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20 janvier 2011 4 20 /01 /janvier /2011 22:06

Jean-Michel Basquiat - In Italian

 basquiat_in_italian_542.jpg Alors, je n’ai pas fini de dérouler le fil de l’événement comme articulé dans cette logique du sens de Deleuze. C’est toute une histoire cette chose qui veut qu’il faut savoir insister et tenir bon en s’arrêtant, pour autant, avant d’en arriver à forcer les choses. Il me faut donc tenir encore pour aborder quelques points qui restent en suspens. Souvent quand on force, on a un recours complaisant à une technique hydroponique, là où l’idée, ce serait de se débarrasser de toutes les choses encombrantes pour mettre à jour les articulations au travail. Ca, c’est le problème des universitaires, c’est-à-dire des historiens de la philosophie, qui confisquent celle-ci et l’envahissent de leur goût nigaud et ébahi pour l’orfèvrerie, qui, soit dit en passant, est comptable et mesurable dans les grilles de savoir/pouvoir qu’ils affectionnent et dont ils font un métier. C’est dire que, forcément, même le moins universitaire des philosophes a à passer par un certain nombre d’exercices de styles, tout aussi incongrus que quelqu’un qui viendrait dessiner un drapé sur l’urinoir de Duchamp, qu’il faut savoir apprécier pour ce que c’est, de l’acrobatie bavarde, et ne pas prendre en compte. Ainsi donc, ce charabia inouï psychanalysant sur les dernières parties de la logique du sens dont on peut savourer la prouesse pour l’oublier aussi tôt.

 

  Peu importe, les outils et les utilisations qui jaillissent dans cet ouvrage sont précieux assez pour que nous en ayons fait notre miel. Il en est un sur lequel je bute cependant, parce qu’il me paraît comme une béance, un rabattement fracassant qui m’agace et me contrarie, à savoir cette idée de l’événement sur laquelle je veux continuer de m’attarder.

 

  Il faut regarder à quoi cela peut bien lui servir à notre cher Deleuze, d’articuler comme ça un point de contre-effectuation. Il faut voir ce à quoi il fait face et par où il saisit un levier pour s’en sortir. Deleuze, c’est le philosophe de son époque qui ne se laisse pas abattre et qui ne laisse pas maudire la philosophie après Heidegger qui est venu l’effondrer. Face à la menace qu’il y a à mettre au point des corpus totalitaires, face à la résignation d’Heidegger donc, ou de Foucault, ou les ratiocinations pointilleuses de spécialistes et de techniciens (les logiciens, les psys, les membres des disciplines en « logie », sociologie, ethnologie...), qui croient contourner le piège totalitaire en se concentrant sur des détails lors même qu’il se referme, ce piège, sur eux avec une brutalité frémissante – j’insiste, par exemple, pour le comique de la précision et du rabâchement : la psychanalyse est, par contre-investissement, par effet secondaire, dommage collatéral..., un système totalitaire et fanatique –, la voix est ténue et périlleuse pour Deleuze. On ne mesurera jamais assez, par conséquent, le courage de ses efforts. Ca, c’est pour le biotope de l’époque... on a l’air de s’éloigner de notre problème, on est en plein dedans. Parce qu’en effet, si on en revient à notre histoire d’événement, en le prenant donc d’abord dans ce qu’il offre de possibilités de contre-effectuation, vous retrouvez précisément la même ténacité de quelqu’un pour qui l’idée de se laisser abattre reste parfaitement loufoque.

 

