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12 janvier 2014 7 12 /01 /janvier /2014 11:05

Pierre Huyghe - Streamside Day, 2003

huyghe-Streamside-Day--2003.jpg

Précédemment, on a regardé l'insurrection du 18 mars 1871, ici, puis ...

Les discussions, les bavardages, les bruits n’en finissent plus. On va devant les barricades de l’Hôtel de Ville, à la butte Montmartre, sur tous les boulevards[1], recueillir les informations que l’on s’échange avec le scrupule que l’on a toujours pour les choses rares et précieuses. On veut savoir. On espère qu’en amassant ces détails faits de rumeurs et de contradictions, on pourra presser le temps, savoir de quoi demain sera fait. Face à l’immense fracas de cette insurrection, on voudrait pouvoir toucher des mains quelque chose. On ne se rend pas vraiment compte que c’est ça, la voracité de l’impatience, qui nous taquine. On parle.

 

  Quelqu’un raconte. Des maires d’arrondissements et des députés de Paris s’agitent ; vont, dès le 18 au soir, voir Favre pour tenter une conciliation. A peine reçus, ce dernier les interrompt : « Avant tout, tirez-moi d’une horrible incertitude : est-il vrai que cette après-midi on a fusillé deux généraux, M. Le comte et M. Clément Thomas ? »[2]. Un des délégués confirme. Favre les congédie. Un maire, un député, tente de le raisonner, explique qu’on pourra poursuivre les criminels plus tard, qu’il faut à tout prix arrêter le mouvement[3]. Un autre s’avance : « C’est la guerre civile que vous allez déchainer »[4]. Rien à faire. Favre trafique son obstination capricieuse en se persuadant qu’il ne fait « que son devoir »[5].

 

  Une délégation de maires et de députés est envoyée discuter avec le Comité. Là, ils trouvent à qui parler et ils parlent et parlent encore avec ce goût enthousiaste qui fait qu’on finit par ne plus savoir ce qu’on dit. C’est curieux cette propension de la parole à dériver, à se sécréter elle-même. Clémenceau rappelle que les canons appartenaient à l’État et puis il insiste sur la légitimité de l’Assemblée[6]. [Notes : dans une biographie de Clémenceau, ses intentions sont ramassées dans ces propos : « Quelle que puissent être nos espérances et nos revendications, explique ce dernier, nous ne pouvons nous insurger contre la France. Le gouvernement a eu tort de déchaîner les colères de Paris, mais Paris doit reconnaître l’Assemblée nationale. Le Comité n’a qu’une chose à faire : se retirer, et céder l’Hôtel de ville aux maires et députés, qui seuls peuvent demander et obtenir de l’Assemblée la reconnaissance des droits de Paris. »[7]]. Les paroles continuent de proliférer. On entend un membre du Comité : « Qu’a fait la garde nationale que de répondre à une agression nocturne et de reprendre les canons payés par elle ? »[8], mais les mots arrivent trop tard, dans le bruit… ils ne viennent plus répondre aux objections pour les arrêter mais nourrissent un flot qui ne sait plus s’interrompre. On est pris dans la dérive de la parole, cette dérive où le moindre mouvement pour tenter de saisir quelque chose fait s’enliser un peu plus. On objecte sur le choix du mot, sans entendre l’idée qu’il désignait, ou on entend autre chose que ce qu’on est certain d’avoir dit. On se fatigue. Clémenceau tente encore d’arriver la parole : « Mais enfin, quelles sont exactement vos prétentions ? »[9]. « Nous voulons, dit Varlin, non seulement le Conseil municipal élu, mais des libertés municipales sérieuses, la suppression de la préfecture de police, le droit pour la garde nationale de nommer ses chefs et de se réorganiser, la proclamation de la République comme gouvernement légal, la remise pure et simple des loyers en souffrance, une loi équitable sur les échéances, le territoire parisien interdit à l’armée. »[10]. On ne parvient pas à s’entendre. Pourtant, plus tard, à l’Assemblée, dispersés, sans réussir à faire motion commune, des députés de Paris viendront proposer qui des élections à bref délai, qui l’élection de ses chefs par la garde nationale, qui d’ajourner à six mois les échéances des loyers[11]. C’est donc bien que des mots s’étaient détachés un peu, pas tout à fait, de la terre de paroles sourde et mouvante dont ils étaient faits.

 

[Note : Sur ces tentatives de négociations, relever que devant la Commission d’enquête, les maires et les députés diront, sincèrement ou en forçant le trait, comme on le fait quand on veut dire à son interlocuteur ce qu’il veut entendre en faisant pencher la balance un peu plus du côté qui arrange, qu’ils cherchaient à « gagner du temps ». « Nos forces se préparaient, mais au moment où la transaction a eu lieu, je ne crois pas qu’elles fussent assez grandes pour nous autoriser à entrer en lutte »[12], déclarera Schœlcher, député de la Seine et d’ajouter : « si j’ai donné ma voix à la transaction qui a eu lieu, c’était pour gagner du temps ». « Je croyais nécessaire de rester exposé au péril, pour donner le temps au gouvernement de Versailles de s’armer »[13] viendra expliquer Desmarets, maire du IXe…

  A ce propos, à propos de déclarations d’autres maires et députés allant dans le même sens, qu’il cite, Jaurès écrira : « Pareils témoignages, pareilles affirmations jaugent et jugent les hommes »[14]. Quelques années plus tôt, Gaston Da Costa, citant les mêmes extraits, lui, conclut simplement : « Cette mise au pilori dispense l’historien de tout commentaire »[15].]

 

[Notes : continuer à longer les mouvements, les soubresauts, les tensions de part et d’autre avant les élections.

Le 21 mars, Jules Favre monte à la tribune de la chambre des députés pour répondre à Clémenceau qui, selon les termes du recueil de ses discours, « avait proposé comme moyen de pacification de Paris, les élections municipales »[16]. « Ce cadavre qui parle accuse les hommes du Comité central, une ‘poignée de scélérats à l’idéal sanglant et rapace’ (sic), de mettre la République au-dessus du suffrage universel » écrira Armand Lanoux[17]. Le discours est tout autant accablé qu’accablant. Il appelle la garde nationale à se ressaisir, précisément à se « racheter »[18], considère que les temporisations ont été épuisées et reconnaît avoir fait preuve d’une « excessive mollesse »[19]. Pour appuyer son argument et appeler à la raison les gardes nationaux, il insiste et parle d’un « moment d’égarement criminel qui n’a été qu’un moment de sanglante folie, s’emparant au milieu d’une population si diverse, de cette tourbe impure, qui contient tant d’éléments détestables »[20]. Le recueil des discours du ministre note avec une imprécision indulgente : « interruptions » ; le compte rendu de la séance est plus scrupuleux et consigne ces propos d’un certain Langlois, sans doute l’ami de Proudhon, fraichement élu député de la Seine : « Oh ! c’est affreux ! c’est atroce de dire cela ! »[21]. Le ministre des affaires étrangères revient sur les exécutions des généraux Lecomte et Clément Thomas dont il tient pour responsable les républicains, il y revient longuement, ne trouvant sans doute pas d’autres griefs à leur endroit… Et puis, au détour de son discours, il brandit la menace des troupes prussiennes et appelle, par un raisonnement curieux qui tient du chantage, les députés à ne pas temporiser avec « l’émeute » au prétexte qu’ils donneraient « à l’étranger le droit de la réprimer »[22].

 

  S’arrêter sur cette menace de répression par les troupes prussiennes.

 

  Du côté de Versailles… Le 25 mars, le Journal officiel de la Commune publie un extrait d’un journal anglais qui est appelé le Weekly Lloyd, c’est-à-dire, sans doute, le Lloyd’s Weekly Newspaper, dans lequel on peut lire le compte-rendu de conversations que Bismarck aurait tenues en rentrant à Berlin qui lui fait dire que MM. Favre et Thiers lui auraient « livré Paris »[23], en d’autres termes que « l’Assemblée nationale aurait préféré voir la Prusse occuper Paris, désarmer la Garde nationale plutôt que de s’incliner devant l’opinion républicaine ». Noter que Bismarck ne tient pas à s’occuper des affaires intérieures de la France.

 

  Du côté des républicains… Dans ce même Journal Officiel de la Commune,  on trouve une communication du chef du quartier général prussien, von Schlotheim,adressée au Comité qui s’exprime ainsi : « Le soussigné, commandant en chef, prend la liberté de vous informer que les troupes allemandes qui occupent les forts du nord et de l’est de Paris, ainsi que les environs de la rive droite de la Seine, ont reçu l’ordre de garder une attitude amicale et passive tant que les événements dont l’intérieur de Paris est le théâtre ne prendront point, à l’égard des armées allemandes, un caractère hostile… »[24]. Relever que le Comité s’empresse d’envoyer des missives rassurantes quant à ses intentions pacifiques et menace de « faire passer par les armes » ceux qui, déguisés en gardes nationaux, tirent sur les lignes prussiennes[25]. Ils en arrêteront quelques uns[26] ; les Prussiens en exécuteront d’autres[27].

  Noter que celui qui sera membre de la Commune Arthur Arnould se montre définitif sur ce point : « Cette crainte de l’intervention prussienne, domina toutes les préoccupations du Comité Central, pesa sur toutes ses décisions. On en peut suivre la trace dans toutes ses proclamations, on peut en voir la preuve dans l’empressement avec lequel il se crut obligé de déclarer que, quoi qu’il arrivât, Paris, en ce qui le concernait, respectait les stipulations du traité de paix signé à Bordeaux, et en remplirait les engagements.»[28].]

 

 [Notes : Passage trop long, ça traîne… Noter que Favre qualifiant les républicains de « tourbe impure » provoque leur consternation aurait suffi… J’ai hâte d’aborder les élections… ]

 

  Sur les boulevards, on parle de marcher sur Versailles emporté par l’élan de ce qu’on ne finit pas d’appeler avec gourmandise une victoire pacifique. On raconte qu’en accompagnant Turpin au cimetière, le factionnaire qui gardait les canons de Montmartre, tué par les soldats lors de l’attaque, certains ont crié : « A Versailles ! »[29]. On ne comprend pas ce qu’on attend [Note : aborder les batailles dans une autre partie.]. On ne parle pas de la manifestation des amis de l’ordre, des bonapartistes, des bourgeois ou des gens tout aussi inquiétés par ce mouvement, qui ne prend pas encore forme, que les républicains sont impatients. Cette manifestation, c’est le 21 mars. De la place de la Bourse à la place Vendôme. On veut trouver l’État-major de la Garde nationale, montrer qu’à Paris, il y a encore des gens de biens ou que sais-je… Bergeret se montre au balcon, propose de parler, mais les manifestants craignant pour leur vie refusent : « Pas de délégués à ces gens-là, ils les assassineraient ! » [30]. Ils se donnent rendez-vous le lendemain. Non, décidément, on n’en parle pas du tout. Qu’il y ait une poignée de réactionnaires qui n’ont pas fui Paris, qui sont là, qui tentent de se faire entendre, ça ne vient pas à l’idée de se le dire sur les boulevards, devant les barricades. On ne comprendrait pas ce qu’ils veulent de toutes façons. Par exemple, on ne se dirait pas qu’ils font montre d’un certain courage. L’adversaire ne peut pas être courageux de toutes façons.

 

  Aussi, ne comprend-on rien du tout quand on apprend, le 22 mars, que des coups ont été tirés Place Vendôme, qu’on compte quinze morts et une dizaine de blessés parmi les manifestants. Que s’est-il passé ? On se dit que les gardes nationaux ont du tirer en l’air pour faire fuir les manifestants, sinon il y aurait eu « deux cent victimes, dans cette masse compacte tout coup devait porter »[31]. Les mêmes questions reviennent, qui étaient-ils, que voulaient-ils, étaient-ils armés, qui a tiré le premier ? Ce sont les questions qui donnent l’impression de pouvoir se faire une idée et de départager. On n’est pas sûr. On parle de nobles, d’anciens familiers de l’Empire[32]. « Ah oui » entend-on avec une sorte de sous-entendu qui commence déjà à condamner… Et que voulaient-ils alors ? Chasser les fédérés[33] ? Non, ils savaient qu’ils n’étaient pas assez nombreux… Manifester sur les grands boulevards, entre la Madeleine et la Porte Saint-Denis… On s’amuse du choix du parcours : « Ils ne seraient pas tolérés cinq minutes dans les trois quarts des quartiers de Paris, tous acquis au Comité central »[34]. Ils espéraient montrer que Paris était avec l’Assemblée[35] sans doute. On se demande alors s’ils étaient armés. On parle de cannes à épée et de revolvers[36]. On a apporté ces armes à la Préfecture où on a constaté « que la plupart des revolvers ont été utilisés »[37]. Quelqu’un veut savoir s’ils étaient nombreux. On lui dit un millier[38]. Il opine, comme s’il consignait l’information quelque part dans sa tête mais garde le silence pour ne pas interrompre le récit. De quel côté partent les premiers coups de feu alors ? On ne sait pas. On parle de confusion, de mouvements de foules excitées, de roulements de tambours, c’est-à-dire de sommations. On dit : « pendant quelques minutes »[39] ; on dit : « cinq minutes » [40] ; on dit « dix fois les sommations recommencent »[41] [Noter que le vice-amiral Saisset, nommé par Thiers général en chef de la garde nationale, dans sa déposition devant la Commission, accuse Bergeret d’avoir « ordonné le feu sans sommations »[42]. S’il condamne cette manifestation, qu’il qualifie de « démonstrations nuisibles », la jugeant « dangereuse et inopportune », il parle tout de même de « démonstrations sans armes ». Opposer à cette version, celle du lieutenant-général Sheridan, en mission pour les Etats-Unis, venu étudier les troupes prussiennes, séjournant dans un hôtel du quartier, l’Hôtel Westminster[43], qui a « attesté que des coups de feu ont été tirés par les hommes de la manifestation »[44]. Si Gaston Da Costa reprend ce témoignage en précisant honnêtement qu’il ne permet pas « d’affirmer de quel côté partirent les premiers coups de feu »[45], une étude sur les relations entre les américains et la Commune se montre plus affirmative : « Des yeux experts de Sheridan, il semblait que le premier tir vint de la foule des manifestants civils et non des soldats eux-mêmes. Mais dans tous les cas, il offrit cette opinion directe ?, sévère ?, abrupte ? comment traduire « blunt » ?... que la foule avait simplement eu ce qu’elle méritait »[46]. Noter, pour se faire une idée du personnage, ce serait dommage de s’en priver, que l’auteur le cite directement : « Aucun corps civil n’a le droit d’attaquer des hommes qui tiennent des positions militaires avec des équipements militaires. C’est une loi de sens commun. S’ils le font, ils doivent s’attendre à recevoir, comme ils le méritent, un traitement sommaire »[47].] Et les coups partent. La place se vide à l’instant. Restent les corps jetés-là, sur cette place déserte, de bonapartistes militants[48], de nobles, de soldats et de fédérés, morts ou blessés, auxquels personne ne prend le risque, évidemment, de porter secours.

 

Dimanche prochain, on regardera les élections...

 

Voir le site du film "Commune...



[1] Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, 1929, p. 109.

[2] Jules Favre, le gouvernement de la Défense nationale, Tome III, Paris, 1875, p. 225.

[3] Ibid., p. 226.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Lissagaray, op. cit., p. 112.

[7] Gérard Minart, Clémenceau Journaliste, ed. L’Harmattan, 2005, p. 47.

[8] Lissagaray, op. cit.

[9] Ibid., p. 114.

[10] Ibid.

[11] Ibid., p. 120.

[12] Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars 1871, Paris, 1872, p. 320.

[13] Ibid., p. 358.

[14] Jean Jaurès, Histoire socialiste, Tome XI, Paris, 1901-1908, p. 305.

[15] Gaston Da Costa, la Commune vécue, Paris, 1903, Tome I, p. 230.

[16] Jules Favre, Discours parlementaires, Tome IV, 21 mars 1871, Paris, 1881, p. 63.

[17] Armand Lanoux, Le coq rouge, Grasset, 1972.

[18] Jules Favre, op.cit., p. 71.

[19] Ibid., p. 70.

[20] Ibid., p. 71.

[21] Annales de l’Assemblée nationale, Du 20 Mars au 12 Mai 1871, Paris, 1871, p. 42

[22] Jules Favre, op.cit., p. 67.

[23] Journal Officiel de la Commune, coll. Les classiques des sciences sociales, p. 136.

[24] Ibid., p. 73.

[25] Ibid., p. 111.

[26] Cf ibid., p. 151.

[27] Ibid., p. 1908.

[28] Arthur Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, éd. J.-M. Laffont, 1981, p. 114.

[29] Louise Michel, La Commune, coll. Les classiques des sciences sociales, p. 186.

[30] G. Da Costa, op. cit., pp. 234-235.

[31] Lissagaray, op. cit., p. 130.

[32] Ibid., p. 129.

[33] Ibid.

[34] G. Da Costa, op. cit., p. 235.

[35] Ibid., p. 236.

[36] Ibid.

[37] Ibid., p. 238.

[38] Ibid., p. 236.

[39] Ibid., p. 237.

[40] Lissagaray, op. cit.

[41] Ibid.

[42] Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars 1871, p. 309.

[43] Philip M. Katz, Americans and the Paris Commune, 1998, Harvard University Press, p. 42.

[44] In J.O. de la Commune, op. cit., p. 113.

[45] G. Da Costa, op. cit., p. 238.

[46] Philip M. Katz, op. cit.

[47] Citation parue aussi dans le portrait de Sheridan dans la série consacrée aux officiers américains de la guerre civile publiée par Lincoln Financial Foundation Collection, 1888.

[48] G. Da Costa, op. cit., pp. 238-239.

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Published by claude pérès - dans La Commune de Paris
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5 janvier 2014 7 05 /01 /janvier /2014 11:05

Sarah Sze - Triple Point

  Sarah-Sze--Triple-Point.jpg 

Précédemment, on a commencé à observer l'insurrection du 18 mars, les jours qui précèdent, qu'on poursuit aujourd'hui...

 

[ Brouillon : Le gouvernement décide d’attaquer en même temps tous les parcs d’artillerie « disséminés en différents endroits, fort éloignés les uns des autres »[1]. Tandis que deux colonnes s’occupent d’entourer la butte Montmartre, d’autres divisions se positionnent à Belleville, sur le boulevard de la Villette, aux gares du Nord et de Strasbourg et rue du Faubourg du Temple[2]. Des brigades sont chargées de garder la place de la Bastille, la Cité et l’Hôtel de ville. Il est prévu de ramener les pièces et les munitions aux Invalides[3]. Il s’agit d’enlever les pièces, de reprendre les munitions mais aussi de fouiller les maisons pour arrêter tous les chefs de l’insurrection[4]. Et il s’agit d’aller vite et de procéder dans la nuit. L’opération paraît inconsidérée : plus tard, quand le calme sera revenu, après le 28 juin, on verra que pour évacuer pièces et munitions à Belleville par une armée de réserve en bien plus grand nombre que celle dont on dispose ce 17 mars, il faudra une semaine[5].

 

  A cinq heures du matin, les colonnes des généraux du gouvernement « étaient maîtresses » de Montmartre et des buttes Chaumont[6]. A Montmartre, les troupes sont entourées, lèvent la crosse et font « cause commune avec la révolte »[7]. Plus tard, vers onze heures, à Belleville, la troupe, « entourée par l’émeute », parvient à se dégager et à fuir[8]. Tandis qu’à l’Hôtel de ville, les soldats, « fraternisent avec les insurgés et déposent [leurs] armes sans en avoir fait usage »[9]. « Il était dangereux de laisser plus longtemps les troupes exposées à des séductions et à des embauchages auxquels beaucoup de soldats avaient déjà cédé »[10], l’ordre fut donc donné d’évacuer Paris pour se concentrer à Versailles. [Noter que Ducrot s’explique cette fraternisation par ceci que, selon lui, l’ordre avait été donné de ne pas tirer, de ne pas répandre le sang, la population aurait donc profité de l’embarras des soldats pour leur prendre leurs fusils[11]. S’étonner que Louise Michel témoigne, quant à elle, des ordres du général Lecomte de tirer à trois reprises[12]. Jules Favre, dans un discours à l’Assemblée nationale, estime qu’accuser le général Lecomte d’avoir commandé, à « quatre reprises », « de charger une foule inoffensive » est « une odieuse calomnie ». Et d’ajouter : « la meilleure preuve qu’on n’a chargé personne, c’est que les soldats ont été désarmés »[13]]

 

  [Poursuivre le récit de la partie I :] Les soldats refusent de tirer. On reste un instant sans bouger. Là commence un long, un interminable étirement du temps. On a peur qu’ils changent d’avis, que le moindre geste, un clignement de paupières, une mèche de cheveux qu’on dégage du visage, une grimace qui semblerait un sourire moqueur, les décide. Le silence, non pas le silence, c’est autre chose, c’est quand on peut entendre distinctement un froissement de tissu, une respiration, tous ces bruits recouverts par le fracas de la vie d’habitude, se fait. On ne sait pas. On se regarde. On entend un gendarme lancer : « Vive la République ! »[14] et c’est un sourire qui vient faire pétiller les yeux. Au moment où il commande le feu pour la troisième fois, le général Lecomte est arrêté[15]. L’étirement du temps et sa longue hésitation avec lui cessent. Le bruit reprend. On entend crier : « A mort ! »[16].

 

  On conduit le général et ses officiers au Château-Rouge, quartier général des bataillons de Montmartre[17]. Les soldats veulent le fusiller, les gardes nationaux s’obstinent, gagnent du temps, demandent à ce qu’on attende le Comité[18]. On lui fait signer l’ordre d’évacuer les buttes. On discute, on s’énerve. La journée passe dans les cris. On entend encore « A mort ! ». On ne sait pas où sont les membres du Comité de toute façon, dispersés partout, au Comité de Vigilance, à la mairie[19]… On ne va pas les attendre. On l’emmène au Comité de la rue des Rosiers. Rien n’y fait. La fureur est la même.

