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5 février 2012 7 05 /02 /février /2012 17:40

Jean-Christophe Meurisse - Nous avons les machines

 JC-Meurisse---Nous-avons-les-machines.jpg

Il se trouve que j’ai gardé en tête le point par lequel je voulais passer à la suite de ma précédente note. C’est chose rare, comme on dit, ça m’arrive de les oublier et de les retrouver plus tard par un autre biais... Je suis surpris, parce que n’ayant pas été animé par cette nécessité qui me pousse à mener mes recherches, l’esprit tranquille donc, je n’aurais pas cru que je retrouverais les choses où je les ai laissées... Mais on s’en fout.

 

  Je voulais préciser quelque chose... Il faut voir que la démocratie n’est pas un modèle achevé qu’on pourrait opposer par exemple à un Etat dit totalitaire ou à un quelconque autre modèle. La démocratie, ce sont ces mycorhizes synallagmatiques qui travaillent de toutes façons que le modèle organisationnel soit de type totalitaire ou ressemble d’avantage à quelque chose de démocratique comme une République ou n’importe quoi avec une constitution ou autre...

 

  D’abord, je voudrais évoquer ce point en passant qu’on ne connaît ni l’individu ni quelque chose qui relèverait du groupe, de l’inter ou du supra-individuel. où que s’arrête votre regard, en un point dit individuel ou un point dit collectif, vous trouverez toujours de toutes façons des mycorhizes, des tensions synallagmatiques qui concourent. C’est même bien pourquoi on ne peut pas dire qu’on a ici un groupe et là un individu. Vous noterez comme on fonce sans vergogne dans le tas structuraliste avec une conception pareille... Mais peu importe, ce n’est pas là où je voulais en venir...

 

  Je voulais regarder ces mycorhizes au travail dans quelque chose qu’on appellerait une organisation sociale, un Etat, autre... pour voir que cette opposition avec laquelle on pose ici l’idée qu’on se fait d’un modèle totalitaire où un homme ou un groupe d’hommes imposent impérativement leurs normes et là cette autre idée qu’on se fait d’un modèle constitutionnel où des hommes parlementent et négocient a quelque chose d’artificiel... Avant de m’arrêter sur le modèle totalitaire, je veux insister sur ceci qui veut qu’on n’a pas fait ce qu’on appelle la démocratie par noblesse de cœur ou gentillesse ou bonne intention ou quelle que soit la façon dont on se représente une chose pareille. On a fait la démocratie parce qu’aucun pouvoir ne pouvait plus imposer ses normes sur un territoire ou un groupe d’hommes donnés. La démocratie, ce sont les tiraillements synallagmatiques, les disputes et les désaccords qui se voient mis à jour.

 

  Pour confirmer ce point, je crois bon d’insister donc sur cet autre point qui veut que jamais aucun pouvoir n’est jamais parvenu à imposer ses normes sans disputes aucune, c’est-à-dire en éradiquant absolument les concours synallagmatiques. On se représente donc un pouvoir totalitaire comme exempt de ces mycorhizes dont on parle ici ; on conçoit ici un maître qui domine, là un esclave qui n’en peut mais ; on se trompe. C’est oublié, comme on l’a plusieurs fois rappelé ici, que le rapport maître/esclave procède d’un échange synallagmatique. Qu’un pouvoir tende à camoufler les disputes qui le tiraillent, de la même façon qu’on refoule un inconscient, pour les mêmes raisons, pareil... ne veut pas dire qu’il n’y en ait pas.

 

  Il faudrait prendre un exemple... On pourrait songer aux nombreuses ruses dont a fait preuve un Louis XIV traumatisé par la fronde... ou aux différentes inclinaisons de la politique de Mao selon que tel ou tel courant l’emportait au sein de son parti... pour voir ces rapports et ces combinaisons au travail... Je voudrais m’arrêter sur un autre exemple que j’aime beaucoup de ces concours synallagmatiques qui travaillent les pouvoirs totalitaires, celui curieux dit de la « note-Staline ». Cette note Staline, c’est cette proposition incongrue venant de l’URSS en Mars 1952 proposant à l’Ouest et au chancelier Adenauer la réunification de l’Allemagne en échange de sa neutralité. Maintenant que les archives communistes sont ouvertes et qu’on a pu démontrer que la proposition était sérieuse, ce que personne, ou presque, ne croyait ou ne voulait croire tout à fait à l’époque, ce qu’il est intéressant de voir, c’est bien ce jeu synallagmatique qui concourt à une pareille proposition. Vous avez donc, dans ce pouvoir stalinien, un parti divisé où Malenkov et Béria travaillent pour une politique de détente avec l’Occident et parviennent à convaincre assez pour arriver à cette note, précisément ces notes, il y en aura plusieurs... Ce qu’il faut voir, c’est la réplique des Maréchaux soviétiques et leurs ruses pour rejeter cette dite détente... Cette politique ainsi détendue ou assouplie, forcément, laisse percer des révoltes et des protestations ouvrières jusque-là comprimées en RDA... Jusqu’à cette émeute en juin 1953 des ouvriers du bâtiment qui construisent la Staline Allee, attisée par le GRU, le service de renseignement soviétique qui intrigue contre Béria, qui retourne cette politique de détente contre son défenseur, et, selon l’expression, « scelle sa chute ». Là on est au cœur savoureux et palpitant de ce travail de mycorhizes que je cherche à dégager. Je vous invite à vous pencher sur ce point de l’Histoire de l’URSS. Quoique je puisse en avoir le goût, je ne suis pas historien, je prends simplement une séquence historique pour permettre de pressentir cette conception que j’essaie de dessiner... Et je ne sais pas si j’y parviens... Ce qui m’intéresse, c’est de saisir à un moment précis cette tension que je cherche à vous faire pressentir... 

