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12 janvier 2014 7 12 /01 /janvier /2014 11:05

Pierre Huyghe - Streamside Day, 2003

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Précédemment, on a regardé l'insurrection du 18 mars 1871, ici, puis ...

Les discussions, les bavardages, les bruits n’en finissent plus. On va devant les barricades de l’Hôtel de Ville, à la butte Montmartre, sur tous les boulevards[1], recueillir les informations que l’on s’échange avec le scrupule que l’on a toujours pour les choses rares et précieuses. On veut savoir. On espère qu’en amassant ces détails faits de rumeurs et de contradictions, on pourra presser le temps, savoir de quoi demain sera fait. Face à l’immense fracas de cette insurrection, on voudrait pouvoir toucher des mains quelque chose. On ne se rend pas vraiment compte que c’est ça, la voracité de l’impatience, qui nous taquine. On parle.

 

  Quelqu’un raconte. Des maires d’arrondissements et des députés de Paris s’agitent ; vont, dès le 18 au soir, voir Favre pour tenter une conciliation. A peine reçus, ce dernier les interrompt : « Avant tout, tirez-moi d’une horrible incertitude : est-il vrai que cette après-midi on a fusillé deux généraux, M. Le comte et M. Clément Thomas ? »[2]. Un des délégués confirme. Favre les congédie. Un maire, un député, tente de le raisonner, explique qu’on pourra poursuivre les criminels plus tard, qu’il faut à tout prix arrêter le mouvement[3]. Un autre s’avance : « C’est la guerre civile que vous allez déchainer »[4]. Rien à faire. Favre trafique son obstination capricieuse en se persuadant qu’il ne fait « que son devoir »[5].

 

  Une délégation de maires et de députés est envoyée discuter avec le Comité. Là, ils trouvent à qui parler et ils parlent et parlent encore avec ce goût enthousiaste qui fait qu’on finit par ne plus savoir ce qu’on dit. C’est curieux cette propension de la parole à dériver, à se sécréter elle-même. Clémenceau rappelle que les canons appartenaient à l’État et puis il insiste sur la légitimité de l’Assemblée[6]. [Notes : dans une biographie de Clémenceau, ses intentions sont ramassées dans ces propos : « Quelle que puissent être nos espérances et nos revendications, explique ce dernier, nous ne pouvons nous insurger contre la France. Le gouvernement a eu tort de déchaîner les colères de Paris, mais Paris doit reconnaître l’Assemblée nationale. Le Comité n’a qu’une chose à faire : se retirer, et céder l’Hôtel de ville aux maires et députés, qui seuls peuvent demander et obtenir de l’Assemblée la reconnaissance des droits de Paris. »[7]]. Les paroles continuent de proliférer. On entend un membre du Comité : « Qu’a fait la garde nationale que de répondre à une agression nocturne et de reprendre les canons payés par elle ? »[8], mais les mots arrivent trop tard, dans le bruit… ils ne viennent plus répondre aux objections pour les arrêter mais nourrissent un flot qui ne sait plus s’interrompre. On est pris dans la dérive de la parole, cette dérive où le moindre mouvement pour tenter de saisir quelque chose fait s’enliser un peu plus. On objecte sur le choix du mot, sans entendre l’idée qu’il désignait, ou on entend autre chose que ce qu’on est certain d’avoir dit. On se fatigue. Clémenceau tente encore d’arriver la parole : « Mais enfin, quelles sont exactement vos prétentions ? »[9]. « Nous voulons, dit Varlin, non seulement le Conseil municipal élu, mais des libertés municipales sérieuses, la suppression de la préfecture de police, le droit pour la garde nationale de nommer ses chefs et de se réorganiser, la proclamation de la République comme gouvernement légal, la remise pure et simple des loyers en souffrance, une loi équitable sur les échéances, le territoire parisien interdit à l’armée. »[10]. On ne parvient pas à s’entendre. Pourtant, plus tard, à l’Assemblée, dispersés, sans réussir à faire motion commune, des députés de Paris viendront proposer qui des élections à bref délai, qui l’élection de ses chefs par la garde nationale, qui d’ajourner à six mois les échéances des loyers[11]. C’est donc bien que des mots s’étaient détachés un peu, pas tout à fait, de la terre de paroles sourde et mouvante dont ils étaient faits.