 

  Vers quatre heures et demie, on entend un grondement dans la rue, des cris, la colère. On a arrêté Clément-Thomas, celui qui commandait la Garde nationale qui réprima le soulèvement de juin 1848. On l’a surpris pendant qu’il repérait les barricades[20] rue des Martyrs[21]. Les gardes nationaux ne peuvent plus s’opposer. Ils protestent encore, ils tentent de lutter. Herpin-Lacroix, un « hercule »[22], risque « sa vie pour les défendre »[23], mais… [Noter que les récits de Lissagaray et Louise Michel disculpent les gardes nationaux et accablent les soldats sans apporter d’éléments de preuve… On peut s’étonner que la démarcation fut si claire… Je ne dis pas que c’est faux pour autant… Remarquer en tout cas et surtout qu’aucun ordre ne semble avoir été donné… La version de Jules Favre, est très différente, qui ne croit pas à cette accusation contre Clément-Thomas d’espionnage et affirme, toujours dans ce discours à l’Assemblée nationale qui est loin d’être un exemple de modération, qu’il a été exécuté pour avoir « signé ces ordres du jour flétrissant les partisans de la guerre à outrance » [24]. De plus, il croit être en mesure de dire que ce sont les gardes nationaux qui ont « assassiné » les deux généraux[25]].  On précipite Clément-Thomas vers le jardin, tandis que des soldats s’emparent de Lecomte et l’emmènent, lui aussi, derrière la maison. « Les colères montent, un coup part, les fusils partent d’eux-mêmes »[26] [Noter que cette vision de coups partis tout seuls est surprenante dans la mesure où ces deux hommes ont quand même été conduits dans un jardin pour être exécutés…]. Ils sont fusillés. « Les fureurs s’apaisent »[27]. Les officiers, arrêtés avec Lecomte, sont épargnés. Plus tard, dans la nuit, ils seront relâchés[28]. [Note : le lendemain, dans une proclamation du Comité de la fédération de la garde nationale, on peut lire : « Seuls, deux hommes qui s’étaient rendus impopulaires par des actes que nous qualifions dès aujourd’hui d’indignes, ont été frappés dans un moment d’indignation populaire. Le comité de la fédération de la garde nationale, pour rendre hommage à la vérité, déclare qu’il est étranger à ces deux exécutions. »[29].

  Noter aussi le point de vue de Jules Guesde : « Et cette exécution populaire, dès leur première proclamation, les membres du Comité central se défendent de l’avoir ordonnée. Leur dénégation, - absolument désintéressée alors – est d’ailleurs confirmée par le témoignage peu suspect de MM. Lannes de Montebello, de Douville-Maillefeu (aujourd’hui député) et autres prisonniers du Comité qui attestaient dans un procès-verbal en date du 18, et qui devaient plus tard maintenir devant le conseil de guerre, que « le Comité central avait fait tout ce qui était en son pouvoir » pour sauver les deux peu intéressantes victimes ».[30]]

 

  Quelqu’un entre. Il est nerveux. Son corps semble absorber tout l’oxygène de son souffle sans que ça ne soit jamais assez. Il a du courir. Il dit : « Les portes de la caserne Napoléon se sont laissées forcer »[31]. On entend un bruit de voix et de corps qui se tendent et s’impatientent. On ne pense plus. On se sait plus rien. La rumeur porte et chahute à la cadence de ces nouvelles qui arrivent, de ces cris qui percent : « l’imprimerie nationale est occupée »[32] ; « les gardes nationaux cernent l’Hôtel de ville »[33] ; « Vinoy s’est enfui en laissant son chapeau »[34] ; « Jules Ferry a sauté par la fenêtre de la mairie du Louvre »[35] ; « le gouvernement a fui Paris » ; « les républicains ont pris possession de l’Hôtel de ville »[36] ; « les troupes du gouvernement quittent Paris par les portes du sud »[37]… On ne ressent plus la fatigue, ni la faim. L’excitation, l’espoir, l’étonnement, non, la stupéfaction maintiennent un corps dont le cœur bat un peu plus vite, dont le souffle est plus court, dont les pensées sont débordées par les hormones [mot formé sur le grec ancien ορμή ormè (« impulsion ») de ορμαιεν hormaien (« exciter »)].  

 

  Et puis, à un moment, sans qu’on puisse dire lequel précisément, on est certain : les plans du gouvernement sont déjoués. Je ne sais pas à quoi on le sait, peut-être les rires autour ou la joie dans les yeux ou cette immense fatigue qui accable les muscles tout à coup. On a gagné. Sans violence aucune. On se regarde pour chercher la confirmation qu’on a bien compris. Les Républicains occupent les Ministères, la Préfecture, l’Hôtel de ville[38]… C’est le Peuple pour la première fois dans l’Histoire qui tient le pouvoir dans ses mains. On sait que ça ne peut pas durer. Que déjà ça arrive, et on comprend que malgré tout l’espoir qu’on nourrissait, on ne pensait pas réellement voir de son vivant sous ses yeux ça, que pour un jour, une heure, un temps qu’on ne sait pas délimiter, on aura arraché aux oligarques la possibilité de décider et donner les ordres. À ce même moment, se dissipe le poids avec lequel on vivait depuis tant de mois sans plus vraiment le sentir. Et au soulagement de cette dissipation, on se rend compte à quel point il était violent, ce désespoir. Le jour se lève. « Le temps est superbe, un peu froid. Soleil splendide »[39].

 

  On ne peut pas y croire tout à fait. On guette les journaux. On veut la toucher avec les mains la Révolution pour être sûr. On trouve le Rappel, journal républicain modéré, qui raconte comment les soldats ont « fraternisé avec la garde nationale »[40]. On lit : « Le gouvernement essaie d’épouvanter la population de nous ne savons quel comité insurrectionnel ‘dont les membres ne représentent que les doctrines communistes et mettraient Paris au pillage et la France au tombeau’. En vérité, le moyen est bien maladroit et le mensonge bien grossier. »[41] [Note : le Rappel cite une communication signée, entre autres, par MM. Thiers, Picard, Favre, le Flô… adressée à la garde nationale[42].] . On rit. On relit la phrase. On la savoure comme on laisserait fondre une gourmandise dans la bouche qui n’en finirait pas de libérer ses sucs. On continue la lecture : « La responsabilité de la grave situation où nous sommes doit peser tout entière sur le gouvernement qui l’a amenée, qui l’a peut-être voulue. Il a éveillé la guerre civile, croyant pouvoir aisément s’en rendre maitre. Mais la preuve qu’il n’y avait à la guerre civile ni raison, ni prétexte, c’est que la guerre civile n’est pas venue : l’armée envoyée pour combattre la garde nationale l’a simplement embrassée ! »[43].

 

  Et puis on lit les premières proclamations du Comité central. Elles paraissent au Journal officiel. On s’arrête : « Journal officiel ». C’est bien eux, nous, qui avons le pouvoir. C’est quelque chose. Le Comité affirme qu’il ne « prétendait pas prendre la place de ceux que le souffle populaire avait renversés »[44]. Il considère que son mandat est expiré et convoque des élections pour mercredi qui vient, le 22 mars[45]. On relit. On relit encore une troisième fois à voix haute. La personne à côté s’étonne : « Ils pourraient garder le pouvoir indéfiniment ces gens, ces pillards sanguinaires dont parle le gouvernement, et la première choses qu’ils font c’est d’organiser des élections ? ». On ne répond pas. On la regarde. On dirait qu’elle a des larmes dans les yeux. On est gêné. On continue de lire. Ils veulent remettre le moratoire sur les loyers. Ils précisent : « la ville de Paris prend à sa charge le payement intégral aux propriétaires… »[46]. On ne sait plus s’arrêter de rire. On sait déjà que la personne à côté s’étonnerait qu’ils ne fassent même pas les poches des riches. On ne dit rien. On lit en silence.

 

  Et puis on arrête la lecture. C’est comme une confusion dans la tête, un assaut d’informations dont on ne sait plus quoi faire et qui submergent. On regarde le papier des journaux, ces feuilles immenses qu’on ne sait jamais très bien replier, l’encre un peu baveuse par endroit qui répand cette odeur qu’on a fini par aimer tellement. C’est ça la Révolution ? Des gens honnêtes qui s’empressent de remettre leur mandat en convoquant des élections et dont les premières mesures s’inquiètent de nous, de nos soucis, de nos chagrins de tous les jours ? C’est donc ça dont les oligarques ont si peur ? On recommence à lire. On ne va pas se mettre à pleurer non plus.

 

  On trouve le Cri du peuple. On s’arrête à la conclusion : « Le peuple, joyeux de la victoire pacifique qu’il vient de remporter, sent la confiance lui revenir. Abreuvé de misère et de honte par les gens du 4 septembre, il était découragé, désespéré. »[47]. On se surprend a laissé échapper un « Oui ! » à voix haute. Et puis décidément la fatigue de ces dernières nuits qui ont chahuté le corps d’espoir, d’excitation, de doute, fait les yeux qui brûlent. On va se coucher, dormir un peu. En s’allongeant, tous les muscles frémissent du plaisir du repos. On ferme les yeux. Mais on est trop énervé encore. Les idées foulent, piétinent le cerveau de leur impatience. Que va-t-il se passer demain ?

Dimanche prochain, on observera les conséquences de cette insurrection...

 

Voir le site du film "Commune...


[1] Joseph Vinoy, Campagne de 1870-1871, Paris, 1872, p. 212.

[2] Ibid., p. 214.

[3] Ibid., p. 215.

[4] Ibid., p. 218.

[5] Ibid., p. 219.

[6] Ibid., p. 216.

[7] Ibid., p. 221.

[8] Ibid., pp. 221-222.

[9] Ibid., p. 222.

[10] Ibid., p. 223.

[11] In Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, Tome III, p. XXVI.

[12] Louise Michel, La Commune, Classiques des sciences sociales, p. 184.

[13] Jules Favre, Discours parlementaires, Tome IV, 21 mars 1871, Paris, 1881, p. 69.

[14] Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, 1929, p. 99.

[15] L. Michel, op. cit.

[16] Lissagaray, op. cit., p. 102.

[17] Ibid., p. 99.

[18] Ibid., pp. 99-100.

[19] Ibid., p. 102.

[20] L. Michel, op. cit., p. 184.

[21] Lissagaray, op. cit., p.102.

[22] Ibid.

[23] L. Michel, op. cit., p. 185.

[24] J. Favre, op. cit., p. 70.

[25] Ibid., p. 71.

[26] L. Michel, op. cit.

[27] Lissagaray, op. cit.

[28] Ibid., p. 103.

[29] In Jules Favre, le gouvernement de la Défense nationale, Tome III, Paris, 1875, p. 562.

[30] Jules Guesde, la Commune de 1871, Classiques français du socialisme, 1936, p. 14.

[31] Lissagaray, op. cit., p. 103.

[32] Ibid.

[33] Ibid.

[34] L. Michel, op. cit., p. 185.

[35] Lissagaray, op. cit.

[36] Ibid.

[37] Ibid., p. 106.

[38] Le Cri du Peuple, 19 mars 1871.

[39] Ibid.

[40] Le Rappel en date du 19 mars 1871.

[41] Ibid.

[42] Publiée par exemple dans le journal le Temps en date du 20 mars 1871.

[43] Le Rappel, op. cit.

[44] in Journal officiel de la Commune, Classiques des sciences sociales, p. 14.

[45] Ibid., p. 12.

[46] Proposition d’un projet de loi par Jules Mottu, maire du XIe arrondissement, Ibid., pp. 24-25.

[47] Le Cri du Peuple, op. cit.

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Published by claude pérès - dans La Commune de Paris
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22 décembre 2013 7 22 /12 /décembre /2013 11:05

Meg Stuart - Sketches/Notebook

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Précédemment, on s'est arrêté sur les approches des différents courants socialistes de l'époque...

  C’est la nuit. On se réveille soudainement. On ne sait pas pourquoi. Il y a une rumeur confuse qui traine dans l’esprit, qui n’arrive pas tout à fait à s’arracher à l’enlisement du sommeil. Et puis on entend clairement des cris et des coups frappés à la porte. On se lève. C’est la voisine. Elle secoue son corps. On ne comprend pas. Ses yeux sont rougis, ses mains brandissent des poings crispés et elle parle, elle parle sans qu’on puisse saisir dans son flot illimité de sons une parole qui nous entrainerait. « Ils ont tiré sur un factionnaire ! »… « Les canons ! »… « Des soldats »… « Thiers »… « En pleine nuit »… L’immeuble se réveille. Les portes s’entrouvrent. On voit des cheveux, des yeux, des chemises, des membres nus dépasser. Et on voit dans la rue des gens et des gens courir. C’est le 18 mars. Il fait froid encore.

 

    On la suit. On arrive sur la butte Montmartre. On voit un homme à terre, blessé. C’est Turpin, le factionnaire qui gardait les canons[1]. Les soldats de Thiers lui ont tiré dessus. Les gens se rassemblent. Le bruit, ce bruit de voix, de cris, ponctués par le fracas du tocsin[2], étourdit. En haut de la butte, on voit les soldats occupés à déplacer les canons que les parisiens ont déposés là, comme à d’autres endroits de Paris, pour les soustraire aux Prussiens. Leurs chevaux sont restés vers les Champs-Élysées et place de la Concorde[3], sans doute pour ne pas que le peuple s’en empare. C’est donc à mains nues qu’ils s’attachent à les déplacer. On entend des cris, non, avant les cris, quand le souffle se lâche brusquement sous l’effort, sans gagner les cordes vocales, quand ils trainent à bout de bras les 191[4] pièces dont ils ont l’air de maudire le poids. Ils parviennent à en descendre une soixantaine jusqu’au boulevard Courcelles[5]… Lentement, en allant chercher toute la force du corps ; en ignorant les crampes aux avant-bras, aux épaules. Un soldat lève la tête, il regarde toutes les pièces qui restent encore, enchevêtrées, à attendre qu’on les déplace. Puis il regarde un officier qui les surveille. Il ne pense rien. Il lève les yeux plus encore. Une lumière blanche[6] embrasse le ciel : il fait jour.

 

  Les parisiens ont eu le temps de se prévenir, se réveiller, accourir. On entend « Trahison ! »[7] venir de la foule qui s’approche. Les femmes se jettent sur les mitrailleuses et les canons[8], couvrent de leurs chairs, de leurs poitrines, de leurs ventres, des muscles bandés et sûrs de leurs bras ces pièces qu’on croyait ne jamais pouvoir finir de déplacer de toutes façons. Les soldats les regardent sans bouger[9]. Le général Lecomte commande feu sur la foule, une fois, deux fois… Les soldats restent immobiles. Une femme tourne les yeux vers sa mère, sa sœur, et la fixe comme pour faire son image, ses joues généreuses, ses épaules un peu lâches, sa taille gourmande persister dans sa mémoire, voler un bout de sa tendresse. Et c’est un mélange de terreur et de volonté qu’elle trouve dans le regard qui lui répond. Elles ont l’air de se dire adieu. C’est confus, c’est avant de le remarquer tout à fait. Elle continue de se cramponner. Quelqu’un dit d’une voix douce : « Allons bonnes femmes, éloignez-vous ! »[10]. Lecomte ordonne à ses soldats de tirer une troisième fois. Un soldat lève la crosse, puis un autre, un autre encore. « Crosse en l’air ! »[11], on entend crier dans les hurlements, le vacarme qui n’en finit plus. Les soldats refusent de tirer.

 

[Notes : se demander si ce déplacement des canons est un prétexte.

 

Les canons.

  Ces canons, les parisiens s’en considèrent propriétaires, qui ont participé aux souscriptions nationales pendant le siège pour les acheter. On a vu Jacques-Henry Paradis évoquer l’une de ces souscriptions qui avait récolté quelque chose comme « un million cinq cent mille cinquante francs. »[12].

  Par ailleurs, ces canons étaient démilitarisés, hors d’usage : « Nos hommes ne savaient pas s’en servir, et ils n’avaient pas de gargousses. » déclarera plus tard Régère au cours d’un interrogatoire[13].

  Au cours de l’enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, tandis que le général Ducrot fait part de son inquiétude, il rapporte la confiance du général Le Flô, persuadé, selon lui, « que les Parisiens étaient fatigués de garder leurs canons, qu’ils allaient les rendre et que tout rentrerait dans l’ordre. »[14].

  La semaine précédente, les bataillons de Montmartre faisaient, en effet, la déclaration suivante : « nous croyons nécessaire de rappeler que les canons n’ont été placés sur les buttes Montmartre que pour les soustraire aux Prussiens d’abord, et, ensuite, pour ne pas les laisser à l’abandon. Le 61e bataillon, certain d’être en cela l’interprète des sentiments de toute la garde nationale du XVIIIe arrondissement, offre de rendre sans exception les canons et les mitrailleuses à leurs véritables possesseurs, sur leur réclamation. »[15]. Noter qu’au 10 mars, Vinoy affirme que malgré l’intervention du maire du 18e, Clémenceau, « les gardes nationaux de Montmartre refusèrent de rendre les pièces qu’ils détenaient »[16] et s’indigne que le Comité central ait voulu « dicter ses conditions »…

 

Inquiétudes au gouvernement.

  Dans les jours qui précèdent, le gouvernement, les généraux se mobilisent. Vinoy raconte : « l’état de trouble et d’agitation permanents, causé par la résistance du Comité central et la réunion d’un si grand nombre de pièces d’artillerie massées sur divers points de Paris en dehors de l’action du gouvernement, ne peut se prolonger bien longtemps encore. Tout le monde comprend que le moment d’en finir est proche. »[17].

 

  Le 10 mars, Favre écrit à Thiers pour l’informer des mesures qu’il entend prendre pour « rassurer et défendre notre pauvre pays si malheureux, et si profondément troublé »[18] et se réjouit : « Ce soir nous avons arrêté la suppression de cinq journaux qui prêchent chaque jour l’assassinat : le Vengeur, le Mot d’Ordre, la Bouche de fer, le Cri du peuple et la Caricature »[19]. Et de conclure : « Nous sommes décidés à en finir avec les redoutes de Montmartre et de Belleville et nous espérons que cela se fera sans effusion de sang. »…

 

  L’approche de Thiers est contradictoire… S’il affirme devant la commission d’enquête : « Quand je fus chargé des affaires, a-t-il dit, j’eus immédiatement cette double préoccupation : conclure la paix et soumettre Paris. »[20]. Et précise devant le parlement : « A l’époque même où l’Assemblée Nationale m’a fait l’honneur de me confier le pouvoir, je ne doutais pas un instant que ce ne fut une très grosse affaire que de venir à bout de Paris dans l’état où il se trouvait. Je ne mis pas en doute que nous aurions un combat terrible à livrer. »[21]… Il se montre pour autant peu inquiet dans une lettre qu’il adresse à l’ambassadeur à Londres où il qualifie les « troubles de Paris » de « maladie nerveuse »[22].

  Tandis que Favre le presse. On a vu qu’il l’inondait d’une « pluie de télégrammes »[23] et même il jette « des cris de détresse, comme les apôtres de l’Évangile : ‘Seigneur, sauvez-nous, nous périssons ! »[24]… Il s’étonne que « Paris ne s’est pas abîmé dans l’anarchie » et dénonce : « la Garde nationale est en pleine insurrection : elle obéit à un comité central que nous ne pouvons arrêter. Elle pille les fusils, les canons, les obusiers, les munitions… »[25]. Le gouverneur de la Banque de France s’impatiente : « On ne sent pas encore [dans l’administration] la main qui dirige, l’unité qui rallie, la décision qui fixe les incertitudes. »[26]

  Thiers cherche à faire montre d’habileté. Il espère que la dissuasion suffira. Il l’écrit à Favre dans un post-scriptum : « Avec une grande force militaire dans la main, une forte attitude et un peu de patience, on a grand’chance d’en finir sans bataille »[27] et le confirme à l’ambassadeur à Londres : « Je vais réunir par des renforts 50 000 hommes. Cette pensée calmera les nerfs des uns et la scélératesse des autres… »[28].

  Dans un discours parlementaire, il précise sa pensée. S’il comprend que la population ait voulu « aider au transport de cette artillerie » pour la soustraire aux Prussiens, il déplore que « des hommes mal intentionnés, de vrais coupables » aient exploité cette inquiétude des parisiens et dit avoir l’espérance d’éclairer cette population, « de la ramener, et de pouvoir éviter, je dis le mot, la guerre civile » [29].

  Dans un placard affiché le 17 au soir, il reprend ce même raisonnement qui accuse des « hommes mal intentionnés » et appellent les « bons citoyens » à se séparer des mauvais[30]. Son idée est que ces hommes, qui se disent républicains, « compromettent la République », « car s’il s’établissait dans l’opinion de la France que la République est la compagne nécessaire du désordre, la République serait perdue »[31]. L’argument a vocation à faire mouche face à une Assemblée envahie par des monarchistes dont l’eau leur vient forcément à la bouche au spectacle du désordre républicain…

  Courant Mai, il écrit à une de ses relations : « Les légitimistes, et les Orléanistes aussi mauvais que les premiers, veulent que je leur livre la république. Ce serait un manque de foi dont je ne me rendrai pas coupable »[32]. Et d’ajouter : « Dans ma conviction il n’y a de possible actuellement(souligné par l’auteur) que la république. – Hors de là, on aura une affreuse guerre civile. ».

