Vendredi 6 juin 2008
Parution de mon étude sur la fonction de la révolution et l'individualité comme idéal dans la revue Le Grognard.
par claude pérès publié dans : articles
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Dimanche 4 mai 2008
Une rupture, c’est ce qui peut arriver de mieux à quelqu’un dans cette société. Alors certes, bien sûr, c’est une douleur, et même sacrément âpre et féroce, c’est une épouvante qui contrit le diaphragme, une malédiction qui abat ou qui enrage, oui, tout ça. C’est tellement violent qu’on est plusieurs à s’étonner de ne pas pouvoir porter plainte, puisqu’on porte plainte pour tout, pour des choses dont les conséquences sont même plutôt moindres. Mais à Sophie Calle qui consultait, avec son humour conceptuel, une commissaire de police pour sa proposition sur la rupture à la dernière Biennale de Venise, il est répondu qu’en amour on s’engage à ses risques et périls. Alors voilà, qu’est-ce qu’on engage dans une relation et qu’est-ce qui se rompt, qu’est-ce qui s’effondre ? C’est quand on a répondu à ça qu’on ne peut décidément plus se plaindre et même qu’on se réjouit d’une rupture.

C’est chez Proust que Deleuze va chercher l’articulation de sa conception du désir, dans la rencontre du narrateur avec d’abord une série de jeunes filles, puis parmi elles Albertine, qui finit pas se distinguer. Et certes, on peut dire qu’on fait quelque chose de bizarre quand on désire quelqu’un, on ne regarde pas cette personne en elle-même, on la situe, on la « superlativise », on prend la plus belle, la plus forte, la plus disponible, la plus n’importe quoi qui la distingue d’un ensemble et même on situe l’ensemble et on situe la personne qu’on désire, l’un par rapport à l’autre. On entre dans une logique de rapports et de situations, on le fait parfois sans même s’en rendre compte, mais on le fait, c’est sûr. Tout le désir repose sur ces mécanismes. Et c’est toute la société qui fonctionne comme ça, situer les individus, les relier à l’ensemble en en faisant les parties d’un tout, leur donner des rôles, des places. Quand on désire, quand on tombe amoureux, on est en plein dans une logique sociale et aliénante. Alors le moins qu’on puisse dire c’est que cette aliénation, elle n’a l’air de rien au regard de l’intensité, de l’emportement qui fait vibrer le corps entier, dont la force semble être la preuve indéniable que ces sentiments sont vrais. Est-ce que ce que l’on ressent est vrai ? Ça a l’air concret comme ça, ça a l’air physique… Pourtant, on peut dire que la société hypothèque nos sentiments. On ressent des sentiments, oui, bien sûr, ils sont indéniables, d’accord, oui, mais il y a un tour de passe-passe à un moment, qui fait que malgré toute la force qu’ils prennent, ces sentiments sont une fabrication artificielle. Disons que ces sentiments « vrais » sont détournés. Comment peut-on dire ça, parce qu’évidemment ça a l’air énorme... Là je suis en train de dire que l’amour, c’est bidon, aussi bidon que la terre quand elle était plate. Je pense que n’importe quelle personne qui a aimé est capable d’avoir l’honnêteté de voir tous les trafics qu’elle a été amenée à effectuer. Mais bon, l’honnêteté, ça ne peut pas suffire à mon argumentaire.

Si on prend un peu de recul, c’est dans la façon dont ça fonctionne l’Amour, dans l’utilité sociale et cohésive que ça prend, qu’on trouve la piste de ce bidonnage hallucinant. C’est que l’Amour, quand même, ce n’est pas une solidarité illimitée et aveugle pour quelqu’un, c’est traversé par toutes sortes d’enjeux. Ce qu’on voit dans l’Amour, ce sont des individus qui se fabriquent à deux, qui construisent des identités artificielles qui se nourrissent l’une de l’autre. Il y a tout un travail d’auto-conviction, d’auto-mystification qui, au final, fait exister deux personnes qui occupent des places, des rôles précis par rapport à un idéal, à un but : l’Amour. On voit donc deux mouvements converger. D’abord les individus se soumettent à un idéal qui les dépasse et qui les situe. Durkheim, déjà, décrivait ce processus qui socialise les individus dans son étude sur la division du travail : « cet attachement à quelque chose qui dépasse l'individu, cette subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général est la source même de toute activité morale ». Et en cela, l’Amour fonctionne exactement comme n’importe quel idéal, comme n’importe quel but qui dépasse les individus, comme les dieux, comme le savoir absolu, avec toute la coercition et l’aliénation que cela comporte. Ensuite les individus dans l’Amour, se situent et se fabriquent l’un par rapport à l’autre. Durkheim encore, compare la spécialisation des sexes aux mécanismes que l’on retrouve dans la division du travail et constate « l’établissement d'un ordre social et moral sui generis, des individus sont liés les uns aux autres qui, sans cela, seraient indépendants », et « si même les sexes ne s'étaient pas séparés du tout, toute une forme de la vie sociale ne serait pas née ». On a donc des individus qui ne sont pas des êtres autonomes, pleins de toutes leurs possibilités, mais qui se construisent, qui fabriquent leurs identités, en dépendance totale avec les autres et avec la société, sans lesquels ils ne peuvent rien. Ce jeu de dupes, il est facile à dénoncer chez les couples hétérosexuels, parce qu’il est caricatural. La mascarade de l’homme fort, qu’il tire sa force de ses muscles, de son cerveau ou de son portefeuille, et de la femme fragile malgré tout, malgré l’assurance qu’elle a prise ses dernières années, malgré le pouvoir qu’elle s’approprie, puisque ce n’est jamais qu’un pouvoir d’homme, personne n’ayant redéfini ce pouvoir, bref cette mascarade est tellement usée qu’on ne peut pas ne pas la voir. Mais il se trouve que ceux-là mêmes qu’on imaginait avec espoir échapper à cette fabrication, ceux-là mêmes qui ont traversé la comédie de l’identité sexuelle, les homosexuels, les féministes, il se trouve qu’on les voit maintenant se soumettre à l’amour avec le même enthousiasme inconscient que le plus convenu des couples hétéros. Pourquoi ça ? Parce qu’ils n’ont pas remis en cause le mécanisme lui-même que l’on trouve décrit chez Proust et Deleuze, parce qu’ils n’ont pas réinventé l’amour, ils n’ont fait qu’inventer des formes nouvelles de ce même processus qui nous rend dépendants, castrés et impuissants.

