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25 février 2010 4 25 /02 /février /2010 17:06

Christian Boltanski - Personnes

Boltanski-Personnes-pince-2.jpgNote #1 :

    Avec la libido, le signifiant, le savoir/pouvoir et le corps sans organes, vous pouvez voir comment on contourne, avale, court-circuite ou prolifère la question de l’être. Une libido dynamique, plastique qui remplit la fonction de quelque chose comme une unité identitaire, mais qui ne parvient pas pour autant à se mettre au pas ; un signifiant qui brouille les identités/différentiations, qui fait ne plus pouvoir dire ce qui relève le soi ou déjà de l’autre et qui fractionne et démultiplie les référents sur lesquels l’être erre à se situer ; un savoir/pouvoir qui esquisse des points de fuites qui courent avant, après, entre, en deçà, au-delà, partout, de toutes parts jusqu’à ne plus s’arrêter en un point précis où il y aurait par exemple, selon les termes de Surveiller et Punir : un sujet ; et un corps sans organes dont les singularités sont des agencements fugaces et nomades. Le problème n’est pas tout à fait résolu, on peut voir encore les contours d’une forme vide et fantomatique qui hantent des pensées dont l’élan ne les fait pas encore atteindre un seuil où l’individu et la société, l’être et la mort, seraient effondrés, ou la question ne se poserait plus, mais il est sacrément déplacé.

 

  L’être n’existe pas. La mort n’existe pas. Ce sont des commodités de pensées archaïques qu’il est parfaitement possible d’ignorer.

 

 

Note #2 :

  Les idées, on s’en fiche, ça n’a aucune importance, une idée. C’est une anecdote, l’apparence, la percée d’une tension de rapports de forces. Ca n’est jamais une cause par exemple, ni un but, on n’a jamais vu personne se battre pour une idée, aussi belle soit-elle, comme on n’a jamais vu personne mourir pour un tableau, ou n’importe quel objet… Les idées, ce sont des outils et les outils ne comptent pas, ce qui compte, c’est leurs utilisations. Il y a des positionnements, des rapports situationnels, qui prennent comme prétexte ou comme point d’appui telle ou telle idée ou telle autre encore, ça oui, mais les idées, c’est interchangeable, c’est la fongibilité même. Les idées, se sont des effectuations échouées, figées dans des îlots de singularités hydroponiques, on aurait tort de les regarder, on peut les ignorer parfaitement, ne voir que les forces qui travaillent et utilisent sans se donner la peine de distinguer ce qui de toutes façons est foncièrement indifférent. Une idée, comme un mot, une pensée, n’importe quelle percée est toujours déjà disparue au moment de sa percée.

 

 

Note #3 :

  Il y a des îlots de singularités hydroponiques, c’est-à-dire des dérives de terre qui échouent, qui, saisies artificiellement par quelque chose comme la Raison, sont orphelines de leur travail d’effectuation, qui n’en finit pas de s’effectuer pour autant. Il y a des instants arbitraires, des photographies trompeuses d’agencements qui déjà ont continué leur déplacement après l’instant, qui n’ont jamais coïncidé exactement avec la situation que semble leur conférer la photographie de l’instant arbitraire de toutes façons. Il y a des lames de fond qui s’effectuent et se réfractent à tout saisissement et des singularités illusoires et ahuries. La Vérité est toujours approximative ; elle est aliénante parce qu’elle fonctionne comme un culte ; on peut parler de la Vérité comme du culte rationaliste. Les îlots ignorent l’aléas, l’arbitraire, l’illusion, l’approximation de la Vérité. Il n’y a pas d’opposition entre réel et virtuel, voisinages et singularités ; les singularités sont des commodités impuissantes, qui participent de toutes façons au travail d’effectuations qui voisine, court et concourt. Il y a des commodités de paroles, de pensées et d’actions qui fabriquent des îlots de singularités hydroponiques pour s’effectuer, qui se saisissent et se laissent ahurir, dérivent et échouent à recouvrer et recouvrir la puissance d’effectuations.