  Reste à savoir comment Thiers définit une République qui ne sait décidément pas écouter le peuple… On avait vu les partisans de l’ordre parler de « république nominale », une république sans les républicains qui n’a de république que le nom. On a vu aussi la lettre d’un des amis de Thiers favorable à un « gouvernement neutre »[33] où « les chefs du parti républicain libéral et la bourgeoisie » seraient réunis « dans un effort commun », « devant un drapeau qui ne sera celui de personne ». Daniel Halévy croit comprendre cette thèse comme l’expression d’une espérance monarchique, qui voudrait que le régime républicain s’abîmât à « liquider les pertes du Second Empire »[34], à négocier la paix et à rétablir l’ordre pour laisser place ensuite à une monarchie. L’auteur de cette lettre parle en effet de la république comme d’un interrègne[35]. Mais on distingue quand même un pressentiment, celui de ce régime neutre, c’est-à-dire un régime qui neutralise, équilibre ou annule les forces et on voit bien que cette « neutralité » n’est pas pour rien dans le maintien d’une autorité qui se déguise…

 

Les républicains scélérats.

  Noter qu’ils sont sans doute réellement convaincus que les républicains face à eux veulent la guerre civile. Thiers parle à maintes reprises de « scélératesse », on l’a vu, de « scélérats », par exemple dans un discours à l’Assemblée le 8 juin…

  Favre les décrit animés « par une passion violente », cherchant « l’établissement d’un pouvoir démagogique »[36].  « Aventuriers », « malfaiteurs »[37], sont les mots qu’il choisit pour les qualifier quand il parle des républicains dans ses mémoires. Il met en garde, pour l’avenir, toujours avec ce goût de la démesure qui finit quand même par faire se demander s’il est ahuri ou parfaitement sot, une France qui « conserve dans son sein des germes malfaisants qui pourraient, sous l’influence d’une commotion imprévue, se développer soudainement, et devenir des éléments de trouble, peut-être de dissolution. »[38].

 

  Quoiqu’il en soit, le gouvernement décide d’intervenir avant la prochaine réunion de l’Assemblée du 20 mars : « Un grand conseil eut lieu ; on y discuta la question d’une offensive indispensable et immédiate, qui devait avoir pour but deux points principaux : la reprise des canons, armes et munitions enlevés et gardés à vue par les bataillons dévoués au Comité central ; la dissolution de ce comité et l’arrestation de ses membres »[39].

  Vinoy « aurait voulu que le gouvernement patientât encore quelque temps, de manière à permettre à l’armée, toujours en voie de formation, de recevoir les renforts nécessaires que la mise en liberté de nos prisonniers d’Allemagne allait nous procurer »[40]. (Noter que par la suite, pour cette même raison, le gouvernement n’aura de cesse de jouer avec le temps…). Mais Vinoy ne convainc pas le conseil des ministres. L’attaque est lancée dans la nuit du 17 au 18 mars.]

 

  [Changer de point de vue, faire parler un officier de l’armée du gouvernement, qui s’inquiète des mouvements des républicains parisiens… Brouillon à reprendre entièrement :] On est début Mars. Les pillages des armes et munitions par les factieux et la population qui les suit naïvement n’en finissent plus. Le 3, quatre bataillons de la garde nationale ont pillé sous la menace les armes du poste des gardiens de la paix aux Gobelins[41]. Les renforts envoyés par le préfet de police arrivèrent trop tard. Les rumeurs parlent d’une attaque par les scélérats de la prison de Sainte-Pélagie[42]. Bien sûr, la prison n’a toujours pas été forcée, mais on préfère relâcher un homme détenu pour avoir participé à l’émeute du 22 janvier[43]. Le 6, le 7, il ne se passe rien. Cela veut forcément dire quelque chose. Que préparent-ils ? Le 8, des gardes nationaux insurgés installent un commandement insurrectionnel dans le 13e arrondissement. Ils ont soi-disant élu un certain Duval, un ouvrier qui s’improvise général[44]… Le 9 mars, on craint toute la nuit une attaque sur l’Hôtel de Ville. Des mobiles de Paris protestent contre leur licenciement. Étonnamment, le Comité central calme les choses[45]. Ce doit être une ruse… Le 10, on s’attend à « une agression imminente » du Comité central[46], dont l’organisation, les élections, les ralliements constituent de plus en plus une menace. Mais toujours rien, simplement « une démonstration sans armes »[47]. Le 11, Flourens et Blanqui sont condamnés à mort par contumace et six journaux sont supprimés[48]. [Note : À propos de la suspension de son journal, au prétexte qu’il exciterait au pillage et appellerait à l’insurrection, Paschal Grousset déclarait : « L’imputation d’exciter au ‘pillage’ n’est qu’amusante… Quant à ‘l’insurrection’, j’ai dit et répété dans les deux numéros de la Bouche de fer que, si la résistance à l’oppression est presque toujours le plus saint des devoirs (référence à la formule de Lafayette), dans les circonstances présentes l’insurrection serait la plus désastreuse des fautes… »[49]. Et Le Rappel où paraît cette protestation d’insister sur la détermination des républicains à, comment dire… la non-violence : « le bon sens du peuple a bien vite compris que c’était moins que jamais le moment de donner un prétexte à la réaction, et la conspiration monarchique devra se résoudre encore une fois à chercher un autre moyen d’obtenir la guerre civile. »[50].] De plus, la pension de 30 sous des gardes nationaux a été suspendue et la fin du moratoire sur les loyers et les dettes a été votée. Cela devrait affaiblir sévèrement leurs humeurs. Le 12, le Comité central fait placarder une affiche rouge, « une longue excitation à la révolte et à la désertion »[51]. [Note : début mars plusieurs affiches du Comité central sont placardées. On peut lire dans celle du 18e arrondissement : « depuis vingt ans, nous avions un pouvoir monarchique, c’est-à-dire personnel, qui avait préparé l’élément militaire, bien plus pour les besoins de l’intérieur que pour défendre la patrie. »[52]. Dans celle du 6e arrondissement : « Toute armée permanente est destructive des institutions républicaines. Elle ne peut que conduire le pays tantôt à d’effroyables désastres, tantôt à la gloire militaire, s’élevant toujours sur la ruine des libertés publiques et l’oppression des peuples. ». Et encore : « la Garde nationale […] ne doit obéir qu’aux chefs choisis par elle et constamment révocables. »[53].] Les pillages continuent, chaque jour. On tente de mettre à l’abri les armes. On soupçonne de plus en plus de gardes nationaux de participer aux pillages[54]. Le 16 mars, un incident manque éclater entre un bataillon venu piller des poudrières au nom du Comité et un autre qui a l’ordre de les garder[55]… Il ne se passe rien encore. Mais on pressent que ce Comité qui a réuni « un si grand nombre de pièces d’artillerie »[56] est sur le point de… [Note : développer ce passage pour faire pressentir comment les préjugés, les fantasmes, les rumeurs, que viennent contredire pourtant les faits mêmes qui sont consignés, aveuglent…] Le 17, ce sera pour cette nuit : reprendre les armes thésaurisées par le Comité, le dissoudre, arrêter ses membres.

 

  [Noter que si le gouvernement et son armée délirent les intentions des républicains, le journal Le fils du Père Duchêne illustré, reprochera aux républicains, précisément au Comité, de délirer les intentions de ceux-là : « Paris hésitait… La guerre civile lui répugnait… tout bon patriote que l’on soit, on ne va pas de gaieté de cœur se battre contre des frères… Il fallait trouver un moyen. Ce moyen, vous l’avez trouvé… Vous avez substitué – dans vos bulletins – le drapeau blanc au drapeau tricolore, que les soldats de Versailles n’ont jamais quitté… Vous avez prétendu qu’ils ne se battaient qu’au cri de : Vive le roi ! – Vous les avez appelés : Chouans et Vendéens. Et vous êtes arrivés à ce que la population républicaine ne se batte pas par patriotisme mais par fanatisme. »[57]. Préciser que ce journal, mal à l’aise avec l’autorité du Comité, lui reproche quand même tout et son contraire…]

Après une pause, on continuera le récit de l'insurrection du 18 mars...

 

Voir le site du film "Commune...


[1] Louise Michel, La Commune, Classiques des sciences sociales, p. 183.

[2] Ibid.

[3] Léonce Rousset, 1871: la Commune à Paris et en province, 1912, p. 31.

[4] Vinoy, lui, parle de 171 pièces, Campagne de 1870-1871, Paris, 1872, p. 217.

[5] Ibid.

[6] Louise Michel, op. cit.

[7] Ibid. 

[8] Ibid., p. 184.

[9] Ibid.

[10] Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, 1929, p. 98.

[11] Louise Michel, op. cit.

[12] Jacques-Henry Paradis, le siège de Paris, Paris, 1872, p. 348.

[13] Extraits parus dans Journal des Instituteurs et des bibliothèques scolaires, 10 septembre 1871.

[14] Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, Tome III, p. XXVI.

[15] In Le Rappel, en date du 12 mars 1871.

[16] J. Vinoy, op. cit., p. 198.

[17] Joseph Vinoy, Campagne de 1870-1871, Paris, 1872, p. 206.

[18] Cité par Louise Michel, op. cit., p. 177.

[19] Ibid.

[20] in Daniel Halévy, Le courrier de M. Thiers, éd. Payot, 1921, p. 437.

[21] Ibid., p. 436.

[22] Ibid., p. 437.

[23] Ibid., p. 432.

[24] Ibid.

[25] Ibid.

[26] Ibid., p. 434.

[27] Ibid., p. 436.

[28] Ibid., p. 437.

[29] A. Thiers, Discours parlementaires, 10 mars 1871, Quatrième partie, XIII, Paris, 1882, p. 77.

[30] Affiche du 17 mars in Louise Michel, op. cit, p. 178.

[31] Ibid., pp. 179-180.

[32] In D. Halévy, op. cit., p. 441.

[33] Ibid., p. 427.

[34] Ibid.

[35] Ibid., p. 426.

[36] Jules Favre, le gouvernement de la Défense nationale, Tome III, p. 233.

[37] Ibid., p. 234.

[38] Ibid., p. 235.

[39] J. Vinoy, op. cit., p. 207.

[40] Ibid., p. 209.

[41] Ibid., p. 190.

[42] Ibid., p. 191.

[43] Ibid., p. 192.

[44] Ibid., p. 193.

[45] Ibid., p. 194.

[46] Ibid., p. 196.

[47] Ibid., p. 197.

[48] Ibid., p. 199.

[49] In Le Rappel, en date du 13 mars 1871.

[50] Ibid.

[51] J. Vinoy, op. cit., p. 200.

[52] Ibid., p. 26.

[53] In Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, op. cit., pp. 24-25.

[54] Vinoy, op. cit., p. 201.

[55] Ibid., p. 205.

[56] Ibid., p. 206.

[57] Le fils du Père Duchêne illustré, Numéro 7, 24 Floréal an 79, p. 3.

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15 décembre 2013 7 15 /12 /décembre /2013 11:05

Huang Yong-Ping - Ceinture

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Précédemment on a vu les tensions monter au cours des élections législatives ou encore l'entrée des Prussiens dans Paris...

[ Brouillon de l’introduction à reprendre : Il n’y a pas d’idées politiques. Il y a des émotions, non même pas… des mouvements qui auraient quelque chose des affects, c’est-à-dire la sécrétion tonique et écarquillée de marques de territoires, situer, aliéner dans des rapports différentiels, des mouvements d’affects, donc, politiques. Par exemple, on peut les ignorer tout à fait, c’est-à-dire ne pas se laisser gagner par ce bruissement véhément qui affirme et se convainc. On peut. C’est inconséquent. Il y a des… je ne sais pas comment appeler ça… réflexions peut-être sur les modalités politiques. Ca oui. La séparation des pouvoirs par exemple, c’est quelque chose ça, ça consiste [au sens de consistance, ça consiste, c’est consistant… j’ai conscience que ça ne se dit pas…]. On fait quelque chose avec ça. Un affect situationnel politique, non. Je veux dire non, on ne fait rien, un embarras, des lubies et des certitudes religieuses illuminées – ce qui est illuminé ne fait pas de lumière… Je veux dire, ça marque un rapport de forces, une idée politique, ça change selon l’autre terme du rapport, c’est parfaitement fongible et anecdotique, ça tient de l’ordre du prétexte, ça ne mérite donc pas de s’y attacher. De remonter le cours oui. Parce qu’on aurait tort de moquer l’engagement, la ténacité des combats qui se font au nom des idées politiques. La foi, comme trahison de l’intime, espoir, détresse du réel, ça a toujours quelque chose de bouleversant et d'épouvantable.

   On peut le prendre autrement. On peut regarder ce que c’est, une opinion. Qu’est-ce que ça fait. Ca ne soupèse pas, par exemple, il me semble, ça tranche. Ca ignore les complications pour s’arrêter, se fixer fictivement en un point. Il me semble que le moment où on se fait une opinion, c’est le moment où on arrête de réfléchir à la question qu’on soulève. J’imagine pour être tranquille et se débarrasser. Il me semble que, précisément, si on soupèse, on ne sait pas se fixer et la question continue de courir. Je suppose que les questions ouvertes, qui courent et travaillent, c’est le désordre et l’inquiétude. C’est la contrariété…

  Dans ces idées qui s’échangent les unes les autres pour maintenir des rapports d’aliénation politique et un ahurissement fidèle [je dis que fidèle c’est l’adjectif de foi], dans ces ressentiments différentiels, où idées, paroles, colères ne sont que prétextes proliférants, sans qu’on sache très bien dire si elles parlent plus de ce à quoi elles s’opposent, qui prolifère aussi,  il y a des intuitions.  Ces intuitions, il se trouve qu’elles sont faites pour m’agourmandir tout à fait.]

 

[Pour donner à pressentir des dynamiques qui n’atteignent pas un point où on s’y retrouverait tout à fait, procéder par bribes et contrariétés, maintenir les distances, les silences, les trous, laisser le lecteur recouper, déduire, reconstituer… Ce qui importe est dans ce qui ne sera pas noté.

NE PAS METTRE EN ORDRE – NE PAS IMPOSER UN REGARD AUTORITAIRE EN AGENÇANT LES POINTS – DISPERSER, CONTRARIER.

 

 

·      Sur le prolétariat en tant que coïncidence d’intérêt et la lutte des classes :

 

  « Le problème de la capacité politique dans la classe ouvrière, de même que dans la classe bourgeoise et autrefois dans la noblesse, revient donc à se demander : si la classe ouvrière, au point de vue de ses rapports avec la société et avec l’État, a acquis conscience d’elle-même ; si, comme être collectif, moral et libre, elle se distingue de la classe bourgeoise ; si elle en sépare ses intérêts, si elle tient à ne plus se confondre avec elle… »[1].

 

  Dégager les éléments de contrariétés.  Ceux qui profitent du dit prolétariat, qui ne connaissent pas de limite, ont avantage à avoir à leur disposition une classe qui n’a pas conscience d’elle-même dans laquelle puiser… La conscience est un point de résistance… Se penser en tant que classe ouvrière, c’est tout autant se défendre que répondre à l’injonction des profiteurs qui ont intérêt à fabriquer et maintenir les classes lors même que les… ce qu’on appellerait démocrates aujourd’hui pensent égalité, a-classe. Suggérer de réfléchir à une coïncidence d’intérêts de résistance temporaire, partielle, précaire, qui n’atteindrait pas le niveau d’un nom : intérêts temporaires de telle minorité, intérêts temporaires de lutte de telles personnes dans telles conditions, etc.

 

  Note sur ce point : « La Commune, à laquelle la fraction avancée de la petite bourgeoisie avait pris une si grande part, s’était, tout en restant socialiste, écartée du concept de l’antagonisme des classes ; c’est la grande caractéristique du socialisme français d’être, à l’encontre du socialisme international, plus humanitaire que prolétarien. »[2].

 

 

·      Sur l’État 

 

  Noter cet argumentaire de Marx, dont il reprend plusieurs fois les points dans son livre : « un pays comme la France, où le pouvoir exécutif dispose d'une armée de fonctionnaires de plus d'un demi-million de personnes et tient, par conséquent, constamment sous sa dépendance la plus absolue une quantité énorme d'intérêts et d'existences, où l’État enserre, contrôle, réglemente, surveille et tient en tutelle la société civile, depuis ses manifestations d'existence les plus vastes jus qu'à ses mouvements les plus infimes, de ses modes d'existence les plus généraux jusqu'à la vie privée des individus, où ce corps parasite, grâce à la centralisation la plus extraordinaire, acquiert une omniprésence, une omniscience, une capacité de mouvement et un ressort accru, qui n'a d'analogue que l'état de dépendance absolue, la difformité incohérente du corps social… »[3]

 

  Relever cette attaque de Proudhon sur la conception communiste :

« Quel est le principe fondamental de l’ancienne société, bourgeoise ou féodale, révolutionnée ou de droit divin ? C’est l’autorité, soit qu’on la fasse venir du ciel ou qu’on la déduise avec Rousseau de la collectivité nationale. Ainsi ont dit à leur tour, ainsi ont fait les communistes. Ils ramènent tout à la souveraineté du peuple, au droit de la collectivité ; leur notion du pouvoir ou de l’État est absolument la même que celle de leurs anciens maitres. Que l’État soit titré d’empire, de monarchie, de république, de démocratie ou de communauté, c’est évidemment toujours la même chose. »[4].

 

  Reprendre cette citation à propos de Jules Guesde qui participa à imposer le marxisme à la gauche française : « ce qui rapprocha Marx de Guesde fut leur accord sur le fait que l’influence dirigeante dans le parti ‘devrait venir d’en haut, de ceux qui savent davantage’… »[5]. Vérifier ce point : Lettre de Guesde à Marx, 1879 : « Comme vous enfin, je nie que la simple destruction de ce qui existe suffise à l'édification de ce que nous voulons, et je pense que, pendant plus ou moins longtemps, l'impulsion, la direction, devrait venir d'en haut, de ceux qui "savent davantage. (...)" »[6].

 

  La question n’est pas de remettre en cause le marxisme en se faisant exégète de son corpus, mais de pressentir comment son paradigme est perçu à un moment, 1871, où il reste exogène au socialisme. Les courants de gauche depuis le 20e siècle étant des degrés de marxisme, le marxisme ayant exercé une constriction qui aura redéfinit la gauche par degrés et la droite libérale par différentiel compulsionnel tout au long du 20e siècle, certains y trouveront une matière pour mettre en perspective et consolider leur paradigme, d’autres un point d’appui pour tracer une dynamique politique dont le marxisme est, n’est qu’un flux parmi d’autres, un flux de contrariété, qui a vocation à être contrarié donc, etc…

 

 

 

·      Le socialisme avant le marxisme : l’anarchie, une démocratie

 

  Avant, à côté du marxisme : « Au sein du parti ouvrier nouvellement fondé, le socialisme français préserva en effet le caractère fédéraliste et corporatif de ses origines ; sa base sociale d’ouvriers de métier des villes ; la stratégie d’auto-émancipation qui respectait la démocratie corporative ouvrière et refusait qu’une théorie abstraite ou qu’une direction politique guide sa pratique ; et enfin l’utopie d’un socialisme fédéraliste géré par une fédération des métiers et des communes ouvrières. »[7].

 

  Noter : « Pour [Proudhon], la révolution politique, ayant pour but de changer le gouvernement, n’est qu’un leurre ; les classes ouvrières doivent agir pour leur propre compte, en s’engageant dans la voie d’une révolution sociale progressive, grâce à la mise en place d’associations fédérées, fonctionnant sur la base du mutuellisme dans le domaine du crédit, des assurances, de la production et de la consommation. »[8].

 

 

·      Le mutuellisme

 

  L’idée répandue, Proudhon l’explicite en étudiant un manifeste dit des Soixante, veut que la bourgeoisie se soit émancipée en 1789 et qu’il s’agit pour le prolétariat de « conquérir la même liberté d’action »[9]. Ce qui est remis en cause ce ne sont pas les droits et les privilèges dont jouit la bourgeoisie, c’est le fait qu’elle en jouisse exclusivement : afin « de faire qu’il n’y ait plus ni bourgeois ni prolétaires »[10]. L’égalité politique ne suffit pas ou plutôt ne peut pas se dissocier de l’égalité sociale[11]

 

  Pour Proudhon, il s’agit de remettre en cause un « rapport de l’homme et du citoyen vis-à-vis de la société et de l’État » qu’il qualifie de « subordination »[12] sur lequel s’articule « l’organisation autoritaire et communiste » et d’opposer une conception : « celle des partisans de la liberté individuelle, suivant lesquels la société doit être considérée, non comme une hiérarchie de fonctions et de facultés, mais comme un système d’équilibrations entre forces libres »[13]. Et de mettre au point une approche prenant appui sur la réciprocité, la mutualité[14], où la question de la domination du prince ou du gouvernement ne peut plus se poser[15], puisqu’on ne parle plus d’État, de pouvoir, d’autorité, mais de « la somme, l’union, l’identité et la solidarité des intérêts particuliers »[16].

 

  Noter que si l’intuition percute, en se concentrant sur les libertés individuelles et les intérêts particuliers, cette approche servira de matière, sera détournée un siècle plus tard par les profiteurs qui mettront au point ce qu’on appelle le néo-libéralisme qui ignore décidément l’égalité sociale. On ne peut pas atteindre un niveau où il y aurait ici intérêts particuliers, là intérêt général ou collectif.

  Remarquer que si on voit bien qu’on ne peut parler de démocratie que débarrassé de l’autorité, en s’arrêtant à ce nom « intérêts particuliers », la conception court-circuite l’équilibre des forces qu’elle pressent et sans lequel elle ne peut procéder et tombe dans un utopisme qui rêve de se passer de police, de répression, de compression[17] sans en formuler même le premier terme… [Par exemple au travail, il y a intérêts particuliers, divergence ou différenciation d’intérêts à partir du moment où quelqu’un paie quelqu’un d’autre. De là la contrariété du marxisme qui, lui, fournit des outils à celui qui est payé pour dire non à celui qui en veut toujours plus pour son argent, etc… Ne pas attaquer le nom « intérêts particuliers », c’est se priver d’outils… Supprimer].