 

[Note : Sur ces tentatives de négociations, relever que devant la Commission d’enquête, les maires et les députés diront, sincèrement ou en forçant le trait, comme on le fait quand on veut dire à son interlocuteur ce qu’il veut entendre en faisant pencher la balance un peu plus du côté qui arrange, qu’ils cherchaient à « gagner du temps ». « Nos forces se préparaient, mais au moment où la transaction a eu lieu, je ne crois pas qu’elles fussent assez grandes pour nous autoriser à entrer en lutte »[12], déclarera Schœlcher, député de la Seine et d’ajouter : « si j’ai donné ma voix à la transaction qui a eu lieu, c’était pour gagner du temps ». « Je croyais nécessaire de rester exposé au péril, pour donner le temps au gouvernement de Versailles de s’armer »[13] viendra expliquer Desmarets, maire du IXe…

  A ce propos, à propos de déclarations d’autres maires et députés allant dans le même sens, qu’il cite, Jaurès écrira : « Pareils témoignages, pareilles affirmations jaugent et jugent les hommes »[14]. Quelques années plus tôt, Gaston Da Costa, citant les mêmes extraits, lui, conclut simplement : « Cette mise au pilori dispense l’historien de tout commentaire »[15].]

 

[Notes : continuer à longer les mouvements, les soubresauts, les tensions de part et d’autre avant les élections.

Le 21 mars, Jules Favre monte à la tribune de la chambre des députés pour répondre à Clémenceau qui, selon les termes du recueil de ses discours, « avait proposé comme moyen de pacification de Paris, les élections municipales »[16]. « Ce cadavre qui parle accuse les hommes du Comité central, une ‘poignée de scélérats à l’idéal sanglant et rapace’ (sic), de mettre la République au-dessus du suffrage universel » écrira Armand Lanoux[17]. Le discours est tout autant accablé qu’accablant. Il appelle la garde nationale à se ressaisir, précisément à se « racheter »[18], considère que les temporisations ont été épuisées et reconnaît avoir fait preuve d’une « excessive mollesse »[19]. Pour appuyer son argument et appeler à la raison les gardes nationaux, il insiste et parle d’un « moment d’égarement criminel qui n’a été qu’un moment de sanglante folie, s’emparant au milieu d’une population si diverse, de cette tourbe impure, qui contient tant d’éléments détestables »[20]. Le recueil des discours du ministre note avec une imprécision indulgente : « interruptions » ; le compte rendu de la séance est plus scrupuleux et consigne ces propos d’un certain Langlois, sans doute l’ami de Proudhon, fraichement élu député de la Seine : « Oh ! c’est affreux ! c’est atroce de dire cela ! »[21]. Le ministre des affaires étrangères revient sur les exécutions des généraux Lecomte et Clément Thomas dont il tient pour responsable les républicains, il y revient longuement, ne trouvant sans doute pas d’autres griefs à leur endroit… Et puis, au détour de son discours, il brandit la menace des troupes prussiennes et appelle, par un raisonnement curieux qui tient du chantage, les députés à ne pas temporiser avec « l’émeute » au prétexte qu’ils donneraient « à l’étranger le droit de la réprimer »[22].

 

  S’arrêter sur cette menace de répression par les troupes prussiennes.

 

  Du côté de Versailles… Le 25 mars, le Journal officiel de la Commune publie un extrait d’un journal anglais qui est appelé le Weekly Lloyd, c’est-à-dire, sans doute, le Lloyd’s Weekly Newspaper, dans lequel on peut lire le compte-rendu de conversations que Bismarck aurait tenues en rentrant à Berlin qui lui fait dire que MM. Favre et Thiers lui auraient « livré Paris »[23], en d’autres termes que « l’Assemblée nationale aurait préféré voir la Prusse occuper Paris, désarmer la Garde nationale plutôt que de s’incliner devant l’opinion républicaine ». Noter que Bismarck ne tient pas à s’occuper des affaires intérieures de la France.

 

  Du côté des républicains… Dans ce même Journal Officiel de la Commune,  on trouve une communication du chef du quartier général prussien, von Schlotheim,adressée au Comité qui s’exprime ainsi : « Le soussigné, commandant en chef, prend la liberté de vous informer que les troupes allemandes qui occupent les forts du nord et de l’est de Paris, ainsi que les environs de la rive droite de la Seine, ont reçu l’ordre de garder une attitude amicale et passive tant que les événements dont l’intérieur de Paris est le théâtre ne prendront point, à l’égard des armées allemandes, un caractère hostile… »[24]. Relever que le Comité s’empresse d’envoyer des missives rassurantes quant à ses intentions pacifiques et menace de « faire passer par les armes » ceux qui, déguisés en gardes nationaux, tirent sur les lignes prussiennes[25]. Ils en arrêteront quelques uns[26] ; les Prussiens en exécuteront d’autres[27].

