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15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 10:13

Gabriel Kuri - Retention and flow chart

Gabriel-Kuri---Retention-Chart.png  Me trottait dans la tête cette impression qu’il me fallait préciser quelque chose à propos de cette idée que j’ai exprimée la dernière fois, qui veut que la conscience pose et fabrique la question de l’inconscient, par exemple, ou l’organisation sociale celle de l’intérêt, etc... Il me semblait qu’on pouvait déduire de là cette curieuse idée qu’il y aurait quelque chose d’antérieur à ce point de différenciation... Là on serait au cœur de notre histoire de dédifférenciation... Pour qu’il y ait dédifférenciation, on pose forcément quelque part l’idée axiomatique d’une sorte de neutralité avant la différenciation qu’il s’agirait de retrouver... Idée que je rejette forcément...

 

  J’étais donc traversé par ce que j’ai appelé une impression au moment où je lisais quelque chose qui n’a rien à voir du tout, une espèce de synthèse analytique, si je puis dire, de Marcuse sur les différentes topiques de Freud, dans son Eros and Civilization. Et le voici (pp. 28-29), abordant la seconde, celle des instincts de vie et de mort, disant ceci (je traduis un peu grossièrement) : « La quête de l’origine commune des deux instincts fondamentaux ne peut plus être tue ». Et de préciser : « Fenichel soulève cette question décisive, à savoir si l’antithèse d’Eros et de l’instinct de mort n’est pas la « différenciation d’un fondement commun »... Je passerai sur cette jolie conception de Marcuse qui le fait embrancher la mort à la vie dans une boucle hardie. Je ne m’arrête par non plus sur ce point qu’il aborde à peine par cette phrase : « L’instinct de mort est destructeur non pas en soi mais par le soulagement de tension », point qui me paraît essentiel à noter pour lire Freud... Car cela n’a rien à voir avec ce qui nous préoccupe ici...

 

  Ce sur quoi je veux m’arrêter est parfaitement technique et tient dans cette idée que j’ai que la puissance d’effectuations est tout autant effectuée qu’effectuante. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de point de neutralité originelle spéculaire ; que sa question, même hypothétique, ne mérite pas d’être posée. Et que même, ce qu’il faut noter, c’est bien que, par exemple, la conscience fabrique son propre inconscient en se fabriquant elle-même. L’inconscient est donc ici la différenciation de l’identité (ce que l’identité n’est pas pour être), tout ce qu’elle a besoin de poser pour se différentier comme tout ce qu’elle ne pose pas en s’identifiant. C’est pourquoi l’acte d’identifier fabrique, par exemple appelons cela un inconscient. Inconscient qu’on peut aussi venir poser en identité et fabriquer l’inconscient de l’inconscient, c’est-à-dire – je développe jusqu’à l’absurde pour que vous pressentiez le mécanisme... –, où ce qui est posé pour se différentier ce sera quelque chose comme la conscience, par opposition à l’inconscient, mais qui peut ne pas coïncider avec la conscience dont est déduit cet inconscient, et ce qui n’est pas posé pour s’identifier, l’inconscient de l’inconscient, etc... Ce que la psychanalyse désigne par « inconscient », sans le savoir, c’est bien ces opérations inducto-déductives qui conditionnent nos pensées et nos actes et n’en finissent pas de nous tirailler.

 

  Je veux dire par là, si on reprend l’exemple, que l’instinct de vie fabrique forcément l’instinct de mort, mais par une espèce de paresse intellectuelle idiote, et que la différenciation des instincts de vie et de mort fabrique forcément leur indifférenciation neutre et originelle, etc... Ce n’est pas appelé « chaîne » signifiante pour rien... Nous voici donc devant l’embarras qu’il y a à organiser langues et sociétés avec des réflexes logiques psittacistes. C’est bien ce qui fait que je peux dire qu’on ne peut pas opposer virtuel à réel ou nature à culture – cette histoire d’origine neutre n’est après tout jamais qu’une réactualisation de cette question farfelue de la nature originelle qui occupait, par exemple les Lumières – ; que le mot est une chose ; et qu’il n’y a jamais que des faits effectuants et effectués...