 

   Noter que le mutuellisme et la réciprocité posent des questions pertinentes forcément comme mécanismes de régulation...

 

·      la Commune

 

  L’expression de Jules Guesde sur l’approche de la Commune contrarie les reproches que les proudhoniens viennent faire au communisme : « Toujours trompés et dupés par une représentation nationale centrale placée en dehors, non seulement de leur action, mais de leur contrôle par l’interdiction du mandat impératif et par la fiction constitutionnelle qu’une fois nommé le mandataire n’appartenait plus à ses mandants, mais à la France entière, les travailleurs s’étaient dit que c’était seulement dans la commune, dans le milieu particulier où ils vivaient, que devait être transporté le siège de leur représentation, pour que cette représentation devint aussi sérieuse et aussi effective qu’elle avait été dérisoire jusqu’alors. »[18].

 

  Sur l’approche de la Commune, relever encore : « La conquête des municipalités nous permettra de nous exercer dans les choses administratives, nous pourrons faire une série de lois de police dans notre intérêt, rectifier l’assiette de l’impôt dans une certaine mesure, créer l’instruction professionnelle, développer l’instruction générale, améliorer notre condition par une surveillance attentive du commerce, par la fondation de boulangeries, de boucheries, de bazars et d’ateliers communaux. Chemin faisant nous pourrions encore jeter les bases de la propriété communale et préparer la grande fédération socialiste des communes par la fédération administrative, économique, intellectuelle des premières communes conquises. »[19].

 

  Noter que plusieurs conceptions travaillent : un « collectivisme anti-autoritaire » perce à côté des thèses de Proudhon : « l’influence proudhonienne est encore sensible en 1870 : les associations doivent permettre l’apprentissage de la solidarité et de la gestion, et conduire, par une stratégie non violente, vers la « commune sociale », c’est-à-dire le groupement des « corporations » dont les délégués remplaceront les autorités politiques, les communes se fédérant ensuite entre elles. Toutefois, le proudhonisme est en perte de vitesse par rapport au « collectivisme antiautoritaire » (ainsi nommé par opposition au communisme ou collectivisme « autoritaire » de Karl Marx)… […] ce courant est favorable à la réorganisation sociale sur la base d’associations de production que nous dirions « autogérées », mais juge nécessaire, pour y parvenir, de mener la lutte aux côtés des républicains contre le système autocratique de l’Empire et de réorganiser la France selon les principes de l’autonomie communale et du fédéralisme… […] Le but est à peu près identique à celui des disciples de Proudhon, mais la stratégie est différente. »[20].

 

  Insister sur cette exigence d’une « politique expérimentale » très présente au moment de la Commune, révolution expérimentale, on le verra… Par exemple, en ce qui concerne les années 80 : « Par opposition à la politique des marxistes, qu’il jugeait vieillotte, autoritaire et utopique, Brousse se fit l’avocat d’une « politique expérimentale » qui, tout en respectant la démocratie fédéraliste, permettrait à la tactique juste de se dégager sur la base de l’expérience par un débat et une discussion constante. »[21].

 

  Noter que si ces broussistes reprochent aux marxistes leur goût pour la parole : « Alors que les marxistes insistaient sur la théorie en tant que guide de la pratique, les broussistes considéraient la théorie comme un processus résultant de la pratique. »[22], Karl Marx reprochera aux communards de « perdre trop de temps à des bagatelles et à des querelles personnelles. »[23] et d’ajouter : « On voit qu'il y a encore d'autres influences que celles des ouvriers. » Note : s’interroger : est-ce que pour Marx, seuls les bourgeois se querellent ?

 

 

 

·      Sur l’insurrection

 

 

  Noter qu’un courant non négligeable, derrière Blanqui, réfléchit à l’insurrection par les armes avec des arguments comme : « la force est la seule garantie de la liberté, qu'un pays est esclave où les citoyens ignorent le métier des armes et en abandonnent le privilège à une caste ou à une corporation. »[24] ou : « Dans les républiques de l'antiquité, chez les Grecs et les Romains, tout le monde savait et pratiquait l'art de la guerre. Le militaire de profession était une espèce inconnue. […]Tant qu'il n'en sera pas de même en France, nous resterons les Pékins taillés à merci par les traîneurs de sabre. »[25]… Avec une propension au romantisme qui s’exprime par exemple ainsi :  « Aussitôt le drapeau déployé, faire prêter aux officiers, sous-officiers et soldats le serment ci-après : ‘Je jure de combattre jusqu'à la mort pour la République, d'obéir aux ordres des chefs, et de ne pas m'écarter un seul instant du drapeau, ni de jour ni de nuit, avant que la bataille soit terminée.’ »[26] ou par ce conseil aux soldats de toujours garder le silence sauf pour pousser le cri de « Vive la République ! » au signal donné[27]

 

  Rappeler qu’il st toujours aujourd’hui des démocraties de représentation qui se refusent à abandonner « le privilège des armes à une caste »… les États-Unis par exemple…

 

  Préciser que sans doute même les blanquistes n’envisageaient pas sérieusement ces prises d’armes, puisque ce n’est décidément pas par la violence que la Commune saisira le pouvoir : « Ce qui distingue la Commune – toujours en tant que moyens d’action – veut-on le savoir ? C’est que l’épaulement des fusils a été précédé du dépouillement des votes ; c’est qu’avant d’être donnée aux canons, la parole avait été donnée aux urnes ; c’est que la bataille, au lieu d’être la préface, a été la suite, la servante du scrutin. »[28] et que ce n’est pas tant le peuple qu’on aura exercé à se battre que l’armée permanente et la police, « instruments du pouvoir matériel de l'ancien gouvernement » [29], qu’on aura remises en cause : « Au lieu de continuer d'être l'instrument du gouvernement central, la police fut immédiatement dépouillée de ses attributs politiques et transformée en un instrument de la Commune, responsable et à tout instant révocable… »[30].]

 

 

[On abordera plus concrètement les paradigmes et les approches de la gauche sur la fin du XIXe  siècle en étudiant les programmes des élections de la Commune et les mesures qu’elle prendra ou dont elle discutera…]

 

Dimanche prochain, on attaquera l'insurrection du 18 mars 1871...

 

Voir le site du film "Commune"...



[1] Pierre-Joseph Proudhon, De la Capacité des classes ouvrières, éd. Trident, 1989, pp. 57-58.

[2] La revue socialiste, rédacteur en chef Benoît Malon, T 5, Paris 1887, p. 235.

[3] Karl Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, p. 21.

[4] P.-J. Proudhon, op. cit., p. 77.

[5] Bernard H. Moss, Aux origines du mouvement ouvrier français, éd. Belles Lettres, p. 108.

[6] Jules Guesde, Lettre à Marx, 1879, Textes choisis. 1867-1882, 1959.

[7] B. H. Moss, op. cit., p 131.

[8] Pierre Lévêque, La Commune de 1871, Ouvrage collectif, Publications de l’Université de Saint Etienne, 2004, p. 31.

[9] P.-J. Proudhon, op. cit., p. 87.

[10] Ibid.

[11] Ibid., p. 86.

[12] Ibid., p. 91.

[13] Ibid.

[14] Ibid., p. 90.

[15] Ibid., p. 93.

[16] Ibid.

[17] Ibid., p. 92.

[18] Jules Guesde, la Commune de 1871, Classiques français du socialisme, 1936, p. 9.

[19] Benoît Malon, op. cit., p. 49.

[20] Pierre Lévêque, op. cit., p. 33.

[21] B. H. Moss, op. cit., p. 140.

[22] Ibid.

[23] Karl Marx, lettre à Léo Frankel et Varlin, 13 mai 1871 in la Guerre civile en France, p. 87.

[24] Blanqui, Instructions pour une prise d'armes, p. 3.

[25] Ibid.

[26] Ibid., p. 13.

[27] Ibid., p. 14.

[28] J. Guesde, op. cit., p. 12.

[29] Karl Marx, la Guerre civile en France, p. 48.

[30] Ibid.

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8 décembre 2013 7 08 /12 /décembre /2013 11:05

Anne Teresa De Keersmaeker, Boris Charmatz - Partita 2

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Précédemment, on a vu la méfiance monter de part et d'autre, la manifestation du 22 janvier puis les élections législatives...


  Vers la fin janvier, ce grondement déçu, fâché et tenace, cette exigence démocratique qui n’en finit pas d’exercer ses pressions, c’est vers la garde nationale [Verbe] une zone sensible, un point d’appui, une brèche… [Garder cette phrase pour introduire ce mouvement de fédération des gardes nationaux… Réunion d’abord au Cirque d’Hiver fin janvier donc, puis, le 15 février, au Vauxhall. Face aux armées permanentes « qui ne furent jamais que des instruments de despotisme, et qui amenèrent fatalement avec elles la ruine du pays »[1], le recours à la Garde nationale, le peuple armé, pour défendre un ordre « reposant sur les principes franchement républicains »[2] s’impose d’évidence. Il s’agit donc d’élire des délégués pour instituer un Comité central qui s’attachera à organiser des bataillons disparates.

 

  Décrire une grande réunion où les bataillons de 18 arrondissements (les 1er et 2e manquent) sont représentés. Décrire des discussions où l’on se lève, se contredit, s’interpelle, s’approuve… où l’on s’occupe d’abord de la question des élections[3], dont les résultats viennent de tomber. Puis, un citoyen prend la parole. Il veut « imposer aux députés de Paris d’exiger la guerre à outrance »[4] ; « maintenir la République par tous les moyens » ; « établir un comité de salut public » ; « protester contre l’entrée des ennemis dans Paris »… Un autre se lève et propose de « s’affranchir »[5] des commandants de bataillons nommés par le gouvernement et de ne reconnaître « pour chefs que ses élus »[6]. Le lendemain, on vote la formation d’un Comité central constitué d’un délégué élu dans chaque compagnie. On précise : « sans distinction de grade »[7]. Lissagaray écrit : « Dès le premier jour, l’idée de la fédération apparut ce qu’elle était, républicaine, non sectaire, par cela même irrésistible »[8]

 

  Jules Favre s’en inquiète et « désole » Thiers d’une « pluie de télégrammes »[9]. Dans l’un d’eux, en date du 28 février, il note : « La Garde nationale est absolument désorganisée, et les bataillons qui se livrent à ces désordres n’obéissent plus qu’à un Comité qu’on peut appeler insurrectionnel. »[10]. Clément-Thomas, à la tête de la Garde nationale depuis le siège, déconsidéré par des hommes qui le pensent « absolument étranger à l’art militaire », « placé à ce poste important » « par la camaraderie seule », qui avait mis « tous ses soins à tenter d’avilir cette même garde nationale par d’injurieux ordres du jour »[11], démissionne. ne pas prendre partie, simplement relever que cette opinion sur Clément-Thomas courait… Par ailleurs, insister : il faut retenir son nom…

 

  Les jours se suivent. Le 17 février, le 18, le 19, on se réunit pour discuter des articles, le 4e, le 9e, le 12e… On retourne chaque point dans tous les sens… Par exemple on s’interroge sur la question de savoir si un commandant de bataillon qui serait élu délégué de compagnie au Comité central aurait pour souci de défendre les intérêts de cette compagnie ou du bataillon[12], partagés entre l’exigence de l’égalité dans les suffrages et le conflit d’intérêts…] A voir ce souci du détail, on pressent le poids, l’importance de la chose qu’on manie avec précaution et l’engagement, l’espoir et la délicatesse des mains qui façonnent… [Le 24 février, on procède aux votes des statuts.

Noter l’ampleur de ce mouvement. A l’Assemblée générale du 15 mars 1871, « 1285 compagnies sur les 2150 de la ville sont représentées »[13]

 

  Puis on se rend à la Bastille « pour rendre hommage aux martyrs de 1830 et de 1848 »[14]. On regarde cette colonne qui commémore la Révolution de 1830. On se souvient avec ce quelque chose dans la gorge qui fait que même la salive a du mal à passer : le 24 février 1848, la Deuxième République était proclamée…] On se dit que, quand même, ces gens autour, occupés à leurs quotidiens, perdus à se quereller ou à médire, à s’en prendre aux uns et aux autres, dont on désespère souvent, sans doute parce qu’on en attend trop, parfois, plusieurs fois au cours de ce siècle, se sont levés pour exiger plus de justice, plus d’égalité, plus de liberté de toutes la force qu’ils trouvaient dans leurs corps. On place un drapeau rouge entre les mains du Génie. [« Ce sinistre emblème devait rester à cette place jusqu’au 28 mai » note Vinoy, qui ajoute : « c’était là en quelque sorte une déclaration de guerre et le signal de l’émeute »[15]]. Forcément on acclame et ceux qui auront gravi jusque-là et le symbole de cet espoir qui ne sait pas se laisser étouffer décidément. Un orateur lance quelques mots qui exaspère encore un peu plus la ferveur l’enthousiasme [trouver un mot] : « les exploiteurs du monopole semblent croire que le peuple est toujours en tutelle. Ils paraissent oublier qu’il s’est quelquefois réveillé subitement et qu’il a su faire acte de majorité quand il s’est affirmé en 93, en 1830, en 1848, ainsi qu’en 1870… »[16].

 

  On ne sait plus dire si on rend hommage ou si on réveille un espoir assommé par ces derniers jours. Le résultat des élections dans les campagnes françaises est une épouvante ; on croit presque entendre le pas [trouver un adjectif pour décrire la cadence d’une marche dont chaque pas provoque un bouleversement dans les chairs] des troupes prussiennes s’approcher[17]… On retourne à la Bastille le 25. Le mouvement prolifère et contamine. Deux milles personnes marchent depuis la place d’Italie, d’autres depuis la place Saint Vincent de Paul et s’en vont converger à la Bastille[18].

 

  Le 26, on sait que le délai de huit jours qui prolongeait l’armistice expire. Les cœurs battent un peu plus vite[19] [Image usée… exprimer l’excitation, l’énervement, l’émoi en parlant de pression artérielle plutôt…]. On s’exaspère.

 

 [Fureur à la Bastille.

  Relever les différentes versions quant à cette affaire de la foule qui s’en prend à un homme place de la Bastille…

  « Place de la Bastille, il y a eu une émotion qui a eu, paraît-il, de sérieuses conséquences. M. Thiers devrait savoir qu’il n’a pas le droit de surexciter une population affolée de douleur, en se servant contre elle des mouchards de l’empire. »[20]

  Noter que les rumeurs et les craintes sur des histoires d’espions ont irrigué tout le siège de Paris : voir par exemple le journal de Jacques-Henry Paradis : « Le bruit circule que Paris est infesté d’espions. On ne sait d’où cette supposition prend naissance, mais elle a fait un chemin rapide, aussi chacun fait-il dans son quartier une police active et même parfois tyrannique. »[21] - ici il s’agirait d’espions prussiens, après le siège on se figurera des espions de Thiers…

  « Le 26, les manifestations redoublèrent. Un agent de police, surpris par des soldats à prendre les numéros de leurs régiments, fut saisi et jeté dans le canal qui l’emporta à la Seine où des furieux le suivirent. »[22] écrit Lissagaray.

  Un témoignage anonyme donne un nom Vincensini, « victime du populaire en délire » et confirme : « c’était bien réellement un agent de la préfecture de police ».[23] Vinoy rapporte le même nom d’un agent de police. Dans son récit bref, l’homme est lié à une planche et « précipité dans le canal »[24]. Il parle aussi d’un commissaire de police, un inspecteur et un employé de la gare de l’Est menacés qui parviennent à se sauver…

  Le Rappel relate une histoire que le journaliste date au 24 février, où un individu qui « tirait un calepin de sa poche et notait le numéro »[25] de chaque bataillon fut saisi par une « foule exaspérée » et sauvé par un chef de bataillon qui l’a fait conduire au poste. Insister sur le verbe sauver. Les jours suivants, ce journal ne vient pas compléter sa relation de l’affaire.

  On trouve une autre version dans le Journal officiel : « un certain nombre d’individus ont assailli des agents inoffensifs de la paix publique. Un d’eux, a été attaché sur une planche, jeté dans la Seine, et, pendant qu’il s’efforçait de regagner la rive, repoussé à coups de pierre et de crocs au milieu du fleuve où il a trouvé la mort. Un magistrat, venu à son secours, a été obligé de se réfugier dans une caserne. Un peu plus tard, un employé d’une compagnie de chemin de fer a failli être la victime de misérables qui affectaient de le prendre pour un ancien sergent de ville. »[26]. Remarquer que c’est la seule version qui parle de plusieurs individus (individus comme on dit dans la police…).

  Le Journal des Débats[27] fait un récit, repris par le journal le Temps[28], qui s’attarde indéfiniment sur des péripéties qu’il croit être en mesure de rapporter. C’est une foule qui crie : « A l’eau ! à l’eau ! c’est un roussin ! c’est un mouchard de Pietri ! »… Ou encore : « Ah ! ils se figurent qu’ils vont recommencer leurs jeux de casse-tête ! pas de pitié ! il faut faire un exemple qui nous débarrasse des mouchards ! »… que décrit le journal. Si dans cette version, l’homme parvient à se réfugier, la foule envahit le poste, entouré de « milliers » de « curieux »… On le sauve une seconde fois en « l’entraînant de l’autre côté de la place, près de la rue de la Roquette ». Il est repris et garroté pour s’assurer qu’il ne puisse pas nager avant d’être jeté à la Seine. A noter cependant cette phrase dans un article à charge qui consacre plus de la moitié de sa relation de la manifestation à cette affaire : « Chose inouïe, à cette heure-là, une heure, il pouvait y avoir sur la place de la Bastille environ vingt mille personnes. Les forcenés qui réclamaient la mort de la victime n’étaient pas plus de quatre ou cinq cents, et encore y avait-il parmi eux deux cents gamins… ».

   

  Le déplacement des armes.

  Avec l’imminence de l’entrée des Prussiens s’exaspère le souci de leur confisquer les armes et les munitions qu’ils pourraient trouver dans Paris et dont ils pourraient s’emparer. Après avoir rappelé une colère une accusation [Mot] contre le gouvernement : « l’incurie des capitulards avait livré douze mille fusils en trop aux Prussiens »[29]… Lissagaray décrit des mouvements de bataillons attachés à déplacer les pièces… On va chercher les canons au parc Wagram pour les emmener au parc Monceau, mais encore « à Montmartre, la Villette, Belleville, place des Vosges, rue Basfroi, barrière d’Italie, etc. »…

  Du point de vue de Vinoy, plutôt qu’un acte de vigilance de la population, la chose est décrite comme une appropriation du – l’expression est savoureuse – « parti du désordre »[30]. Il explique : « beaucoup de ceux qui aidaient à enlever les canons s’imaginaient réellement qu’ils faisaient acte de patriotisme, et ne songeaient pas qu’ils ne travaillaient en somme que pour un parti dont ils devaient bientôt détester et maudire les excès »[31]. Relever, ça aura son importance plus tard, que Vinoy considère qu’à cause de « cette participation inconsciente d’un grand nombre d’individus », « il n’était pas possible de s’opposer à l’enlèvement des canons ». Rappeler que ces mémoires sont écrites ex post, sans qu’on puisse savoir donc si elles reconstituent une version – forcément de défense – ou consignent des faits…

 Noter que le déplacement ou le pillage des « canons de l’artillerie de la garde nationale »[32], pour reprendre l’expression de Favre, par les gardes nationaux eux-mêmes, ne peut pas être appréciée de la même façon selon qu’on reconnaît les chefs nommés par le gouvernement ou ceux que les gardes ont élus au Comité…

  Lissagaray décrit lui une « physionomie » plus joyeuse où les troupes envoyées par Vinoy pour étouffer ces mouvements « fraternisaient avec le peuple »[33]]

 

  Et puis voilà. C’est le 1er mars. Un soleil fier[34], obstiné, agresse le ciel et jette ses rayons sur Paris. Les prussiens sont là, dans la ville. On ne parle pas. On attend. On ne se regarde pas non plus. Sans doute même ne pense-t-on plus du tout. Rien. Ce matin, le Cri du Peuple, journal des républicains, ceux que le gouvernement décrit comme des factieux sanguinaires, a lancé un appel au calme. On a lu : « toute attaque servirait à désigner le peuple aux coups des ennemis de la Révolution, monarchistes allemands ou français, qui noieraient les revendications sociales dans un fleuve de sang. »[35]. On n’en a pas discuté. On ne l’a même pas lu à haute voix. On a laissé le journal sur la table pour qui voudrait le lire. Et puis, on ne sait plus. Sans doute on a fini de manger. On a fait sa toilette… On ne se rappelle pas. On fait les gestes automatiquement aujourd’hui, sans réfléchir. On ne sait plus où on a mis les choses ni même ce qu’on faisait il y a un instant. On a regardé l’heure. Longtemps. On a observé comme les aiguilles tournent lentement quand on les regarde.

 

  Et on a imaginé. Il est dix heures du matin. A cette heure, les Prussiens doivent avancer sur le pont et l’avenue de Neuilly[36]. Ils vont marcher sous l’Arc de Triomphe et descendre les Champs-Élysées. Qu’est-ce qu’ils vont voir ? Ils vont voir le silence. Ils ne vont pas l’entendre non, ils n’entendront rien, ils vont le voir ce silence de Paris qui n’a plus rien d’autre à opposer que des rues désertes, des boutiques fermées, des drapeaux voilés de noirs arborés sur les maisons[37]. Et on veille bien à le respecter, ce silence. On empêche à coups de fouet quelques filles qui veulent aller vers eux ; on proteste contre un café qui s’ouvre sur les Champs[38]… Non, ils ne trouveront rien, les Prussiens, on a même tari les fontaines et on sait que les becs de gaz n’éclaireront pas la ville ce soir[39]. Le silence. Et le bruit écervelé et sourd de leur fanfare n’y pourra mais.

