Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
22 mai 2012 2 22 /05 /mai /2012 17:18

Norma Jeane - #Jan25 (#Sidibouzid, #Feb12, #Feb14, #Feb17…)

  Norma-Jeane-copie-1.jpgJe voudrais revenir sur ce point par lequel nous sommes passés la dernière fois, qui veut que, dans le paradigme marxiste, les conditions se fassent tout autant possibilités qu’entraves, parce que je le pressens comme au cœur de notre recherche sur le dire, penser, agir, qui se font actes de saisies de possibilités, création de possibilités, court-circuits, autre... Je voulais m’attarder sur notre histoire de mycorhize et j’ai comme l’impression que la brèche pourrait s’avérer fructueuse...

 

  On pourrait faire une lecture de ces rapports mycorhiziens, ceux qui nouent toute organisation politique, comme des rapports non pas d’échange, mais d’équilibre... c’est-à-dire, donc, des rapports de force. Ca nous ferait une espèce de... comment dire ?... dénominateur commun ?... qui permettrait de lire ce qui se joue, par exemple ici dans des négociations parlementaires ou là dans un Etat policier... C’est-à-dire qu’on n’opposerait pas de façon duelle et ahurie telle ou telle nature de régimes, mais qu’on distinguerait des niveaux et des modes opératoires... On aurait quelque chose d’assez aigu, une sorte d’outil foucaldien, dans les mains, quelque chose qui permettrait de lire un jeu de « transaction, au sens très large du mot ‘transaction’, c’est-à-dire ‘action entre’ » (M. Foucault, Naissance de la biopolitique, p. 14). Bon... Ca ferait un peu notre affaire, pas tout à fait, mais... disons qu’on regarderait la politique comme un jeu entre des forces qui n’en finissent pas d’exercer leur pression... Ca veut dire qu’on comprendrait ce qui est appelé un régime « démocratique » et « réformiste » comme un régime qui se condamne à réformer les réformes, où la réforme désigne le point d’équilibre arbitraire où l’on fixe temporairement un curseur entre des forces qui ont vocation à se différencier pour continuer à s’exercer... On serait forcément dans quelque chose qui tiendrait du jeu de rôles ou de la comédie, mais ça n’est pas fait pour nous tracasser plus que ça... Il faudrait prendre un exemple qu’on irait chercher dans une autre forme de régime pour décrire ce jeu transactionnel... Prenons la dissolution de l’Assemblée constituante par Lénine en 1918, tiens... Il est amusant cet exemple parce qu’il montre comment une force, celle des bolchéviques, constatant l’ampleur de l’opposition, n’a plus d’autre choix pour continuer de s’imposer, que le recours à... je ne peux pas dire la force, je l’ai déjà utilisé... l’autorité, la violence, etc... Cette Assemblée ayant siégé 13 heures, on aura eu 13 heures de démocratie en Russie... Je ne peux pas ne pas souligner ici, pour le plaisir de la chose, que bolchéviques signifie majoritaires... Les bolchéviques, les « majoritaires », étaient forcément minoritaires, ça c’est toute la vacuité de la parole... Mais passons... Dans le jeu de transaction, il y a la possibilité de l’intimidation et de la brutalité. Il faut avoir en tête que le ressort de n’importe quelle organisation politique, ce n’est pas l’accord, c’est la tolérance, la lâcheté, souple ou couarde, de l’opposition, qu’elle vienne de l’intimidation, de l’épuisement, de la satisfaction, autre... c’est égal.

 

