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5 janvier 2014 7 05 /01 /janvier /2014 11:05

Sarah Sze - Triple Point

  Sarah-Sze--Triple-Point.jpg 

Précédemment, on a commencé à observer l'insurrection du 18 mars, les jours qui précèdent, qu'on poursuit aujourd'hui...

 

[ Brouillon : Le gouvernement décide d’attaquer en même temps tous les parcs d’artillerie « disséminés en différents endroits, fort éloignés les uns des autres »[1]. Tandis que deux colonnes s’occupent d’entourer la butte Montmartre, d’autres divisions se positionnent à Belleville, sur le boulevard de la Villette, aux gares du Nord et de Strasbourg et rue du Faubourg du Temple[2]. Des brigades sont chargées de garder la place de la Bastille, la Cité et l’Hôtel de ville. Il est prévu de ramener les pièces et les munitions aux Invalides[3]. Il s’agit d’enlever les pièces, de reprendre les munitions mais aussi de fouiller les maisons pour arrêter tous les chefs de l’insurrection[4]. Et il s’agit d’aller vite et de procéder dans la nuit. L’opération paraît inconsidérée : plus tard, quand le calme sera revenu, après le 28 juin, on verra que pour évacuer pièces et munitions à Belleville par une armée de réserve en bien plus grand nombre que celle dont on dispose ce 17 mars, il faudra une semaine[5].

 

  A cinq heures du matin, les colonnes des généraux du gouvernement « étaient maîtresses » de Montmartre et des buttes Chaumont[6]. A Montmartre, les troupes sont entourées, lèvent la crosse et font « cause commune avec la révolte »[7]. Plus tard, vers onze heures, à Belleville, la troupe, « entourée par l’émeute », parvient à se dégager et à fuir[8]. Tandis qu’à l’Hôtel de ville, les soldats, « fraternisent avec les insurgés et déposent [leurs] armes sans en avoir fait usage »[9]. « Il était dangereux de laisser plus longtemps les troupes exposées à des séductions et à des embauchages auxquels beaucoup de soldats avaient déjà cédé »[10], l’ordre fut donc donné d’évacuer Paris pour se concentrer à Versailles. [Noter que Ducrot s’explique cette fraternisation par ceci que, selon lui, l’ordre avait été donné de ne pas tirer, de ne pas répandre le sang, la population aurait donc profité de l’embarras des soldats pour leur prendre leurs fusils[11]. S’étonner que Louise Michel témoigne, quant à elle, des ordres du général Lecomte de tirer à trois reprises[12]. Jules Favre, dans un discours à l’Assemblée nationale, estime qu’accuser le général Lecomte d’avoir commandé, à « quatre reprises », « de charger une foule inoffensive » est « une odieuse calomnie ». Et d’ajouter : « la meilleure preuve qu’on n’a chargé personne, c’est que les soldats ont été désarmés »[13]]

 

  [Poursuivre le récit de la partie I :] Les soldats refusent de tirer. On reste un instant sans bouger. Là commence un long, un interminable étirement du temps. On a peur qu’ils changent d’avis, que le moindre geste, un clignement de paupières, une mèche de cheveux qu’on dégage du visage, une grimace qui semblerait un sourire moqueur, les décide. Le silence, non pas le silence, c’est autre chose, c’est quand on peut entendre distinctement un froissement de tissu, une respiration, tous ces bruits recouverts par le fracas de la vie d’habitude, se fait. On ne sait pas. On se regarde. On entend un gendarme lancer : « Vive la République ! »[14] et c’est un sourire qui vient faire pétiller les yeux. Au moment où il commande le feu pour la troisième fois, le général Lecomte est arrêté[15]. L’étirement du temps et sa longue hésitation avec lui cessent. Le bruit reprend. On entend crier : « A mort ! »[16].

