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13 janvier 2009 2 13 /01 /janvier /2009 16:29

Michael Ackerman - Couple sur la plage de Brighton Beach (Brooklyn)

Vous avez quelque chose qui est de l’ordre d’un système, précisément un système d’ordre, une parade minutieuse et contraignante d’organisation, qui est vouée à ne pas fonctionner, et même qui n’est pas vouée à fonctionner. C’est le plus étrange, le plus absurde dans cette organisation, c’est ce sur quoi un regard rigoureusement logique bute forcément, non pas seulement que ça ne marche pas, ça on a toutes les contributions structuralistes pour le souligner, mais que ce n’est pas fait pour marcher, cette société, ce système rationnel, cette entreprise d’organisation d’une parole, d’une pensée et d’une action court-circuitées, on ne veut pas que ça marche, il ne faut pas que ça marche. Nous vivons dans des villes, des pays, des sociétés qui se condamnent à l’échec.

Qu’est-ce qui fait qu’on s’entête comme ça à organiser une parole, une pensée, une action dans quelque chose que l’on sait ne pas être fiable, qu’on veut obstinément ne pas être fiable ? Qu’est-ce qui fait que ces personnes innombrables, ces savants, ces penseurs, ces esprits brillants ne dirigent pas toute la puissance de leurs paroles, de leurs pensées, de leurs actions vers quelque chose qui pourrait fonctionner ? D’où vient une telle obstination, folle, désespérée, malheureuse ?

Vous pouvez le prendre par tous les bouts, vous pouvez aborder n’importe laquelle des activités qui occupent l’attention et les efforts des gens autour de vous, ce n’est pas difficile, même si c’est époustouflant, vous n’en trouverez pas une seule de viable, vous n’en trouverez pas une seule qui ne soit pas une entreprise folle et condamnée.

Ce n’est pas que l’animal humain a le goût de l’impossible, si ce n’était que ça, c’est qu’il s’épuise, qu’il perd toutes ses forces dans des tentatives que tout indique qu’elles ne pourront jamais mener à rien.

  Vous pouvez prendre une foi, une des nombreuses de cette société comme elle s’articule, par exemple la médecine. Ca, vous pourriez vous dire que c’est efficace, ça a l’air de donner des résultats. Et pourtant. L’impasse médicale, ce n’est pas comme si personne jamais ne l’avait pressentie, elle a été dite, pensée, agie par des travaux qui ont largement eu le temps de s’effectuer. Lisez Laennec, lisez-le insister : «  il ne pourrait exister aucune différence d’opinion entre tous les vrais médecins, s’il était possible qu’ils examinassent ces faits sous tous leurs rapports », mais ces rapports « pris chacun séparément, donneront lieu à des différences très grandes dans la manière de considérer les maladies entre des hommes qui cependant auront suivi la même méthode, ou la même marche » . Vous voyez cet homme élaborer sa méthode dite « anatomo-clinique », vous le voyez déjà pointer les impasses de cette méthode, que la totalité d’un fait échappera toujours à un homme, qu’on ne viendra jamais à bout de ce qui a même reçu un nom, de ce qu’il a paru utile de désigner, la « subjectivité ». Qu’est-ce qui fait que des gens, dont on ne peut pas douter de l’intelligence et de la bonne volonté, conçoivent un système dont ils savent pertinemment que l’homme n’y trouvera pas sa place, qu’ils savent impossible, invivable, impraticable ? Qu’est-ce qui fait que ça ne vient à l’idée de personne de se dire que c’est la conception d’un tel système qui est à revoir ? Non, ils s’obstinent et Laennec, lui, va élaborer sa méthode empirique pour tenter de contourner les impasses qu’ils soulignent, pour ne pas tirer leurs conséquences : que toute son entreprise est décidément vouée à l’échec.

Qu’est-ce qui fait que l’on s’obstine à définir et à mesurer les couleurs, lors même qu’il suffit de jeter un coup d’œil, même négligent, sur les querelles qui jalonnent les siècles qui précèdent pour en pressentir l’impasse ? Qu’est-ce qui fait que la peinture a livré tout son talent pendant tant de siècles à dupliquer, à calquer une réalité qu’elle ne parviendrait jamais à atteindre lors même qu’il suffisait de balancer son pinceau et sa toile pour la regarder et la savourer cette réalité, alors que son talent, on l’a vu dès la percée des impressionnistes, n’était pas dans cette tentative décalcomaniaque ? Qu’est-ce qui fait que le cinéma fait la même erreur aujourd’hui ?

Je vous dis, vous pouvez le prendre par n’importe quel bout, il n’y a pas une activité humaine qui ne se condamne pas à l’échec, s’obstinant à la fois à ne pas atteindre l’objectif vers lequel elle s’épuise tout en le maintenant pour autant, en ne le faisant pas péter.

Vous devez pressentir la misère d’une vie organisée pour ne mener à rien qui se démène pourtant encore.

