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12 janvier 2011 3 12 /01 /janvier /2011 09:47

Koji Wakamatsu - Violent Virgin

  11562587_gal.jpgAlors... Je voudrais prendre un exemple. Il y a quelque chose qui m’amuse assez et dont je voudrais faire quelque chose parce que je sens bien que ça pourrait nous permettre de faire un pas de plus. Je voudrais parler de l’événement. Dis comme ça, je suis mal parti, puisque je le prends comme un îlot à considérer sous toutes les coutures, quelque chose qui serait détaché de la terre dont ça a jailli, assez pour pouvoir y attribuer des qualités autonomes. Je répète suffisamment qu’on n’atteint pas le seuil de l’identité autrement que par des processus de mirages spéculaires hydroponiques pour savoir qu’à m’y prendre comme ça, je me condamne à affirmer des choses quand ma méthode va venir, non pas certes prouver, mais disons... effectuer, exemplifier, le contraire... C’est ce qu’on appelle des contre-investissements. C’est la même chose quand tel réalisateur affirme être pour la décroissance, – c’est de l’ordre de l’être ces choses-là apparemment –, et fait plier ses films sous le poids de la profusion et du gaspillage. C’est toute la différence entre le pourquoi et le comment par exemple... Mais je vais finir par vous dire qu’il n’y a pas d’événement, et précisément parce qu’il n’y a pas de singularité qui se détache assez pour pouvoir ni la percevoir ni la nommer, alors je ne suis pas trop inquiet.

 

 

  Dans sa logique du sens, l’événement est une des conceptions les plus délicieuses de Deleuze. Alors il se trouve que ce livre est un peu précipité ou forcé... comment dire... vous avez comme ça un philosophe qui fait une percée monumentale et puis, je ne sais pas, sans doute un manque de temps... je veux dire un manque d’effectuations, un manque d’expérience, de maturation... appelez ça comme vous voulez, qui le fait parfois déployer tout un attirail quand il suffirait de laisser les concepts poursuivre leur travail. Ca c’est le goût de son auteur pour la science-fiction qui l’étourdit parfois... Ca n’est pas très grave, ça demande simplement de ne pas se laisser distraire par une profusion qui ne va pas mener très loin et attendre que ce qu’il a dans les mains continue de s’effectuer, plus tard, des années après, dans l’Anti-Œdipe par exemple...  Toujours est-il que, quand vous négligez tout le travail d’orfèvre pour regarder un peu les mécanismes de quelque chose comme l’événement donc dans ce bouquin, vous touchez un nerf dans le travail de Deleuze. Enfin il me semble. Alors vous avez des effectuations qui courent et voisinent et des points de singularités qui se détachent. Là l’appareil est complexifié à loisir entre surface et profondeur, corps sans organes et organisations sans corps... Toujours est-il que sur le chemin de toutes ces considérations, vous trouvez ceci page 246 : « l’événement, c’est le sens lui-même, en tant qu’il se dégage ou se distingue des états de choses qui le produisent et où il s’effectue. », puis à la page suivante ceci : « Et si c’est bien dans cette part que l’effectuation ne peut pas accomplir, ni la cause produire, que l’événement réside tout entier, c’est là aussi qu’il s’offre à la contre-effectuation et que réside notre plus haute liberté, par laquelle nous le développons et le menons à son terme, à sa transmutation, et devenons maître enfin des effectuations et de causes ». Bon, il va falloir s’y attaquer. A noter déjà que Deleuze court-circuite merveilleusement le problème du rapport de cause à effet, puisqu’il ne se soucie plus de déterminer à quel moment il y a l’effet d’une cause ou la cause d’un effet, c’est bien pourquoi cette histoire d’effectuations est une prouesse.

 

  Seulement voilà. S’il ne se soucie plus d’identifier artificiellement ce qui serait de l’ordre de la cause ici et de l’effet là, il ne se concentre pas pour autant sur ces effectuations qui courent et voisinent, mais s’attache, avec toute sa virtuosité, à concevoir des niveaux et des seuils où, quand même, de toutes façons, viendraient se « dégager », quelque chose comme un événement. Il faut pressentir ce point de singularité où « l’effectuation ne peut pas accomplir, ni la cause produire », le point de l’événement donc, parce que c’est une conception exquise. Je vais effectuer un saut, en vous disant que si, pour lui, évidemment, il n’y a pas d’accidents, mais des événements, et il appuie son hypothèse de toutes ses forces intellectuelles, je regrette qu’il ne fasse pas le pas de plus, avec tous les éléments qu’il a dans les mains, effectuations, voisinage, etc... pour ne plus voir que des accidents... Ca lui aurait permis de ne pas perdre son temps à démultiplier les classifications, dans ce bouquin, comme dans Proust et les Signes ou comme avec son corps sans organes, qu’il déploie comme des parades de prestidigitations... Mais il aurait tort, je suppose, de ne pas se faire plaisir, quitte, donc, à se précipiter. Peu importe.

