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19 août 2012 7 19 /08 /août /2012 16:35

Boris Charmatz - Régi

 Charmatz--regi.jpg

Athlétisme, danse et rapport à la technique et au savoir

  Je voudrais noter un point qui m’a beaucoup amusé avant d’aborder le sujet qui va venir nous occuper cette fois-ci. C’est à propos d’une activité dont j’ai le goût, mais dont je reconnais aussi à quel point elle est régie par des règles et des valeurs parfaitement archaïques qui parlent d’une représentation du rapport au pouvoir et à la loi qui ont au moins un siècle, à savoir l’athlétisme. Il faut voir que cette idée que tout est politique ne tient que dans ce fait que toute organisation se fait à partir de la représentation que l’on se fait de ces rapports au pouvoir et à la loi – je précise que la représentation du rapport à la loi n’est pas la même chose que le rapport lui-même ni la loi elle-même –... Bon... ce ne sont pas les règles et les valeurs de l’athlétisme que je veux évoquer de toutes façons mais une anecdote qui est venue me réjouir tout à fait. Il faut imaginer comment c’est organisé, une discipline comme l’athlétisme, avec une espèce d’objectif, pulvériser le chronomètre, et toute une activité autour de ça. Il se trouve que l’humanité a le goût de ce qu’elle appelle le progrès, ce qui l’amène à amasser des savoirs qui ont vocation à se faire dogmatiques. Ca a toujours forcément quelque chose de drôle le dogmatisme de l’empirisme, même si je comprends bien cette chose qui doit tenir de l’ordre du réflexe qui veut qu’on ne veuille pas reproduire deux fois la même erreur, et à partir du moment où un objectif est fixé, il y a forcément des erreurs... Bref, c’est tout une technique qui s’est développé dans l’athlétisme, à partir de l’expérience donc, mais qui tient quand même plus de la croyance qu’autre chose. Si on prend les courses, ça veut dire que l’athlète va travailler ses appuis, aligner ses genoux et ses chevilles, faire ses chevilles plus solides pour obtenir un meilleur rebond, garder son bassin dans l’axe, relâcher les muscles qui ne sont pas sollicités par le geste, etc... On imagine bien que la science est là pour préciser, statistiques à l’appui, toute cette technicité et participer à la faire passer, la technicité empirique, au stade de croyance dogmatique. Il faut bien voir que ce n’est pas complètement idiot et surtout qu’il faut bien faire quelque chose à l’entraînement, que l’activité humaine est bien trop angoissée pour ne pas s’accabler de théories et de règles. C’est pourquoi, en passant, ça m’amuse autant et ça me paraît si important politiquement, l’entreprise que je tente de mener avec le cinéma... Je ne pense pas qu’on puisse parler de quelque chose comme la démocratie si on n’est pas venu à bout de ce rapport angoissé à l’organisation... Toujours est-il que l’on se retrouve avec un savoir consistant assez pour organiser toute l’activité sur laquelle on se penche aujourd’hui.

 

  Et c’est bien la validité et/ou la vanité de cette technique dogmatique qui est venue m’amuser l’autre jour... D’abord parce que, ça c’est pour le plaisir de la chose, vous pouvez faire une course parfaite, maîtriser parfaitement votre technique, sans pour autant faire un bon chrono comme on dit. On se rappelle assez la fluidité de la course de Merlene Ottey, ce relâché, ces rebonds qui parcouraient le corps, le visage, qui ne lui permit pas pour autant d’obtenir la victoire par exemple... Mais surtout ce sont ces records qui viennent régulièrement donner tort et effondrer toutes les théories techniques qui ont vocation à me faire rire. Là, par exemple, c’est ce 800 mètres de David Rudisha au Jeux Olympiques de Londres qui va à l’encontre de toute la croyance dogmatique des disciplines de fond et de demi-fond, qui veut qu’on ne court pas en tête pour ne pas « s’entamer » sans pour autant se laisser étouffer par les autres pour se ménager la possibilité d’une attaque ou d’une échappée, qui s’évanouit devant cet athlète qui court en tête tout du long et bat le record. Et la pensée que ce fait, qui vient faire buter le savoir dogmatique, va forcément finir par se trouver avalé soit comme une exception soit comme un nouveau paramètre sans venir à aucun moment mettre en cause le rapport à la technique, c’est-à-dire le fait même d’avoir besoin de croire, n’est décidément pas fait pour ne pas me faire rire.   

