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7 septembre 2009 1 07 /09 /septembre /2009 22:17

Kandinsky - Improvisations 26

  Alors, ça ne pourrait pas se deviner, mais j’étais parti pour parler de Kandinsky l’autre jour, et puis j’ai fini par parler de normes et d’impératifs… Je ne suis pas tellement pour cacher ces choses-là, si les mots ont vocation à mourir, c’est assez imbécile de masquer leur jaillissement et leurs hésitations. Ce n’est pas dit que j’y arrive aujourd’hui. Le point qui m’intéressait quant à Kandinsky ne concerne pas ses recherches sur les contrastes, sur lesquelles j’avais pris appui avec gourmandise pour parler des rapports situationnels, mais de quelque chose que j’ai abordé à propos de la création de l’utilisation du mot « catleya » entre Swann et Odette et que j’ai laissé entendre la dernière fois : le jaillissement de la parole.

 

  Ce qui est amusant à noter c’est l’absence totale de parole quand on lâche quelqu’un comme ça, disons dans la nature, quand on dit à quelqu’un : « exprime-toi » ou « dis quelque chose » ou que sais-je, bref quand l’occasion se présente, que la possibilité se saisit de tout à coup prendre la parole, eh bien vous pouvez noter le vide complet. J’en reparle ici, parce que les premières choses que l’on doit à Kandinsky sont parmi les plus ennuyeuses du monde. Rassurez-vous, c’est bien la seule affirmation gratuite et définitive que je lancerai à son endroit, elle est faite avec humour et tendresse. C’est intéressant à noter, parce que je ne vois pas quelle différence il pourrait y avoir entre la prise de parole et cette notion abstraite que désigne le mot « liberté ». Est-ce parce que les corps humains sont déjà gagnés, dévorés par des mécanismes qui les dépassent ou est-ce parce que la « liberté », c’est quelque chose qui se construit, peu importe, je ne prendrai pas cette question par ce bout, ni même par le terme de liberté, ça ne nous amènerait qu’à produire des formules de l’ordre du vœu pieu catéchiste. J’en profite au passage pour préciser, j’aurais tort de m’en priver, que la nécessité que je ressens à mon étude entre dire, penser et agir se noue bel et bien sur ce point. Bref, peu importe, j’ai eu l’occasion de noter que des personnes débutantes qui se mettent à danser, loin de se livrer à une agitation sauvage à la Mary Wigman, exempte, ignorante des codes culturels d’une époque, au contraire, avec une soumission timide et sidérante, ne pouvaient s’empêcher de chercher à bien faire et esquisser des pas avec, évidemment, le charme de leur maladresse. L’anecdote est savoureuse, puisque l’on s’attend, depuis le Contrat social, à ce que la liberté soit naturelle et que la civilisation grignote et formate cette liberté. Voir ainsi des corps submergés et engloutis par un langage qu’ils ne connaissent pourtant pas relève forcément du défi intellectuel.

 

  Le parcours d’un artiste comme Kandinsky, c’est-à-dire de quelqu’un qui prend la parole, qui crée une parole, constitue forcément un exemple quant à cette préoccupation. Et que ses débuts soient balbutiants n’est pas fait pour nous surprendre. Ils sont comparables à ceux d’un Picasso ou d’un Matisse, d’un Rimbaud ou d’une Duras, dont les premières œuvres sont délicieusement timides et relativement convenues, quelle que fut par ailleurs l’adresse de leurs talents. On ne parle pas ici d’un fou comme Nietzsche, Nijinski ou Artaud, des sauvages qui se jettent farouchement dans l’inconnu, et qui fascinèrent des gens comme Foucault et Deleuze qui sentaient bien, par opposition à la rigidité du rationalisme, le feu éblouissant de leurs pensées, dussent-t-ils être éblouis eux-mêmes, aveugles. Arrêtez-vous sur cette opposition, elle est inouïe, elle est tellement naïve, ici un monde qui mâche ses mots, là un autre qui vocifère ses sons, à en oublier que mâcher ses mots ou hurler ses sons, c’est toujours ne plus pouvoir rien dire. Mais devant la pression impérieuse d’un monde rationaliste qui dresse, ordonne et met au pas, on comprend la tentation de tout faire exploser et le rêve d’un monde inculte. Et pourtant. On n’en reviendra toujours à la cruauté infinie de ce fait qui veut que des esclaves soient restés sur place après avoir été affranchis, désemparés, incapables de savoir comment, où, quoi. C’est qu’il ne suffit pas de déclarer la liberté, il faut la rendre praticable et possible.

