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8 décembre 2013 7 08 /12 /décembre /2013 11:05

Anne Teresa De Keersmaeker, Boris Charmatz - Partita 2

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Précédemment, on a vu la méfiance monter de part et d'autre, la manifestation du 22 janvier puis les élections législatives...


  Vers la fin janvier, ce grondement déçu, fâché et tenace, cette exigence démocratique qui n’en finit pas d’exercer ses pressions, c’est vers la garde nationale [Verbe] une zone sensible, un point d’appui, une brèche… [Garder cette phrase pour introduire ce mouvement de fédération des gardes nationaux… Réunion d’abord au Cirque d’Hiver fin janvier donc, puis, le 15 février, au Vauxhall. Face aux armées permanentes « qui ne furent jamais que des instruments de despotisme, et qui amenèrent fatalement avec elles la ruine du pays »[1], le recours à la Garde nationale, le peuple armé, pour défendre un ordre « reposant sur les principes franchement républicains »[2] s’impose d’évidence. Il s’agit donc d’élire des délégués pour instituer un Comité central qui s’attachera à organiser des bataillons disparates.

 

  Décrire une grande réunion où les bataillons de 18 arrondissements (les 1er et 2e manquent) sont représentés. Décrire des discussions où l’on se lève, se contredit, s’interpelle, s’approuve… où l’on s’occupe d’abord de la question des élections[3], dont les résultats viennent de tomber. Puis, un citoyen prend la parole. Il veut « imposer aux députés de Paris d’exiger la guerre à outrance »[4] ; « maintenir la République par tous les moyens » ; « établir un comité de salut public » ; « protester contre l’entrée des ennemis dans Paris »… Un autre se lève et propose de « s’affranchir »[5] des commandants de bataillons nommés par le gouvernement et de ne reconnaître « pour chefs que ses élus »[6]. Le lendemain, on vote la formation d’un Comité central constitué d’un délégué élu dans chaque compagnie. On précise : « sans distinction de grade »[7]. Lissagaray écrit : « Dès le premier jour, l’idée de la fédération apparut ce qu’elle était, républicaine, non sectaire, par cela même irrésistible »[8]

 

  Jules Favre s’en inquiète et « désole » Thiers d’une « pluie de télégrammes »[9]. Dans l’un d’eux, en date du 28 février, il note : « La Garde nationale est absolument désorganisée, et les bataillons qui se livrent à ces désordres n’obéissent plus qu’à un Comité qu’on peut appeler insurrectionnel. »[10]. Clément-Thomas, à la tête de la Garde nationale depuis le siège, déconsidéré par des hommes qui le pensent « absolument étranger à l’art militaire », « placé à ce poste important » « par la camaraderie seule », qui avait mis « tous ses soins à tenter d’avilir cette même garde nationale par d’injurieux ordres du jour »[11], démissionne. ne pas prendre partie, simplement relever que cette opinion sur Clément-Thomas courait… Par ailleurs, insister : il faut retenir son nom…

 

  Les jours se suivent. Le 17 février, le 18, le 19, on se réunit pour discuter des articles, le 4e, le 9e, le 12e… On retourne chaque point dans tous les sens… Par exemple on s’interroge sur la question de savoir si un commandant de bataillon qui serait élu délégué de compagnie au Comité central aurait pour souci de défendre les intérêts de cette compagnie ou du bataillon[12], partagés entre l’exigence de l’égalité dans les suffrages et le conflit d’intérêts…] A voir ce souci du détail, on pressent le poids, l’importance de la chose qu’on manie avec précaution et l’engagement, l’espoir et la délicatesse des mains qui façonnent… [Le 24 février, on procède aux votes des statuts.

Noter l’ampleur de ce mouvement. A l’Assemblée générale du 15 mars 1871, « 1285 compagnies sur les 2150 de la ville sont représentées »[13]

 

  Puis on se rend à la Bastille « pour rendre hommage aux martyrs de 1830 et de 1848 »[14]. On regarde cette colonne qui commémore la Révolution de 1830. On se souvient avec ce quelque chose dans la gorge qui fait que même la salive a du mal à passer : le 24 février 1848, la Deuxième République était proclamée…] On se dit que, quand même, ces gens autour, occupés à leurs quotidiens, perdus à se quereller ou à médire, à s’en prendre aux uns et aux autres, dont on désespère souvent, sans doute parce qu’on en attend trop, parfois, plusieurs fois au cours de ce siècle, se sont levés pour exiger plus de justice, plus d’égalité, plus de liberté de toutes la force qu’ils trouvaient dans leurs corps. On place un drapeau rouge entre les mains du Génie. [« Ce sinistre emblème devait rester à cette place jusqu’au 28 mai » note Vinoy, qui ajoute : « c’était là en quelque sorte une déclaration de guerre et le signal de l’émeute »[15]]. Forcément on acclame et ceux qui auront gravi jusque-là et le symbole de cet espoir qui ne sait pas se laisser étouffer décidément. Un orateur lance quelques mots qui exaspère encore un peu plus la ferveur l’enthousiasme [trouver un mot] : « les exploiteurs du monopole semblent croire que le peuple est toujours en tutelle. Ils paraissent oublier qu’il s’est quelquefois réveillé subitement et qu’il a su faire acte de majorité quand il s’est affirmé en 93, en 1830, en 1848, ainsi qu’en 1870… »[16].