 

  On a vu une révolution du même genre dans le rapport à la technique de la danse contemporaine, où après des années de dites « release technics » qui s’attachaient à trouver quelque chose comme un « centre », c’est-à-dire une zone hypothétique où bras et jambes étaient censés se connecter, quelque part entre l’attache des muscles dorsaux et les psoas, ce qui devait permettre de dessiner un axe où les genoux semblaient venir se poser sur les chevilles, le bassin sur les genoux, le diaphragme sur le bassin, les épaules sur le diaphragme, et la tête sur les épaules, etc..., nous voici devant cette idée convaincue qu’il n’y a pas de centre... Boris Charmatz résume dans son Manifeste cette conviction ainsi : « Le corps de la modernité n’a pas besoin de centre, car ce centre absent, le noyau qui permettrait de se rassurer, n’est pas là, n’est plus là. Car sur le vide d’un corps exproprié de tout centre, il y a de la place pour la danse. » (cf B. Charmatz, Manifeste pour un Musée de la Danse), sans sembler réaliser que s’il n’y a pas de centre, il ne peut pas y avoir non plus d’espace vide laissé par quelque chose qui n’est pas... Et s’il ne le réalise pas, c’est sans doute parce que c’est dans sa représentation même du rapport à la technique qu’il manque un dogme, que cette nouvelle conviction confisque. Reste à savoir si la danse contemporaine fera cette calamité de substituer un dogme par un autre ou trouvera le moyen de s’en passer... Reste à savoir aussi si cette nouvelle conviction n’est pas elle-même une vue de l’esprit dogmatique... 

 

 

Métrologie et querelles linguistiques

  Mais c’est sur autre chose que je voudrais m’attarder... Il y a toute une activité dont le développement, comment dire... m’enchante, qui s’appelle la métrologie. Et précisément, je voudrais revenir sur l’histoire du mètre. Je ne pense pas que l’on fasse un pas très hardi quant à nos recherches conceptuelles ici, mais je ne sais pas me refuser le plaisir gourmand de la chose... On a déjà abordé les péripéties de cette occupation scientifique, par exemple à propos des couleurs, dont je ne dirai jamais assez tout le bien que j’en pense, mais dont il me paraît utile de souligner cette contradiction qui veut qu’elle combine à la fois l’arbitraire de l’à peu près et le désir soumis à la précision d’un idéal. Là on est au cœur de cette dichotomie réalité/plaisir ou réalité/désir qui ne se poserait pas si le corps humain se débarrassait de ses lubies... Mais enfin...

 

  Il se trouve que nous n’allons pas nous aventurer sur un territoire qui nous échappe tout à fait et que nous allons retrouver des choses qui ont le goût de la familiarité... Par exemple, je crois bon d’introduire notre balayage de l’histoire du mètre par ceci : « Dans toutes les sociétés développées, c’est le pouvoir qui dispose des mesures. Il leur donne une force légale et détient les étalons qui ont souvent un caractère sacré. Il tend à unifier les mesures dans le territoire qu’il gouverne et punit les infractions. » (Witold Kula, Les Mesures et les hommes, éditions de la maison des sciences de l’homme, Paris, 1984, p. 26). Là, il me semble que rien n’est fait pour nous surprendre...

 

  C’est au moment de la révolution, c’est-à-dire au moment où la que de comète des Lumières n’en finit pas d’ordonner ce qu’elle croit être le monde, à savoir sa représentation du monde, que l’idée d’organiser plus sérieusement les mesures va venir forcément s’imposer... On a donc, à partir de 1791, des savants qui refusent de continuer à utiliser le « Pied du Roy », pour des raisons évidentes, et ont l’idée de définir le mètre comme étant la dix-millionième partie d'un quart de méridien terrestre. L’expérience est cruelle, qui conduit des dits « arpenteurs » à s’en aller mesurer le méridien entre Dunkerque et Barcelone et un certain Pierre Méchain qui constate des anomalies dans ses calculs, tente de les camoufler, se tracasse et s’obsède, retourne, 13 ans après, en Espagne pour les revoir, ses calculs, où il contracte la fièvre jaune et décède... Pour le plaisir du détail, notons qu’aujourd’hui nous savons que le quart d’un grand-cercle longitudinal mesure – selon WGS84 – 10 001,966 km et que donc il s’en suit qu’un mètre devrait mesurer 1 000,1966 mm.

