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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 14:35

David Wojnarowicz - A Fire in my Belly

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  Alors, on a ce monde de la parole, celui seul sur lequel s’exerce un quelconque pouvoir, un pouvoir, donc tout autant magique qu’impuissant, le pouvoir des mages, des gouvernements et des bavards. On perçoit de la parole, sur laquelle on agit par de la parole, etc... C’est ce qui fait que la question de l’événement ne se pose pas, ne peut pas se poser à propos de la marge d’action dont on dispose, qu’on appelle cela puissance, liberté ou contre-effectuation ou autre... parce que l’événement est un fait de parole et que la parole, on s’en fout, le problème ne peut pas être là.

 

  Je voudrais prendre deux exemples pour essayer d’avancer un peu dans ce qui nous occupe ici. J’allais parler des tournois médiévaux, mais je voudrais m’attarder sur autre chose d’abord. Vous allez voir comme mon exemple est délicieux, parce qu’il est posé dans cette relation duelle qui empoisonne l’activité humaine depuis le siècle des siècles. Je vais prendre le corps du Christ. Ca m’amuse d’avance. Comme les révolutionnaires appelaient le roi qu’ils s’apprêtaient à exécuter Louis Capet et non Louis XVI pour nier sa fonction, appelons cet homme Jésus de Nazareth ou peu importe, on voit bien de qui je veux parler. Alors avec ce corps, on est au cœur de cette dichotomie folle entre délire et réalité comme elle vient s’articuler dans une religion qui sépare corps et esprit ou dans une autre qui différentie plaisir et réalité dans ses principes – celle freudienne donc –. C’est la même articulation dans toutes sortes de variations, sujet/objet, individu/groupe, narcissisme/désêtre, etc... Ce n’est jamais précisément désigné, forcément, mais ça n’a de cesse de courir encore. Et là donc, nous avons un homme, un corps et... j’allais dire une fonction... toutes les fonctions de tous les temps ou quelque chose de ce genre, assez énorme en tout cas pour que ça plie sous son poids, un symbole, une parole illimitée qui tourne –Jésus, en tant que messie ressuscité, est un phallus, ou n’importe quelle autre béance symbolique –.

 

  Entrons dans le vif du sujet, si je peux dire : ce corps de Jésus. Vous avez donc un homme occupé à ces petites affaires, avec des amis, une famille, des parents, des frères et sœurs, etc... un homme comme ça qui est allé et venu, comme on en voit des milliers tous les jours, et qui a même fini par mourir. Et puis vous avez une béance symbolique, un messie ou un magicien, fils de dieu et de l’immaculée conception. Bon. Certes. Ce qui va venir m’amuser, c’est un petit détail, un grain dans le rouage qui ne lasse pas de me faire rire. Je l’amène tranquillement. Il se trouve que ce Jésus a eu un frère parmi ses frères qui est venu jouer un rôle précieux dans l’organisation de toute cette petite assemblée, ou église comme on traduit cela en français, dénommé Jacques. Il est venu prendre le relais de Simon ou Pierre quand celui-ci s’en est allé vers un lieu dont je n’arrive pas à déterminer, avec le charabias illuminé dont ces gens se délectent, s’il s’agit par exemple de la Turquie ou de la mort. La différence est de taille, certes, mais enfin la chose importe peu, ce qui compte, c’est que non seulement ce Jésus avait plusieurs frères, du même père et de la même mère donc, dont l’un d’entre eux a joué un rôle, disons, incontournable dans la fondation de cette église. C’est très drôle parce que quid de l’immaculée conception ou du fils de dieu avec un fait pareil ? Comment expliquer que le messie dont la mère fut éternellement vierge eut des frères ? Ce qu’il faut voir, ce sont les nombreuses tentatives dans les premiers siècles du christianisme pour justifier la chose. La plus savoureuse est l’hypothèse, vers la fin du 2e siècle, dans ce qui est appelé le "protévangile" de Jacques, qui veut que Joseph était vieux et père de plusieurs enfants quand il a épousé Marie avec laquelle il n’aura donc pas eu de relations sexuelles. Ces frères, dont ce Jacques, ne seraient donc que des demi-frères ou à peine. La doctrine retombe sur ses pieds avec cette théorie, qui, étonnamment, ne convainc personne.