 

  Arrivés place de la Concorde, verront-ils les statues des villes de France, Rouen, Brest, Lyon, Marseille, Bordeaux, Nantes et Lille voilées de crêpe noir[40] ? Et verront-ils  la statue de Strasbourg, la ville qu’ils viennent de prendre, couverte de couronnes[41] ? On tient toujours sa montre dans la main. L’aiguille des minutes ne s’est déplacée que d’un [un marqueur ? une minute ? un chiffre ? un trait ? chercher… Recherche faite : « Index de cadran : Ils servent à l'indication des heures, minutes et secondes. Il sont décalqués ou se sont des appliques collées ou goupillées sur le cadran. »[42].]

 

Dimanche prochain, on s'arrêtera sur les différents courants qui composent la gauche à l'époque...

 

Voir le site du film "Commune"...




[1] Cf le préambule des statuts de la Constitution du Comité central in  Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, Tome III, 1872, p. 3.

[2] Ibid.

[3] Cf le process-verbel de la séance du 15 février 1871, ibid., p. 4.

[4] Ibid., p. 5.

[5] « affranchir [la garde nationale] de la place Vendôme » selon l’expression de Lissagaray in Histoire de la Commune de 1871, Paris, 1929, p. 84.

[6] Ibid.

[7] Cf la discussion de l’article 1er dans le procès-verbal de la séance du 16 février in Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, op. cit., p. 7.

[8] Lissagaray, op. cit., p. 84.

[9] In Le courrier de M. Thiers, Payot, Paris, 1921, p. 432.

[10] Ibid., p. 431.

[11] Gustave Lefrançais, Étude sur le mouvement communaliste, Neuchatel, 1871, p. 81.

[12] Cf  le rapport sur les statuts d’Arnold in Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, op. cit., p. 13.

[13] Pierre Lévêque les courant politiques de la Commune de Paris in La Commune de 1871, Ouvrage collectif, Publications de l’Université de Saint Etienne, 2004, p. 53.

[14] Ibid., p. 14.

[15] Général Vinoy, Campagne de 1870-1871, Paris, 1872, p. 131.

[16] Cité dans le récit du Journal des Débats, 27 février 1871, p. 2.

[17] “Les journaux annonçaient pour le lendemain l’entrée de l’armée allemande par les Champs-Elysées » in  Lissagaray, op. cit., p. 85.

[18] Gal Vinoy, op. cit., p. 133.

[19] “La seule supposition que cette humiliation pouvait avoir lieu surexcitait les esprits, longtemps même avant qu’elle eût été décidée… », Gal Vinoy, ibid., p. 135.

[20] In le journal l’Avant-Garde cité par Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, op. cit., p. 15.

[21] Jacques-Henry Paradis, Le siège de Paris, Paris, 1872, p. 53.

[22] Lissagaray, op. cit., p. 85.

[23] Anonyme, Le siège de Paris 1870-1871, Degorce-Cadot, 1871, p. 14.

[24] Gal Vinoy, op. cit., p. 138.

[25] Le Rappel, 26 février 1871.

[26] Journal official de la République française, 27 février 1871.

[27] Le Journal des Débats, 27 février 1871, p. 2.

[28] Le Temps, 28 février 1871, p. 2.

[29] Lissagaray, ibid., p. 86.

[30] Gal Vinoy, op. cit., p. 141.

[31] Ibid., p. 142.

[32] Jules Favre, le gouvernement de la défense nationale, Tome III, p. 146.

[33] Lissagaray, op. cit.

[34] « un splendide soleil qui semblait insulter à notre douleur » pour J. Favre, op. cit., p. 150.

[35] In Maxime Jourdan, Le cri du peuple (22 février 1871 - 23 mai 1871), ed. L’Harmattan, p. 81. 

[36] Favre, ibid.

[37] Ibid., p. 151.

[38] Lissagaray, op. cit., p. 88 confirmé par Louis Herbette, Lettres d’un assiégé, Montréal, 1895, p. 56.

[39] Lissagaray, ibid.

[40] G. Lefrançais, op. cit., p. 130.

[41] L. Herbette, op. cit.

[42] Terminologie de l’habillage d’une montre, http://www.horlogerie-suisse.com/Theoriehorlogerie/habillage.html recoupé avec Traité de construction horlogère, Ouvrage collectif, Presses polytechniques et universitaires romandes, p. 830.

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1 décembre 2013 7 01 /12 /décembre /2013 11:05

Pierre Huyghe

Pierre-Huyghe.jpgPrécédemment, on a vu les rapports politiques se tendre depuis la bataille de Buzenval jusqu'à la manifestation du 22 janvier...

 

  Le 26 janvier, on n’entend plus le bruit des bombes prussiennes[1]. On ne sait pas quoi en penser… Cette sensation-là, que la mort peut venir vous trouver à tout moment, n’importe où, là où on se sent à l’abri d’habitude, chez soi ; cette inquiétude incessante qui ne peut jamais trouver quelque chose comme un instant de répit, un instant où l’esprit pourrait courir et s’arrêter sur autre chose, une idée, un rêve, un souvenir ; cette sensation-là s’arrête. « On va donc revoir les êtres chéris desquels on est séparé depuis si longtemps. Pères, mères, femmes, enfants, vont se retrouver après cinq mois de souffrances… »[2]. Mais avec cette sensation s’arrête aussi « l’espoir d’une lutte suprême »[3] et c’est un sentiment de trahison qui occupe la place vacante dans les pensées, dans les chairs. A l’annonce de l’armistice, le 29 janvier, il y a quelque chose qui se serre dans le corps, sans qu’on puisse très bien savoir quoi, le diaphragme, le cœur[4]

 

  Les journaux publient les termes de la convention d’armistice signée dans la nuit du 28 au 29 janvier par Jules Favre et Bismarck. On lit. Paris doit payer une contribution de guerre s’élevant à deux cent millions de francs[5]. On relit. On lève la tête. On regarde autour de soi les choses, la table, le pichet d’eau, la fenêtre, la rue… qui se tiennent sans trembler, immobiles comme hier, comme demain, hors de portée du fracas incommensurable des nouvelles. On reprend la lecture. On s’arrête au deuxième article : « l’armistice ainsi convenu a pour but de permettre au Gouvernement de la défense nationale de convoquer une Assemblée librement élue qui se prononcera sur la question de savoir : si la guerre doit être continuée, ou à quelles conditions la paix doit être faite. »[6]. On n’est pas sûr de comprendre. On demande autour de soi : C’est l’ennemi qui convoque ces élections que l’on réclame depuis des mois ? On n’ose pas répondre autre chose qu’une sorte de moue perplexe et curieuse. [Noter que, selon Jules Favre, Bismarck avait intérêt à trouver face à lui « une autorité puissante, consacrée par le vote du pays »[7] comme interlocuteur pour négocier la paix.].

 

[ Aborder les querelles quant à ces élections…

  De part et d’autre, il est clair qu’il ne peut être question pour cette Assemblée que de « délibérer sur les conditions d’une paix nécessaire »[8] ; parler de « reprendre la lutte » est « une phrase et pas autre chose ». Louis Blanc dans le Rappel ne semble même pas lire dans l’article 2 que l’Assemblée puisse se prononcer sur la reprise de la guerre et n’envisage que de « traiter les conditions de la paix »[9].

  C’est sur les limites de la mission de cette Assemblée que les avis se contrarient. Pour Louis Blanc, « sa tâche est finie, aussitôt la paix conclue. », tandis que John Lemoinne refuse cette circonscription : « L’Assemblée que nous sommes appelés à nommer aura tout à régler. Les conditions de la paix d’abord et en même temps la constitution de la France… ». Et parler de constitution, c’est se souvenir la fragilité de cette nouvelle République qui ne tient pas tout à fait debout sur des membres qui s’enlisent dans un espoir effarouché du retour d’un monarque…

  Relever, par goût de l’anecdote, que Gambetta, depuis Bordeaux, lance un décret excluant de l’éligibilité « tous ceux qui ont servi l’Empire en qualité de ministres, de sénateurs, conseillers d’État ou préfets »[10]. Bismarck s’en émeut et en appelle à Jules Favre, resté à Paris, qui s’étouffe. S’il désapprouve évidemment les précautions gauchistes de Gambetta, il ne veut pas avoir l’air de céder aux exigences prussiennes… Et Favre d’insister dans ses mémoires sur ses principes : en prononçant l’annulation du décret, il ne se soumet pas à Bismarck, il défend les élections libres[11]… Il insiste encore dans une communication aux Français, affirmant sa confiance dans le choix des électeurs et refusant qu’on puisse imposer « des restrictions arbitraires »[12]. Vu depuis le camp républicain, l’épisode est… désagréable ? malheureux ? : « fidèles exécuteurs des ordres qu’ils avaient reçus de M. de Bismarck, M. Jules Favre et ses amis (MM. Jules Simon, Garnier-Pagès et Emmanuel Arago) étaient partis en province pour y combattre les efforts de Gambetta, qui avait tenté d’écarter du scrutin comme indignes, au moins ceux qui, par leur abjecte soumission à l’empire, avaient amené aux désastres » [13]. Suite à ce désaveu ? désaccord ?, Gambetta démissionne. ]

 

  Ces élections, c’est ce qui fait qu’on ne se décourage pas tout à fait. Même si l’intelligence se refuse à être dupe de leur sincérité ; même si on connaît les façons de ces gens, leur goût aigu de l’intrigue, ou même pas… simplement une sorte d’enlisement psittaciste et illusionné, qui s’aveugle sur les petits arrangements, les accommodements infimes et anecdotiques de chaque jour, parce qu’ils ne peuvent de toutes façons pas se dire qu’ils trahissent ; il y a quelque chose qu’on ne sait pas raisonner, qui espère… Et si tant de camarades ne vont pas voter[14] ; si une voix, ce n’est rien après tout ; on ne sait pas s’empêcher d’y aller quand même. On vote. Le 8 février 1871. On choisit une heure calme pour ne pas trop faire la queue. On pense à ce froid rude et sévère qui vient d’accabler Paris, et la faim, et la peur, et… On choisit le bulletin. On vérifie plusieurs fois qu’on ne s’est pas trompé. On relit ce bulletin encore. Bien. Non. Encore une dernière fois. On sait bien qu’on ne changera pas le monde avec des petits papiers, mais on veut être sûr… On regarde les gens autour. On se demande pour qui ils votent. Celui-là, avec sa mise, on le verrait bien monarchiste. Quelle idée de se faire des moustaches pareilles ! Au moment de glisser le bulletin dans l’urne, on est saisi par la solennité de la chose. C’est idiot.

 

  Et puis on attend les résultats. Le dépouillement est long et laborieux[15]. Chaque jour, la proclamation officielle est reportée… On lit dans les journaux les détails de la désorganisation[16]. On s’inquiète. Les tendances commencent à se dessiner : on apprend que « Paris a voté, comme toujours, pour la République et pour la Révolution, et qu’il a énergiquement protesté contre le gouvernement dont l’incapacité a livré à l’ennemi Paris et la France ». On ne sourit pas. On garde les sourcils froncés et on continue la lecture : « En revanche, la province semble avoir choisi pour la représenter à Bordeaux tout ce qu’elle a pu trouver de plus réactionnaires et de plus monarchique. »[17]. Le 16 février 1871, cette nouvelle Assemblée se réunit à Bordeaux. Parmi les 675 élus, on compte quelque chose comme 400 monarchistes face à 250 républicains[18]. On ne sait pas qu’ils sont divisés, ces monarchistes, que 182 d’entre eux sont légitimistes quand 214 se tournent vers les Orléans ; on ne connaît pas par leurs noms de toutes façons. On est frappé de stupeur… frappé n’est pas assez fort. Bien sûr on se dit que la France n’a considéré que la question de la paix ou de la guerre, ignorant celles de régime, mais quand même.

 

  La voisine, qui s’arrête devant la porte, nous fait part de son étonnement : comment ce Thiers passe de 61 000 voix la veille de la proclamation officielle à 103 000 le lendemain[19] ? Elle est certaine qu’ils ont triché. On ne sait pas. Est-ce que c’est possible ? Ou est-ce le dépit qui l’a fait exagérer ? Elle est militante depuis toujours. La colère, l’obstination lui donnent parfois cet air semi-dément que les religieux ont d’habitude, confis dans des certitudes que tout contredit toujours. Mais on sait bien que c’est l’impuissance de son combat devant les ruses cyniques et narquoises de la poignée de gros satisfaits qui serrent le pouvoir entre les dents qui la met en colère. L’impuissance et la fatigue, d’aider comme ça tout le monde, des cours gratuits ici à un enfant qui finit par lire une page entière sans buter ; des heures passées debout à servir la soupe aux pauvres ; et des nuits à réfléchir aux moyens qu’on aurait dans les mains pour faire une vie plus juste, plus douce. Et on sait aussi que ne rien faire, ne pas protester jamais, c’est leur laisser le champ libre à ces gens. Et on a vu qu’ils n’ont aucune limite, qu’ils vont jusqu’à faire travailler les enfants, laisser mourir les gens sur leurs machines, et que rien, pas un scrupule, pas le moindre mouvement d’empathie ne vient les faire s’arrêter ne serait-ce que le temps de se rendre compte que… Décidément, le corps humain pourra toujours tout justifier avec ses mots… [Noter qu’à propos de ces élections, Gaston Da Costa parle de tripatouillage quant aux circonscriptions de Paris[20] ; déplore que les procès-verbaux qui permettraient de vérifier les résultats dans toute la France soient introuvables[21] ; et s’étonne des bonds spectaculaires du nombre de voix recueillies par certains candidats d’un jour à l’autre dans les résultats que publient l’Officiel[22].]On ne sait pas quoi lui répondre à la voisine. On lui parle de son enfant, comme il a grandi… Il a maigri pendant ces derniers mois, lui aussi. On dirait qu’il va se casser. Son visage a disparu. On ne voit plus que des yeux immenses et perdus enfouis au creux des cernes et des os. Mais ça on ne le dit pas. On sourit pour que ça ne se voie pas trop sur nos mines. On lui propose un café, justement on vient d’en faire. Elle n’a pas le temps. Elle s’en va.

 

  On se rassoit. On se sert encore du café. Et on se dit, forcément on se dit à quoi bon.

 

[Notes : Le 17 février 1871, Adolphe Thiers, deux fois président du Conseil sous la Monarchie de Juillet, « le fossoyeur de la République de 48 » disent certains[23], est nommé Chef du pouvoir exécutif de la République française. Il adresse une communication à l’Assemblée le 19 février, dans laquelle il décrit une France « précipitée dans une guerre sans motif sérieux, sans préparation suffisante », qui voit « l’ordre profondément troublé par une subite apparition de l’anarchie » et la menace d’une guerre « prête à renaître » si un gouvernement ne prend pas sur lui « la responsabilité de négociations douloureuses »[24]. Il laisse entendre que la question du régime ne sera pas posée à cette Assemblée, mais à une autre, dont l’élection interviendra après la fin des négociations : « ayant opéré notre reconstitution sous le gouvernement de la République, nous pourrons prononcer en connaissance de cause sur nos destinées, et ce jugement sera prononcé, non par une minorité, mais par la majorité des citoyens, c’est-à-dire par la volonté nationale elle-même. »[25]. Il énumère la liste des membres de son gouvernement, fait du même bois que le précédent (on retrouve Favre, Picard, Simon…). Noter que la construction étonnante des phrases et certaines tournures ne sont pas à mettre sur le compte de l’improvisation puisqu’il s’agit d’une lettre donnée à lire au Président de l’Assemblée Jules Grévy… On peut supposer qu’il se sera relu… ]

 

  Des rumeurs, des bruissements courent sur les négociations de paix, tandis que le Journal officiel continue de garder un « silence désespérant »[26]. On parle de la cession de l’Alsace et de Metz ; d’une indemnité de cinq milliards ; et de l’entrée des troupes prussiennes dans Paris[27]. Ca ne sert à rien de s’énerver. Rien n’est sûr encore, attendons. Et puis l’article 3 de la convention  exclue l’entrée de l’armée allemande dans la ville de Paris pendant la durée de l’armistice[28]. Non quand même, ils pourront bien nous épargner ça.

 

  Le 26 février voit les préliminaires de paix se signer sans qu’il soit possible « d’empêcher l’entrée, dans certains quartiers de Paris, d’une partie de l’armée allemande »[29]. Ils y resteront jusqu’à ce que l’Assemblée nationale ratifie le traité, c’est-à-dire du 1er au 3 mars 1871. Les rumeurs se confirment. L’article 2 du traité stipule un paiement de 5 milliards et l’article 1 l’annexion de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine à l’Allemagne[30]. On relit cette phrase de l’article 3 : « Immédiatement après cette ratification, les troupes allemandes quitteront l’intérieur de la ville de Paris… ». Les communications du gouvernement insistent sur ceci qui veut que cette occupation allemande soit circonscrite dans le temps et l’espace,  mais…

 

  On pose le journal. Un frémissement court dans le dos, grimpe à la colonne vertébrale et fait se serrer les dents. On se demande : est-ce qu’il y a un seuil ou une limite au-delà desquels, à force de pressions, de poussées, le corps cède tout à fait ou se déchaîne ? [Notes : refaire cette phrase avec l’idée que la tension est un variable d’extension et/ou d’intensité.]

Dimanche prochain, les Prussiens entreront dans Paris...

 

Voir le site du film "Commune"...


[1] Jacques-Henry Paradis, Le siège de Paris, Paris, 1872, p. 878.

[2] Ibid.

[3] Louise Michel, La Commune, coll. Classiques des sciences sociales, p. 143.

[4] Jacques-Henry Paradis note : « Dimanche. Jour néfaste pour nous. J’enregistre la convention qui met fin à la résistance de Paris. », p. 889.

[5] Cf la Convention d’armistice, article 11, publiée au Journal official de la République française, 29 janvier 1871.

[6] Ibid., article 2.

[7] Jules Favre, le gouvernement de la défense nationale, Tome III, p. 4.

[8] John Lemoinne, le Journal des débats, 30 janvier 1871.

[9] Louis Blanc, le Rappel, 30 janvier 1871.

[10] Cf Jules Favre, op. cit., p. 21.

[11] Ibid., p. 27.

[12] Ibid., p. 31.

[13] Sur cet épisode, voir aussi Gustave Lefrançais, Étude sur le mouvement communaliste, Neuchatel, 1871, p. 119.

[14] “Un grand nombre de révolutionnaires n’ayant pas de confiance au suffrage, moins universel que jamais, s’abstinrent.” in L. Michel, op. cit., p. 158.

[15] Le Rappel, 12 février 1871.

[16] Cf par ex le Rappel, 11 février 1871.

[17] Le Rappel, 14 février 1871.

[18] Fiche Wikipedia, Troisième République, version en date du 27 juillet 2013, citant Jean-Jacques Chevalier, Histoire des institutions et des régimes politiques de la France de 1789 à 1958.

[19] Ibid.

[20] Gaston Da Costa, la Commune vécue, Paris, 1903, p. 260.

[21] Ibid., p. 261.

[22] Ibid., p. 262.

[23] Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, 1929, p. 84.

[24] Discours parlementaires de M. Thiers, quatrième partie (1871), Calmann Lévy éditeur, Paris, 1882, p. 9.

[25] Ibid., p. 12.

[26] Le Rappel, 28 février 1871.

[27] Ibid.

[28] Cf Journal official de la République française, 29 janvier 1871.

[29] Cf la communication du ministre de l’intérieur Ernest Picard dans le Journal officiel de la République française en date du 27 février 1871.

[30] Cf Traité de Francfort 1871.

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24 novembre 2013 7 24 /11 /novembre /2013 11:05

Claude Closky - Marabout bout de ficelle...

Closky-marabout.jpg Précédemment, on a vu les tensions politiques monter depuis la proclamation de la République jusqu'à la défaite de Buzenval...

 

  Le 20 janvier, des gardes nationaux, des camarades, des proches se retrouvent à l’enterrement d’un des leurs, le colonel Rochebrune, tombé à la bataille de Buzenval. On chuchote. Les nouvelles tombent… ou plutôt les nouvelles chutent et se fracassent… Le général Clément-Thomas, celui dont on sent encore en s’approchant l’odeur du sang des républicains qu’il fit couler, au soulèvement de juin 1848, hanter ses vêtements, ses cheveux, sa peau, prend la tête de la garde nationale. Et puis, il vient à l’idée de Jules Ferry de rationner le pain… Enfin, Vinoy, « ce complice de Bonaparte en décembre 1851 ! »[1], devient gouverneur militaire de Paris, après la démission de Trochu, qui reste quand même à la tête du gouvernement… [note : à ce moment-là, ils ignorent que Vinoy remplace Trochu (voir plus bas), modifier le début de la phrase par : On ne sait pas encore que…].  Les dents grincent et se choquent… de colère, de faim. On se tait. On regarde la terre avaler le cercueil. On repense à quelques souvenirs de notre ami. On le revoit sourire surtout. Toute cette vaillance farouche enterrée là… Et puis on voit celui-ci, ce fuyard, qui a osé venir et qui serre les mains. On ne l’a pas vu de toute la bataille… Qu’est-ce qu’il a sur la veste ? La légion d’honneur ? Ils décorent les traitres en plus ?[2]  

 

[Brouillon : Le 21 janvier, « les délégués de tous les clubs se réunissent à la Reine-Blanche à Montmartre »[3]. On sent cette résolution ferme et sûre animer les têtes, courir sur les visages, dans les yeux, plus fixes que d’habitude, sur les lèvres, dans les poings, qui n’en finissent pas de se serrer. On décide de manifester à l’Hôtel de Ville, le lendemain. Les gardes nationaux sont invités à venir en armes[4], les femmes les accompagneront pour protester contre le rationnement du pain [Comment dire… Sic !]. Pendant ce temps, après un repérage de la prison de Mazas dans l’après midi[5] par une poignée d’hommes, soixante quinze hommes armés se retrouvent et marchent pour libérer Flourens[6]. On le conduit à la mairie du XXe, où il est adjoint. Le tocsin sonne. On proclame la Commune. Personne ne répond[7]. Quelques compagnies de garde nationale parviennent à évacuer la mairie : « à six heures et demie, l’ordre est rétabli »[8].]

