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13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 14:33

Alain Cavalier - Ce répondeur ne prend pas de message

C’est amusant de noter ici, maintenant, à ce moment précis de notre recherche, celui où nous concluons cette partie, où nous coupons le flux, provisoirement peut-être, certains de ces processus de rabattements qui jalonnent les percées philosophiques. Je pense au rabattement de Spinoza qui ne va pas, alors que tout semble l’y conduire, jusqu’à légitimer le meurtre, qui se refuse à faire ce pas, celui qui sans doute discréditerait toute son entreprise, croit-il, mais celui qui aurait mis un point final à ce biais qui éblouit la vue de ceux qui l’utilisent pour porter leurs regards, le biais de la Morale, cette logique pernicieuse qui décale tous les problèmes. Vous voyez la percée fabuleuse de Spinoza, l’enthousiasme qu’il met à créer des outils qui se débarrassent des questions morales, qui soulagent la pensée de telles impasses, et puis vous le voyez reculer, court-circuiter l’élan qui l’anime, se rabattre, interrompre les effectuations de sa percée en utilisant cette horrible notion de libre-arbitre comme colmatage. Sans doute faut-il aussi savoir ne pas conclure, laisser ouvert, respecter le cours des effectuations, accepter qu’il nous échappe. Je pense aussi au rabattement de Bergson, qui pressent, avec son intuition fulgurante, la nécessité de penser en mouvement, mais s’obstine, dans son essai, à sauver les sciences, à limiter la portée de son questionnement, à circonscrire, juguler. Pourquoi une telle timidité ? Pourquoi s’entêter à décharger une entreprise jusqu’à la rendre inoffensive ?

Il me semble avoir mis au point des outils qui mettent à mal l’organisation rationaliste de l’organisation, tant au niveau des courts-circuits et des décharges aliénantes d’un « individu » mis au pas de sens, réduit au statut de lettre, a, b, t, celle que vous voudrez, ou même d’ordure – la psychanalyse offre un spectacle abondant du massacre auquel le rationalisme se livre sur des corps impuissants, sans vie –, qu’au niveau de ses déclinaisons communistes, nazies ou capitalistes. Le mécanisme est un et unique : identifier/différencier, situer, stigmatiser, décharger, rabattre. J’ai proposé la puissance, comme cours d’effectuations, lame de fond, flux, qui s’échappe, pète à la gueule, gicle et jaillit et rend impuissantes, effondre toutes les tentatives humaines de prévisions et de contrôles. Je rappelle ici ce mécanisme que le structuralisme a porté à son paroxysme d’aliénation, ce mécanisme rationnel, logique, la binarité, disons la binarité tierce, qui veut que si ce n’est pas un homme, c’est une femme, si ce n’est pas mort, c’est vivant, etc… si ce n’est ni vivant, ni mort, c’est encore quelque chose, selon le principe du tiers exclu, pour dénoncer le renvoi indéfini désirant, ce qui est appelé la « chaîne signifiante » qui déporte des corps échoués, ballottés de termes en termes et court-circuite l’action rendue impuissante, d’une part parce qu’elle manque ce qu’elle vise, d’autre part parce qu’elle n’a plus comme possibilités qu’un terme caricatural et hydroponique et son négatif duel, c’est-à-dire des possibilités impossibles. Je juxtapose la lame de fond de la puissance d’effectuation. Je ne les relie pas, je ne les oppose pas, l’un peut très bien traverser l’autre. Et j’ai proposé la mortalité du mot, de l’idée, du corps. Je pense qu’en extrayant la mortalité des décombres d’un système qui désire croire à son immortalité, j’attaque le point névralgique. J’insiste : le mot, l’idée, le corps meurent, et c’est parce qu’ils meurent, parce qu’ils peuvent mourir, que la mort est une possibilité et une effectuation dans le cours des effectuations, qu’ils sont vivants, au moment de leurs jaillissements, chargés de toute leur puissance. C’est d’ailleurs pourquoi ils ne peuvent pas se renvoyer les uns aux autres, « interdépendre», et s’annuler.

Je pense qu’il me faudrait suivre le cours des percées que j’ai faites tout au long de cette année, me laisser porter, prendre sans doute le risque de me noyer. J’avoue ne pas me sentir à la hauteur de la tâche, même si je sens bien la chaleur du feu que j’ai dans les mains, toutes les pistes qui s’ouvrent maintenant devant moi.

Je voudrais pointer encore autre chose. J’ai mis au point des outils de fonction, d’afonction et de fongibilité. J’ai décrit des organisations qui survivent, des corps disparus dans cette survie, des fonctions qui insistent. Vous avez des organisations immortelles qui avalent des corps rendus fongibles, un délire qui recouvre le monde, le récupère pour le couvrir et le leurrer. Vous avez des corps qui se réduisent à des fonctions d’une organisation afonctionnelle, qui ne sert plus à rien, qui quitte le sol, se fait hydroponique, s’extraie de la tension puissante entre nécessités et possibilités. Je ne veux pas lisser ces outils, ni les rabattre, aussi peu maniables soient-ils. Je ne peux pas vous dire : il faut tout rendre afonctionnel, comme je ne peux pas dire non plus : il faut retrouver les fonctions, s’inscrire dans la tension entre nécessités et possibilités, ne pas les perdre de vue. Je ne peux pas rationaliser mes outils. A quel moment un corps trouve une vacuole de résistance en se faisant afonctionnel ? A quel moment une organisation s’effondre en tournant à vide, affolée dans sa néoplasie afonctionnelle ? A quel moment dans cette dérive autocrinienne, une fonction jaillit ?  A quel moment un jaillissement afonctionnel hydroponique crée une nouvelle fonction et se fait fonctionnel ? Je laisserai ces questions ouvertes.