 

  Et voici donc Kandinsky qui avance à petits pas dans la peinture et commence avec des choses qui ressemblent à de simples illustrations de contes russes, tellement ça a l’air idiot. Alors bien sûr, en s’attardant un peu on voit déjà les couleurs vives qui débordent, les touches impressionnistes… Mais un regard négligeant n’y verrait que du feu et s’apprêterait déjà à tourner la page d’un livre qui raconterait l’histoire d’une quelconque Baba Yaga. Il faut voir comme un corps avance à tâtons dans un langage, il faut le voir faire un pas hardi, reculer, se déporter, revenir et insister, c’est quand même l’activité la plus exaltante du monde.  Et très vite les pas suivants de Kandinsky sont audacieux. Certains artistes considèrent qu’ils ont à se mettre dans des états particuliers pour créer, comparables à ce qu’on appelle ailleurs la méditation ou encore ailleurs la transe. Et le fait est que, débarrassé de son souci de bien faire, mais encore dubitatif quant à ce qu’il pourrait bien faire d’autre que bien, le voici cherchant quelque chose comme une spontanéité dans son rapport à la peinture. Ces peintures-là n’ont pas non plus grand intérêt, si ce n’est qu’on imagine assez l’état dans lequel Kandinsky se mettait pour les créer, repoussant le vacarme entêtant de l’académisme qu’il avait appris et respecté jusque-là pour laisser exprimer, le terme s’impose évidemment à cette époque expressionniste, quelque chose comme une voix encore ténue et frêle. Le pas d’après, il le fait avec ses Improvisations qui poussent encore plus loin ce rapport accidentel et spontané à la peinture, mais qui déjà provoquent des effectuations et des réflexions chez Kandinsky. Les Improvisations des années 10, je les ai découvertes récemment, j’avais jusque-là bloqué sur les Compositions plus tardives, et elles m’ont parfaitement déconcerté.

 

  Elles sont l’œuvre de quelqu’un qui n’en est plus déjà à prendre des libertés avec la peinture, qui enfonce le clou de ses précédentes tentatives, mais elles restent encore très inconscientes quant à leurs effectuations. Elles sont parmi les choses les plus puissantes chez Kandinsky. Alors Kandinsky, très progressivement, il va faire quelque chose d’étrange à ce moment-là, il va éclater les traits, les formes et les couleurs. Rappelez-vous comment vous avez appris à dessiner, vous traciez des traits qui esquissaient une forme que vous coloriez. Oui, c’est assez bête, c’est la façon la plus simple du monde. On pourrait faire une histoire des traits, formes et couleurs dans la peinture, qui passerait par Botticelli, dont les personnages ont l’air appliqués, posés là sur un fond, tant le trait qui les contourne est ostensible, tant il semble ne s’intéresser qu’à leur donner une carnation des plus éblouissantes, ou par le Caravage qui soigne un voisinage où le trait s’estompe, disparaît dans un jeu d’ombre minutieux, ou par le Titien qui se concentre sur les jeux de couleurs. Et tout à coup, alors quand même, ce ne serait venu à l’idée de personne, vous voyez comme ça sous vos yeux, après les travaux des impressionnistes, qui n'ont pas laissé Kandinsky, indifférent, qui s'y est même essayé, de toiles en toiles, les couleurs, les formes et les traits se dissocier, se disloquer, perdre de vue cette convenance commode qui veut les voir converger, et soudain les voici qui dialoguent. Vous devez pressentir, avec l’habitude que nous avons maintenant, un siècle après, de voir un langage se questionner avec ses propres outils, le bouleversement d’un procédé qui se remet en cause, qui bloque sa progression axiomatique pour s’interroger.