 

[Raconter la manifestation du 22 janvier à l’Hôtel de Ville.

  Noter qu’après la libération de Flourens et les appels à la déchéance de la part des républicains dans les clubs ou dans les journaux[9], le gouvernement s’inquiète. Le gouvernement fait « bonder l’Hôtel de Ville de ses mobiles bretons »[10] et Clément-Thomas fait circuler un ordre qui invite « ses camarades de la garde nationale à marcher au secours de l’Hôtel de Ville menacé »[11].

  A midi, « une foule énorme »[12] pour certains, des « bandes armées peu nombreuses »[13] pour d’autres, occupe(nt) la place de Grève.

  Pour Louise Michel, cette foule est « en grande partie désarmée », cependant « grand nombre de gardes nationaux avaient leurs fusils sans munitions, ceux de Montmartre étaient armés »[14]. A noter que Louise Michel, elle-même, a résolu de prendre son fusil[15]. Le témoin dont le récit est publié par Le Journal des débats, qui n’est pas favorable aux républicains, reconnaît que « les fusils étaient la crosse en l’air »[16].

  D’après ce témoin, les manifestants ne semblent pas savoir que Vinoy a remplacé Trochu[17] dont il demandent la démission et s’exclament en l’apprenant que « Vinoy ne valait pas mieux »[18].  Le gouvernement ne siège plus à l’Hôtel de Ville, on sera reçu par Chaudey, un des adjoints au maire de Paris, dont « l’hostilité pour la Commune était connue »[19]. L’entrevue n’est pas… comment dire… concluante… Selon un autre témoin, toujours, évidemment, défavorable aux républicains, cité par Le Journal des débats, l’un des délégués « est redescendu sur la place dans un état d’excitation très grand »[20]. Pour Louise Michel, ces délégués ne furent pas reçus[21].

  Les mobiles bretons, amassés aux fenêtres de l’Hôtel de Ville, inquiètent les manifestants : »[ils] nous regardaient, leurs faces pâles immobiles, leurs yeux bleus, fixés sur nous avec des reflets d’acier. » (Il faut toute la poésie de Louise Michel pour distinguer la couleur des yeux de ces hommes…). Certains les désignent du doigt : « Voilà les Bretons qui onttiré ou qui vont tiré sur le peuple »[22]. Le bruit se répand que Chaudey va « donner l’ordre de tirer sur la foule »[23].

  Louise Michel ne précise pas d’où les premiers coups partent mais donne à penser que la fusillade vient des mobiles bretons, dont « les balles faisaient le bruit de grêle des orages d’été » [24]. Le témoin du Journal des débats indique qu’il lui est « impossible, dans la bagarre, de voir d’où sont partis les coups de feu »[25]. Pour Gustave Lefrançais la « fusillade furieuse, partant des fenêtres de l’Hôtel de Ville et des deux annexes aux angles de l’avenue Victoria, prit les gardes nationaux entre deux feux »[26]. Le second témoin du Journal des débats croit savoir que « le feu a été commandé par un des chefs insurgés, par l’ex-commandant Sapia » et de préciser : « dit-on »[27]… À noter que Sapia est tué « d’une balle dans la poitrine »[28].

  Une barricade de fortune est organisée, « faite d’un omnibus renversé »[29]. Les tirs sont échangés entre mobiles bretons et gardes nationaux. Pour Louise Michel : « Certains gardes nationaux avouèrent depuis avoir tiré non sur ceux qui nous canardaient, mais sur les murs où en effet fut marquée la trace de leurs balles. »[30].

  Des passants, des femmes, des enfants sont touchés. Le Journal Le Rappel écrit : « Des curieux qui stationnaient rue du Coq-Saint-Jacques et sur l’avenue Victoria ont été blessés. D’autres ont été atteints par derrière à 400 mètres du point où les mobiles ont fait feu. On ramasse les morts et les blessés. Il y a quarante blessés et vingt morts. Parmi les morts, un enfant de neuf ans. Un vieillard qui regardait de loin avec une petite lorgnette en cuivre… »[31]. Je crois comprendre que ce témoignage impliquerait que les mobiles n’ont pas pu tirer ces coups depuis l’Hôtel de Ville… On a vu que, selon des témoins, des mobiles se tenaient dans des annexes de l’avenue Victoria… Je crois que cette avenue Victoria, c’est cette petite rue qui va du Châtelet à la place de Grève… Je confirme après vérification… Ces annexes font donc face à l’Hôtel de Ville… des manifestants ou des curieux ont donc pu être touchés soit par des mobiles depuis les annexes soit par des insurgés… 

  Le gouvernement fait procéder à « des arrestations en masse »[32] pour les uns, ceux qui voient cette insurrection « noyée dans le sang », ou évaluées à « une centaine »[33] pour les autres, ceux qui, par ailleurs, trouvent Trochu plein de « prudence ». Selon Gustave Lefrançais, si mille mandats furent lancés, on ne put arrêter qu’une centaine de personnes… Il précise : « arrêtées au hasard dans les rues avoisinant l’Hôtel de Ville »[34], et de moquer une police qui appréhende des personnes « comme toujours, en presque totalité, absolument étrangères aux événements… ». Louise Michel cite ce passage de l’étude de Lefrançais, qui s’étend sur les conditions rudes, sévères de ces prisonniers qui attendent deux mois le jugement des conseils de guerre[35] [Note : les verbes étendre et attendre dans la même phrase… corriger…]. Delescluze, rédacteur en chef du Réveil, qui vient d’être supprimé par décret (voire plus bas), compte parmi les prisonniers[36]. ]

 

  Le 25 janvier, le Rappel note que le gouvernement vient de signer trois décrets : les clubs sont fermés ; le nombre de conseils de guerre est doublé[37] ; et deux journaux républicains le Combat et le Réveil sont supprimés[38]. [Noter que si certains clubs sont fermés « sans difficulté » (ceux des salles Molière ou de la rue d’Arras), d’autres ouvrent « cependant leurs portes »[39]]. Charles Hugo conclut ces décisions ainsi : « Qu’est-ce, en un mot, que ces trois décrets, éternelle redite de la violence de l’autorité, répondant, même sous la République, aux détresses et aux colères de la rue ? Des actes de dictature. »[40]. Dans les considérations du décret qui ferme les clubs, ceux-ci sont vus comme « le foyer d’excitations criminelles »[41]. Dans une sorte d’éditorial du Journal des débats, l’auteur, même s’il « ne versera pas de larmes », rappelle que les clubs « nous ont au moins rendu le service de nous apprendre à l’avance quel jour, à quelle heure et en quel lieu le parti démagogique se proposait de nous livrer bataille »[42]. Plus loin, dans le même numéro, on peut lire que si cet autre éditorialiste comprend la suppression de titres de presse, qui représentent « une opinion à peu près homogène », il s’étonne de la fermeture des clubs, qui ne « représentent pas une opinion, mais une tribune » où « il s’y dit des paroles détestables, mais il peut s’en dire aussi de bonnes… »[43]. Dans le décret qui concerne les conseils de guerre, dont les considérations soulignent « la nécessité de maintenir la paix publique en face de l’ennemi », il est précisé qu’ils pourront statuer « sur les attentats contre la paix publique et les tentatives armées contre les lois »[44].

 

[Notes : ajouter ici ce texte que j’ai écrit pour le film Commune que je prépare. Préciser que je ne me prononce pas, je ne m’occupe pas de théorie politique, c’est un personnage que je fais parler… J’imagine ce que ce personnage pourrait faire à partir du mot fraternité qui est laissé vacant dans la devise républicaine combiné au devoir d’insurrection que l’on retrouvait dans la déclaration des droits de l’Homme de 1793, formulé ainsi « Dans tout gouvernement libre les hommes doivent avoir un moyen légal de résister à l’oppression ; & lorsque ce moyen est impuissant, l’insurrection est le plus saints des devoirs. » et dans la constitution jacobine de 1793 : « Quand le Gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. ».

  C’est dans un discours qui s’interroge sur la constitution d’une garde nationale comme contrepoids aux tentations despotiques des princes et garantie de la liberté publique et des droits de la nation, que Robespierre, celui qui défendit l’abolition de l’esclavage et de la peine de mort, celui qui appelât au suffrage universel et à l’égalité des droits, celui qui condamnât les responsables de massacres dans les provinces françaises et celui qui mit des limites à la propriété privée, prononce pour la première fois ces mots : Liberté, égalité, fraternité.

  Ces trois mots ne désignent pas trois choses distinctes, ici la liberté, là l’égalité, plus loin la fraternité… qui se verraient appareillées par une fantaisie naïve, non. C’est une seule association de mots qui désigne une seule et même combinaison conceptuelle.

  La liberté, prise séparément, ce n’est rien. Ce n’est pas même une idée que l’on pourrait définir et dont on délimiterait les contours avec précision… C’est tout au plus un pressentiment… L’égalité, pareil… On sait tout au plus dire quand ce n’est pas l’égalité, quand ce n’est pas la liberté, quand c’est la tyrannie.

  Cette combinaison conceptuelle désigne un équilibre entre une liberté qui avance quand l’égalité recule, une égalité qui avance, etc…, un jeu de forces qui se repoussent et se balancent. Et la puissance qui assure l’équilibre entre ces forces contradictoires, c’est la fraternité.

  La fraternité, ce n’est pas un pressentiment, c’est une action.

  Il faut relire les constitutions de la grande Révolution. En 1791, on compte parmi les droits imprescriptibles, la résistance à l’oppression. En 1793, l’idée se précise : Quand le gouvernement viole les droits du peuple, la résistance à l’oppression, c’est-à-dire, le mot est lâché, l’insurrection est un devoir. Et il y a oppression contre le Corps social lorsqu’un seul de ses membres est opprimé. Il y a oppression contre chaque membre lorsque le Corps social est opprimé.

  En d’autres termes, lorsque les droits d’un membre du corps social sont violés, ce sont les droits du corps social qui sont violés et c’est plus qu’un droit, c’est un devoir de résister. C’est cela, selon moi, la fraternité. Je ne la vois pas comme un sentiment de charité religieuse qui se satisfait de regarder des gens plus malheureux que soi, non, ni une émotion larmoyante ou romantique…  Je la vois, la fraternité, comme l’action qui équilibre et garantit la liberté et l’égalité : le devoir d’insurrection.]


Dimanche prochain, on se rapprochera encore un peu plus de l'insurrection du 18 mars...

 

Voir le site du film "Commune"...


[1] Gustave Lefrançais, Étude sur le mouvement communaliste, Neuchatel, 1871, p. 112.

[2] Cf Louise Michel, La Commune, citant Amilcare Cipriani, coll. Classiques des sciences sociales, p. 127.

[3] Louise Michel, ibid., p. 130.

[4] Le Journal des débats, 22 janvier 1871.

[5] Ibid., pp. 131-132.

[6] Ibid., p. 132.

[7] Ibid., p. 133.

[8] Jacques-Henry Paradis, Le siège de Paris, Paris, 1872, p. 828.

[9] Le Journal Le Réveil par exemple appelle au « renversement du gouvernement » in Le Journal des débats, 22 janvier 1871.

[10] Louise Michel, ibid., p. 134.

[11] G. Lefrançais, op. cit., p. 113.

[12] L. Michel, ibid.

[13] Le Journal des débats, 23 janvier 1871.

[14] L. Michel, ibid.

[15] Ibid., p. 131.

[16] Le Journal des débats, op. cit.

[17] Le Journal official l’annonce le jour même, cf  le Journal des débats, 23 janvier 1871.

[18] Ibid.

[19] L. Michel, op. cit., p. 134.

[20] Le Journal des débats, op. cit.

[21] L. Michel, op. cit., p. 135.

[22] Le Journal des débats, op. cit.

[23] L. Michel, op. cit., p. 136.

[24] Ibid.

[25] Le Journal des débats, op. cit.

[26] G. Lefrançais, op. cit., p. 113.

[27] Le Journal des débats, op. cit

[28] L. Michel, op. cit., p. 138.

[29] L. Michel, op. cit.

[30] Ibid., p. 137.

[31] Le Rappel, 24 janvier 1871.

[32] Le Conseil général de la Première Internationale 1870-1871, éd. du Progrès Moscou, p. 123.

[33] Georges Carrot, Le maintien de l’ordre en France, Presses de l’Institut d’études politiques de Toulouse, p. 597.

[34] G. Lefrançais, op. cit., p. 114.

[35] G. Lefrançais, ibid., p. 115 et L. Michel, op. cit., p. 140.

[36] L. Michel, ibid.

[37] Cf J. H. Paradis, op. cit., p. 842.

[38] Le Rappel, 25 janvier 1871.

[39] Général Vinoy, Campagne de 1870-1871, Paris, 1872, p. 134.

[40] Ibid.

[41] cf le Journal des débats, 24 janvier 1871, recoupé avec le décret n° 271 du Bulletin des lois de la République française, Tome du premier semestre de 1871.

[42] Ibid.

[43] Ibid, recoupé avec le décret n° 272 du Bulletin des lois, op. cit.

[44] Ibid.

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Published by claude pérès - dans La Commune de Paris
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17 novembre 2013 7 17 /11 /novembre /2013 13:42

Richard Mosse - The Enclave

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Précédemment, après avoir vu le quotidien pendant le Siège, on a regardé la montée des tensions politiques entre les républicains qui s'impatientent et un gouvernement qui échoue...

 

Les Clubs

  C’est le soir, on va au club Central républicain, rue Jean-Jacques Rousseau. On hésite. On ne trouve pas le numéro. Qu’est-ce qu’il fait froid. Peut-être la rue continue plus loin. Pourtant non, après c’est une place… Ah si… C’est carrément une autre rue ; c’est curieux qu’elle porte le même nom. Quand même, ils lui ont donné une rue minuscule à Rousseau, vaut mieux être général dans cette ville… On reste à l’entrée : on pourra partir plus facilement. On sait bien que dans les clubs, ça ne s’arrête pas de parler, sans qu’on puisse dire si on s’y motive ou si on s’y perd… L’orateur revient sur la démission de Delescluze, le maire du XIXe. Quelques jours plus tôt, le 5 janvier, au cours d’une réunion de maires et d’adjoints, il s’est étonné qu’on refuse aux élus « le droit de participer à la conduite et au contrôle des opérations militaires dont dépend la ruine ou le salut »[1] de Paris. Il a demandé que Paris puisse être maître dans la gestion de ses propres affaires. Et puis il a réclamé le « renvoi au conseil de guerre des généraux et officiers de tout grade qui prêchent le découragement dans l’armée »[2]. On se regarde. C’est le mot : « découragement », c’est exactement ça. Il n’a pas été suivi par les autres maires. Il a démissionné.

 

  L’orateur s’énerve. Quand il fait trop de gestes, on n’arrive plus à l’écouter. On regarde ses mains, ses habits, ses manies, sa curieuse façon de mordre ses lèvres ou de crisper ses doigts. On observe les gens dans la salle. On se demande si, aussi, ils pensent à autre chose… Où est-ce qu’elle a bien pu trouver un chapeau pareil, cette dame ? Et puis on fait un effort : on est là pour écouter après tout. Si on pouvait s’asseoir un peu… On entend : « Le mandat des maires est purement administratif, dit-on, soit ! mais ce mandat, il dépend des électeurs de le changer »[3]. Les gens approuvent ; c’est donc qu’ils écoutent. Non quand même c’est intéressant. Il conclut en « engageant les électeurs du 19ee arrondissement à donner au citoyen Delescluze le ‘mandat impératif’ d’établir la Commune. »[4]. Il est applaudi. Cette idée de mandat impératif, on devrait en parler tout le temps. Je veux dire, c’est la condition de la démocratie, autrement c’est l’oligarchie de toutes façons. Je ne suis pas sûr de ce que ça veut dire oligarchie. Ca lui va bien son chapeau finalement, quand on s’habitue.

 

[Il me semble qu’en juxtaposant cette démission avec l’Affiche rouge qui suit, on pressent les poussées, les zones de croisements, celles de contradictions et celles de débordements qui décidément meuvent les républicains…]

 

L’Affiche rouge

  Le 7 janvier, des placards envahissent les murs de la ville. Ils sont signés par cent quarante délégués de la Délégation des Vingt arrondissements. On s’approche. La dame à côté grogne quelque chose. On pense qu’elle dit : « C’est qui ceux-là ? ». Son amie lui répond : « Mais si, c’est le nom qu’a pris le Comité central républicain ». La dame maugrée toujours en haussant les épaules. Elle n’a pas l’air de vouloir faire l’effort de chercher dans sa mémoire. Elle commence à répondre quelque chose. Un monsieur se retourne : « J’aimerais pouvoir lire tranquillement ! ». L’amie s’écarte. Elle fait semblant de ne pas connaître cette dame qui décidément ne poursuit plus sa lecture, arrêtée à ce nom Délégation… etc. 

 

[Revenir sur le Comité central républicain des Vingt arrondissements, composé de quatre[5] délégués de chaque arrondissement. Changement de dénomination : Délégation des vingt arrondissements. Pourquoi ce changement ? Il faut prendre « le mot délégation à la lettre : il s'agit des représentants élus par les arrondissements constituant la délégation communale qui va désormais gouverner Paris »[6]. C’est-à-dire qu’on organise une sorte de corps qui préfigure la Commune qu’on veut substituer au gouvernement[7].

  Noter que si cette délégation ne semble pas occuper à autre chose qu’à se réunir et sécréter de l’écume de cerveau – elle est absente de la manifestation du 31 octobre par exemple puis de celle qui viendra le 22 janvier[8] – elle nourrit les réflexions d’hommes qui participeront bientôt à la Commune et témoigne de l’enthousiasme convaincu d’un mouvement qui n’est pas fait pour s’éteindre… ou plutôt elle coagule, accueille, des poussées qui se longent, se croisent, se repoussent et se contaminent dans ses réunions sans qu’on sache les épingler : on pourrait dessiner des courants, mais déjà on retrouverait certains d’un courant défendre la proposition d’un courant adverse, etc.[9]

  Relever cette phrase de Gustave Lefrançais : « Les vingt Comités d’arrondissement et le Comité central qui les représentait étaient appelés à rendre de véritables services à la défense ainsi qu’à la cause républicaine socialiste, mais, par suite de vices originels, ils n’obtinrent jamais l’influence sans laquelle il n’est pas d’action sérieuse possible[10].]

 

  Sur cette affiche rouge, on reproche au gouvernement de laisser en place les bonapartistes et de mettre en prison les républicains. On l’accuse aussi de « lenteur », d’ « indécision », d’ « inertie » face aux Prussiens. On demande le réquisitionnement général, le rationnement gratuit et l’attaque en masse. Le placard se termine ainsi : « Place au Peuple ! Place à la Commune ! ». [Noter que s’il faut prendre à la lettre le mot délégation, « C'est de même à la lettre qu'il faut prendre la dernière phrase de la seconde affiche rouge, apposée dans la nuit du 6 janvier, qu'on cite toujours et qu'on ne commente jamais : « Place au Peuple ! Place à la Commune » : elle devait tout simplement annoncer la prise du pouvoir par la Délégation communale des vingt arrondissements. »[11].] L’homme qui réclamait le silence se concentre. Il lit le texte comme on étudierait des instructions. Il relit encore. Il n’est pas sûr de savoir quelle conséquence en tirer. Puis, brusquement, il se retourne, repousse les personnes autour et disparaît.