Il faut le dire une bonne foi pour toute l’Amour fonctionne comme n’importe quelle croyance, comme n’importe quelle religion. Alors si on ne s’étonne pas des doutes récemment révélés avec lesquels Mère Térésa vivait sans sentir « la présence de dieu », si on admet qu’on puisse admirer une personne qui construit sa vie avec la conscience profonde qu’elle est en train de se leurrer, c’est que l’humanité a une propension hallucinante et hallucinée à la mystification, et pas seulement des mystiques. Ce qui s’effondre dans une rupture, c’est la foi, c’est la croyance, c’est toute une mystification qui devait s’effondrer parce qu’elle ne repose sur rien. Une rupture, ce n’est décidément pas la fin de quelque chose, c’est un merveilleux point de départ. On peut reformer un autre leurre, s’étourdir à nouveau, recommencer ailleurs, ou on peut aussi regarder cet effondrement, l’entendre résonner, le voir s’étendre, parce que tout ce qu’il va toucher n’est jamais que du vent. Il n’y a que ce qui est voué à paraître qui disparaît. Et dans tout ce fracas, il y a quelque chose qui ne s’effondrera jamais, qui ne peut pas être emporté et que l’on distingue mieux que jamais à travers la fumée dans laquelle les leurres sont partis, qu’on appelle ça comme on veut, la réalité, l’être, peu importe le nom parce que c’est avec ça qu’on vit, c’est de cela qu’on est puissant de toute son autonomie, de toute son indépendance et de toutes ses possibilités enfin retrouvées.

(Article paru dans PREF #23 sous le titre : "l'amour est-il une mystification ?")

par claude pérès publié dans : articles
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Dimanche 8 juillet 2007
  Les campagnes présidentielles ont été remportées par le passé par celui qui parvenait à imposer son «diagnostic», ou son concept de marketing, comme thème central sur lequel tous les autres candidats étaient tenus de s’exprimer  («la fracture sociale» en 1995, «l’insécurité» en 2002). On a attendu le « thème » de 2007, des essais ont été tentés : «l’ordre juste», «l’écologie», «l’alter-mondialisme»… on les a vus se chasser les uns les autres chaque semaine, en dépit des efforts désespérés de certains pour grapiller encore un peu d’attention. Nicolas Sarkozy n’a pas imposé un thème dans sa campagne, il a fait ce que nous l’avions vu faire au Ministère de l’Intérieur, avec sa nervosité hystérique et vorace selon certains, son immense énergie à bien faire pour d’autres : il a occupé tous les terrains. Il a associé la «triangulation», stratégie habile de Tony Blair, qui consiste à faire des propositions qui vont sur le terrain de l’adversaire pour bloquer son argumentaire, au matraquage médiatique qui assure le succès de musiques et de films plus pauvres les uns que les autres. Et comme les médias se désintéressent de plus en plus du travail des personnes qu’ils interviewent pour se focaliser sur leurs vies, leurs intimités et des déboires, Nicolas Sarkozy a concentré l’attention autour de sa personne. Le thème central de cette campagne fut Nicolas Sarkozy lui-même, devenu la Mère Denis ou le Monsieur plus de la politique.

