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20 janvier 2009 2 20 /01 /janvier /2009 14:14

John Giorno - We gave a party for the gods...

  Je vais commencer par un jeu de devinette. Je suis tombé sur cette phrase en relisant quelque chose – je ne dis évidemment pas quoi et je la coupe avant sa fin – : « Le tout vaut par ses parties, les parties valent aussi en vertu de leur place dans le tout ». Vous aurez deviné la devinette, c’est-à-dire à défaut de la résoudre encore, déjà, en quoi elle consiste : je vous demande qui a écrit cette phrase et de quoi il s’agit. Je vais faire du remplissage ici pendant quelques lignes, le temps de vous laisser deviner… S’agit-il de Rousseau qui parle de ses histoires d’individus ? Ça pourrait, c’est ce qui m’intéresse précisément, mais non, rien à voir, la question n’est pas sociale. S’agit-il d’une question économique, la valeur par exemple d’une marchandise ou mieux la valeur d’une valeur ? Non, non, vous gelez ! Je vais, cette fois, ajouter la fin de cette phrase que j’avais subtilisée pour le bon déroulement du jeu : « Le tout vaut par ses parties, les parties valent aussi en vertu de leur place dans le tout, et voilà pourquoi le rapport syntagmatique de la partie au tout est aussi important que celui des parties entre elles. » « Syntagmatique » vous aura mis sur la voie… Il s’agit de Saussure décrivant la formation plus ou moins arbitraire des syntagmes. Je ne rentrerai pas dans le détail, ça nous éloignerait de nos affaires, je voudrais simplement pointer ici cette étrange coïncidence qui veut que le sens que prennent les mots participe du même mécanisme que la place que prend un individu dans une société : le rapport différentiel. Regardez par quel curieux hasard l’individu trouve sa place ou le mot prend un sens par rapport à un tout d’hypothèse. Est-ce Saussure qui procède à une lecture biaisée des mécanismes de la langue pour y voir un fonctionnement démocratique ? Est-ce la langue qui décidément coïncide parfaitement avec ce qu’elle pense et ce qu’elle agit, c’est-à-dire est-ce que la société s’organise comme la langue qui la parle et la pense ? Nous sommes au cœur de notre questionnement « Dire, penser, agir » ici. Vous voyez bien qu’il y a quelque chose d’assez curieux pour mériter de le soulever.

  Ce niveau synchronique, le niveau où se jouent les rapports différentiels, je veux passer outre pour l’instant. Je veux parler de ces accidents où un mot se crée, la percée, la poussée de cette création. Il se trouve que nous sommes dans une société où les accidents génétiques ne modifient plus les caractéristiques d’une espèce, à part peut-être les virus qui continuent de muter – que seules des entités qui ne sont pas en vie mutent dans cette société, c’est forcément délicieux –, où les frontières de nos pays ne bougent plus d’un centimètre et où on écrit la langue que l’on parle. C’est un rapport au monde, aux choses, à l’évolution, parfaitement stupéfait et médusé. Ce n’est pas dit que ce soit vivable. Parce que, quand même, c’est un peu fou, ces vies comme ça, en suspens, tétanisées. Il a raison, Boulez, de dénoncer l’archivage maniaque de nos sociétés, au flair, comme ça, ça sent la mort, l’hypothèque de la mort. Vous connaissez cette parade des mammifères qui s’immobilisent devant un danger pour ne plus être vus par leurs prédateurs, vous savez bien que nous-mêmes sommes sensibles au mouvement, que c’est quand quelque chose bouge qu’on la perçoit. Qu’est-ce que ça vous dit une société qui se fige ? Mais peu importe. Des mots, heureusement, il s’en crée tous les jours, que les archives soient pleines, croulent déjà trop sous le poids de leur poussière pour pouvoir recueillir ces créations, ce n’est pas ça qui nous arrêtera. Des mots, tous les jours, percent, poussent, jaillissent et sans doute disparaissent déjà.

On va prendre un exemple, quelque chose que tout le monde fait tout le temps et que Proust a merveilleusement saisi, la création d’une expression, d’un code, d’un clin d’œil de la parole, ici l’expression « faire catleya » d’Un Amour de Swann. Inventer des mots et des expressions, il se trouve que nous avons tous de cesse de le faire, certaines sont déjà oubliées, d’autres restent utiles et reviennent. Il faut savourer une invention pareille, c’est précieux. Ici, donc, mes souvenirs sont confus, mais il me semble que « faire catleya », c’est ce que fait Swann quand il arrange les fleurs d’Odette sur son décolleté quand ils sont assis dans l’intimité d’une calèche. Et puis l’expression est épinglée et sert déjà aux amants à désigner, dans le secret de leur complicité, l’acte de faire l’amour. Ils vont utiliser cette expression dont eux seuls connaissent le sens que la progression de leurs jeux lui donne. Vous pouvez suivre le parcours d’un mot avec cette parade, c’est concret, on le fait tous les jours entre nous. Regardez, c’est une création qui n’est pas spontanée, qui ne vient pas de nulle part et ne tombe pas tout à coup, c’est la percée de quelque chose qui s’organise. C’est le détour d’une puissance entre nécessités et possibilités. Et je vais vous dire, ce que ça désigne, le fait que « faire catleya » désigne faire l’amour, ça n’a aucune importance, le lendemain on dira « faire orchidée », le jour d’après, suivant un autre jeu, on dira « faire broche à cheveux ou rouge à lèvres ou… ». Peu importe. Ce n’est pas l’inventivité de ses amants qui est faite pour se décourager. Avant même de s’interroger sur la valeur d’une expression ou d’un mot, sur son sens, sur sa définition, j’insiste, pressentez le mouvement de l’organisation, l’inventivité, la fantaisie, l’astuce, l’humour, la joie de voir jaillir quelque chose comme un mot ou une expression. Savourez sa percée hors de terre, son éclosion. Ce rire qui éclate. C’est de l’effectuation. C’est accidentel. C’est la vie même. C’est insaisissable. C’est déjà disparu.