 

  On ne sait plus dire si on rend hommage ou si on réveille un espoir assommé par ces derniers jours. Le résultat des élections dans les campagnes françaises est une épouvante ; on croit presque entendre le pas [trouver un adjectif pour décrire la cadence d’une marche dont chaque pas provoque un bouleversement dans les chairs] des troupes prussiennes s’approcher[17]… On retourne à la Bastille le 25. Le mouvement prolifère et contamine. Deux milles personnes marchent depuis la place d’Italie, d’autres depuis la place Saint Vincent de Paul et s’en vont converger à la Bastille[18].

 

  Le 26, on sait que le délai de huit jours qui prolongeait l’armistice expire. Les cœurs battent un peu plus vite[19] [Image usée… exprimer l’excitation, l’énervement, l’émoi en parlant de pression artérielle plutôt…]. On s’exaspère.

 

 [Fureur à la Bastille.

  Relever les différentes versions quant à cette affaire de la foule qui s’en prend à un homme place de la Bastille…

  « Place de la Bastille, il y a eu une émotion qui a eu, paraît-il, de sérieuses conséquences. M. Thiers devrait savoir qu’il n’a pas le droit de surexciter une population affolée de douleur, en se servant contre elle des mouchards de l’empire. »[20]

  Noter que les rumeurs et les craintes sur des histoires d’espions ont irrigué tout le siège de Paris : voir par exemple le journal de Jacques-Henry Paradis : « Le bruit circule que Paris est infesté d’espions. On ne sait d’où cette supposition prend naissance, mais elle a fait un chemin rapide, aussi chacun fait-il dans son quartier une police active et même parfois tyrannique. »[21] - ici il s’agirait d’espions prussiens, après le siège on se figurera des espions de Thiers…

  « Le 26, les manifestations redoublèrent. Un agent de police, surpris par des soldats à prendre les numéros de leurs régiments, fut saisi et jeté dans le canal qui l’emporta à la Seine où des furieux le suivirent. »[22] écrit Lissagaray.

  Un témoignage anonyme donne un nom Vincensini, « victime du populaire en délire » et confirme : « c’était bien réellement un agent de la préfecture de police ».[23] Vinoy rapporte le même nom d’un agent de police. Dans son récit bref, l’homme est lié à une planche et « précipité dans le canal »[24]. Il parle aussi d’un commissaire de police, un inspecteur et un employé de la gare de l’Est menacés qui parviennent à se sauver…

  Le Rappel relate une histoire que le journaliste date au 24 février, où un individu qui « tirait un calepin de sa poche et notait le numéro »[25] de chaque bataillon fut saisi par une « foule exaspérée » et sauvé par un chef de bataillon qui l’a fait conduire au poste. Insister sur le verbe sauver. Les jours suivants, ce journal ne vient pas compléter sa relation de l’affaire.

  On trouve une autre version dans le Journal officiel : « un certain nombre d’individus ont assailli des agents inoffensifs de la paix publique. Un d’eux, a été attaché sur une planche, jeté dans la Seine, et, pendant qu’il s’efforçait de regagner la rive, repoussé à coups de pierre et de crocs au milieu du fleuve où il a trouvé la mort. Un magistrat, venu à son secours, a été obligé de se réfugier dans une caserne. Un peu plus tard, un employé d’une compagnie de chemin de fer a failli être la victime de misérables qui affectaient de le prendre pour un ancien sergent de ville. »[26]. Remarquer que c’est la seule version qui parle de plusieurs individus (individus comme on dit dans la police…).