  Bien sûr, la longue «infusion» et l’immense préparation de cette campagne est impressionnante. Le «discours de fond» fut théorisé et «droitisé» pour proposer une offre plus complète. L’image de marque aussi fut retravaillée afin de permettre une personnalisation, mêlant vie privée et dynamisme d’entrepreneur (il a même réussi à représenter une rupture lors même qu’il était le numéro 2 du gouvernement sortant). Enfin la cible fut identifiée et segmentée pour s’adresser à tout le monde avec une proposition pour chacun : depuis la dédiabolisation de l’extrême droite (on s’étonnait aussi de ne plus entendre personne s’indigner aux sorties de Jean-Marie le Pen depuis un débat télévisé en 2003 où Sarkozy l’avait ringardisé avec adresse), jusqu’à l’emprunt de certaines propositions à la gauche de la gauche (les attaques contre la politique de l’euro fort de la banque centrale européenne par exemple…).

  La stratégie était soignée, il ne manquait plus qu’une chance miraculeuse entre Nicolas Sarkozy et certains médias pour parfaire le tout. Et le fait est que d’heureuses coïncidences n’ont pas manqué au cours de cette campagne comme autant de preuves que le candidat fut béni, non pas des dieux, mais des médias. Les exemples ne se comptent et ne se racontent plus, encore qu’il en ait un dont personne n’a semblé faire cas. Ainsi, chez Arlette Chabot, un soir de l’entre-deux tours a-t-on pu assister à un moment dramatique de télévision : un reportage s’attarde sur la maladie d’une grande actrice française, toutes les stars du cinéma défilent sur notre écran, qui pleurent à chaudes larmes. Si ce reportage nous émeut, il ne manque pas de nous étonner, car d’habitude seules de «vraies gens» posent des questions très courtes dans cette émission… Nous sommes encore bouleversés par ce reportage, quand, précisément, heureux hasard, Nicolas Sarkozy propose une mesure qui était restée discrète dans la campagne jusque-là, et qu’il développera quelques jours plus tard à Bourg-Blanc dans le Finistère, qui répond à ce «drame absolu», consistant en… il cherche ses mots, la journaliste vient à son aide, paraissant devancer sa pensée… un congé rémunéré pour accompagner les personnes en fin de vie… La dramatisation de ce moment de télévision est étonnante et procède des mêmes techniques que le cinéma : montée émotionnelle-climax-résolution. Le reportage offre un écrin précieux au candidat pour botter en touche et se présenter, ce qu’il rappelle pour conclure, au cas où on ne l’aurait pas compris, comme «humanité». Cette adéquation entre un reportage poignant qui prépare le terrain d’une solution toute trouvée tient du miracle. La journaliste eut-elle connaissance de cette proposition, vient-on de voir une rédaction entière lui servir la soupe, non, bien sûr, il ne peut s’agir que de la grâce médiatique qui touche Nicolas Sarkozy et son talent immense d’avoir, selon les mots de son adversaire, «réponse à tout».

  Face à cette occupation systématique du terrain, que fait la gauche ? Rien. Qui a remarqué que tous ses partis se sont prononcés pour l’ouverture du mariage aux couples du même sexe et pour l’immigration ? Qui s’est ému de l’évolution d’une extrême gauche qui excluait «les dégénérés bourgeois» et se méfiait des immigrés, il n’y a pas si longtemps ? Personne. Quel écho ont trouvé les propositions d’une démocratie participative ou d’une VIème République lors même qu’elles pourraient constituer une révolution fondamentale ? Aucun. Personne n’en a débattu. Parce que cela ne s’intègre pas dans un projet ambitieux, dans une volonté de mutation profonde de la société et parce que cela ne participe pas d’une stratégie qui impose et défende ses idées à la France.

  La gauche française est morte. Elle apparaît comme un mouvement, si tant est que l’on puisse encore parler de mouvement, obsolète et ringard qui s’époumone en tentant quelques propositions. La droite est parvenue à confisquer les notions de liberté et de progrès, non plus la liberté et le progrès pour tous, mais pour les chefs d’entreprise : exploiter les plus faibles et revenir avant mais 68 et la gauche s’est laissée piller. Elle n’affirme plus rien, elle ne s’affirme déjà plus elle-même. Elle a honte de son histoire, des luttes qui ont offert à notre pays les acquis sociaux à l’égard desquels nous sommes ingrats, auxquels nous ne pensons même plus quand nous bénéficions du meilleur système de santé ou que nos universités sont ouvertes à tous, sans sélection. Son seul projet consiste en un copié-collé de la sociale-démocratie, ce vieux modèle nordique, ou du social-libéralisme blairiste, faisant table rase d’elle-même de tous les acquis qu’elle a obtenus, sans même qu’une Thatcher n’ait besoin d’accéder aux responsabilités. Sans aucune conviction, animés par des stratégies de positionnement et de marketing, les responsables politiques de gauche apparaissent plus comme des administrateurs, des gestionnaires que comme de véritables politiciens. Pourtant il ait un peuple qui est fier de son passé, de ses luttes, de ses résistances, de ses acquis, c’est-à-dire de ses conquêtes, de la puissance sociale qu’il constitue et qui attend qu’on lui redonne et l’espoir et la parole.
(paru dans PREF #21)
par claude pérès publié dans : articles
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