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25 mars 2010 4 25 /03 /mars /2010 13:38

Pierre Soulages - Peinture, 290 x 390 cm, novembre 1996

Soulages---Peinture--290-x-390-cm--novembre-1996.jpg  Il me semble que j’ai plusieurs points à préciser en passant. Prenons-en un au hasard, par exemple la Vérité et l’être – c’est pareil, évidemment –. J’ai dit que la Vérité est approximative et que l’être n’existe pas, je veux dire qu’on ignore les qualités, que les corps sont sans qualités, inqualifiables, à peine peut-on les désigner par le doigt ou un mot, un mot qui se désignerait lui-même de toutes façons. J’insiste parce que, pour l’expérimenter, cette conception retourne la logique, dans laquelle nous nous enlisons aujourd’hui, en fonçant dans un certain nombre de ses impasses. Ce n’est pas seulement que les corps voisinent et concourent – le voisinage et le concours sont des outils qui nous permettent d’enjamber les qualités –, mais c’est surtout que les questions de Vérité, d’être et de qualités ne se posent pas. Ça ne veut pas dire qu’il faut s’interdire de se les poser, il serait dommage de se fermer des possibilités, mais puisqu’on ne peut pas se poser toutes les questions du monde, disons que certaines sont plus utiles à être mises en attente. Et puis, ce n’est pas comme si personne ne se les posait jamais, vous voyez comme l’humanité erre et s’épuise dans sa quête illimitée et ahurie de « sens », vous pressentez forcément que vous avez bien mieux à faire que d’y associer et d’y perdre vos forces. Les processus d’isolation et d’isolement, les îlots de singularités, sont des artifices, d’une part parce qu’il faut toujours au moins deux isolements, qu’il faut ne pas être seul pour être isolé – et ça tient forcément du comique de l’absurde – d’autre part parce que l’opération a quelque chose du délire paranoïaque et narcissique de contrôle. En d’autres termes, fabriquer des îlots, c’est fabriquer des objets narcissiques. Mais j’ai déjà détaillé tout cela, passons.

  Prenons un autre point, disons celui de cet inconscient impuissant dont j’affirme, je crois même être allé jusqu’à le démontrer, qu’il n’existe pas. Il y a quelque chose de savoureux avec cette conception qui n’en revient pas de ne pas pouvoir tout contrôler. Vous avez des gens comme ça qui ont fini par admettre qu’on n’était pas doué d’un pouvoir de contrôle absolu, que les choses nous glissaient des mains, mais qui ont inventé cette histoire d’inconscient pour ne pas en tirer les conséquences. Avec l’inconscient, certes vous ne contrôlez pas tout, « le moi n’est pas maître dans sa propre maison » comme l’écrit Freud dans Une difficulté de la Psychanalyse, mais ce n’est pas parce que les choses ne sont pas dans vos mains, non, non, mais parce que vous ne les voyez pas. Ici, vous pouvez rire en regardant ces gens s’agripper, sortir leurs griffes et serrer leurs poings pour ne pas admettre que les choses glissent et meurent et que les milliards de mains de l’humanité entière ne suffiront jamais à les retenir. Ce n’est pas grave que les choses nous glissent des mains, ça peut être assez réjouissant. Et surtout, comment dire... ? c’est...  inqualifiable. Mais peu importe.


  Je voudrais parler d’autre chose. Je voudrais parler des Ichthyosaures. On peut dire que je suis allé les chercher... Ce sont des reptiles qui sont apparus avant les dinosaures, je peux vous donner un chiffre si vous voulez, j’ai mes notes sous les yeux, même si c’est ce genre de chiffre qui dépasse le seuil où il peut bien vouloir dire quelque chose, il y a 250 millions d’années et qui ont disparu un peu avant l’extinction de ces mêmes dinosaures, il y a 90 millions d’années, qui vivaient en milieu marin et qui ressemblaient peu ou prou, comme on dit, à des dauphins. Alors, évidemment, les ichthyosaures, comment dire ? je m’en fiche parfaitement. Je n’ai pas un goût particulier pour les fossiles. Vous devez pressentir que des îlots de singularités se forment tout autant par processus d’isolement que par sédimentation, qu’il faut savoir balayer les choses, qu’il faut savoir effondrer. Ils se forment aussi par concours, ça c’est ce qu’il y a de plus délicieux quant à ces îlots, mais passons. Les ichthyosaures, dont les fossiles laissent les scientifiques dans ce désarroi qu’ils rencontrent souvent, qui dénonce l’impuissance de leurs outils et les amène à toutes les spéculations pour reconstituer l’évolution, la vie, la façon comme autant d’hypothèses folles, ne sont pas tellement mon problème. Mais il est un point qui m’intrigue beaucoup, celui qui veut qu’ils ressemblassent aux dauphins, lors même que ceux-ci devaient apparaître bien après l’extinction de ceux-là. Ce n’est donc pas tant d’ichthyosaures dont je veux parler, que de ce qui est appelé l’homoplasie, précisément l’évolution convergente, où des espèces qui n’ont rien à voir développent ici une morphologie, là des fonctions comparables pour répondre au biotope dans lequel elles évoluent. Ainsi la forme oblongue par exemple des ichthyosaures ou des dauphins qui facilite le déplacement dans l’eau. Ici, nous sommes au cœur des nécessités/possibilités, qui insistent et entêtent.