  Tandis que les structuralistes s’occupent de décrire des sortes d’enchaînements ou de chaînes, sur lesquels le corps n’a pas de prise, voilà que Deleuze réactualise quelque chose de très intéressant, avec cette parade de la contre-effectuation, à savoir la notion de liberté. C’est une précision discrète (p. 179), qui vient nous éclairer sur ce qui fait qu’il y tient tant à son histoire d’événement : « … l’homme libre, parce qu’il a saisi l’événement lui-même, et parce qu’il ne le laisse pas s’effectuer comme tel sans en opérer, acteur, la contre-effectuation. ». J’insiste, tandis que Lacan décrit l’aliénation ahurie, la dérive indéfinie d’un corps de désir et de désêtre, aveugle, ignorant, échoué, Deleuze nous offre quelque chose comme un écho, un déclic, un signe – du genre des madeleines ou des pavés de l’hôtel des Guermantes, un souvenir qui « ne se contente pas de ressurgir tel qu'il a été présent (simple association d'idées), mais surgit absolument sous une forme qui ne fut jamais vécue » (Proust et les signes, p.19) – et rappelle la liberté, en tant que puissance de contre-effectuation, à, comme on dit, notre bon souvenir. En d’autres termes, ce point qui me tracasse tant, que je serais tenté de passer à la trappe tellement il me semble tout rabattre, est celui qui articule toutes ces histoires d’effectuations et de contre-effectuations, ainsi que celles de profondeurs, surface et hauteurs, qu’il déploie à travers le livre avec toute sa virtuosité, bref le point qu’on ne peut pas contourner.

 

  Alors cette parade de la contre-effectuation, elle est exquise forcément. On ne pouvait pas laisser courir les effectuations, traverser, malmener des corps inconscients et offerts sans rien dire. Pour autant, elle ne me paraît pas satisfaisante. C’est bien embêtant parce que, avançant pas à pas, je ne me suis pas encore prononcé sur cette question de la liberté face, ou plutôt à l’intérieur, dans les plis disons, des effectuations. Sans doute, d’ailleurs, ne prendrai-je jamais cette question par ce bout, qui me semble trimballer avec lui des rapports duels (liberté/déterminisme ou individu/collectif) dont on ne pourra jamais se dépêtrer. J’ai dit qu’on n’atteint jamais le seuil où l’on peut distinguer ce qui est de l’ordre du collectif ou de l’individuel. C’est déjà une piste. Toujours est-il que je n’ai rien, jusque-là, à proposer face à cette idée de contre-effectuation, mais que pour autant, même si je vois en quoi elle est utile ou nécessaire, elle me paraît contre-productive et inefficace. Vous devez pressentir à quel point nous sommes au cœur de nos préoccupations avec cette histoire et ces tracas...

 

  Je vais effectuer un saut, parce que ce ne serait pas très malin d’aller me perdre dans les détails ou de me risquer à résumer quelque chose dont la densité est, pour le moins, excitante. Toujours est-il que, faisant se longer des séries disjonctives, comme lui seul sait le faire, avec toute sa malice, Deleuze décrit l’événement, comme bien autre chose qu’un simple îlot comme nous appelons ces choses-là ici, mais fabrique un seuil, au-delà de la « représentation » (p. 171) ; au-delà de ce qui arrive (p. 175) ; qui ne tient ni de l’ordre du privé ou du collectif, ni de l’individuel ou de l’universel, ni de celui des particularités ou des généralités (p. 178) ; qui est « une quasi-causalité expressive, non pas du tout une causalité nécessitante » (p. 198). Au fait, « cette quasi-cause, ce non-sens de surface qui parcourt le divergent comme tel, ce point aléatoire qui circule à travers les singularités, qui les émet comme pré-individuelles et impersonnelles, ne laisse pas subsister, ne supporte pas que subsiste Dieu comme individualité originaire, ni le moi comme Personne, ni le monde comme élément du moi et produit de Dieu. » (p. 206).

 

  Jusque-là je ne vais pas pinailler. Que Deleuze ait recours à ce concept de singularités pour dessiner par contraste les voisinages, je peux l’admettre. Vous remarquerez que ces singularités ne sont ni individuelles, ni universelles : le piège est contourné ; la parade est astucieuse. Certes, ce corps sexué comme habit d’Arlequin, par exemple, où « chaque zone est la formation dynamique d’un espace de surface autour d’une singularité constituée par l’orifice, et prolongeable dans toutes les directions jusqu’au voisinage d’une autre zone dépendant d’une autre singularité. » (p. 229), aurait été plus éclatant encore s’il n’y avait eu besoin de, disons... fixer, puisque c’est le mot adéquat, des singularités arbitraires, avec forcément quelque chose d’impératif qui traîne. Au bout du compte, pareille singularité ne peut fonctionner qu’à manquer, comme la béance du phallus, comme le mot, etc... mais enfin, passons...

