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24 mars 2011 4 24 /03 /mars /2011 20:14

Mondrian - Composition en Bleu, Jaune et Noir, 1936

mondrian composition  Il y a un concours d’effectuations, une mycorhize d’insistances entre nécessités et possibilités qui coïncident, équilibrent et tolèrent. Que notre attention ait le goût de la tranche synchronique, comme ces cadres de Mondrian dont les lignes n’en finissent pas de courir hors champ et dont la découpe est de toutes façons, c’est bien tout l’intérêt de ces compositions, arbitraire, n’y change rien. Les effectuations courent en deça et au-delà de l’événement-cadre exuvique.

 

  On peut prendre n’importe quel exemple. C’est avec une phrase que j’ai retrouvée dans mes notes l’autre jour, qui n’est pas sans faire mes délices, que je vais saisir le petit bout de la pelote. Elle nous vient d’un certain Roederer, qui a, en bon ami de Talleyrand, traversé les régimes, celui Ancien, ceux de la Convention, du Directoire, du Consulat, etc. Le voici, dans le tome III de ces mémoires, précisément page 459 de l’édition de 1854, citer Napoléon expliquant, en 1802, ceci : « En contentant la masse, je fais trembler les patriciens. En leur donnant l’apparence du pouvoir, j’oblige les patriciens à se réfugier près de moi pour en obtenir la réalité, même pour obtenir protection. Je laisse le peuple menacer les aristocrates, pour que ceux-ci aient besoin de moi. Je leur donnerai des places, des distinctions, mais ils les tiendront de moi ». Ayez en tête, en lisant cette fanfaronnade, qu’Henri Guillemin, qui a le goût de l’audace, insistait sur l’idée que ces dits « praticiens » auraient choisi Napoléon comme ils auraient choisi un autre général, parmi ceux qu’ils avaient dans leurs manches, ça relativisera la portée de ces propos. On ne peut pas pressentir l’opération d’un concours, si on imagine qu’il y a une main pour tenir le manche de la casserole, si on croit qu’une volonté ou une vue de l’esprit peuvent suffire à organiser les coïncidences entre des forces et des intérêts. C’est au niveau des effectuations, ça s’organise plus que ce n’est organisé. Que Napoléon croit en son pouvoir d’organiser les mycorhizes, c’est son problème, toujours est-il qu’avec une pareille déclaration, vous avez un homme, avec cette intuition incroyable, qui pressent qu’il s’agit bel et bien de concours, d’embranchements, de mycorhize, quant à cette organisation qui contente les uns et les autres en les court-circuitant.

 

  On peut aller chercher un exemple bien avant cette coagulation de forces. On peut regarder ces contrats qu’on appelle synallagmatiques de la vassalité. Le principe est simple, vous avez des sortes d’échanges où tel homme libre va venir rechercher la protection de tel homme puissant et contracter tout un jeu d’obligations réciproques qui se répondent et se correspondent et assurent leur maintien, où les vassaux sont protégés par un seigneur puissant, qui est puissant parce qu’il protège tant de vassaux, etc.  Là, on est au cœur de ces mécanismes de mycorhize. C’est très amusant, c’est bien avant ce qui nous apparaît comme une autorité impérative, avant qu’une chose pareille ne se monte. Que ces forces se fassent exister par l’artifice d’un jeu de rapports situationnels, ce n’est pas fait pour nous étonner, nous l’avons déjà beaucoup observé, mais allons plus loin, regardons ces ressorts d’une mycorhize où coïncident des forces qui n’en finissent pas d’insister. Ce qu’il faut voir, ce sont ces poussées entre nécessités et possibilités qui s’agencent, se combinent et se tolèrent.

 

  L’agencement, il est important à saisir, pour comprendre les mécanismes de n’importe quel concours, celui d’une dictature, qui contient les forces par la terreur, celui d’une démocratie, qui accommode et multiplie les garde-fous et les tours de passe-passe, de n’importe quel rapport, le travail, l’amour, etc., vous retrouverez toujours des concours de forces et d’intérêts qui vont jusqu’à n’en plus pouvoir. Prenons le mot. Car au-delà des rapports situationnels d’existence synchronique, le mot n’en finit pas de s’effectuer. Il faut garder en tête que le mot n’est pas simplement l’exuvie d’un jeu d’identifications/différentiations totalitaire ; le mot est un concours, qui jaillit, évolue (délire) et meurt. J’insiste : on ne saurait tenir dans ses mains un mot, qui déborde, par sa diachronie, les formes qu’il semble épouser. Passons. Il y a des effectuations qui courent, se croisent, s’embranchent, entre nécessités et possibilités où les nécessités sont des effectuations de possibilités et les possibilités des effectuations de nécessités.