 

  Vous devez forcément pressentir la dichotomie entre d’une part quelque chose comme la réalité et d’autre part un délire de parole. Vous retrouvez la même dualité folle entre ici l’évolution de l’espèce et là le créationnisme ; la foi religieuse et la foi rationaliste, des entendements d'une époque, qui se heurtent ou s'ignorent. Mais ce Jacques était bien plus importun encore, puisqu’il se trouve qu’il était juif pratiquant et qu’il regardait ces païens qui s’en venaient vers le christianisme, ceux donc qu’on appelle les chrétiens aujourd’hui, qui s’affairent dans une ignorance parfaite de la chose juive, avec une certaine, disons, prudence. C’est dire que non seulement sa vie même, mais encore sa façon, venaient faire buter le développement et l’épanouissement d’un délire qui avait vocation à tourner à vide ; une contrainte rabat-joie et fâcheuse qui rappelait sans cesse qu’on ne pouvait faire comme on voulait. Qu’on ait laissé Jacques à Jérusalem pour aller délirer à Rome, là où plus aucun détail de l’ordre de la réalité ne pouvait venir empêcher, ça n’est pas fait pour me surprendre. Toujours est-il que ce pauvre Jacques, et sa conception de l’église, inscrite dans une certaine fidélité au judaïsme, et ce qu’on peut appeler son existence même ou son fait de vie, ont bel et bien été définitivement escamotés par l’église.

 

  Là alors, on peut dire qu’il y a un monde de faits et un monde de parole qui sont fabriqués pour ne jamais se rencontrer, où celui-ci ignore, avale et recouvre celui-là, s’entête et délire quoi qu’il en soit, de toutes façons. Bon. On a inventé la raison pour organiser des conjonctions entre ces deux, disons, séries d’effectuations tiens, ramener à la raison le monde de la parole et élever – on considère qu’on est dans les hauteurs avec ces choses-là –, élever donc le monde des faits à la parole. Il se trouve que la raison est un fait de parole, ça c’est fait pour nous compliquer la tâche...

 

  Je voudrais prendre un second exemple maintenant. Je voudrais cette fois me pencher sur un délire de parole pur, si je peux dire ; quelque chose qui, dès le départ n’est jamais qu’une question de symboles et de bavardages ; les tournois médiévaux et les joutes équestres. Je ne sais pas si vous savez de quoi il retourne. il paraît que les gens sont friands de ces choses, alors j’imagine que oui. Toujours est-il que donc vous avez vers le IXe siècle toute une activité qui consiste à regrouper des équipes autour de seigneurs, si l’on parle des tournois, pour se livrer à quelque chose comme un simulacre de guerre. Il s’agit de s’exercer au combat tout autant que d’occuper des talents laissés inemployés et vacants par les temps de paix. La parole est un étourdissement de la mycorhize fonctionnelle, une parade qui remplit artificiellement les béances qu’elle creuse elle même, c’est pourquoi elle est vouée au délire. Et donc là, précisément, nous sommes en plein dedans, avec cette occupation qui se substitue symboliquement à la réalité de la guerre, si tant est qu’il s’agisse d’une réalité, évidemment, et qui va se symboliser de plus en plus, se déterritorialiser et tourner à vide.

