Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 septembre 2009 2 01 /09 /septembre /2009 11:12

Maguy Marin - May B

  Ca va m’intéresser à un moment de revenir sur cette idée qui oppose l’individu à la Société, idée parfaitement amusante et étrange qui se représente deux séries qui poursuivent leur propre, disons logique tiens, leur propre parcours d’effectuations. Il faut la voir se monter et se développer cette idée ; il faut la voir fonctionner. Elle n’est pas du tout venue de nulle part ; elle a trouvé une fonction utile dans l’organisation d’un monde halluciné ; elle entérine et la survie de mort et l’être-mort.

 

  Elle suppose que la Société est faite d’autre chose que de corps humains, corps humains que pourtant la Société ne peut pas complètement effacer autrement qu’en les avalant sous le terme d’individu. Il y a des individus qui sont déjà la Société. On a fait un glissement… Mais je suis mal parti là. Je vais aller chercher ça ailleurs. Je ne sais pas… Alors, je vous rappelle qu’on ne peut pas remonter à l’origine de quelque chose autrement qu’en se livrant à des spéculations paranoïdes, puisqu’une évolution est toujours forcément « voisinante », mais on peut regarder quelque chose comme la montée de la conception d’un pouvoir « transpersonnel » comme on dit, en se livrant donc à un exercice un peu grossier.

 

  Dans l’organisation de la collectivité, il y a un moment où, on ne conçoit pas autre chose que des gens qui meurent, c’est-à-dire que rien ne leur survit, pas même leur titre ou leur fonction. Le Roi meurt, quelqu’un d’une autre famille va pouvoir venir prendre la place. C’est amusant n’est-ce pas, puisque par exemple la notion d’hérédité ne vient à l’idée de personne à ce moment-là. Les mérovingiens se font élire, pas par tout un peuple, évidemment, mais j’insiste, vous n’avez pas de conception de quelque chose qui survit. Vous allez ensuite trouver des alternances entre plusieurs familles, voir le pouvoir passer de main en main, par exemple entre les carolingiens et les robertiens. Et puis, à un moment où l’idée d’hérédité commence à montrer une certaine utilité pour mettre fin aux querelles que la place à prendre génère, vous allez voir un roi comme Clovis, diviser le territoire dont il est à la tête en autant de parts qu’il a de fils. Vous pouvez suivre l’effectuation de la chose, voir le sacre du roi trouver une importance de plus en plus grande, la loi salique s’imposer, qui confie au fils aîné les fonctions de son père, etc… Ca va aller et venir, l’évolution n’est pas continue, une évolution, ça déborde toujours de toutes part, à moins d’une relecture subjective. Là on parle de rapports de forces qui émergent, augmentent, s’imposent, disparaissent, reviennent, etc… Il faut regarder les moments où la notion d’hérédité fonctionne et légitime la transmission du titre, les moments où les pouvoirs se querellent. Il faut voir les forces des grandes familles, qui ont intérêt à un pouvoir divisé, moins dangereux pour elles, etc… C’est un foisonnement magnifique.

 

  Et puis alors vers le 12e siècle, vous allez avoir l’émergence d’une idée tout à fait précieuse, celle de « couronne » comme entité abstraite et transpersonnelle. C’est amusant, puisqu’on la voit pointer cette notion, au moment où le pouvoir se centralise et se hiérarchise, pendant la période capétienne, c’est-à-dire au moment où elle devient utile et fonctionnelle, où elle assoit le pouvoir d’une dynastie qui le récupère, l’ordonne et l’accapare. Elle ne vient pas de nulle part évidemment, puisque l’idée de dieu court déjà depuis une éternité, si je puis dire, et que des notions comme la chose publique dans le droit romain ou la survie d’une constitution dans l’Empire Romain traînaient là depuis des siècles comme autant de possibilités à saisir. Mais disons qu’elle trouve, à l’époque capétienne, un certain sens, c’est-à-dire une certaine fonction, celle d’appuyer la confiscation du pouvoir par une famille et de mettre au pas les forces du territoire. J’insiste, il y a un moment où le pouvoir, la collectivité, ne sont plus conçus comme des effectuations de corps voués à mourir, le rapport se déséquilibre. Le pouvoir devient supra-individuel et transpersonnel, c’est-à-dire survit aux corps humains qui viennent se relayer pour le remplir. Dans les séquences d’effectuations et les jeux de rapports de forces, il y a un moment où tel roi, tel corps, ne vont plus être pensés, où les gens vont se battre pour la « couronne » ou la « patria », notions qui émergent en même temps, procréer pour la patrie, payer des impôts pour la patrie, etc…