 

  Je passe sur l’impatience des législateurs qui définissent un mètre provisoire, en attendant les résultats des travaux des arpenteurs, pour en venir au mètre dit des Archives, qui consiste en un étalon distribué en une douzaine de copies en fer. Il faut voir que l’idée n’est pas tout à fait saugrenue puisqu’il arrivait que l’on joigne, bien avant la définition du mètre donc, aux contrats un étalon pour se mettre d’accord sur la définition des mesures (cf W. Kula, op. cit., p. 42). On ne mesure décidément pas assez à quel point la loi est affaire de querelles et d’humeurs... Nous voici donc avec une définition du mètre qui continue de se relier à la nature, au méridien terrestre, et dont on distribue des sortes de règles ça et là. On peut noter que l’étalon de fer étant assez grossier, l’étalonnage à partir de cette règle jouait à 0,1 mm près...

 

  En 1889, c’est donc pour plus de précision que l’on va choisir un alliage de platine et d’iridium à substituer au fer. Cette étape est intéressante, qui s’occupe d’avantage des conditions et des facteurs physiques auxquels l’étalon est soumis que de la définition du mètre lui-même. On se met d’accord sur toutes sortes de paramètres, la pureté de l’alliage, la température et la pression atmosphérique... qui atteignent le point où on finit par ne plus du tout pouvoir déplacer l’étalon sans en altérer les propriétés physiques. Là, alors, comme écume de cerveau, forcément, je ne peux pas ne pas ricaner... Mais la tentative a quelque chose de touchant... Personne ne semble remarquer, à travers ces étapes dans la définition du mètre, que ce sont surtout des questions empiriques, des questions de praticité qui sont venues occuper les savants.

 

  Et c’est donc bien dans l’idée que n’importe quel laboratoire puisse reproduire le mètre, qu’en 1960, la 11e Conférence générale des poids et mesures redéfinit le mètre comme 1 650 763,73 longueurs d'onde d'une radiation orangée émise par l'isotope 86 du krypton5. L’inexactitude de ce mètre a forcément été estimée, et se réduit à ± 4 x 10-9 . Bon... On continue d’avoir le souci et le goût de la précision, et voici nos savants en 1983 pris de l’idée qu’au lieu d’exprimer la vitesse de la lumière à partir du mètre, on définisse le mètre à partir de la vitesse de la lumière... La conférence de 1983 fixe définitivement la vitesse de la lumière dans le vide absolu à 299 792 458 m/s et redéfinit donc le mètre comme étant la longueur du trajet parcouru dans le vide par la lumière pendant une durée de 1/299 792 458 de seconde. Je ne dirais pas qu’il fallait bien avoir défini le mètre pour déterminer que la vitesse de la lumière allait à tant de mètres par seconde et en déduire ainsi le mètre ; je ne dirais pas que toute cette parade revient à dire qu’un mètre égale un mètre... On aura déterminé que la lumière parcourt telle distance en tant de temps et on aura fractionné arbitrairement en mètres. Ce qui compte c’est la praticité et la reproductibilité la plus exacte. C’est pourquoi le Bureau des poids et mesures et les Conférences qu’il organise n’en finissent pas d’observer et de comparer les longueurs d’onde des radiations laser, ainsi en 1987, 1992 et 1997... On estime d’ailleurs l'incertitude relative des longueurs d'onde à 10-10 ...

 

  Il me semble que jamais je n’ai trouvé un exemple aussi... comment dire... criant de cette écume de cerveau qui s’occupe de querelles linguistiques qui espèrent recouvrir le monde sans s’apercevoir qu’à chaque querelle, le monde lui échappe un peu plus... Là, on ne peut pas ne pas voir la foi superstitieuse, l’arbitraire, les prémisses subjectifs et malhonnêtes qui animent toute une activité exuvique et hydroponique qui avait pourtant vocation à se construire là-contre... Et ce qui va venir me plaire tout à fait, c’est qu’à aucun moment, au cours de ces assemblées où l’on parle à n’en plus finir, personne n’ait l’idée d’en interrompre le cours et de se dire que c’est peine perdue, que la quête scientifique est désirante, c’est-à-dire, comme Tantale, qu’elle n’atteindra jamais ce qu’elle vise, que l’on ne viendra jamais à bout de l’inexactitude et que le déploiement d’efforts pour tenter de la circonscrire encore un peu plus, que l’idée même de poser l’exactitude comme un idéal, tiennent de l’ordre du totalitarisme...