 

  En parlant de « nature », il me vient à l’idée un autre exemple que j’ai trouvé parfaitement délicieux... C’est celui de l’organisation des villes qu’on a toujours opposée à celle des campagnes... On s’imagine, et ce qu’on a appelé « l’exode rural » n’est pas fait pour ne pas nous l’induire, qu’à l’origine on vivait à la campagne jusqu’à ce qu’on puisse s’organiser assez pour rationaliser quelque chose qu’on pourrait appeler une ville, c’est-à-dire le lieu où l’on échapperait à la malédiction de la précarité, où la culture se substituerait à la cueillette, où l’élevage prendrait le pas sur les aléas de la chasse, etc... selon la tournure de Mélenchon  qui a le mérite immense de poser cette savoureuse question... Seulement voilà, il se trouve que d’aucuns se demandent si la ville n’apparaît pas « avant le peuplement rural », comme Braudel le note en évoquant la thèse de Jane Jacobs (cf. F. Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, T1, p. 553). Et ce qui est sûr en tout cas, c’est que la ville maintient de toute façon la campagne en s’approvisionnant auprès d’elle. Je veux dire la ville – vous imaginez mon plaisir à l’exprimer... – la ville donc fabrique sa campagne, qu’on la situe tantôt aux fins fonds de sa région ou aux fins fonds de ce qu’on n’aura pas appeler le « Tiers-monde » pour rien... Et c’est bien ce fait d’effectuations effectuées et effectuantes qui importe, bien plus que de savoir qui tient son origine de l’autre...

 

  Ces questions doivent vous paraître anecdotiques, mais pour autant vous devez tâcher de pressentir le pas technique immense que l’on fait dans notre conception des choses... C’est ce pas qui nous permet de dire que la question de l’individu et du groupe ne se pose pas, ou celle de la conscience et de l’inconscient, etc... puisque l’une fabrique l’autre en se posant, c’est-à-dire qu’il nous permet de regarder les conditions de fabrication de ces questions, de les regarder et de les court-circuiter... Vous devez pressentir comme on peut se permettre de se débarrasser de tout axiome spéculaire, comme on peut effondrer le socle sur lequel repose des édifices mentaux tout aussi encombrants qu’artificiels... Je veux dire : c’est face à la soumission à cette chaîne logique qui n’en finit pas de nous déborder et de nous poursuivre qu’il s’agit de se dresser. L’ironie de la chose veut qu’on découpe artificiellement des contours dans une opération loufoque d’isolement pour croire pouvoir agir surs les choses que l’on conçoit, quand elles n’en finissent pas, par cette opération même de nous glisser des mains.

 

  Ce qu’il faut voir et pressentir, ce sont ces poussées incessantes et têtues d’effectuations qui accidentellement se détachent et atteignent quelque chose comme un seuil où une possibilité/nécessité émerge mais ne se détache pas tout à fait assez pour ne pas effectuer/être effectuée encore et encore... Cela veut dire que même si on les isole et les organise, ces effectuations continuent de courir et de travailler, c’est-à-dire qu’on loupe la cible mais que le fait même de louper effectue/est effectué... Il faut pressentir ce foisonnement mycorhizien, cette canopée proliférante où la dite chose n’atteint pas le seuil où on peut l’isoler et l’organiser tout à fait et continue de courir, et où organisation et isolement sont eux-mêmes des choses qui courent, etc... Il faut pressentir encore que les effectuations sont tout autant effectuantes qu’effectuées, c’est-à-dire qu’elles n’en finissent pas de se dédifférentier. Et il faut pressentir enfin que ça n’a rien à voir avec l’abattement macabre structuraliste, qu’on a bien affaire à quelque chose de forcément joyeux...

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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