 

  On conduit le général et ses officiers au Château-Rouge, quartier général des bataillons de Montmartre[17]. Les soldats veulent le fusiller, les gardes nationaux s’obstinent, gagnent du temps, demandent à ce qu’on attende le Comité[18]. On lui fait signer l’ordre d’évacuer les buttes. On discute, on s’énerve. La journée passe dans les cris. On entend encore « A mort ! ». On ne sait pas où sont les membres du Comité de toute façon, dispersés partout, au Comité de Vigilance, à la mairie[19]… On ne va pas les attendre. On l’emmène au Comité de la rue des Rosiers. Rien n’y fait. La fureur est la même.

 

  Vers quatre heures et demie, on entend un grondement dans la rue, des cris, la colère. On a arrêté Clément-Thomas, celui qui commandait la Garde nationale qui réprima le soulèvement de juin 1848. On l’a surpris pendant qu’il repérait les barricades[20] rue des Martyrs[21]. Les gardes nationaux ne peuvent plus s’opposer. Ils protestent encore, ils tentent de lutter. Herpin-Lacroix, un « hercule »[22], risque « sa vie pour les défendre »[23], mais… [Noter que les récits de Lissagaray et Louise Michel disculpent les gardes nationaux et accablent les soldats sans apporter d’éléments de preuve… On peut s’étonner que la démarcation fut si claire… Je ne dis pas que c’est faux pour autant… Remarquer en tout cas et surtout qu’aucun ordre ne semble avoir été donné… La version de Jules Favre, est très différente, qui ne croit pas à cette accusation contre Clément-Thomas d’espionnage et affirme, toujours dans ce discours à l’Assemblée nationale qui est loin d’être un exemple de modération, qu’il a été exécuté pour avoir « signé ces ordres du jour flétrissant les partisans de la guerre à outrance » [24]. De plus, il croit être en mesure de dire que ce sont les gardes nationaux qui ont « assassiné » les deux généraux[25]].  On précipite Clément-Thomas vers le jardin, tandis que des soldats s’emparent de Lecomte et l’emmènent, lui aussi, derrière la maison. « Les colères montent, un coup part, les fusils partent d’eux-mêmes »[26] [Noter que cette vision de coups partis tout seuls est surprenante dans la mesure où ces deux hommes ont quand même été conduits dans un jardin pour être exécutés…]. Ils sont fusillés. « Les fureurs s’apaisent »[27]. Les officiers, arrêtés avec Lecomte, sont épargnés. Plus tard, dans la nuit, ils seront relâchés[28]. [Note : le lendemain, dans une proclamation du Comité de la fédération de la garde nationale, on peut lire : « Seuls, deux hommes qui s’étaient rendus impopulaires par des actes que nous qualifions dès aujourd’hui d’indignes, ont été frappés dans un moment d’indignation populaire. Le comité de la fédération de la garde nationale, pour rendre hommage à la vérité, déclare qu’il est étranger à ces deux exécutions. »[29].

  Noter aussi le point de vue de Jules Guesde : « Et cette exécution populaire, dès leur première proclamation, les membres du Comité central se défendent de l’avoir ordonnée. Leur dénégation, - absolument désintéressée alors – est d’ailleurs confirmée par le témoignage peu suspect de MM. Lannes de Montebello, de Douville-Maillefeu (aujourd’hui député) et autres prisonniers du Comité qui attestaient dans un procès-verbal en date du 18, et qui devaient plus tard maintenir devant le conseil de guerre, que « le Comité central avait fait tout ce qui était en son pouvoir » pour sauver les deux peu intéressantes victimes ».[30]]

 

  Quelqu’un entre. Il est nerveux. Son corps semble absorber tout l’oxygène de son souffle sans que ça ne soit jamais assez. Il a du courir. Il dit : « Les portes de la caserne Napoléon se sont laissées forcer »[31]. On entend un bruit de voix et de corps qui se tendent et s’impatientent. On ne pense plus. On se sait plus rien. La rumeur porte et chahute à la cadence de ces nouvelles qui arrivent, de ces cris qui percent : « l’imprimerie nationale est occupée »[32] ; « les gardes nationaux cernent l’Hôtel de ville »[33] ; « Vinoy s’est enfui en laissant son chapeau »[34] ; « Jules Ferry a sauté par la fenêtre de la mairie du Louvre »[35] ; « le gouvernement a fui Paris » ; « les républicains ont pris possession de l’Hôtel de ville »[36] ; « les troupes du gouvernement quittent Paris par les portes du sud »[37]… On ne ressent plus la fatigue, ni la faim. L’excitation, l’espoir, l’étonnement, non, la stupéfaction maintiennent un corps dont le cœur bat un peu plus vite, dont le souffle est plus court, dont les pensées sont débordées par les hormones [mot formé sur le grec ancien ορμή ormè (« impulsion ») de ορμαιεν hormaien (« exciter »)].  