 

  Si les tournois au début de leur apparition, font des blessés et des morts, il faut voir comme quelque chose qu’on va poser comme la réalité, et s’il en est une, c’est forcément la mort, est de plus en plus contournée. C’est qu’il serait dommage, forcément, de perdre de vaillants chevaliers lors mêmes qu’ils pourraient s’avérer utiles dans un vrai combat. Les pratiques se codent et se règlent pour être plus symboliques qu’autre chose et ressembler à des pantomimes. Les joutes, moins violentes, plus mimétiques, vont se faire plus fréquentes que les tournois... On voit apparaître, avec toute l’ingéniosité de la réflexion humaine, toutes sortes de parades pour sécuriser l’activité : des lices et mêmes des contre-lices qui dessinent des couloirs afin que les chevaux ne s’entrechoquent pas violemment ; des heaumes, des armures, des boucliers qui protègent les cavaliers ; les lances sont munies de rochets ; et il ne s’agit même pas de désarçonner l’adversaire, simplement de briser une lance sur son armure ou un manteau strié pour ce faire... Bref, on assiste à un déchargement absolu du fait de combat, à une déterritorialisation, qui signe et singe plus qu’autre chose. L’enjeu même de la parodie est un symbole parmi les symboles : celui de la courtisanerie ou encore celui de l’argent. C’est ici, devant cette propension inouïe de la parole à se suffire à elle-même et à se substituer au monde que l’on pressent le fracas du geste de Basquiat, puisqu’on en parlait l’autre fois, quand il écrit « couronne » sur la tête de quelqu’un plutôt que de la dessiner. Mais passons.

 

  Nous sommes là devant une parodie de quelque chose, au-delà du seuil où la parole a tout avalé ; où la mycorhize fonctionnelle est rassasiée par des substituts ; où le monde tient entre les mains. Dans ce monde où le corps humain a le pouvoir d’effectuer et de contre-effectuer sur la totalité des choses qui ne le débordent jamais parce qu’il les fabrique lui-même. Si j’ai pu dire, et j’insiste, qu’il n’y a pas d’inconscient, vous voyez pour autant qu’il y a bien quelque chose comme une conscience. Pour la petite histoire, la question éthique est là qui consiste à savoir si la mycorhize fonctionnelle est flouée ou non, mais je laisse ça aux bavards... C’est autre chose dans cet exemple qui m’amuse beaucoup.

 

  On a donc une activité vide, déchargée, nulle. Je ne préjuge pas de la qualité du spectacle qu’offrent de pareilles compétitions, n’est-ce pas, je parle au niveau des fonctions. Et alors il faut regarder ce qui a fait que ces, comment dire, « échanges » se sont vus interdits en France. Nous sommes le 30 juin 1559. Depuis le IXe siècle donc, ces tournois puis ces joutes ont été de plus en plus sécurisés pour ne garder qu’une mascarade de signes et de protocoles sans conséquences, de simples jeux d’adresses. Bon. Eh bien, ce 30 juin, Henri II fut mortellement blessé à l’œil au cours d’une joute conduisant Catherine de Médicis à interdire joutes, tournois et Pas d’armes.

 

  Ce qui m’intéresse avec ces exemples, c’est précisément qu’aussi hydroponique que paraisse le délire, aussi sophistiqué et hors sol qu’il puisse aller, jusqu’à ces tours de prestidigitations qui escamotent, déchargent, déterritorialisent et flouent la mycorhize fonctionnelle, on ne peut pas opposer monde et parole ou réalité et délire. Non pas seulement parce qu’on ne peut rien établir qui puisse permettre de différentier ici la réalité, là le délire, autrement qu’à fabriquer une totalité de paroles, raisonnable ou religieuse ou autre ; non pas même parce que la réalité finit toujours par se rappeler au délire, ce n’est pas dit... mais parce que les deux « séries », peu importe comment on les appelle – au fait, c’est indifférent –, procèdent des mêmes mécanismes : effectuations ; fonctions ; nécessités/possibilités.

 

  Vous avez des effectuations qui gagnent le seuil tantôt d’un fait, tantôt d’une parole, tantôt d’un fait de parole, vont et viennent et insistent... ; des fonctions qui embranchent nécessités et possibilités qui ne coïncident jamais tout à fait et se tolèrent temporairement plus qu’elles ne se répondent. J’arrête là : la fanfare qui passe en revue toutes les musiques du monde pour hurler qu’elle existe en bas de chez moi m’empêche de me concentrer et dans ces cas-là, l’expérience apprend qu’il faut aller danser.

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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