 

  Vous pouvez suivre ce jeu de rapports, d’émergence, d’accroissements, de diminutions, de franchissements de seuils, de fonctionnalisations, dans le rapport aux Lois : des consignes, des règles, des avis des Capitulaires dont on a parlé, qui ont vocation à mourir, qui courent et disparaissent dans leur jaillissement ; l’impuissance des rois, entre la fin du 9e  siècle et le milieu du 12e, d’édicter des statuts à vocation générale, n’ayant plus le pouvoir de les imposer ; et la formation progressive d’une loi normative et impérative qui survit aux hommes à partir du 12e siècle. Il faut le voir ce droit coutumier, cette matière orale qui se discute, se note ça et là, se déforme et s’éteint, se figer et s’ordonner, devenir cette loi normative, outil d’une monarchie qui peut enfin imposer son pouvoir à tout un territoire qui le défiait jusque-là. Il faut voir cette idée qui veut que la loi d’un homme ou d’un groupe d’hommes prévale sur toutes, qu’elle rendent caducs les contrats, les accords et les arrangements des uns et des autres, à quel point cette idée est faite de brutalité, d’habileté et d’injustice. Il aura fallu l’écran de fumée d’une parade comme la survie de mort, la transpersonnalité supra-individuelle pour camoufler l’arbitraire, l’inique d’une pareille usurpation. Il aura fallu quelque chose comme l’hypnose, la folie, la foi, pour que des siècles plus tard, loin de la remettre en cause, le Contrat social la renforce et la parachève. A quel besoin de leurre et d’illusion répondait-elle, pour que les corps humains, pétrifiés par leur peur de mourir, abdiquent et se résignent à livrer leurs puissances, leurs libertés, leurs vies, à une idée, une simple idée, du vent, une chimère, celle que quelque chose quelque part ne meurt jamais ? Mesurez cet espoir fou, celui qui veut qu’à se soumettre, à tout perdre, ils finiront bien par gagner au change, puisqu’il finiront par ne plus mourir et ils le finiront forcément, puisqu’ils donnent tout. On pourrait vouloir serrer l’humanité entière dans ses bras devant un tel désarroi.

 

  J’ai pointé cette séquence pour deux raisons, d’abord pour le plaisir savoureux d’une puissance qui s’effectue, d’un jeu de rapports de forces, de mots, de pensées, d’organisations, qui émergent, qui franchissent des seuils, diminuent, s’épuisent, reviennent, etc, indépendamment des considérations diachroniques ou synchroniques, donc ; ensuite pour laisser entendre que la survie de mort ne va pas de soi et qu’elle n’est pas venue de nulle part. Je voudrais maintenant regarder une autre séquence, et y aller avec une certaine gourmandise.

 

