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22 septembre 2009 2 22 /09 /septembre /2009 15:58


Orange bike - Giardini 53rd La Biennale di Venezia

  Alors il fallait bien que j’en arrive à parler, au cours de cette recherche entre dire, penser et agir, de quelque chose dont je ne sais pas encore précisément quoi faire, ni même comment l’appeler, et qui serait une sorte d’organisation de la pensée avant le verbe. Je ne fais pas allusion ici à ces mécanismes qui intriguent Guattari tout au long de ses recherches, – prenez au hasard sa présentation d’un séminaire du 9 décembre 1980 –, que sont ces organisations machinales, ces faits et gestes automatiques qui nous font verrouiller les portes, répéter un geste en passant à autre chose, ou encore, pour reprendre son exemple, conduire, sans y penser, « en dehors de la conscience » comme il dit, puisque « à la limite, on dort ». Pour autant, que ces organisations en dehors de la réflexion – du reflet de la pensée –, fascinent, il se trouve qu’elles me laissent assez indifférent, notamment parce qu’elles prolongent un mythe qui m’inspire une certaine répugnance, celui de se laisser duper par un pouvoir hypothétique qui veut croire aux pouvoirs occultes de l’esprit, capable donc, entre autre chose, d’agir au-delà des corps. Aussi sophistiquée que soit la conception guattaro-deleuzienne de ces machines de science-fiction, dans l’organisation de Guattari, elles ne viennent pas à bout de cette idée religieuse qui confond esprit et fantôme, dont la psychanalyse a fait en son temps, ce qu’on appelle ses choux gras. Il se trouve, par ailleurs, que, si j’en crois ma lecture distraite d’un certain nombre de travaux de psychologues, un jour où je croyais possible de finir par comprendre ce qui pouvait bien animer des gens, que l’on peut considérer, au bénéfice du doute, ni plus ni moins sérieux que d’autres, pour se livrer ainsi à cette activité folle qui consiste à fabriquer de toute pièce un savoir sans à aucun moment se trouver ne serait-ce qu’embêté par la monstruosité hydroponique de la chose – la Psychologie est hors sol, c’est-à-dire que, comme les drogués, elle plane – sans parvenir à une réponse, ces automatismes semblent se voir épinglés avec une certaine régularité ici et là. S’il est facile et tentant devant les symptômes des hystériques, les crises de somnambulisme ou les exploits de l’hypnose d’en déduire qu’un esprit travaille en secret à l’insu d’un corps pantin, il y a un moment où le mythe, comme n’importe quelle foi, est nocif et toxique. La question de savoir si dieu existe ou si un esprit sourd dans l’organisation du corps, sont vouées à rester des béances désirantes. Bref, toutes les idées qui fabriquent une opposition entre conscience et inconscient me gonflent, la conscience fonctionnant dans des voisinages, qui n’impliquent pas forcément un pendant inconscient qui lui collerait au cul : ce qui n’est pas conscient n’est pas pour autant inconscient.


  C’est que ces conceptions entre conscience/inconscient – identification/différentiation contournent quelque chose qu’elles ne peuvent pas penser, devant quoi elles restent démunies et impuissantes, qu’il semble pourtant pertinent de relever : la pensée en dehors du langage. Là on est au cœur de quelque chose. Vous avez des activités humaines qui s’organisent sans qu’intervienne la parole et il se peut qu’elles soient nombreuses. Il y a des gens pour appeler ça flair ou intuition ou autre, la qualification je m’en fous, ça n’a pas vocation à être rangé. Toujours est-il que vous pouvez vous organiser, adapter votre organisation, la préciser, je dirais… organiser votre organisation, créer utilisation et outil, sans que la parole passe par là. Vous imaginez bien que dans un monde qui veut mettre au pas de sens, ordonner d’après les règles rationalistes du langage, ces îlots inertes et sauvages, exempts, m’intéressent particulièrement.