  Noter que celui qui sera membre de la Commune Arthur Arnould se montre définitif sur ce point : « Cette crainte de l’intervention prussienne, domina toutes les préoccupations du Comité Central, pesa sur toutes ses décisions. On en peut suivre la trace dans toutes ses proclamations, on peut en voir la preuve dans l’empressement avec lequel il se crut obligé de déclarer que, quoi qu’il arrivât, Paris, en ce qui le concernait, respectait les stipulations du traité de paix signé à Bordeaux, et en remplirait les engagements.»[28].]

 

 [Notes : Passage trop long, ça traîne… Noter que Favre qualifiant les républicains de « tourbe impure » provoque leur consternation aurait suffi… J’ai hâte d’aborder les élections… ]

 

  Sur les boulevards, on parle de marcher sur Versailles emporté par l’élan de ce qu’on ne finit pas d’appeler avec gourmandise une victoire pacifique. On raconte qu’en accompagnant Turpin au cimetière, le factionnaire qui gardait les canons de Montmartre, tué par les soldats lors de l’attaque, certains ont crié : « A Versailles ! »[29]. On ne comprend pas ce qu’on attend [Note : aborder les batailles dans une autre partie.]. On ne parle pas de la manifestation des amis de l’ordre, des bonapartistes, des bourgeois ou des gens tout aussi inquiétés par ce mouvement, qui ne prend pas encore forme, que les républicains sont impatients. Cette manifestation, c’est le 21 mars. De la place de la Bourse à la place Vendôme. On veut trouver l’État-major de la Garde nationale, montrer qu’à Paris, il y a encore des gens de biens ou que sais-je… Bergeret se montre au balcon, propose de parler, mais les manifestants craignant pour leur vie refusent : « Pas de délégués à ces gens-là, ils les assassineraient ! » [30]. Ils se donnent rendez-vous le lendemain. Non, décidément, on n’en parle pas du tout. Qu’il y ait une poignée de réactionnaires qui n’ont pas fui Paris, qui sont là, qui tentent de se faire entendre, ça ne vient pas à l’idée de se le dire sur les boulevards, devant les barricades. On ne comprendrait pas ce qu’ils veulent de toutes façons. Par exemple, on ne se dirait pas qu’ils font montre d’un certain courage. L’adversaire ne peut pas être courageux de toutes façons.

 

  Aussi, ne comprend-on rien du tout quand on apprend, le 22 mars, que des coups ont été tirés Place Vendôme, qu’on compte quinze morts et une dizaine de blessés parmi les manifestants. Que s’est-il passé ? On se dit que les gardes nationaux ont du tirer en l’air pour faire fuir les manifestants, sinon il y aurait eu « deux cent victimes, dans cette masse compacte tout coup devait porter »[31]. Les mêmes questions reviennent, qui étaient-ils, que voulaient-ils, étaient-ils armés, qui a tiré le premier ? Ce sont les questions qui donnent l’impression de pouvoir se faire une idée et de départager. On n’est pas sûr. On parle de nobles, d’anciens familiers de l’Empire[32]. « Ah oui » entend-on avec une sorte de sous-entendu qui commence déjà à condamner… Et que voulaient-ils alors ? Chasser les fédérés[33] ? Non, ils savaient qu’ils n’étaient pas assez nombreux… Manifester sur les grands boulevards, entre la Madeleine et la Porte Saint-Denis… On s’amuse du choix du parcours : « Ils ne seraient pas tolérés cinq minutes dans les trois quarts des quartiers de Paris, tous acquis au Comité central »[34]. Ils espéraient montrer que Paris était avec l’Assemblée[35] sans doute. On se demande alors s’ils étaient armés. On parle de cannes à épée et de revolvers[36]. On a apporté ces armes à la Préfecture où on a constaté « que la plupart des revolvers ont été utilisés »[37]. Quelqu’un veut savoir s’ils étaient nombreux. On lui dit un millier[38]. Il opine, comme s’il consignait l’information quelque part dans sa tête mais garde le silence pour ne pas interrompre le récit. De quel côté partent les premiers coups de feu alors ? On ne sait pas. On parle de confusion, de mouvements de foules excitées, de roulements de tambours, c’est-à-dire de sommations. On dit : « pendant quelques minutes »[39] ; on dit : « cinq minutes » [40] ; on dit « dix fois les sommations recommencent »[41] [Noter que le vice-amiral Saisset, nommé par Thiers général en chef de la garde nationale, dans sa déposition devant la Commission, accuse Bergeret d’avoir « ordonné le feu sans sommations »[42]. S’il condamne cette manifestation, qu’il qualifie de « démonstrations nuisibles », la jugeant « dangereuse et inopportune », il parle tout de même de « démonstrations sans armes ». Opposer à cette version, celle du lieutenant-général Sheridan, en mission pour les Etats-Unis, venu étudier les troupes prussiennes, séjournant dans un hôtel du quartier, l’Hôtel Westminster[43], qui a « attesté que des coups de feu ont été tirés par les hommes de la manifestation »[44]. Si Gaston Da Costa reprend ce témoignage en précisant honnêtement qu’il ne permet pas « d’affirmer de quel côté partirent les premiers coups de feu »[45], une étude sur les relations entre les américains et la Commune se montre plus affirmative : « Des yeux experts de Sheridan, il semblait que le premier tir vint de la foule des manifestants civils et non des soldats eux-mêmes. Mais dans tous les cas, il offrit cette opinion directe ?, sévère ?, abrupte ? comment traduire « blunt » ?... que la foule avait simplement eu ce qu’elle méritait »[46]. Noter, pour se faire une idée du personnage, ce serait dommage de s’en priver, que l’auteur le cite directement : « Aucun corps civil n’a le droit d’attaquer des hommes qui tiennent des positions militaires avec des équipements militaires. C’est une loi de sens commun. S’ils le font, ils doivent s’attendre à recevoir, comme ils le méritent, un traitement sommaire »[47].] Et les coups partent. La place se vide à l’instant. Restent les corps jetés-là, sur cette place déserte, de bonapartistes militants[48], de nobles, de soldats et de fédérés, morts ou blessés, auxquels personne ne prend le risque, évidemment, de porter secours.