  Il y a un moment, des siècles plus tard, où est organisée, fixée, établie, convenue et reconnue cette survie de mort comme un système. Il faut voir qu’on est dans un voisinage, qui fait qu’on ne sait pas vraiment à quel moment précis, à quel seuil, on va dire c’est bleu… un voisinage diachronique où les effectuations courent, sommeillent ou s’accroissent, vont et viennent et ne disparaissent jamais tout à fait et un voisinage synchronique, où le bleu se mêle au rouge, au blanc, au gris, au jaune, etc… rendant la qualification arbitraire. D’ailleurs, les questions de diachronisme et synchronisme ne se posent, évidemment, pas, j’ai même pu faire le détour pour le plaisir malin de le préciser… Peu importe… Si le Contrat social parachève cette conception d’une société supra-individuelle et d’individus, c’est-à-dire de parties indivisibles d’un tout qui survit, vous voyez le glissement, les corps humains ont disparu, il y a un moment où le degré est tel que d’aucuns vont aller jusqu’à parler de structures. Notez ce paradoxe qui veut que plus on conçoit l’individu, l’humain, etc… en allant élaborer des disciplines qui s’appellent les sciences humaines, par exemple, quand même, plus pourtant les corps sont neutralisés et annulés, dépassés de toutes part par des structures qui leur survivent. C’est que ça ne serait venu à l’idée de personne de penser l’humain tant qu’on n’avait rien à lui opposer, dans ce jeu d’identifications/différenciations situationnelles. La pensée de l’humain était forcément désespérée. Et voici tous ces « sachants », qui parlent et bavardent de ce lieu étrange où les corps humains ne comptent pour rien, sont fongibles et déjà morts et ne le quittent jamais pour le regarder et en dénoncer l’arbitraire. Vous allez trouver comme ça une flopée de gens pour geindre, dénonçant, avec une certaine propension à se gargariser, l’absurdité de l’impuissance de la condition humaine, sans personne pour péter les présupposés axiomatiques qui la produisent. La chose peut, sans doute, relever du cocasse.

 

  Bref, sont installés donc, dans une organisation binaire rigide qui les identifient, les situent l’un par rapport à l’autre et les oppose artificiellement, d’une part quelque chose comme une Société et d’autre part un ou des individus. Que la conception ait pu à ce point courir et gagner toutes les strates de la collectivité, servir d’axiome dans l’articulation de toutes les activités humaines ; que le délire autocrinien se propage et s’édifie en faisant tomber toutes les forces de résistance et d’inertie, c’est forcément quelque chose qui relève de l’espoir fou et de la tragédie. Il faut voir l’efficace et la précision de l’organisation, la rigueur des rapports situationnels, l’avalement vorace de toutes les puissances. Que l’humanité dès lors erre dans un monde ahuri qui ne trouve plus jamais de termes, qu’elle se laisse chahuter indéfiniment, si c’est pour son malheur, ça ne paraît pas l’inquiéter pour autant. Car ce n’est pas seulement qu’elle pressent le poids écrasant, la malédiction et la fatalité de la chose, c’est même qu’elle n’en revient pas.

 

  Alors l’édification d’un dieu immortel, ou n’importe quelle entité qui fonctionne comme tel, qui dévore l’humanité, on peut la saisir dans l’Art, dans la Justice, dans la Science, dans la chose militaire, dans la Religion évidemment, dans n’importe quelle institution, l’école, le mariage, le travail, notamment dans sa division et sa spécialisation, et on peut la saisir dans la langue. Puisqu’on en est à la séquence structuraliste, c’est sans doute ce qui sera le plus pertinent. Comme on parle de droit normatif et impératif, par opposition au droit coutumier ou au droit du contrat au cas par cas, on peut dire qu’à ce moment sur lequel on se penche là, vous avez une langue normative et impérative, c’est-à-dire, quand même, si on prend le français comme exemple, qu’il y a un moment où, ce délire d’unification, à amener à imposer une langue et une seule à un territoire entier, au besoin par la force. On est au cœur de ce qui a généré cette sensation qui court dans les travaux des structuralistes, que la langue se parlait avant, se parlera après, vous voyez comme c’est tentant de concevoir le rapport à la langue comme une survie de mort qui n’en finit jamais, avalant des corps soumis et fongibles. Avec la langue, on touche au point névralgique de cette conception qui oppose une entité supra-individuelle à des individus disparus. Et l’école, toutes les institutions qui imposent les règles normatives et impératives de la langue, qui se vouent à éradiquer tous les dialectes, et qualifient de fautes les innovations et les transgressions, sont les premières dupes de la conception erronée de la chose.