  Quant aux dauphins, soit dit en passant, puisqu’un jour on moquait les catégories, à propos des Capitulaires si je me souviens bien, l’évolution des Cétacés est hilarante en ce qu’elle plonge ces amateurs de catégories dans les plus interminables querelles pour déterminer, selon l’arbitraire des critères, s’ils sont plus proches des poissons ou des hippopotames, des cerfs ou des chiens, selon que l’on considère leurs poumons, leurs gènes, leurs oreilles ou un hypothétique ancêtre, et les amène à inventer de nouveaux ordres pour les classer, qu’ils sortent de leurs chapeaux de magiciens. Je suppose que cette activité spéculaire les occupe et leur donne une importance. Mais ce n’est pas la question. Ce qui m’intéresse, c’est que des espèces qui n’ont rien à voir, ici des reptiles et des mammifères, comme c’est classé, qui ne divergent pas l’une de l’autre, qui ne furent même pas contemporaines, voient leurs évolutions... disons... concourir. C’est-à-dire que dans les possibilités qu’offrent les accidents et les mutations évolutifs, certaines insistent dans leur coïncidence avec les nécessités du biotope. Et cela m’intéresse parce que c’est précisément à propos de ces nécessités/possibilités que je vais dire quelque chose comme la vanité de faire une révolution au nom d’une idée par exemple sans attaquer les fonctions fongibles, sans attaquer les nécessités/possibilités qui finissent toujours par retomber sur leurs pattes.


  Je vais prendre un autre exemple avant d’aller plus loin. Je vais prendre les recherches de quelqu’un comme Pierre Soulages. Dans ses premiers travaux, vous avez quelque chose d’étrange, vous avez quelqu’un qui fait fi des couleurs et des formes et se concentre sur le trait. Des traits noirs comme ça, appliqués, tracés sans doute, les uns sur les autres. Voilà qui commence à soulever quelques questions, par exemple sur la continuité, l’instant, avec ces sortes de traces qui viennent se contredire les unes les autres comme autant de repentirs hésitants et fugaces. Les premières toiles de Pierre Soulages sont impétueuses. On le croit débarrassé de tant de problèmes ; on pressent de nouvelles pistes qui se découvrent à peine encore. Et puis il se passe quelque chose de curieux, quelque chose d’assez exquis ou de parfaitement décevant, je ne sais pas, c’est que, comment dire ? ces traits prennent forme. Il y a un moment où dans les recherches de Soulages, le trait est la forme. Ça tient de l’ordre du court-circuit, ça a quelque chose d’épatant, pour autant, les préoccupations qui animent la peinture depuis tant de siècles insistent, les nécessités/possibilités retombent sur leurs pattes où l’on retrouve ces questions de formes que l’on croyait oubliées. Et puis vient le moment où le travail de Soulages se met à avaler les questions de couleurs, où il se met à jouer sur les mats, les brillants, les satinés de ses noirs pour organiser des reflets... puisqu’on en est à évoquer les chats qui retombent sur leurs pattes, qualifions ces reflets de cet adjectif qui vient des étincellements des pupilles de ces animaux... des reflets chatoyants donc. Nous voici, devant les toiles de Soulages, confrontés encore et toujours aux mêmes problèmes que la peinture n’a de cesse de réactualiser, sans s’en débarrasser jamais tout à fait, traits, formes, couleurs. Alors toute la prouesse de cet homme, c’est de retourner ces problèmes, de les prendre comme on n’y aurait jamais pensé, certes, et c’est quelque chose, mais comment ne pas se demander s’il ne s’agit pas aussi un peu tout simplement de piétinement... Enfin il y a une question que pose Soulages qu’on n’avait encore jamais entendue avec une telle précision, une seule, mais une délicieuse, c’est que la peinture, avant d’être un jeu de reflet ou d’absorption de lumière, ce qu’il a d’ailleurs radicalement souligné, c’est de la matière. Et il y a un seuil où, devant le travail de Soulages, confronté à cette matière, vous ne savez plus dire si vous avez affaire à une toile ou à une sculpture. Vous regardez le travail de Soulages, vous voyez quelqu’un avancer pas à pas, toujours un peu plus avant que ce à quoi vous auriez pu vous attendre ; vous voyez des courts-circuits, des étincelles, des astuces, des évolutions, mais vous ne voyez jamais ni jaillissements, ni révolution, ni joie, dans une recherche qui s’obsède et se persécute à se laisser poser toujours les mêmes questions.