  Le Journal des Débats[27] fait un récit, repris par le journal le Temps[28], qui s’attarde indéfiniment sur des péripéties qu’il croit être en mesure de rapporter. C’est une foule qui crie : « A l’eau ! à l’eau ! c’est un roussin ! c’est un mouchard de Pietri ! »… Ou encore : « Ah ! ils se figurent qu’ils vont recommencer leurs jeux de casse-tête ! pas de pitié ! il faut faire un exemple qui nous débarrasse des mouchards ! »… que décrit le journal. Si dans cette version, l’homme parvient à se réfugier, la foule envahit le poste, entouré de « milliers » de « curieux »… On le sauve une seconde fois en « l’entraînant de l’autre côté de la place, près de la rue de la Roquette ». Il est repris et garroté pour s’assurer qu’il ne puisse pas nager avant d’être jeté à la Seine. A noter cependant cette phrase dans un article à charge qui consacre plus de la moitié de sa relation de la manifestation à cette affaire : « Chose inouïe, à cette heure-là, une heure, il pouvait y avoir sur la place de la Bastille environ vingt mille personnes. Les forcenés qui réclamaient la mort de la victime n’étaient pas plus de quatre ou cinq cents, et encore y avait-il parmi eux deux cents gamins… ».

   

  Le déplacement des armes.

  Avec l’imminence de l’entrée des Prussiens s’exaspère le souci de leur confisquer les armes et les munitions qu’ils pourraient trouver dans Paris et dont ils pourraient s’emparer. Après avoir rappelé une colère une accusation [Mot] contre le gouvernement : « l’incurie des capitulards avait livré douze mille fusils en trop aux Prussiens »[29]… Lissagaray décrit des mouvements de bataillons attachés à déplacer les pièces… On va chercher les canons au parc Wagram pour les emmener au parc Monceau, mais encore « à Montmartre, la Villette, Belleville, place des Vosges, rue Basfroi, barrière d’Italie, etc. »…

  Du point de vue de Vinoy, plutôt qu’un acte de vigilance de la population, la chose est décrite comme une appropriation du – l’expression est savoureuse – « parti du désordre »[30]. Il explique : « beaucoup de ceux qui aidaient à enlever les canons s’imaginaient réellement qu’ils faisaient acte de patriotisme, et ne songeaient pas qu’ils ne travaillaient en somme que pour un parti dont ils devaient bientôt détester et maudire les excès »[31]. Relever, ça aura son importance plus tard, que Vinoy considère qu’à cause de « cette participation inconsciente d’un grand nombre d’individus », « il n’était pas possible de s’opposer à l’enlèvement des canons ». Rappeler que ces mémoires sont écrites ex post, sans qu’on puisse savoir donc si elles reconstituent une version – forcément de défense – ou consignent des faits…

 Noter que le déplacement ou le pillage des « canons de l’artillerie de la garde nationale »[32], pour reprendre l’expression de Favre, par les gardes nationaux eux-mêmes, ne peut pas être appréciée de la même façon selon qu’on reconnaît les chefs nommés par le gouvernement ou ceux que les gardes ont élus au Comité…

  Lissagaray décrit lui une « physionomie » plus joyeuse où les troupes envoyées par Vinoy pour étouffer ces mouvements « fraternisaient avec le peuple »[33]]

 

  Et puis voilà. C’est le 1er mars. Un soleil fier[34], obstiné, agresse le ciel et jette ses rayons sur Paris. Les prussiens sont là, dans la ville. On ne parle pas. On attend. On ne se regarde pas non plus. Sans doute même ne pense-t-on plus du tout. Rien. Ce matin, le Cri du Peuple, journal des républicains, ceux que le gouvernement décrit comme des factieux sanguinaires, a lancé un appel au calme. On a lu : « toute attaque servirait à désigner le peuple aux coups des ennemis de la Révolution, monarchistes allemands ou français, qui noieraient les revendications sociales dans un fleuve de sang. »[35]. On n’en a pas discuté. On ne l’a même pas lu à haute voix. On a laissé le journal sur la table pour qui voudrait le lire. Et puis, on ne sait plus. Sans doute on a fini de manger. On a fait sa toilette… On ne se rappelle pas. On fait les gestes automatiquement aujourd’hui, sans réfléchir. On ne sait plus où on a mis les choses ni même ce qu’on faisait il y a un instant. On a regardé l’heure. Longtemps. On a observé comme les aiguilles tournent lentement quand on les regarde.

 

  Et on a imaginé. Il est dix heures du matin. A cette heure, les Prussiens doivent avancer sur le pont et l’avenue de Neuilly[36]. Ils vont marcher sous l’Arc de Triomphe et descendre les Champs-Élysées. Qu’est-ce qu’ils vont voir ? Ils vont voir le silence. Ils ne vont pas l’entendre non, ils n’entendront rien, ils vont le voir ce silence de Paris qui n’a plus rien d’autre à opposer que des rues désertes, des boutiques fermées, des drapeaux voilés de noirs arborés sur les maisons[37]. Et on veille bien à le respecter, ce silence. On empêche à coups de fouet quelques filles qui veulent aller vers eux ; on proteste contre un café qui s’ouvre sur les Champs[38]… Non, ils ne trouveront rien, les Prussiens, on a même tari les fontaines et on sait que les becs de gaz n’éclaireront pas la ville ce soir[39]. Le silence. Et le bruit écervelé et sourd de leur fanfare n’y pourra mais.