 

  Vous avez donc cette langue que d’aucuns veulent concevoir comme une entité fixe référentielle supra-individuelle qui balaie ceux qui la parlent, qui se soumettent de la parler, de la bien parler. Et pourtant, il y a quelque chose qui met à mal cette conception, qui la condamne à l’échec, c’est que la langue n’en finit pas d’évoluer, c’est-à-dire de s’effectuer. Qu’est-ce que ça fait ? Ca fait que la langue n’occupe pas sa place d’entité supra-individuelle, qu’elle se réfracte, que son fonctionnement même lui rend le mécanisme étranger et ça fait que l’opposition entre d’une part des individus fongibles et d’autre part une entité immortelle, aussi esthétique et commode fusse-t-elle, tombe. L’évolution de la langue suggère bien que les choses s’effectuent autrement que dans ce rapport d’opposition. En d’autres termes la vocation normative et impérative que d’aucuns confèrent à la langue est folle, qui s’effectue bel et bien par accords et arrangements, dans un voisinage entre coutumes et contrats – Saussure précise dans ses cours qu’idiôma a le sens de « coutume spéciale » chez les grecs –.

 

  Alors Saussure, qui maintient cette opposition, s’exprime dans ses cours, ainsi : « dans l’histoire de toute innovation on rencontre toujours deux moments distincts : 1° celui où elle surgit chez les individus ; 2° celui où elle est devenue un fait de langue, identique extérieurement, mais adopté par la collectivité ». C’est plutôt drôle. Pour Saussure, il y a donc d’une part une langue supra-individuelle, et d’autre part une parole individuelle et c’est cette parole qui innove, c’est dans cette parole que les mots jaillissent. Récupérer par la Société, ces mots d’innovations deviendront des faits de langue. En passant, je vous ferais remarquer que vous avez une idée assez proche chez Hegel, avec ce qui est élevé chez lui au rang de concept, la reconnaissance, que je ne parviens pas à comprendre autrement que comme une soumission absolue. Être reconnu, c’est, quand même, se faire reconnaissable. Ce qui est drôle, c’est à quel point la conception d’entités-machines supra-individuelles dévorantes est absurde, parce qu’enfin qui parle cette langue ? qui travaille dans cette société ? qui légifère ? etc… Et précisément, il se trouve que c’est amusant de se pencher sur la langue, parce qu’une langue, ça ne se regarde pas comme un objet, puisque ce n’est jamais qu’une puissance d’effectuations qui ne ressemble à rien. Encore faut-il penser, certes, avec cet outil de la puissance… Car l’artifice de l’opposition que maintient Saussure ne retient pas une langue qui n’en finit pas de s’effectuer.

 

  Vous avez donc, avec ce goût esthète pour le Beau, cette conception abstraite narcissique qui regarde une langue, une institution, une Loi, une Société comme un objet arbitraire immobile et déjà mort qui se survit à soi indéfiniment, mais cette conception est impraticable, qui ignore, avec une certaine sottise, ses mécanismes. Ca, c’est un peu à pisser de rire comme on dit, la propension des « sachants » à regarder l’objet fini, et l’incapacité dans laquelle ils se mettent de regarder la chose en train de se faire. C’est ce qui fait qu’ils manquent la chose et errent interminablement. Penser la Société, penser l’humain, c’est s’enfermer dans un rapport narcissique au monde, qui ne comprend pas les choses en train de s’effectuer, les courants, les séquences conséquentielles, les jaillissements de puissance. Alors je vais vous dire, une langue, ça n’existe pas, c’est un délire dont le spectacle satisfait et ravit les demi-sels qu’un rien pétrifie. Vous pouvez concevoir un niveau où se figent et s’ordonnent des objets morts immortels, vous pouvez même trouver ça commode et sûr, certes, il paraît que le rêve, comme les plantes, a des vertus apaisantes. Mais tenez compte de ceci qu’il n’est pas d’autre niveau dans la langue que la parole, une parole qui est en cours d’effectuations, qui jaillit ses mots voués à mourir. Tenez donc compte de ceci que la Société, comme l’individualité, est une conception délirante et narcissique, dont l’arbitraire, l’illégitimité, l’absurdité ne justifieront jamais les sacrifices et les peines qu’elle exige en ce qu’elle n’est jamais, qu’un nom.

Partager cet article

Repost 0
Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
commenter cet article

commentaires