 

  Ce qui compte, ce n’est pas qu’il n’est pas tout fait, tout pu, tout su, et que ses goûts diffèrent des nôtres, ça alors tant mieux !, mais bien la brèche qu’il a... disons effectuée tiens, et dans laquelle on n’a pas manqué de s’engouffrer depuis un moment avec nos histoires d’effectuations. Alors prenons ça autrement... Il faut voir la commodité et le confort qu’il y a à penser l’événement. Vous voyez un tremblement de terre, vous voyez un fruit se détacher de la branche de son arbre et tomber, vous croyez voir un événement forcément. Que des effectuations franchissent un seuil de votre perception, quand celle-ci ne se doutait de rien jusque-là, puisque que vous n’êtes pas en mesure de percevoir le travail des plaques lithosphériques, leurs mouvements de déplacement et de subduction mais seulement un point autour duquel vous vous affolez, et viennent vous faire croire à quelque chose comme un événement, ça n’a rien d’étonnant. L’idée même d’événement vient du spectre de notre perception en-deça et au-delà duquel les choses continuent de voisiner sans que nous n’en soupçonnions rien. A partir de là – je fais de l’archéologie là, c’est délicieux –, que ce seuil d’intensité fasse point qui se nomme, cela va sans dire, tiens. Que les choses continuent de voisiner, que les plaques tectoniques n’en finissent pas leur subduction après le tremblement, que la pomme pourrisse et éparpille ses pépins, dont certains germent, etc..., ça ne nous vient pas à l’idée. Alors, certes, il y a des choses qui s’arrêtent et des choses qui commencent avec un tremblement de terre, des illusions de causes et d’effets qui donnent cette impression étrange qu’elles viennent, ces choses, coïncider en un point, épouser quelque chose comme une séquence, mais elles ne sont jamais que de l’ordre du monde du verbe, les immeubles qui s’effondrent, les corps qui ont faim... Qu’à partir d’un franchissement de seuil, on puisse découper une séquence, ça c’est une faiblesse de confort et une paresse intellectuelle. Oui, mais voilà, il se trouve que les choses, on ne sait pas ne pas les nommer, c’est-à-dire les identifier/différencier, les dégager de la terre dont elles jaillissent, alors forcément ce franchissement de seuil, cette vue de l’esprit donc, il va venir former un point, ne serait-ce que pour porter un nom.

 

  Vient le moment de la pensée et de l’action. La conception de l’événement de Deleuze nous fournit le paradigme de la parade, puisqu’elle désigne un interstice, un repli, un répit entre l’effectuation qui « ne peut pas accomplir » et « la cause produire », une rupture dans le cours voisinant des effectuations, une poche où l’on va pouvoir se retourner, saisir les bouts des causes et des effets et devenir « maître enfin des effectuations et des causes ». Dans cette illusion naît le monde du pouvoir magique, celui dont les immeubles s’effondrent donc et dont les corps sur lesquels ils se fracassent n’en reviennent pas, ne peuvent pas en revenir, j’imagine que vous l’aurez pressenti.  

 

  Alors je n’insisterai pas sur ce monde du pouvoir magique, je dirai simplement qu’il y a des effectuations qui voisinent, franchissent des seuils, courent et concourent, accidentent, mais qu’il n’y a pas, qu’il ne peut pas y avoir d’événement, ni de points précis où l’on pourrait s’y retrouver.

 

  Je voudrais dire, puisqu’on parlait de subduction, que le délire du pouvoir magique est une effectuation parmi d’autres, comme une autre, non pas seulement parce que les choses continuent de travailler tandis qu’on s’occupe, avec l’ahurissement hébété dont le corps humain est capable, de les délirer, mais parce que le délire, le cancer affolé et indéfini, la rumeur de la parole, les gazouillis, l’urine, sont effectuation, c’est-à-dire qu’il n’y a pas un point précis où, franchissant un seuil, tel effet deviendrait une cause et telle cause deviendrait un effet ; qu’il n’y a pas une séquence que l’on pourrait trancher dans le vif du cours d’effectuations, mais un cours dans lequel l’artifice même d’une séquence est emporté.

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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