 

  Vous avez quelque chose de phénoménologique dans la libération de l’art quant au figuratif, je le note au passage, puisque, depuis Kant, en passant par Husserl, des philosophes se préoccupent de regarder le doigt qui montre la chose plutôt que la chose qui est montrée – il se trouve que c’est la définition proverbiale de la sottise –.  Que l’art se préoccupe des conditions de son élaboration, qu’il utilise ses propres outils comme matériaux, qu’il se retourne contre lui-même, comme la philosophie, c’est quand même toute la force de ces deux activités. Après, la philosophie s’en est vue assommée jusqu’à Heidegger ou les structuralistes qui restaient sans voix, là où l’art a délicieusement fait feu de tout bois. Si, comme le notait un Auguste Comte, la question n’est plus pourquoi, mais comment – le pourquoi amenant toujours à la spéculation paranoïaque – l’émergence de l’abstrait dans l’Art, qui se débarrasse avec soulagement de son référentiel situationnel de l’idéal du beau et du bien faire, amène avec elle la question du comment du procédé et du rapport du créateur à son œuvre. Et la chose est révolutionnaire.

 

  Les improvisations de Kandinsky mettent à jour, découvrent, ce que la beauté camouflait jusque-là, le procédé artistique et l’artiste en train de peindre. Elles interrogent avec une naïveté empirique la fabrication du langage pictural, déplacent, décalent, connectent, embranchent et font des étincelles. Je ne sais pas si vous mesurez l’insolence, l’audace qu’il y a, au-delà de cette opposition entre le respect tyrannique de la Loi et son ignorance folle que nous pointions tout à l’heure, à court-circuiter cette Loi, à la faire matériau, outil. Là on est dans le dégagement de marges. Et elles témoignent du corps humain qui se livre à ce questionnement. Ces Improvisations sont particulières dans l’œuvre de Kandinsky. Si elles m’ont d’abord laissé perplexe, elles s’avèrent être celles vers lesquelles vont toute ma tendresse, tout mon enthousiasme. Parce qu’elles sont celles qui ne sont pas finies. Elles restent, un siècle après, toujours en train de se faire, sans parvenir à un résultat. Je vais vous dire, pour picturales qu’elles soient, elles sont sans image, sans représentation aucune. Bien sûr, on est dans quelque chose qui tient de la prouesse, un tableau qui ne se résout pas à une image, qui déborde de toutes parts. Regardez ces formes à peine sorties de leur vomissement ; ces couleurs qui voisinent, qui ne sont ni bleues, ni rouges, mais voyagent sans atteindre jamais le degré d’une couleur précise et définie ; ces traits que l’on voit presque encore se dessiner avec fièvre sous nos yeux. Vous pouvez voir les désaccords et le dialogue entre traits, formes et couleurs, qui se chevauchent, se recoupent, s’accidentent et se font le témoin de celui qui les fait jaillir. Je vous dis que les corps humains créent le mot et l’utilisation du mot, l’outil et l’utilisation de l’outil, et là nous sommes en pleine création dans toute la joie de sa brutalité.

 

  Puis il se passe quelque chose d’étrange. Restant toujours ignorant quant aux biographies des gens, que je ne vois jamais que comme un écran de fumée qui en apprend d’avantage sur le goût de certains pour les ragots que sur l’œuvre elle-même, j’avoue que les raisons m’échappent. Toujours est-il qu’un certain nombre d’années passent sans qu’il ne peigne aucune toile. Dans l’impossibilité de peindre, donc, le voilà se consacrant à des dessins dont la simplicité nue en fait de délicieux joyaux. Mais j’ai dit que c’était étrange… Et le fait est que Kandinsky semble tout à coup, au cours de cette période, pousser plus avant encore ses recherches. Ces dessins semblent lui donner l’occasion de se poser, de prendre du recul et de mûrir ses réflexions. Ces avancées pourraient passer inaperçues, si elles ne s’affirmaient avec éclat dans les tableaux qui leur succèdent, quand, pour des raisons que je ne saurai, donc, sans doute jamais, il se remet à ses huiles et ses toiles.