 

  En d’autres termes, quelles que soient les modalités de pouvoir que vous preniez, vous ne vous retrouverez jamais devant quelque chose de vertical qui s’abat sur un pauvre peuple, mais bel et bien un jeu, un concours de tensions et de disputes mycorhiziennes. Les pouvoirs dits constitutionnels s’occupent d’organiser ces disputes que les pouvoirs dits totalitaires refoulent dans leurs inconscients... Ce n’est sans doute pas pour rien que le corpus psychanalytique est venu s’élaborer au sein de modèles de pouvoirs constitutionnels où ce qui était encore inconscient – et pouvait ne pas l’être du tout, l’inconscient est une boursouflure fabriquée – n’en finissait pas de venir taquiner les consciences...

 

  Dans les Etats totalitaires comme dans ceux constitutionnels, ce que l’on peut observer à l’œuvre, c’est la rationalisation et l’organisation des concours synallagmatiques, quelles que soient les procédures, intimidation, compromis, dispute... C’est bien pourquoi on n’est déjà plus exactement dans quelque chose qui tiendrait de l’ordre de la démocratie avec les Etats constitutionnels... Et ce rapport à la dispute, il se trouve qu’il est toujours forcément le même, c’est-à-dire un rapport linguistique. La question de l’intérêt ne se pose qu’avec celle de la rationalisation. L’intérêt, c’est une assignation linguistique, sans qu’on puisse jamais distinguer si les intérêts se disputent parce qu’ils divergent ou s’ils divergent pour se disputer, etc... comme toujours avec les rapports situationnels... Il faut voir, j’insiste, que ces assignations d’intérêts linguistiques sont autocriniennes, de la même façon et pour les mêmes raisons que la fabrication de la conscience linguistique et de sa boursouflure inconsciente. Cela ne veut pas dire que les concours synallagmatiques ne font pas leur travail, mais plutôt qu’on peut aller jusqu’à ne plus les reconnaître du tout.

 

  En d’autres termes, ce qu’il faut avoir en tête, c’est que c’est la rationalisation qui pose la question de l’individuel et de l’inter ou du supra-indivduel, puis celle de l’intérêt... C’est au niveau de la rationalisation et de l’organisation des concours synallagmatiques qu’émergent et que se fabriquent ces questions. C’est-à-dire que la question de l’inconscient ou celle de l’intérêt ; la question de l’individu ou celle du groupe, etc... sont des questions que pose leur organisation, tout autant qu’elle les fabrique. Pour autant, il n’empêche que ces questions ont de toutes façons vocation à glisser...

 

  Cela ne veut pas dire que les modèles se valent, au contraire... Il faut regarder  ces modèles, comme les seuils de tolérance ne sont pas les mêmes, comme les marges dont on dispose non plus – c’est bien pourquoi, en passant, on ne mesure pas encore la révolution que constitue quelque chose comme l’Internet qui abaisse les seuils de tolérance et dégage les marges –, comme les forces de l’ordre procèdent sous des formes qui font qu’on peut aller jusqu’à ne plus les reconnaître... bref, plutôt que de se laisser étourdir par les éclats de la dispute, il faut avoir en tête que tous ces modèles posent tout autant que fabriquent les questions qui se posent à eux et veiller à ne pas perdre de vue ce qui se dispute, ces mécanismes mycorhiziens, qui n’en finissent pas de concourir et de travailler, qu’on les organise ou qu’on les refoule. 

 

 J’ai cru, pendant ces mois de tranquillité où rien ne me poussait au travail, que la nécessité qui m’anime dans mes recherches était passée et je m’amusais à organiser déjà ma vie autrement sans que mes journées soient occupées par la joie infinie et l’effort terrifiant de ce travail... Il semble qu’il me faille repousser encore cette vie tranquille car quelques choses me tracassent encore dont je ne suis pas venu à bout tout à fait...

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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