Je vais prendre un exemple idiot. Je vais prendre ces activités ahuries qui occupent les vacanciers dans les montagnes, qui sont appelées les « sports de glisse ». Il se trouve que, quand vous allez dans ces montagnes, les outils que sont les raquettes ou les skis, vous paraissent des inventions prodigieuses qui répondent avec une adéquation parfaite aux problèmes que vous allez rencontrer pour vous déplacer. Vous vous voyez rapidement vous enfoncer dans la neige ou glisser sans aucune maîtrise et le recours aux skis ou aux raquettes est de toute évidence indispensable. Vous pouvez même admirer l’astuce des gens qui se sont relayés pour les concevoir et les améliorer, à quel point, à ce moment-là, ils étaient au cœur de la tension nécessités/possibilités, utiliser l’outil, créer l’utilisation et l’outil. Qu’à un moment ces activités quittent le sol, qu’on aille jusqu’à concevoir cette chose parfaitement débile de monter aux sommets des montagnes sans aucune autre raison que les redescendre plus vite qu’on les a montées pour remonter encore, etc…. Regardez l’organisation de l’activité, les remontées mécaniques qui polluent visuellement la blancheur de la neige, le damage de cette neige, toute cette préoccupation à perte qui se soucie de rendre la neige glissante ici, pour optimiser la vitesse des skieurs de descente, ou qui déploie toute son inventivité pour donner au ski une taille de guêpe, qui épouse mieux les rondeurs de la montagne et réduit le rayon des virages pour les skieurs de slalom… L’humanité n’est jamais aussi inventive que lorsqu’elle agit à perte pour le simple plaisir de s’abrutir. C’est là tout le loisir de son luxe, qu’il lui soit possible, en créant l’utilisation comme l’outil, que toute son activité ne serve désespérément à rien. C’est incroyablement délicieux. Je note simplement deux points que cette organisation de l’organisation soulève : d’une part, c’est rationalisé, avec la spécialisation, avec l’identification/différenciation, ça tourne à vide, avec l’obsession compulsive de la mort et la répétition castrée qui ordonnent l’activité, d’autre part, éloignée à ce point de la tension nécessités/possibilités, l’activité devient axiomatique, ça pose des hypothèses comme des acquis sur lesquels personne ne revient plus, ça admet toutes les absurdités et surtout, ça limite l’action humaine à ce qui est prévisible et prévu, c’est-à-dire ça cantonne l’humanité dans le monde délirant et illusoire qu’elle se fabrique. La fonctionnalité et l’afonctionnalité soulèvent des questions qui sont rabattues et colmatées par des axiomes. Et ce n’est pas que cette activité ne serve à rien qui rend la pratique du ski débile, regardez l’art, alors, c’est même ce qui le définit dans cette société qui définit tout, qu’il ne serve à rien, c’est ce qui l’identifie/différencie de la mode ou du design par exemple, qui fabriquent des objets qui finissent par trouver une utilité, non c’est que ça soit étouffé par des axiomes.

 Au-delà de toute la technique philosophique que j’ai déployée, dans laquelle vous pourrez vous amuser à voir que j’ai progressé, que ma pratique s’est faite plus fluide, plus précise au cours de cette recherche, jusqu’à rendre les premiers textes assez naïfs, j’aimerais insister sur ceci : qu’il y a forcément un parcours humain qui est décrit, un rapport à la vie. Je continue à penser que la réalité est forcément plus joyeuse que tout ce qu’on peut imaginer, que ça pète à la gueule, que ça travaille, que ça suive un cours qui reste à jamais imprévisible et incontrôlable, c’est bien ce qui fait la réalité une puissance d’effectuations et de jouissance. J’ai voulu agresser les sciences qui veulent organiser la perception et la prévision en dénonçant leur articulation rationaliste et superstitieuse, qui ne perçoivent que leurs perceptions et prédisent des prévisions incantatoires et hallucinées. L’organisation scientifique de l’organisation n’est pas fiable, qui repose sur des croyances. Déjà, je m’amuse de voir qu’un pan entier de sa méthode, ordonner, identifier/différencier est mis à mal par les outils que nous avons dans les mains aujourd’hui, ces outils rhizomatiques que sont les moteurs de recherche qui rendent parfaitement loufoque et archaïque le soin que les scientifiques mettent à classer. Mais enfin, c’est tout le rapport au monde d’un système qui le nie pour en fabriquer un autre dans lequel le pouvoir imaginaire sur lequel il mise tout, le mot rationnel, a un pouvoir, c’est cette idée délirante de tout miser sur quelque chose qui pousse l’humanité à ne pas admettre que sa mise est perdue, qu’elle a tout perdue, qu’elle est finalement impuissante, que je dénonce. Et, mise à part le calme, la simplicité, la confiance qu’il y a à mettre au point un rapport puissant et joyeux au monde – les effectuations qui me travaillent me regardent, je ne suis pas un prêtre – la nécessité que j’éprouve à, disons, calmer le jeu et foncer dans le tas, fait que je n’ai certainement pas fini.

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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