  Je ne suis pas certain que vous voyiez précisément où je veux en venir. Nous avons ici des espèces dont les évolutions convergent et là des questions qui ne lassent pas de se poser. Vous devriez pouvoir pressentir la ténacité des nécessités/possibilités. Ils pointent quelque chose d’intéressant, les psychanalystes, quand ils s’occupent de projection, de transfert ou de processus de satisfaction, leur problème, comme souvent, c’est de ne pas savoir quoi en faire. S’il est des gens pour ne pas savoir ce qu’ils ont dans les mains, c’est bien eux. Au fait, ils décrivent par ces processus, l’interchangeabilité de mots, de pensées, de comportements ou d’habitudes, des convergences et des courts-circuits. Il y aurait beaucoup de choses à dire à ce propos, bien plus intéressantes, ce me semble, que ces histoires de compulsions morbides et de dérèglements pathogènes, comme ceci qui veut que l’humanité ignore la passion par exemple et puisse aller, dans son ignorance, jusqu’à se faire mal d’avoir mal, pour croire offrir une origine précise et déterminée, contrôlable, à sa douleur ; ou comme cela qui veut que les effectuations voisinant, le point que son doigt ou son mot désigne ne coïncide jamais vraiment avec ce qui est désigné ; ou comme ceci encore qui veut que l’on s’enlise dans des rapports situationnels ou pensées et émotions ne sont jamais que des questions de territoires, qui forcément se déplacent sans cesse ; comme ceci enfin qui veut que les choses s’effectuent au niveau des fonctions et des organisations et qu’on peut dire quelque chose alors qu’on organise autre chose, qu’on peut dire quelque chose même pour organiser autre chose... Mais il est un point sur lequel je veux insister ici pour nous permettre d’avancer, c’est celui qui veut que nécessités et possibilités courent et concourent et inscrivent les fonctions dans tout un jeu de fongibilité.


  C’est que les fonctions sont fongibles et que les nécessités/possibilités courent. Qu’à renoncer à certaines possibilités, en laissant courir les nécessités, vous en fabriquerez d’autres équivalentes pour répondre à la ténacité de celles-ci ; qu’à ignorer des nécessités en fabriquant des possibilités spontanées, vous les verrez bientôt retomber ou s’adapter pour coïncider à des nécessités autres... C’est ce qui fait, j’y reviens, que ce qui est appelé la Révolution française, au niveau des fonctions, si l’on prend un niveau arbitrairement, comme l’on considère ailleurs les oreilles ou les poumons des cétacés, cette Révolution est un échec, en ce qu’elle n’a jamais consisté qu’à maintenir et à préserver des fonctions qui se trouvaient mises en danger par la pression. C’est ce qui fait que vous pouvez tisser des liens entre un « monarque » et un « président de la république », entre la magie et la science, entre la messe et le cinéma, etc... par la convergence de leurs fonctions et de leurs organes. C’est ce qui fait qu’il n’y a pas de génération spontanée, qu’ « on ne part pas » comme disait Rimbaud, qu’on ne repart pas de rien autrement qu’à méconnaître et ignorer. C’est ce qui fait que vous ne ferez jamais une Révolution sans attaquer les nécessités/possibilités, qui insistent encore et toujours, se traînent et s’entraînent les unes les autres. C’est ce qui fait que vous vous retrouvez toujours devant les mêmes problèmes, que vous les reconnaissiez ou non, tant que vous ne court-circuitez pas les fonctions en attaquant les nécessités/possibilités. Et ce n’est pas fait pour nous abattre, comme les saussuriens qui se sont laissés ahurir par l’insistance et la ténacité de quelque chose qui paraissait les dépasser. On l’a vu la dernière fois à propos de la culture hydroponique, qui ne sait pas se passer de la terre, qu’aussi hors sol qu’elle s’organise, la terre, la fonction terre, persiste. C’est le point qui se fait réfractaire au pouvoir magique de contrôle absolu, qui en rend les efforts disproportionnés et vains, cette fonction terre qui ne se laisse pas avaler ; le rire moqueur qui effondre la prétention de l’humanité à se dégager de la terre dont elle jaillit. La puissance d’effectuation des nécessités/possibilités qui persistent n’est pas une malédiction qui nous traque, mais a bien quelque chose de joyeux. Ce n’est décidément pas fait pour nous abattre, non, c’est tout simplement fait pour nous apprendre à viser.

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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