 

 

Note #4 : recette secrète de claude pérès des chocolate chip cookies

  Mettre beaucoup de beurre, pas trop non plus, à ramollir ou à fondre. Sortir du feu dès que ça commence à faire du bruit. Ajouter un bon tas de sucre. Mélanger. Ajouter un œuf. Mélanger encore. L’œuf sert de liant aux ingrédients et change la consistance du mélange, et un peu sa couleur. Mettre de la farine. Encore plus. Encore. Encore un peu. Pas trop. Mélanger. Jouer avec cette différence de textures entre les ingrédients qui s’épousent et s’absorbent. S’amuser. Mélanger jusqu’à ce que ça fatigue les muscles tellement ça les sollicite. Goûter. Le goût dominant sera le même après cuisson. Si on sent le goût du beurre, on le sentira de la même façon dans le cookie. Si on sent le goût du beurre, faire quelque chose ! On peut aussi aimer le sentir évidemment. Ajouter une quantité de sel supérieure à ce qu’on serait tenté de mettre, aller jusqu’à la surprise, contre son habitude, au point où on se dit que c’est trop. On peut ne pas mettre de sel du tout aussi. Mettre une touche secrète de miel. Prendre du chocolat, un couteau et casser avec la lame en éclats, pépites ou morceaux, appeler ça comme vous voulez. Il se peut que des éclats sautent tout autour, parfois même par terre. Mettre beaucoup de chocolat. Ou mettre autre chose, des noix par exemple. Mettre ce qu’on a, toujours. Mélanger la pâte. Cette fois jusqu’au moment avant la crampe dans les muscles. Disposer des tas de cette pâte sur une plaque. Regarder la couleur et la forme. Lécher la cuiller. Mettre dans un four assez chaud, pas trop. Laisser cuire. Surveiller la cuisson à l’odeur. Quand ça commence à dégager ses senteurs dans la pièce, regarder. Au moment où on se dit que ce n’est pas encore cuit, qu’il faut laisser encore la cuisson gagner le coeur, c’est déjà prêt. Plus ça cuit, plus ce sera sec. On peut aussi aimer les cookies croquants. Sortir du four. Sentir. On peut les manger tièdes ou froids. Comparer la différence de texture quand c’est tiède ou froid. Refaire la recette. Ne pas essayer de respecter les mêmes proportions, c’est peine perdue. Porter son attention sur les différences de textures, de couleurs et de goûts que ce changement de proportions entraîne. On ne peut pas dire si les uns sont meilleurs que les autres.

 

 

Note #5 :

  Une approximation arbitraire ne devient pas une vérité à être dupliquée indéfiniment comme un cancer.

 

  L’industrie rationaliste est désirante : elle ignore la mort qu’elle fabrique.

 

  Il y a un délire de Vérité rationaliste qui s’appuie sur des certitudes approximatives et ahuries qui fabrique le monde sur lequel il a un pouvoir et des choses, des paroles, des pensées, des actions qui n’en finissent pas de courir et de concourir et se font insaisissables.

 

  L’approximation est désirante qui éloigne la chose dont elle s’approche.

 

  Il faut savoir effacer, oublier, laisser courir et mourir les choses, les paroles, les pensées, les actions ; il faut savoir ne pas quitter la terre ; il faut savoir ne pas savoir, c’est la seule science viable.

 

 

Note #6 :

  Les îlots de singularités, évidemment, ça n’existe pas. Ce sont des commodités de la pensée, comme les dieux, l’être, l’infini… C’est autre chose… Il y a une vocation à pourrir les nécessités. C’est très étrange dans ce qu’on appellerait l’organisation humaine, son activité ou son agitation, il y a une propension ahurie au délire hydroponique. Je ne sais pas l’expliquer. Je vois que ça fonctionne de la même façon que les danses rituelles qui exsudent leur prières et leurs invocations en attendant la pluie, les sorts dont les vociférations chassent les esprits, les villes qui étouffent le monde. 

 

  Je sais qu’un corps humain ne connaît pas la passion. Ce pourrait être le seul axiome. L’humanité ne sait pas subir. Ca lui est parfaitement étranger et inconcevable. La passion, c’est quelque chose qu’un corps humain ne perçoit même pas, comme les ultrasons ou les infrarouges. C’est quelque chose dont on ne sera jamais témoin, la passion d’un corps humain, parce que ça n’aura jamais lieu et parce que, de toute façon, on ne saurait pas le percevoir.  Ce n’est même pas que ça l’anéantit, même si les traumatismes que porte un corps ne sont jamais que des frôlements de passion, des moments où ce corps n’a pas su agir. Prenez un corps violé ou un corps abattu, vous verrez que son traumatisme ne tient que dans sa colère à avoir été impuissant ou démuni, vous verrez que sa malédiction, c’est de s’en vouloir de ne n’avoir pas su, de n’avoir pas pu agir. Un traumatisme ne tient jamais que dans ce retentissement qui fait pressentir la passion. Pour autant, ce n’est pas que ça l’anéantit, ce corps qui ignore à jamais la passion, qui la touche à peine parfois et en reste traumatisé tellement il ne comprend pas.