 

  Nous sommes aux alentours des années 20, Kandinsky a pensé sa pratique. Il a mené plus avant d’un côté ses recherches sur le trait, d’un autre celles sur la forme, d’un autre encore celles donc sur les couleurs. Il se peut qu’il les ait prises séparément, c’est en tout cas l’impression que ça donne. Et là alors, en même temps qu’il crée ses œuvres les plus célèbres et les plus abouties, « Jaune-Rouge-Bleu » ou « Composition VIII », on peut dire qu’il est foutu. Pourquoi ça ? Je sais je suis dur un peu, mais… Tout simplement parce qu’il sait précisément ce qu’il fait et pourquoi il le fait, que sa maîtrise et son goût du contrôle ont tout avalé. J’y reviendrai, mais déjà regardons ces compositions, voyons qu’il y a quelque chose d’intrigant, c’est que c’est rationalisé. C’est-à-dire que, d’une part, chaque élément est identifié/différencié. Si les couleurs, formes et traits engendraient un mélange confus qui ne ressemble à rien dans les Improvisations, où on ne savait pas toujours dire ce que qui était forme ou déjà trait ou encore couleur, là au contraire, chaque élément est utilisé dans l’étendue des possibilités qu’il offre et donc bien distingué des autres. Et d’autre part, comme leurs noms l’indiquent, n’est-ce pas, ce n’est plus improvisé, mais composé, c’est-à-dire organisé et situé dans un ensemble systématique. Alors je ferai effrontément l’impasse sur le charabia qui motive la pratique de Kandinsky à partir des années 20. La lecture de ses livres est exquise et précieuse, mais son discours sert surtout à lui donner du courage, et il a bien raison, mais enfin c’est lui que ça regarde, et il prend aussi des détours alambiqués, dont le charme est de l’ordre de l’orfèvre, pour appuyer et justifier un positionnement qu’il peine à masquer. Bref, faisant fi de la dimension théorique et politique et de l’ambition éclatante de ces tableaux, ce que je vois c’est qu’ils sont finis, et par finis j’entends donc, achevés mais aussi fichus, que le travail est bien fait, que Kandinsky fait ses preuves et même, alors là, qu’ils sont beaux. Ce que je vois dans ces Compositions, -– et ça ne m’empêche pas d’y être immensément sensible pour autant – ce sont des images déjà, des représentations ordonnées, objectives, narcissiques, bref des formes, couleurs et traits identifiables, contenus dans l’identité qui les désigne, qui ne débordent décidément plus rien. Je note avec chagrin que dans chacune de ces Compositions dont la maîtrise et le contrôle suffoquent – j’y reviens donc – une place est laissée à ce qui faisait la vigueur joyeuse des Improvisations, un chaos confus qui se réfracte à la distinction, une toute petite place, comme pour rappeler cruellement la liberté qui occupait jadis toute la toile et qui n’est plus jamais que la marque d’un savoir-faire, une fonction comme une autre, une coquetterie. L’artiste a produit des monstres qui se peuvent contempler. On n’est déjà plus dans la création d’outils et d’utilisations, mais dans l’application de règles, dans la soumission à la Loi. Alors, je ne veux pas diminuer la portée de l’impact de travaux qui sont parmi ceux que j’affectionne le plus. La surprise de leur émergence qui prend forcément tout le monde de court, qui n’aurait pas pu les voir venir, constitue à elle seule un fracas saisissant et miraculeux. Kandinsky a créé une parole qui ne ressemble à rien, prenant appui sur ce qui lui semblait bon, et cette création retentit de toute façon dans le moindre de ses tableaux, mais pourtant à partir des années 20, on peut dire qu’il se soumet. Reste à savoir si le fait qu’il se soumette à une Loi qu’il a lui-même établie change tout.

 

  Certains diront que l’invention d’une Loi ou d’un corpus de règles est déjà quelque chose d’immense. Peut-être… C’est bien le ressort de la Démocratie capitaliste, la soumission à la Loi qu’on croit s’être choisie… D’autres diront que c’est toujours de la soumission… Pour ne pas trancher, je serai amené à taire les œuvres de Kandinsky de la dernière période, celle parisienne, qui ne consistent jamais qu’en une application idiote et fatiguée de règles qui ne se réinventent décidément plus du tout et peinent à créer un jaillissement autre que celui de l’ennui.

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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