Alors des systèmes qui ont cherché à atteindre leurs objectifs, il se trouve qu’il y en a eu, le XXe siècle nous en a offert deux exemples : le nazisme et le communisme. Je ne dis pas que ce sont de bons systèmes, mais ce sont des systèmes qui fonctionnent, qui tirent les conséquences, qui se donnent les moyens pour que ça marche, qui vont au bout. Des systèmes où le mot et la loi ont des conséquences, où la prison et la police servent vraiment à ce pour quoi elles sont faites, où on meurt vraiment de mettre sa culotte sur la tête, où on ne s’embarrasse d’aucune considération, d’aucun atermoiement impuissant, où tout converge à atteindre les objectifs du système. L’horreur du nazisme et du communisme, ce ne sont pas tant leurs objectifs, c’est le fait qu’ils les atteignent. Et ce qui sauve ce qu’on peut appeler la « démocratie représentative et capitaliste », ce ne sont pas ses objectifs, non, ce qui sauve cette « démocratie », c’est qu’elle n’est pas faite pour atteindre ses objectifs, que le déploiement de ses moyens n’est fait pour rien, que tout dans cette « démocratie » est nul, annulé, perdu. C’est ce qui fait qu’il peut y avoir une police ou des prisons dans une démocratie, même après avoir vu ce que c’est une vraie police, des vraies prisons dans les systèmes nazi et communiste, parce que ni la police ni les prisons des démocraties ne sont vouées à atteindre les objectifs qu’elles portent pourtant en elles.

Il y a donc, quand même, il faut le dire à un moment, des objectifs qui sont là pour ne pas être atteints. Il y a donc, alors, un objectif de ne pas atteindre l’objectif. L’objectif, il est évident, il n’y en a qu’un, c’est de gagner, ou de perdre, c’est pareil, du temps. Et celui-ci, alors, on peut dire que les démocraties excellent à l’atteindre. Si on peut dire, comme je viens de le faire, que les démocraties sont « sauvées », il faut préciser : les démocraties sont sauvées pour un temps. Regardez ces organisations, toute cette activité, regardez-les à l’échelle d’une vie, à l’échelle d’une société, c’est pareil : elles ne fonctionnent qu’à être en sursis, qu’à retarder le moment où elles prendront acte, tireront les conséquences, se confronteront aux faits, où éclatera ce qu’elles portent en elles, en un mot : leur effondrement. Regardez les gagner du temps, c’est tout le désespoir de leur vocation.

L’objectif de l’art, ce n’est pas d’atteindre son idéal, ça heureusement, le XXe siècle nous a permis de le mesurer, qui ne se lasse plus, qui s’étourdit même de perdre et de gagner du temps. L’objectif de la personne amoureuse, ce n’est pas celle à la source de son transport, c’est tellement évident et flagrant que non, que c’est forcément au niveau du temps que ça se joue. L’objectif de la médecine, ce n’est pas de guérir, ni même de soigner, mais de gagner du temps, vous pouvez le mesurer concrètement le jour où, après avoir fait subir à un patient les traitements les plus brutaux, le corps médical finit par, disons, annoncer, ça doit être de l’ordre de l’annonce, ces choses-là, – pourquoi à cet instant précis, pourquoi pas plus tôt ou plus tard ? –, qu’il n’y a plus rien à faire. Ce renoncement-là, cette absurdité dans toute son entièreté, elle balaie violemment tous les efforts des traitements qui l’ont précédée pour laisser poindre au jour ce fait dans l’arrogance cruelle de sa nudité : il ne s’agissait jamais que de gagner du temps.

Le structuralisme, puis l’existentialisme ne disent pas autre chose, qui geignent sur l’absurdité, le non-sens, etc… c’est-à-dire, – il faut l’articuler de telle façon que ce soit praticable, il faut comprendre ce qu’ils racontent ces gens, de quoi se plaignent-ils ? –, c’est-à-dire qu’on est là, encombrés avec des objectifs impossibles lors même qu’il ne s’agit pas de les atteindre.

Alors vous avez peut-être déjà raccordé les branchements de tout ce que je raconte et vous êtes dit que de toutes façons les objectifs on s’en fout, qui ne fonctionnent qu’à articuler des rapports. Il a pu vous venir à l’idée que c’est bien ce qui tient les démocraties, la fluidité et la plasticité des rapports situationnels dont ne disposaient pas les Grecs, les Romains, les tyrans médiévaux ou encore les systèmes nazis et communistes, que ces objectifs sont pris en tant que fonction et qu’il est déjà presque inutile de s’y arrêter puisqu’ils sont en voie d’épuisement, que les rapports s’agencent à vide en se passant de plus en plus du prétexte et du maquillage de leurs objectifs. Oui. Certes.

Mais je voudrais revenir sur une question que j’ai posée plus haut et sur laquelle je ne me suis pas arrêté : Qu’est-ce qui fait que la peinture a livré tout son talent pendant tant de siècles à dupliquer la réalité ? C’est-à-dire, en d’autres termes, qu’est-ce qui fait qu’on continue de conférer au mot un pouvoir qu’il n’a pas ?

Car c’est bien ce dont il s’agit, peu importe que cela fonctionne, même dans les mécanismes les plus absurdes et les plus tordus, quitte à ce que ça fonctionne à ne pas fonctionner. Après des millénaires, on peut dormir tranquilles, sans connaître la terreur de quelqu’un comme Jésus, persuadé, lisez Renan, que la fin était proche, que cela se jouait à quelques dizaines d’années, on sait, maintenant, on peut être confiants et sûrs, que l’humanité retombe toujours sur ses pieds, c’est la prouesse de sa puissance. Non, ce dont il s’agit, c’est du pouvoir magique de contrôle absolu, dont on ne vient toujours pas à bout.

Que l’humanité confère à la seule chose qu’elle a en son pouvoir, le mot, un pouvoir qu’il n’a pas, celui de créer le monde et qu’elle fabrique un monde leurré et fou sur lequel ce mot a le pouvoir qu’elle hallucine. L’humanité fabrique, organise et s’organise dans le monde sur lequel elle a un pouvoir, le monde sur lequel le mot, son seul pouvoir, a un pouvoir, peu lui importe après tout que ce monde n’existe pas, du moment qu’il parle.

C’est bien là la tragédie de l’homme dont Edgar Poe disait que le héros est le « ver conquérant ».

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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