 

Dimanche prochain, on regardera les élections...

 

Voir le site du film "Commune...



[1] Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, 1929, p. 109.

[2] Jules Favre, le gouvernement de la Défense nationale, Tome III, Paris, 1875, p. 225.

[3] Ibid., p. 226.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Lissagaray, op. cit., p. 112.

[7] Gérard Minart, Clémenceau Journaliste, ed. L’Harmattan, 2005, p. 47.

[8] Lissagaray, op. cit.

[9] Ibid., p. 114.

[10] Ibid.

[11] Ibid., p. 120.

[12] Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars 1871, Paris, 1872, p. 320.

[13] Ibid., p. 358.

[14] Jean Jaurès, Histoire socialiste, Tome XI, Paris, 1901-1908, p. 305.

[15] Gaston Da Costa, la Commune vécue, Paris, 1903, Tome I, p. 230.

[16] Jules Favre, Discours parlementaires, Tome IV, 21 mars 1871, Paris, 1881, p. 63.

[17] Armand Lanoux, Le coq rouge, Grasset, 1972.

[18] Jules Favre, op.cit., p. 71.

[19] Ibid., p. 70.

[20] Ibid., p. 71.

[21] Annales de l’Assemblée nationale, Du 20 Mars au 12 Mai 1871, Paris, 1871, p. 42

[22] Jules Favre, op.cit., p. 67.

[23] Journal Officiel de la Commune, coll. Les classiques des sciences sociales, p. 136.

[24] Ibid., p. 73.

[25] Ibid., p. 111.

[26] Cf ibid., p. 151.

[27] Ibid., p. 1908.

[28] Arthur Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, éd. J.-M. Laffont, 1981, p. 114.

[29] Louise Michel, La Commune, coll. Les classiques des sciences sociales, p. 186.

[30] G. Da Costa, op. cit., pp. 234-235.

[31] Lissagaray, op. cit., p. 130.

[32] Ibid., p. 129.

[33] Ibid.

[34] G. Da Costa, op. cit., p. 235.

[35] Ibid., p. 236.

[36] Ibid.

[37] Ibid., p. 238.

[38] Ibid., p. 236.

[39] Ibid., p. 237.

[40] Lissagaray, op. cit.

[41] Ibid.

[42] Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars 1871, p. 309.

[43] Philip M. Katz, Americans and the Paris Commune, 1998, Harvard University Press, p. 42.

[44] In J.O. de la Commune, op. cit., p. 113.

[45] G. Da Costa, op. cit., p. 238.

[46] Philip M. Katz, op. cit.

[47] Citation parue aussi dans le portrait de Sheridan dans la série consacrée aux officiers américains de la guerre civile publiée par Lincoln Financial Foundation Collection, 1888.

[48] G. Da Costa, op. cit., pp. 238-239.

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Published by claude pérès - dans La Commune de Paris
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