  Pour pressentir cette chose qui voudrait qu’on ne serait pas face à des différences de nature mais des degrés de voisinage, il faudrait noter par exemple les jeux de courants au sein des partis uniques des Etats totalitaires et le travail de « domination idéologique » comme on dit chez Marx et Engels ou d’ « hégémonie culturelle » comme on dit chez Gramsci dans les Etats dits « démocratiques ».  Les rapports de force entre les courants au sein d’un parti unique sont délicieux parce qu’ils signifient qu’un courant plus ou moins minoritaire d’un parti plus ou moins minoritaire finit par s’imposer à l’ensemble d’une population. Quant à cette histoire d’idéologie dominante, elle est pensée en ces termes par ses auteurs : « Les individus qui constituent la classe dominante possèdent, entre autres choses, également une conscience, et en conséquence ils pensent; pour autant qu'ils dominent en tant que classe et déterminent une époque historique dans toute son ampleur, il va de soi que ces individus dominent dans tous les sens et qu'ils ont une position dominante, entre autres, comme êtres pensants aussi, comme producteurs d'idées, qu'ils règlent la production et la distribution des pensées de leur époque ; leurs idées sont donc les idées dominantes de leur époque. » (Marx et Engels, L’idéologie allemande, Editions sociales, pp. 75-76). Si on comprend un jeu d’affinités électives, comme on dit, quelque chose qui se ferait presque sans malice de la part de ceux qui pensent en adéquation avec l’idéologie dominante parce qu’ils dominent et qui dominent parce qu’ils pensent en adéquation avec l’idéologie dominante, on aurait une description admissible de quelque chose qui encombrerait sacrément l’idée qu’on se ferait d’un truc comme le pluralisme en démocratie...  Là, on serait bien au cœur de ce mécanisme qui veut que la condition manifeste et la manifestation conditionne, c’est-à-dire tout ce sur quoi on se penche aujourd’hui, mais on le prendra par un autre bout plus loin...

 

  Mais souligner la porosité dans ce voisinage entre d’une part Etats policiers et d’autre part régimes dits « démocratiques » nous emmène très loin de là où je veux en venir... J’accumule des exemples parfaitement disparates et sans doute plus ou moins convaincants pour en arriver à nos affaires... Sans doute est-ce la limite de cet exercice qui veut que je n’alimente ma recherche Logos que de premiers jets improvisés à partir du matériel que je recueille... Sans doute aurait-il fallu faire un plan préalable où j’aurais d’abord décrit les mécanismes de ces forces, puis le rapport synallagmatique entre elles dans les démocraties et dans les régimes totalitaires, pour enfin en arriver où je voulais en venir à propos de cette histoire de conditions comme possibilités et entrave... Mais je crois la recomposition de mes arguments possible au lecteur et il se peut que je ne sois pas si fâché, comme on dit, de lui proposer un tel exercice... 

 

  Je voudrais faire allusion à un autre exemple pour ajouter à la liste de notre inventaire ébouriffé... Je voudrais évoquer, puisqu’on est plongé dans ces affaires communistes, de la Révolution culturelle maoïste. Ca nous éloignera encore un peu plus... Il me plaît bien cet exemple tout autant parce qu’il se dresse là entre le peuple et l’oligarchie, que parce qu’il permet de pressentir le travail des forces dans des dynamiques. Pour faire bref, rappelons simplement qu’après l’échec retentissant et cruel du dit « Grand bond en avant », censé lancer la Chine dans la modernité, Mao, isolé par la démonstration de sa nullité, souleva la digue qui contenait la fureur du Peuple pour se débarrasser de ceux (Deng Xiaoping, Liu Shaoqi...) qui s’opposent à lui. La parade est sidérante qui procède exactement à l’inverse de ce qu’on viendrait se représenter des rapports entre autorité et peuple révolté, où la figure autoritaire n’est pas faite pour juguler le soulèvement mais pour l’encourager, de toutes parts, sans direction aucune, pourvu qu’il ne manque pas le point où les opposants se voient renversés. Là, on a une matière précieuse pour pressentir la pression qu’exerce une force et son jaillissement quand ce sur quoi elle s’exerce cède. Qu’elle se constitue en s’exerçant, qu’elle se différencie par la pression même, que de ce fait la lâcheté de la force contre laquelle elle s’oppose la condamne à s’évanouir, c’est toute la cruauté du combat politique...

 

  On devine dans ces rapports mycorhiziens, toute une opération situationnelle, où on ne saura jamais déterminer tout à fait si la force répond à son exercice ou l’exercice à sa force, si on dit pour se situer ou si on se situe pour dire... C’est ce qui fait qu’on distingue ici des intérêts, là des oppositions, ici des classes, là des majorités, ici une domination, là un soulèvement, ou autre... Mais ce qu’il faut voir c’est que les conditions de toute manifestation, pour en revenir à cette idée marxiste qui introduisait notre propos, ne sont ni possibilités, ni entraves, mais commodités linguistiques dans un verbiage situationnel qui peine à se représenter les choses par des opérations mentales. Ce n’est pas seulement, et je n’aurais pas pris l’exemple du soulèvement furieux de la Révolution culturelle chinoise pour rien, que la prolifération n’en finit pas d’insister et écule déjà les conditions par lesquelles elle se manifeste, c’est que ces conditions mêmes prolifèrent. Ce n’est pas seulement que les possibilités/entraves sont emportées, se succédant dans une chaîne diachronique où l’entrave provoquerait la prochaine possibilité, non !, c’est qu’elles sont prolifération.

