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23 août 2009 7 23 /08 /août /2009 13:30

Orson Welles - Le Procès

  Il me semble avoir déjà abordé ce point, qui m’amuse forcément beaucoup, qui relie la magie à la médecine dans leur fonction, guérisseuses des maladies qu’elles fabriquent, hallucinant un pouvoir qui nie l’accident. Ce lien, il se trouve que je ne suis pas le seul à le faire, je l’ai lu dans la Sorcière de Michelet l’autre jour avec un certain intérêt. Bien sûr, là où je me fais moqueur en les renvoyant dos à dos, Michelet, lui, ne fait pas la même utilité de l’argument, puisqu’il prétend sauver les sorciers, dans un élan de tendresse dont il a le précieux secret, en les considérant comme les précurseurs de la médecine, savants du pouvoir des plantes que la pharmacie transformerait plus tard en potions et autres poudres – aux yeux donc.

 

  Mais peu importe, je n’y reviendrai pas là. Avec cet outil de l’analyse fonctionnelle, j’ai envie d’aborder autre chose, j’ai envie d’aller voir la Justice. Alors le sujet est inépuisable, d’aucuns se sont faits les archéologues de l’individualisation des peines depuis Saleilles, et de cette manie d’aller scruter l’intention du justiciable pour évaluer la gravité de son acte. Je précise en passant qu’on ne peut pas ne pas voir que cette interprétation quant à l’intention est forcément spéculative et qu’un pan entier de l’activité judiciaire a donc vocation au délire. Ca, c’est pour le charme de la chose.

 

  Il y a quelque chose dans tout ça qui va m’intéresser particulièrement, qui s’imbrique et s’articule en un tissu serré pour former l’organisation judiciaire, deux points d’appui : la Vérité, comme croyance scientifique et la Conscience raisonnable ou l’être. J’avoue ne pas savoir par quel bout le prendre, je suppose que c’est indifférent, il faut voir ce qui est le plus pratique. Je ne sais pas, j’essaie quelque chose.

 

  Mettons qu’on commence par la conscience, bon… Le présupposé judiciaire, social et moral, il est assez curieux, qui considère le corps humain comme responsable. On peut dire que toute personne, physique ou morale, est convoquée au regard de sa responsabilité, qu’elle se doit d’être responsable. Je précise, en passant, que c’est une responsabilité de paroles, les actes ne comptent pour rien, ils suivent ou non. Alors ce n’est pas difficile à considérer, une société ou une collectivité qui s’organise, qui demande des comptes pour s’organiser. C’est qu’il faut des porte-parole dans cette société représentative – représentative, c’est-à-dire qu’elle se représente, qu’elle se fait image, imaginaire, délirante évidemment –. Il faut des gens pour porter une parole, non pas pour ce que vaudrait cette parole, Lacan n’est pas complètement imbécile de résumer l’activité sociale au Signifiant, où ce qui est signifié est disparu, non mais pour leur demander des comptes. Je ne m’attendais pas à le prendre comme ça, ce point, c’est amusant. Bref, ce n’est pas tant un problème de division du pouvoir, de division du travail ou de canalisation des forces, on voit ça dans les organisations sociales médiévales, des rois impuissants articuler des pyramides de représentations pour reprendre le pouvoir sur tout un territoire, prenez les Capétiens venus après deux siècles de morcellement de pouvoirs ; ou des Ecclésiastes, pourtant voués à ne pas verser le sang, disent-ils, canaliser les fureurs de certains en organisant les croisades, etc. là on trouve encore des forces qui se meuvent, persistent, même simplement des forces d’inertie.  Mais, alors on peut dire qu’à un degré de voisinages d’élaboration de structures – les structuralistes n’ont pas tout faux donc –, le représenté est disparu, ne compte plus que le représentant. Ici, on retrouve ce concept de rapport situationnels et de jeu de positionnements où les forces vont se représentées, vont se faire représentables, représentantes pour s’exercer et s’évanouir. Qu’est-ce que je raconte ? ehehe… Je ne pensais pas développer ce point, mais par exemple, je ne sais pas, prenez la représentation politicienne, cette canalisation des forces contestataires, cette récupération dans ce qui est appelé « l’opposition », qui n’oppose qu’un représentant à un représentant. Vous devez bien voir que personne ne s’y retrouve tout à fait, parce qu’on force un voisinage dans un rapport binaire, oui, certes, mais aussi parce que ça ne représente plus rien. A ce moment où les structures, si je reprends encore ce mot, ont tout avalé, où Saussure, par exemple, distingue langue et parole, langue comme corps social rigide, loi et parole comme champ marginal de création. Cette distinction, c’est la malédiction du structuralisme, mais elle n’est pas imbécile, la société, à un moment, est structuraliste, elle piétine et avale les forces pour les faire disparaître dans les structures de leur représentation. Là vous pouvez parler de castration, ça devient plus pertinent parce que ça trouve toute sa dimension fonctionnelle.