 

  Et puis, à un moment, sans qu’on puisse dire lequel précisément, on est certain : les plans du gouvernement sont déjoués. Je ne sais pas à quoi on le sait, peut-être les rires autour ou la joie dans les yeux ou cette immense fatigue qui accable les muscles tout à coup. On a gagné. Sans violence aucune. On se regarde pour chercher la confirmation qu’on a bien compris. Les Républicains occupent les Ministères, la Préfecture, l’Hôtel de ville[38]… C’est le Peuple pour la première fois dans l’Histoire qui tient le pouvoir dans ses mains. On sait que ça ne peut pas durer. Que déjà ça arrive, et on comprend que malgré tout l’espoir qu’on nourrissait, on ne pensait pas réellement voir de son vivant sous ses yeux ça, que pour un jour, une heure, un temps qu’on ne sait pas délimiter, on aura arraché aux oligarques la possibilité de décider et donner les ordres. À ce même moment, se dissipe le poids avec lequel on vivait depuis tant de mois sans plus vraiment le sentir. Et au soulagement de cette dissipation, on se rend compte à quel point il était violent, ce désespoir. Le jour se lève. « Le temps est superbe, un peu froid. Soleil splendide »[39].

 

  On ne peut pas y croire tout à fait. On guette les journaux. On veut la toucher avec les mains la Révolution pour être sûr. On trouve le Rappel, journal républicain modéré, qui raconte comment les soldats ont « fraternisé avec la garde nationale »[40]. On lit : « Le gouvernement essaie d’épouvanter la population de nous ne savons quel comité insurrectionnel ‘dont les membres ne représentent que les doctrines communistes et mettraient Paris au pillage et la France au tombeau’. En vérité, le moyen est bien maladroit et le mensonge bien grossier. »[41] [Note : le Rappel cite une communication signée, entre autres, par MM. Thiers, Picard, Favre, le Flô… adressée à la garde nationale[42].] . On rit. On relit la phrase. On la savoure comme on laisserait fondre une gourmandise dans la bouche qui n’en finirait pas de libérer ses sucs. On continue la lecture : « La responsabilité de la grave situation où nous sommes doit peser tout entière sur le gouvernement qui l’a amenée, qui l’a peut-être voulue. Il a éveillé la guerre civile, croyant pouvoir aisément s’en rendre maitre. Mais la preuve qu’il n’y avait à la guerre civile ni raison, ni prétexte, c’est que la guerre civile n’est pas venue : l’armée envoyée pour combattre la garde nationale l’a simplement embrassée ! »[43].

 

  Et puis on lit les premières proclamations du Comité central. Elles paraissent au Journal officiel. On s’arrête : « Journal officiel ». C’est bien eux, nous, qui avons le pouvoir. C’est quelque chose. Le Comité affirme qu’il ne « prétendait pas prendre la place de ceux que le souffle populaire avait renversés »[44]. Il considère que son mandat est expiré et convoque des élections pour mercredi qui vient, le 22 mars[45]. On relit. On relit encore une troisième fois à voix haute. La personne à côté s’étonne : « Ils pourraient garder le pouvoir indéfiniment ces gens, ces pillards sanguinaires dont parle le gouvernement, et la première choses qu’ils font c’est d’organiser des élections ? ». On ne répond pas. On la regarde. On dirait qu’elle a des larmes dans les yeux. On est gêné. On continue de lire. Ils veulent remettre le moratoire sur les loyers. Ils précisent : « la ville de Paris prend à sa charge le payement intégral aux propriétaires… »[46]. On ne sait plus s’arrêter de rire. On sait déjà que la personne à côté s’étonnerait qu’ils ne fassent même pas les poches des riches. On ne dit rien. On lit en silence.

