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4 décembre 2008 4 04 /12 /décembre /2008 21:33
J’ai laissé en suspens notre recherche depuis un moment pour m’occuper d’autre chose :





Ca ne veut pas dire que les échos d’effectuations n’ont pas suivi leur parcours, au contraire…

Boris Charmatz/Jeanne Balibar - la danseuse malade


J’avais annoncé, il me semble, ou en tout cas j’avais comme projet de passer par l’étude des catégories, en prenant l’exemple de celles, si fantasques, de Linné. Après avoir posé notre attention sur les couleurs, considérer cette histoire de curseurs et de degré 0 idéal, et avoir proposé d’envisager l’activité de penser comme celle de rendre pensable, je voudrais avancer encore dans notre chemin, en empruntant un autre passage.

Nous allons parler des identités, des noms, des personas, bref des “singularités”. Qu’est-ce qui fait qu’à un moment, à un niveau du curseur, telle onde est rouge, tel noeud de pensée est une idée, tel corps est un individu ?

Il faut se concentrer d’abord sur la mécanique. Penser, dire, c’est organiser, trier, répartir, catégoriser, c’est-à-dire différencier/identifier, rendre pensable, rendre dicible. Pourquoi ça ? Comment ça ?

Vous avez comme ça quelque chose alors de l’ordre de la cohue, regardez, ce mouvement fou, sauvage, asocial, cette circulation vague et confuse, ces choses-là, qui ne sont pas encore des informations, qui ne sont pas, qui vont et viennent, vous traversent, sollicitent et exaspèrent vos sens. Regardez, sentez ce courant, ce flux fourmillant d’effectuations, cette puissance, cette foule. Mesurez ce « sentiment » à ce moment précis, face à quelque chose qui n’en finit pas de ne ressembler à rien, vous vous faites joyeux et fous ou vous êtes déjà morts, impuissants, meurtris par cette survie de mort. Je parle de quelque chose de concret, quelque chose que vous ne pouvez pas ne pas avoir ressenti physiquement, quelque chose qui ne peut pas ne pas déjà vous avoir tué des centaines de fois : vous n’existez pas, vous n’êtes personne, vous êtes interchangeable et fongible, sans fonction aucune. Je vous le rappelle au cas où vous l’auriez oublié, tout est fait pour vous le faire oublier, croire en dieu, se mettre en couple, fantasmer sur des stars virtuelles, exercer un métier… Mais que les choses soient claires, qu’il n’y ait aucune ambiguïté, je ne condamne pas l’humanité au malheur, après Freud et Heidegger, rabats-joie de la pire espèce, non je vous décris la tragédie de l’humanité, savourez la, elle est plus joyeuse que tout ! Vous êtes face à cette cohue de la foule, pourquoi face, pourquoi ne pas simplement y participer, se faire joyeux et puissant, mourir ? vous êtes face à cette survie de mort, tétanisés, et vous fabriquez le pouvoir magique de contrôle absolu pour y répondre…

Entrons dans le vif du sujet. On l’a vu, on ne se lasse pas de le voir depuis Saussure, un mot ne trouve de valeur que par rapport à un autre mot. Nommer, c’est à la fois identifier et différencier. Il faut voir ce que cette opération a d’arbitraire. Il faut voir ce qu’elle a de convenu. Il faut bien s’entendre sans doute, c’est à partir de là que se génère et se duplique le délire axiomatique autocrinien. Bref, j’essaie de vous faciliter la tâche en reprenant plusieurs points sur lesquels nous avons avancé, mais j’ai bien peur de vous perdre au contraire, lisez à partir d’ici, oubliez ce qui précède…

Bref donc, face à ce mouvement confus, vous allez rendre nommable et pensable, et pour ce faire vous allez fixer des curseurs arbitrairement, identifier et différentier, démêler, désenchevêtrer, poser, établir. Ce sont des siècles de méthodes qui ont permis de mettre au point quelque chose sans quoi on ne peut ni parler ni penser, tout au moins en l’état actuel des choses. Ca fait que l’on se met d’accord pour dire qu’à un moment tel niveau d’onde est rouge, rouge vif, rouge sang, lie de vin, bordeaux…, ah non déjà on n’est plus dans le rouge… Ca fait que l’on se met d’accord pour dire que telle personne est telle persona, avec telles qualités, tels défauts qui la font être. Ce qu’il faut souligner dans cette opération c’est que l’identification est aussi folle que la différentiation ; que l’on assemble, rassemble avec autant de brutalité que l’on sépare et démêle.

