Je dirais qu’il faut, pour commencer, en finir avec ce discours ambiant que n’importe quelle personne dans une formation artistique entend à
longueur de journée, je ne parle pas des techniciens, ni des académiciens, parce que ce sont des collabos et des réacs, dont le discours est aussi négligeable que celui de ceux qui disent « avant
c’était mieux » ou « où va le monde » ou je ne sais quoi, peu importe… Quoi qu’il en soit, ce discours ambiant, il est très drôle, il est d’une naïveté et d’une duperie dont l’enthousiasme et la
foi qu’il génère chez ceux qui le tiennent, ou qui se tiennent avec, fascinent, qui consiste à refuser les convenances, se montrer ingrat avec la technique, aller se confronter à soi, être « vrai
», « sincère » et développer sa propre langue. J’ai tellement baigné dedans, à voir chaque jour pendant des années les pédagogues, les artistes, les metteurs en scènes et les chorégraphes les
plus reconnus, c’est-à-dire ceux à qui on ne dit pas merde, parce que le moindre de leur éternuement est déjà sacré, vociférer contre quelqu’un, lui arracher les cheveux, lui donner des coups de
poings dans le ventre, le traîner par terre, bref humilier, insulter tout ce derrière quoi cette malheureuse personne se cachait, j’ai aussi été tellement pollué par les félicitations que ma
capacité à être débordé par ma sincérité suscitait, tu parles, j’étais pourtant sacrément nul, que je croyais que ça c’était acquis pour tout le monde. Niquer la technique, vomir les convenances
et aller fouiller ses tripes. Je voyais bien que ça avait l’air difficile pour certains, ceux qui étaient humiliés donc, ceux qui en pleuraient aussi, mais en tout cas je croyais que c’était un
axiome, que c’était bon, on pouvait passer à autre chose et aller plus loin.
Alors, évidemment, des convenances derrière lesquelles on se réfugie, on peut dire que les gens, en fait, ils en sont imbibés. C’est dommage, parce que, je ne dis pas qu’il faut avancer à
tout prix, mais, quand même, c’est un poids hallucinant à traîner. Enfin, on s’en fout, c’est leur problème, je suppose que ça peut être marrant. Le plus drôle, c’est que ce discours ambiant
contre les convenances, qui tient forcément d’un truc post-psychanalytique et post-soixante-huitard, entre une croyance en un « vrai Moi » et un rejet des choses bourgeoises, que ce discours soit
devenu lui-même une convenance, ça c’est ce qu’on peut faire de plus comique dans une formation artistique. C’est plus encore que la simple posture de refuser les idéaux comme la perfection, la
beauté, le savoir-faire, tout ce qui distingue l’art de la technique et de l’académisme, c’est devenu un idéal à part entière, c’est l’idéal anti-idéal par lequel passe le salut d’un artiste.
Bon, je dirais plusieurs choses et je n’en dirais pas d’autres. Déjà, je ne dis pas que ce discours est débile, je dirais que c’est une base, plutôt moins pire que d’autres bases, je ne
vois d’ailleurs pas pourquoi ce n’est pas enseigné à l’école entre les maths et le sport, après tout. Parce que bon, c’est quand même vraiment un handicap les convenances, c’est un truc
complètement embarrassant, qui a l’air de simplifier la vie comme ça, parce qu’il constitue un tas de phrases, d’idées, de pensées toutes faites dans lesquelles on puise pour se faciliter les
rapports sociaux, mais non, ça n’en a que l’air, parce qu’il faut voir comment ça paralyse les gens quand ça finit par gagner leurs existences, convenues elles aussi donc. Ensuite, on est allé
chercher quelque chose qui résiste à la société, qui n’est pas poli, policé, policier, d’accord, maintenant comment on va le chercher et qu’est-ce qu’on en fait ? Et c’est là que les convenances
rattrapent tout, dans la méthode et dans le terme, dans la façon dont on va chercher cette chose asociale et dans ce qu’on en fait. C’est là que l’art contemporain perd sa charge. Il y a quelque
chose qui est juste, « juste », ça fait parti du vocabulaire aussi, avec « vrai » et « sincère », il y a donc quelque chose de juste dans ce projet qui anime l’art dans toutes ses disciplines, ou
presque, le cinéma, c’est différent, on peut dire qu’il est en retard, et la littérature, alors là elle est carrément attardée, parce que, dans l’ensemble, elle est tellement bourgeoise, mais bon
oui c’est juste, c’est très enthousiasmant à voir, mais ça ne suffit pas, ça n’empêche pas les idéaux, ça n’empêche pas les fois et les croyances, ça a même pris la fonction d’une foi et d’une
croyance donc.
Alors merde à la fin avec ce truc de conservation, ce réflexe de tout baliser, de tout référencer, de tout situer, de tout castrer, ce respect tétanisé et ce besoin d’ordre qui finit
toujours par faire retomber même les élans les plus sauvages, mais enfin ça pue tellement la mort que c’en est asphyxiant et puis quoi ?, et même si c’était le bordel, qu’est-ce qu’il y a de si
précieux à conserver ?, qu’est-ce qu’il y a de si important au point de s’empêcher de vivre ? non mais franchement. Bon, il y a du boulot, je ne sais pas pourquoi s’arrêter en chemin, pourquoi ne
pas dérouler le fil jusqu’au bout, rien que pour voir. Il s’agit de dérouler de fil et de voir ce qu’il se passe, et après qu’est-ce qu’on fait. Il s’agit de voir par exemple que l’art, c’est un
travail sur un langage et qu’un langage est de toute façon aliénant tant qu’il dit, et qu’on lui fait dire, et pourquoi s’arrêter, ça pose des questions, allons-y, qu’est-ce que c’est ce Moi qui
doit se révéler dans ce processus de sincérité, pourquoi elle s’arrête devant une illusion identitaire cette sincérité, continuons encore, suivons, poursuivons… C’est de la curiosité, c’est tout,
rien d’autre : ne pas accepter d’emblée, aller voir, suivre un chemin, voir où ça mène, prendre un autre chemin, tourner à gauche, à droite, aller dans tous les sens, puisqu’il n’y a plus de
référence qui situe la gauche de la droite, si ce n’est qu’on ne revient pas en arrière, un être humain ne revient jamais en arrière, il ne peut pas effacer le chemin parcouru, mais aller dans
tous les sens ou alors pousser un élément, regarder tous les déplacements que ça provoque, rire du chamboulement, en pousser un autre et se laisser pousser, pourquoi pas, laisser pousser et
grandir… Voilà, là je dirais que c’est la moindre des choses… Je ne dis pas qu’il faut poser des questions qui se renvoient les unes aux autres, qui nous font impuissants, impuissants à y
répondre, je dis plutôt qu’on a rien d’autre à foutre que le bordel, parce que dans le bordel on foutre, c’est-à-dire on est puissant de jouir et alors là je dirais, pour finir, que tout
commence.
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