  Je suppose qu’il est besoin d’un exemple ici. Il y en aurait un certain nombre à saisir, dans certaines méditations, dans la pratique d’un interprète (musicien, danseur, acteur…) mais j’ai promis un jour, avec ironie certes, pour me moquer des postures prétentieuses que traîne derrière lui le mot « philosophie », de donner des conseils de cuisine, alors je parlerai de la cuisson des champignons. Il se trouve que l’autre jour, en racontant ma préparation des champignons à quelqu’un, je me suis rendu compte de quelque chose de troublant, qui a d’ailleurs motivé le développement de ce point-ci, qui est que j’ai mis au point toute une organisation dans cette cuisson des champignons, de paris, girolles, etc… sans jamais passer par le prisme du langage. J’ai eu l’occasion de remarquer qu’ils séchaient et se racornissaient en les cuisant si on n’ajoutait pas un liquide, eau, vin, qui leur permettait de libérer leurs sucs et de donner à l’ensemble de la préparation leurs saveurs. Tout à coup, en le racontant, avec des mots donc, je me suis, disons, aperçu que j’avais multiplié les tentatives, jusqu’à parvenir à une stratégie d’utilisation sans pour autant y réfléchir, sans « circuiter » l’organisation avec des mots. Ce n’est pas que je le faisais machinalement, puisque je ne reproduisais pas bêtement le même geste, non je percevais, j’adaptais, j’organisais, je créais l’utilisation qui devenait de plus en plus précise.


  L’exemple est sans doute trop personnel et anecdotique pour vous parler, celui de l’interprète qui se produit, qui n’a pas le temps de passer par la parole pour s’organiser, s’adapter à l’enthousiasme ou à l’ennui de son public, parer les cafouillages et les oublis, se surprendre, essayer de nouvelles choses, varier un peu, bref s’organiser au-delà de la parole aurait sans doute été plus explicite. Mais enfin j’insiste, la parole n’est pas au cœur de l’activité humaine, elle peut même constituer un détour, un contretemps, un retard dans quelque chose qui s’avère se passer très bien d’elle.


  Il se trouve que ce monde, donc, calque son activité sur le langage, applique ses règles à tout, croit transformer ce qu’il touche en mots comme certains figeaient les choses en or et d’autres en pierre (Midas et Méduse pour les nommer). L’apogée de cette logique, on la trouve chez les structuralistes psychanalystes qui spéculent un monde avalé par le langage, alors que, décidément, ce langage, loin d’être le fondement de quelque chose, reste désespérément anecdotique. Pour m’amuser, je peux ici donner quelques pistes contextuelles sur le comment de la spéculation, dans le désordre : depuis l’écriture et l’imprimerie, les mots paraissent éternels ; les mots restent la seule capacité qui soit propre à l’humain qui désespère de n’être jamais qu’un animal parmi les animaux, voué à mourir et puis quand même… les mots immortels sont particulièrement propices à quelque chose sur quoi l’humanité à voulu fonder son organisation, quelles qu’en soient ses variations : la normativité impérative.