Vous allez me dire qu’il y a un moment où on est bel et bien en plein dans le rouge, que ce n’est ni bleu, ni vert, ni jaune, non, mais bien rouge, vous allez même sans doute dire, forcément, rouge pur, comme vous allez me dire que tel corps c’est ce corps précis, qu’il ne se confond pas avec tel autre, qu’on a bel et bien deux corps là, distincts et à jamais irréconciliables. Alors attendez… Vous avez quelque chose dans vos provisions philosophiques pour vous aider à saisir tout cela autrement, un mécanisme très précieux, assez sophistiqué et dont on est encore loin d’avoir épuisé les ressources : l’analyse différentielle leibnizienne.

Il faut non plus penser mais concevoir ce mécanisme, il est époustouflant, il fonce dans le tas des identités et des catégories. Avec notre exemple des couleurs, on est en plein dedans. Prenons le rouge et le bleu comme points de singularités. Vous avez deux points de singularités, donc, et entre, dans ce voisinage évanouissant, depuis le rouge vif jusqu’au bleu kleinien, le violet, l’écarlate, le pourpre, etc… comme autant de points réguliers, chez Leibniz ces points sont infinis. Ce qu’il s’agit de saisir ici, c’est la conception de ce voisinage, ce mouvement imperceptible et minutieux qui va passer du rouge au bleu, ce glissement du curseur. Le rapport différentiel, c’est ça, ce qu’il faut ressentir, ce que vous pouvez ressentir physiquement est là, ce voisinage de points réguliers en devenir…

Je ne sais pas si vous mesurez l’immensité de l’alternative, face à une pensée et une parole qui ont besoin de singulariser, de purifier pour rendre pensable et dicible, vous avez cette conception qui pense le mouvement de puissance, les effectuations. Alors on voit l’étape dans la pensée Leibnizienne, qui s’accroche encore à des singularités. Mais moi, je vous dis que les singularités n’existent pas. Précisément, les singularités, le rouge, l’individu, le mot, sont des accidents, des passages, des points de croisement sur lesquels il ne s’agit pas de s’arrêter. Le rouge n’existe pas, il se trouve occasionnellement, accidentellement, comme un point d’effectuations. Penser le rouge, nommer le rouge, c’est hypothéquer et tétaniser le mouvement d’effectuation de la pensée, le mouvement d’évolution de la pensée, si nous voulons reprendre le terme darwinien, autre mécanisme qui conçoit le mouvement. Je vous dis de ne pas penser par singularités, mots, idéaux, identités, être, mais de penser par mouvements, glissements, de foncer dans les identités et les différences, d’aller de différences en différences. Je vous dis que maintenant, nous pouvons et nous avons besoin de désingulariser la pensée et la parole. La révolution, c’est de penser l’évolution, de penser par évolution.

Qu’est-ce que ça change ? Ca change votre façon d’appréhender le monde, ça change votre action effectuée et effectuante, parce que vous n’êtes plus face à quelque chose que vous fondez, une image, un délire, pour le rendre pensable dans un rapport situationnel, non, vous rencontrez le rouge, vous ne le pensez pas, vous agissez avec, vous rencontrez le rouge comme un accident d’effectuations de puissance, quelque chose que vous n’identifiez pas, que vous n’extrayez pas brutalement de son voisinage, de son évolution, que vous ne faites pas exister, mais quelque chose qui s’effectue, effectue et que vous effectuez.

On en restera là pour aujourd’hui. Une question se pose forcément, si vous suivez, vous devez déjà vous la poser, peut-être pouvez-vous même y répondre : on ne parle plus du pourpre alors ?

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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commentaires

gildas 26/12/2008 02:55

Différence sans contradiction. Voisinage de singularités, quoi que je croie qu'il y ait des singularités ordinaires, quelconques (je m'inclue dans cette série),  parce qu'il n'y a que des singularités (ordinaires ou remarquables, mais tout est singulier). J'aime beaucoup ton idée d'accident... d'ailleurs ça te ressemble, la vie, l'évolution, le mouvement comme accident :-) 

gildas 19/12/2008 04:16

ah leibniz ! pas seulement le plus fort, le plus beau ! :-)ok: non ce qu'est le rouge, mais ce que fait le rouge (feeling), ce que le rouge fait faire (acting).le rouge fait pourpre.mais c'est cela même qu'on pourrait appeler, événement, singularité. mais ça, on s'en fout, on peut toujours user d'un mot pour un autre. 

claude pérès 19/12/2008 13:05


je voulais pointer ce mouvement qui va de points réguliers en points réguliers jusqu'à un accident de singularité, j'ai pris l'exemple des couleurs, puisque j'en avais déjà fait quelque chose... ce
qui m'intéressait, c'était le mécanisme de cette conception du voisinage, de l'évolution... ensuite je souligne qu'une singularité, c'est un accident, que la question de l'être ne se pose pas...
alors... il semble qu'on ne soit pas en contradiction, mais à côté, un peu comme d'habitude, cher Gildas... ;-)