 

  Alors comment ça donc… Bon, prenez une manifestation, prenez une multitude de corps qui disent non. Vous pressentez forcément que c’est inorganisable, qu’on ne peut rien en faire, qu’il faut que ça trouve un sens, que ça demande quelque chose, qu’on concèdera ou non, il faut que ça se représente, que ça porte une parole. – Notez que la parole du porte parole ne peut pas être une parole mais une langue selon l’acceptation de Saussure, un signifiant effacé. – Alors, la parade du piège est amusante, parce que ces corps manifestes, n’a rien à dire, que le sentiment est confus, qu’ils ne savent pas ce qu’ils expriment, qu’ils veulent tout changer, ou rien, que ça ne va pas – Quoi ? – Tout ! Que c’est disparate et épars, comme tout jaillissement. Mais aussi que c’est déjà du positionnement, une contre action. C’est forcément indicible – je m’éloigne décidément des structuralistes, qui délirent une interprétation paranoïaque et un abattement dépressif face aux structures, là où je vois dans la fonction positionnante des émotions ou des pensées, quelque chose qui dédramatise l’image –. Mais il faut que ça se rassemble en une parole cohérente et dicible, en un représentant, pour qu’on puisse y répondre, que le mouvement obtienne quelque chose qui le divertisse. Les syndicats ou les sondages dans cette société par exemple ne servent qu’à ça, court-circuiter cette question insoluble  « -Mais qu’est-ce qu’ils veulent ? Qu’est-ce qu’ils disent ? », sans jamais se rendre compte que la question ne se pose pas. Evidemment, l’économie représentante est désirante qui loupe sa cible.

 

  Quoiqu’il en soit, vous avez comme ça tout une organisation qui va de représentant en représentant – dans tous les sens de ce terme, porteurs de parole et imaginaires –. Le souci va donc devenir de se faire représentant. Vous l’aurez compris ce qui marche pour le mouvement afonctionnel d’une foule marche pour le mouvement afonctionnel d’un corps. Le problème fonctionnel du point de vue social est le même. Tout le mythe de l’individualisation de la peine tient à cela, l’individu doit porter sa parole, se faire représentant, rendre des comptes. La Raison, la conscience ne sont pas autre chose que la convocation du corps humain à se faire représentant. Là, c’est amusant, puisque comme la Société ne connaît pas autre chose que le rationalisme comme méthode d’organisation, sur lequel elle mise toute sa foi, vous allez avoir des corps voués à s’ordonner, se rassembler, se faire cohérents, se rationaliser, échouer dans ce qui va s’appeler des névroses, qui ne sont jamais que les hurlements d’un corps qui se soustrait à une telle vocation.

 

  Ce qui est drôle dans l’organisation judiciaire, c’est que ce rapport au représentant est axiomatique, qu’il ne se voit même plus tellement il semble évident. Que le justiciable rende des comptes, qu’il se fasse représentant, ça paraît la moindre des choses. Bien pis, c’est cette cohérence rationnelle qui va fournir le point d’appui autour duquel va s’articuler l’enquête et le jugement. Les rendus des Cours foisonnent de telles considérations : « Placé devant ces contradictions, M... X..., tout en se disant étranger aux faits, déclarait ne plus se souvenir de son emploi du temps dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 2001 » Cour de cassation, 08 REV 036, Décision du 29 juin 2009, ou encore : « Cependant, en l'espèce, [la Cour] note que "les versions des faits données par le requérant ont considérablement varié au fil du temps" et remarque par ailleurs certaines contradictions dans ses propos » Cour européenne, Arrêt X... c. France - req. n° 7549/03 du 24 janvier 2008. Le justiciable a à porter une parole où la cohérence vaut pour sa valeur de vraisemblance. Un innocent qui hésite et se contredit est perdu, là où un coupable qui offre une fiction aux allures de cohérence contentera la Justice.