  Le mot n’a pas vocation à s’éterniser, il est comme l’éclat de rire, il est déjà évanoui. Dupliquer le mot, c’est déjà forcément quelque chose de bizarre. Ca ne vous viendrait pas à l’idée de rire dix fois de la même chose, c’est ri, c’est épuisé. Quand vous utilisez l’expression « faire catleya » la deuxième fois, vous êtes déjà dans l’évocation d’une organisation qui ne s’effectue plus, vous forcez les choses, vous dupliquez. Elle pourrait rejaillir cette expression, vous pourriez retomber dessus en la prenant par un autre bout, vous ririez, parce que ce serait d’autres nécessités, d’autres possibilités. Elle jaillirait pour la première fois une deuxième fois. Oui. Par hasard. Pourquoi pas. Mais il y a quelque chose là, vous devez le pressentir, d’étrange dans le fait d’utiliser une expression une deuxième fois, d’essayer de recréer les conditions de son jaillissement, de vous forcer à rire. Vous allez me dire, c’est que cette percée est maintenant une possibilité, qu’on sait qu’il y a là une organisation qui doit bien fonctionner puisqu’elle a fonctionné une fois, qu’elle est quasiment acquise, qu’on va l’utiliser même sans nécessité aucune. Bon, il y a quelque chose à aller voir ici, il y a quelque chose qui ne va pas de soi. Utiliser une possibilité simplement parce que c’est une possibilité, sans nécessité. Ça n’est pas dit que ça fonctionne. C’est la loi, certes, c’est la société dans laquelle on vit, amasser des possibilités, jusqu’à la possibilité de ne pas avoir de possibilité du tout, mais…

Ce n’est pas seulement qu’un mot, comme ça, à un moment, jaillit, c’est encore qu’il mute lui-même, que sa duplication le transforme. Bientôt, vous ne savez déjà plus pourquoi faire l’amour, vous avez appelé ça « faire catleya » et puis déjà vous ne dîtes plus « faire catleya » vous dites, je ne sais pas, « catleyaser » ou alors c’est ce qu’il désigne qui mute, d’abord une histoire de fleurs, puis un baiser, déjà une caresse et enfin… c’est alors l’utilisation de cette expression que vous inventez. Le mot est là, certes, avec sa vocation à être déjà disparu et c’est alors son utilisation qui jaillit et sort de terre. Et là encore, l’inventivité de cette utilisation est miraculeuse. C’est que si la possibilité est amassée, acquise, axiomatique, la nécessité n’est déjà plus la même.

Il y a toute une activité dont l’occupation ne consiste pas à autre chose que l’invention de l’utilisation des mots, celle qui se désigne par le nom d’ « art ». On se tromperait, on se trompe sans doute souvent à voir dans une œuvre la fabrication de nouveaux mots, ou couleurs ou gestes ou autre, c’est pareil, de nouvelles règles, de nouvelles lois, ça c’est pour occuper les musées, lors même qu’il ne s’agit que du jaillissement d’une utilisation, l’éclatement d’une organisation, d’un rire. L’artiste, comme c’est appelé, ne se préoccupe pas seulement de dégager des marges, de créer des possibilités pour répondre à ses nécessités, il réinvente le mot et son utilisation, il rit pour la première fois. 

Alors il y a quelque chose que je n’ai pas abordé encore et qui est important assez pour que les sociétés y trouvent l’appui dont elles ont besoin pour se fonder. J’ai laissé entendre que les mots n’avaient pas vocation à se dupliquer, qu’ils étaient, je suis sûr que vous l’avez entendu, déjà morts, j’ai décrit un mouvement instable, accidenté d’éclatements et pourtant les sociétés, ce mouvement, alors on peut dire qu’elles l’ignorent tellement qu’il ne s’effectue plus que dans ses marges, que dans les parcelles que leur goudron n’a pas encore recouvertes. Que les sociétés soient mortes, ça, ce n’est rien de le dire. Ce que je n’ai pas abordé encore, c’est ce qui fait qu’Odette et Swann vont répéter encore et toujours cette expression « faire catleya », pour s’entendre, pour renforcer leur complicité, pour se mettre d’accord, oui certes, oui, un mot, ça fait merveilleusement office de balise, même si ce n’est pas sa vocation, oui, mais surtout, c’est que le moment accidentel du jaillissement de ce mot, le moment où ils s’aimaient, ils ne peuvent pas en revenir qu’il soit perdu. Qu’ils confèrent à ce mot le pouvoir magique de faire renaître l’amour qui l’a fait jaillir, c’est qu’ils ne savent pas que ce mot a disparu avec son moment.

Ce pouvoir, c’est celui d’une société. Elle n’en a pas d’autres.

C’est ne pas faire confiance à la capacité illimitée, l’inventivité, la puissance d’un animal qui invente le mot qu’il emploie en l’employant, qui rit pour la première fois, à chaque fois.

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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commentaires

V 23/01/2009 15:13

c'est drôle de lire ça quand on sait qu'avec ton entourage, vous avez inventé une langue à part entière