 

  C’est autre chose qui me chagrine... C’est qu’avec ces parades, Deleuze réactualise un problème dont il ne parvient pas à sortir. Vous avez un fantasme dans l’histoire de la pensée qui veut, plutôt qui veut croire, puisqu’il s’agit de croyance, qu’on bute forcément sur un terme. Ca peut être Dieu, le verbe, la loi, le fait scientifique, le Phallus, etc... c’est déclinable à l’infini. C’est ce qui berce et apaise cette détresse humaine que désigne précisément cette phrase qui entête et qui court, qui se formule ainsi pour le siècle des siècles : « vanité des vanités, tout est vanité » et, ajoute Duras, « poursuite du vent ». Sur ce terme spéculaire se fondent tous les totalitarismes. Cet ahurissement, le structuralisme était parvenu à nous en extraire, certes en fabriquant une sorte de totalitarisme négatif qui voulait que s’il n’y a plus de terme, c’est que nous sommes condamnés à l’errance. « Dieu est mort, plus rien n’est permis » s’exclamait Lacan au cours d’une conférence à Bruxelles en septembre 1960. Et cet événement deleuzien remplit bien la fonction d’un terme, quelle que soit la sophistication de l’écran de fumée et la réactualisation qui pourrait le rendre méconnaissable. Car l’événement chez Deleuze, c’est bien sa fonction de « quasi-causalité expressive »... Comment dire, je reprends : c’est bien parce que « l’événement n’est pas ce qui arrive (accident), il est dans ce qui arrive le pur exprimé qui nous fait signe et nous attend. » (p. 175) qu’on va bien finir par tomber dessus. Et même, c’est bien parce qu’il est pré-individuel et impersonnel qu’on pourra le reconnaître, puisque, n’est-ce pas, « une vie est composée d’un seul et même Evénement malgré toute la variété de ce qui lui arrive » (p. 198), le reconnaître ou le laisser se révéler (cf p. 289), c’est-à-dire bel et bien buter dessus.

 

  Ce qui me convainc de la vanité et de l’artifice d’une pareille prestidigitation, au cas où il me resterait des doutes, ce qui me persuade que décidément, quand on regarde la fonction e la chose, on n’est ni plus ni moins devant une béance spéculaire comme une autre, c’est une note de bas de page, assez ostensible puisqu’il se trouve que, tout de même, elle vient conclure le livre... C’est à propos de l’univocité que Deleuze entend plus haut comme signifiant « que c’est la même chose qui arrive et qui se dit : l’attribuable de tous les corps ou états de choses et l’exprimable de toutes les propositions. » (p. 211) Au fait : le terme sur lequel on vient buter. Sans entrer dans le tour de passe-passe assez délicieux par lequel il embranche l’univocité au mot, fait le mot univoque, l’événement entre l’être et le langage, toujours est-il qu’il vient lui-même admettre « qu’un tel mot n’existe pas, n’ayant aucune stabilité et étant une ‘fiction’ » (p. 289) – c’est-à-dire une béance –, avant de lâcher cet autre mot, merveilleux, de « totalisation » à la page suivante, laquelle « va rendre possible l’univoque comme véritable caractère de l’organisation secondaire inconsciente », pardi, tiens... Cette béance comme n’importe quelle béance organise forcément la totalité.