 

La bataille de Buzenval

  Le 19 janvier, « soixante mille Français érigés en soldats pour cette guerre et cinquante mille citoyens de Paris érigés en soldats pour cette journée »[12], soldats de l’armée et gardes nationaux donc, s’engagent dans la bataille de Buzenval. On veut repousser les Prussiens et tenter une sortie vers Versailles. On pressent qu’on va puiser ses dernières forces, tenter une ultime bataille, jouer son « va-tout »[13]. Le découragement est tel, qu’une nouvelle défaite serait un fracas : « après ce nouvel effort, la garde nationale ne pourra plus redonner »[14]. On hésite. Le général Vinoy parvient à convaincre de lancer l’attaque par Châtillon. Un premier conseil de guerre agrée ce choix. Mais l’un de ses divisionnaires le conteste, écrit, parle, s’agite. On commence à s’habituer à l’expression des officiers de leurs dissensions ou de leur « désespérance »[15]. La défaite a toujours forcément ce goût amer qui fait cracher. On convoque un second conseil. On passera par le Mont Valérien en se divisant en trois corps. Le choix n’a pas l’air tellement meilleur, mais ce qui compte, c’est qu’on obtienne un consensus, pour une fois[16]… Et puis Jules Favre, pressé, hâte les préparatifs et « fait avancer de quarante huit heures »[17] le jour de la bataille. On n’aura pas le temps de se préparer…

 

  Les convois de matériel bloque l’avancée des troupes ; le corps d’armée de gauche arrive bien avant celui du centre, qui attend toujours celui de droite ; et puis, on ne comprend pas le signal de l’action, les attaques ne parviennent pas à se faire simultanément[18]. Et « l’écoulement d’une masse de troupes aussi considérables » va « demander un temps bien long… »[19], surtout qu’aucun itinéraire n’est prévu, obligeant à « se croiser », « s’enchevêtrer »[20]… Pourtant les premiers efforts sont prometteurs : l’ennemi prononce sa retraite[21]. On reprend espoir. Là, au combat, dans ce froid, dans cette boue due au dégel[22], auxquels on ne fait plus attention, on ne se dit pas que les entreprises humaines qui ont besoin de faire appel à l’espoir ou à la croyance pour se motiver sont forcément des folies, on tire. Mais l’ennemi reprend des forces. Après leurs premières réserves, les Prussiens se campent derrière des maisons, des clôtures, des murs et des fossés[23] et lancent des tirs invisibles sur les Français. Leurs ripostes se font plus sûres. Le rapport s’inverse. Ils prennent l’offensive quand les Français finissent par ne faire plus que se défendre. Dès lors, la défaite est certaine : les troupes françaises ne sont pas « de force à ressaisir l’offensive », pire elles ne seront pas « de force à soutenir la défensive au delà d’un temps déterminé »[24]. « Il faut se résoudre à la retraite qui peut encore se faire avec ordre, et que l’ennemi, très éprouvé lui-même, n’est pas en mesure d’inquiéter. »[25]. [Insister sur ceci qui veut que cette version est issue des mémoires de Trochu, partie prenante de l’affaire…]

 

  Les soldats qui se retirent, « de leur plein gré, sans être poursuivis » [26] ne comprennent pas leur défaite. Ils rentrent à Paris, disent aux gens : « Des morts et des blessés, il y  en a, sans doute, et il n'y en a que trop, mais pas tant que vous le croyez »[27]… On se dit que les Prussiens auraient été perdus si, « profitant des premiers avantages obtenus par nos troupes, les généraux qui les commandaient avaient continué de faire pousser en avant, au lieu de faire sonner la retraite. »[28]. Les soupçons qu’inspiraient déjà ces officiers deviennent féroces. On se demande si le général Trochu n’a pas « envoyé la Garde Nationale se faire tuer pour inciter les Français à signer la capitulation »[29]. Certains sont convaincus qu’on a voulu « pratiquer une saignée »[30] : on a envoyé se faire massacrer les parisiens « pour les calmer ». [Vérifier avec plus de scrupule encore une pareille allégation… Ducrot, dans ses mémoires, insiste sur l’échec assuré de cette bataille et les mises en garde qu’il soumet à Trochu[31]. De plus, il considère que la garde nationale est inexpérimentée et « a été partout et toujours non seulement un embarras, mais une cause de désorganisation, de faiblesse »[32]. Il s’explique et cette bataille perdue d’avance et le recours aux garde nationaux par la volonté du gouvernement de répondre à l’opinion publique : « les membres du gouvernement, en livrant la bataille de Buzenval, espéraient plutôt apaiser l’opinion publique qu’ils ne comptaient sur une victoire, comme le disait l’un d’eux : « Il faut faire faire quand même une grande sortie à la garde nationale…, car l’opinion ne s’apaisera que quand il y aura 10000 gardes nationaux par terre. »[33]. Impossible de vérifier une hypothèse ? assertion ? accusation ? pareille, Hörensagen. Difficile à croire… Pourtant devant la commission parlementaire qui s’attache à enquêter sur « l’insurrection du 18 mars », Ducrot réitère et rapporte des propos entendus dans les conseils du gouvernement : « l’opinion publique ne sera satisfaite que quand il y aura 10 000 gardes nationaux par terre »[34]. On peut noter que Trochu dans ses mémoires[35], mentionnant le récit copieux de cette bataille par Ducrot, ne fait pas l’effort d’apporter un démenti.

  Maxime Du Camp, dans ses convulsions nauséeuses, relate une séance qu’il date au 10 janvier et désigne nommément Trochu, qui aurait dit : « Si dans une grande bataille livrée sous Paris 20 000 ou 25 000 hommes restaient sur le terrain, Paris capitulerait. »[36] avant de… comment dire… tempérer ? son propos : « La garde nationale ne consentira à la paix que si elle perd 10 000 hommes »[37]. Du Camp rappelle l’immense défiance des généraux quant à la Garde nationale : « Ils en redoutaient le contact avec leurs soldats et étaient persuadés qu’elle ne ferait au feu qu’une très médiocre figure »[38]. Il énumère les idées qu’on se fait de ces gardes forcément « sous l’influence de l’oisiveté et de l’ivrognerie », qui causent « politique avec les fortes tête de la compagnie »[39]. Il rappelle aussi la défiance de la garde nationale envers les généraux auxquels « elle attribuait d’une façon absolue tous les désastres… » et chez qui elle « soupçonnait quelque arrière pensée politique »[40] et « n’avait donc aucune propension à se soumettre aux ordres qu’elle pouvait recevoir »[41]. La bataille de Buzenval accentuera encore le malentendu entre cette exigence démocrate, qui ne comprend pas qu’on décide à sa place, surtout quand les décisions sont mauvaises, et cette logique militaire, qui ne comprend pas qu’on discute du tout…

  Ducrot continue de considérer que la masse des gardes nationaux s’est « débandée bien vite » et a « fui en désordre »[42], tandis que les gardes disent avoir refusé la retraite : « nous aurions pu continuer toujours »[43]. Ils ajoutent : « sans la trahison ou l’imbécillité, la trouée était faite, Paris dégagé, la France délivrée »[44]. Par ailleurs, Louise Michel confirme dans sa Commune, « l’insistance de Paris à réclamer des sorties »[45]. La simple tournure d’esprit ne serait-ce que d’imaginer une telle malice en dit long sur les modalités d’un type de pouvoir « représentation oligarchique » qui travaille entre pressions et manœuvres… en les poussant dans leur logique jusqu’à l’aberration… Ne pas déduire ou raisonner à partir d’une spéculation.] D’autres voient dans cette débâcle la preuve qu’on cherche à faire sombrer la République au profit d’une Restauration impériale[46]. Décidément, on croit ces généraux, ces ministres capables de tout. Trochu considère que « la démagogie » passe « de l’affolement au délire »[47] et démissionne. On regarde les chiffres : « 3300 français sont blessés et 700 tués, pour ‘seulement’ 427 allemands blessés et 173 tués »[48].

 

Dimanche prochain, on abordera la manifestation du 22 janvier 1871, les tirs sur la foule, les morts...


 

Voir le site du film "Commune"...


[1] Le Journal des Débats, citant le Réveil, 6 janvier 1871.

[2] Ibid.

[3] Le Journal des Débats, 9 janvier 1871.

[4] Ibid.

[5] Gustave Lefrançais, Étude sur le mouvement communaliste, Neuchatel, 1871, p. 68.

[6] In Le Mouvement social, n° 37, octobre-décembre 1961, prenant appui sur des compte-rendus de séances ou des communications, www.commune-rougerie.fr/le-comite-central-des-vong,fr,8,83.cfm.

[7] G. Lefrançais, op. cit., p. 83.

[8] Cf Le Mouvement social, op. cit. : sur le 31octobre : “Tous les délégués se forment aussitôt en une colonne de 3 à 400 hommes environ, et se dirigent sur l'Hôtel de Ville. Malheureusement, faute de concert préalable et à cause de la précipitation des événements, leur action n'a pas de caractère unitaire” ; sur le 22 janvier : “Déconcerté comme il apparaît le 15, il est peu probable que le Comité central en tant que tel ait participé à l'insurrection du 22 janvier”.

[9] Ibid. partie I. 3.

[10] G. Lefrançais, op. cit., p. 68.

[11] Le Mouvement social, op. cit.

[12] Louis Jules Trochu, Œuvres posthumes, T I, Tours, 1896, p. 533.

[13] Ibid., p. 526.

[14] Auguste-Alexandre Ducrot, La Défense de Paris, T IV, Paris, 1878, p. 70.

[15] L. J. Trochu, op. cit.

[16] Ibid.

[17] A. A. Ducrot, op. cit., p. 100.

[18] L. J. Trochu, op. cit., p. 528.

[19] Ducrot, op. cit, p. 78.

[20] Ibid., p. 86.

[21] L. J. Trochu, op. cit., p. 527.

[22] Ducrot, op. cit., p. 103.

[23] L. J. Trochu, op. cit., p. 529.

[24] Ibid., p. 530.

[25] Ibid., p. 527.

[26] Francisque Sarcey, Le siège de Paris, 1871, p. 322.

[27] Ibid.

[28] G. Lefrançais, op. cit., p. 111.

[29] Cf par ex Christian Lebrument, La Guerre de 1870 et la Commune : vie quotidienne à Colombes, éditions L’Harmattan, 2005 ou Francisque Sarcey, op. cit..

[30] Cf Henri Guillemin, La Commune, partie 3 Il faut en finir, archives de la RTS.

[31] Ducrot, op. cit., p. 162.

[32] Ibid., p. 163.

[33] Ibid.

[34] Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, Tome III, Versailles, 1872, p. XVIII.

[35] L.J. Trochu, op. cit., pp. 524-525.

[36] Maxime Du Camp, Les convulsions de Paris, Tome I, Paris, 1879, p. 15.

[37] Ibid., p. 16

[38] Ibid., p. 12.

[39] Ibid., p. 14.

[40] Ibid., p. 11.

[41] Ibid.

[42] Enquête parlementaire…, op. cit.

[43] Louise Michel, La Commune, collection classiques des sciences sociales, p. 127.

[44] Ibid.

[45] Ibid., p. 125.

[46] Ibid., p. 127.

[47] Ibid., p. 538.

[48] C. Lebrument, op. cit.

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10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 11:05

Berlinde de Bruyckere

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Précédemment on a vu les conditions de vie pendant le Siège et celles à la fin du XIXe siècle...

  Les troupes françaises perdent à Sedan, le 1er septembre 1870. Paris s’agite.

 

[En lisant la presse au jour le jour, je crois avoir pu tracer quelque chose comme l’établissement, l’exaspération d’un rapport entre les forces politiques au travail.

  Avant vérifier d’où cette Troisième République tire sa légitimité pour mieux saisir l’enchaînement des faits…]

 

La République

  On est le 4 septembre. On entend les corps courir, les voix s’élever. On regarde par la fenêtre, on descend : Qu’est-ce qu’il y a ? On lit les placards, on suit les gens[1]. On se retrouve aux Tuileries, à la Concorde, devant l’Assemblée nationale, nombreux, si nombreux. Derrière quelqu’un dit que Napoléon III s’est constitué prisonnier. On n’entend pas ce qu’il explique. La dame à côté nous pousse, manque tomber. Elle s’excuse. On rit. On ne sait pas que dans la salle des séances le Comte de Palikao tente de sauver l’Empire, tandis qu’un groupe de députés républicains mené par Jules Favre réclame la déchéance, je veux dire de l’Empire.

 

  Le Corps législatif suspend sa séance. On en profite pour entrer dans la cour et dans les tribunes de l’Assemblée. On crie : « La Déchéance ! » ; « Vive la France ! Vive la République ! ». Gambetta monte à la tribune et lit un manifeste : « Nous déclarons que Louis Napoléon Bonaparte et sa dynastie ont à jamais cessé d'exercer les pouvoirs qui lui avaient été conférés. ».

 

  La foule marche. On suit Gambetta et Favre à l’Hôtel de Ville. Blanqui, Delescluze, Flourens, Félix Pyat sont déjà là. Le monsieur devant les connaît : ce sont de vrais républicains. Ils proposent des noms de ministres, organisent un gouvernement. Mais Favre les repousse et propose à la foule son gouvernement provisoire composé de députés de Paris et à sa tête Trochu, le gouverneur de la ville. On entend mal ce qu’il se dit. On crie : « Plus fort ! ». On entend Gambetta lire ces mots : « La République est proclamée. Un gouvernement a été nommé d’acclamation. ».

 

  Favre, Gambetta retournent à l’Assemblée. Tandis que les députés se réunissent dans la Salle à manger de la Présidence, un député républicain, Glais-Bizoin, fait évacuer la Salle des séances[2]. La foule est là qui attend, mange, fume. A sept heure et quart, il pose les scellés. Des députés l’apprennent et se choquent. Thiers, hésitant depuis la veille, finit par estimer que « le moment n’est pas venu de récriminer contre la violence subie par l’Assemblée ; en présence de l’ennemi qui menace Paris, il n’y a qu’une chose à faire : se retirer avec dignité ». Les députés l’écoutent : le Corps législatif se dissout de facto.

 

  Les républicains, pas ceux du gouvernement ou de l’Assemblée qui ont l’air opportuniste, non, les républicains [ajouter un adjectif] s’étonnent de cette acclamation. Quelle garantie apporte-t-elle ? Le général Trochu, le président donc, « appartenait à l’idée monarchique »[3] ; Jules Favre, Gambetta, « représentaient la République autoritaire » ; Jule Simon, Crémieux « avaient, depuis longtemps déjà, donné des gages aux orléanistes »[4] ; Picard semblait proche de l’Empire… Et puis, les maires d’arrondissements de Paris nommés sous le second Empire restent en place. Et on n’entend pas parler d’élections, de constituante… On a pourtant changé de régime… Non, il y a quelque chose qui ne va pas…

 

Le Comité central

 La Chambre fédérale des sociétés ouvrières s’organise en comités. Entre 400 et 500 délégués ouvriers décident de déléguer 2 membres [on trouve dans d’autres textes 4 membres[5] : vérifier] des comités républicains ou des comités de vigilance et de défense dans chaque arrondissement pour composer un Comité central[6]. On se réunit, on discute, on exerce cette vigilance, cette critique qui fait qu’on sait dire qu’on a affaire à quelque chose qu’on appellerait une condition démocratique : l’intelligence exigeante, aigüe, vive, des gens. Et les propositions sont ambitieuses : on pense à tout… A des mesures de sécurité publique (supprimer cette police constituée sous les monarchies qui ne sert qu’à asservir les citoyens ; en préférer une dirigée par des magistrats élus ; garantir la liberté d’écrire, de parler, de se réunir, de s’associer…) ; à des questions de subsistances et de logements (on veut récupérer les denrées emmagasinées chez les marchands, mais avec la promesse de les payer après la guerre ; organiser un rationnement juste ; assurer à tout citoyen un logement) ; ou aux questions de défense de Paris (on demande l’élection des chefs de la garde mobiles qui sont imposés jusque-là  et la distribution de munitions…)[7].

 

On porte ces revendications à l’Hôtel de Ville. Gambetta les reçoit à une heure du matin. Il discute : pour ceci, c’est inutile ; pour cela, on est en train de s’en occuper ; pour cela encore, le gouvernement n’y peut rien… Il parle avec cette méticulosité des hommes de pouvoir dont on ne sait jamais si elle est faite pour gagner du temps ou simplement due à une tâche qui ne parvient jamais à tenir dans ses mains tous les paramètres des choses dont elle est censée s’occuper, parce que l’idée même de pouvoir est impuissante… Mais le mot pouvoir est posé, il faut bien que quelque chose ou quelqu’un réponde quand on le prononce… il faut bien en faire quelque chose, le remplir et le perler comme les huitres perlent les grains de sable qu’elles ne savent pas rejeter. On repart en se disant que décidément ces gouvernants se montrent « puissants pour créer les forces destinées à les protéger » et « trop respectueux de la loi dès qu’il s’agit d’abroger d’eux-mêmes les restrictions qui entravent les citoyens… »[8]. On ne se dit pas que c’est le mot, l’idée pouvoir qui est mascarade.

 

  Le 14 septembre, le Comité placarde une affiche rose qui reprend ces principales préoccupations. Quelques jours plus tard, on manifeste : on demande des élections municipales : on ne se contentera décidément pas d’acclamation. Mais rien n’y fait. On lit dans la presse cette adresse : « convaincu que les élections porteraient une dangereuse atteinte à la défense, le gouvernement a décidé leur ajournement jusqu'à la levée du siège. »[9]. Certains trouvent la décision sage : « comme si nous avions le temps de penser à discuter les idées de ces messieurs »[10]… D’autres chiffonnent le journal : « On se moque de nous. On ne sait même pas quand ce siège sera levé »…

 

  A côté du Comité, les clubs s’énervent. Celui de Blanqui, la Patrie en danger, rue d’Arras, celui de Belleville ou de la Cour des Miracles, de l’Élysée-Montmartre ou des Mille-et-un-jeux[11]. Et puis même, s’ajoutant « aux maux de la guerre », « les maux de la République : l’ouverture du club des femmes »[12]. Le 30 septembre, le Journal des débats publie un article enragé qui commence ainsi : « Les clubs, ou, pour parler plus justement, les meneurs des clubs et les journaux qui leur servent d'organes, ne s'accommodent point de l'ajournement des élections municipales, quelque bien justifié qu'il soit par les empêchements matériels du siège. Cet ajournement, en effet, leur ôte le moyen de profiter d'un moment où la population parisienne a mieux à faire que d'avoir des bulletins de vote, pour ressusciter par un coup de main électoral l'ancienne Commune de Paris, et engager sérieusement la lutte contre le gouvernement provisoire » avant de passer aux insultes et de les accuser de faire perdre la France[13].

 

Manifestation du 31 octobre

  Le ton monte. La nouvelle de la capitulation de Metz est confirmée le 31 octobre[14]. Un mouvement pugnace, déterminé se coagule place de Grève. On vient voir d’abord. Ce n’est pas possible. Et puis quelqu’un crie. On entend quelque chose comme une rumeur, des voix : « Vive la Commune ! ». On tourne la tête. On lit sur des pancartes en carton : «  La levée en masse ! Pas d’armistice ! »[15]. Quelqu’un assure que les vingt maires de Paris discutent à l’intérieur de l’Hôtel de Ville avec Trochu. Ils réclament à l’unanimité les élections municipales[16]. On n’est pas sûr. On ne le connaît pas celui qui dit ça, après tout. Mais quelqu’un lit une adresse[17]. Les élections sont annoncées pour le 1er novembre.

 

  On aperçoit Trochu qui déjà retourne se réfugier dans un salon. Des gens s’inquiètent. Ils pensent que les membres du gouvernement provisoire sont gardés à vue[18]. [Notes : revenir sur les dépositions des « gardés à vue » au Conseil de Guerre[19] : Garnier-Pagès parle de menaces mais voit « bientôt » qu’elles ne sont pas sérieuses. Le Flô affirme que Flourens a répété la consigne de « fusiller les membres du gouvernement et les autres prisonniers si un coup de feu était tiré ». Tandis que Favre, lui, entend autre chose… selon lui Flourens aurait dit : « Nous ne devons pas nous faire tuer ni tuer nos concitoyens » et considère que ses tirailleurs n’avaient pas l’intention de se servir de leurs armes.] De la place, on ne sait rien. On croit pouvoir deviner que la situation n’est pas… comment dire ? Un voisin suggère : hors contrôle ? Oui, pas un coup de feu n’a été tiré ! Par une fenêtre, quelqu’un lance des petits papiers pour informer la foule. Les républicains réclament la déchéance du gouvernement. Des noms sont griffonnés comme membres de la Commune[20]. Derrière, on demande : « Que font-ils ? Ils proclament la Commune ? ». Un gros monsieur lui répond qu’ils ont bien proclamé la République de la même façon deux mois plus tôt. Puis il tire sur sa barbe et hausse la voix comme pour être bien entendu : « Eux au moins, ils vont tenir des élections ! » Il regarde autour de lui. On dirait qu’il défie ceux qui ne seraient pas d’accord. Puis il essuie quelques gouttes de pluie sur son front. Il bruine[21].

 

  Certains disent que Flourens proclame un Comité de Salut public. Ca change tout. Ils ne vont pas substituer une dictature à une autre, maintenir cette « machine gouvernementale »[22] en ne faisant que changer les noms ! Non, c’est la Commune, le concours de tous qu’il nous… Quelqu’un tire en l’air[23]. C’est curieux comme la panique se transmet. On crie. Ceux qui n’ont pas entendu le coup crient des cris des autres et se mettent à courir. Les boutiques de l’avenue Victoria, la rue de Rivoli, le quai de la Mégisserie jusqu’à la rue du Pont-Neuf ferment[24]. Mais l’homme est déjà arrêté. Non décidément, le 4 septembre… aujourd’hui… elle se fait sans violence cette révolution…

 

  A minuit, « un bruit formidable se fait entendre »[25] : des mobiles bretons apparaissent et démolissent une barricade… La foule se disperse. Le ministre de l’intérieur, Favre, va devoir faire montre d’habileté. On le croit prêt au compromis avec Flourens et Blanqui[26] qui se retirent, acceptant que les membres du gouvernement restent en place jusqu’aux élections qu’on jure prochaines, et assurés qu’ils ne feront pas l’objet de poursuites[27]. Mais déjà, dans la nuit, il ordonne aux maires de suspendre les élections et lance un plébiscite pour le 3 Novembre qui invite « la population de Paris à voter jeudi, par oui ou par non sur la question de savoir si l’élection de la municipalité et du gouvernement aurait lieu à bref délai »[28]. L’idée est curieuse, demander si on doit tenir les élections que cette demande annule…

 

Des élections

  La ruse est peut-être trop grossière ou le goût de la manœuvre de Favre trop gourmand… Le lendemain, il se ravise. Un nouveau décret modifie la question du plébiscite : « La population de Paris maintient-elle oui ou non les pouvoirs du gouvernement de la défense nationale ? ». On s’y perd. Le Journal Le Rappel dénonce la confusion : « Si bien que nombre de citoyens qui, s’en tenant à l’affiche de mardi, viendront aujourd’hui voter OUI, auront l’intention de dire : OUI, l’élection de la municipalité et du gouvernement doit avoir lieu à bref délai ; – et se trouveront avoir dit : OUI, nous maintenons les pouvoirs du gouvernement de la défense nationale. »[29]. [Noter que les livres d’Histoire ne retiennent pas ce déroulé et semblent comme mentir par omission quand ils s’en tiennent à ce simple point que le peuple vote à plus de 85% oui, i.e. sa confiance au gouvernement[30].]. Sans doute les électeurs ne se seront pas trompés. Mais l’impression reste curieuse…

 

  Si ce gouvernement, qui n’avait pas jusque-là la légitimité du peuple, peut se croire renforcé par ce vote de confiance, ses façons de prestidigitateur sont faites pour inquiéter les républicains. Des élections municipales sont tenues le 5 novembre, mais par un tour de passe-passe, elles se bornent à désigner des élus par arrondissement, la nomination du maire de Paris reste prérogative gouvernementale[31]. Les électeurs du XIe, XIX et XXe arrondissements portent leurs voix sur les républicains socialistes. Henri Tolain sera élu maire adjoint dans le XIe ; après ballotage, Delescluze est élu maire du XIXe et Ranvier du XXe. On retrouve Jules Vallès dans le XIXe qui ne recueille que 350 voix, tandis que Flourens, Millière sont nommés comme adjoints dans le XXe. Mais les républicains n’en ont pas fini avec la ruse maligne des membres du gouvernement, qui s’attachent à arrêter ceux qui ont participé à la manifestation du 31 octobre : Félix Pyat, Mottu, Goupil, Millière, Tibaldi, Razoua, Ranvier, Lefrançais, Cyrille, Jaclard, Vésinier, Vermorel, Maurice Joly, Pillot, Morisset, Tixier, etc.