 

  Arrivés place de la Concorde, verront-ils les statues des villes de France, Rouen, Brest, Lyon, Marseille, Bordeaux, Nantes et Lille voilées de crêpe noir[40] ? Et verront-ils  la statue de Strasbourg, la ville qu’ils viennent de prendre, couverte de couronnes[41] ? On tient toujours sa montre dans la main. L’aiguille des minutes ne s’est déplacée que d’un [un marqueur ? une minute ? un chiffre ? un trait ? chercher… Recherche faite : « Index de cadran : Ils servent à l'indication des heures, minutes et secondes. Il sont décalqués ou se sont des appliques collées ou goupillées sur le cadran. »[42].]

 

Dimanche prochain, on s'arrêtera sur les différents courants qui composent la gauche à l'époque...

 

Voir le site du film "Commune"...




[1] Cf le préambule des statuts de la Constitution du Comité central in  Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, Tome III, 1872, p. 3.

[2] Ibid.

[3] Cf le process-verbel de la séance du 15 février 1871, ibid., p. 4.

[4] Ibid., p. 5.

[5] « affranchir [la garde nationale] de la place Vendôme » selon l’expression de Lissagaray in Histoire de la Commune de 1871, Paris, 1929, p. 84.

[6] Ibid.

[7] Cf la discussion de l’article 1er dans le procès-verbal de la séance du 16 février in Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, op. cit., p. 7.

[8] Lissagaray, op. cit., p. 84.

[9] In Le courrier de M. Thiers, Payot, Paris, 1921, p. 432.

[10] Ibid., p. 431.

[11] Gustave Lefrançais, Étude sur le mouvement communaliste, Neuchatel, 1871, p. 81.

[12] Cf  le rapport sur les statuts d’Arnold in Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, op. cit., p. 13.

[13] Pierre Lévêque les courant politiques de la Commune de Paris in La Commune de 1871, Ouvrage collectif, Publications de l’Université de Saint Etienne, 2004, p. 53.

[14] Ibid., p. 14.

[15] Général Vinoy, Campagne de 1870-1871, Paris, 1872, p. 131.

[16] Cité dans le récit du Journal des Débats, 27 février 1871, p. 2.

[17] “Les journaux annonçaient pour le lendemain l’entrée de l’armée allemande par les Champs-Elysées » in  Lissagaray, op. cit., p. 85.

[18] Gal Vinoy, op. cit., p. 133.

[19] “La seule supposition que cette humiliation pouvait avoir lieu surexcitait les esprits, longtemps même avant qu’elle eût été décidée… », Gal Vinoy, ibid., p. 135.

[20] In le journal l’Avant-Garde cité par Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, op. cit., p. 15.

[21] Jacques-Henry Paradis, Le siège de Paris, Paris, 1872, p. 53.

[22] Lissagaray, op. cit., p. 85.

[23] Anonyme, Le siège de Paris 1870-1871, Degorce-Cadot, 1871, p. 14.

[24] Gal Vinoy, op. cit., p. 138.

[25] Le Rappel, 26 février 1871.

[26] Journal official de la République française, 27 février 1871.

[27] Le Journal des Débats, 27 février 1871, p. 2.

[28] Le Temps, 28 février 1871, p. 2.

[29] Lissagaray, ibid., p. 86.

[30] Gal Vinoy, op. cit., p. 141.

[31] Ibid., p. 142.

[32] Jules Favre, le gouvernement de la défense nationale, Tome III, p. 146.

[33] Lissagaray, op. cit.

[34] « un splendide soleil qui semblait insulter à notre douleur » pour J. Favre, op. cit., p. 150.

[35] In Maxime Jourdan, Le cri du peuple (22 février 1871 - 23 mai 1871), ed. L’Harmattan, p. 81. 

[36] Favre, ibid.

[37] Ibid., p. 151.

[38] Lissagaray, op. cit., p. 88 confirmé par Louis Herbette, Lettres d’un assiégé, Montréal, 1895, p. 56.

[39] Lissagaray, ibid.

[40] G. Lefrançais, op. cit., p. 130.

[41] L. Herbette, op. cit.

[42] Terminologie de l’habillage d’une montre, http://www.horlogerie-suisse.com/Theoriehorlogerie/habillage.html recoupé avec Traité de construction horlogère, Ouvrage collectif, Presses polytechniques et universitaires romandes, p. 830.

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Published by claude pérès - dans La Commune de Paris
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