 

  Alors, je ne viendrai pas conclure en me précipitant ; je laisserai les choses ouvertes. S’il ne faut pas bouder son plaisir en appréciant tout ce que cet outil artificiel va venir permettre à la pensée de Deleuze, en ce qui nous concerne, il ne va pas nous être très utile, au contraire. Nous garderons sur les bras l’impuissance dépressive structuraliste, comme l’impuissance maniaque de la contre-effectuation, la même que celle des rationalistes, qui condamne toute activité au délire. Ce que je sais, c’est qu’il n’y a pas d’univocité, de permanence quelconque, de terme sur lequel buter, fonder et régir. Il n’y a pas de corps qui se maintient et dont on pourrait dessiner les contours à suivre ses exuvies en déduisant que ce qui n’est pas exuvies, ce qui est « pur » dans l’accident donc, est forcément corps. Il n’y a pas de corps sans organes, il n’y a pas de cellules souches, autrement que comme des parades intellectuelles confortables et artificielles ; et l’avantage et la praticité de ce confort ne m’échappent pas. Ce qui ne marchait pas avec les dieux ou le verbe ne marche pas avec l’événement. Il y a des puissances qui n’en finissent pas de s’effectuer, dont des îlots se détachent et vont mourir, mais le mouvement de détachement participe à celui des effectuations, qui fait que la tentative de dégagement, comme les soubresauts ou les délires, sont déjà et encore effectuations. Je fais un pas de plus ici, précisément j’embranche des choses que je différentiais par commodité jusque-là... en affirmant que ce qui vient se détacher de la réalité comme je l’entendais, en tant que ce qui reste dans les mains ou la terre dont on jaillit, jusqu’aux délires hydroponiques donc, est encore dans la réalité, par le mouvement d’effectuations auquel il participe au point de ne pas permettre de déduire et de définir par contraste ce qui serait de l’ordre de la réalité. Il n’y a que l’artifice d’un point de vue qui permettrait arbitrairement d’en différentier quelque chose. Il se trouve que le point de vue, paradoxalement, et ça a quelque chose d’amusant, est forcément totalitaire et, réciproquement, la totalisation est forcément toujours organisée sur un point de vue... De plus, je l’évoquais déjà dans l’introduction de la première partie, tenter de franchir le seuil de la représentation, chercher à visualiser ce circuit entre dire, penser et agir, par exemple en mettant au point des notions comme la liberté ou l’aliénation, ne me paraît pas autre chose qu’un travail technique d’orfèvre, baroque, narcissique et encombrant.

 

  Je voudrais passer à quelque chose qui n’a, croirait-on, rien à voir. Je voudrais parler de quelque chose dont la prouesse fracassante, le souffle, n’a d’égal dans l’histoire de l’humanité, que ces mains négatives préhistoriques, je voudrais parler des empreintes de pas de Basquiat sur quelques uns de ses tableaux. Je suppose qu’il me faut m’expliquer. Vous avez en tête ces documents où figurent des peintres qui peignent sur des toiles à même le sol, Pollock est connu pour cela par exemple. Manifestement, Basquiat procédait ainsi en posant la toile de lin par terre et en peignant dessus. Alors, il faudrait décrire la pertinence de cet homme à débarrasser de la technique des graffitis, tout ce qui venait l’encombrer ou la rendre exotique ou naïve pour ne l’utiliser que dans ce qui devient une articulation précieuse à ce moment-là de l’art abstrait, dans les années 70 et 80, que je ne saurais pas précisément nommer mais que je ressens de toute mon intuition, quelque chose comme le degré 1 du symbole, la peinture a minima, un symbole minimal dont la fonction dérive et délire comme seul l’art sait le faire et vient jeter des points d’embranchements, des jointures, des coupures dans tout ce travail pictural. Il faudrait insister sur ce geste, le même, qui conduit Basquiat à peindre sur son frigo, ses fenêtres ou à fabriquer grossièrement un châssis ni fait ni à faire et clouer négligemment une toile par dessus, ou à recourir avec une telle insolence au repentir ou encore à écrire des mots, des outils symboliques comme n’importe quels autres donc... Là nous sommes au cœur, contre, tout contre le jaillissement de la peinture débarrassée de tous les artifices qui l’étouffent, dont les derniers artifices  mêmes viennent servir de points pour ouvrir des lignes de fuite. Et, toujours dans ce même geste donc, forcément, j’en reviens à ces traces de pas laissées sur une toile, qui fut un jour posée par terre et sur laquelle quelqu’un n’a pas pu ne pas finir par marcher, ce hurlement, là devant nous, à peine perceptible pourtant, ces empreintes, dont la brutalité naïve bouleverse et fracasse.

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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