  Vous avez vu émerger cette normativité impérative dans notre recherche à ce moment où des organisations vouées à mourir sont devenues des noms : l’État, la Monarchie, la Patrie, etc… voilà que nous retombons dessus. Il se trouve qu’elle est la logique qui finit par organiser toutes les collectivités humaines, dictatures, républiques ou autres et alors, n’est-ce pas, ce choix comme ça de fonder, je n’ai plus envie d’aller et venir entre les mots parole et langage, puisque la parole est un fait particulier et beaucoup de langages se font sans mots, je vais dire le verbe, de fonder le verbe comme axiome totalitaire référentiel, participe entièrement de cette logique normative impérative. Je ne sais plus ce que je raconte, je reprends… Vous devez bien voir que si chacun mène ses expériences dans son coin sans pouvoir en témoigner, en faire part, en rendre compte, vous fichez en l’air l’idée même de collectivité. Ce n’est pas pour rien qu’à un moment le verbe va trouver une utilité précieuse, en ce qu’il offre cette fonction inouïe non seulement de conserver, d’immortaliser, mais aussi de communiquer, de transmettre. Et c’est bien pratique que des gens racontent ce qu’ils ont trouvé, consignent, partagent, vous imaginez le temps qu’on gagne avec ça. Alors que ça aille jusqu’à ne plus se faire que noms et verbes, que l’organisation humaine finisse par ne plus se concentrer que sur ce territoire commun, cet espace de tout le monde et de personne, que chacun se fasse dicible et réduise sa vie entière à des mots, bon, ça va avec cette propension miraculeuse de l’humanité pour le délire autocrinien qui finit par tourner à vide et s’épuiser, ce n’est pas grave, c’est drôle. Vous avez des gens comme Foucault qui ont décrit précisément ce souci de transparence qui condamne le corps humain à rendre des comptes, à se faire comptable et compté. Je fais un pas en vous disant que l’humanité n’habite plus jamais qu’un territoire de rien. Jusque-là, il n’y a pas de quoi s’affoler, ça reste un choix comme un autre. Sur le papier, ça pourrait tenir, tout le Contrat Social repose sur cette idée qui veut qu’on mette en commun, qu’on se fasse soi-même commun, quelconque… fongible. Vous pouvez même le trouver noble ce sacrifice comme ça, renoncer à aller voir ailleurs si on y est pour rester dans quelque chose de dicible. D’ailleurs ce n’est pas pour rien que Freud reprend à son compte la conception de la liberté des théoriciens du Contrat social, qui la reprenaient des plus éminents chrétiens, celle de libre-arbitre, qui n’est jamais qu’un quitus donné à la normativité impérative. Bref, depuis le milieu du Moyen-âge, vous voyez comme ça s’articuler l’idée qu’il n’y a pas de salut pour une communauté autre que le dicible.


  Mai au fait, mon problème est autre. Mon problème, ça m’amuse assez d’ailleurs, c’est tout simplement que ça ne peut pas marcher. Que rien ne fonctionne en tant que nom, que c’est ailleurs que ça travaille, qu’une langue même est le fruit de jaillissements de « faits de paroles » dans les marges du territoire commun. Ce n’est pas seulement que je ne crois pas à l’intelligence mimétique et que je ne me fie qu’à l’intelligence expérimentale, que vous pouvez lire autant de comptes-rendus dicibles que vous voulez, il y a un moment où vous mettrez de toute façon les mains dans le cambouis, quelle que soit la propension humaine à inventer des métiers dont toute l’activité ne consiste jamais qu’à consigner (scribes, greffiers, mais aussi historiens, critiques, analystes, commentateurs et chercheurs universitaires…), non je vais plus loin en disant que tandis qu’une société se focalise sur des noms communs, des images dicibles, des chimères désirantes, c’est ce qu’elle néglige qui travaille et finit par lui retomber sur le coin de la gueule. Alors que d’aucuns aient le nez dans le guidon au point de concevoir une société où le verbe est au centre et ce qui travaille relégué à l’inconscient, que la folie de cette conception ne fasse rire personne, ça, mon goût du comique jubile. Pour autant, j’insiste, le verbe non seulement est voué à mourir, mais ne se fonde pas, n’est jamais qu’un jaillissement, un outil parmi d’autre dans des organisations qui s’en passent et reste anecdotique et accessoire. Une société qui se fonde sur la normativité impérative du verbe, et son évanouissement désirant, et une société qui se condamne à s’effondrer.


  Je vais parler d’autre chose. Vous avez dû forcément déjà faire des photos de souvenirs. Vous avez conscience sans doute qu’en les regardant dans les jours qui les suivent, le moment, le contexte, toute l’organisation qui a conduit à prendre telle photo sont encore très présents. Vous regardez la photo et ce sont des souvenirs qui reviennent de tout ce qui finalement n’est pas dans la photo. Et puis les années passent et vous retombez sur cette photo et le souvenir de son jaillissement est confus. Peu à peu la photo s’est substituée à la puissance qui l’a organisée. Peu à peu vous ne savez plus très bien ni quand ni où ni comment, et que se cachait à côté, derrière, qui riait, qui bougeait sans cesse, vous n’avez plus sous vos yeux et dans les mains que cette image fantôme qui ne témoigne plus de rien. Vous voyez ce mécanisme qui fait substituer l’organisation par l’image, ça s’appellerait le ravissement du verbe.

 

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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commentaires

myriam 12/10/2009 16:36


Il faudrait que tu vois Valse avec Bashir...