 

  Au 7 novembre, le journal Le Rappel se scandalise de ce qui est qualifié d’une « pluie battante de lettres de cachet » : « Quand l’empire multipliait les arrestations et jetait qui bon lui semblait à Mazas ou à la Conciergerie, personne ne témoignait plus d’indignation que MM. Jules Favre, Jules Ferry, Picard et leurs collègues. Ce qui les indignait, ils le font. »[32]. Tous les membres de la municipalité du XXe arrondissement se trouvant « ou en prison ou sous le coup d’un mandat d’amener »[33], le gouvernement désigne une commission provisoire[34]. Le Rappel s’étouffe et accuse le gouvernement de « grave empiètement sur les droits des électeurs ». Tandis que le Journal des débats se réjouit de l’institution de cette commission, rappelant que ces « messieurs », maire et adjoints du XXe, n’ont « certes pas le droit de se mettre au-dessus de la volonté des dix-neuf autres arrondissemens [sic] et d’attaquer les armes à la main le gouvernement auquel l’immense majorité des habitants de la capitale croit, à tort ou à raison, devoir laisser le lourd fardeau et la terrible responsabilité du pouvoir »[35].

 

[Voir comment que ce qui est appelé « acclamation », le 4 septembre, est qualifié d’« attentat »[36] le 31 octobre, quand ce sont les républicains socialistes qui font appel au peuple, et devient motif d’arrestations…]

 

[Par souci d’honnêteté, attirer l’attention sur ceci qui veut qu’en appelant « républicains », « républicains socialistes » ceux qui seront bientôt Communards et que d’autres appellent « d’extrême gauche »[37], on fait un choix, un choix réfléchi, mesuré, mais un choix… Je ne crois pas qu’on puisse être objectif, mais je crois qu’on peut tenter de dire quand on ne l’est pas.]


Dimanche prochain, on continuera de suivre les tensions montées dans les mois qui suivent...

 

Voir le site du film "Commune"...

[1] Cf pour ce passage le texte 4 septembre 1870 : la République proclamée sur le site de l’Assemblée nationale, prenant appui sur les comptes rendus de séances, www.assemblee-nationale.fr/histoire/4_septembre_1870.

[2] Ibid. citant le journal Le Siècle en date du 12 janvier 1871.

[3] Gustave Lefrançais, Étude sur le mouvement communaliste à Paris, Neuchatel, 1871, p. 61.

[4] Ibid.

[5] Cf Philippe Riviale, Sur la Commune : cerises de sang, éd. L’Harmattan, p. 57.

[6] Fiche Wikipedia Comité central républicain des Vingt arrondissementsversion du 22 mai 2013, citant Jacques Rougerie, La Commune de 1871, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2009, p. 24.

[7] Philippe Riviale, op. cit., pp. 57-58.

[8] G Lefrançais, op. cit., p. 65.

[9] Journal Le Rappel, 10 octobre 1870.

[10] Jacques-Henry Paradis, Le siège de Paris, Paris, 1872, p. 81.

[11] Cf  une liste de clubs in Francisque Sarcey, le Siège de Paris, p. 165.

[12] Jacques-Henry Paradis, op. cit., p. 173.

[13] Journal des débats, 30 septembre 1870.

[14] Paul Baquiast, La Troisième République : 1870-1940, éd. L’Harmattan, 2002, p. 7.

[15] Jacques-Henry Paradis, op. cit., p. 287.

[16] Ibid.

[17] cf l’adresse des maires publiée dans le Journal des débats, en date du 1er novembre.

[18] Cf le Journal des débats, Ibid., p. 1.

[19] Cf les extraits de l’audience du 24 février du Conseil de guerre paru dans Le Temps, 27 février 1871.

[20] Ibid.

[21] Ibid.

[22] Cf G. Lefrançais, op. cit., p. 98.

[23] le Journal des débats, Ibid.

[24] Ibid.

[25] Jacques-Henry Paradis, op. cit., p. 292.

[26] Paul Baquiast, op. cit., p. 8.

[27] G. Lefrançais, op. cit., pp. 98-99.

[28] Le Rappel, n°510, 5 Novembre 1870.

[29] Ibid.

[30] Paul Baquiast, op. cit.

[31] G. Lefrançais, op. cit., p. 104.

[32] Le Rappel, n° 513, 7 novembre 1870.

[33] Le Rappel, n° 515, 9 novembre 1870.

[34] Jacques-Henry Paradis, op. cit., pp. 336-337.

[35] Le Journal des débats, 11 novembre, p. 1.

[36] Ibid.

[37] Cf par ex Pierre Lévêque, les courants politiques de la Commune de Paris, in La Commune de 1871, ouvrage collectif, publications de l’Université de Saint-Etienne, 2004, p. 34.

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3 novembre 2013 7 03 /11 /novembre /2013 11:05

Lara Almarcegui - Untitled, 2013

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Précédemment, on a vu le contexte de la guerre franco-prussienne, puis les conditions de vie pendant le Siège de Paris...

 

[Notes : Revenir sur la pénurie de vivres pendant le siège.

 

  Les marchands manquaient-ils de denrées ou spéculaient-ils ?

  Citer cet article du journal l’Illustration[1] : « A peine avait-on levé le décret qui réquisitionnait les pommes de terre, que des sacs de ce précieux tubercule affluaient aux halles. A peine avait-on publié la première note relative à l’armistice, que les pavillons se garnissaient de marchandises de toutes sortes, et à la veille de voir arriver les vivres on osait demander un franc pour un œuf, 30 fr. pour un lapin, et ainsi de suite. Honte à ces peseurs d’or qui, devant une population affamée, n’ont pas senti remuer leurs entrailles ! »… Et d’insister : « ils étaient grandement coupables, ces marchands sans vergogne, ces vendeurs éhontés qui, n’ayant d’autre dieu que l’or, n’ont pas craint de spéculer sur la misère publique et la faim du pauvre ».

  Est-ce à dire que les vivres restaient stockées dans les greniers pour organiser la pénurie et faire monter les prix ? On peut penser aussi qu’on tentait de répartir les denrées pour une durée du siège qui restait cruellement indéterminée… Sentant la fin du siège approcher, on pouvait ouvrir les réserves…

 

  Rappeler le témoignage de Jacques-Henry Paradis qui, au 17 septembre 1870, dès les premières affiches de la Ville invitant à faire des provisions, remarque qu’ « A peine cet avis est-il donné que, dans certains quartiers, tout augmente de cinquante pour cent ; les marchands, profitant de la panique générale, spéculent honteusement… »[2].

 

  Citer une circulaire de Bismarck adressée aux agents diplomatiques de la Confédération du Nord, dans laquelle il est écrit : « Comme nous avions entièrement cerné la ville, nous ne pouvions permettre l’entrée de nouveaux approvisionnements qu’à la condition qu’ils n’affaibliraient pas notre position militaire et ne prolongeraient pas le temps nécessaire pour réduire la ville par la famine… »[3]. Les Prussiens ont, pour des raisons évidentes, intérêt à affaiblir Paris… Pour autant, mettre en parallèle avec cette citation du journal le Rappel, daté du 5 février : « Un marchand ambulant qui voiturait des pommes de terre, hier matin, rue d’Argout, a été pillé par la foule et maltraité. Ce n’était pas, cette fois, l’énormité du prix qui avait ameuté les passants ; car il offrait le boisseau pour la somme invraisemblable de deux francs ! Mais on a supposé qu’il avait obtenu ces pommes de terres des Prussiens, qui, comme on sait, en vendent aux avant-postes. »[4].

 

  Noter cette curieuse phrase dans un bouquin sur le gouvernement du 4 septembre et la Commune : « Et cependant, s’il faut en croire un document publié sans être démenti, et qui émanerait de sa chancellerie, elle [la Prusse] ose accuser le gouvernement de la défense nationale de livrer Paris à une famine certaine ! Elle se plaint d’être forcée par lui de nous investir et de nous affamer ! »[5]. Remarquer que la citation ne prouve rien : les Prussiens peuvent faire montre de cynisme en accusant des Français qui ne capitulent pas assez vite pour lever le siège.

 

  Le Cri du Peuple va plus loin et accuse les membres du Gouvernement, Favre, Garnier-Pagès, de s’être enrichis en spéculant sur les vivres, pendant que Ferry (membre du gouvernement et maire de Paris)  « entravait l’approvisionnement » et « répandait la famine »[6].

 

  Marx prolonge l’accusation et s’en prend à Ferry : « Jules Ferry, avocat sans le sou avant le 4 septembre, réussit comme maire de Paris pendant le siège, à tirer par escroquerie une fortune de la famine. »[7].

  Mettre en parallèle avec ce point qu’on trouve dans un portrait de Ferry quant à ses ressources dues à la gestion de la fortune de son père : « l’affection de son frère Charles qui se voue à la gestion de la fortune familiale et n’hésite pas à subvenir aux besoins de son illustre frère, lui ôteront tout souci de caractère matériel… »[8]. Ne pas conclure… Poursuivre les recherches…

 

  S’attarder sur Ferry, qui se charge d’organiser la collecte et la distribution de l’alimentation, achète aux cultivateurs de la banlieue, fait distribuer la viande par le ministère du Commerce, qui charge les mairies de les répartir, et la farine par la Caisse de la boulangerie[9]. À partir de janvier, il met au point le rationnement, et le rationnement ne peut être que privation de toutes façons, à 30 grammes de viande par jour et par personne et 300 grammes « d’un pain qui n’a plus que 25% de farine »[10], puisqu’il oblige les boulangers à procéder à des mélanges[11]. Il dira : « La population ne me pardonnera jamais ce pain-là. […] C’est le pain noir, le pain de siège, le pain Ferry comme on l’appelle. J’en porte le fardeau. Le rôle que nous avons rempli était un rôle sacrifié d’avance, nous ne l’ignorions pas. Ce pays n’aime pas les vaincus. »[12]. Remarquer qu’il sera la cible des colères d’un peuple qui l’affuble du surnom « Ferry-famine ».

 

  Enfin relever cette anecdote dans le journal de Francis Wey qui, si elle ne prouve pas la malignité des membres du gouvernement, dénonce leur… comment dire ? impréparation, incompétence ? ou l’immense difficulté de leur tâche ?... : « Le 22 novembre, le gouvernement s'empara de toutes les pommes de terre et se chargea de les vendre à la halle aux détaillants. Il les déposa donc dans les caves, afin de les ménager, et quand, plus tard, on voulut les distribuer, l'ensemble du stock était pourri. »[13].]

 

  Ne pas se perdre dans les détails…

 

 

INTERROMPRE LE COURS DE L’ÉTUDE POUR FAIRE UN POINT SUR LES CONDITIONS DE VIE À L’ÉPOQUE :

 

  « Le salaire des ouvriers va de 5 F en moyenne à 3,50 F »[14]. En 1862, dans la confection, exemple qui paraît représentatif, le salaire féminin est passé de 1,70 F à 2,25 F[15].

 

  25 mai 1864 : « abrogation du délit de coalition et instauration du droit de grève par la loi Ollivier »[16]. Pour autant on a vu le même Émile Ollivier disperser des réunions et procéder à des arrestations[17].

Les syndicats seront autorisés en 1884[18].

 

  Noter que les ouvriers travaillent surtout dans les ateliers : « Seulement 10% des ouvriers travaillent, en 1906, dans des usines de plus de 500 employés, contre environ 50% dans des entreprises de 1à 5 employés »[19].

  Souligner l’importance des corporations et la prégnance d’un socialisme corporatif : « Tout au long du siècle, ‘de nombreux ouvriers conclurent qu’ils n’obtiendraient jamais le produit intégral de leur travail avant d’être parvenus à l’appropriation collective du capital par la corporation ouvrière…’ »[20].

 

  Les femmes.

  « Alors que l’enseignement des garçons comporte fort peu de rudiments professionnels, les filles reçoivent dans les écoles-ouvroirs des religieuses une éducation professionnelle au premier chef. Dressées aux travaux d’aiguille dès leur plus jeune âge, les écolières se destinent normalement aux travaux de la couture. »[21].

 

  Relever les types de métiers des femmes : « à la fin du XIXe siècle, les métiers de la mode et du vêtement sont exécutés par 87% de femmes, la domesticité est féminisée à plus de 81%. » Ne pas oublier cette précision, pour la saveur de la chose : « Et nul ne critique que ces tâches soient déléguées essentiellement à des femmes ; au contraire, toute ménagère les exécute quotidiennement dans le domicile conjugal. »[22]. Noter que sur une année les périodes de chômage (pouvant aller jusqu’à 4 mois pour certaines), de faible travail (4 ou 6 heures par jour) alternent avec des journées lourdes (13, 15h)[23]… Ajouter que les ouvrières sont payées à l’heure dans ces ateliers…

 

  Sur le travail des enfants, noter ces phrases :

  « les entrepreneurs recourent aux enfants exactement comme ils font appel à la main-d’œuvre féminine : pour faire baisser les salaires. »[24].

  « La bourgeoisie industrielle du XIXe siècle considère aussi que l’emploi d’enfants est un facteur de paix sociale (elle évite la délinquance et l’ ‘oisiveté’) et une manière d’aider les familles d’ ‘indigents’ à survivre. »[25]

  « vote de la loi de 1841, qui interdit l’embauche avant 8 ans dans l’industrie, limite le travail à huit heures entre 8 et 12 ans et à douze heures entre 12 et 16 ans… » Et d’ajouter : « Cette loi a toutefois peu d’impact. »[26].

 

  Les enfants sont employés par exemple dans les filatures « à déballer et éplucher les balles de coton, carder la laine, dévider les écheveaux, bobiner… »[27]. Mais ils sont aussi embauchés dans les mines de charbon où « en surface, les enfants trient, criblent et lavent le minerai, et, « au fond », manipulent les chariots, les portes et les aérateurs »[28]. Noter qu’ils ne peuvent pas avoir la force de retenir un chariot bien trop lourd pour eux.

  Pointer que Jeanne Gaillard remarque « un changement important » à Paris, « acquis au cours de l’Empire : le recours à la main-d’œuvre très jeune, à savoir les enfants de moins de 12 ans, devient exceptionnel »[29]. Remarquer que Zola fait envoyer l’enfant du personnage de l’Assommoir en Province pour travailler…

 

 Notes éparses sur les conditions de vie.

  « un arrêté du 20 avril 1853 institue un service médical gratuit à l’échelon de la capitale », intégré « aux organismes locaux (conseils d’hygiène, commissions des logements insalubres)… » [30]

 

  La journée de travail est de 12 à 14 heures. En prévision des périodes de chômage, l’ouvrier doit amasser des économies[31], si tant est qu’il le puisse… Le chômage peut être du à la fluctuation des demandes : pour les couturières, il peut atteindre 70 jours l’été[32]… Sans assurance maladie, retraite, assurance chômage, etc. l’ouvrier ne trouve crédit qu’en gageant ses quelques objets précieux au Mont-de-Piété[33].

 

  Au sujet des vacances, prendre appui par exemple sur les mémoires de Louise Michel, institutrice donc, qui raconte qu’elle ne pouvait pas rendre visite à sa mère : « on n’a que huit jours, dans les externats, sous peine de perdre ses élèves… ». Et d’ajouter : « Et puis, comment ferait-on pour le terrible loyer s’il se trouvait un mois sans recette ? »[34].

  Relever une autre anecdote quant à la place des femmes y compris dans les milieux de gauche : « J’avais eu plusieurs fois l’occasion de remarquer qu’en jetant dans la boîte d’un journal quelconque des feuillets signés Louise Michel, il y avait cent à parier contre un que ce ne serait pas inséré ; en signant au contraire Louis Michel ou Enjolras, la chance était meilleure. »[35]. On sait que pour les mêmes raisons Victoire Béra pris les noms de ses deux fils et se fit appeler André Léo pour écrire[36]

 

  Sur les actions concrètes menées par les… comment dire ? résistants républicains ? noter ce passage : « Nous avions, les dernières années de l’Empire, une école professionnelle gratuite rue Thévenot ; chacune de nous y donnant quelques heures, trois fois par semaine, et la Société pour l’instruction élémentaire se chargeant du loyer… »[37]

  Aborder la coopérative alimentaire « La Ménagère » fondée en 1866, par Varlin, Nathalie Lemel et quelques autres, où celui-là, président, « supervise les achats et, de concert avec d’autres sociétés coopératives, il se bat pour obtenir des réductions, aussi minimes soient-elles »[38]. A noter, pour l’anecdote, que son successeur tapera dans la caisse l’obligeant à reprendre la direction… Puis la création de « La Marmite », par la même équipe, une « cuisine coopérative, sorte de pension de famille où les ouvriers célibataires pourront prendre leurs repas à un prix abordable et se retrouver entre eux »[39].

 

  Noter que la rudesse des conditions n’empêche pas une certaine gaité. Relever par exemple les nombreuses « farces » auxquelles se livrent Louise Michel qui un jour colle une affiche républicaine sur le dos d’un sergent de ville[40] ou les histoires loufoques qu’elle raconte à un bureau de placement pour moquer les bourgeois[41] ]


  Dimanche prochain, on verra les mouvements du Peuple qui proclame la République et tentent d'installer la Commune...


 

Voir le site du film "Commune"...


[1] Note : retrouver la date de publication…

[2] Jacques-Henry Paradis, Le siège de Paris, Paris, 1872, p. 11.

[3] G. Heylli, Jules Favre et le comte de Bismarck : entrevue de Ferrières, Paris, 1870, p. 43.

[4] Le Rappel, 5 février 1871, p. 2.

[5] Émile Andréoli, Le gouvernement du 4 septembre et la Commune de Paris, 1870-1871, Paris, 1871, p. 92.

[6] Le Cri du Peuple, 27 février 1871.

[7] Karl Marx, La Guerre civile en France, p. 35.

[8] S. Bernstein in Les opportunistes : les débuts de la République aux républicains, dir. : Léo Hamon, éd. De la maison des sciences de l’homme, 1991, pp. 260-261.

[9] Jean-Michel Gaillard, Jules Ferry, éd. Fayard, 1989.

[10] Jean-Michel Gaillard, Jules Ferry,

[11] Antoine Nguidjol, Repenser l’héritage de Jules Ferry en Afrique Noire, éd. L’Harmattan, 2008, p. 12

[12] Cité par François Roth, La Guerre de 70, éd. Fayard, 1990.

[13] Francis Wey, Chronique du siège de Paris, 1870-1871, Paris, 1871, p. 219.

[14] Jeanne Gaillard, Paris, la Ville (1852-1870), éd. L’Harmattan, 1997, p. 293.

[15] Ibid. p. 294.

[16] Fiche Wikipedia, Droit de grève en France, en date du 3 juin 2013.

[17] Cfpar ex les Annales du Sénat et du corps législatif, séance du 8 février 1870.

[18] Wikipedia, Droit de grève en France, op. cit..

[19] Jean-Michel Gourden, Le Peuple des ateliers, éd. Créaphis, 1992, p. 53.

[20] citant B. Moss, Aux origines du movement ouvrier français, ibid., p. 122.

[21] Jeanne Gaillard, Paris, la Ville, op. cit., p. 293

[22] Roger Colombier, Le travail des femmes autrefois, ed. L’Harmattan, 2012, p. 91.

[23] Ibid., p. 92.

[24] Jeanne Gaillard, Paris, la Ville (1852-1870), éd. L’Harmattan, 1997, p. 300

[25] Bénedicte Manier, Le travail des enfants dans le monde, éd. La Découverte, 2011, p. 9.

[26] Ibid., p. 10.

[27] Ibid., p. 8.

[28] Ibid., p. 9.

[29] Jeanne Gaillard, op. cit., p 296.

[30] Jeanne Gaillard, Paris, la Ville, op. cit., p. 249.

[31] Cf par ex Daniel Vasseur, Les Débuts du mouvement ouvrier dans la région Belfort-Montbéliard, Institut d’études comtoises et jurassiennes, p. 36.

[32] Roger Colombier, op. cit., p. 92.

[33] Cf  par ex l’extrait d’un texte de l’Internationale cité par Jules Claretie, Histoire de la révolution de 1870, Paris, 1872, p. 94.

[34] Louise Michel, Mémoires de Louise Michel écrits par elle-même, Paris, 1886, p. 85.

[35] Ibid., p. 99.

[36] Fiche Wikipedia André Léo, en date du 12 juillet 2013.

[37] Louise Michel, op. cit., pp. 147-148.

[38] Michel Cordillot, Eugène Varlin : Chronique d’un espoir assassin, les Éditions Ouvrières, 1991, p. 46.

[39] Ibid., p. 47.

[40] Louise Michel, op. cit., p. 155.

[41] Ibid., p. 149.

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Published by claude pérès - dans La Commune de Paris
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