 

  Je voudrais insister sur un certain nombre de points qui composent l’assemblage que je viens de fabriquer pour vous faire pressentir les choses... C’est par les brèches de « surface », « profondeur », « hauteur », en dessinant ici un « abîme indifférencié », là « des individualités fixes », des « formes synthétiques finies »  et là des « singularités nomades » que Deleuze posera les problèmes « cause/quasi-cause/effets » et distribution différentielle de sens (cf par exemple la quinzième série de Logique du sens) qui n’en finiront pas de courir à travers son œuvre jusqu’au plan d’immanence et au CSO. Je note en passant qu’il ne lui aura pas échappé que quelque chose comme la Liberté hante forcément l’articulation de ces problèmes... Bon... Alors... comment dire... la question d’un abîme indifférencié, d’une puissance neutre et originale, d’un inconscient, de la Nature, autre, c’est pareil... de n’importe quelle force qui aurait vocation à s’effectuer et/ou à se manifester ne se pose pas. Je veux dire : il n’y a rien d’autre que... je choisis le terme pour sa grossièreté... des effets. La question des individualités fixes, finies comme le Moi ou indéfinies comme le Je, des identités, d’une conscience, autre, c’est pareil, ne se pose pas non plus. Je veux dire : regardez ce doigt se lever et pointer ici l’abîme indifférencié et là l’individualité différenciée, il désigne la même chose. La prolifération dédifférentielle d’effectuations court-circuite et débarrasse ces termes. Ca veut dire, comme on l’a vu, que la condition manifeste et la manifestation conditionne par exemple, ou que la possibilité se fait condition et la condition possibilité... Bien avant le plan d’immanence, l’intuition de Deleuze tracasse déjà ce problème, qu’il vient prendre par un tout autre bout dans Différence et répétition, qui s’emberlificote entre instinct de mort, simulacre et refoulement – la question de savoir si Deleuze n’a vraiment rien compris aux topiques freudiennes et lacaniennes ne se pose pas tant que celle de savoir ce qu’il est allé y chercher – et le voici décrire un mouvement dont les termes ne nous intéressent pas du tout mais dont on retiendra l’exquisité du mécanisme : « La répétition est vraiment ce qui se déguise en se constituant, ce qui ne se constitue qu’en se déguisant. Elle n’est pas sous les masques, mais se forme d’un masque à l’autre, comme d’un point remarquable à un autre, d’un instant privilégié à un autre, avec et dans les variantes. Les masques ne recouvrent rien, sauf d’autres masques. Il n’y a pas de premier terme qui soit répété... » (G. Deleuze, Différence et répétition, p. 28).

 

  C’est important, il me semble, de pressentir ce mouvement proliférant, c’est-à-dire non pas une puissance plastique qui a vocation à se différencier en éparpillant ses exuvies, non pas même une chaîne folle et illimitée où telle exuvie provoque la condition de prolifération d’une autre, etc., non, ce que l’on perçoit à un niveau précis et arbitraire comme exuvie, et à un autre niveau comme abîme, c’est la prolifération même... Il faut l’avoir en tête pour voir que ce jeu de mycorhize que l’on décrit n’est pas une organisation de relations et de rapports qui conditionnent ou entraînent ses termes, mais un concours accidentel. C’est-à-dire... ce qu’il faut voir c’est que le concours lui-même prolifère dans ce déploiement mitotique. Et c’est parce que le concours lui-même prolifère, saisissant et provoquant les possibilités, qu’il ne renvoie pas à ce qui concourt (termes, conditions, autre...), que ce qui concourt continue aussi de proliférer, etc... Là, on peut parler de politique.

Partager cet article

Repost 0
Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
commenter cet article

commentaires