 

  Il faut voir que la preuve est un idéal, c’est-à-dire un mythe et il faut voir que la Justice s’est toujours articulée sur un mythe. Alors, c’est intéressant de regarder le fonctionnement de ce qui a pu faire, en d’autres temps, office de preuve, à savoir le duel judiciaire ou l’ordalie. Les ordalies unilatérales ou bilatérales sont parmi les trouvailles les plus exquises dans l’Histoire de la Justice. Elles consistent en des épreuves physiques auxquelles le justiciable se soumet sous le regard des Dieux supposés prompts à empêcher une injustice en sauvant l’innocent. C’est ainsi qu’on a pu plonger des accusés dans l’eau et déterminer leur culpabilité s’ils coulaient et leur innocence s’ils flottaient. C’est aussi ainsi qu’on a organisé des duels où le vainqueur devait, bien entendu, son succès à la main d’un Dieu quelconque qui prouvait son innocence, jusqu’au fameux coup de Jarnac, qui démontra de façon éclatante que le talent et la hardiesse n’étaient pas pour rien dans la victoire. La dimension accidentelle, arbitraire, hasardeuse de la parade serait délicieuse, si ce n’était cet aveuglement d’une foi qui justifiait tout. Que la Justice excelle à se justifier, avec un goût prononcé pour toutes les sornettes qui font œuvre utile dans son excellence, c’est peut-être la moindre des choses. Mais peu importe, il se trouve que les décisions judiciaires de nos jours ne sont pas moins arbitraires et hasardeuses, mais elles reposent sur une autre foi, un autre écran de fumée suffisamment admis pour passer inaperçu : le scientisme.

 

  Ce qui effraie et tétanise devant les crimes de droit commun, c’est l’impossibilité dans laquelle on est de ne pas douter de l’innocence de la plupart des justiciables. Et cette impossibilité porte en elle une violence sourde, l’affirmation à la face du pouvoir magique de contrôle absolu, du narcissisme du représentant, que décidément les effectuations nous échappent. Devant cette terreur qui ne laisse rien survivre, vous comprenez bien que d’aucuns se raccrochent aux lubies les plus farfelues. C’est donc une fiction rationaliste que la Justice, son investigation, son jugement, va devoir mettre au point, une fiction dans laquelle celle du représentant du justiciable va devoir s’insérer. Et c’est cette insertion qui détermine son innocence ou sa culpabilité. L’évaluation de son intention, l’étude de son parcours personnel – personnel, c’est à dire social évidemment –, l’examen de ce qu’on appelait autrefois les états d’âmes, qu’on nomme psychologie aujourd’hui, s’ils contribuent à nourrir le fantasme que « l’individu » existe, que le corps humain « est », valent surtout pour le tissu représentant et fictionnel rationaliste qu’ils fabriquent et que la méthodologie scientiste ordonne pour lui conférer les allures du Vrai. Le paradoxe est là, qui veut que la Justice, dans ses instructions et ses rendus, utilise la Logique pour déterminer si un enchaînement de faits semble vraisemblable, c’est-à-dire « naturel », si les choses ont pu bel et bien se dérouler comme ceci ou comme cela, alors que la Logique a vocation à reconstituer le monde, à l’avaler de son ordre, à le recouvrir, à fabriquer un monde de mots et de représentants auquel échappe à jamais le monde vers lequel il tend. Mesurez l’âpreté absurde de l’impuissance.

 

  Que les parties civiles n’y trouvent jamais leur compte, qu’elles ressortent sans réponse aucune, que personne jamais n’admette qu’on ne sait pas tout, qu’on ne comprend pas tout et qu’on ne trouvera jamais aucun mot, aucune parole, aucun terme comme terme qui vient conclure et apaiser, que les effectuations restent ouvertes, continuent de s’effectuer, ne semble pas venir faire vaciller le déroulé logique et sans pitié d’une Justice aveuglée par son représentant. La béance désirante indéfinie dans laquelle on laisse les victimes s’échouer après le passage de la Justice, la violence affolante que subit celui dont on ne saura jamais finalement s’il est innocent ou coupable, qui a de toute façon disparu derrière son représentant situationnel de criminel, n’ont forcément aucune importance, seul compte le maintien du leurre qui veut que les choses aient quand même un sens puisqu’elles sont représentées, c’est-à-dire disparues et refoulées dans leur représentant.

 

  Alors, il y a quelque chose de fascinant dans ce qu’on pourrait appeler la « parole-portée », pour la distinguer de la parole, des justiciables, dans ses aléas, leurs aveux et leurs rétractations, c’est qu’ils témoignent à eux seuls du combat de ces corps devant la folie du représentant, que leurs voisinages débordent leur positionnement situationnel, qu’ils crient le refus de se laisser emporter, et que ce à quoi ils sont avant tout condamnés, c’est à nier, non plus déjà leur culpabilité, mais bien le représentant de cette culpabilité. Les justiciables sont voués à se battre pour refuser à la Justice le pouvoir de les faire disparaître dans le représentant. L’ironie, évidemment, c’est que l’organisation judiciaire contribue donc à ne pas trouver, à repousser, à corrompre les réponses aux questions qui pourtant justifient son déploiement.

 

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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