 

  Il n’y a qu’une seule passion, celle de trop, celle au commencement de l’humanité, celle qui fait qu’elle n’a à sa disposition aucun outil d’aucune sorte pour appréhender ne serait-ce que quelque chose d’approchant, et cette passion, il va s’en dire que ce qui est appelé la mort.

 

  Je connais la puissance d’un corps humain, donc. Elle ne sait pas s’arrêter. Je ne sais pas si on peut dire qu’elle prolifère. Pas exactement. Elle délire. Elle est entre nécessités et possibilités forcément. Si la tension nécessité/possibilité se fait lâche, les nécessités/possibilités tombent. Et puis elle finit toujours par aller au-delà du superflu. En cela elle est forcément folle, cancéreuse, morbide.

 

  C’est la chose la plus réjouissante du monde, les allures cancéreuses du délire hydroponique. Vous pouvez regarder la précision, la méticulosité, la sophistication, l’inventivité de toutes les organisations humaines, vous n’en reviendrez jamais. Il n’en est pas une qui ne soit gorgée de la sueur des efforts qu’il aura fallu pour l’élaborer. Les efforts paraissent toujours parfaitement disproportionnés, évidemment. Vous pouvez regarder l’humanité se livrer de toutes ses forces à ses activités folles, pour rien. Il y a quelque chose de l’ordre de la surenchère désirante ou de la mise en abîme. C’est ce qui fait qu’on ne peut pas parler de la puissance d’un individu ou d’un groupe. La puissance ne connaît pas l’individualité ou la collectivité, elle est corporelle, elle est arbre, terre… elle continue de s’effectuer et de rebondir, les outils sont des effectuations qui effectuent par exemple, etc… Peu importe.

 

  Il y a un moment où vous pouvez dire que la folie court. On peut dire que ça se propage, comme l’onde acoustique par exemple. Et c’est au moment où les nécessités/possibilités s’entassent et se perfectionnent, au moment où les corps ploient, au moment du superflu donc, que la réjouissance est plus savoureuse que jamais. C’est un moment où, disons, on croirait avoir perdu de vue les nécessités des possibilités. Un moment où, si je reprends cet exemple, les skis ne serviraient plus à se déplacer, mais à se livrer à cette activité parfaitement inutile, celle du plaisir de la glisse, comme c’est appelé, où les corps humains, dans leur course, auraient modifié la forme, les matériaux de ces skis afin d’améliorer la qualité de cette dite glisse, et se retrouveraient avec des outils qui auraient perdu la fonction pour laquelle ils avaient été créés, et qu’on ne pourrait plus utiliser pour se déplacer en montagne, précisément parce qu’ils seraient merveilleusement trop glissants. Prenez n’importe quelle activité, ça fonctionne pareil, c’est hydroponique et superflu. Ce sont des possibilités qui oublient leurs nécessités, croirait-on. La démultiplication hystérique des lois, l’archivage paranoïaque des savoirs… Ca a atterré les structuralistes, suffoqués par l’ampleur d’une telle folie.

 

  Il y a donc une puissance qui ne connaît pas la passion, et qui ignore tout autant le contrôle. Si j’avais dû fabriquer cette puissance, celle que je ne fais que décrire ici – admettons que je la conçoive peut-être – je ne l’aurais pas faite autrement. Si les êtres existaient, si la puissance était un être, j’en serais amoureux fou.