 

  Et puis on arrête la lecture. C’est comme une confusion dans la tête, un assaut d’informations dont on ne sait plus quoi faire et qui submergent. On regarde le papier des journaux, ces feuilles immenses qu’on ne sait jamais très bien replier, l’encre un peu baveuse par endroit qui répand cette odeur qu’on a fini par aimer tellement. C’est ça la Révolution ? Des gens honnêtes qui s’empressent de remettre leur mandat en convoquant des élections et dont les premières mesures s’inquiètent de nous, de nos soucis, de nos chagrins de tous les jours ? C’est donc ça dont les oligarques ont si peur ? On recommence à lire. On ne va pas se mettre à pleurer non plus.

 

  On trouve le Cri du peuple. On s’arrête à la conclusion : « Le peuple, joyeux de la victoire pacifique qu’il vient de remporter, sent la confiance lui revenir. Abreuvé de misère et de honte par les gens du 4 septembre, il était découragé, désespéré. »[47]. On se surprend a laissé échapper un « Oui ! » à voix haute. Et puis décidément la fatigue de ces dernières nuits qui ont chahuté le corps d’espoir, d’excitation, de doute, fait les yeux qui brûlent. On va se coucher, dormir un peu. En s’allongeant, tous les muscles frémissent du plaisir du repos. On ferme les yeux. Mais on est trop énervé encore. Les idées foulent, piétinent le cerveau de leur impatience. Que va-t-il se passer demain ?

Dimanche prochain, on observera les conséquences de cette insurrection...

 

Voir le site du film "Commune...


[1] Joseph Vinoy, Campagne de 1870-1871, Paris, 1872, p. 212.

[2] Ibid., p. 214.

[3] Ibid., p. 215.

[4] Ibid., p. 218.

[5] Ibid., p. 219.

[6] Ibid., p. 216.

[7] Ibid., p. 221.

[8] Ibid., pp. 221-222.

[9] Ibid., p. 222.

[10] Ibid., p. 223.

[11] In Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, Tome III, p. XXVI.

[12] Louise Michel, La Commune, Classiques des sciences sociales, p. 184.

[13] Jules Favre, Discours parlementaires, Tome IV, 21 mars 1871, Paris, 1881, p. 69.

[14] Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, 1929, p. 99.

[15] L. Michel, op. cit.

[16] Lissagaray, op. cit., p. 102.

[17] Ibid., p. 99.

[18] Ibid., pp. 99-100.

[19] Ibid., p. 102.

[20] L. Michel, op. cit., p. 184.

[21] Lissagaray, op. cit., p.102.

[22] Ibid.

[23] L. Michel, op. cit., p. 185.

[24] J. Favre, op. cit., p. 70.

[25] Ibid., p. 71.

[26] L. Michel, op. cit.

[27] Lissagaray, op. cit.

[28] Ibid., p. 103.

[29] In Jules Favre, le gouvernement de la Défense nationale, Tome III, Paris, 1875, p. 562.

[30] Jules Guesde, la Commune de 1871, Classiques français du socialisme, 1936, p. 14.

[31] Lissagaray, op. cit., p. 103.

[32] Ibid.

[33] Ibid.

[34] L. Michel, op. cit., p. 185.

[35] Lissagaray, op. cit.

[36] Ibid.

[37] Ibid., p. 106.

[38] Le Cri du Peuple, 19 mars 1871.

[39] Ibid.

[40] Le Rappel en date du 19 mars 1871.

[41] Ibid.

[42] Publiée par exemple dans le journal le Temps en date du 20 mars 1871.

[43] Le Rappel, op. cit.

[44] in Journal officiel de la Commune, Classiques des sciences sociales, p. 14.

[45] Ibid., p. 12.

[46] Proposition d’un projet de loi par Jules Mottu, maire du XIe arrondissement, Ibid., pp. 24-25.

[47] Le Cri du Peuple, op. cit.

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Published by claude pérès - dans La Commune de Paris
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