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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 09:37

James Benning - Landscape Suicide

landscapesuicide.jpgAlors, je vais essayer de ne pas lâcher le fil de la pelote que je tiens entre mes doigts, je le jette sur le papier, puis je reviendrai dessus. C’est ténu, j’ai peur de perdre le fil. Bon...

 

Vous avez comme un quadrillage d’un monde où le verbe crée le monde, fait de jeux et de rapports situationnels, d’entités dérivantes qui produisent et sécrètent indéfiniment identifications et différentiations. On peut le pointer du doigt, dire qu’il recouvre le monde, qu’il court-circuite quelque chose comme dire, penser et agir en les rabattant les uns sur les autres et en les mettant au pas. On peut appeler ça l’être, la Conscience, les dieux, le rationalisme, la loi, ou que sais-je. Comme on l’a suggéré ici, en parlant d’exuvies par exemple, on a comme décrit ni plus ni moins qu’un monde de merde. Je ne pense pas que cela ait été entendu. Pour autant, c’est un monde fétichiste qui conserverait sa merde, que nous avons désigné. Ca n’est pas important, parce qu’on l’a vu, il n’y a rien qui se joue là, autrement que la terreur ahurissante et tragique de mourir, c’est-à-dire : un détail. En d’autres termes, aussi commode que le paradigme puisse être, après tout on en fait des sociétés entières, ces mécanismes et ces ressorts n’atteignent pas le seuil où nous aurions quelque chose dans les mains ; l’étendue d’un monde, du verbe ou autre, sous les pieds. Ce n’est pas seulement que les effectuations courent de toutes façons en deçà, au-delà d’un édifice fait d’exuvies et de merde, mais bien que l’édifice même est une vue de l’esprit. C’est précisément ce malentendu, cette fantaisie d’une parade conceptuelle qui condamne l’activité humaine à l’impuissance, qui lui fait manquer ce qu’elle vise par la parole quand la terre se dérobe sous ses pieds, parce que la parole recouvre le monde ; parce qu’elle ne tient pas dans ses mains le monde ; etc...

 

  Il y a une idée étrange dans la pensée et le mouvant de Bergson sur laquelle je voudrais revenir et dont un des points saillants se formule ainsi : « La vérité est qu'au-dessus du mot et au-dessus de la phrase il y a quelque chose de beaucoup plus simple qu'une phrase et même qu'un mot : le sens, qui est moins une chose pensée qu’un mouvement de pensée, moins un mouvement qu'une direction. », qui pourrait me servir de point de jonction et d’embranchement, si j’arrive à en faire quelque chose. Le développement de cette idée est délicieux, qui pointe quelque chose qui m’avait fait dire, à l’époque où j’étais un élève perturbateur, à une professeur de français que Baudelaire n’était pas un poète, qu’il aurait pu peindre ou composer indifféremment – je fus bien embêté plusieurs mois plus tard, quand, reparlant de poësie et pour me taquiner, cette professeur s’excusa auprès de moi de classer Baudelaire parmi les poëtes, sans que je comprenne très bien sa plaisanterie puisque, oubliant un argumentaire que j’avais déroulé pourtant pendant des heures, je savais très bien, comme tout un chacun, que Baudelaire était un poëte – ou qui m’a fait parler peu après de jeux de territoires à propos de la parole. Mais peu importe, on s’en fiche. Ce qui est délicieux donc, c’est de voir Bergson décrire une opération du Philosophe qui, regardant au-delà des événements-cadres exuviques, des écrans de projections narcissiques, d’une idée, s’intéresse à ce mouvement de déplacement et de travail sur la matière. Pour souligner l’importance de ce mouvement, de cette direction précisément, Bergson va jusqu’à imaginer qu’on pourrait changer d’époque un Philosophe, substituer la matière qu’il a dans les mains, on le verrait effectuer le même mouvement avec des concepts, des embranchements et des créations qui pourtant n’auraient plus rien à voir. La conception est un peu forcée peut-être, mais elle a surtout le mérite de désigner précisément le niveau d’effectuations, là où les choses travaillent.

