun pouvoir n’est jamais parvenu à imposer ses normes sans disputes aucune, c’est-à-dire en éradiquant absolument les concours synallagmatiques. On se représente donc un pouvoir totalitaire comme exempt de ces mycorhizes dont on parle ici ; on conçoit ici un maître qui domine, là un esclave qui n’en peut mais ; on se trompe. C’est oublié, comme on l’a plusieurs fois rappelé ici, que le rapport maître/esclave procède d’un échange synallagmatique. Qu’un pouvoir tende à camoufler les disputes qui le tiraillent, de la même façon qu’on refoule un inconscient, pour les mêmes raisons, pareil... ne veut pas dire qu’il n’y en ait pas.

 

  Il faudrait prendre un exemple... On pourrait songer aux nombreuses ruses dont a fait preuve un Louis XIV traumatisé par la fronde... ou aux différentes inclinaisons de la politique de Mao selon que tel ou tel courant l’emportait au sein de son parti... pour voir ces rapports et ces combinaisons au travail... Je voudrais m’arrêter sur un autre exemple que j’aime beaucoup de ces concours synallagmatiques qui travaillent les pouvoirs totalitaires, celui curieux dit de la « note-Staline ». Cette note Staline, c’est cette proposition incongrue venant de l’URSS en Mars 1952 proposant à l’Ouest et au chancelier Adenauer la réunification de l’Allemagne en échange de sa neutralité. Maintenant que les archives communistes sont ouvertes et qu’on a pu démontrer que la proposition était sérieuse, ce que personne, ou presque, ne croyait ou ne voulait croire tout à fait à l’époque, ce qu’il est intéressant de voir, c’est bien ce jeu synallagmatique qui concourt à une pareille proposition. Vous avez donc, dans ce pouvoir stalinien, un parti divisé où Malenkov et Béria travaillent pour une politique de détente avec l’Occident et parviennent à convaincre assez pour arriver à cette note, précisément ces notes, il y en aura plusieurs... Ce qu’il faut voir, c’est la réplique des Maréchaux soviétiques et leurs ruses pour rejeter cette dite détente... Cette politique ainsi détendue ou assouplie, forcément, laisse percer des révoltes et des protestations ouvrières jusque-là comprimées en RDA... Jusqu’à cette émeute en juin 1953 des ouvriers du bâtiment qui construisent la Staline Allee, attisée par le GRU, le service de renseignement soviétique qui intrigue contre Béria, qui retourne cette politique de détente contre son défenseur, et, selon l’expression, « scelle sa chute ». Là on est au cœur savoureux et palpitant de ce travail de mycorhizes que je cherche à dégager. Je vous invite à vous pencher sur ce point de l’Histoire de l’URSS. Quoique je puisse en avoir le goût, je ne suis pas historien, je prends simplement une séquence historique pour permettre de pressentir cette conception que j’essaie de dessiner... Et je ne sais pas si j’y parviens... Ce qui m’intéresse, c’est de saisir à un moment précis cette tension que je cherche à vous faire pressentir... 

 

  En d’autres termes, quelles que soient les modalités de pouvoir que vous preniez, vous ne vous retrouverez jamais devant quelque chose de vertical qui s’abat sur un pauvre peuple, mais bel et bien un jeu, un concours de tensions et de disputes mycorhiziennes. Les pouvoirs dits constitutionnels s’occupent d’organiser ces disputes que les pouvoirs dits totalitaires refoulent dans leurs inconscients... Ce n’est sans doute pas pour rien que le corpus psychanalytique est venu s’élaborer au sein de modèles de pouvoirs constitutionnels où ce qui était encore inconscient – et pouvait ne pas l’être du tout, l’inconscient est une boursouflure fabriquée – n’en finissait pas de venir taquiner les consciences...

 

  Dans les Etats totalitaires comme dans ceux constitutionnels, ce que l’on peut observer à l’œuvre, c’est la rationalisation et l’organisation des concours synallagmatiques, quelles que soient les procédures, intimidation, compromis, dispute... C’est bien pourquoi on n’est déjà plus exactement dans quelque chose qui tiendrait de l’ordre de la démocratie avec les Etats constitutionnels... Et ce rapport à la dispute, il se trouve qu’il est toujours forcément le même, c’est-à-dire un rapport linguistique. La question de l’intérêt ne se pose qu’avec celle de la rationalisation. L’intérêt, c’est une assignation linguistique, sans qu’on puisse jamais distinguer si les intérêts se disputent parce qu’ils divergent ou s’ils divergent pour se disputer, etc... comme toujours avec les rapports situationnels... Il faut voir, j’insiste, que ces assignations d’intérêts linguistiques sont autocriniennes, de la même façon et pour les mêmes raisons que la fabrication de la conscience linguistique et de sa boursouflure inconsciente. Cela ne veut pas dire que les concours synallagmatiques ne font pas leur travail, mais plutôt qu’on peut aller jusqu’à ne plus les reconnaître du tout.

 

  En d’autres termes, ce qu’il faut avoir en tête, c’est que c’est la rationalisation qui pose la question de l’individuel et de l’inter ou du supra-indivduel, puis celle de l’intérêt... C’est au niveau de la rationalisation et de l’organisation des concours synallagmatiques qu’émergent et que se fabriquent ces questions. C’est-à-dire que la question de l’inconscient ou celle de l’intérêt ; la question de l’individu ou celle du groupe, etc... sont des questions que pose leur organisation, tout autant qu’elle les fabrique. Pour autant, il n’empêche que ces questions ont de toutes façons vocation à glisser...

 

  Cela ne veut pas dire que les modèles se valent, au contraire... Il faut regarder  ces modèles, comme les seuils de tolérance ne sont pas les mêmes, comme les marges dont on dispose non plus – c’est bien pourquoi, en passant, on ne mesure pas encore la révolution que constitue quelque chose comme l’Internet qui abaisse les seuils de tolérance et dégage les marges –, comme les forces de l’ordre procèdent sous des formes qui font qu’on peut aller jusqu’à ne plus les reconnaître... bref, plutôt que de se laisser étourdir par les éclats de la dispute, il faut avoir en tête que tous ces modèles posent tout autant que fabriquent les questions qui se posent à eux et veiller à ne pas perdre de vue ce qui se dispute, ces mécanismes mycorhiziens, qui n’en finissent pas de concourir et de travailler, qu’on les organise ou qu’on les refoule. 

 

 J’ai cru, pendant ces mois de tranquillité où rien ne me poussait au travail, que la nécessité qui m’anime dans mes recherches était passée et je m’amusais à organiser déjà ma vie autrement sans que mes journées soient occupées par la joie infinie et l’effort terrifiant de ce travail... Il semble qu’il me faille repousser encore cette vie tranquille car quelques choses me tracassent encore dont je ne suis pas venu à bout tout à fait...

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