 

Les systèmes pré-métriques et la représentation du monde

  Mais je voudrais revenir sur les travaux de Witold Kula que j’ai évoqués plus haut, qui sont parfaitement délicieux et qui décrivent toute une société qui ne connaissait pas le mètre et qui s’en passait merveilleusement. Je passe sur les craintes qu’il pouvait y avoir à mesurer et à compter les choses : ainsi, en Bohème, au XVIIIe siècle où l’on croyait que si l’on prenait les mesures d’un enfant pour lui faire un habit, on arrêtait sa croissance ou encore au début du XIXe, où les paysans de la province de Wlodzimierz refusaient de compter leur récoltes, de compter ce que Dieu leur avait donné, pour ne pas l’offenser (cf op. cit., chap. 3)... pour en arriver à toute l’organisation du corps humain avec les mesures pour se comprendre et se mettre d’accord – les mesures, ce n’est jamais qu’une question linguistique.

 

  Je ne sais pas s’il est utile de rappeler que le corps humain mesure les choses et le monde à partir de lui, qu’il compte en pouce, en doigt, en pied... et que là où il est trop petit, c’est son activité qui va servir d’étalon, la portée de sa voix ou de ses flèches (cf ibid., p. 34). Kula note, en observant les ordonnances médicales éthiopiennes du XVIe siècle, que « l’auteur de la recette admettait que l’un de ses malades pût avoir le doigt plus long qu’un autre. Il estimait sans doute que la différence entre les doigts de ses patients n’était pas assez grande pour rendre le dosage de son remède inefficace ou nocif. » (Ibid.). On peut remarquer que plusieurs civilisations sont parvenues à mettre au point un système cohérent à partir d’unités pour le moins hasardeuses en déterminant arbitrairement les unités abstraites de telle façon que les unes soient les multiples ou les fractions des autres. En d’autres termes, si le pas de quelqu’un ne peut pas être égal à tant d’écartement de bras de quelqu’un d’autre, on se sera arrangé pour que le pas abstrait fixé à tant égale tant d’écartement de bras abstrait... Il faut noter l’abstraction et les rapports qui s’organisent ainsi dans plusieurs civilisations, ils nous parlent du ravissement de l’humanité par la parole.

 

  Mais ces histoires vont moins m’intéresser que celles concernant les mesures de la terre. De l’Espagne à la Russie, on mesure la terre en fonction du travail qu’elle demande (cf ibid., chap. 6). C’est-à-dire qu’on va mesurer selon l’arpentage ou l’ensemencement, combien de pas on va faire, combien de semences on va jeter pour combien de céréales récoltées. L’unité va donc venir varier « suivant la qualité du sol (terres lourdes ou légères, riche en argile ou en loess), le relief (plaine ou coteau), le genre de culture (blé ou millet), etc... » ( Ibid., p. 46). On imagine que cette façon viendrait faire plaisir aux marxistes qui ont cette idée lumineuse de toujours pressentir la tâche humaine dans la valeur commerciale des choses. Quoiqu’il en soit, elle enthousiasme Kula qui souligne : « La mesure selon l’ensemencement avait de grands avantages car elle permettait d’apprécier la valeur économique de la surface cultivée. Un hectare, tout en ayant partout la même définition géométrique, peut avoir des rendements différents. La mesure selon la quantité de semence réduisait ces écarts. » (Ibid., p. 41) et qui insiste : « [les mesures traditionnelles] sont plus éloquentes que les mesures métriques conventionnelles, car celles-ci ne « signifient », socialement parlant, rien. » (p. 46).

 

  Je ne tiens pas à aller plus avant dans la compréhension des différentes façons de mesurer et de se mesurer au monde. Je renvoie, pour ce faire, à la lecture de ce merveilleux ouvrage de Witold Kula. Je voulais qu’on pressente les rapports différents... comment dire... alternatifs au monde, à la représentation du monde, à la parole, que Kula décrit qui nous permettent d’observer les idéologèmes, les prémisses et les partis pris non formulés qui travaillent dans le rapport de représentation que nous nous faisons au quotidien du monde et des choses. J’ai conscience qu’on se sera éloigné de notre recherche conceptuelle, mais je suppose qu’on aura utilisé ces exemples pour dessiner le genre d’entreprise à laquelle on s’attache ici...

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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