 

  Superflu, délire hydroponique, cancer… Je rappelle avec ce champ lexical la cruauté de la vanité de l’organisation humaine, sans doute parce que, dans son désir de conjurer la mort, elle s’ahurit. Pour autant, je n’aimerais pas que les choses soient mal entendues… Cette organisation délirante n’entre pas en opposition avec par exemple quelque chose qu’on pourrait appeler… la subsidence afonctionnelle. Il n’y a pas là un cancer qui délire de fonctionner et ici un effondrement qui fait buter les organisations, c’est un peu plus compliqué… Vous ne trouverez pas la fonction du mal dans ma pensée, ni celle du bien, vous êtes prévenus…

 

  Je ne pourrais pas qualifier la fonction ou l’afonction, je ne pourrais pas donner une fonction à la fonction ou une fonction à l’afonction. Je ne peux pas poser une thèse générale où la fonction serait toujours et de toute façon cancéreuse et morbide et où l’afonction serait résistante et jouissive. Comme je ne pourrais pas déterminer des niveaux ou des seuils, démultiplier comme un sorcier un enchaînement référent où, en certains points, la fonction moléculaire serait vitale et, à d’autres, celle molaire serait morte, où, en certains points, l’afonction molaire serait une force de résistance et, à d’autres, celle moléculaire serait un pourrissement, en d’autres termes des moments où une organisation deviendrait folle et cancéreuse d’être afonctionnelle et où un corps résisterait en refusant de remplir une fonction… On aurait une piste évidemment, mais… Vous ne me verrez pas rabattre mes outils ni les engloutir… Pas si vite en tout cas…

 

  Je veux revenir sur un point qui me permettra de court-circuiter mon histoire de délire hydroponique et d’afonction et les embranchant l’un l’autre. C’est que… une nécessité/possibilité dont la tension serait lâche aurait vocation à s’effondrer. C’est-à-dire qu’aussi inutiles que semblent certaines possibilités, elles auraient disparu depuis longtemps si elles n’entraient pas dans une tension avec leurs nécessités. Il y a des possibilités qui répondent à d’autres nécessités ou des nécessités qui trouvent d’autres possibilités, mais il y a de toute façon tension. En d’autres termes, l’humanité ne connaît pas le superflu inutile. Et ces plantes qui poussent hors-sol, plongent encore leurs racines dans quelque chose qu’on appelle le substrat, c’est-à-dire quelque chose qui prend la fonction de la terre. Ce n’est pas parce qu’on a perdu de vue les nécessités des possibilités devant la sophistication folle des possibilités de nécessités qu’il faut croire qu’elles ne sont pas là, insistantes et tenaces. Même l’hydroponie se rétracte au contrôle totalitaire de l’humanité. C’est bien toute la prouesse éblouissante de celle-ci, dont on ne saura jamais dire si sa vie entière n’est qu’un long détour passionné qui se débat pour oublier ne serait-ce qu’un instant sa mort ou une lutte prodigieuse de survie. C’est sans doute que la question, au fait, ne se pose pas, que cela est égal, pareil ou indifférent. C’est que le monde ne fonctionne pas comme le verbe que fabrique l’humanité, c’est que le verbe même ne fonctionne pas non plus comme elle croit.

 

  Alors, il y a une puissance qui court, et des nécessités/possibilités qui voisinent entre fonctions et afonctions, sans pouvoir désigner un moment précis où l’on identifierait ici quelque chose qui fonctionne, là quelque chose qui afonctionne, ou encore quelque chose qui fonctionne d’afonctionner ou quelque chose qui… etc…

 

  Je voudrais dire aussi que s’il n’y a pas d’hydroponie, il n’y a pas d’effondrement, ou plutôt que l’effondrement n’est jamais qu’un ajustement, comme ces arbres dont les branches ont plié sous leur propre poids mais qui n’en continuent pas moins de croître.

 

  On ne peut pas identifier ni distinguer avec exactitude des fonctions et des afonctions ou des délires hydroponiques et des effondrements, parce qu’on ne peut pas les opposer pour les faire exister par contrastes situationnels, mais aussi parce que… parce que l’hydroponie ne se fait pas sans substrat et que l’effondrement est tout au plus un ajustement… Je me suis mis dans la merde en cassant mes commodités intellectuelles, certes… Surtout, j’ai rappelé que mes concepts sont couverts… là vous devriez vous y attendre : de la terre dont ils jaillissent et dont ils n’ont pas dérivés tout à fait.

 

  Vous savez qu’on fabrique des mots, des idées, des actes pour… on fabrique des îlots pour fabriquer le désir de tendre vers eux… Il y a un culte désirant pour des îlots dont on peut très bien se passer. Mais c’est autre chose…

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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