 

 Mais dire que mots, idées, impuissances ne comptent pour rien, désigner même le niveau où les choses travaillent, ne suffit pas encore face à la sophistication des agencements de rapports situationnels et désirants qui n’en finissent pas de se dupliquer indéfiniment. Il faut bien en faire quelque chose de ces exuvies narcissiques avec lesquelles le monde a la folie naïve de s’organiser. La phrase qui suit immédiatement celle que j’ai citée dans cette conférence de Bergson est précieuse et va venir faire notre affaire : « Et de même que l'impulsion donnée à la vie embryonnaire détermine la division d'une cellule primitive en cellules qui se divisent à leur tour jusqu'à ce que l'organisme complet soit formé, ainsi le mouvement caractéristique de tout acte de pensée amène cette pensée, par une subdivision croissante d'elle-même, à s'étaler de plus en plus sur les plans successifs de l'esprit jusqu'à ce qu'elle atteigne celui de la parole »...  

 

  Regardez désigné ce niveau, que Deleuze et Guattari appelleront Corps sans Organes, celui par exemple donc des cellules pluripotentes et totipotentes. Le paradigme ne fait pas tout à fait notre affaire parce qu’il maintient comme une sorte de différenciation entre d’un côté une puissance et de l’autre un monde de merde, mais il nous donne une piste. Il nous parle d’un courant d’effectuations, qu’on appelle cela direction, surface ou plan, peu importe. Je vais vous dire : de la même façon qu’on n’atteint pas le niveau où l’on peut parler ici de singulier, là de multiple, ici d’un arbre, là d’une canopée, autrement que par un artifice exuvique précisément, chercher à atteindre un niveau où l’on pourrait distinguer ici l’effectuation, là la merde ne serait jamais qu’une parade conceptuelle orfèvre, inutile et encombrante. Il faut sans doute savoir là où ne pas aller trop loin à glisser sur une pente inducto-déductive... En d’autres termes, peu importe comment on conçoit la chose, que la puissance court, fabrique des exuvies qui échouent et meurent et/ou se transforment, ou alors que les exuvies se dédiférencient, c’est-à-dire n’atteignent même pas le niveau mort/transformation, – le ressort est précieux, il me plaît beaucoup, mais vous pressentez que cette mort/transformation/dédifférenciation est déjà au-delà du niveau du point de vue, par exemple celui singulier/multiple –... Ce qui importe, c’est que ce n’est pas vrai que notre action a besoin de poser dans l’espace les choses en les fixant par des mots agencés dans un système qui les dévore pour les atteindre, selon l’idée que Bergson développe dans les introductions du même ouvrage : « le monde où nous vivons, avec les actions et réactions de ses parties les unes sur les autres, est ce qu'il est en vertu d'un certain choix dans l'échelle des grandeurs, choix déterminé lui-même par notre puissance d'agir. » La spatialisation, les divisions et subdivisions, c’est le rationalisme totalitaire qui agence des séquences délimitées arbitrairement dans des événements-cadres qui poursuivent indéfiniment ce qui leur échappe, maudissent et condamnent. Regardez cet inconscient, cet insu maudit, qui hante et torture, il n’est fait que de ce que les effectuations n’épousent jamais le cadre qu’on leur impartit, ne répondent jamais au nom qui les désignent. Mais peu importe. Il y a un monde de verbe qui crée le monde, un verbe qui crée le monde de verbe, dans lequel il ne s’agit jamais que de pouvoir magique totalitaire et fou, certes, mais il y a une puissance d’effectuations dédifférenciée qui court.

 

  Je dis que par exemple ce qu’on va appeler la liberté, peu importe le nom que ça prend, c’est exuvique ça aussi, ne consiste pas à condenser et fixer des exuvies et des cadres sur lesquels contre-effectuer, qu’on n’atteint pas ce niveau, ce point, de vue ou autre, ni de la condensation, ni de la contre-effectuation. Je dis que la liberté, là où ça s’effectue en tout cas une chose pareille, c’est la où il y a dédifférenciation. Je dis que la subdivision différenciée, c’est la Morale, la Loi, les dieux, l’être, le déterminisme, je mets tout ça ensemble, et j’avance cette conception de dédifférenciation, qui ne me plaît qu’à moitié parce qu’elle taquine un niveau orfèvre, mais qui fait mon affaire parce qu’elle ne s’oppose pas par une parade artificielle de relation duelle situationnelle au monde de merde, au monde des cellules subdivisées, mais qu’elle les emporte dans son courant, qu’elle permet de faire pressentir ceci qu’on n’atteint pas le seuil où c’est différencié tout à fait.

 

  Débarrassée de la malédiction narcissique et macabre de l’être, dégagée d’un ordre qui la condamne à tenir dans sa main un monde qui la déborde, à tenir dans la main du monde qui tient dans la main, à se mettre au pas de sens, court et concourt, déplace, glisse et fait feu de tout bois, la puissance d’effectuations, sur un plan d’organisation méristématique.

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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