 

  On pourrait concevoir n’importe quelle exuvie, n’importe quel événement-cadre, le mot, l’état (d’âme, politique...) comme un jeu qui consisterait à araser, niveler, mettre à niveau jusqu’à atteindre un seuil d’équilibre de forces et de tolérance temporaire. Cette conception serait elle-même une exuvie, un concours accidentel, cela va sans dire, comme on dit. Car si l’on garde en tête que le mot, l’état, autre..., ne tiennent pas dans la main, que ce qui se joue déborde les formes de la facticité de ce qui nous apparaît comme événement-cadre, comme ce qui se joue dans une composition de Mondrian, je reprends l’exemple, il est précieux, est au-delà de ce bout de toile découpé arbitrairement, où s’organisent artificiellement formes et couleurs comme autant de détails négligeables, là où les lignes continuent de courir, on voit bien qu’un concours synallagmatique de forces qui se répondent et se correspondent, se font même exister dans leurs rapports situationnels, n’est jamais satisfaisant mais tout au plus tolérable.

 

  Parce que les nécessités effectuent les possibilités et que les possibilités effectuent les nécessités, il y a tout un jeu de tolérance et de latence qui s’opère en même temps qu’une poussée qui n’en finit pas d’insister. Ce n’est pas seulement que les effectuations concourent accidentellement en ne coïncidant pas tout à fait dans un équilibre temporaire, mais même, précisément, parce que les effectuations concourent, elles n’en finissent pas de courir...

 

  Regardez ces fonctions, qui nous préoccupent tant, courir dans un délire de substitutions  polymorphe. Là, vous retrouvez ce qui va être appelé les transferts, par exemple, ces déplacements affectifs ou que sais-je, auquel la Psychanalyse a conféré des pouvoirs magiques, mais aussi vous avez cette parade qu’on a étudiée l’autre fois qui fait qu’une joute vient remplir la fonction de la guerre, etc. C’est ce jeu sur lequel repose n’importe quel état politique, travaillé par la plasticité de fonctions qui persistent. C’est ce qui va venir nous faire parler de coïncidences, d’accidents et de seuil de tolérance, avec des articulations qui se substituent à d’autres pour remplir les mêmes fonctions, des fonctions qui courent – on appelle ça des révolutions –, mais aussi des tours de prestidigitation et de leurre, des sortes d’ersatz politiques, etc... Mais on ne comprend pas ces mécanismes, si on n’oublie que les nécessités effectuent les possibilités et les possibilités effectuent les nécessités. Dès lors, on n’atteint pas le seuil de ce paradigme qui nous permet de le décrire, on reste bien en deçà, là où les choses travaillent. De la même façon, on n’atteint pas non plus le seuil du temporaire, en tant que point de singularité conceptuel et commode pour poser son regard et observer quelque chose qui n’en finit pas de voisiner... En d’autres termes, la question du temporaire de l’événement-cadre, comme celle de l’événement-cadre lui-même, bien qu’ayant leur intérêt, sont une vue de l’esprit. Le concours n’atteint pas le seuil d’état, mais reste bien au niveau des effectuations.

 

  Je vais finir par un autre exemple. Vous avez un dans un objet étrange qui consiste en une sorte de conversation entre quelqu’un d’assez bavard qui s’appelle Philippe Sollers et Jean-Luc Godard, enregistrée au moment de la sortie de Je vous salue Marie, une idée lancée comme ça à un moment où celui-ci, Godard donc, explique que pendant longtemps il pensait que le cinéma consistait à faire des cadres – vous voyez que nous sommes au cœur de ce qui nous préoccupe ici –, jusqu’à ce qu’il se rende compte que ce qui se jouait n’avait rien à voir avec les cadres et qu’il aille jusqu’à les négliger. Que ces cadres ne soient qu’une conséquence négligeable et collatérale d’autre chose ou un point temporaire débordé, dépassé, doublé de toutes parts, on n’en saura pas plus. Toujours est-il qu’avec cette idée, on pressent bien qu’un état, comme un événement-cadre, comme une qualité, comme un délire exuvique et/ou une réalité, etc. ne sont à concevoir qu’au niveau où ça continue de travailler, c’est-à-dire là où leur question ne se pose pas.

 

  Vous pressentez que nous touchons le point sensible de l’organisation sociale tout autant que de ce qui est appelé ici « liberté » ou là « contre-effectuation »...

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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